Un vent de panique soufflerait-il , comme en 1981, sur les possédants français? Pas vraiment, car l'exil fiscal est continu et n'a cessé de s'amplifier depuis trente ans. Sarkozy y a aussi contribué. Ceux qu'Hollande ferait fuir seraient une poignée.
« 5000 Français attendus !» Au matin du débat TV Hollande-Sarkozy, le journal belge De Tijd ( Le Temps) fait le buzz des deux côtés de la frontière en titrant ainsi un article sur l’immigration fiscale, qui va « redevenir d’actualité… » Un vent de panique soufflerait-il, comme en 1981, sur tous les possédants français, affolés par l’arrivée des « rouges » ? Le score limité de Jean-Luc Mélenchon et l’attitude apaisante, à l’approche du scrutin, d’un François Hollande qui avait démarré sa campagne en promettant de taxer à 75 % les hauts revenus et en désignant pour adversaire « le monde de la finance », ne les auraient-ils pas, finalement, rassurés ? En réalité, cet exil est un mouvement continu, qui n’a cessé de s’amplifier depuis trente ans.
Alain Lefebvre, 65 ans, a franchi le pas en 2005 sous le règne de Jacques Chirac. Il avait décidé de vendre son groupe de presse ( Côté Sud, Côté Ouest, etc) et découvert que, sur 30 % de plus-value, le système belge lui ferait économiser « quelques centaines de millions d’Euros ». « J’avais déjà passé une vie à payer énormément d’impôts en France et je trouvais plus intelligent d’économiser cette somme que de la livrer au bon plaisir d’une administration ! » L’ homme d’affaires mince et précis explique cela dans les bureaux design du « magazine de l’art de vivre franco-belge » qu’il a créé en 2007 - JV, comme Juliette Drouet et Victor Hugo, exilés à Bruxelles après avoir vécu à Guernesey. Rien à voir, on s’en doute, avec l’auteur des Châtiments. Lefebvre signe un article déplorant que « la gauche puisse se réjouir de cinq candidatures rivales à droite », se disputant les voix des 100 000 Français de l’étranger inscrits ici, mais son luxueux magazine sur papier glacé est surtout consacré à la culture et à la déco. On y découvre que le milliardaire ami de Mitterrand, Pierre Bergé, a « bien entendu choisi l’une des plus belles places de Bruxelles pour y domicilier sa salle de ventes ». On y trouve aussi de somptueuses offres d’immobilier.
Ah, les maisons de briques à bow-windows sur les places ombragées d’acacias des quartiers d’Ixelles et d’Uccle ! C’est la motivation principale, assure David Chicard, fondateur de l’Agence Property Hunter, des « quadras » français qui viennent s’installer dans la capitale belge. « Pour le prix d’un 100 mètres carrés à Paris, ils peuvent s’acheter une « maison de maître » avec jardin ». Chicard, qui me reçoit en jean dans son agence vert pomme, a 31 ans. Il a quitté Poitiers en 2008 en quête d’aventure et se retrouve aujourd’hui à la tête de deux bureaux dans les quartiers chics . Pour les rassurer, il « accompagne » ses clients dans la recherche d’écoles pour leurs enfants, de clubs sportifs et d’associations culturelles pour leur femme. Il les aide même à acheter des meubles ! « Les Français apprécient surtout, note-t-il, un climat : ici, ils n’ont pas honte de s’offrir une voiture de sport ». Conclusion ironique « Hollande va m’amener encore des clients ! »
Ceux-ci seraient-ils restés en France, Sarkozy réélu ? « Sans doute pas », répond Bertrand Marot, l’un des consultants de Petercan, une banque spécialisée dans la gestion de patrimoine. Installé à Bruxelles depuis son mariage en 2008 avec une Belge, Marot, 40 ans, a été notaire à Lille – où il enseigne toujours, dans une grande école de commerce, l’art de « l’optimisation fiscale ». Il se souvient des « cellules de régularisation » créées en 2008 pour inciter les exilés fiscaux à revenir en France : « Ca n’a pas marché : ils ont eu peur. » Par la suite, Sarkozy n’a fait que renforcer la méfiance par ses « virages à 180 degrés ». Dernier en date : le vote, en mars 2011, d’une « exit tax » destinée à pénaliser les candidats au départ. Celle-ci a déclenché la même panique que le vote, en 1982 sous le règne de Mitterrand, de l’IGF ( Impôt sur les Grandes Fortunes). Puis, « les gens ont fait leurs comptes : les mesures promises par Hollande aboutiront à la confiscation de leur patrimoine. » Les consultations ont repris « La France est trop instable fiscalement ».
Le score limité de Jean-Luc Mélenchon et l’attitude apaisante de François Hollande à l’approche du scrutin n’auraient-ils pas rassuré les riches ?
Cap au sud. Dans le Lubéron, c’est en septembre que le coup de tonnerre avait éclaté « Vous connaissez la nouvelle ? Ils vont taxer toute la plus value si l’on revend sa résidence secondaire avant 30 ans ! » « Ils », ce n’était ni Jean-Luc Mélenchon ni Eva Joly, mais Nicolas Sarkozy ! Sur le marché de Coustellet, où se retrouvent le dimanche les heureux habitués des villages perchés de Gordes, Ménerbes et Lacoste, un agent immobilier flamand annonçait, tout blême « Mes clients partent en Toscane ! » et l’on maudissait la politique, aussi changeante que la météo. Les résidences secondaires n’ont-elles pas fait la prospérité de la région ? Il y a quinze ans, le hameau, entre coopérative vinicole et modeste agence du Crédit Agricole, ne comptait qu’une boulangerie. Aujourd’hui, on en recense trois et autant de marchands de vin, de restaurants et de boutiques de mode, sans compter un supermarché ouvert le dimanche, trois agences immobilières…Un rêve sarkozyste! En septembre, pourtant, on se prenait, en dégustant le chasselas, à regretter Lionel Jospin « N’est-ce pas lui qui a abaissé la TVA sur les travaux à 5,5% ?... »
Harmonisation fiscale
Le temps des fraises et des asperges a ramené un certain fatalisme « J’ai beaucoup de demandes de Belges, dit l’agent immobilier, rassuré : de si beaux paysages… » Et les Français ? Dans les bastides avec vue imprenable sur les villages classés, autour des tables où se mêlent souvent « gauche caviar » et « droite pâtes aux truffes », on avoue qu’on aurait voté …DSK, si « cette affaire lamentable… » Dieu merci, Hollande n’apparaît plus comme « l’otage de Mélenchon ». Au soir du débat TV, quelques sarkozystes ont certes jugé le futur président socialiste « ignorant de la gravité de la situation économique », mais leur ton n’avait rien à voir avec celui des anti-Mitterrand de 1981, ni même avec celui des anti-Royal de 2007, quand un illustre académicien de gauche qualifiait la candidate socialiste de « pintade » sous les cris des femmes présentes. Autre grand changement : à gauche, comme à droite, on ne parle plus des électeurs FN comme de « demeurés » ou « fachos ». « Il faut les comprendre », soupire une riche héritière socialiste en découvrant que la ville voisine de Cavaillon a voté à 31, 3% Marine Le Pen : le chômage, l’insécurité, et ce que dit Libé des « quartiers chauds » où les petits blancs se font traiter de « sales Français »…
« Mangés à la même sauce… »
Au total, plus de résignation que de panique « Soit les gens se sont déjà organisés sur le plan patrimonial, explique un banquier, soit ils disent : quel que soit l’élu, nous serons mangés à la même sauce… » Reste la question : que vont faire les entreprises ? Et si nos « champions internationaux » allaient déménager leur siège social hors de France ? Un mois avant le scrutin, Laurent Fabius, invité d’honneur du dîner de la Revue des deux Mondes présidé par le richissime mécène Marc de La Charrière ( propriétaire, entre autres, de l’agence de notation Fitch) a bien tenté de rassurer un brillant aréopage de patrons et d’ambassadeurs en exposant les « priorités des priorités » du futur président socialiste : « redresser une balance commerciale extraordinairement déficitaire en regagnant de la compétitivité ; trouver 500 millions par jour pour le remboursement de la dette ». Mais l’ancien Premier ministre de Mitterrand, chargé de préparer les « cent premiers jours » de Hollande, n’a pas convaincu. Le discours tenu dans les meetings socialistes n’était-il pas trop éloigné du sien ?
Retour à Paris. Face au jardin du Luxembourg, à deux pas de chez les Badinter, Hervé de Carmoy, ancien directeur à la Midland Bank à Londres et à la Générale de Belgique à Bruxelles, reçoit à dîner d’anciens ministres libéraux, des patrons et de hauts fonctionnaires de la lignée « Delors ». Lui-même n’a-t-il pas grandi dans le respect de Mendès-France ? Dans un livre récent Où va l’Amérique d’Obama ? il dénonçait « la cupidité qui a anesthésié le sens de l’éthique à tous les niveaux » aux Etats-Unis, mais aussi en France. « Ce système, constate-t-il, a produit un nombre croissant de gens qui ont basculé - ou ont peur de basculer - dans la pauvreté ». Carmoy revient d’ Allemagne : « Draghi et Merkel vont être intransigeants avec le nouveau président français sur les déficits .. ». D ’autres insistent sur l’harmonisation fiscale. » « Calquer la fiscalité belge sur la française ? réplique un associé de Petercan à Bruxelles. Les classes moyennes belges, très imposées sur leurs revenus, ne veulent pas d’une imposition du capital. Et notre gouvernement, fut-il dirigé par un socialiste comme Elie di Rupo, ne voudra jamais se priver de milliers d’immigrés fiscaux ! »
Alain Lefebvre, 65 ans, a franchi le pas en 2005 sous le règne de Jacques Chirac. Il avait décidé de vendre son groupe de presse ( Côté Sud, Côté Ouest, etc) et découvert que, sur 30 % de plus-value, le système belge lui ferait économiser « quelques centaines de millions d’Euros ». « J’avais déjà passé une vie à payer énormément d’impôts en France et je trouvais plus intelligent d’économiser cette somme que de la livrer au bon plaisir d’une administration ! » L’ homme d’affaires mince et précis explique cela dans les bureaux design du « magazine de l’art de vivre franco-belge » qu’il a créé en 2007 - JV, comme Juliette Drouet et Victor Hugo, exilés à Bruxelles après avoir vécu à Guernesey. Rien à voir, on s’en doute, avec l’auteur des Châtiments. Lefebvre signe un article déplorant que « la gauche puisse se réjouir de cinq candidatures rivales à droite », se disputant les voix des 100 000 Français de l’étranger inscrits ici, mais son luxueux magazine sur papier glacé est surtout consacré à la culture et à la déco. On y découvre que le milliardaire ami de Mitterrand, Pierre Bergé, a « bien entendu choisi l’une des plus belles places de Bruxelles pour y domicilier sa salle de ventes ». On y trouve aussi de somptueuses offres d’immobilier.
Ah, les maisons de briques à bow-windows sur les places ombragées d’acacias des quartiers d’Ixelles et d’Uccle ! C’est la motivation principale, assure David Chicard, fondateur de l’Agence Property Hunter, des « quadras » français qui viennent s’installer dans la capitale belge. « Pour le prix d’un 100 mètres carrés à Paris, ils peuvent s’acheter une « maison de maître » avec jardin ». Chicard, qui me reçoit en jean dans son agence vert pomme, a 31 ans. Il a quitté Poitiers en 2008 en quête d’aventure et se retrouve aujourd’hui à la tête de deux bureaux dans les quartiers chics . Pour les rassurer, il « accompagne » ses clients dans la recherche d’écoles pour leurs enfants, de clubs sportifs et d’associations culturelles pour leur femme. Il les aide même à acheter des meubles ! « Les Français apprécient surtout, note-t-il, un climat : ici, ils n’ont pas honte de s’offrir une voiture de sport ». Conclusion ironique « Hollande va m’amener encore des clients ! »
Ceux-ci seraient-ils restés en France, Sarkozy réélu ? « Sans doute pas », répond Bertrand Marot, l’un des consultants de Petercan, une banque spécialisée dans la gestion de patrimoine. Installé à Bruxelles depuis son mariage en 2008 avec une Belge, Marot, 40 ans, a été notaire à Lille – où il enseigne toujours, dans une grande école de commerce, l’art de « l’optimisation fiscale ». Il se souvient des « cellules de régularisation » créées en 2008 pour inciter les exilés fiscaux à revenir en France : « Ca n’a pas marché : ils ont eu peur. » Par la suite, Sarkozy n’a fait que renforcer la méfiance par ses « virages à 180 degrés ». Dernier en date : le vote, en mars 2011, d’une « exit tax » destinée à pénaliser les candidats au départ. Celle-ci a déclenché la même panique que le vote, en 1982 sous le règne de Mitterrand, de l’IGF ( Impôt sur les Grandes Fortunes). Puis, « les gens ont fait leurs comptes : les mesures promises par Hollande aboutiront à la confiscation de leur patrimoine. » Les consultations ont repris « La France est trop instable fiscalement ».
Le score limité de Jean-Luc Mélenchon et l’attitude apaisante de François Hollande à l’approche du scrutin n’auraient-ils pas rassuré les riches ?
Cap au sud. Dans le Lubéron, c’est en septembre que le coup de tonnerre avait éclaté « Vous connaissez la nouvelle ? Ils vont taxer toute la plus value si l’on revend sa résidence secondaire avant 30 ans ! » « Ils », ce n’était ni Jean-Luc Mélenchon ni Eva Joly, mais Nicolas Sarkozy ! Sur le marché de Coustellet, où se retrouvent le dimanche les heureux habitués des villages perchés de Gordes, Ménerbes et Lacoste, un agent immobilier flamand annonçait, tout blême « Mes clients partent en Toscane ! » et l’on maudissait la politique, aussi changeante que la météo. Les résidences secondaires n’ont-elles pas fait la prospérité de la région ? Il y a quinze ans, le hameau, entre coopérative vinicole et modeste agence du Crédit Agricole, ne comptait qu’une boulangerie. Aujourd’hui, on en recense trois et autant de marchands de vin, de restaurants et de boutiques de mode, sans compter un supermarché ouvert le dimanche, trois agences immobilières…Un rêve sarkozyste! En septembre, pourtant, on se prenait, en dégustant le chasselas, à regretter Lionel Jospin « N’est-ce pas lui qui a abaissé la TVA sur les travaux à 5,5% ?... »
Harmonisation fiscale
Le temps des fraises et des asperges a ramené un certain fatalisme « J’ai beaucoup de demandes de Belges, dit l’agent immobilier, rassuré : de si beaux paysages… » Et les Français ? Dans les bastides avec vue imprenable sur les villages classés, autour des tables où se mêlent souvent « gauche caviar » et « droite pâtes aux truffes », on avoue qu’on aurait voté …DSK, si « cette affaire lamentable… » Dieu merci, Hollande n’apparaît plus comme « l’otage de Mélenchon ». Au soir du débat TV, quelques sarkozystes ont certes jugé le futur président socialiste « ignorant de la gravité de la situation économique », mais leur ton n’avait rien à voir avec celui des anti-Mitterrand de 1981, ni même avec celui des anti-Royal de 2007, quand un illustre académicien de gauche qualifiait la candidate socialiste de « pintade » sous les cris des femmes présentes. Autre grand changement : à gauche, comme à droite, on ne parle plus des électeurs FN comme de « demeurés » ou « fachos ». « Il faut les comprendre », soupire une riche héritière socialiste en découvrant que la ville voisine de Cavaillon a voté à 31, 3% Marine Le Pen : le chômage, l’insécurité, et ce que dit Libé des « quartiers chauds » où les petits blancs se font traiter de « sales Français »…
« Mangés à la même sauce… »
Au total, plus de résignation que de panique « Soit les gens se sont déjà organisés sur le plan patrimonial, explique un banquier, soit ils disent : quel que soit l’élu, nous serons mangés à la même sauce… » Reste la question : que vont faire les entreprises ? Et si nos « champions internationaux » allaient déménager leur siège social hors de France ? Un mois avant le scrutin, Laurent Fabius, invité d’honneur du dîner de la Revue des deux Mondes présidé par le richissime mécène Marc de La Charrière ( propriétaire, entre autres, de l’agence de notation Fitch) a bien tenté de rassurer un brillant aréopage de patrons et d’ambassadeurs en exposant les « priorités des priorités » du futur président socialiste : « redresser une balance commerciale extraordinairement déficitaire en regagnant de la compétitivité ; trouver 500 millions par jour pour le remboursement de la dette ». Mais l’ancien Premier ministre de Mitterrand, chargé de préparer les « cent premiers jours » de Hollande, n’a pas convaincu. Le discours tenu dans les meetings socialistes n’était-il pas trop éloigné du sien ?
Retour à Paris. Face au jardin du Luxembourg, à deux pas de chez les Badinter, Hervé de Carmoy, ancien directeur à la Midland Bank à Londres et à la Générale de Belgique à Bruxelles, reçoit à dîner d’anciens ministres libéraux, des patrons et de hauts fonctionnaires de la lignée « Delors ». Lui-même n’a-t-il pas grandi dans le respect de Mendès-France ? Dans un livre récent Où va l’Amérique d’Obama ? il dénonçait « la cupidité qui a anesthésié le sens de l’éthique à tous les niveaux » aux Etats-Unis, mais aussi en France. « Ce système, constate-t-il, a produit un nombre croissant de gens qui ont basculé - ou ont peur de basculer - dans la pauvreté ». Carmoy revient d’ Allemagne : « Draghi et Merkel vont être intransigeants avec le nouveau président français sur les déficits .. ». D ’autres insistent sur l’harmonisation fiscale. » « Calquer la fiscalité belge sur la française ? réplique un associé de Petercan à Bruxelles. Les classes moyennes belges, très imposées sur leurs revenus, ne veulent pas d’une imposition du capital. Et notre gouvernement, fut-il dirigé par un socialiste comme Elie di Rupo, ne voudra jamais se priver de milliers d’immigrés fiscaux ! »
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