Interview de François Pupponi, Maire PS de Sarcelles, auteur de "La France d’en dessous. Banlieues : chroniques d’un aveuglement", Editions Privé. Entretien réalisé en janvier 2007.
- Quel doit être selon vous le profil du prochain président de la République, que devra-t-il incarner ?
- Je vous réponds en tant que maire de banlieue : il faut que le prochain Président prenne vraiment conscience de la gravité de la situation. Il doit sortir les ghettos sociaux et urbains de leur situation. Qu’il comprenne que la situation est explosive, qu’elle peut faire déraper le pays. Le pacte républicain est déstabilisé. Les premières mesures qu’il va prendre doivent aller vers ces quartiers, il y a urgence.
- Au fond, qu’est-ce qui a changé, plus d’un an après la crise des banlieues ?
- Ça s’est aggravé. Les jeunes des banlieues, principalement ceux qui sont issus de l’immigration ont pris conscience de leur capacité à faire plier les institutions Ce pourrait être une bonne chose dans l’absolu. Mais ils en ont pris conscience sur des bases communautaires et ethniques. Ils se disent : puisqu’on est ghettoïsés, discriminés, on se prend en main, entre nous.
- En matière de politique de la ville, vous dites que le compte n’y est pas ?
- Certaines choses avancent. Le grand plan de rénovation urbaine de Jean-Louis Borloo est positif. Le problème est que cela nécessite une mise en oeuvre très compliquée, qui demande des années, voire plus. Il y a un décalage terrible dans le temps entre annonce et réalisation. Mais aussi le risque que les habitants des quartiers concernés paient une partie de l’addition avec une hausse des loyers. Par ailleurs, le gouvernement, considère que l’aide aux associations ne sert à rien. L’argent est transféré ailleurs. Il va au renouvellement urbain, à l’habitat, mais il n’y a plus de fonds publics qui vont directement sur les équipements. On a besoin des deux. Il n’y a pas de pérennité dans l’action publique si chaque ministre fait sa politique de son côté, à tour de rôle, à coup de ruptures.
- Il y a ce débat sur la disparition de la police de proximité…
- Un vrai débat ! Nous sommes dans un pays où il y a moins de policiers en banlieue qu’au coeur des grandes villes. Il faut plus de policiers dans les quartiers, ainsi que de la police de proximité. Si elle était plus présente, pour effecteur des rondes, renouer le dialogue, nous serions mieux informés et nous éviterions certains dérapages. Les actes de délinquance sont souvent commis par des groupes minoritaires. Il faut trouver vite les auteurs de ces actes, éviter le temps perdu, ce décalage entre le ressenti d’une population et la réaction.
- Qu’avez-vous mis en place chez vous, à Sarcelles ?
- Nous avions un important phénomène de règlements de comptes entre bandes rivales. Deux morts, des dizaines de blessés… On passait notre temps à leur courir après. Nous avons mis en place des systèmes de veille, avec tous les acteurs publics. Chaque fois qu’une exaction se produit, nous faisons circuler l’information dans notre réseau pour mettre en place un dispositif qui permet d’éviter les représailles, dédramatiser, son efficacité peut être redoutable. Le but est d’éviter les actes de délinquance. Je suis en permanence au contact de la population. Avoir si possible un temps d’avance. Nous devons incarner une présence humaine et interinstitutionnelle.
- La loi de prévention de la délinquance a prévu plus de pouvoir pour les maires ?
- C’est une erreur stratégique. Les pouvoirs, nous les avons. C’est moi à Sarcelles qui mets les acteurs de la prévention autour de la table, qui leur demande de travailler ensemble. Je n’ai pas besoin de plus de pouvoirs. Ce qui me manque, ce sont des relais qui prennent en charge les difficultés. Prenez l’exemple des jeunes et les problèmes d’alcoolisme dans les cages d’escaliers. Qui fait quoi ? La police n’a pas le temps de les prendre en charge, on l’a vu dans l’actualité. Mieux vaut avoir des professionnels de la santé publique. Il ne sert à rien de transférer tous les pouvoirs au maire, si les moyens ne suivent pas. Le maire est encore perçu comme un interlocuteur. S’il devient un acteur de la répression, il passe dans l’autre camp.
- Faut-il s’attendre à une nouvelle crise des banlieues ?
- Ces quartiers sont ghettoïsés. Le vrai mal, c’est le chômage. Ça explosera différemment, avec une organisation structurée. La logique n’est plus de tout casser, comme en 2005, mais de prendre le pouvoir. Cela peut passer par la violence, mais sur une base ethnique. Nous ferons face à une résistance organisée. C’est le danger, si l’on ne fait rien.