Valeurs Actuelles

10 Mars 2011
Avant de quitter  Bordeaux pour le Quai d’Orsay, il a lâché, en faisant mine de chercher son « iphone » dans ses poches : «  Je me fais confiance à moi-même pour gérer mon emploi du temps », et l’on a ri de cette boutade de potache normalien. Comme si l’on était heureux, au fond, de retrouver Alain Juppé et d’effacer seize années de sa vie – et de la nôtre. Comme si c’était trop bon d’oublier les mauvais jours du règne de Jacques Chirac, quand son Premier ministre, « droit dans ses bottes », devait affronter critiques et accusations et confier, après avoir reçu un œuf sur le crâne dans un bistro bordelais «  Je suis presque maintenant en délit de sale gueule ». Soudain, on ne lui trouve même plus « une tête d’impôt » comme disait alors François Hollande : avec son crâne rasé, sa silhouette toujours mince et ses grandes lunettes derrière lesquelles  on croit voir briller une lueur d’humour,  Juppé n’a-t-il pas une tête de sage ? Alors, quand il trouve pour MAM des mots sensibles sur « la vie politique, parfois brutale et injuste », on a envie de lui souhaiter, comme elle, « bon vent et bonne mer ». Mais voici notre nouveau ministre des Affaires Etrangères en Egypte. Il marche sur le sol mythique de la place Tahrir ! Il rencontre de jeunes révolutionnaires et même des Frères musulmans ! « Il redore, s’exclame-t-on, le blason de la France ! » Juppé a-t-il changé ? Qu’importe : après toutes ces années durant lesquelles il a tant souffert, 55% des Français disent lui faire confiance. «  Au fait, quel âge a-t-il, Juppé ? s’enquièrent les déçus de Sarkozy. 65 ans ? Quatre ans de plus que DSK ? Tiens ! Il fait plus jeune… »

 

Et Marine Le Pen ? Elle n’a pas 43 ans, aucune expérience de la gestion d’une ville, d’une région ni d’un ministère, pas d’équipe de poids – même si son père laisse entendre que de hauts fonctionnaires travaillent pour elle dans l’ombre. Ajoutons un lourd héritage qui l’oblige à consacrer une bonne part de son énergie à la « dédiabolisation » du FN. Or, cela ne l’empêche pas de grimper dans les sondages jusqu’à provoquer cet électrochoc, enregistré par l’Institut Harris pour le Parisien-Aujourd’hui en France : 23% des sondés voteraient pour la candidate FN au premier tour de la présidentielle si  Martine Aubry, à 21% comme Nicolas Sarkozy, portait les couleurs du PS. Et si c’était DSK, Marine le Pen serait encore en tête et  Nicolas Sarkozy, éliminé !  Cauchemar de la droite : un 21 avril 2002 à l’envers ! Les Français  feraient-ils donc confiance à  la fille le Pen pour gouverner ? Evidemment non. Sa percée spectaculaire, je l’interprète comme une sorte de soulèvement de « la France d’en bas » - celle qui vota « Non » au référendum européen de 2005 et infligea de sévères revers à l’UMP et au PS lors des européennes de 2009. Comme un : «  Vous ne  voulez pas nous entendre ? Eh bien, nous allons crier ! » Crier  quoi ? Que 6 millions de Français qui, pourtant, travaillent, gagnent moins de 1000 euros par mois et ne peuvent plus se loger ni mettre d’essence dans leur voiture, quand ils en ont une. Que la gauche est autiste lorsqu’elle se disperse dans la  préparation d’hypothétiques « primaires »  et  qualifie d’ « ineptie » le débat sur l’Islam  et la laïcité – question qui se pose moins, il est vrai, dans les quartiers bobos que dans les banlieues ouvrières. Que la droite ne l’est pas moins lorsqu’elle se vante d’avoir en Sarkozy un candidat «  du terroir » et passe son temps  à débattre de l’ISF  ( une réforme certes nécessaire) alors que l’ urgence est de résoudre le problème de logement des modestes salariés. Bref, puisque personne à gauche ni à droite n’a essayé de le faire, à l’exception de  Jean-Luc Mélenchon dont on n’a entendu que les outrances, Marine Le Pen s’est glissée dans la peau de candidat de « la fracture sociale ».