Il fut un temps, pas si ancien, il y a encore une vingtaine d’années – une génération, en fait - où il paraissait quelque peu ringard d’être de droite, et résolument moderne d’appartenir à la gauche. « Au secours, la droite revient », disait le grand méchant loup, sur l’affiche inspirée du Parti socialiste, juste avant les élections législatives de 1986, comme en réponse à la première campagne de teasing politique, dont a fait l’objet Jacques Chirac, les mois précédents. Le patron du RPR apparaissait sur l’une de ses affiches entouré de ses fidèles lieutenants, chemises blanches, cravates au vent, courant dans un champ, avec pour slogan « Vivement demain ». Il fut un temps où, pour une large partie de la jeunesse, il était vieillot de s’afficher « conservateur », et certainement « branché » de soutenir la gauche au pouvoir.
Cette sensation a vécu. Les alternances politiques ont heureusement estompé l’impression illusoire qu’il existerait un monde idéal, un univers des lumières d’un côté, et quelque chose d’injuste, brutal et antisocial de l’autre, chacun des camps revendiquant bien évidemment d’incarner la modernité.
Mais comment peut-on être de droite ? La question, presque incongrue, semble induire la réponse : c’est vrai, pourrait se dire une grande partie de l’opinion, comment est-il possible d’appartenir au camp de la majorité, chantre du tout sécuritaire, qui rêve d’une résurrection des valeurs anciennes, couplée à un libéralisme à faire frémir tous ceux qui sont du mauvais côté du manche ? Mais Ségolène Royal ne prône-t-elle pas, en face, notamment, le rétablissement de « l'ordre juste » à l'école ? La présidente de Poitou-Charentes propose même un encadrement à dimension militaire pour les délinquants les plus récalcitrants. Des mesures que ne renierait pas la droite républicaine.
Mais comment peut-on être de droite, alors que dans un grand exercice d’auto critique, pour ne pas dire d’auto flagellation, certains leaders ont estimé appartenir à « la droite la plus bête du monde » ? Nicolas Sarkozy, a pris le contrepied de cette affirmation, revendiquant haut et fort pour la campagne présidentielle de 2007 son appartenance à une droite décomplexée. « La première des fautes de la droite, c'est de n'avoir cessé de s'excuser depuis trente ans de ne pas être la gauche », lance régulièrement le président de l’UMP lors de ses réunions publiques. « Pourquoi serait-il élégant d'être de gauche et dégradant d'être de droite », s’interroge-t-il, conscient du déficit d’image dont pâtit l’actuelle majorité.
En face, les grands leaders du Parti Socialiste, Ségolène Royal ou Laurent Fabius, ont retenu la leçon : la campagne de Lionel Jospin avait sombré en 2002, disqualifiée pour le premier tour de l’élection présidentielle, avec les conséquences que l’on sait, le candidat Premier ministre ayant décrété auparavant : « mon projet n’est pas socialiste ». Les éléphants du PS hissent de nouveau le drapeau, à gauche toute.
C’est comme si aujourd’hui, dans un grand exercice de nostalgie, les futurs candidats, quinquagénaires pour la plupart d’entre eux, s’étaient paradoxalement réfugiés à l’intérieur des antiques frontières de la politique française, alors tous militent pour le renouveau de la société française, le rajeunissement des élites, la modernité, etc.
Ces frontières, pourtant, se sont déplacées. Nous sommes aujourd’hui loin, très loin de la géographie politique qui a précédé la première alternance.
Souvenons-nous du 10 mai 1981. Il est 20 heures. La France est suspendue à un fil. Des millions de visages incrédules sont tournés vers les écrans de télévision, partout dans les immeubles, les maisons, dans les bars, dans les vitrines des magasins. Un portrait électronique se dessine rapidement. L’instant dure une poignée de secondes, ou une éternité, c’est selon. Non, ce n’est pas le visage de Valéry Giscard d’Estaing qui apparait. Jean-Pierre Elkabbach annonce d’une voix monocorde :
- François Mitterrand est élu Président de la République.
Le choc des mondes. Le score ne prête pas à contestation, le nouvel élu obtient 51,7% des suffrages. Il n’y aura pas de remise en question du résultat.
Mais à cet instant, une moitié de la France lève les bras au ciel, en signe de victoire. Des femmes et des hommes de tous les âges et de toutes les origines s’embrassent, rient et pleurent, se mettent soudainement à croire, enfin, en un monde meilleur. Une autre moitié du pays est en berne. Certains, déçus, amers, inquiets, se disent, sur un ton fataliste : « C’est foutu » !
La gauche exulte, mais la droite se prépare à des obsèques nationales. Pour une grande partie des Français, ceux qui ont soutenu VGE, le président sortant, qui quittera la scène dans la foulée, de façon dramatique, en lançant un « au revoir » ambigu, le pays serait en passe de basculer dans le bloc communiste. Il faut faire ses bagages, ouvrir un compte en Suisse, filer à l’étranger. Des hordes mongoles s’apprêtent à envahir la Nation, les chars T54 soviétiques sont attendus d’un instant à l’autre sur les Champs-Elysées. Le chaos le plus absolu.
C’était il y a un quart de siècle, une génération, une éternité. C’était hier.
Il n’y a pas eu d’Armée rouge à Paris, François Mitterrand confronté à la crise a très vite décrété la rigueur. Même si la gauche au pouvoir a donné du souffle à un pays qui étouffait, le rêve d’un monde meilleur s’est effacé.
Si une partie des français a éprouvé un sentiment de rejet ou de peur, c’est tout simplement parce qu’en ce temps-là, tout était encore fortement idéologique. Il faut dire que c’était une époque pas si éloigné où le monde vivait sous l’égide de l’équilibre de la terreur. La relation Nord-Sud ne se lisait qu’au travers des affrontements Est-Ouest. Chacune des grandes puissances disposait d’un arsenal capable de détruire plusieurs fois son voisin et la planète toute entière, et se faisait la guerre au rythme des coups d’Etats et des conflits militaires dans les pays les plus fragiles. La vie internationale était régie par le seul choc entre l’Amérique et l’URSS, chacune des deux puissances voulant anéantir sa rivale. Le monde « libre » face au monde « soviétique ».
La chute du Mur de Berlin, le 9 novembre 1989, a marqué un tournant. Devant les caméras du monde entier, de jeunes Allemands ont brisé ce mur de la honte qui séparait Berlin, les deux Allemagnes, et le monde entier depuis 1961. Fondamentalement, le Mur est tombé parce qu’il y eu épuisement du communisme, et du clivage gauche droite, socialisme et capitalisme, sous toutes ses formes.
Aujourd’hui, ce clivage n’a pas réellement disparu, mais les frontières ne se situent plus où elles se trouvaient. Parce qu’elles ont bougé.
Il y a certes toujours un parti de l’ordre et un parti du mouvement. Les riches savent de quel côté ils se trouvent, les pauvres campent naturellement en face. Tout cela existe depuis toujours, mais plus réellement sous la forme d’antan. La vision binaire du monde hérité de Yalta n’est plus. Mais la nouvelle frontière reste encore à définir, parce qu’elle est en mouvement, les gauches et les droites redessinent leurs espaces vitaux respectifs.
Une partie de la droite française, héritée du gaullisme, se veut toujours teintée de considérations sociales, avec la volonté de maintenir le modèle français en l’état. La nouvelle droite emmenée par Nicolas Sarkozy se veut réaliste, libérale, atlantiste, prête à changer le modèle en question, parce qu’il montre sa limite, notamment en terme de financements.
A gauche, le parti qui persiste à s’appeler « socialiste » s’est éloigné de ses bases idéologiques. Le PS, de centre gauche, est aujourd’hui tiraillé d’un bout de la chaîne entre le social libéralisme, celui d’un Dominique Strauss-Kahn, et à l’autre extrémité, une gauche qui s’affirme très à gauche, souvent conservatrice, voire nationaliste, celle qui a participé à la victoire du non au référendum sur la Constitution européenne.
Les deux camps sont traversés de courants si différents, et parfois contradictoires, qu’ils en perdent leur crédibilité, leur identité et s’affaiblissent, n’ayant d’ailleurs plus pour repères les Etats, les modèles censés représenter les choix politiques que les partis cherchent à incarner.
Les idéologies en soi ne sont pas mortes, contrairement à ce que laissait entendre un récent courant de pensée, qui a notamment trouvé écho au détour des années 90, sans doute après l’épisode de la chute du Mur. Les idéologies se déplacent, parfois elles s’effacent, mais elles s’adaptent au principe de réalité. Les camps ne s’affrontent plus sur de réels choix de société, qui souvent s’imposent d’eux-mêmes, du fait de la mondialisation.
Il est amusant de constater que la jeunesse danse avec un bonheur égal sur les mêmes tubes planétaires, dans les night-clubs de New-York ou de Shanghai, épousant un mode de vie à l’occidentale. Le village global, peuplé de plus de six milliards d’âmes, échange sur le Net. Les idées circulent à grande vitesse, quand les gouvernements le permettent.
Le combat entre ceux qui optent pour l’interventionnisme d’Etat et ceux qui font de la libre entreprise leur seule religion tient plus du choix philosophique que de l’application du réel. Les marges de manœuvres sont restreintes. La campagne présidentielle se jouera plus sur des intentions, voire des postures, que sur l’offre de tel ou tel Meccano d’organisation de la société. Le temps des modèles est révolu. Une partie de l’électorat de la gauche classique est issue de la bourgeoisie, la sacro sainte « gauche caviar », et se montre parfois réactionnaire. Quant à la droite républicaine, elle essaie depuis l’avènement du Général de Gaulle de se parer, en vain, des oripeaux populaires.
Petit exercice toujours significatif : si l’on s’en réfère aux mots, que dit le dictionnaire ? Voici cette définition, proposée par le Petit Robert, d’un vocable qui fête ses trois siècles, et soulève en creux une interrogation :
IDEOLOGIE n.f. – 1796 ; de idéo- et -logie : 1. Système philosophique qui, à la fin du XVIIIe et au début du XIXe s., avait pour objet « l’étude des idées, de leurs lois, de leurs origines » (Lalande). 2. Péj. Analyses, discussions sur des idées creuses ; philosophie vague et nébuleuse. 3. (Fin XIXe ; vocabulaire marxiste) Ensemble des idées, des croyances et des doctrines propres à une époque, une société ou à une classe. Système d’idées, philosophie du monde et de la vie.
Notre vision de la société est généralement nourrie par notre éducation, l’environnement familial ou l’influence religieuse, toujours plus prégnante, la culture et nos lectures, la bande de copains, une fiancée, un petit ami, ou bien pour certains, la cellule syndicale, section locale du parti, ou encore le café du commerce, le coude sur le zinc, là où on refait la Révolution.
Que valent-elles aujourd’hui ces idéologies qui semblent toujours nous guider, à l’aune d’une société globale, en apparence toujours plus uniformisée, mondialisée ? L’être humain fait aujourd’hui face à un nouveau défi, celui d’un monde globalisé, qui transcende les frontières administratives des pays. Un monde dans lequel l’individu n’a pas droit de citer, sa voix ne compte pas, ou si peu.
Est-il raisonnable de croire qu’il est encore possible de s’affirmer « de droite » ou « de gauche » ? Ces notions renvoient à la Révolution française. Le 28 août 1789, les députés des Etats généraux se séparèrent en deux familles antagonistes : noblesse et clergé, partisans du véto royal censé permettre à Louis XVI de refuser de contresigner les lois votées par l'Assemblée pour les empêcher d'entrer en vigueur, prirent place à la droite du roi, « Monsieur Véto », comme l’ont surnommé les Révolutionnaires. Et les représentants du tiers-état, opposés au véto, se sont placés à sa gauche. La droite depuis est synonyme de conservatisme, et la gauche de progrès. Trois siècles plus tard, les clichés perdurent. La seule vraie question est de savoir si l’on est étatiste ou bien purement libéral. Là réside en partie la frontière entre deux camps, elle ne passera plus exactement au même endroit.
Au fond, François Bayrou a raison d’expliquer que cette frontière n’est plus qu’une ligne Maginot, héritée d’un passé révolu. Dans un même temps, François Hollande a raison de dénoncer les conflits politiques qui secouent la majorité au plus haut sommet de l’Etat, parce que les leaders de la droite ne sont pas d’accord sur la politique à mener, du fait de la différence de leurs approches respectives. Jean-Louis Debré a raison de défendre notre modèle social Français. Pendant que Marie-Georges Buffet a raison de prendre fait et cause pour les plus déshérités. Tout comme Nicolas Sarkozy a raison quand il veut libérer le travail, ou refonder un modèle français décalé selon lui des réalités de ce début du 21éme siècle.
Aucun d’entre eux ne détient la vérité, ils ont d’ailleurs souvent raison, chacun de son côté. Mais les Français peinent à les entendre : les politiques se sont succédé, et rien n’a réellement changé.
Arash Derambarsh, l’auteur de cet ouvrage, se proclame de droite. Oui, mais laquelle ? Les jeunes générations n’ont pas connu la Guerre froide. Elle appartient aux livres d’Histoire, et pourtant l’échiquier politique épouse tout ou presque les formes de cet ancien monde. Ce décalage explique partiellement la désaffection chronique d’un grand nombre de jeunes gens pour le vote, parce qu’ils ne se reconnaissent plus dans les formations politiques.
Le 21 avril 2002 a de plus éveillé les consciences d’une jeunesse française, qui s’est brutalement sentie concernée par cette élection-leurre. L’issue du scrutin était parfaitement prévisible, il n’y avait aucun suspense, mais la dramatisation d’un deuxième tour opposant le président sortant Jacques Chirac au leader de l’extrême-droite Jean-Marie Le Pen, avec une gauche disqualifiée, a provoqué un électrochoc. Il faut y ajouter la crise des banlieues de l’automne 2005, qui a généré une campagne emmenée par des célébrités Joey Starr, Djamel Debbouze ou Lilian Thuram, destinée à inciter les jeunes à s’inscrire sur les listes électorales. Ainsi que les manifestations contre le CPE, parfois été polluées par des bandes de casseurs : le paysage change. Sans même aller s’encarter, les nouvelles générations semblent vouloir renouer avec l’engagement politique, la citoyenneté. Leurs voix devrait compter dans les urnes en 2007.
Le regard d’un Arash Derambarsh, né de parents iraniens, peut compter à propos des nouveaux défis modernes qui se dessinent, notamment sur l’important devoir de promotion des jeunes issus de la diversité. Ce combat devrait transcender les courants et les partis : c’est la lutte pour l’acceptation de l’autre, sans laquelle une société n’évolue plus. Les nouvelles énergies sont aussi dans les quartiers, théâtres de la mixité, de la diversité, il faut qu’elles s’expriment. D’autres défis concernent les questions de développement durable, d’environnement, devenues urgentes et transversales. Elles touchent à tous les domaines, création d’emploi, développement économique, santé publique. Le devenir d’une humanité lancée dans une course folle de la croissance, que ni la droite, ni la gauche ne peuvent freiner.
Mais comment peut-on être de droite ? Mais comment peut-on être de gauche ?
Par delà la vaine tentative de se situer de part et d’autre d’une ligne en perpétuel mouvement, l’important est de répondre à l’urgence. Les politiques en sont-ils réellement conscients ?
Jean-François Achilli
18 septembre 2006.
"Comment peut-on être de droite aujourd'hui ?" publié aux éditions Ramsay