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Vendredi 29 Août 2008
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La campagne est en train de brûler et c'est le gouvernement qui doit éteindre le feu.Résumé du message pour les gens pressés:
En Argentine, le conflit entre le gouvernement et les milieux agricoles, provoqué par l'augmentation des taxes à l'exportation décidées unilatéralement par le gouvernement, dure depuis plusieurs mois et cela exaspère Adolfo car il a nettement conscience que ce sont surtout les gens du peuple qui en subissent les plus graves conséquences. C'est vrai qu'il est aberrant que dans un pays aussi riche que l'Argentine, 40% des habitants vivent aujourd'hui en dessous du niveau de pauvreté.
Adolfo explique ici que ce conflit qui s'éternise ne peut trouver sa solution que dans le dialogue entre le gouvernement et les milieux agricoles concernés. En fait, c'est le gouvernement, élu légalement par le peuple argentin, qui doit au plus vite organiser ce dialogue car “la campagne est en train de brûler” et la situation du pays se détériore tous les jours. Les pertes provoquées par ce conflit, qui n'en finit pas, causent des dommages irréparables à l'ensemble du pays et en particulier aux plus pauvres de ses habitants. La campagne est en train de brûler. Et c'est le gouvernement qui doit éteindre le feu.
“Les frères doivent toujours rester unis, c'est là la première des lois
Ils doivent conserver toujours une véritable union dans toutes les circonstances. Car, s'ils se disputent entre eux, ceux du dehors viendront les dévorer”. Dixit “Martin Fierro, le héros mythique national argentin” de J. Hernandez “Arrêtez la casse!”. C'est ainsi que j'avais intitulé une note sur le conflit actuel de la campagne où j'appelais à la réflexion et au dialogue. Il n'est plus possible de continuer dans la situation actuelle d'intolérance et de pression où c'est toujours le peuple qui est la principale victime. Notre pays, l'Argentine, sort lentement de plusieurs étapes douloureuses et traumatisantes dûes à l'imposition d'un projet de domination culturelle, sociale et politique. Il nous est difficile de surmonter cette situation et de construire de nouveaux projets de société face à une forte résistance de la part des grands intérêts économiques, nationaux et internationaux, qui ne sont pas disposés à redistribuer la richesse ou à abandonner le pouvoir. C'est très douloureux de constater qu'un pays comme l'Argentine, riche en ressources naturelles et qui possède une grande capacité intellectuelle et culturelle, se trouve actuellement submergé par de sérieux conflits d'identité et de valeurs. L'absence d'une politique cohérente du gouvernement actuel de l'Argentine, comme d'ailleurs aussi des gouvernements précédents, a conduit le pays à une crise très grave et à la débâcle économique. Les conséquences sont toujours là et aujourd'hui, nous avons près de 13 millions de personnes (sur 30 millions) qui vivent en dessous du seuil de pauvreté. De plus dans le pays, chaque jour, plus de 25 enfants meurent de faim ou de maladies évitables selon le rapport de l'UNICEF pour 2007. Voici un fait concret et douloureux qui fait vraiment très mal: 20 indigènes de la province du Chaco sont morts de faim en 2007. Leur mort a été provoquée par la déforestation, par la détérioration du milieu ambiant et par l'utilisation indiscriminée d'engrais chimiques, dont des produits interdits pour la santé. Ceci met bien en évidence l'absence de politiques publiques en ce domaine et de moyens de prévention pour assurer la vie et le développement durable de notre peuple. La plupart de ces malheurs résultent de l'irresponsabilité des grands propriétaires terriens et des entreprises internationales, surtout de celles qui cultivent le soja. Leur unique objectif, c'est l'exploitation maximale des monocultures pour des profits toujours plus élevés qu'ils réclament sans cesse avec une soif intarissable. Nous devons nous demander si cela va pouvoir continuer ainsi dans la plus totale impunité. Qui sont les responsables?... Qui va assumer les pertes considérables que ce conflit occasionne dans le peuple argentin?... Les gouvernements provinciaux ne peuvent plus cacher aujourd'hui leur complicité et leur aveuglement intentionnel pour le plus grand bénéfice des monopoles, avec la vente indiscriminée des terres qui provoque la dévastation des forêts et l'expulsion des indigènes et des paysans de leurs terres. Ce conflit de la campagne argentine ne se limite pas aux rétentions financières à l'exportation comme on pourrait le penser. Le problème est beaucoup plus profond et il doit être traîté avec sérénité et avec la participation de tous les secteurs productifs afin de pouvoir résoudre les difficultés par le dialogue et mettre sur pied une nouvelle politique pour le plus grand bien de tous. Le gouvernement doit rechercher des chemins alternatifs et ne pas jeter de l'huile sur le feu de la concertation, ce qui ne peut mener qu'à la détérioration sociale. Il faut en terminer avec l'autisme politique. C'est le gouvernement qui a la responsabilité d'éteindre le feu. S'il ne peut pas y arriver tout seul, il doit avoir l'humilité de chercher des médiateurs qui puissent aider au rapprochement des secteurs concernés par ce conflit afin de trouver des chemins alternatifs. Les producteurs de l'agriculture et de l'élevage doivent garder la sérénité et la clarté conceptuelle pour créer des conditions de dialogue afin de pouvoir résoudre le conflit et ne pas l'envenimer. Mais il faut d'abord pour cela arrêter la grève et permettre la libre circulation des produits alimentaires afin de ne pas continuer à causer des dommages au peuple. L'intolérance et la violence sont les pires des chemins avec les coupures de route qui empêchent le transit normal et provoquent l'arrêt des approvisionnements en causant beaucoup de pertes dans les secteurs économiques et sociaux. On porte ainsi préjudice au peuple pour faire pression sur le gouvernement et cela apporte une plus grande instabilité sociale et crée des injustices. En fait, la réalité présente différents aspects et c'est le gouvernement qui a la responsabilité de savoir les différencier et de rectifier les chemins déviants. Un des aspects, par exemple, que le gouvernement ignore jusqu'à présent, c'est le droit à la liberté syndicale des travailleurs et la possibilité pour eux de choisir leurs organisations syndicales sans être soumis aux intérêts politiques. Je crois qu'aujourd'hui, si les différents secteurs agricoles restent unis malgré leurs différences fondamentales, c'est à cause de l'erreur du gouvernement qui les a tous mis dans le même sac, que ce soit les petits et moyens producteurs ruraux ou les grands monopoles financiers de l'agriculture et de l'élevage. Le problème de l'agriculture et de l'élevage doit être affronté dans son intégralité avec, d'un côté, la production et de l'autre, les droits des travailleurs ruraux, exploités par les grands entrepreneurs qui demandent toujours plus de rentabilité et les soumettent à des salaires de misère et à la faim. Il faut à tout prix “désarmer les consciences armées”par l'intolérance, la violence et le manque de respect pour les gens du peuple. Il faut approfondir et analyser la situation du pays. Certains secteurs cherchent à tirer politiquement profit de cette situation conflictuelle et essayent de déstabiliser le gouvernement, de l'affaiblir et de le mettre en conditions pour faire avancer leurs intérêts sectoriels ou politiques. Tous ceux-là peuvent compter sur les alliés puissants que sont les moyens de communication. De leur côté, ces derniers cherchent a attiser le feu du conflit dans un bombardement permanent de paroles par des irresponsables qui cherchent avant tout à spéculer et confondent la liberté de la presse avec la liberté de l'entreprise. Ces deux libertés ne sont pourtant pas synonymes. Nous connaissons très bien cette politique bâtarde et mal intentionnée dont nous avons beaucoup souffert dans le passé. Il s'agit en fait d'une véritable censure déguisée “d'oublis intentionnels”. Pourtant tous ces secteurs devraient savoir qu'ils se trompent de chemin s'ils essayent de déstabiliser le gouvernement. La démocratie consiste à construire le pays avec la participation sociale, culturelle spirituelle et politique de tous les citoyens dans le plus grand respect des droits humains comme valeurs indivisibles. Le peuple n'est pas disposé à perdre la liberté qu'il a conquise durant des années de lutte avec beaucoup d'efforts et de douleurs dans la résistance et le courage, tout en construisant à la fois dans la diversité et dans l'unité. Certes, nous pouvons avoir des différends avec le gouvernement, mais n'oublions pas qu'il a été élu par le peuple et cette décision populaire, nous devons la respecter. De son côté, le gouvernement doit aussi se souvenir que nous l'avons élu pour être au service du peuple. Il nous faut enfin faire à tout le monde un appel très clair pour “désarmer les consciences armées” et demander au gouvernement et aux différents secteurs agricoles de s'asseoir ensemble comme des frères et de dialoguer afin de trouver des solutions justes. Rappelons-nous la maxime de Martin Fierro: “si vous vous disputez entre frères, ceux du dehors viendront pour vous dévorer”. Buenos Aires, le 4 juin 2008 Traduit de l'espagnol par Francis Gély Adolfo Pérez Esquivel, prix Nobel de la Paix 1980
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