Des sages
ont dit que la plus grande leçon que l’être humain avait apprise de
l’histoire, c’est qu’il n’avait jamais rien appris de
l’histoire !
Jusqu’à un
peu moins d’un siècle, une grande partie du monde arabe et musulman était,
symboliquement c’est vrai, unifié dans un seul état, celui des
Ottomans.
C’était un
géant malade, affaibli et rongé de l’intérieur. Mais la vie circulait encore
dans ses veines, et il y avait toujours une chance, ou un risque pour les
vautours anglais et français qui tournaient autour, que ce grand corps retrouve
des forces et se lève.
Et comme
dans une maladie auto-immune mortelle où des cellules immunitaires censées
protéger le corps contre des cellules étrangères, se mettent à attaquer d’autres
cellules du même corps en impliquant sa propre autodestruction, des Musulmans
arabes, membres de ce grand corps malade ottoman, suivent les sirènes du grand
vautour britannique et portent les armes contre d’autres Musulmans turcs de plus
en plus chauvins et nationalistes.
Ils ne
restent aux vautours britanniques et français qu’à facilement dépecer ce corps
mourant et à se partager la proie.
Mais comme
le montre le texte de Robert Fisk ci-dessous, basé sur l’expérience de Lawrence
d’Arabie, les peuples ne meurent pas si facilement, et les morceaux que les
vautours tentaient d’avaler s’avéraient brûlants et immangeables.
De nos
jours, de nouveaux vautours arrivent et tentent d’avaler ces morceaux
appétissants. Mais les vautours, tout comme les humains, n’apprennent jamais de
l’histoire. Plus ils s’acharnent, plus ils se
brûlent.
Il est aussi
dommage que les Arabes et les Musulmans, quelque soit leur ethnie d’origine,
n’apprennent pas, eux non plus, de l’histoire, et certains parmi eux n’hésitent
pas à se mettre sous les ailes de ces vautours en croyant qu’ils ne seront pas
atteints par leurs griffes.
Promesses et
trahisons
Robert
Fisk
01/01/2008
New Statesman
« Les Sept
Piliers de la Sagesse » (récit
autobiographique des expériences de Thomas Edward Lawrence (Lawrence d’Arabie),
alors qu’il servait comme officier de liaison britannique auprès des forces
arabes dans leur révolte contre les Ottomans entre 1916 et 1918,
Ndt), a été saluée
dès sa première apparition comme un chef-d’œuvre littéraire et historique. Mais,
selon Robert Fisk, ce mémoire de la révolte arabe, tout comme les autres écrits
de T.E. Lawrence, offrent également des avertissements de prescience au sujet la
politique occidentale au Moyen-Orient.
Il n’est pas étonnant que « les Sept Piliers de
la
Sagesse » - en fait, l’ensemble des œuvres de T.E.
Lawrence – soit maintenant en tête de liste de lecture de presque tous les hauts
officiers US en Irak. Longtemps après que sa légende ait été créée en Arabie, à
Damas, et au moment des négociations du traité de Versailles – presque 90 ans
après qu’il s'était rendu compte que ses promesses à ses alliés arabes
allaient être bafouées à cause de l’engagement de la Grande-Bretagne dans la
promesse Balfour - la sagesse de Lawrence sert maintenant à guider (et sans
doute à désorienter) les Etatsuniens, qui ont marché tout droit dans l’enfer en
Irak sans aucune idée sur la façon de retraite. Si seulement, je me dis chaque
fois que j'arrive à Bagdad, les Etatsuniens avaient lu Lawrence avant qu'ils
aient envahi l’Irak.
Ce n’est pas uniquement son expérience de la trahison qui est
importante. La promesse de l'indépendance donnée par Lawrence aux Arabes, en
échange de leur engagement de se battre, comme des alliés de la Grande-Bretagne,
contre les Turcs ottomans, s'est avérée aussi mensongère que l’engagement des
États-Unis à apporter la liberté, la sécurité et la démocratie aux Irakiens. Si
des recherches récentes ont montré qu'il soutenait le sionisme, Lawrence n'a
jamais manqué de réfléchir sur la trahison qu'il a involontairement commise
contre les Arabes. L’engagement de la Grande-Bretagne en faveur
d'une patrie juive en Palestine était une promesse faite au plus fort de la
guerre 1914-1918, alors que la Grande-Bretagne cherchait
désespérément le soutien des juifs. De l’autre côté, la promesse de Lawrence de
liberté aux Arabes a été faite alors que le Royaume-Uni cherchait désespérément
le soutien des Arabes contre les Turcs. Les promesses sont faites pour être
tenues. Celles de Lawrence, bien sûr, ne l'étaient
pas.
Il ya quelque chose de douloureusement égocentrique chez Lawrence
d'Arabie. Son port obsessionnel de tenues traditionnelles arabes – son
empressement à être photographié comme un Arabe - et son identification
constante de lui-même avec les Arabes, tout cela le présente comme un homme dont
la politique a pris clairement une tournure personnelle, presque théâtrale. Même
à Versailles, et nous n'avons qu'à regarder sa photo alors qu'il est à côté de
la délégation arabe à Paris, il a choisi de porter un keffieh arabe comme
couvre-chef. « Les Sept Piliers de la Sagesse » est une épopée de
littérature, mais c’est aussi l'histoire d'un homme profondément bouleversé,
dont la dépression a finalement fait de lui une figure cynique qui a tenté de
cacher son identité (sans grand succès, il est vrai) parmi les modestes soldats
les moins gradés des de l’armée de l’air royale.
Cependant, sa sagesse ne l'a pas désertée après la guerre
1914-1918. Lorsque les insurgés ont organisé une rébellion contre l'occupation
britannique de l'Irak après la guerre en 1920, Lawrence a donné des conseils
dans les pages des journaux de Londres que les Etatsuniens (et les Britanniques
sur le départ) auraient dû lire avant qu'ils aient mis en scène leur invasion
illégale du même pays en Mars 2003. Bien que ce fût sur une échelle bien
moindre, l'insurrection de 1920 a été un signe avant-coureur
quasiment identique à l'actuel conflit en Irak. Les troupes britanniques
qui avaient reçu l'assurance qu'elles seraient accueillies comme des
libérateurs, ont constaté que leurs bénéficiaires supposés sont loin d'être
heureux de les voir ; les soldats ottomans d’origine arabe qui
attendaient pour se joindre au côté des forces alliées ont été maltraités dans
les camps des prisonniers. Lorsque le premier officier britannique a été
tué en dehors de Bagdad, l'armée britannique a assiégé la ville sunnite de
Falloujah avec armes à feu et, plus tard, encerclé la ville chiite de Nadjaf, en
exigeant qu’on lui remette un militant chef religieux chiite. Les
renseignements britanniques à Bagdad ont informé le département de guerre à
Londres que les insurgés pénétraient en Irak en franchissant la frontière
avec la Syrie. Et Lloyd George, le Premier ministre britannique, a
assuré la
Chambre des communes - à un moment où les Britanniques en
avaient assez de sacrifier leurs soldats en Mésopotamie - que si les
forces britanniques et celles de l’empire [britannique] devaient se retirer de
l'Irak, il y’aurait alors la guerre civile.
Lawrence avait beaucoup à dire sur ce scénario désormais familier,
notamment les pertes en vies humaines infligées par les forces d'occupation. En
1920, il a estimé que les Britanniques avaient tué « une dizaine de
milliers d'Arabes dans cette révolte », en affirmant : « Nous ne
pouvons pas espérer maintenir une telle
moyenne ».
En conséquence, les
Britanniques se sont tournés vers la force aérienne pour réprimer les insurgés.
Lawrence a écrit une lettre à The Observer, en décrivant comment
« ces révoltes prenaient un cours normal. Il y’a d’abord un succès arabe,
puis les renforts britanniques arrivent comme une force punitive. Ils forcent
leur chemin (nos pertes sont faibles, les pertes arabes sont lourdes) pour
atteindre leur objectif, qui est entre-temps bombardé par l'artillerie, les
avions ou les canonnières ». Mais il avait un cynisme irritant frôlant
l'humour noir – sa première manifestation peut être aperçue dans les Sept
Piliers - qui pourrait le laisser apparaître non seulement déplaisant, mais
complètement sadique. « C’est bizarre que nous n'utilisons pas de gaz
toxique à ces occasions », a t-il écrit dans la même lettre. « Le
bombardement des maisons est une manière inégale pour atteindre les femmes et
les enfants, et notre infanterie subit toujours des pertes en abattant les
hommes arabes. En recourant à des attaques au gaz, l'ensemble de la
population des secteurs en révolte pourrait être réduit proprement à
néant ».
Si c’était du sarcasme, cela a été cruellement inappropriée, bien
que, après une guerre dans laquelle les grandes puissances de l'Europe ont
toutes utilisé le gaz moutarde et le gaz dichlore dans les tranchées de
la France - et
même si peu l’ont également fait dans la campagne palestinienne contre les Turcs
-, ceci peut ne pas avoir été apparu comme une tactique brutale, comme elle
apparaît pour nous aujourd'hui.
Ses derniers commentaires en 1929 dans un article qu'il a rédigé
sous la rubrique de « Guérilla » dans la 14ème édition de
l'Encyclopédie Britannica, furent bien plus acerbes. En écrivant de la
résistance arabe à l'occupation turque dans la guerre 1914-1918, il se demande à
propos des insurgés, dont il a dirigé un certain nombre :
« ...suppose qu'ils étaient une force influente, une chose invulnérable,
immatérielle, sans devant ni derrière, comme un gaz en dérive ? Les armées
étaient comme des plantes, immobiles comme un bloc, fermement enracinées,
nourries à travers de longues tiges jusqu’à leur tête. Les Arabes pourraient
être de la vapeur ». Lawrence utilise l'horreur de la guerre de gaz ici
comme une métaphore de l'insurrection, mais qui peut être en désaccord avec ses
conclusions ? Pour le contrôle des terres qu'ils occupaient, les Turcs
« auraient besoin d'un poste fortifié tous les quatre miles carrés, et un
poste ne pourrait être moins de 20 hommes. Les Turcs auraient besoin de 600000
hommes pour affronter toute la mauvaise volonté des populations locales arabes.
Ils avaient 100000 hommes ». Les « postes fortifiés »,
bien sûr, préfigurent le déferlement de George W. Bush, qui nécessitait
600000 hommes pour affronter toute la mauvaise volonté du peuple irakien, mais
avait seulement 150000 de disponible.
En prédisant l’utilisation moderne d'Internet par Al-Qaïda,
Lawrence a écrit que « la presse imprimée était la meilleure arme dans
l'arsenal du chef moderne de guérilla ». Pour les insurgés, « les
batailles sont une erreur... Napoléon avait parlé en réaction de colère contre
la finesse excessive du 18ème siècle, quand la plupart des hommes avaient
presque oublié que la guerre donnait un permis à tuer ». Et
Lawrence, en réalisant dans sa ruse
qu’il avait raison, a continué avec ces prédictions effrayantes
:
« La rébellion doit avoir une base inattaquable... dans
l'esprit des hommes convertis à sa cause. Elle doit avoir un ennemi étranger
sophistiqué, sous la forme d'une armée d'occupation disciplinée, trop petite
pour satisfaire la loi de la superficie : trop peu nombreuse pour adapter le
nombre à l'espace, afin de dominer effectivement la région à partir de postes
fortifiés. Elle [l'insurrection] doit avoir une population sympathisante, pas
activement impliquée, mais sympathisante au point de ne pas trahir les
mouvements rebelles pour le compte de l'ennemi. Les rébellions peuvent être
réalisées avec 2% comme une force de frappe active, et 98% de sympathisants
passifs... Avec la mobilité, la sécurité... le temps, et la doctrine... la
victoire est garantie pour les insurgés, car ces facteurs mathématiques sont
en fin de compte décisifs, et contre eux, tous les perfectionnements dans les
moyens de combat matériels ou moraux, sont en fait en
vain ».
Si
les insurgés représentent une « vapeur » plus puissante que
celle qui sort de la bouche des hommes politiques (je suppose que les
« postes fortifiés » représenteraient les inutiles bases militaires,
les « Lily pads » de Donald Rumsfeld (petites bases autour du monde qui pourraient être activées
dans une courte période de temps afin de permettre l’accès aux troupes
étatsuniennes, Ndt),
dans le désert irakien), alors les forces d’invasion anglo-étatsuniennes
auraient dû savoir en 2003, que la prophétie de Lawrence les avait déjà
condamnées, depuis le moment où un sérieux mouvement de résistance militaire
s’était opposée à l'occupation de l’Irak. Dans le Sunday Times en
1920, les mots de Lawrence auraient pu être adressés à George W. Bush ou Tony
Blair. « Le peuple de l'Angleterre a été mené en Mésopotamie dans un
piège dont il sera difficile de s'échapper avec dignité et honneur », a
t-il écrit. « Ils ont été leurrés dans celui-ci par une constante
rétention de l'information. Les communiqués de Bagdad sont tardifs, malhonnêtes
et incomplets. Les choses ont été bien pires que ce qui nous a été raconté,
notre administration plus sanguinaire et inefficace que ce que le public sait...
Nous sommes aujourd'hui pas loin d'une
catastrophe ».
On a le souffle coupé devant la prescience de ces mots. Car,
n'est-ce pas exactement ce qui se passe avec nous en Irak depuis 2003 : les
mensonges, la malhonnêteté, l’affirmation mensongère de « mission
accomplie » et du succès alors que nous sommes pris au piège dans les
sables de l'Irak, nos hommes d’état affirmant, tout en retenant les
informations, que nous pouvons nous retirer avec honneur ? « Les
Arabes », a écrit Lawrence dans une autre lettre en 1920 – celle ci à
The Time – « se sont rebellés contre les Turcs pendant la guerre
non pas parce que le gouvernement turc a été particulièrement mauvais, mais
parce qu'ils voulaient l'indépendance. Ils n'ont pas risqué leurs vies dans le
combat pour changer de maîtres, de devenir des sujets britanniques... mais
pour gagner un spectacle qui leur est propre. La question de savoir s’ils sont
aptes à vivre dans l’indépendance ou non, reste à être évaluée. Le mérite
n'est pas une condition pour la liberté ».
En 1930, un Lawrence complètement démoralisé, qui avait du mal à se
dissimuler derrière un officier junior du RAF (Forces aériennes royales),
écrivait à un anthropologue étatsunien, qui voulait le rencontrer pour discuter
du monde arabe, avec un pitoyable sens de l'humour et un faux style d’écolier,
qui montrait à quel point son moral s'était détérioré depuis les années
1920.
Cher
Monsieur Field, j'espère que vous êtes colossalement riche, de sorte que le coût
du voyage jusqu’à cette ville misérable de Plymouth (la dernière ou la première
ville d'Angleterre, en fonction de votre hémisphère) ne signifiera rien pour
vous. Je suis un escroc tant en ce qui concerne le Moyen-Orient que
l'archéologie. Il y a des années, j’ai baigné dans les deux [domaines],
et en suis devenu un bon expert, mais la guerre m’a sursaturé, et il y a neuf
ans, je suis retombé confortablement dans les rangs de notre armée de l'air, et
je n’ai plus eu d’autres intérêts depuis. Une période de neuf ans est
suffisamment longue pour que je ne sois plus à jour [dans mes
connaissances],
mais pas assez long pour rendre mes points de vue vieillots et suffisamment
archaïques. J'ai aussi oublié tout ce que je savais.
J'ai vu la lettre de Lawrence écrite de sa
propre main et pensé, en premier lieu, qu'il se décrivait comme un
« ami » du Moyen-Orient, mais hélas – en se rabaissant pour
toujours - il a en effet écrit « escroc ». Sa lettre
continue en informant Field comment le reconnaître à la gare de Plymouth.
« Cherchez une petite et vieille créature dans un uniforme bleu ardoisé,
avec des boutons en laiton : comme un éclaireur RAC (Club Automobile Royal, Ndt)
ou peut-être comme un conducteur de tram, seulement plus petit et plus
minable ».
Il est peut-être aussi bien de se rappeler,
en lisant les Sept Piliers, que cet homme merveilleux, imaginatif, courageux
parvenait, en seulement une décennie, à se réduire lui-même à cette grande
pauvreté et cette autodestruction. Seule sa moto chérie lui restait. Et cela,
bien sûr, fut sa dernière punition.
http://www.newstatesman.com/200805010042