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Institutions, Constitutions
La démocratie, valeur spirituelle ?
( Synthèse réaménagée du document discuté au colloque «La politique au risque de la spiritualité », les 7 et 8 décembre 2006)
Aspects théoriques
Pour beaucoup de nos concitoyens, la démocratie se résume à un système politique reposant sur des élections libres et un ensemble de principes (les droits de l’Homme), de procédures ( l’administration locale) et d’institutions (le Parlement). Il apparaît cependant de plus en plus que cette vision étroite de la démocratie n’est ni suffisante, ni satisfaisante et menace la démocratie elle-même. Elle néglige les conditions morales du bon fonctionnement de la démocratie qui ont pourtant été affirmées par la plupart des grands penseurs politiques, qu'il s'agisse, notamment, de Montesquieu (la démocratie repose sur la vertu), ou de Rousseau (l'intérêt particulier doit se fondre dans l'intérêt général). Cette exigence morale doit donc être réaffirmée aujourd’hui et se traduire davantage dans les faits.
Mais il faut aller au delà : Les procédures démocratiques classiques ( liberté d’expression et d’opinion, élections libres) suffisent généralement pour assurer un minimum de régulations sociales, même avec des comportements relativement individualistes et égoïstes, et c’est ce qui rend la démocratie généralisable. Mais ces procédures ne suffisent plus si l'on entend accomplir pleinement le projet démocratique dans son ambition la plus haute. Elles ne suffisent pas non plus que lorsque les Etats sont confrontés à des à des défis particulièrement difficiles, comme c'est le cas aujourd'hui ; pour faire face aux multiples défis qu’elles vont devoir affronter dans le cadre de la mondialisation, défi écologique, défi du lien social, défi du sens et de l‘identité, les démocraties doivent investir massivement dans la qualité de leur fonctionnement. . Les démocraties ne sauraient se réduire à un rite électoral périodique, elles doivent fonctionner en continu : elles ont besoin de citoyens pratiquant concrètement les valeurs démocratiques, des représentants et leaders dotés de capacités morales, d’institutions solides et respectées donnant vie aux valeurs collectives et les transmettant. Autrement dit, elles ont besoin d’un état d’esprit particulier et d’un outillage approprié. Elles ont besoin d'une force spécifique qui, tout en restant fidèle à leurs principes, les tire vers le haut, qui soude le corps social, et qui a nécessairement un contenu moral et spirituel particulier. Il apparaît ainsi que la démocratie n'est pas seulement un système politique, mais aussi une valeur spirituelle, qu'il convient de prendre en tant que telle, avec tout ce que cela implique.
Pour expliquer cela, il faut partir de la constatation que, à la différence du totalitarisme, la démocratie accepte de vivre avec le mal et avec l'imperfection, sans pour autant pactiser avec eux. Elle ne veut pas expulser le mal par la force, sans pour autant s'y résigner. Elle ne cherche pas à corriger ses citoyens, à les contraindre à pratiquer les vertus. Elle le prend tels qu'ils sont. Elle fait le pari moral de la liberté, et qu'ils en feront les meilleurs usages. Elle admet la co-existence du bon grain et de l'ivraie. Elle fait confiance à la personne humaine, telle qu'elle est, pour que la dignité de chacun soit respectée.
Simultanément, elle donne à chaque être humain une valeur irremplaçable, en lui donnant une part égale de la souveraineté. Chaque personne devient en quelque sorte « une histoire sacrée », pour reprendre une expression de Jean Vanier. De ce fait, chaque personne doit être mise en mesure de se réaliser pleinement. On peut définir la démocratie comme le régime politique qui s’organise pour que chaque personne puisse donner le meilleur d'elle-même à la collectivité et, si possible, lui rendre autant et même plus que ce qu'elle a reçu d'elle. C'est à cette condition qu'il peut y avoir progrès individuel et collectif. Cette finalité de la démocratie a une parenté profonde avec la spiritualité : celle-ci vise bien aussi à l'accomplissement de la destinée humaine dans le monde réel.. C'est bien, dans les deux cas d'accomplissement qu'il s'agit, sur des champs et avec des moyens différents, mais qui ont entre eux de nombreux points d'intersection. Ce que le philosophe américain John Dewey traduisait en disant que la démocratie implique « qu’en tout individu existe une possibilité infinie et universelle, celle d’être un roi ou un prêtre ».
Cette finalité de l'égale dignité est sans cesse bafouée dans les faits. Mais cet écart, loin de conduire à la résignation, tentation trop facile, est le moteur même de la démocratie. C'est à partir du constat de ses insuffisances, en confrontant la réalité à sa vision utopique et même transcendante que la démocratie reste vivante et active : par le constat de ses limites et la volonté de les dépasser. Rappeler la substance de l'exigence démocratique, ce n'est pas seulement une attitude politique, c'est aussi un combat spirituel. C'est ce que le communisme n'a pas voulu voir, restant prisonnier d'une vision à la fois mécanique et matérialiste qui a engendré son échec. C'est le risque que court aujourd'hui une certaine vision du libéralisme qui partage en fait les mêmes présupposés que le communisme sur ces deux points. C'est le risque que court aussi une partie de la gauche qui, sans trop s’en apercevoir, est devenue, de fait, prisonnière de l'individualisme utilitariste et ne fait pas, ou plus, la liaison entre transformation sociale et transformation personnelle.
Ayant du mal à accomplir leur propre dessein, les démocraties sont en outre menacées par un second péril: en prenant inconditionnellement le risque de la liberté, elles s'exposent à la fragilité et se mettent e risque. Elles acceptent la présence en leur sein de leurs ennemis. Comment donc les protéger contre elles-mêmes, contre des majorités changeantes qui peuvent être tentées d'en oublier les principes, de suspendre certains droits, de faire place à des visions totalitaires de la société ? Comment donner à la démocratie une autorité particulière sur la société qui la mette à l'abri des contingences, des démagogies, des populismes du moment ? Cette question est soulevée notamment par Hannah Arendt dans "La crise de la culture", ou par Michel Henry. Celui-ci écrit: « Les Droits de l’Homme ne fondent la démocratie qu’à la condition d’être eux-mêmes fondés. C’est pourquoi une Déclaration, si solennelle soit-elle, ne suffit pas. Doit exister quelque part, sous la forme d’une réalité incontestable, l’ultime principe qui établira les Droits de l’Homme de manière à les rendre imprescriptibles en effet, inaliénables et inviolables. De quel principe radical dispose la démocratie pour fonder les Droits sans lesquels elle devient incapable de se dissocier des régies de terreur et de mort. Cela suppose que la démocratie soit revêtue d'un certain caractère sacré, au sens étymologique d'une institution qui ne peut être saisie par des mains profanes ». Les Constituants de 1789 étaient bien conscients du problème, lorsqu'ils avaient édicté la fameuse Déclaration des droits de l'Homme « en présence et sous les auspices de l'Être suprême ». Ils avaient senti que la démocratie nouvelle avait besoin d'une sorte de surplomb qui la valide et la protège. C’est pour cela aussi que l’on a senti la nécessité de poser le fronton de la Fraternité sur les deux colonnes de la Liberté et de l’Egalité ; mais cet appel à la Fraternité suppose implicitement une Paternité, fait remarquer Marie Balmary. Quelle est donc cette paternité cachée à laquelle renvoie également de manière implicite la Déclaration universelle des Droits de l’Homme lorsqu’elle se réfère à la « famille humaine »? Si, en France, on préfère parler de République plutôt que de démocratie, c’est pour bien marquer que pour se réaliser, pour se fonder elle-même, la démocratie doit se dépasser en permanence et s’incarner dans des institutions sociales qui assurent la justice. Dans cette perspective, Emmanuel Lévinas va même plus loin lorsqu’il écrit: « Les institutions laïques qui placent les formes fondamentales de la vie publique en dehors de préoccupations métaphysiques ne peuvent se justifier que si l’union des hommes en société, si la paix, répond elle-même à la vocation métaphysique de l’homme. Sans cela, le laïcisme ne serait que la recherche d’une vie tranquille et paresseuse, une indifférence à l’égard de la vérité et des autres, un immense scepticisme ». De même, pour Claude Nicolet, « la laïcité est, tout compte fait, un exercice spirituel ». Enfin, en parlant de « promesse démocratique », Hannah Arendt met bien en valeur ce nécessaire horizon transcendant de la démocratie.
Affirmer que la démocratie est une valeur spirituelle, à la fois immanente et transcendante, c’est mettre en avant cet étayage nécessaire de la démocratie, tout en respectant les valeurs et convictions de chacun. En un mot, pour se réaliser pleinement, la démocratie doit s'appuyer sur une spiritualité démocratique. Elle ne tient pas debout toute seule si elle veut être vraiment elle-même. Pour trouver l'énergie individuelle et collective nécessaire pour répondre aux défis de notre société, sans tomber dans les facilités et dans les pièges des idéologies, elle a besoin d’une spiritualité forte, mais ouverte, en recherche permanente, qui la soutienne.
Cela est d’autant plus vrai que les démocraties vont nécessairement devoir s’engager sur des terrains nouveaux pour elles, ceux du sens et de l’identité, dans un contexte de multiculturalisme accru. Les démocraties se sont constituées pour affirmer l’autonomie juridique de l’individu face à des systèmes de sens trop contraints et ne respectant pas la liberté de chacun. Elles ont gagné ce combat, au point qu’il s’est peu à peu inversé : le sens entravait la liberté, aujourd’hui la liberté dissous le sens. Désormais, il convient de s’organiser collectivement pour aider chacun à forger le sens qu’il donne à sa vie, et à accéder à une identité choisie, construite, reconnue. Nos sociétés ne peuvent fonctionner que si chacun de ses membres a la solidité suffisante pour assumer sa propre responsabilité au sein de l’ensemble collectif. La démocratie ne peut plus se désintéresser de ce qui se passe dans le for intérieur. Bien que l’on puisse aussi la définir comme l’espace commun de la recherche du sens, elle n’est pas accoutumée à aborder ces dimensions. Elle hésite à aborder ou à reconnaître pleinement ce territoire inconnu où n’opèrent pas ses instruments usuels : Comment peut-elle et doit-elle travailler démocratiquement sur le sens, sur les identités, sur le monde commun des multiples différences? Faute d’en prendre le risque, tout tend à démontrer qu’elle prend le risque de l’insignifiance. Il faut qu’elle fasse pressentir aux individus, à ceux dont l’identité est flottante et en manque de projet, qu’elle reconnaît cette dimension intérieure, et même qu’elle la requiert.
Cela est d’autant plus vrai que nos démocraties fonctionnent dans un contexte de diversité croissante, où la question de l’altérité, donc de la tolérance, se pose avec une acuité particulière. La tolérance par simple juxtaposition d’intérêts égoïstes de suffit plus. Il faut désormais « coopérer en donnant aux différences et aux désaccords une chance de se manifester parce qu’on a la conviction que l’expression de la différence et du désaccord est non seulement un droit d’autrui, mais aussi un moyen d’enrichir sa propre expérience, fait partie de l’aspect personnel du mode vie démocratique » (Dewey).
L'affirmation que la démocratie est une valeur spirituelle doit cependant comporter certaines limites et ne pas tomber dans l'excès. En particulier :
- il ne s'agit pas de créer une religion civile, avec sa culture, des prêtres, sa morale;
- il ne s'agit pas non plus d'empiéter sur le champ des religions, qui ont toute leur légitimité, mais doivent aussi se soumettre à des disciplines collectives. Elles visent l'au-delà de la société, et cela doit être reconnu, mais elles fonctionnent dans la société et doivent accepter de cohabiter avec des personnes qui ne se reconnaissent pas en elles, donc accepter la diversité ;
- il ne s'agit pas non plus d'obliger chacun à adhérer à cette affirmation que la démocratie est une valeur spirituelle, mais d'accepter que la question soit posée en terme d'interpellation, de tension, avec, croyons-nous, de solides arguments à l'appui et des effets positifs en termes d’engagements.
- Ce faisant, il ne s’agit pas non plus de créer un concordisme vague, source de nouvelles confusions, en prétendant masquer la part d’incomplétude et de vide qui régit l’horizon humain des sociétés.
Implications concrètes
Il n'est évidemment pas question de déduire une politique ou un programme de cette affirmation. Pour autant, cette présentation de la démocratie n’est pas vide de contenu opérationnel, car elle engendre nécessairement un état d'esprit, des attitudes, des comportements, des orientations tout à fait fondamentales. On en énumèrera ci-dessous certaines, peut-être les plus importantes, sans prétention à l'exhaustivité.
a/Si la démocratie est, elle-même, en tant que telle, une valeur spirituelle, cela veut dire qu'une certaine convergence doit s'établir entre les deux notions.
Ceux pour qui les valeurs spirituelles ou religieuses sont premières doivent considérer avec le même respect les valeurs démocratiques, donc y contribuer. Or ils ont tendance à se situer au-dessus de la démocratie, en tant que se voulant gardiens du transcendant ; ce faisant, ils nient implicitement la dimension transcendante de la démocratie, qui place celle-ci à leur niveau ; et prenant une position surplombante rendant le dialogue difficile, ils risquent de s’enfermer dans l’intégrisme et de l’autoritarisme. Le dialogue doit être sincère, vrai, donc parfois difficile, mais s’opérer à niveau de respect équivalent.
Inversement, ceux pour qui les valeurs démocratiques sont premières doivent accorder un respect équivalent aux convictions spirituelles et religieuses, tant qu'elles ne remettent pas en cause la démocratie. Ils doivent donc accepter que la société bénéficie de cette alimentation. En effet, les religions peuvent en effet apporter aux démocraties des ressources qui leur manquent plus aujourd’hui qu’hier, et dont elles sont en quelque sorte des spécialistes : l’aide à la constitution de l’identité symbolique des personnes; la valorisation d’un lien social n’obéissant pas au seul principe d’utilité et de rentabilité; le souci des plus pauvres, des peu efficaces, des personnes en situation d’exclusion, des minorités; la capacité à la modération des désirs, là où le système économique les active sans cesse, au-delà même des possibilités de les satisfaire, ce qui engendre un sentiment de frustration permanente; le sens du temps et du long terme, là où prime l’instant présent; une forme particulière de respect de la nature; une vision holiste de la vie, où le Nous précède le Je, où il y a une dette à assumer et donc des devoirs pour rendre au moins autant qu’il a été reçu ;
Cette acceptation mutuelle, cette recherche de complémentarité où l’on cherche à « unir sans confondre, à distinguer sans séparer », serait sûrement un facteur de dynamisme démocratique et spirituel. Elle aboutit à deux constatations: d’une part, la démocratie, lorsqu’elle est pratiquée de manière authentique et profonde, peut être vécue aussi comme une expérience spirituelle engageant l’intériorité : et, d'autre part, les vérités spirituelles s’authentifient dans leur capacité pratique à contribuer à l'accomplissement de la démocratie en tant que ces vérités appliquées sont sources de responsabilité, de justice et de sens.
b/La vision spirituelle de la démocratie conduit a mettre l'accent sur l'éducation tout au long de la vie, éducation au sens large, à la fois démocratique et spirituelle, l'une et l'autre jamais achevées, fondatrices d'un double civisme, politique et spirituel
D'où l'importance essentielle, dans la formation initiale, des humanités et de la connaissance des religions. D'où aussi la nécessité d’adopter une vision large de la formation tout au long de la vie qui, dans cette perspective, ne saurait se réduire à la seule formation professionnelle : il s'agit bien de formation à la construction de soi et de formation du rapport à l'autre. D'où aussi la nécessité de soutenir et peut-être de rénover les différentes formes d'éducation populaire pour qu'elles jouent un rôle nouveau et maintiennent cette fonction sociale qui s'est avérée si essentielle pour passer à l'âge démocratique. L'organisation sociale doit donc faire en sorte que ce travail sur soi et sur la relation à autrui soit possible. C’est la condition de l’apprentissage à la coopération et à la construction d’objectifs partagés.
c/L'éthique de la discussion, comme fondement d'une démocratie participative permettant un traitement non violent des conflits, apparaît, elle aussi, comme un nouveau principe de base de l'organisation sociale devant à la fois être enseigné et pratiqué aux divers échelons de la vie de la cité.
La démocratie moderne a besoin d’un nouvel outillage pour faire émerger le sens, mais cet outillage est moins procédural ou institutionnel qu’éthique. C’est une compétence sociale, un éthos, un habitus nécessaire pour débattre afin d’avancer dans le même sens. Il s'agit de créer des espaces de communication sans visée stratégique immédiate où les participants à un débat complexe, difficile ou conflictuel, acceptent de mettre en commun leurs informations pour en supprimer les asymétries, font remonter leur vécu, et cherchent ensemble à expliciter leurs vrais désaccords ou à trouver des consensus, en dissipant les malentendus ou procès d'intention. Cette pratique, qui permet ensuite à la démocratie représentative de fonctionner sur des bases infiniment plus solides, implique une vraie capacité d'écoute et de remise ne cause, sur des questions où la pensée de chacun a un contenu identitaire fort. Ce que Gadamer exprime en affirmant qu’il « y a désormais la tâche d’apprendre à connaître le commun dans l’autre et dans l’altérité ». Exigence qui décrit parfaitement cette caractérisation spirituelle de la démocratie authentiquement vécue. Le mode de fonctionnement des médias mériterait , dans cette optique, de faire l’objet d’une observation et d’une évaluation régulière.
d/Une autre conséquence de cette vision de la démocratie est qu'elle relativise l'économie qui domine excessivement notre société, et fait l'objet d'une certaine sacralisation, voire d'une idolâtrie de fait.
La remettre à sa place, comme une fonction parmi d'autres, comme une des formes de la richesse, mais pas la seule, les valeurs relationnelles, conviviales, humanistes, spirituelles ayant autant de prix, sinon plus. Ainsi peut s'amorcer cette révolution copernicienne si nécessaire d'un point de vue social et écologique permettant de réhabiliter la gratuité, le don, le désintéressement, le temps choisi, la hiérarchisation des désirs, en distinguant l'essentiel du superflu et en ne séparant plus le souci de soi, le respect de l'autre et la recherche d'institutions justes pour reprendre la distinction de Paul Ricœur.
e/Affirmer que la démocratie est une valeur spirituelle, c'est aussi faire prendre conscience et obliger moralement l'acteur, quel qu'il soit (économique, social, politique, associatif) et à quelque niveau qu’il opère, à se poser, tant pour lui-même que pour son action, la question spirituelle.
Son désir de pouvoir, légitime au départ, va-t-il être au service du sens, ou se développer pour lui-même, de manière autonome, en se détachant du sens, voire en le polluant ou en le contredisant ? Comment l'acteur démocratique va-t-il s'étayer lui-même dans sa confrontation avec le pouvoir, ce pouvoir qui est sacralisé si facilement, qui devient alors but en soi, et dont la privation devient insupportable car l’acteur s’y est identifié ? Comment va-t-il gérer la frontière entre compromis et compromission ? La question est ainsi posée d'équiper l'acteur d'un minimum de capital social éthique pour l'aider à assurer cette confrontation, faute de voir les dysfonctionnements prendre une importance croissante. Cet équipement paraît être assuré de manière optimale quand quatre conditions sont remplies :
- l'acteur fait un travail régulier d'intériorité sur lui-même;
- il dispose d'un groupe de pairs et d'amis pour échanger sans être jugé sur les questions délicates qui se posent inévitablement à lui ;
- il est rattaché à une institution ayant forgé un corps de doctrine ayant surmonté l'épreuve du temps ;
- il reste malgré tout ouvert sur les autres traditions spirituelles ou religieuses, sur les apports des sciences, sur l'universel en un mot.
A chacun d'organiser cet équipement, de façon plus ou moins complète, mais la question est, en tout cas, posée.
Elle l’est particulièrement en cas d'accès d’un responsable à des responsabilités plus élevées ; en ce cas, un contraste se produit entre un excès de satisfaction et de jouissance d'un côté et le sentiment d'une sorte d'écrasement devant un ensemble pesant de contraintes de l’autre. La tentation est forte alors de se protéger par une distance hautaine, ou de répondre par une violence de fait (qui peut prendre de multiples formes). En fait, tout accroissement de responsabilité sociale, dans quelque lieu que ce soit (cité, entreprise, association, famille), implique un progrès moral, faute de quoi des phénomènes pervers se produisent inévitablement.
f/ Les conditions seront peut-être alors réunies pour voir apparaître sur le terrain politique des responsables capables de poser un diagnostic, de proposer une vision, de l'incarner dans un projet et un programme, et de s'y engager vraiment avec ce mélange de détermination et prudence qui définit le "grand homme" selon Max Weber, tout en assumant les risques que cela comporte. Car il y a risque à s’engager ainsi, risque à être désavoué par les faits ou par l’opinion, et il peut paraître plus sûr de surfer sur les sondages, de considérer que les promesses n’engagent que ceux qui y croient, ou encore de demander plus à l’impôt et moins au contribuable. Mais ces pratiques minent la démocratie et ouvrent la voie à toutes les aventures. La démocratie suppose le compromis, mais la compromission généralisée tue la démocratie. C’est dans cette perspective notamment que la politique doit s’exercer « au risque de la spiritualité ».
g/ Chacun devra, en termes programmatiques, décliner, à sa façon, ces orientations, compte tenu de son passé, de sa tradition culturelle, de son histoire.
Elles conduisent à un refus des maltraitances de tous ordres, à un refus des exclusions, à un rejet de la guerre des civilisations, à l'acceptation de la diversité et de la différence, à la recherche du développement de l'humain en l'homme, à un mode de développement équilibré à l'échelle mondiale, à un respect critique des institutions destiné à rénover celles-ci, non à les détruire. Mais il n’y a pas sur tous ces sujets de programme d’action spirituelle fait sur mesure.
h) Enfin, le caractère spirituel de la démocratie se vit différemment d'un contexte national ou culturel à l'autre, particulièrement à l’âge de la mondialisation ; l'Europe a sûrement une voix commune et particulière à exprimer à ce sujet.
i) Une illustration concrète de ces réflexions est la proposition, qui peut constituer un véritable projet de société, d'un service civique obligatoire. Elle doit être passée au tamis de l'éthique de la discussion, en se d'un consensus superficiel trop vite acquis faisant courir le risque d’un nouvel échec collectif possible si nous ne prenons pas conscience des enjeux qu'il soulève et des difficultés qu'il comporte. Un service civique obligatoire pour qui, avec qui, dans quel but, sous quelle forme, pour quelle créativité, avec quelles sanctions éventuelles ? Voilà un cas d’école de choix pour les problèmes que nous entendons soulever.
JB de Foucauld
Au nom des trois mouvements organisateurs
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Jean-Baptiste de Foucauld
1. Posté par
girouard
le 07/09/2007 14:20
D'accord mais qu'est-ce qui incarne une telle utopie, puisqu'il n'estpas question de théocratie, sinon l'homme providentiel ? Car il faut bien, pour qu'il y ait vertu citoyenne, transcendance et par conséquent en effet se référer à une instance sacrée. A moins de considérer que la lutte contre tout pouvoir, quelle qu'en soit l'échelle, est à elle seule le critère de la démocratie ?
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