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Institutions, Constitutions
« Auctoritas et potestas »: synthèse
Cette note a été écrite pour D&S * afin de contribuer à la préparation du Pacte Civique lors de l'université d'été de Cluny de 2007. Elle vise à présenter une analyse de la crise actuelle de la démocratie et à formuler quelques propositions en reprenant les concepts d' « auctoritas » et de « potestas » formulés par Maurice Sachot pour comprendre la crise de l'Empire Romain ainsi que les solutions proposées par Saint Augustin dans la « Cité de Dieu », ce livre qui formatera toute la pensée politique de l'Occident durant 1000 années mais qui fut écrit après le sac de Rome par Alaric et au moment de la conquête de l'Afrique du Nord par les Vandales.
Sachot explique que tout pouvoir politique a besoin de s'appuyer sur une forme ou sur une autre de légitimation d'abord recherchée du coté d'une sacralité céleste. La pensée politique latine a conçu le couple de concept « auctoritas / potestas » (qui n'existait pas en grec) afin de « civiliser » l'usage de la force politique : l' « auctoritas » donne un sens et des limites à l'exercice de la « potestas ». Quand elle n'est pas fondée sur une auctoritas « légitimée », c'est-à-dire reconnue par les destinataires de la potestas, celle-ci est vécue comme pure violence, comme une suite de coups de force… L'auctoritas donne une justification, une utilité et des limites à la contrainte générée par la potestas ; réduisant les résistances, elle facilite son exercice.
Le pouvoir démocratique ne peut reprendre de l'autorité qu'avec des individus résolus dont l'autorité est reconnue !
Le dossier complet "Auctoritas et potestas- Quel type de légitimation pour le pouvoir ? " est l'objet du DOSSIER DU MOIS D'OCTOBRE des Membres .
Il comporte 5 chapitres:
1. La légitimation du pouvoir par la religion.
2. La légitimation du pouvoir par le Peuple, par le citoyen et par le contrat social
3. Une légitimation du pouvoir qui échappe (… et qui ne se retrouverait que du coté d'une légitimation des citoyens eux-mêmes)
Pour accédez au dossier complet, cliquez
A Rome cette autorité était tenue par la « religion romaine » (qui était en fait une Religion Civile) ; elle fut capturée par l'Empereur Auguste qui se déclara lui-même Grand Prêtre en concentrant dans sa personne l'Autorité et le Pouvoir.
Les premiers chrétiens n'ont jamais contesté le Pouvoir impérial (qui d'ailleurs assurait la Pax Romana), mais le Culte impérial qui divinisait l'Empereur et qui lui conférait une autorité sans limite ; et ils ont payé le prix fort cette opposition à la Religion Impériale … jusqu'à ce que Tertullien (à la fin du IIème Siècle) opère un « coup d'état linguistique » en revendiquant le christianisme comme la seule religion capable de donner de l'Autorité. Et de fait, dans le Siècle qui a suivi, le christianisme s'est constitué en « religion officielle » et a su donner une nouvelle légitimité à un pouvoir impérial qui était affaibli par les Invasions exterieures et par les tensions internes. Et quand le Pouvoir Impérial s'effondrera sous les assauts des envahisseurs, l'Autorité de la religion chrétienne subsistera et se mettra à légitimer le pouvoir de ces envahisseurs (convertis pour la circonstance) à commencer par Clovis, le Roi des Francs… et pendant tout le Moyen Age… et bien au-delà… jusqu'au Sacre de Napoléon Bonaparte.
Mais Tertullien, Augustin, Rémi et tous les siècles de chrétientés ont su donner à cette Autorité politique de la Religion une épaisseur qui se démarque d'une simple « caution » donnée à la va-vite plus ou moins automatiquement à tous les pouvoirs qui passent ; ils ont su mettre en place tout un « système de légitimation » qui continue à marquer la pensée politique de l'Occident :
- une transcendance : les Princes et les puissants ne peuvent détenir d'eux mêmes leur pouvoir : Clovis, Charlemagne, le Roi Soleil ou Napoléon ont besoin d'être sacrés, Robespierre a besoin de l'Être Suprême, le Président a besoin d'être élu par le peuple.
- une unité de source de toute autorité : la religion chrétienne assure à tous les pouvoirs disséminés dans l'occident une source unique de légitimité qui permet de garantir l'unité de l'Occident et une certaine « universalité », malgré l'effondrement des Empires et des Royaumes.
- une exigence morale : l'autorité conférée au pouvoir politique par la religion chrétienne est une autorité morale liée à toute une morale qui s'impose à tous, gouvernants et gouvernés, pour « formater » l'ensemble de leur existence : elle « oblige » les seconds en leur imposant de reconnaître les services des Princes et de leur obéir, mais elle oblige aussi ces derniers à respecter la loi morale et à accomplir leurs devoirs ! L'Église instruit la conscience morale des Princes, et les Évêques ont à dénoncer leurs éventuelles fautes.
- une intelligibilité : grâce au travail de réinterprétation des Pères de l'Église, le christianisme a repris l'héritage de la philosophie grecque, et l'autorité qu'elle confère aux pouvoirs successifs les place à la fois dans une « Histoire Sainte » judaïque et dans un « ordre » social et cosmique libéré du chaos et de la barbarie, mis en conformité avec la pensée hellénique.
A l'époque moderne, les démocraties ont gardé une forme de légitimation du politique relativement semblable tout en ôtant à la religion son autorité politique, en la reléguant dans la sphère du « privé » et en transférant cette source de légitimité au Peuple, à la souveraineté nationale, au contrat social et en définitive, comme l'explique Dewey, à l' « expérience elle-même de la démocratie ». Mais celle-ci n'a de force que lorsqu'elle apparaît dans une certaine « transcendance » qui tranche avec l'état de fait existant : la démocratie se justifie pleinement lorsque, bousculée par les évènements imprévus, par la violence des oppositions ou par le choc des ambitions, elle amène à des prises de risque et à des initiatives collectives qui rompent avec une vie publique bien rangée sous la férule des régimes autoritaires ou dans le ronron procédurier des notables ou des technocrates. Cette expérience est prégnante quand elle apparaît complètement nouvelle, unique et en même temps universelle pour tous ceux qui la vivent : elle se présente alors à la fois comme un impératif qui appelle la mobilisation de tous et l'engagement personnel de chacun, et comme une source d'intelligibilité qui légitime la raison expérimentale en éclairant la Liberté des individus et des groupes et en exigeant une maîtrise des sciences et des techniques soumises au service des hommes.
Or voila que de nos jours, la démocratie semble avoir perdu de sa légitimité et on n'accorde plus de crédit à la politique, sans doute parce que le Contrat Social semble rompu, mais plus profondément parce qu'il n'y a plus cette expérience d'une participation à la vie collective. La mondialisation a multiplié les exclusions, or quand on est « exclu », on n'est plus « participant » et la démocratie apparaît fumeuse !
Et cette exclusion n'est pas qu'économique, elle est culturelle et existentielle, elle touche aux racines les plus profondes de notre être. La note évoque les analyses de plusieurs sociologues ou philosophes (Alain Ehrenberg, Axel Honneth, Charles Taylor) qui prolongent les critiques de Marx (contre la réification capitaliste des relations humaines) ou celles d'Heidegger (contre la technicisation de notre relation au monde), et qui considèrent que notre société occidentale avancée (qu'ils appellent « post-moderne ») est déshumanisante dans la mesure où elle exacerbe l'individualisme et délite tous les liens les plus vitaux.
D'après ces auteurs, la modernité a coupé l'individu de toutes ses racines : après que Descartes et les révolutions scientifiques l'ait isolé de son environnement pour en faire un « sujet » abstrait dans un monde d'objets, le capitalisme et les révolutions industrielles l'ont retiré des ses communautés d'attache pour le jeter dans une compétition généralisée, soumise aux aléas des marché, des pressions financières et des changements de technique… Et plus récemment, les révolutions de la consommation et de la communication l'ont détourné de toutes ses coutumes familiales et des « manières de vivre, de sentir, de goûter, de juger et d'aimer » qu'il avait apprises dans son enfance ; bref, elles ont dévalué sa culture d'origine pour le soumettre dans un premier temps aux caprices d'une mode uniformisée et mondialisée, mais désormais, et d'une façon beaucoup plus pernicieuse, pour l'obliger à décider sans cesse lui-même de toutes les composantes de son existence… sans lui donner les moyens de le faire sereinement !
Ainsi la société post-moderne défaille, dans sa fonction tutélaire à l'égard de ses membres, dans la mesure où elle se refuse à lui donner cette « reconnaissance de base », cette « précompréhension » de la vie, cette image de soi qui permet à chacun de prendre sa place : nul n'est plus « doté » au départ de sa vie ni d'un destin social, ni d'un métier, ni d'une famille, ni d'une culture, ni d'une morale, ni d'un système de valeur, ni même, à la limite, d'un sexe… c'est à chacun de le déterminer… Le champ des « possibles » s'est élargi à l'infini et les média ne cessent de « mettre la pression » : « Chacun son chemin ! A toi de choisir ! » Et l'on ne peut s'en prendre qu'à soi de ses inévitables échecs… Comme les moyens ne sont point à la hauteur, les risques sont d'autant plus angoissants… et du coup, il devient d'autant plus difficile de se décider… et l'individu devient « incertain ». Responsable d'un avenir sur lequel il n'a guère de prise, il se sent floué et n'en tire qu'une image dévaluée de lui-même. Incapable de répondre aux multiples sollicitations de la société (qu'il n'a pas demandées) et peinant à gérer ses propres affaires, il se désintéresse de toute vie collective et ne se reconnaît aucune capacité à légitimer le politique, laissant le champ libre à l'actuelle hégémonie culturelle de l'économique, seul détenteur de toute autorité : la logique économique s'est substituée aux valeurs de la religion et de la politique ! Seuls comptent désormais la réussite, les impératifs et les critères économiques, la main invisible du Marché !
Nos auteurs ne dénigrent évidemment pas la science moderne qui sépare l'objet du sujet, ni l'autonomie qui est donnée au sujet, ni la démocratie qui demande au sujet de faire ses choix, mais le désarroi et le sentiment de solitude et de démobilisation (bien trop mal étudiés, d'après eux) dans lesquels se retrouve l'individu post moderne, sollicité de toute part mais privé des ses attaches culturelles (et parfois matérielles).
Mais pour sortir de cette situation éminemment dangereuse pour les démocraties, la politique garde des marges de manœuvre, elle peut aider l'individu à assumer sa liberté et à reprendre de l'autorité en lui reconnaissant une place dans la société.
Ainsi, le « pacte citoyen » proposé aux hommes politiques pourrait porter sur un engagement de leur part à mener une politique qui réanime la scène publique en y faisant jouer chacun comme acteur et en lui donnant les moyens de développer son potentiel personnel, culturel et même communautaire afin de libérer les énergies spirituelles, intellectuelles et sociales qui sont en lui. Elle confèrerait à chaque expérience citoyenne une véritable « autorité » avec tous les attributs naguère attachés à l'autorité de la Religion ou du Peuple:
-une originalité radicale de chacune (qui la rende unique et irremplaçable) et une visée universaliste (qui interdit tout communautarisme),
-une transcendance qui tranche avec les pratiques technocratiques ou procédurières et qui fait écho aux diverses transcendances spirituelles et historiques,
-un caractère impératif, qui mobilise toute la personne et qui engage sa responsabilité,
-une intelligibilité particulière qui s'exprime à travers des récits de vie ou des gestes symboliques qui donnent à toute son existence une signification susceptible d'être reconnue par la société et d'être identifiée par une politique citoyenne.
Les politiques retrouveront de l'autorité quand ils prendront leurs électeurs pour de véritables acteurs et qu'ils les encourageront à inventer ou à choisir leur propre scénario… tout en leur garantissant des possibilités matérielles de se ressaisir dans les moments où ils connaissent une période de « panne » !
1. Posté par
Hervouët
le 28/10/2007 09:26
Merci pour cette belle mise en perspective que nous espérerions salutaire.
Cordialement.
Véronique Hervouët
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