Mentir, ce n'est rien : c'est frauder pendant des années, qui est grave! Mais cela, les ex-amis de Jérôme Cahuzac, tout comme ses adversaires politques, préfèrent ne pas trop en parler . Cela réveillerait trop de souvenirs.
Histoires de vins et de fraudes
Je me souviens de ma première expérience de ce phénomène de déni au plus haut niveau. C’était à Bordeaux, dans les années 1970. « L’affaire Cruse » Un énorme scandale qui avait secoué toute la haute société du Bordelais, et notamment la famille Cruse, une famille aristocratique du négoce et de la production de grands crus, réputée pour « faire » et « défaire » les maires comme Jacques Chaban Delmas …De quoi l’accusait-on ? D’avoir vendu sous l’appellation vin de Bordeaux un « Cruse » où l’on avait ajouté, pour le corser, un peu de vin d’Algérie… témoignages, contre-témoignages, fractures familiales, et même un suicide, quelle saga !
Le Point m’avait envoyée, enquêtrice débutante, rencontrer notamment le « patriarche » Lionel Cruse. Je me souviens de son bureau imposant, Quai des Chartrons, et de son ton outragé : on avait osé perquisitionner dans ses caves ! Assurément, le directeur de la police et le Préfet seraient déplacés ! Lionel Cruse allait être déclaré coupable, et pourtant je suis certaine aujourd’hui encore qu’il ne « se sentait pas » coupable : après tout, son vin n’était-il pas excellent ? Les habitués de la compagnie des wagons-lits se plaignaient-ils d’une baisse de qualité ? Sa famille et lui ne nous faisaient-ils pas un grand honneur – un grand cadeau- depuis des décennies, en produisant et vendant des vins de grande réputation et en apportant à la ville de Bordeaux leur goût des arts, des châteaux et des réceptions et la haute qualité personnelle de chacun d’entre eux ?
L’habitude de vivre comme ça
Plusieurs fois, par la suite, chez des hommes politiques, dirigeants ou célébrités du sport ou du showbiz, j’ai constaté ce sentiment – même pas d’impunité, mais de parfaite bonne conscience : ils sont convaincus d’apporter tellement à la société par leur intelligence, leur savoir faire ou leur beauté et leur élégance, que la société se doit, en retour, de leur procurer niveau de vie exceptionnel, services stylés et diligents, bien être et hommages. Pour n’en citer qu’un : Jean-Jacques Servan-Schreiber, à qui François Mitterrand avait attribué une sorte de commissariat à l’avenir en général et à l’informatique en particulier, ne pouvait se rendre à New-York – aux frais des contribuables – autrement qu’en jet privé…Comment se serait-il senti coupable ? Il avait l’habitude de vivre comme ça.
Mais revenons à Cahuzac : ce qui me paraît très grave, c’est moins le mensonge de quelques semaines que la fraude fiscale et peut-être les prébendes des laboratoires pharmaceutiques qui, ont duré des années, alors que ce séducteur arrogant choisissait de faire carrière politique du côté de la « gauche morale. »
Cet après-midi, à l’Assemblée nationale, le Premier ministre avait choisi de riposter sur l’air de « Nous avons été trompés ! C’est bien la preuve que nous sommes honnêtes ! D’ailleurs, le cas Cahuzac est si exceptionnel que nous ne pouvions pas avoir de soupçons. Par-dessus le marché, le fait que la Justice ait pu enquêter sans entraves prouve bien que nous respectons son indépendance et que nous sommes de grands démocrates. Pas comme vous, la droite… »
« Hou, hou » répliquait la droite. Il faut choisir : ou vous êtes nuls, ou vous êtes compromis ! »
Linge sale et concours de vertu
En vérité, nos hommes politiques ne sont pas « tous pourris »,loin de là, même si je suis un peu interloquée de voir les maisons que certains d’entre eux ont pu s’offrir au bout de vingt ans de mandats, mais l’on attendrait d’eux tous , puisqu’on est dans le vocabulaire judéo-chrétien ( remords, pardon…) un examen de conscience.
La gauche n’a-t-elle pas à se reprocher bien des complaisances- par exemple envers le maire de Liévin, Kucheida, dans le Pas de Calais, envers Guérini à Marseille, Navarro à Montpellier et Ciot, le « tombeur » socialiste de la députée-Maire UMP d’Aix en Provence, tout récemment mis en examen ? La droite a-t-elle tout à fait la conscience tranquille sur les affaires Bettencourt et Karachi ? Et le président de l’UMP, Jean-François Copé, élu dans des conditions douteuses, ne devrait-il pas se faire plus modeste sur les questions d’argent, lui qui jugeait naturel il n’y a pas si longtemps d’être avocat d’affaires en même temps qu’élu ?
De façon générale, nos élus de l’Assemblée et du Sénat, qui votent nos impôts et le rabotage de nos allocations familiales et pensions de retraite, ne devraient-ils pas s’imposer une réduction de leur propre train de vie et surtout, une plus grande transparence sur leurs propres indemnités, avantages et frais divers ? A les voir accabler Cahuzac et se renvoyer la balle cet après midi au Palais Bourbon en protestant de leur innocence, on eut dit que tous se sentaient coupables et cherchaient à se décharger sur le camp adverse . Ou que tous refusaient de voir la vérité en face. Bref, une séance de déni collectif.
Surtout, ne dites pas à un élu vert que le métro parisien est infect et dangereux pour la santé et que vous préférez la pollution en surface...et en voiture. Il vous traitera de "populiste " !
Ne parlons pas non plus des quais, non seulement infects mais dangereux quand s’y pressent , dans des stations « carrefour » comme Etoile ou Châtelet, plusieurs centaines de voyageurs qui poussent les premiers vers les rails…Ne parlons pas de l’insécurité dans les wagons : pas un jour sans que l’on nous signale au micro un incident.
Bagarres de sorties de boîtes
L’autre matin, à 7h 05 sur la ligne 4 en direction Gare de l’Est- Porte de la Chapelle, des cris éclatent . Un groupe de jeunes « blacks » s’agite au bout de la rame. S’agit-il d’une bagarre ? D’un viol collectif ? Soudain, une femme en blouson rouge tire la sonnette d’alarme. Le métro s’immobilise à la station Saint Placide ( en plein cœur du quartier chic du 6ème arrondissement ) les portes sont bloquées . Tous les voyageurs semblent frappés de sidération tandis que les jeunes gens s’agitent de plus en plus en vociférant. Je parviens à desserrer des portières et à sortir quand je m’aperçois qu’une dizaine d’entre eux se bagarrent sur le quai. Trop tard ! Je m’échappe en courant pour me retrouver à l’air libre, face à une dizaine de pompiers et policiers qui arrivent au pas de charge…
C’était un samedi et je m’apprêtais à prendre un train pour Metz. J’allais rater mon TGV et apprendre que ces « incidents » sont assez courants le samedi et le dimanche à l’aube : à l’heure des premiers métros, les jeunes qui ont fait la fête le vendredi ou le samedi soir dans les boîtes de nuit de Montparnasse ou d’ailleurs repartent vers leurs quartiers…
France d’en bas méprisée
C’est dire que je suis assez remontée contre les dirigeants de la RATP mais surtout contre nos dirigeants politiques – et particulièrement les Verts - qui jugent bon d’entasser dans de pareilles conditions la « France d’en bas », sans faire aucun effort d’aménagement des escaliers du métro, sans inventer les petits bus électriques silencieux qui nous font rêver dans des villes comme Aix en Provence, mais en nous interdisant quasiment l’usage de notre voiture dans la capitale, fut-ce pour conduire une parente chez le médecin ou des enfants à leur cours de danse . Il parait que c’est par souci de notre santé, pour nous protéger de la pollution ! Mais a-t-on jamais mesuré la pollution du métro ? Sait-on combien de microbes , de bactéries et de virus y prospèrent ? Une chose est sûre Si « on » le savait, les chiffres ne seraient pas publiés…
Forcément populiste
Un déjeuner avec Jean-Vincent Placé, organisé au Café Tabac de l’Assemblée Nationale par mon ami Alberto Toscano, qui préside l’Association de la presse européenne, va être l’occasion d’interpeller le sénateur Vert. Très à l’aise comme à son habitude, Placé commence par nous dépeindre une France totalement repliée sur elle-même, conservatrice, réactionnaire et « colbertiste » - une France qui a peur de tout et qui s’accroche à ses vieilles industries au lieu d’ innover. Voyez nos industriels comme Peugeot « ils ne savent pas vendre des voitures ! » Je m’étonne : « Mais vous ? Savez-vous vraiment vendre votre programme politique ? Que dites-vous pour convaincre des gens comme moi ? » Placé est relancé : volubile, il parle nouvelles industries écologiques, recherche, innovation… Fort bien. Mais notre santé ? La pollution à Paris ? Le métro ? A mon tour, je sors ma tirade. Et lui, sans se démonter « Ca, c’est un raisonnement du Figaro-Magazine ! » « Parce que, selon vous, pour se plaindre des conditions de transports de la France d’en bas, il faudrait travailler pour un journal de droite ? Les gens de gauche, eux, devraient être plus soumis ? » Jamais pris au dépourvu, le cynique sénateur Vert m’explique alors que je n’ai pas le droit d’exprimer un quelconque mécontentement si je ne suis pas prête à « payer plus » ma carte mensuelle de métro pour obtenir de meilleures conditions de transport… « J’y suis prête ! Mais ce n’est pas le cas de tout le monde : de plus en plus de voyageurs sautent par dessus les barrières sans payer ! » « Ca, accuse-t-il, tout content, en pointant vers moi un doigt accusateur, c’est du populisme ! »
Forcément de gauche pour le peuple
Je sors alors ma question piège : « Comment êtes vous venu ici, M. le sénateur ? »Placé ne ment pas « En voiture » « En voiture avec chauffeur ? « « Oui… » Là, assez gêné, il commence à expliquer à mes confrères italiens, belges et allemands qu’il a refusé une voiture-chauffeur particulière pour s’adresser au « pool » de chauffeurs du Palais du Luxembourg. « Moi, voyez-vous, M. le sénateur, je suis venue en métro. » Mes confrères s’amusent bien « Ah, ces Français… »
La semaine prochaine, Alberto a invité à notre déjeuner Frigide Barjot, l’égérie dite « déjantée » de la droite anti mariage pour tous. On va bien s’amuser encore.
Ce mardi soir, recevant à l'Elysée, les "acteurs du livre et de la culture " le Président de la République semblait ailleurs: il venait d'accepter la démission de son ministre du Budget. Au cinéma, Juliette Binoche, elle, est vraiment " dans le sentiment" dans le rôle de Camille Claudel.Mais le film se gâche avecl'entrée en scène de son frère Paul Claudel, récitant des tirades insupportables...bien loin du "Pape François".
Mais soudain, un huissier « M. le président de la République ». Au pied de la tribune, se rangent, debout, le Ministre de l’Economie Pierre Moscovici, l’air important qui convient, et la Ministre de la Culture, Aurélie Filippetti, silhouette d’héroïne de tragédie antique prête à monter au supplice dans sa robe blanche et son étole noire. Hollande gravit les 2 marches qui conduisent au pupitre d’orateur à sa façon un peu empruntée, la main droite plaquée sur la poche de son veston comme par un vieux réflexe de piou piou entendant « Garde…à vous ! » ou comme s’il craignait que les pans de sa veste, en s’élargissant, lui donnent une silhouette encore plus « enveloppée ». De fait, il a grossi. A la télévision, je me demandais si c’était un gilet pare-balles qui l’engonçait ainsi. Mais non. Le cou est plus épais aussi, serré dans son col de chemise ciel et sa cravate bleue, toujours un peu de travers. Mais le visage, lui, commence à se creuser. Les yeux, petits, rapprochés et cernés, et lui donnent un drôle d’air de chien battu. Hollande lit son discours et, comme aurait dit Louis Jouvet, il « n’est pas dans le sentiment », sauf lorsqu’il évoque en riant ( et en faisant rire poliment l’assistance ) le souvenir d’un père qui demandait à table à son fils adolescent « As-tu lu ? » et ensuite « Mais qu’est-ce que tu as lu ? ». Pourtant, il tient son rôle d’amis des arts et lettres et descend faire un tour dans la salle avec sa jovialité habituelle. Je file discrètement à 18h 45 après avoir échangé deux mots et une poignée de mains avec le Président et remarqué l’absence , dans la salle, de la journaliste critique littéraire de Match, Valérie Trierweiler : son procès intenté aux auteurs du livre « La Frondeuse » s’ouvrant demain mercredi, peut-être les conseillers de l’Elysée ont-ils jugé que sa présence risquait de susciter des questions fâcheuses ?
J’ai rendez-vous au cinéma à Montparnasse pour voir « Camille Claudel, 1915 ». Très beaux plans de paysages, d’intérieurs et de visages. Admirable Juliette Binoche, d’une vérité, d’une force, d’une sensibilité…elle est vraiment « dans le sentiment » et l’atmosphère de la « maison de fous » provençale où l’a reléguée sa famille est saisissante. Mais le film se gâche dès l’entrée en scène de Paul Claudel, un acteur figé auquel on fait réciter des tirades grandiloquentes truffées de « bondieuseries » d’autant plus insupportables quand on a entendu ce matin le « Pape François » prêcher ce matin avec tant de simplicité la miséricorde et la « tendresse »… Je pars avant la fin du film. En rentrant chez moi, j’apprends la démission du ministre du Budget Jérôme Cahuzac. Elle est tombée à 19h , juste à la fin de la réception donnée aux « acteurs du monde du livre et de la culture ». C’était, tout comptes faits, du théâtre assez réussi. Hollande cache bien son jeu .
La pièce de théâtre "La vie de Galilée" de Bertolt Brecht - où l'on voit le savant génial confronté ( en 1633 )à la grande Inquisition et sommé d'abjurer ses thèses sous peine d'être torturé et brûlé vif - nous invite à une réflexion d'actualité sur les "religions meurtrières". Qu'attendons-nous de l'Eglise catholique et du futur Pape .. si nous en attendons quelque chose ?
Menacé du bûcher
On connaît l’histoire : l’astronome, physicien et mathématicien florentin de génie, Galilée, ayant non seulement démontré que les corps chutaient tous à la même vitesse du haut de la tour de Pise, quel que fut leur poids , mais que la terre tournait autour du soleil et non le contraire , fut traduit devant le tribunal de l’Inquisition en 1633 et sommé, sous peine d’être brûlé vif comme le savant hérétique Giordano Bruno , d’abjurer ses thèses. Vieux, malade, quasi aveugle et redoutant « la douleur physique », il abjura. Mais grâce à lui, tout un peuple d’artisans et de paysans découvrit – du moins est-ce le propos de Brecht- que les puissants lui cachaient la vérité et le maintenaient volontairement dans l’ignorance, afin de mieux l’exploiter…
Quand religion et science se donnaient la main
On songe au monde capitaliste d’aujourd’hui, et au fossé abyssal entre les 180 000 super-riches de la planète et les centaines de millions de pauvres mais aussi, évidemment, à ce que Elie Barnavi appelle « les religions meurtrières » : en six siècles, selon l’ancien ambassadeur d’Israël en France, le monde musulman, dont le rayonnement culturel et scientifique fut si grand du temps du « médecin de Cordoue » Avicenne et de la fructueuse cohabitation entre juifs, chrétiens et musulmans, aurait produit moins de brevets scientifiques que l’Espagne d’aujourd’hui ( naguère la mère patrie de l’Inquisition ) en un an !
Un simple malentendu ?
Et l’Eglise catholique ? Elle a fini par faire amende honorable, mais du bout des lèvres : il a fallu attendre 1992 pour que Jean-Paul II, exprimant des « regrets » officiels , réhabilite enfin Galilée…en réduisant son procès à « une tragique et réciproque incompréhension » entre le savant et le Cardinal Roberto Bellarmin, grand Inquisiteur, béatifié au XXème siècle. En réalité, Galilée s’était rendu surtout coupable d’insolence envers ce cardinal …et envers le Pape Urbain VIII, qu’il avait ridiculisé en le dépeignant, dans ses « Dialogues » sous les traits d’un « Simplicio » récitant bêtement ses vieilles théories. Malheur aux insolents !
En rentrant chez moi, je retrouve le Pape – ou plutôt, le futur pape. Les journaux télévisés, avec leurs images envoyées de Rome sous la pluie, rivalisent d’or et de pourpre. Grandes interrogations sur le conclave et la fumée blanche ou noire : aurons-nous un pontife africain, asiatique , américain - ce qui passerait apparemment pour un gage de progrès - ou encore un Européen ? Un moderne ou un conservateur ? Je me méfie beaucoup de ces adjectifs et classifications. On a vu avec Jean-Paul II, le photogénique, charismatique et sportif champion de la com’, qu’on pouvait avoir l’air moderne et se comporter en réactionnaire. Pour ma part, j’ai du mal à pardonner au pontife polonais d’avoir couvert pendant tant d’années les scandales de la pédophilie touchant des dizaines de milliers de victimes et d’avoir laissé les coupables poursuivre tranquillement leurs méfaits. Je ne comprends pas non plus pourquoi il a fait une véritable « fixation » sur la pilule, allant jusqu’à la mettre pratiquement dans le même sac contraception et avortement.
Fini, le dogme de l’infaillibilté pontificale !
Malgré sa gaucherie, son air vieillot, sa démarche à petits pas et sa façon de tendre les mains avec une sorte d’effroi, comme pour dire non pas « Venez à moi » mais « Noli me tangere », son successeur Josef Ratzinger aura été finalement plus réformateur. En tout cas, Benoît XVI a eu le courage de prendre à bras le corps le terrible dossier de la pédophilie qui, disait-il, avait « atteint davantage l’Eglise que des siècles de persécution … »et d’intimer l’ordre aux coupables et à leur entourage de répondre aux convocations des tribunaux séculiers. En d’autres temps, il eut été condamné ! Et puis, en décidant de se retirer , d’abandonner de lui-même un pouvoir qu’il était censé tenir d’en haut, n’a-t-il pas du même coup reconnu qu’un Pape, même inspiré par Dieu, pouvait prendre de mauvaises décisions ? Un sacré coup porté au dogme de l’infaillibilité pontificale ! Si Galilée savait ça !
Retour à l’Evangile
Cependant, les commentateurs – ecclésiastiques compris – nous bassinent avec les mots « modernité » ou « adaptation à la société ». Comme s’il fallait s’adapter à cette société contemporaine où règnent le fric et la pornographie à tous les étages, et où l’être humain devient une marchandise ! Si j’attends encore quelque chose d’un Pape, moi qui fais partie des millions de baptisés qui ne vont plus à la messe, c’est, tout simplement, qu’il revienne à l’Evangile : une réelle simplicité de vie ( en dehors des moments de spectacle destinés à l’édification des foules télévisuelles ) , la proximité avec les plus pauvres, l’empathie avec les femmes les plus méprisées, bref non le dogmatisme et le goût des honneurs et du pouvoir, mais l’amour.
Hier encore, je la défendais. Mais Valérie Trierweiler , prisonnière de sa jalousie, a cru bon d'affirmer son indépendance d'une manière explosive: en tirant une balle dans le dos du Président de la République, son compagnon.
A l’heure même où Martine Aubry et Cécile Duflot débarquaient à La Rochelle pour apporter à Ségolène Royal le soutien de la majorité présidentielle et de François Hollande, Valérie Trierweiler envoyait son tweet ravageur de soutien au concurrent socialiste de Royal ! Cette fois, je renonce à essayer de la comprendre.
Lorsque, voilà un peu plus d’un an, le candidat Hollande apparut avec sa nouvelle compagne à la Une de Gala en déclarant « C’est la femme de ma vie », nous fûmes nombreuses, à gauche comme à droite à être choquées : « Et Ségolène Royal ? La mère de ses quatre enfants ? Il l’efface purement et simplement ? Quel mufle ! » Toute la semaine, le téléphone fonctionna. Cela reprit de plus belle en octobre, quand le candidat désigné aux primaires et investi à la Halle Freyssinet à Paris fit son entrée accompagné seulement de Martine Aubry et déploya des efforts visibles pour ne pas embrasser son ex-rivale Ségolène Royal, ralliée non sans panache ; puis, en Janvier au Bourget, quand le film projeté aux supporters sur l’histoire glorieuse du parti socialiste « oublia » tout simplement de signaler le combat de Ségolène candidate présidentielle en 2007 contre Nicolas Sarkozy ; puis en avril à Rennes, lors du premier – et du seul - meeting commun Hollande- Royal , lorsque, après un discours émouvant de la présidente du Poitou-Charentes ( « On me demande souvent : comment pouvez-vous faire campagne ? ») Hollande monta en scène et esquissa- en se gardant de lui effleurer la main - le geste de la congédier. Chaque fois, on devinait en coulisse ou l’on voyait au premier rang le visage tendu de la « compagne officielle » Valérie Trierweiler, et l’on restait stupéfait de son regard glaçant – à moins qu’elle n’exige publiquement de son compagnon, à la Bastille le 6 mai « Embrasse-moi sur la bouche ! » Chaque fois, on se téléphonait entre femmes, journalistes, élues ou simples spectatrices, pour échanger à mi-voix anecdotes piquantes et réflexions nâvrées.
Les confidences de plusieurs des propres compagnons de route de François Hollande ne faisaient que renforcer l’ image d’une Trierweiler possessive, exigeante, intervenant à tout propos – l’agenda, le titre d’un livre, l’organisation d’un meeting ou de la cérémonie de transmission des pouvoirs au palais de l’Elysée – mais refusant cependant d’entrer dans le rôle « désuet », disait-elle, « bénévole », soulignait-elle, de « Première dame » contrainte de consacrer une grande partie de son temps à répondre à une immense demande de compassion .
Oubliant le modèle choisi par Valérie Trierweiler – Danielle Mitterrand, ses croisades de « pasionaria des droits de l’Homme» de la Chine à Cuba, mais aussi ses sorties contre le gouvernement de cohabitation de Jacques Chirac ( sorties qui avaient contraint le président socialiste à désavouer sa femme en 1986, avant qu’il se rendit à Europe 1 pour exprimer son « admiration » envers sa « liberté de pensée et de parole et son action » ) on lui reprochait de n’être pas conforme au modèle Vème République. On pointait aussi un sourire arrogant et des lunettes noires qui faisaient penser à Cécilia Sarkozy - la première à avoir refusé d’entrer dans le rôle. On l’accusait enfin, comme le faisait vendredi la directrice adjointe de la rédaction de Libération, sous le titre « Non, Valérie Trierweiler n’est pas « normale », de prétendre continuer à exercer son métier de journaliste dans des conditions qui frôlaient le conflit d’intérêts : « On nous avait promis, juré, craché, qu’à aucun moment , la compagne de François Hollande ne s’occuperait de politique, fulminait la rédactrice de Libé…Tiens donc, la culture n’est pas politique ? Au lieu de rendre service à la profession, Valérie Trierweiler lui donne un coup de pied de l’âne… »
Je voyais dans cette virulente attaque, en des termes que n’aurait pas osé employer Le Figaro, une sorte de règlement de comptes interne à la gauche. Pour avoir étudié et raconté le parcours douloureux des « premières dames » ; pour avoir constaté la violence du « bizutage » envers de ces femmes qui ne sont pas élues et ne figurent même pas sur l’organigramme officiel, mais dont on attend tout, je pensais que Valérie Trierweiler était, en fait, terriblement angoissée. Il convenait donc, comme elle l’avait demandé par tweets à ses confrères, de lui « laisser un peu de temps ». Nous n’étions pas des bourreaux, tout de même ! Et nous pouvions comprendre le désarroi qui s’empare d’une consoeur passionnée par son métier lorsqu’on lui dit qu’elle devra y renoncer, et même renoncer à la possibilité de gagner sa vie pour élever ses enfants et garder son indépendance. Nous n’allions pas mêler notre voix à celle des machistes et réacs de tout poil. Mais, au contraire, tenter de « sauver le soldat Trierweiler ».
Mais voilà qu’elle se tire elle-même une balle dans le pied. Ou plutôt, qu’elle tire une balle dans le dos de son compagnon. Lui qui voulait tellement faire simple et « normal », proche des paysans de Corrèze, mais digne sur la scène internationale et en tout cas différent d’un Sarkozy affiché chaque semaine en couverture des magazines « people », le voilà tiré vers le bas, en pleine « pipolisation ». Comme s’il avait oublié la crise européenne et l’avalanche de plans sociaux ! Sous les risées de la droite et les pleurs de rage de la gauche, le couple Hollande et la rivalité Valérie-Ségolène font la Une. Après des mois, des années d’habile et patient travail pour faire oublier « Flanby » et « Hollande le mou » le président de la République se voit de nouveau caricaturé- aujourd’hui, par les Guignols, demain, par la presse étrangère -, en pauvre garçon indécis, incapable d’imposer son autorité.
On dira qu’il y a bien des raisons de défendre la cause d’Olivier Falorni, le candidat rochellais cruellement exclu du PS parce qu’il refusait de céder la place à la présidente du Poitou-Charentes. On dira aussi que Valérie Trierweiler est une citoyenne comme les autres : elle a le droit de s’exprimer, et qu’elle soit d’un avis contraire à celui du président et du PS démontre son indépendance d’esprit. L’ennui, c’est qu’elle aurait dû faire ce choix depuis longtemps. Elle aurait dû refuser, en conséquence, de se montrer sur le tapis rouge du Palais de l’Elysée le jour de la passation de pouvoirs, puis de gravir les marches de la Maison Blanche. On ne peut pas être tantôt « Première dame », tantôt journaliste d’opposition et toujours, femme jalouse, sans décevoir un peuple et déstabiliser gravement un compagnon Président.
Souvent, je l’imagine, vous devez regretter de n’être pas restée là-bas, au bord de votre fjord ou de votre crique bretonne, quand vous avez disparu pendant cinq jours en novembre. Dans votre dos, vos amis Cécile Duflot et Jean-Vincent Placé ( celui qui vous qualifiait gracieusement de « vieille éthique ») avaient tricoté un accord avec Martine Aubry : Vous étiez, déjà, passée par pertes et profits.
D’ailleurs, qui a jamais cru qu’un Vert – ou une Verte – pourrait obtenir à la présidentielle plus de 5,2% des voix- le score atteint en 2002 par Noël Mamère ? Seul Daniel Cohn-Bendit aurait pu rivaliser avec Jean-Luc Mélenchon. Quel match ç’aurait été ! Mais voilà : notre « national-présidentialisme », comme il dit, ennuie « Dany ». Alors, il salue votre « courage ». Cécile Duflot aussi, même si elle constate que vous n’êtes pas « un grand fauve de la politique ». Et les paris s’engagent entre eux : « jusqu’où Eva descendra-t-elle ? Jusqu’à 1% ? Faudrait tout de même pas qu’elle descende trop bas : les socialistes remettraient en cause notre accord pour les législatives…. »
Votre Panache
Cependant, vous faites mine de ne rien entendre. Vous irez « jusqu’au bout », répétez-vous. Ca ne manque pas de panache . Ca n’en manquait pas non plus d’aller assister, à Montauban, aux obsèques des trois soldats tués par Mohammed Merah, vous qui avez scandalisé tout ce que la France compte de soldats, officiers, admirateurs de l’armée et midinettes en remettant en cause le défilé militaire du 14 juillet. Et ça ne manquait pas de culot – à moins qu’il ne s’agisse d’une provocation ? – de relancer, aussitôt après le drame de Toulouse, la polémique sur la libéralisation du cannabis. Bien entendu, personne ne vous en aura aucune reconnaissance. Et cela ne vous fera pas remonter d’un point dans les sondages.
Plus tard, pourtant, on vous rendra justice. Et même, je vous le prédis, on vous regrettera. Pas seulement parce que vous faites, avec vos lunettes rouges et votre accent, la joie des humoristes . Mais pour ce que vous nous apprenez sur nous-mêmes : sur nos contradictions franco-françaises. A votre manière, vous jouez le rôle du Persan de Montesquieu.
Nos contradictions
- Nous prétendons adorer l’Egalité et d’ailleurs, tous nos candidats ont signé un pacte pour la parité Hommes/femmes. Mais le comportement de la classe politique et médiatique à l’égard de la candidate que vous êtes me rappelle terriblement celui dont souffrirent Edith Cresson, Ségolène Royal et même Simone Veil - pourtant la femme politique la plus aimée des Français . Caricature, mépris, grossièreté… Rien n’a vraiment changé, au pays de la misogynie.
- Nous prétendons aimer la Justice, mais nous détestons les juges intègres et rigoureux, que nous appelons les « Justiciers ». Personne, ni à gauche, ni à droite, n’a soutenu le Procureur Eric de Montgolfier qui s’est mis à dos successivement la bande à Tapie et les frères de la Côte pour avoir voulu faire appliquer les lois de la République ( quelle idée, aussi, pour un aristo ! ) Quant à vous, personne ne vous écoute quand vous rappelez qu’un juge – et non le ministre de l’Intérieur – aurait dû , pour respecter le code de procédure pénale, superviser les opérations du Raid à Toulouse . Evoque-t-on votre carrière dans l’administration judiciaire ? Ce n’est pas pour saluer votre combat contre les fraudeurs et leurs chers paradis fiscaux, mais pour vous surnommer « Cruella » et vous mettre en scène , comme dans le film joué par Isabelle Huppert, en « juge aux gants rouges ».
- Nous sommes de grands défenseurs de la Laïcité. C’est, avec République, le slogan commun à tous nos candidats. Mais que vous vous interrogiez sur le bien fondé des fêtes religieuses chômées de l ’Ascension, de la Pentecôte ou de l’Assomption - ou du moins que vous proposiez, dans un souci d’Egalité, d’accorder des jours fériés aux pratiquants d’autres religions que la seule religion catholique, la condamnation est unanime ! La CGT elle-même, dont on ignorait l’attachement au dogme de l’élévation au ciel de la Vierge Marie (édicté par le Pape Pie XII en 1950) défendra le week-end du 15 août. En vérité, ces fêtes sont inscrites dans notre Histoire depuis des siècles. Autant vous le confesser : nos racines sont judéo-chrétiennes. Mais cela, nous nous interdisons de le dire et surtout, de l’écrire
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Drôle d’amitié franco-allemande
- J’ai gardé pour la fin le sujet le plus délicat : l’Allemagne. A longueur de journées, nous conjuguons « le couple franco-allemand », « l’amitié franco-allemande ». Or, il est temps de vous l’avouer : nous n’aimons pas les Allemands. Nous les envions. Nous admirons leurs performances économiques et leur discipline, Mais, 68 ans bientôt après la Libération de Paris, nous n’arrivons pas à les aimer. D’ailleurs, et malgré tout le mal que nous disons des Américains, nous envoyons nos enfants en Amérique plutôt qu’en République fédérale . Le souvenir de la Collaboration nous fait honte. La Shoah nous obsède. Les livres, les films, les documents TV sur les deux guerres mondiales et sur l’occupation nazie nous passionnent. Et il nous arrive de sursauter en entendant une voix à l’accent allemand, comme si un officier SS était entré dans notre salon .
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La faute à Voltaire et Rousseau
- Je sais : vous êtes franco -norvégienne et l’accent d’Oslo, qui vous est resté de vos jeunes années de Miss Norvège, est différent de celui de Berlin. Mais c’est plus fort que nous, bien plus fort que tous nos principes. Daniel Cohn-Bendit aurait dû vous prévenir, lui que Georges Marchais traita , en mai 68,de « juif allemand ». Malgré tout, il fait désormais partie de notre patrimoine. Vous aussi ! Mais nous ne le savons pas encore. Un jour, nous vous rendrons justice. Nous découvrirons que vous êtes l’ héritière, très française au fond, d’une longue tradition nationale qui remonte à Voltaire et Rousseau . Mais aimons-nous vraiment Voltaire et Rousseau ?
Après le meeting géant de Sarkozy à Villepinte et sa remontée dans les sondages, on attendait la riposte du candidat socialiste. Il a choisi l'atmosphère bon enfant d'une réunion en plein air pour fustiger un "mauvais président".
Kiosque à musique
C’est celle qu’a choisie, pourtant, François Hollande ( à 45 minutes près, dûes au retard de la Sncf ), ce mardi 13 mars à Valence, pour répondre à la fois au meeting géant de Villepinte et à l’offensive médiatique et sondagière de Nicolas Sarkozy - dont on sait qu’une enquête Ifop, à paraître dans Paris-Match jeudi, le place pour la première fois en tête du premier tour avec 28% des intentions de vote. Personne ne l’a lue, cette enquête, mais les chiffres sont déjà sur toutes les lèvres depuis le matin. Dans le TGV, dès le départ de Paris, les journalistes n’ont cessé d’essayer d’approcher le candidat socialiste pour l’interroger à ce sujet. Ils se sont heurtés au visage sévère de Manuel Valls venu en renfort et au sourire de Najat Vallaud-Belkacem : les deux porte-paroles citaient plutôt l’ enquête Sofres à paraître le soir même et expliquaient, avec le même détachement de vieilles troupes, qu’un sondage suit l’autre et le contredit….
Récréation
Cependant, François Hollande se préparait à un moment de récréation. Ce meeting en plein air, comme en avait tenu François Mitterrand en 1981, il en rêvait depuis longtemps. Il le voulait en plein jour, au soleil. Le soleil est au rendez-vous. Heureux présage. D’ailleurs, les élus de la région l’assurent : la place du Champ de Mars est pleine – 3000 personnes disent-ils, même si les photographes ( déçus, peut-être, que le candidat ne parle pas sur fond de montagne du Cressol, mais le dos aux immeubles proches) n’en comptent, comme la police que 1300.
L’essentiel, n’est-ce pas l’ambiance ? « Tu as devant toi, clame le sénateur Didier Guillaume, président du conseil Général de la Drôme qui s’avance sur la tribune dressée devant le kiosque, la France de l’enthousiasme et non la France du dénigrement ! » Suivent des applaudissements modérés, même si, au dessus des têtes, on aperçoit les deux mains de François Hollande. Celui-ci salue son public. « Le vent se lève, annonce-t-il. Il va nous porter ! Est-ce que la France veut un président sortant dont la politique a échoué ? Ou est-ce qu’elle veut changer de destin ? »
Un mauvais président !
Au loin, on entend des motos rugir. Sur la route en contrebas, ça xlaxonne. Une contre-manif UMP ? Non, les bruits de la ville, à l’heure où les provinciaux reviennent de déjeuner. Mais bientôt, le calme revient. « Mon devoir, s’écrie le candidat, est de redresser l’industrie du pays, son agriculture… J’agirai… Je porterai un nouvel acte de décentralisation…Oui, je veux vous apporter le changement ! » Sa voix s’enraye un peu. Le pollen, peut-être. Ou la poussière qui volète. Mais il reprend avec force : « Il n’y a pas plusieurs pays de France dans la France, il y a seulement des Français qui veulent vivre ensemble ! Le candidat sortant a entamé une course à bride abattue… Il nous a fait une confidence : il a appris que la tâche était lourde ! Et nous, nous avons appris que c’était un mauvais président ! »
A côté de moi, deux retraitées applaudissent. La première, ancien prof, a toujours voté socialiste. L’autre, non. Veuve d’un petit commerçant, elle est venue là dans l’espoir d’entendre le candidat socialiste parler des pensions de reversion , « réduites à presque rien »…Elle paraît déçue. Mais un peu plus loin, adossés à une barrière, trois étudiants rient de bon cœur quand Hollande enchaîne « Il nous disait ( Sarkozy ) qu’avec lui tout allait devenir possible ! Et voilà qu’il nous dit qu’il n’est responsable de rien ! Les responsables de son bilan, ce sont ses prédécesseurs – y compris ceux dont il a été le ministre. Je me demande si ce n’est pas aussi la responsabilité de son successeur !(…) Et le voilà qui, touché par la grâce après avoir laissé grand ouvertes les portes de l’Europe, découvre avec horreur la mondialisation ! Voilà qu’après nous avoir dénié le droit de remettre en cause un traité qui n’est pas encore appliqué, il se dit prêt à se retirer de tous les traités signés par la France et qui ont fait avancer l’Europe ! »
Constance et harmonie
Les applaudissements éclatent enfin. C’est le moment de porter l’estocade finale, pour la plus grande joie des rieurs « Il prétend même aller chercher les riches dans leur exil ! Je veux les rassurer : c’est un leurre ! » Mais Hollande s’était promis de finir en douceur. « Les Français sont épuisés par ces cinq dernières années. Ils veulent de la constance, de l’harmonie, du calme… »
Au premier rang, deux militantes tendent leurs affiches à dédicacer. Elles recevront un baiser sur la joue. « C’est bien, mais une signature, ça serait resté… » Déjà, tout le monde s’égaie vers le parc Javent, les terrasses de café et les boulangeries pâtisseries. C’est un mardi de campagne qui ressemble à un dimanche à Valence.
C'est un truc connu des "populistes": Jean-Luc Mélenchon, Marine le Pen et parfois François Bayrou , ont souvent cherché à se faire de la pub en prenant à partie les journalistes.Nicolas Sarkozy les traite grossièrement et s'amuse à les balader ou à les transformer en courtisans. L'ennui, c'est que ces mauvaises manières finissent par contaminer François Hollande lui-même. A son tour, le candidat socialiste, réputé courtois, pose des lapins à la presse...
Mais là, il est candidat et « candidat du peuple ». Il est vrai qu’il nous a annoncé aussi « une surprise par jour ». Drôle de surprise, tout de même, que de semer les journalistes ou de les surprendre au réveil. Mardi, c’est à 5h15 qu’un courriel du QG de campagne nous avertissait à l’improviste : une demi-heure plus tard, le candidat en col roulé serait aux Halles de Rungis pour déguster du saucisson et déclarer que la polémique sur l’abattage de la viande halal n’avait « pas lieu d’être ». Mais qui peut rejoindre Rungis en une demi-heure ? Et qui se trouve devant son ordinateur à 5h15 pour saisir au vol les messages du palais ? Seules quelques agences de photos et chaînes de télévision privilégiées avaient été prévenues la veille au soir. Quant aux autres medias… sans doute auraient-ils dû guetter jour et nuit l’arrivée de l’époux comme les vierges de l’Evangile, « veillez, car vous ne savez ni le jour ni l’heure »…
Sarkozy a toujours aimé se jouer des journalistes. Tantôt les cajoler, tantôt les ignorer, tantôt les mépriser ouvertement, tantôt encore leur faire l’aumône d’une déclaration, d’une fausse confidence voire, comme en Guyane, d’une longue confession très calculée. Parce qu’il a appris, comme le répétait à Jacques Chirac Jacques Pilhan ( le célèbre communicant de François Mitterrand ) que « la parole du roi » doit être – du moins par moments- assez rare pour être entendue, mais aussi pour le plaisir de nous voir accourir, le visage inquiet, l’oreille tendue afin ne pas en perdre une miette : « Quoi ? Qu’a-t-il dit ? » Dans une usine, dans une ferme, dans le train, nous nous pressons derrière les perches et les caméras, bousculant tout sur notre passage pour un mot, un geste, un sourire, une saillie du roi-candidat.
L’esprit courtisan nous habiterait-il ? Non : simplement, nos rédactions attendent de nous le « scoop ». Imaginez la honte du reporter qui rentrerait bredouille quand ses confrères ont recueilli une citation ! Le 3 janvier, à Lanvéoc-Poulmic, un Finistère du bout du monde où il avait décidé d’organiser la cérémonie des vœux aux armées ( ce qui avait obligé les journalistes à se lever à 4h30 pour prendre à Villacoublay un avion militaire - coût facturé par le service Voyages de l’Elysée :177€ ) le président presque candidat lâchait, au moment de remonter dans sa voiture, cette déclaration martiale, à propos de Sea France « Quand il y a une chance de sauver une entreprise, c’est le devoir du président de la République de s’impliquer. Je ne crois pas à la fatalité. Je ne renoncerai jamais !». Seule une caméra de France 2 put enregistrer cet évènement historique. Comme le veut l’usage, l’envoyé de France 2 s’apprêtait à transmettre images et son à son collègue de TF1. Mais celui-ci, se croyant exclu, entra dans une colère telle que l’on crut que les deux garçons allaient en venir aux mains !
On imagine les courtisans de Louis XIV apprenant qu’ils ne pourraient pas assister au lever du Roi ou voyant se refermer devant eux (« avec un bruit d’étiquette », écrivait Saint-Simon), la porte de la chapelle royale, alors que d’autres, pourtant moins titrés, avaient été sélectionnés d’un geste ou d’un regard pour assister à l’office derrière Sa Majesté. Quelle humiliation ! Et, à la fin, quel ressentiment !
L’ennui, c’est que ces mauvaises manières sont contagieuses. L’autre mercredi, je m’étais inscrite auprès du service de presse du QG de François Hollande pour suivre son déplacement à Rouen. Le rendez-vous était à 14h30 devant l’Hôtel de Ville. Là, nous ( une cinquantaine de journalistes et photographes) devions attendre le candidat socialiste pour le suivre ensuite dans « une « déambulation » à travers le vieux Rouen avec sa compagne Valérie Trierweiler et découvrir sa maison natale.
Pour être sûrs de ne pas le rater, nous avions pris le train de 12h46 à la gare Saint-Lazare et étions arrivés dans la capitale normande à 14h02 . Le temps de descendre jusqu’à la mairie, il était 14h20.
A 15h, nantis de nos badges, nous battons la semelle sous le porche, en relevant nos cols contre la bise et le crachin normands. A 15h 15, nous commençons à nous inquiéter pour de bon : le car qui doit nous conduire au Zénith pour le meeting ne part-il pas à 16h 15 ? C’est alors qu’un porte-parole du candidat, Bernard Cazeneuve, un peu gêné, vient nous annoncer que la « déambulation » avec arrêt à la maison natale du candidat, est annulée. Déception. Mais sage décision, pensons-nous aussitôt : le pèlerinage à la maison natale du chef, avant son élection, aurait eu un petit air de chef d’Etat africain, voire nord coréen, assez fâcheux… Seulement voilà : la « déambulation » et la visite n’ont pas été annulées. C’est nous, les journalistes accrédités, qui avons été rayés du programme à la dernière minute. Seuls quelques photographes triés sur le volet ont été autorisés à suivre le couple et à capter l’image, que nous découvrirons le surlendemain, du candidat socialiste heureux de se faire délivrer par le maire de Rouen son certificat de naissance devant sa maison natale !
On comprend le souci de ne pas importuner les passants par la présence d’une « horde » de journalistes. C’est pour cela que sont organisés des « pools » , en principe tirés au sort, avec un seul représentant de la presse magazine, un seul pour la presse régionale, etc. Ces règles, définies à l’avance, sont acceptées de tous. Mais la désinvolture voire le mépris le sont moins facilement .
Je me souviens d’un temps- 2002- où François Hollande passait bavarder quelques minutes, après chaque meeting, avec les journalistes parqués dans leur hangar éclairé au néon. « C’est gentil, lui disais-je, de venir voir le petit peuple ! »Sa visite, après ce rendez-vous manqué de Rouen, eut été la bienvenue. Mais il est loin, le temps où le Premier secrétaire du PS tentait de réparer les « ratés » de la campagne de Lionel Jospin. Désormais, c’est lui le candidat du « peuple de gauche ». Comme Nicolas Sarkozy est le candidat du « peuple de droite ». Et chacun se vante d’avoir un « rapport direct » avec son peuple. Par-dessus la tête des journalistes.
Qu'attend le peuple des meetings de gauche? Tout. Et le peuple des meetings de droite? Rien d'autre que préserver ce qui existe.
Faut arrêter tout ça !
Ce qu’il attend ? Des garanties pour les fonctionnaires, mais aussi le développement des énergies renouvelables, un secteur dans lequel il cherche à se reconvertir. Sophie, 38 ans, chômeuse ( elle était employée dans un « call center qui a été délocalisé) : « On me propose un emploi dans la banlieue parisienne, mais c’est quatre heures de transports par jour et là bas, je ne serais pas logée. Ici, je suis hébergée gratuitement dans ma famille. » Elle votera Mélenchon. « Sur les marchés, les gens nous disent : si on ne vote pas Mélenchon, on votera le Pen ! Alors il faut tout faire pour que Mélenchon monte : le 6 mars, il vient à Rouen et il remplira une salle de 6000 personnes». Pourquoi est-elle venue ce soir ? « Pour voir si Hollande écoute l’autre gauche » .Maryvonne, femme de ménage, 47 ans, regard bleu timide, vient pour la première fois à un meeting et reste dans le fond de la salle. « Je n’aurais pas cru qu’il y aurait tant de monde ! Oh oui, j’attends du changement ». Elle dit cela d’une voix douce et quasi triste. « Beaucoup de changement. On en a marre… les petits salaires, les difficultés de transports, le mépris… » Jean-Pierre, 64 ans, retraité, assiste aussi à son premier meeting « J’étais artisan maçon-carreleur et je ne pouvais pas m’engager vis-à-vis de mes clients. Mais maintenant, je vais le faire. Il faut que ça change : vous avez vu la hausse du prix du gaz ? Et de l’électricité ? C’est la folie ! Faut arrêter tout ça ! » Nicole, 52 ans, chômeuse ( « Les assurances maritimes licencient beaucoup » ) espère que le candidat va parler des seniors « Moi, je suis encore vaillante, je serais fière de travailler au moins dix ans encore ! »
Ma valeur, c’est le Travail !
Justement, Hollande va reprendre à son compte, avec force, le thème supposé sarkozyste du Travail. Après avoir fustigé « une politique dure aux faibles et douce pour les possédants » et déchaîné applaudissements et « Hou-hou ! » en lançant que le candidat-président ( qui doit annoncer sa candidature le soir même sur TF1) aurait dû « plutôt présenter ses excuses, car son bilan, ce n’est pas un bilan, c’est un fiasco ! », il énumère ses propres « valeurs ». Il y a d’abord le respect « Je serai le président qui s’adresse à ce qu’il y a de meilleur en chacun… » Mais « la deuxième valeur que je porte, c’est le travail ! Où est le respect du travail quand on approche des 4 millions de chômeurs ? Et quand les patrons du CAC 40 se relèvent de 34% et considèrent impossible de relever le Smic ? » Après cela, viendront « Progrès », « République », Justice » et toujours, « Rassembler » : « Je vous le dis ici, je veux rassembler toute la gauche- communistes, écologistes, tous… » Quand il finit par « J’ai besoin de vous ! » lui répond une immense ovation « Fran-çois-pré-si-dent ! » Alors le candidat, rejoint sur scène par une centaine de jeunes, n’entonne la Marseillaise.
On est quand même mieux en France !
Changement de décor. Dès 13h, sous le soleil retrouvé de la Méditerranée, ils arrivent en car ou en voiture au Parc Chanot. A 14h30 la ligne de métro menant au Rond Point du Prado tout proche est bondée comme un jour de match de l’OM. C’était dimanche à Marseille, la foule sarkozyste de 2007. Différente de celle de Rouen ? Mêmes jeunes en tee-shirt blanc pour distribuer des tracts et agiter des drapeaux. Mêmes couples de retraités. Mêmes silhouettes d’ouvriers à blouson de cuir. A peine si quelques blazers-écharpes cachemire signalent, ici ou là, un électeur bourgeois. L’impatience est là aussi : d’applaudir « François Fillon l’inoxydable », comme le dit Jean-Claude Gaudin. Mais surtout « Nicolas Sarkozy et son amour de la France ». « La France est un pays merveilleux ! s’exclame Gloria, 52 ans, gardienne d’immeuble. Il faudrait remercier Dieu et Nicolas ! Je vais souvent en Espagne, où j’ai de la famille. Quand je vois la misère là-bas ! » Et Aimé, 20 ans, étudiant en droit originaire des Antilles, parents « de gauche » : « On est très injuste avec Sarkozy. Moi, je suis pour le travail et la promotion au mérite. » Telma, 19 ans, en première année de droit elle aussi, parents « plutôt de droite », arbore un tee-shirt « La France Forte » « C’est vrai qu’on a trop encouragé l’assistance, renchérit-elle. Elle en connaît, de ces femmes divorcées qui, pour ne pas se voir privées de l’allocation « parent isolé », ne déclarent pas qu’elles vivent en concubinage. « On ne peut pas leur jeter la pierre. Mais il faut admettre que des lois sont détournées… » Alexandre, 35 ans, a fait trois heures de route pour venir de son village de l’arrière-pays, où il tient un bar-restaurant « Je suis d’origine italienne. Voyez ce qui se passe en Italie ! On est quand même mieux en France ! Sarkozy défend les gens comme moi et moi, je le défends ». Gérard, 65 ans, ancien directeur de société sur le port de Marseille ( « des copains dockers de la CGT », affirme-t-il, et deux enfants à gauche sur quatre) trouve la partie passionnante : « S’il gagne, Nicolas, on ira mettre un cierge là-haut » ( il désigne Notre Dame de la Garde). Ses arguments pour défendre son champion ? « En pleine crise, on ne peut pas se permettre une ou deux années d’ajustements, voire de contre-pieds. Les socialistes sèment trop d’illusions. Il y a trop de contradictions dans le discours de Hollande… »
Quand on aime la France…
Justement, Sarkozy s’emploie à les stigmatiser. « Quand on oublie la France, martèle-t-il à la tribune, on tolère l’absentéisme et on s’offusque de supprimer les allocations familiales ! Quand on oublie la France, on oublie que la dette de l’Etat, c’est la dette des Français ! « Ni-co-las ! Ni-co-las ! » scandent les jeunes en tee-shirt blanc . « Quand on aime la France, on ne peut pas dire dans les yeux à un ouvrier dont on a bradé le travail en échange de quelques voix qu’on fermera la centrale de Fessenheim !... Où est la vérité quand on dit tout et son contraire ? Quand on fait semblant d’être Thatcher à Londres et Mitterrand à Paris ? » Ginette, 76 ans, ancienne infirmière anesthésiste à l’hôpital, est enchantée : « Moi j’ai dû travailler très dur. Les 35 heures, je ne les ai jamais connues ! Quand je vois ce qu’ils ont fait de l’hôpital, les socialistes, quand je vois ce qu’ils réclament maintenant, ça me met hors de moi ! »
Alors, quand le candidat UMP s’écrie « Aidez-moi ! » elle répond « Oui ! » à pleins poumons. Et quand il salue, la main sur le cœur, à l’américaine, presque triste, avant d’entonner, seul en scène la Marseillaise, elle la reprend d’une voix fervente.
Ceux qui croient au ciel et ceux qui n’y croient plus
Quelques jours plus tard, Philippe le Rouennais, retraité d’un groupe de pétrochimie, me rappelle. Il sort d’une réunion de section du PS et s’apprête à aller distribuer dans les boîtes aux lettres des centaines de programmes du candidat socialiste. « Franchement, au départ, j’aurais préféré Fabius. Mais j’ai découvert un autre Hollande, plus combatif . Depuis ce meeting, on est tous remontés à bloc : le changement, on y croit ! »
Gérard, le cadre supérieur marseillais me rappelle aussi. Il a vu beaucoup de monde depuis dimanche. Des rapatriés qui votent à droite comme lui, mais aussi « des socialistes qui sont embêtés : Vous avez vu DSK et ses parties libertines ? Vous croyez vraiment que ses amis ignoraient tout ? Nous, on en avait assez de subir leurs attaques sans répondre ! Assez qu’on nous ressorte tous les matins le Fouquet’s et le yacht de Bolloré ! Ca nous a remonté le moral de voir que notre champion rendait coup pour coup ! »
Et maintenant ? Ses amis et lui croient-ils encore qu’avec Sarkozy, « tout redevient possible » ?
On dirait que le « peuple de gauche » attend tout et le peuple de droite, plus rien . « C’est vrai , convient-il. A droite, on ne se fait plus d’illusions. Mais on regarde autour de nous - l’Espagne, l’Italie, la Grèce…- et l’on se dit qu’on a encore de la chance : ça pourrait être bien pire.. »
« On sent un courant sous-marin, invisible à ceux qui regardent la surface de la rivière… » Au parlement européen de Bruxelles où il est venu dire son opposition au nouveau traité européen et participer à la commission sur la pêche, Jean-Marie le Pen, convaincu que le courant continue de porter sa fille en dépit des sondages, cultive la métaphore de pêcheur à la ligne. On l’imagine, ce pré-retraité en col roulé bleu, amaigri et un peu voûté, vice-doyen de l’Assemblée en âge ( 83 ans) et en élection ( 26 ans de mandat) assis sur son pliant et devisant sur les poissons, qui se rassemblent « à la sortie des deltas aux alluvions nourricières et absorbent de plus en plus de toxines ».
Rencontre au restaurant des parlementaires, au sixième étage de l’immense bâtiment de verre où se croisent quelques 732 élus dont une poignée seulement de Français, en ces temps de présidentielles qui retiennent dans l’hexagone Eva Joly, Jean-Luc Mélenchon et même Marielle de Sarnez. Passe Daniel Cohn-Bendit, toujours environné de micros. Survient Bruno Gollnish, en veste autrichienne. L’occasion de faire admirer les souvenirs du voyage à Vienne. Sur son téléphone portable, Le Pen montre fièrement sa photo en habit, au côté de Marine en robe du soir « C’est un gigantesque bal des fraternités étudiantes, un superbe témoignage de la grandeur passée de Vienne … » Quelle provocation, tout de même ! Encore un signal envoyé à l’extrême droite dure ? « Les partis européens amis qui ont tenté de se rapprocher des partis au pouvoir ont été absorbés, observe-t-il, comme en avertissement à Marine - laquelle, « dans le cadre de la dédiabolisation, souhaiterait se rapprocher des partis classiques.. »
Il croit cependant qu’elle passera la barre du premier tour – « mais je ne souhaite pas qu’elle caracole en tête, car alors, les attaques contre elle redoubleraient ». Voyez cette histoire de signatures. « C’est très déplaisant d’entendre répéter : Marine bluffe comme son père ! En réalité, ça a toujours été très difficile : il faudrait envoyer des gens partout, revoir les maires trois, quatre fois. Mais les maires en ont assez : leur femme leur dit « Albert ! Tu vas pas encore te mettre ça sur le dos ! » Leurs enfants se font insulter à l’école. Et les membres du conseil municipal : « M. le Maire, on a été élus sur la même liste que vous… » D’ailleurs, constate-t-il, les municipalités sont « de plus en plus colorées ». Colorées ? « L’intercommunalité a obligé les petites bourgades à se rattacher aux grandes agglomérations, toutes gérées par un des deux camps. Dans les Alpes Maritimes dont je suis l’élu, tout gravite autour de Nice et Cannes – deux villes UMP. »
Le Pen compte beaucoup sur la décision, le 22 février, du Conseil Constitutionnel. Mais il compte aussi sur Sarkozy : « Il a eu quand même une curieuse réaction ! Bien sûr, ce n’est pas à lui d’aider Marine, en tant que candidat. Mais en tant que président de la République, il doit faire respecter les droits de tous les Français ! A chaque présidentielle, on dit que ce système – mêlant scrutin public et scrutin secret – est détestable. Mais on ne change rien ! »
Pour finir, un souvenir dont il se délecte : « En 1981, je n’avais pas pu me présenter car, au dernier moment, une centaine de maires qui m’avaient promis leur signature, l’ont retirée. Entre les deux tours, j’ai reçu à Montretout la visite du trésorier de campagne de Giscard, Victor Chapot : « le Président demande si vous pourriez appeler à voter pour lui… » - « Vous lui direz que je ferai voter Jeanne d’Arc ! » Et Giscard ne fut pas réélu… »
Le Pen se serait-il attendu à trouver en Daniel Cohn-Bendit un défenseur ? Du député européen, élu depuis 17 ans et bientôt retraité, auquel il s’est si souvent opposé – récemment encore à propos du Premier ministre hongrois, Viktor Orban - il dit avec une pointe d’admiration « Ce n’est pas un Vert. Plutôt un anarchiste. Mais il a du talent et du mordant ! »
Huitième étage du parlement de Bruxelles, au bout d’un couloir tapissé d’affiches- arbres calcinés, humains décharnés – de fin du monde. Devant la porte, une oursonne géante en peluche vert pomme. Mais, franchi le seuil du bureau de ses deux assistantes, changement de décor : malle-cabine transportée depuis Strasbourg, cartons empilés, livres, bouteilles de rouge. Par la porte entr’ouverte, on entend Dany donner des interviews en allemand et en anglais. Il surgit, en pantalon de velours côtelé noir, chemise bleu ciel, le cheveu en bataille. Et, sans préambule sur les poissons ou le nucléaire : « Vous avez vu Le Pen ? Qu’est-ce que vous en pensez, de ces signatures ? Vous croyez que Marine ne les a pas ? » J’avoue ma perplexité. « Ce système est aberrant ! Pourquoi pas des signatures de citoyens ? Si un nombre significatif d’entre eux – mettons un million – se prononçait pour que Untel se présente, eh bien, Untel pourrait se présenter, que ça plaise ou non ! C’est comme ça ! C’est la vie ! Moi, vous le savez, je suis pour la proportionnelle. D’ailleurs, j’ai horreur de ces polémiques où les uns se posent en victimes, les autres en donneurs de leçons. Elle est tellement convenue, cette élection française. C’est la démonstration de ce que j’appelle le « national présidentialisme ». Toujours le même mécanisme mental : la France est un grand pays, donc elle va élire un grand président. En fait, il faudrait tout re-dimensionner : montrer que l’Europe peut faire plus que la France… » ( il ouvre les bras ) En attendant, le jeu de Sarkozy - candidat sans l’être - est infantile. Il est toujours persuadé qu’il est le meilleur, mais il commence à comprendre qu’il a sous-estimé Hollande. Ce qu’il a sous-estimé aussi, c’est que les sociétés ont parfois besoin de souffler. Après Schöder, l’Allemagne a choisi Merkel. Après l’excitation de Sarkozy, les Français aspirent à une pause. S’il voulait vraiment être crédible, voilà ce que Sarkozy dirait : « il faut augmenter la TVA de 3% et baisser les charges patronales. Pour vous montrer que je suis sûr que c’est bon pour le pays, je le fais tout de suite. Mais je ne serai pas candidat ! »
Et Eva Joly ? « Nicolas Hulot aurait eu les mêmes problèmes qu’elle : le candidat -ou la candidate- à cette élection présidentielle doit être très politique. Il doit pouvoir répondre sans trève à toutes les questions. Elle, elle croit qu’il suffit de dire la vérité. De toutes façons, notre électorat a une stratégie : il veut battre Sarkozy. »
Parfois, le débat avec Martine Aubry est devenu trop technique, mais cela faisait sérieux et compétent, c’était bon pour les deux. On se disait qu’elle ferait un bon Premier ministre pour Hollande. Quant à lui, Fillon, ne ferait-il pas un meilleur candidat pour la droite que Sarkozy ? Sa proximité passée avec Philippe Séguin – qu’il ne manque jamais de citer – lui donne une coloration « gaulliste sociale » et le met à l’abri de tout soupçon de compromission avec le FN. Avec lui, la majorité présidentielle, que Sarkozy et Copé ont « tirée » à droite, serait recentrée. L’espace ouvert à François Bayrou se rétrécirait.
Bien sûr, on lui fait toujours ce reproche : pourquoi Fillon, dont on salue la clairvoyance et le courage pour avoir, dès septembre 2007, déclaré « Je suis à la tête d’un Etat en faillite », n’en tira-t-il pas les conclusions et n’alla-t-il pas jusqu’à mettre sa démission dans la balance ? Pendant deux ans, Sarkozy continua d’augmenter les dépenses et il se contenta de marquer que le Président n’était pas son « mentor » et que lui, Fillon, était « chef du gouvernement » et non « collaborateur » de l’Elysée. Il aurait dû provoquer un électrochoc, pour nous faire prendre conscience plus tôt des enjeux… A quoi ses amis rétorquent qu’il fallait bien qu’il reste pour « garder la maison » et que les déficits eussent été pires sans lui.
Quoiqu’il en soit, Fillon, père de famille tranquille comme Bayrou, connaissant son terroir comme le candidat du Modem et comme l’élu corrézien Hollande, est le genre d’homme auquel les électeurs aspirent après cinq années de marathon ou d’ « agitation » sarkozyste.
La preuve en est que sa cote de popularité reste élevée. D’ailleurs, il se prépare : il voyage beaucoup à l’étranger ( ce que Rachida Dati lui reproche ! ) mais il multiplie aussi les déplacements en France : ce vendredi à Bordeaux, chez Alain Juppé. Tous deux ont pour mission d’occuper le terrain en attendant que le candidat Sarkozy se déclare. Mais si, pour Juppé, c’est probablement le dernier tour de piste, Fillon rôde sa future campagne : il n’a que 57 ans – à peine quelques mois de plus que Sarkozy, a-t-il souligné en souriant – et , s’il n’a pas voulu répondre aux questions sur ses projets, il a tout de même laissé tomber en passant, à sa façon, qu’il laissait « toutes les options ouvertes ». Personnellement , je crois à ses chances en 2017.
Oubliées, la façon humiliante dont il avait repoussé jusqu’au dernier jour de janvier la traditionnelle cérémonie des vœux à la Presse, pour bien marquer que nous étions, dans l’ordre de sa considération, les derniers, ainsi que la consigne donnée au président de notre association ( presse présidentielle) de lui épargner son petit discours rituel. Oubliée, même, l’ultime petite vexation : nous faire avertir au dernier moment que la cérémonie, prévue à 11h ( arrivée 10h 15, indiquait le carton gravé ) n’aurait lieu, finalement, qu’à 17 heures, le président-roi s’étant éveillé ce matin là avec une ardente envie de recevoir sur le champ les parlementaires de sa majorité pour leur remonter les bretelles…
« Il y a trop de haine contre lui, nous disions-nous, Michèle et moi. Cet homme ne mérite quand même pas ça ! » Et nous évoquions Giscard, auquel il faudra rendre justice un jour d’avoir présenté, avec le concours de Barre, le dernier budget français en équilibre – Giscard, qui avait tant rêvé d’être le « bien aimé »comme son prétendu ancêtre Louis XV, et qui finit si mal aimé.
Je me souviens d’avoir, le 21 mai 1981 sur le perron du palais de l’Elysée, assisté à cette scène indigne : Mitterrand, en état de grâce, raccompagne son prédécesseur sur le tapis rouge. Ayant descendu deux marches, il ouvre les bras d’un geste auguste, comme pour ouvrir à Giscard un chemin à travers la foule qu’on a laissée, pour la première et dernière fois, entrer dans la cour. Giscard descend. Et là, la foule se referme sur lui en l’insultant. Des huées et, me semble-t-il aussi, quelques crachats l’accompagnent jusqu’à la rue du Faubourg Saint Honoré où son fils Henri l’attend au volant de sa voiture.
Ce jour-là, qui aurait dû être un jour de fierté et de joie, j’ai eu honte. On dira que Giscard n’avait qu’à faire venir sa voiture officielle jusqu’au pied du perron, comme le ferait, 14 ans plus tard, Mitterrand raccompagné jusqu’à l’extrémité du tapis rouge par un Chirac très respectueux. C’était bien de lui,Giscard, cette mise en scène de fausse simplicité : « j’étais arrivé à pied en simple citoyen, je repars à pied.. »
Sarkozy ne commettra pas la même erreur. N’empêche : le rejet de sa personne paraît tel – à gauche, bien sûr, mais aussi dans une partie de la droite qui lui reproche ses revirements – qu’il court le risque de sortir lui aussi sous les huées.
S’en rend-il bien compte ? Apparemment, à en croire ses récentes confidences ( «Si je suis battu… vous n’entendrez plus jamais parler de moi ! » affirmait –il en Guyane) il commence à percevoir le désamour. Mais Mitterrand lui aussi ne fut-il pas l’objet de dizaines de livres accablants ? Je me souviens avec quel humour il racontait que des badauds lui avaient même demandé un autographe sur un livre de Jean Montaldo l’accusant carrément de corruption : « Mitterrand et les 40 voleurs » ! Seulement, le vieux président socialiste avait peut-être le cuir plus coriace …
A moins que tout cela – ce dépit amoureux, ce chagrin – ne relève d’une mise en scène, prélude à un démarrage de campagne sur le thème « J’ai changé », comme en 2007. Car Sarkozy nous surprend toujours. Ainsi, alors que nous allions presque nous attendrir sur son sort , nous apprenons que, le matin même, recevant les parlementaires UMP, le Président leur a passé un sacré savon pour leur manque d’enthousiasme à défendre la TVA sociale dite « TVA Sarkozy » et leur a ordonné de monter à l’assaut plus vaillamment contre les socialistes et pour ses réformes de dernière heure - comme si, insoucieux des pertes prévisibles dans leurs rangs ( puisque le même projet de hausse de TVA fit perdre 50 sièges à la majorité présidentielle en juin 2007) le président sortant ne se souciait que de sa propre image : sortir en beauté, les armes à la main.
Deux visages de Sarkozy parmi d’autres. J’ai songé au mot de Sacha Guitry sur les femmes : « Elles passent, disait-il, par des sincérités successives ».
PS Un lecteur m’envoie le discours que pourrait prononcer Sarkozy s’il décidait de ne pas se représenter car … « ras le bol de vous tous, ras le bol en particulier des journalistes que je promène aux frais du contribuable ! » Justement, je viens de recevoir la facture de la société qui gère les voyages présidentiels : pour un aller-retour dans le Finistère, au départ de l’aérodrome militaire de Villacoublay ( Coût du taxi : 50,00 euros) transport par avion militaire très bruyant et inconfortable, où nous sommes entassés comme des paras, elle se monte à 177,00 euros. Que les lecteurs et contribuables se rassurent : la compagnie Carlson Wagonlit Voyages, qui sous-traite pour la presse présidentielle les déplacements de la suite présidentielle, ne les met pas à contribution !
A Lanvéoc-Poulmic avec Sarkozy
A 11h ce matin, je me disais « Non, ça ne vaut pas la peine. Tout cela coûte très cher et c’est du cinéma, qui finit par énerver les téléspectateurs ».
Ce soir, malgré la fatigue du voyage, je suis d’avis contraire : ces images de jeunes matelots, de marins et d’officiers ( beaucoup de femmes) alignés impeccablement sur fond de mer et de ciel de tempête tandis que le Chef des Armées s’avance d’un pas lent, c’était magnifique ! On dira que je suis « trop bon public » ou « midinette »…Mais j’ai beau « décrypter », voir clairement les intentions de la mise en scène ( Nicolas Sarkozy adore jouer « moi au milieu du film « et de préférence au milieu d’un film épique avec soldats, drapeaux, évocations de Jeanne d’Arc ou des Résistants du maquis…) J’ai beau , aussi, trouver qu’il en fait un peu trop en répétant pas moins de 35 fois « La France ! » d’un ton pénétré dans son discours et surtout, en nous ressortant, à propos de l’engagement de notre armée en Afghanistan où deux soldats viennent encore de mourir, l’argument « Ils sont morts pour que des petites filles qui n’étaient pas les leurs puissent tout simplement aller à l’école et ne soient pas mariées de force à 12 ans » ( Comme si la Patrie des droits de l’Homme devait envoyer ses soldats se faire tuer partout dans le monde où des fillettes sont maltraitées !) Bref, j’ai beau râler, je dois reconnaître qu’il y a là, au-delà de la vanité affichée, un grand professionnalisme de l’image, et qu’il en reste quelque chose : l’ affirmation du président sortant- et du candidat Sarkozy- de conserver une Défense nationale forte, une puissance nucléaire et des rituels sacrés comme le défilé militaire du 14 juillet.
En rentrant, je lis la presse et mes 89 courriels quotidiens. Lettre de François Hollande dans « Libé ». Qu’en retenir ? Que le candidat socialiste est pour la Vérité, la Volonté et la Justice. Mais ce n’est pas là la décision-clé, l’image forte qu’on attendait. Pas une phrase, d’ailleurs, qui s’imprime dans les mémoires. Vœux de François Bayrou : le candidat centriste a une belle formule « les mauvais jours finiront ». Il creuse son sillon sur le thème « réindustrialiser la France en prenant exemple sur l’Allemagne ». Mais comment traduire cela en images ? Carte de Vœux de Marine le Pen : superbe ! La candidate FN, en pull marine marchant, cheveux au vent, dans les hautes herbes blondes de ce que l’on devine être une dune de sable en bord de mer. Gadget ? Mise en scène trompeuse comme celles de Sarko ? Sans doute. Mais si cette image fait passer avec efficacité un sentiment de liberté ? Elle me rappelle un peu Georgina Dufoix au galop sur un cheval de Camargue. On a oublié le slogan « Mon cœur sera toujours à gauche », mais pas la photo…
Il ne faut pas être dupes, bien sûr, et nous sommes maintenant des téléspectateurs assez expérimentés pour ne pas nous laisser ( trop ) manipuler par les images. Mais, faute de mots forts, de mots qui se gravent dans les esprits et déclenchent à la fois nos émotions, nos réflexions et notre imagination collective, ce sont les images qui l’emporteront.
Or, sur ce chapitre –là, l’équipe du candidat socialiste ( qui n’a même pas été capable de mettre au point un sigle convenable, l’actuel en-tête rose et bleu layette de tous ses communiqués ressemblant à une enseigne de supermarché pour enfants ! ) manque singulièrement de professionnalisme. C’est dérisoire ? C’est justement ce dont nous ne voulons plus, toutes ces images ? Alors, n’en faites pas du tout ! Mais si vous en faites, que le cinéma soit de qualité et qu’il ait un sens !
30 000 chômeurs de plus, 3 millions au total dans toute la France, Outre mer comprise. Triste fin d’année. Triste cadeau de lendemain de Noël que ces derniers chiffres de l’Insee. Comment adresser aux amis proches ou lointains mes vœux de bonne et heureuse année 2012 ? Je sais trop qu’elle ne sera pas bonne, cette année 2012. Quand bien même mes proches seraient miraculeusement épargnés, d’autres, des milliers d’autres autour de nous, tomberont chaque jour, tout au long de la campagne présidentielle et de la campagne législative, tandis que gauche et droite essaieront de nous faire croire qu’elles sont capables de renverser le courant. Alors, comment être heureux ?
Chaque matin, pourtant, je guette les bonnes nouvelles. Aujourd’hui, mon amie Sandrine, une jeune mère de famille « monoparentale » qui enchaînait les CDD et avait même accepté l’été dernier un intérim de femme de ménage chez des particuliers, vient d’être embauchée par un hôpital avec un CDI pour s’occuper du suivi des patients hospitalisés à domicile après une intervention. Du coup, son précédent employeur cherche à la retenir – ce qui devrait prouver que toute personne compétente, travailleuse, ouverte et aimable comme elle l’est, peut toujours, au bout de quelques mois d’efforts inlassables, trouver un emploi.
Autre bonne nouvelle, à l’échelon national cette fois : le Japon investit 50 millions d’Euros dans la presqu’ile lyonnaise Confluences, afin de réduire la consommation d’énergie pour toute cette zone vouée aux technologies avancées que lança Raymond Barre maire de Lyon et que son successeur socialiste, Gérard Collomb, a brillamment développée. Une zone futuriste où 22000 emplois pourraient être créés en dix ans !
Je serais François Hollande, je demanderais conseil au maire de Lyon, président de la Communauté Urbaine, avant de présenter mon programme pour l’économie et l’emploi. Un homme qui réussit à développer une communauté de plus d’un million et demi d’habitants en maintenant le chômage à 8%, on devrait se l’arracher ! Mais Hollande se méfierait-il des gens qui ont réussi ? Collomb constate qu’il n’a jamais été consulté, pas même sur le dossier nucléaire, qu’il connaît très bien, pourtant, et où il aurait évité quelques énormes bêtises…
En attendant, combien d’usines vont-elles encore fermer, et combien d’emplois vont-ils encore disparaître ? Sans compter ceux que nous fournit une économie turque en pleine croissance. Et si M. Erdogan, décidément rendu furieux par le texte de loi voté à la veille de Noël par une quarantaine de députés dans un Palais Bourbon désert, et visant à réprimer par des amendes et peines de prison toute contestation du génocide arménien de 1915 (où la France n’a été pour rien), si le Premier ministre turc décidait d’annuler ses commandes d’Airbus et de rendre la vie impossible au millier d’entreprises françaises installées sur son territoire ?
J’entends bien que les retombées économiques et sociales ne doivent pas compter – ou si peu – dans une décision historique d’une telle gravité. « La France, dit crânement Nicolas Sarkozy, a des convictions ». Mais comment croire à ces « convictions » quand elles ne s’appliquent ni en Syrie ni en Iran ni en Chine aujourd’hui mais seulement à d’éventuels « négationnistes »du temps passé, qui se trouveraient à portée de main de la police et de la justice françaises ?
Impuissance. Voilà ce que cherchent à masquer de telles déclarations . Hélas, elles en sont le cruel révélateur : la loi sur le génocide arménien, on le sait bien, ne pourra même pas être définitivement votée, au terme d’une navette entre l’Assemblée nationale et le Sénat, avant la présidentielle. Le président sortant a donc pris fait et cause pour un texte qu’il abandonnera à son successeur. Il est vrai qu’il s’était lié par une promesse. Mais pourquoi si tard ?
Impuissance et légèreté. Ce second mot s’impose aussi en lisant le livre de BHL « La guerre sans l’aimer », où l’on voit le président de la République décider, en quelques minutes d’entretien téléphonique entrecoupé de tirs autour de notre héros philosophe, d’accueillir à l’Elysée et de reconnaître officiellement la délégation de « résistants » que propose de lui amener de Libye, par avion spécial, BHL. On écarquille les yeux quand on lit, toujours sous la plume de notre nouveau Malraux, la suite : « ma machine à culpabiliser se remet en marche ». Parmi ces délégués libyens, désormais illustres, il compte en effet un ancien lieutenant de Kadhafi, responsable du massacres de quelques centaines de ses compatriotes, plus une poignée d’islamistes qui s’empresseront, une fois au pouvoir, de rétablir la charia…
Que pourra bien plaider Nicolas Sarkozy pour sa défense, alors que pas moins de cinq candidats du centre ou de droite ( Bayrou, Villepin, Dupont-Aignan, Morin, Boutin) vont joindre leurs critiques à celles de Hollande, Le Pen, Mélenchon et Joly ? « J’ai changé ? J’ai beaucoup appris, au long de quatre années de crise » ? Et d’ailleurs, Hollande est « petit » ? Il n’a « pas d’expérience » ? Il est « nul » ? Mais à quoi sert une expérience qui aboutit à faire voter en toute hâte, et presque en catimini, une loi calamiteuse ?
Mince, bien mince argumentaire, qui ne fait qu’aggraver encore le sentiment d’impuissance. Ce n’est pas la première fois, hélas, que nous terminons l’année dans cette ambiance morose. Je me souviens de la fin du règne de Jacques Chirac, quand nous cherchions quoi inscrire à son bilan, en dehors du « Non » à la guerre d’Irak. Et de la fin du règne de François Mitterrand : ses derniers vœux à la presse, en janvier 1995, quelques jours après l’inoubliable discours télévisé du 31 décembre 1994 « Je crois aux forces de l’esprit ». Comme je l’interrogeai sur la mondialisation et les marchés financiers, le président socialiste laissa tomber cette phrase terrible, que j’ai gardée inscrite et soulignée en rouge dans un de mes carnets d’écolière :
« L’argent va, vient, il passe les frontières. On ne peut pas l’empêcher. C’est comme le lait qui déborde de la casserole ».
Pauvre Hollande, qui voudrait tant ressembler à Mitterrand ! Et pauvre Sarkozy, qui voudrait tant commander à l’Histoire !
François Hollande ? Qu’attend-il donc pour se libérer de l’accord PS-EELV qui l’engage malgré lui, par la faute de Martine ( Aubry) ? « C’est un mou ! Il n’a aucune idée ! Et quand on voit comment il s’est laissé faire par Martine Aubry et Cécile Duflot, on se demande comment il résisterait à Angela Merkel, Vladimir Poutine et les Chinois ! » Allons, allons ! J’essaie de me faire son avocat : « Il a encore quatre mois devant lui, et Sarkozy n’a pas démarré. Donc, il doit ménager ses forces. Et pourquoi en ferait-il trop ? C’est comme cela qu’il a gagné les primaires : en laissant parler les autres et en restant tranquille… D’ailleurs, il ne reste pas inactif. Il tourne beaucoup sur le terrain : tous les jours une visite d’usine, de ferme … » Mais voilà : le candidat socialiste se rend-il bien compte que les grands élus comme le maire de Paris Bertrand Delanoë et le maire de Lyon, Gérard Collomb, furieux de n’avoir pas été consultés, sont pour le moins démobilisés ? L’autre soir à Lyon – soir de fête aussi, soir de féerie des Lumières – Collomb m’a dit, entre la soupe riche de Saint Jacques et la pintade aux morilles, « Si le candidat de droite passe, je suis réélu pour un troisième mandat dès le premier tour avec 70% des voix. Mais si c’est le candidat de gauche… je ferai juste un peu plus de 50% et peut-être pas au premier tour ! » Ca en dit long !
A un moment ou à un autre, il faudra que Hollande envoie un signal fort à tous ces « barons », un signal fort au peuple, aussi : un geste qui se grave dans les mémoires et qui crée un lien affectif particulier. Il y a quelques jours, sur Arte, dans un document sur la fin de l’Union soviétique, une image m’a particulièrement frappée : celle de Boris Elstine bravant à la fois les « snipers », le risque d’un tueur fou et les « services » qui avaient coupé du monde Gorbatchev, pour grimper sur un char à Moscou et pour haranguer la foule. C’était le 19 août 1991 : en quelques secondes, le nouveau président de la Fédération de Russie allait s’imposer comme le « nouveau tsar ». Les autres ne pourraient plus rien contre lui car le peuple était avec lui.
Bon. J’ai du mal à imaginer Hollande sur un char. N’empêche : il faut qu’il trouve ce geste qui a tant manqué à Jospin.
Et Sarkozy ? A table, trois convives sur une douzaine, à la table des adultes, sont pour lui : « Il a tout de même fait face à la tempête. Quelle énergie ! Et quelle détermination ! Ce n’est pas Hollande… » Ils font partie du « noyau dur » des 17% d’électeurs légitimistes qui resteront attachés au président sortant quoi qu’il arrive, ou presque. Les autres les accablent aussitôt : « Mais il n’a fait qu’aggraver la crise avec son bouclier fiscal et sa défiscalisation des heures supplémentaires ! Des milliards dépensés pour ne pas créer un emploi ! Il n’avait rien vu venir ! Aucune vista ! D’ailleurs, il a beau tonner contre les « patrons voyous », il ne respecte que les gens qui font du fric ! Comme Jean-François Copé ! A eux deux, qu’ont-ils fait du mouvement gaulliste ? »
Un ami, principal de collège, intervient « Moi, voyez vous, ce que je lui reproche le plus, c’est ce que souligne très justement François Bayrou : une dérive idéologique. Sarkozy a voulu ignorer les « fondamentaux » de la France : son histoire, ses valeurs républicaines. Avec ses discours écrits par Henri Guaino et qui nous parlent sans cesse de la France, il a voulu nous entraîner vers un autre modèle, communautariste et inégalitaire à l’américaine… »
Deux cousines l’interrompent comme des furies « Bayrou ! Alors tu parles d’un mou ! Et d’un indécis ! J’y vais t’y à gauche, j’y vais t’y à droite…Cultivé ? Tu as dit cultivé ? Agrégé de lettres ? Il écrit des livres ? Mais tout le monde écrit des livres ! » Tout de même, ils sont deux ou trois à hocher la tête « Bayrou est un homme de la terre et un homme de culture, comme François Mitterrand. Il a mûri. C’est son heure. Et puis, il a raison : il faut un gouvernement d’union nationale. On ne s’en tirera pas autrement… » - « Moi, dit le principal de collège, je vois une finale Marine Le Pen- François Bayrou. Il serait élu avec 82% des voix, comme Chirac en 2002. Et lui ne ferait pas la bêtise de ne pas faire un large rassemblement… »
« Pauvre Chirac », soupirent les femmes. « Et pauvre Duc de Windsor, ajoute ma tante. On l’aimait bien lui aussi. Quelle allure dans son uniforme écarlate ! Au fait, vous avez entendu ce qu’ils ont dit au journal télévisé ? A peine sorti de l’hôpital, il veut aller à la chasse à courre ! »
A qui cela me fait-il penser ? La question m’intriguait depuis quelques semaines. La réponse m’est venue en recevant ce matin une carte postale d’amis en voyage au Brésil : Rio de Janeiro. Le Christ de Corcovado ! Mais oui, c’est exactement cela ! Pas si facile à imiter, d’ailleurs. Je me souviens d’être restée plusieurs minutes aux pieds du Christ géant qui domine la baie de Rio, à regarder les autres touristes qui tentaient de reproduire la même attitude pour la photo : bras pas assez tendus, mains tournées vers le sol comme pour faire le planeur, mains aux doigts ouverts, ou encore tournées vers le ciel : aucun n’y parvenait !
Mais Marine Le Pen y est arrivée.
Il y a quelque chose de protecteur et d’accueillant dans ce geste, qui me fait penser aussi à Ségolène Royal candidate présidentielle, quand elle disait « Je suis une maman ! » De plus, quand la candidate FN ouvre ainsi les bras, en arrivant d’un pas énergique sur les estrades, elle le fait vivement, comme pour « offrir », si j’ose dire, sa poitrine aux flêches. Comme pour signifier « Je n’ai rien à cacher et je n’ai pas d’armure ! »
Je me demande comment elle a « inventé » ce geste. En tout cas, il est très fort.
Cela me rappelle un entretien que j’ai eu, il y a des années, avec un professeur de médecine, spécialiste des comportements des enfants avant l’âge de la parole, le Pr Hubert Montagner. Il filmait les enfants dans les crèches derrière un miroir sans tain. D’après leur gestuelle et d’après le comportement des autres enfants, il distinguait les « vrais leaders » et les « faux leaders » . Les vrais leaders, qui ont en commun d’être très aimés de leur maman et souvent câlinés, ont les mains ouvertes et des gestes apaisants, qui attirent leurs petits camarades : ceux-ci leur apportent leurs joujoux. Les faux ont une mimique et des gestes agressifs. Ils pointent du doigt leurs voisins et cherchent à s’emparer des joujoux des autres, ce qui provoque cris et pleurs. Plus tard, ce seront peut-être des chefs, mais ils règneront par la crainte et la contrainte, et non en provoquant le désir d’imiter et l’attachement sincère. « Eteignez le son de votre téléviseur , m’avait dit le Pr Montagner, et observez les gestes de nos hommes politiques : vous distinguerez aisément les vrais leaders ( très rares) des faux. »
L’expérience a été très instructive.
Mais au fil des ans, tous les « coachs » des hommes politiques ont appris à enseigner la bonne gestuelle : « Surtout pas de gestes menaçants, pas de doigt pointé, qui fait reculer le téléspectateur. Souriez, souriez, toujours à la TV, surtout quand vous dites une chose un peu rude. Ouvrez les mains. Portez la main à votre cœur, comme le font les présidents américains. Ca, c’est du sincère ! Et ça déclenche l’émotion ! » » etc, etc…
Il devient donc plus difficile de décrypter les attitudes: spontanée ou apprise ? Sincère ou pas ? Si l’on observe bien, et si l’on coupe le son, il y a toujours un moment où la vérité d’un personnage éclate. En attendant, Marine le Pen me semble parvenir plus efficacement par ses gestes que par ses paroles à donner l’impression qu’elle est différente de son père. Du travail d’artiste.
Je ne l’ai pas toujours aimé, pourtant, Jacques Chirac : tant d’énergie au service de si peu d’action pour moderniser la France ! Et puis, je lui reprochais beaucoup de n’avoir pas su, en 2002, former le gouvernement « d’union nationale » qui s’imposait, après une victoire qui n’était dûe, il le savait bien, qu’au ralliement de la gauche. Je me souviens comment, à la fin de son règne de 12 années, on se creusait la tête pour faire son bilan: ne restait que son « Non » à la guerre américaine en Irak !
Pour le reste…Quid de la désindustrialisation ? Et de la fracture sociale, que le malheureux bon Dr Xavier Emmanuelli devait aider à résorber avec son « Samu social » et son projet de loi, oublié par le président de la République dès la dissolution de 1997 ? Et de notre endettement ?
Pourtant, Chirac ayant quitté l’Elysée, nous nous sommes mis à l’aimer de plus en plus : car il représentait la France, le peuple français sans distinction de catégorie. Il avait un train de vie de grand bourgeois, et l’on était même assez choqué de le voir occuper un appartement appartenant à la famille Hariri, comme s’il n’avait pas les moyens, après avoir été logé plus de quarante ans dans les palais de la République, d’en acheter un ! Mais on lui pardonnait tout, ou presque, car il nous rappelait le « bon vieux temps » où « la France d’en haut » n’était pas si éloignée de la « France d’en bas ». Il savait « franchir les lignes » : être paysan parmi les paysans, ouvrier parmi les ouvriers. Il enfreignait le protocole de la Cour d’Angleterre pour envoyer des baisers à la foule, osait dire qu’il s’ennuyait au théâtre – à la grande honte de Bernadette Chirac née Chodron de Courcel- et préférait le pâté de tête à tous les mets « chichiteux » servis dans les grandes maisons…Il savait aussi, à de rares moments, incarner notre « esprit Cyrano » : je me souviens de sa colère à Jérusalem, quand il menaça de repartir si les services de sécurité l’empêchaient d’aller à la rencontre des habitants, juifs ou musulmans.
Mais je m’aperçois que je parle de lui au passé. Car Chirac, c’était l’énergie, la vie à grandes enjambées, et parfois le mépris des lois. On l’aimait combatif, interventionniste, attentif à rendre mille services à d’éventuels électeurs ou électrices. Je me souviens de l’avoir interviewé à l’Hôtel de ville de Paris, accompagnée d’une photographe. Il l’avait interrogée sur son métier, sur son logement. Justement, elle en cherchait un. Aussitôt, il prit bonne note et je crois que le problème de mon amie photographe fut résolu dans les semaines suivantes. On l’aimait aussi pour cette toute puissance, qui le rendait « intouchable ».
Et maintenant qu’il ne fait plus peur à personne, mais un peu pitié pour sa fragilité, comme tous nos parents âgés, on le condamne. Les juges auraient-ils osé, il y a quelques années ? Non, évidemment. Et d’ailleurs, le statut présidentiel le protégeait. N’empêche, ce n’est pas le même Chirac, qu’ils ont jugé. Le vrai Chirac, coupable d’avoir créé des emplois fictifs et dépensé sans toujours compter l’argent du contribuable ( comme la plupart des grands élus de sa génération ! ) n’est plus. Tous les documents d’archives ressortis ce soir par les journaux télévisés n’ont pas suffi à le faire revivre.
La décision des juges me laisse donc un profond malaise. Pourvu, au moins, qu’elle serve d’exemple ! Qu’elle fasse très peur à tous les élus qui continuent de dépenser sans compter, en confondant leur bourse avec la nôtre ! Mais ceux-là sont souvent beaucoup plus jeunes que Chirac. Ils se croient encore tout puissants.
Comment expliquer, alors, que Villepin provoque chez moi de l’agacement et du scepticisme tandis que François Bayrou suscite une certaine sympathie ?
Je me posais la question hier à sa conférence de presse tandis que l’ancien premier ministre présentait sa « voie originale », sa « candidature singulière » au Press Club , dans un hôtel impersonnel situé entre boulevard périphérique et boulevards des Maréchaux, près de la Porte de Versailles…Etait-ce la présence, inhabituelle parmi les journalistes, d’une vingtaine de « groupies » conviés par le site Internet de République Solidaire pour assurer la claque après chaque réponse de leur grand homme ? L’impression persistante que Villepin est toujours en train d’admirer dans un miroir sa haute silhouette, son profil aristocratique et sa belle chevelure blanche ( même si les ailes de mouette du poète se sont envolées) ? Le doute qui nous habite sur la soudaineté de l’annonce de sa candidature, dimanche soir sur TF1, comme s’il fallait vite faire oublier les dernières « affaires » comme celle des Relais et châteaux qui ternissent la réputation de l’ami trop prompt à intervenir et à menacer ? Mais comment cet homme, qui se prétend « gaulliste », serait-il capable de montrer l’exemple par la sobriété de son mode de vie ? Je lui ai demandé s’il ferait comme de Gaulle, qui laissait sur la table un pourboire équivalent au prix du repas quand, malgré ses consignes, on ne lui présentait pas la note au restaurant. Villepin m’a répondu qu’il règlait toujours la note et je ne l’ai pas cru.
Puis, comme il discourait sur l’industrie et l’emploi, un vieux souvenir m’est revenu. C’était il y a quinze ans, alors qu’il était Secrétaire général de l’Elysée. J’arrivais dans son beau bureau tapissé de soie rose la tête encore pleine des images de la veille. En reportage dans une usine Moulinex, j’avais assisté en direct à la réception, par les ouvrières en blouse rose, de leur lettre de licenciement. Qu’allaient-elles devenir ? Beaucoup étaient des mères de famille divorcées, qui avaient emprunté pour payer leur petit pavillon au milieu des champs de betteraves et qui assumaient seules l’éducation de leurs enfants. Je racontais cela au beau gosse de l’Elysée qui jouissait alors d’une réputation de poète à la Mallarmé et je me sentis importune « Les Français sont comme des moules accrochés à leur rocher ! Incapables de bouger ! Regardez les Américains ! Eux vont chercher les emplois là où ils sont ! Ils vont vendre des pizzas à Central Park ! »
L’humain. Le sens de l’humain. L’attention aux autres. C’est cela surtout qui manque à Villepin. Et cela finit par se voir, quand on sait la désinvolture avec laquelle il a traité nombre de collaborateurs et de partisans dévoués.
Bayrou n’est pas un saint. Lui aussi a un égo démesuré. Mais – est-ce le fait d’être né fils de paysan et d’avoir dû reprendre la ferme à la mort de son père ? Est-ce l’expérience des échecs, qui l’ont rendu plus humble ? Quand je l’ai accompagné l’autre jeudi en Dordogne, dans une visite d’usine puis à la rencontre de retraitées agricoles (dont la pension ne dépassait pas, comme celle de sa propre mère, décédée en 2009, 630 € par mois ), je l’ai trouvé changé : attentif aux autres, comme avait su l’être Chirac en 1995. Au fond, c’est un grand avantage de n’être ni trop grand ni trop beau : on ne passe pas son temps à se regarder, tel Narcisse, dans un miroir imaginaire.
En proposant une fête pacifiste à la place du défilé militaire du 14 juillet, la candidate des Verts se montre la disciple de Voltaire et de Rousseau.
Il a fallu, pourtant, qu’Eva Joly fasse un rêve ( « que nous puissions remplacer ce défilé militaire par un défilé citoyen où nous verrions les enfants des écoles, les étudiants, les seniors, dans le bonheur d’être ensemble, de fêter les valeurs qui nous réunissent… ») pour que je le découvre : ce défilé militaire ne date pas de la Libération, mais de 1880. C’est une idée qu’eurent alors les sénateurs, pour nous faire oublier l’affreuse défaite de Sedan ( 1870) qui fit pleurer la grand-mère du Général. En outre, les premières parades n’ eurent pas lieu sur « la plus belle Avenue du monde », mais à l’hippodrome de Longchamp. Ce n’est qu’en 1919 que le long et glorieux cortège, mené par les maréchaux Joffre, Foch et Pétain à cheval, descendit les Champs-Elysées.
Peut-être Eva Joly l’ignorait-elle : d’autres, avant elle, ont tenté de faire évoluer ce que François Fillon appelle nos « traditions françaises ». En 1974, Giscard- qui trouve d’ailleurs La Marseillaise trop guerrière et réussit à en modifier le rythme, à défaut d’en corriger les couplets sanguinaires- imagine un défilé républicain de la Bastille à la République. Ça lui va bien, à lui le faux aristo qui joue de l’accordéon pour avoir l’air proche du peuple et se pique d’avoir pour tableau préféré « La Liberté guidant le peuple ( sur les barricades) » de Delacroix ! On se moque, bien sûr, ou l’on s’indigne. Mais l’année d’après, le jeune président qui se rêve en Kennedy à la Française, choisit de « décentraliser » la cérémonie Cours de Vincennes. Quatre ans plus tard, il fait marcher les soldats en sens inverse : de la République à la Bastille.
Mitterrand, lui, choisit un symbole autrement grave : en 1994, il invite sur les Champs-Elysées de jeunes soldats allemands de l’Eurocorps. C’est un tollé ! Pourtant, de Gaulle aurait pu avoir la même idée, lui qui, dès 1945, troublait ses propres fidèles en proclamant « Aujourd’hui, puisqu’ont disparu dans les Allemagnes les attractions furieuses qui les rassemblaient pour le mal, le Rhin peut reprendre le rôle que lui tracèrent la nature et l’Histoire. Il peut redevenir un lien occidental ». Le Général n’aimait-il pas surprendre ? Il est vrai que, quand on est « l’homme du 18 Juin », on peut se permettre beaucoup de choses, y compris d’inventer de nouveaux symboles. Quand on ne l’est pas, gare au sacrilège !
Voyez le malheureux Lionel Jospin : On lui a beaucoup reproché d’avoir rendu justice aux mutins désespérés de 1917. Et pourtant, l’histoire de ces centaines de fusillés pour l’exemple est bouleversante ; elle méritait d’être réécrite. Mais voilà : le Premier ministre socialiste a eu aussi le tort de laisser siffler la Marseillaise au Stade de France sans réagir. Et ça, on ne pouvait pas le lui pardonner. Il l’a payé cher le 21avril 2002.
Si je rappelle tout cela, ce n’est pas pour lancer à Eva Joly un avertissement dont elle n’a que faire. Ni pour « relativiser » ses déclarations. Que je sache, la candidate des Verts ne vise pas, comme Ségolène Royal, à séduire les centristes et les Gaullistes.
En rêvant d’une cérémonie qui évoque la fête de la Fédération plutôt que la prise de la Bastille ou la victoire de 1918 et qu’elle décrit comme une fête de patronage édifiante, elle se montre la naïve disciple de Rousseau. En raillant une parade militaire qui lui fait penser, dit-elle, à la Place Rouge, voire à la Corée du Nord, elle s’inscrit dans une tradition antimilitariste qui remonte à Voltaire - le plus violent pamphlétaire qu’on ait connu contre la guerre et contre les chefs qui la décident et qui la mènent. Bientôt, c’est évident, Eva Joly se réclamera du pacifiste Jaurès.
Au fait, qui citait Jaurès pendant sa campagne présidentielle ? Et qui disait « Ma France, c’est celle de Pascal et de Voltaire » ? C’était Nicolas Sarkozy, du temps où il se proclamait « Français de sang mêlé ». Eva Joly, elle, est « bi-nationale ». Les traditions dont elle se réclame ne sont pas toujours les mêmes que les miennes- non plus que celles de François Fillon, qui fit ses débuts auprès d’un Ministre de la Défense. Mais ce sont, toutes, des traditions très françaises.
L'affaire DSK ne révèle pas seulement d' énormes différences entre la justice américaine et les mentalités françaises. Elle fait apparaître, chez nous, un fossé géant entre hommes et femmes,
De tous les éventuels candidats socialistes, DSK n’était pas mon favori : pour l’éloquence, je préférais Laurent Fabius. Pour le courage et l’intuition des sujets de société, Ségolène Royal.
Pour sa capacité à embrasser la complexité des problèmes d’une grande ville comme Lille, mais aussi pour sa gourmandise, ses colères, ses larmes et son (mauvais) caractère, Martine Aubry. Pour le charme insolent, l’attachement aux paysans de Saône et Loire et le projet de maîtrise de la mondialisation, Arnaud Montebourg. Pour sa gravité et sa hardiesse face à des problèmes encore trop souvent tabous à gauche comme l’insécurité, Manuel Valls. Pour son humour, enfin, et parce qu’il s’applique à imiter Mitterrand parfois un peu comiquement mais non sans un louable effort d’ascétisme et de dignité afin de mieux se préparer à la fonction de Chef d’Etat, François Hollande.
DSK, lui, ne m’inspirait pas confiance : certes, j’admirais le virtuose parlant cinq langues, griffonnant sur un coin de table un projet de semaine de35 heures qui allait tant fait souffrir Martine Aubry, et passant avec aisance d’un sommet du G20 à un tête à tête avec Angela Merkel. Mais je me demandais pourquoi, s’il était capable, comme on le disait, de réguler la spéculation financière et de dompter la mondialisation, pourquoi, s’il avait un lapin magique dans son chapeau pour ramener la croissance et l’emploi, ne l’avait-il pas sorti pour aider davantage la Grèce et le Portugal. Et puis, sa façon de marcher les mains dans les poches avec un petit sourire condescendant, ses appétits, devenus trop visibles avec l’âge, me mettaient mal à l’aise.
On racontait à son propos beaucoup d’histoires de femmes – ou de filles. N’en racontait-on pas aussi sur François Mitterrand ? Mais Mitterrand, lui, aimait séduire, pas harceler les femmes ni jouer les prédateurs. Son visage de Don Juan était habité par « les forces de l’Esprit »…DSK allait-il finir par s’imposer, à défaut d’une ascèse et d’une réflexion quasi-métaphysique pour se préparer à exercer le pouvoir de président de la République et à incarner le peuple français - au moins une attitude, comme le fait aujourd’hui Nicolas Sarkozy ? Avait-il pris conscience qu’on ne lui demandait pas seulement d’être un brillant gestionnaire et un habile négociateur, mais de nous représenter ? J’en doutais. Il paraissait trop content de lui pour songer à un quelconque parcours initiatique.
Pourtant, à force de hanter les sondages et les couvertures des magazines, « l’homme de Washington » faisait partie de notre univers. Même si nous n’allions pas voter pour lui, il était des nôtres. D’où notre premier mouvement d’indignation et de chagrin. D’où l’aveuglement de certains de ses amis, comme BHL et Jack Lang. Que ceux-ci aient voulu lui envoyer, au dessus de l’Atlantique et des murs de la prison, un message de sympathie, on le comprend. Mais lâcher qu’il « n’y a pas mort d’homme » ! Assurer que jamais, « Dominique », si intelligent, si maîtrisé, si supérieur, n’aurait commis un acte pareil ! C’est ignorer la réalité d’un monde où « des gens très bien » comme dirait Alexandre Jardin battent leur femme et violent leur propre petite fille, où des évêques ou des prêtres sont accusés d’avoir infligé des jeux sadiques à de jeunes élèves , où des notables respectés, intelligents, vêtus de costumes sur mesures et aimés de leur femme sont pris dans de drôles d’affaires roses ou bleues.
Du coup, « l’affaire DSK » révèle un fossé géant non seulement entre Justice américaine et mentalités françaises, mais, chez nous en France, entre hommes et femmes.
Oui, je trouve exorbitante les peines brandies outre Atlantique : jusqu’à 74 ans de prison pour DSK si toutes les accusations portées contre lui étaient vérifiées, alors que chez nous, le chef du gang des barbares, Fofona, le tortionnaire pendant des jours et finalement l’assassin d’Ilan Halimi, n’a été condamné qu’à une « peine de sûreté » de 22 ans…Quelle place laisse-t-on en Amérique à la « résilience » ? Mais que des collègues de bureau, des amis, des compagnons semblent minimiser, relativiser, bref prendre une agression sexuelle à la légère, cela, c’est insupportable. Cela nous humilie toutes. Cela nous révolte. Alors, quand on apprend que l’équipe de détectives payée très cher par les avocats hors de prix de DSK va s’employer, pendant des semaines, à fouiller dans le passé, les amours, les amitiés, les habitudes et tous les secrets intimes de la jeune femme de ménage qui a eu le tort d’entrer dans la chambre du « VIP » , le dégoût nous prend et la compassion nous quitte.
Pourvu, au moins, que, dans un ultime réflexe de gauche – ou d’honneur, ou de solidarité féminine - Anne Sinclair persuade les avocats de son mari de ne pas salir, par des témoignages achetés à prix d’or, la réputation de cette femme noire surnommée, comme la blonde fiancée d’Hamlet, Ophelia ! Si, comme je le crois, celle-ci n’a pas participé à un quelconque « coup monté » contre l’ancien directeur du FMI, l’accabler serait une ignominie . Un terrible coup porté à l’image de la France. Et à celle du socialisme.
Un de mes livres de chevet est Le Meilleur des Mondes. Chaque fois que je le relis, j’y découvre des intuitions stupéfiantes, des détails géniaux.
J’ai replongé dans Le Meilleur des Mondes au moment de « l’affaire » qui a jeté l’opprobre sur Laurent Blanc. Savoir qu’on ne devait pas parler de « quotas » de joueurs noirs ou blancs à l’intérieur des équipes de foot aurait enchanté Huxley et conforté sa thèse : dans notre société rigoureusement hiérarchisée, les « dominants » font en sorte que chacun reste rigoureusement à sa place.
Voyez le Conseil d’Administration de la Banque Centrale Européenne : 23 membres pour lutter contre l’inflation, gérer l’Euro, les taux d’intérêt et, au côté du FMI, les interventions en Grèce, au Portugal ou en Irlande. 23 personnalités jouant un rôle décisif sur les économies de 500 millions d’Européens et Européennes du Nord, du Sud, de l’Ouest et de l’Est, de toutes couleurs et de toutes origines. Eh bien ! A la fin du mois, ce conseil, qui comptait une femme, n’en comptera plus une seule. Il sera redevenu le monopole de l’homme blanc de plus de 50 ans , formé dans des écoles assez semblables et passé par des institutions financières calquées sur le même modèle – comme ses pairs, dirigeants et membres des conseils d’Administration des entreprises du Cac 40. A eux le pouvoir, l’argent, la respectabilité et les privilèges sans partage. Vous avez dit « quotas » ? Quel gros mot ! Quelques femmes brillantes comme Anne Lauvergeon ou Christine Lagarde ont bien réussi à se faire admettre parmi les Alphas, mais elles sont une minorité. La majorité des autres femmes diplômées est dirigée vers des professions en voie de dévalorisation comme la magistrature et l’enseignement.
Chaque profession, chaque milieu a ainsi son recrutement spécialisé. Voyez les orchestres. Dans le jazz, vous trouverez surtout des noirs. Mais dans la musique classique ? Connaissez-vous un chef d’orchestre, un violoniste, un pianiste noir ? Revenons au sport : si les Blacks et les Beurs règnent dans le foot, on n’en trouve aucun parmi les jockeys sur les chevaux de course ou parmi les cavaliers des concours hippiques. Descendons en bas de l’échelle: là, existe une relative mixité. Des femmes blanches tombées dans la pauvreté côtoient des femmes d’origine africaine …
A chacun de ces groupes, les adversaires de la mixité et des quotas devraient apprendre à réciter le credo du Directeur d’école de Huxley :
« Les enfants Alphas sont vêtus de gris. Ils travaillent beaucoup plus dur, parce qu’ils sont si formidablement intelligents. Vraiment, je suis joliment content d’être un Bêta, … Et puis, nous sommes bien supérieurs aux Gammas et aux Deltas. Les Gammas sont bêtes. Ils sont tous vêtus de vert, et les enfants Deltas sont vêtus de kaki. Les Epsilons sont encore pires… »
Cela plairait beaucoup au jeune ministre des Affaires Européennes, Laurent Wauquiez ( un Alpha ou un Bêta ?) , auteur de la campagne contre le RSA, véritable « cancer, » selon lui, de notre « société d’assistance ». La veille de sa déclaration mémorable, avaient été publiés les chiffres record des bonus perçus en 2010 par quelques uns de nos grands banquiers : jusqu’à 5 millions d’Euros , ajoutés à leur salaire annuel ! De quoi s’offrir chacun un bon millier d’Epsilon payés au tarif du RSA ! Mais pour le jeune Wauquiez , qui se proclame fièrement à la tête d’un mouvement de « Droite Sociale » , le problème, ce ne sont pas les abus d’en haut, ni la corruption à grande échelle ni la fraude fiscale organisée dans les paradis fiscaux, c’est la fraude aux allocations et c’est le RSA, créé pour inciter les chômeurs à reprendre un travail, même mal payé.
Ainsi se renforce et se durcit notre société de castes. Reconnaissons à Nicolas Sarkozy le mérite d’avoir voulu la bousculer un peu : par exemple en nommant ministres Rama Yade et Rachida Dati, puis en créant le RSA. Mais il ne faut pas exagérer ! Sinon, les Gammas, les Deltas et les Epsilons se croiraient tout permis. Dans le Meilleur des Mondes, le rêve proposé aux jeunes des banlieues doit rester le foot ou le rap.
Chacun à sa place, dans la « société bloquée » que décrivait déjà Jacques Chaban-Delmas. C’était en 1969 . Inspiré par son conseiller Jacques Delors, le Premier ministre lançait son concept de « Nouvelle Société ».
Tout le contraire d’un « Meilleur des Mondes ».
Mais qui va reprendre ce combat abandonné ?