Dimanche 26 Mai 2013
5:42


Anthropologie de la société-monde (Geo-Anthropology)

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Tome III ; Pouvoirs et Savoirs














POUVOIRS ET SAVOIRS








Du même auteur
dans la même collection

Guama, l’Archipel-Monde, le Cycle de l’Ancien Futur, tome I

L’épreuve des ÎLes, le Cycle de l’Ancien
Futur, tome II





DENIS DUCLOS



POUVOIRS ET SAVOIRS



Le Cycle de l’Ancien Futur

Tome 3





Collection dirigée par Doug Headline




Rivages/Fantasy







Les personnages de ce livre sont fictifs, et toute ressemblance avec des personnes existant ou ayant existé n’est que pure coïncidence.
















Couverture : Stan & Vince



© 1999, Editions Payot & Rivages
106, boulevard Saint-Germain- 75006 Paris

ISBN :
ISSN :





carte ancienne des îles de Guama


Résumé des tomes précédents

Dans ce volume, nous poursuivons la lecture des mémoires d’Augustin Coriac, rédigées vers la fin du XIXe siècle. Le récit évoque le voyage que ce jeune aventurier français aurait accompli en 1882 (avec son valet Jean Latoile) dans une région alors inconnue et dont le secret semble avoir été préservé jusqu’à nos jours grâce à des anomalies climatiques et magnétiques locales. L’archipel de Guama (et ses sept îles) serait en effet caché quelque part dans l’Atlantique au nord de l’Equateur, entre les Caraïbes et le Brésil, dans une zone alizée relativement épargnée par les ouragans, mais si bien enveloppée de courants, de brumes et de tempêtes qu’aucune navigation maritime ou aérienne ne chercherait encore à s’y aventurer.
A l’époque du voyage de Coriac, la modestie de la population de Guama (quelques centaines de milliers de personnes) était en proportion inverse de l’énergie dépensée par les habitants à la lutte intestine. Pas un Guamaais qui ne fût captivé par le complot qui s’y déroulait en permanence pour le contrôle politique et économique. Et Augustin, fasciné par sa découverte (par hasard) de l’archipel inconnu paraît avoir été happé dans ce qu’on appelait “le Jeu de Guama”. Il s’y prêta de bonne grâce, bien que son but, (la recherche d’une “porte temporelle”) fût éloigné de toute considération partisane. Il devint bientôt familier de toutes les iles entre lesquelles il se déplaçait, fuyant le péril... ou courant à sa rencontre . A l’ouest, il put admirer à loisir la splendeur de La Majeure, grande île sauvage et forestière, puis subir la folle agitation de Clotone, île-ville capitale; Il dut ensuite ressentir à Lario, la tristesse des rochers gris, battus de vent, seulement tempérée par la sournoise virulence de ses dissensions internes. Bientôt, il aurait à affronter la furie combative des hordes guerrières vivant sur Draco (en attendant d’envahir le reste de ce petit monde ?). Il devrait vivre, enfin, le double mystère vertigineux des volcans éteints de de Périache et de l’atoll de Hirpan, porte de profondeurs insondables.
Quant aux îles orientales, elles n’étaient plus douces qu’en apparence : Sanabille, dont les cirques tranquilles étaient dédiés au culte des morts; Malamè, l’île ronde et verte de l’amour. Sans parler du curieux banc de sable nommé “le pas de Dysme”, sans cesse sillonné par les foules de pélerins. contraints, selon le rite, à le traverser en petite foulée.

Pour faciliter la lecture, le manuscrit original — rédigé d’une écriture très serrée, et sans marges — a été découpé en trois livres : L’Epreuve des îles, le présent Pouvoirs et Savoirs, et enfin, Le Translatador. II est précédé de récit oral d’un Guyanais témoin de son arrivée sur La Majeure, et retranscrit dans les années 1950 par un amateur, Pierre Boucquard, intéressé par le destin de Coriac : Guama, l’Archipel-Monde :

Lors des épisodes précédents, les aventures d’Augustin ont été marquées par sa rencontre sur La Majeure avec Phial d’Atoy de Parinofle, Signour de Michemin. Ce hobereau, bagarreur et chasseur, mais dévoué à ses amis, a aidé Augustin à traverser les épreuves dont il n’aurait pu triompher seul. Il l’a protégé contre Mungabor, le sinistre gouverneur de l’île de la Majeure.
En retour, Coriac s’est engagé à ses côtés lorsque Phial, contre toute attente, a été plébiscité par la vieille garde des Bourgeois de Clotone (animée par son ancien capitaine Jansène Fitrion) pour devenir leur candidat dans la course minusale.
Il s’agit d’une compétition pour le siège de Premier Minus, charge qui doit équilibrer le pouvoir administratif du Villacope, et l’autorité des Cours de justice (la Conque). Le concours est divisé en trois épreuves (appelées Mahoney, Tahoney et Fahoney, du nom des trois arbres qui y président symboliquement) : Mahoney est une course de chevaux se déroulant sur l’arène de La Ménile, où presque tous les coups mortels sont permis. Les survivants doivent ensuite s’engager dans un labyrinthe de leur choix (Tahoney), où ils rencontrent leur destinée sous diverse formes : violence, ruse, illumination, résolution d’énigmes, force physique, magie, amour...
Le petit nombre de ceux qui réussissent, sont adoubés par le Patriarche et reconnus par le Villacope, comme aptes à tenter Fahoney, le voyage d’aventure et d’initiation qui doit les conduire auprès du collège des Magdes et de sa présidente Lucilia. Le collège, qui siège sur l’ilôt Hirpan, à quelques encâblures de Périache, tranche en faveur d’un candidat, qui doit alors épouser sur place la fille du Villacope et revenir à Clotone prendre les rènes pouvoir.
Les périls de Fahoney sont aggravés par la présence de deux terribles phénomènes propres à Guama : le formidable courant du Grand Dragon, partageant l’archipel en deux, et l’horrible tourbillon de l’Emphale, que le courant génère au milieu de son parcours.
Mais ces dangers naturels sont peu de chose, comparés à la malfaisance humaine. Car la course minusale déclenche les pires passions, et le gagnant est en butte — de la part de protagonistes parfois imprévisibles— à des tentatives de l’écarter, ou de l’assassiner.
Il est de bonne politique de chercher à diminuer la haine des rivaux, potentiels en leur adressant des embassades Pour obtenir des îles occidentales (Lario, Draco et Périache) une attitude positive à l’égard de la candidature de Phial, Augustin accepte de s’y rendre. Il se trouve ainsi à pied d’oeuvre pour l’appuyer auprès des Omen (prêtres) et des Magdes (magiciennes) de Périache, ultimes arbitres du concours minusal.

A la fin de L’épreuve des îles nous avons laissé Augustin quittant l’auberge de Jocre, à l’orée de la forêt de Giraise, nichée au coeur de l’île pluvieuse de Lario. Accompagné de son amie Athiello (une étudiante de l’université de Thryse, sur Clotone, fort intéressée aux symbolismes anciens de l’archipel), ainsi que d’un étrange berger larionais répondant au nom de Miguardin, Augustin vient de rencontrer Mina Termina, la ruloxane suprême de Lario. Voyageant incognito, elle a souhaité recourir à l’entremise — qu’elle suppose impartiale — de ce jeune Etranger, pour transmettre aux réfractaires sudistes (les Hatrobates et les Penthérites) un message de paix, et une invitation à la négociation. Mina a favorablement impressionné Augustin, par son sens de la mesure et de l’opportunité politique. La Ruloxane a aussi réservé bon accueil à la candidature de Phial d’Atoy dans la course minusale, bien qu’elle doive réserver son soutien officiel à son compatriote, Allastair Jovial-Bonheur, un membre des Fulgurac’h (une sombre secte guerrière du nord de Lario). En revanche, son conseiller intime Kryalîche, le frère d’Allastair, lui semble trop froid pour ne pas cacher quelque sinistre obsession. Quant à Hirza Hurchlod, l’amazone gardienne du corps de Mina, elle est assez terrifiante de haine contenue. Mais Augustin n’a plus aucune ressource financière et la tentative de conciliation que lui a confié Mina Termina tombe très bien. Il accepte de porter le message de la Ruloxane à Trémis Dendron Budain, et Harno Geroy, respectivement chefs des Hatrobates et des Penthérites. En échange de quoi, un vaisseau amarré en rade du Boscaud (le phare du sud-est) doit être affrété pour son usage, et le conduire vers Périache, l’île aux sorciers, où il retrouvera Phial et Latoile. Le jeune homme compte aussi revoir Nadja Benjou, la ravissante fugitive avec laquelle il a — trop brièvement— noué connaissance sur la Majeure.

Augustin, Athiello et Miguardin empruntent la route des Volcans, qui conduit au Phare du Boscaud, en passant par le Cap Bougmée, où doit avoir lieu le contact avec les Sudistes. Augustin a soudain l’impression d’être suivi... Mais non : rien, sinon le vent qui couche les longues herbes de la vallée.

Au moment où commence cette partie de l’histoire, le contact a été établi avec Geroy et Budain, les chefs des tribus sudistes de Lario. La missive de Mina leur a été remise, et les alliés semblent plutôt satisfaits des résultats de la discussion, même s’ils demeurent encore méfiants. Ils ont peut-être raison.



° °

°








I.

Un message explosif



La petite terrasse pavée de galets s’avançait, très au dessus de l’eau, comme la proue d’un navire éternel. En arrière, se tenait le village hatrobate de Bougmée, aux ruelles blanches, étroites et tortueuses, afin de briser la violence des vents continuels .
Sur le terre-plein trônait la maison du vieux chef, un cube crépi de frais, prolongé d’une tonnelle chargée de raisins. C’est là qu’avait eu lieu la rencontre, au milieu des agapes.
Assis devant sa demeure, Harno Geroy embrassait de son regard myope l'immensité de la mer du sud, et le fond du monde où était esquissé au pastel pâle le contour montagneux de Draco la guerrière. Draco l'enragée...
Il méditait, les doigts de pieds posés en éventail sur le parapet. Son mufle de chien triste humait la brise, et ses gros sourcils blancs se haussaient de temps en temps sous l'effet d'une idée importune. Sa main descendait parfois vers le plat de glossules à la menthe piquées d'un cure-dent, ou, alternativement, vers le verre de glône citronnée qu'il dégustait, avec la sérénité qu'il convient.

Trémis Dendron Budain, son énorme ami penthérite était lourdement appuyé sur la petite table tripode qui les séparait, le poing dans la joue, au dessus d’une barbe en collier qui lui donnait l'air d'un quaker orphelin.
Aucun ne se préoccupait des ambassadeurs que leur avait adressés Kryalîche et Mina Termina. Athiello, Miguardin et moi-même étions timidement assis en retrait, sur des chaises de fer, scrutant aussi le paysage, puisque c'était ce à quoi tout le monde s’occupait ici. De temps en temps, une femme au voile gris brodé d’or nous servait des coquillages et remplissait le carafon de glône au parfum de miel.
Elle regardait Athiello à la dérobée, semblant admirer et déplorer à la fois le libre style de mon amie, et sa superbe chevelure brune, gonflée au dessus de son beau front, ses grands yeux noirs pensifs, subtilement soulignés.
Le silence dura, parfois interrompu d'un grognement de Geroy répondant à Budain, qui désignait paresseusement une voile ou une simière, à moins que ce ne fussent les ailerons d’une bande de sournois traquards, ou de féroces haquilas sautant hors de l'eau, à portée de canon.
Miguardin fit plusieurs fois taire son chien Goudo qui s'agitait, tentant d'émettre des gémissements véhéments. Peut-être l'odeur de quelque congénère vagabondant au pied des falaises l'excitait-elle ? Ou encore les ombres fugitives des houglars, ces grands oiseaux plongeurs, assez proches de nos frégates ?
Soudain Goudo fit un bond en arrière, emportant avec lui le tabouret qui retenait sa laisse.

Harno Geroy, se retourna l'air courroucé.
— Qu'arrive-t-il à cet animal ? Ne peut-il supporter la paix du soir plus d'une minute ?
— Quelque chose lui déplaît fort, dit Miguardin, et qui n'est pas loin...
Le berger se leva, cherchant la cause d’une émotion inhabituelle chez ce chien.
Il pointa soudain la table de pierre sous la tonnelle.
— Grand Equilibre ! L'écorce !
Geroy et Budain tournèrent ensemble la tête vers la table .
— Quoi, l'écorce ?
— Oui, l’écorce que Kryalîche vous a remise avec la lettre, en tant que sceau de Mina . Regardez : elle semble avoir fondu...
Une large tache, verte comme une moisissure gluante, s'étalait sur la table autour des restes grumeleux du morceau de bois.
Je me levai.
— Et cette vapeur qui brouille l'air au dessus, vous voyez ?
— Je savais bien que Kryalîche nous préparait quelque tour pendable ! gronda Budain, serrant ses énormes poings.
— Attendez, dis-je. Pour le moment, il ne s'est rien passé de terrible. Peut-être l'écorce, ayant rempli son office de sceau, se détruit-elle pour que personne ne puisse la réutiliser au nom de Mina ?
Geroy s'approchant, pipe à la main.
— C'est possible. Mais ce phénomène me rappelle plutôt quelque chose que je lus jadis sur les tours des sorciers Omen...
Il porta à la bouche le petit sifflet d'or qui pendait sur sa poitrine velue et aussitôt l’escouade hatrobate, stationnée en contrebas, s'ébranla dans un grand bruit de bottes, pour monter vers nous.
— J'espère, dis-je, vaguement alarmé, que vous n'allez pas nous arrêter.
— Et pourquoi non ? fit doucement Budain. Si vous nous avez trahi et que cela soit une émanation toxique, vous devrez payer pour cette forfaiture.
J'eus du mal à déglutir.
— Je dois protester, Signour ! Nous étions sincères en vous annonçant que si nous savions le contenu du message, nous ignorions la valeur de cet objet... Pour gage de notre bonne foi, je peux, si vous le souhaitez, nettoyer la table de cette substance malsaine, et en éloigner de vous les remugles !
— Un point pour vous, jeune homme, concéda Budain, mais cela peut encore être une ruse. Je...

Il n'eût pas le temps d’en dire plus. La table entière s'auréola d'une trouble luminosité, couleur coeur de salade. Un cisaillement suraigu nous obligea à nous boucher les oreilles, et la table explosa en morceaux coupants, projetés alentour sur la terrasse. Deux vagues formes humaines jaillirent à l’emplacement de la table détruite, et se redressèrent. Subitement condensées, elles se firent chairs, muscles, armes, cheveux, cuirasses.
Nous n'en croyions pas nos yeux : Allastair Jovial-Bonheur, le frère de Kryalîche, et qui avait cheminé si amicalement avec nous de Clotone à Lario, était là, le glaive en garde, une étrange cruauté répandue sur ses traits sombres. A ses côtés, une femme aux formes athlétiques exagérées, tenait une pose agressive : Hirza Hurchlod ! C’était elle qui s'était interposée entre nous et Mina Termina, à la porte du cabinet privé de l'auberge de Jocre.
Un instant, les deux personnages irréels semblèrent des statues aveugles. Puis leurs yeux fixèrent le groupe. Un mâle hurlement fit chorus à un cri de rage femelle, et les deux masses de muscles se précipitèrent sur nous, l'épée en avant.
— Allastair, qu'est-ce que tu fais ici ? criai-je. Que vas-tu tenter ?
L'homme suspendit sa course et son regard nous traversa comme si nous étions de verre. Les yeux injectés de sang, le rictus déformant sa bouche, il hésitait à choisir sa première proie. J’en profitai pour prendre Athiello par la main, et battre en retraite derrière l'angle de la maison.
J'essayai désespérément d’arracher un lourd cep de fanguier en guise de masse d'armes, pour accueillir le grand Fulgurac'h qui serait sur nous d’un instant à l’autre. Rien de tel ne survint, sinon de grands bruits de ferraillage, des ahannements et des chocs.
— Il est devenu fou... Il a laissé tomber sa candidature !
— Ou pire, dis-je, il a toujours été notre ennemi !
— Tu as vu ses pupilles ? Il est sous l’emprise d’un narcotique...
Je repassai prudemment le nez au coin du mur : Allastair était engagé dans une violente passe d'armes avec Budain, le chef penthérite, épée droite contre sabre d'abordage. De feinte en charge, les bretteurs reculaient vers le muret qui ceignait la terrasse semi-circulaire.
— A la garde ! s’égosillait maintenant Budain en difficulté, Qu’attendez-vous, troupe d’incapables ? Vous ne voyez pas qu’on attente à la vie de vos chefs ?
Les soldats hatrobates étaient arrivés au milieu du jardin séparant la maison du reste du village, mais leur comportement était bizarre : les mains devant les yeux, en proie à quelque hallucination, ils tentaient d’échapper aux reflets du soleil devenus trop intenses pour eux. Encore quelque sorcellerie !

Le vieux Geroy, toujours assis, s'était contenté de pivoter sur sa chaise pour faire face à l’assaillante qui, ayant tué l’unique garde hatrobate présent sur la terrasse, fondait sur lui à la vitesse de l'éclair. Il joignait les mains, dans l’attitude du recueillement. L'amazone au masque de fauve lui saisit les cheveux et lui tira la tête en arrière pour l'égorger comme un mouton. Il y eut une détonation, et la lame sifflante fut stoppée à mi-parcours par un obstacle si brutal que la guerrière lâcha prise en criant de douleur. Son épée étincela par dessus le parapet comme une hélice folle et disparut dans les profondeurs. La femme était maintenant immobile, face au vieux chef Hatrobate, sa poigne toujours refermée sur sa tête, les yeux écarquillés, la bouche béante d’incompréhension.
— Que ?...
Elle lâcha les cheveux du vieux chef, et porta les main à son ventre dont la protection de cuir semblait avoir été fendue avec précision, du pubis au sternum. Du sang bouillonna brusquement dans la fissure, et elle dut crisper ses doigts pour éviter que ses tripes ne dégorgeassent et se répandent sur les genoux du vieil homme.
Haletante, horrifiée, elle délaissa Geroy et se traîna vers la table explosée comme pour revenir d'où elle venait. Le yeux fixant le néant, elle s'effondra dans les débris de marbre. Ses intestins, finalement, coulèrent hors d'elle en une masse informe de tissus en lambeaux, de déjections et de sang noir.
Toujours planté à l'angle de la maison, j'assistais figé d'horreur, à l’agonie de la massive Hirza, tandis qu’Allastair et Budain croisaient toujours le fer, tels des titans en équilibre sur le parapet.
En contrebas, les soldats hatrobates semblaient maintenant libérés de leurs visions aveuglantes. Ils montaient vers nous en désordre, sans savoir très bien comment intervenir.
Miguardin avait saisi son bourdon de berger par l’extrémité, et s’apprétait à le balancer sur Jovial-Bonheur, lorsque d'un revers suivi d'une feinte le Fulgurac'h déséquilibra le grand Penthérite qui tomba en hurlant dans le vide. Jovial-Bonheur se retourna vers nous, l'écume aux dents, le regard illuminé, en ciel d’orage.
— Explique-toi, Allastair ! Es-tu fou ?
L'homme hennit comme un cheval dément.
— Peut-être est-ce toi, avorton d'Ultramondain, qui es fou ! Fou d'être venu en ce monde, fou de croire dans le premier venu. Fou de penser que j'ai pu, moi , un Fulgurac'h, devenir ton ami.
Préparez-vous à mourir, après le vieil idiot, car je n'ai pas de temps à perdre.
— Je le conçois; mais prends au moins note de ce qui est arrivé à ta compagne, lorsqu'elle s'est attaquée à celui que tu appelle “le vieil idiot”.
— Ta ruse est faible, escargot d'Outremonde. Allastair Jovial-Bonheur ne se laisse pas détourner de sa tâche ! Attends-moi seulement, si tu n'es pas aussi lâche que chétif !
Il se détourna de Miguardin et de moi, cherchant Harno Geroy.
— Où te caches-tu, grand-père, susurra-t-il sur le ton mielleux qu’on s'adresse à un chat pour lui faire prendre un bain, la rébellion n’est pas de ton âge.
»Où es-tu, poussiéreux épouvantail, que je te ravaude l'armature ? ajouta-t-il, haussant la voix.
— Ici, dit la voix calme de Geroy, du coin de la maisonnette, et il montra son visage mafflu, la toison blanche en bataille, avant de s’escamoter comme un personnage de Guignol. Le Fulgurac'h se précipita dans sa direction... et s'effondra aussitôt, les pieds pris dans le bâton lancé par Miguardin.
— Tu ne perds rien pour attendre, sac de crottes, fit-il, suffocant de rage, je m'occuperai de ton maigre cou, une fois que j'aurais ramené la vilaine tête de ce poussah sénile.
Il disparut à son tour derrière la maison. Au même instant, Geroy, souriant, entr’ouvrait le volet, depuis l'intérieur où il s'était glissé. Il nous imposa le silence, et s'empressa de refermer le panneau sur lui. Un rugissement épouvantable se fit entendre derrière la maison.
— Çà y est, Allastair vient de découvrir son équipière, dit Athiello, blême... Il va tous nous tuer.
—Il avait l’air décidé à le faire de toutes manières, soupira Miguardin. Il va falloir le calmer pour de bon... Ce n’est pas une vie !
Le berger n’avait pas le temps matériel de récupérer son bourdon, qui avait ricoché au loin. D’un geste ample, il réunit les mains, doigts pointés en avant, et se figea dans l’attente.
La silhouette massive du guerrier se découpa sous la tonnelle, le visage décomposé :
— Vous avez eu Hirza Hurchlod, dit Allastair, la mâchoire figée. Vous auriez pu mourir rapidement. Maintenant, je vais vous découper en fines lanières, en commençant par les pieds.
— Viens donc, grand traître, je t'attends, fis-je, exaspéré. Et je m’emparai d'une faucille à élaguer la vigne. L'homme rit à gorge déployée, ce qui m’irrita au plus haut point. Miguardin se tenait raide, pâle comme un mort, les doigts pointés, comme s’il comptait que la foudre en jaillisse. Hélas, rien ne se passait ! Athiello tremblante, était accroupie derrière une table renversée, les yeux fermés, serrant convulsivement le goulot de la fiole de glône cassée.
Les soldats, cette fois dégrisés, accoururent, mais Allastair fut sur moi d’un bond, le regard fixe aux prunelles agrandies.
— Tu es drogué... Allastair. Le sais-tu au moins ?
— Parle, parle, petit bonhomme, tant que tu le peux. Il est plus difficile de bavarder quand on n'a plus de couenne au ventre !
Il rangea son sabre en souriant et choisit un long poignard damasquiné qu’il me brandit sous le nez, m’obligeant à m’appuyer contre le parapet.
Ultime riposte, je dardai la faucille vers son poignet en arrière de la protection du poignard. Mais ce fut un jeu d'enfant pour Allastair d'expédier mon “arme” dans les airs. Il me prit au collet et me plia en arrière sur le muret, reculant sa lame pour me transfixer contre la pierre comme un papillon. Je mis toute mon énergie à parer le coup et, au risque de voir ma paume traversée, je lui heurtai violemment le bras, rabattant l’attaque sur le côté. Le défaut d'appui en plein élan l'obligea à s’incliner sur moi, son visage évitant mes dents.
Je m'attendais à ce qu'Allastair se dégage et me crucifie dans l'instant, lorsqu’un énorme poing jaillit du vide et lui écrasa la face. Le sombre géant fut arraché à moi. Il recula en titubant, tuméfié, dégoulinant de sang, et s'effondra au pied de la maison. Comme la porte d’une horloge à coucou suisse, le volet s'ouvrit alors sur une poële qui s’abattit sur le crâne du Fulgur’ach en émettant un curieux son de gong.
Geroy se pencha pour vérifier l’efficacité de son geste. Il sembla satisfait de voir son athlétique ennemi allongé pour le compte, mais plus encore de n’avoir pas cabossé le lourd ustensile de fonte.

Le combat était fini. Epuisé, je me retournai péniblement au dessus du parapet, pour apercevoir moins d'un demi-mètre plus bas, le gros visage souriant de Budain, accroché aux robustes tiges de lierre de la paroi, quarante mètres au dessus des flots noirs.
Je lui tendis la main et l'aidai à remonter.
— Mais avec quoi avez-vous cogné ? Vous n'avez pas pu lui faire çà... sans rien ?
— Sans rien, mon jeune ami ? Le poing de Trémis Dendron Budain est une arme réputée, dit-t-il en époussetant la poussière de roche incrustée sur sa vaste panse. En revanche, je ne comprends pas comment tu a procédé, mon vieux Harno, pour étriper cette poissonnière ...
— Oh ce n'est rien, fit modestement Geroy, et il enjamba l’appui de la fenêtre pour nous rejoindre sur la terrasse.
— Mais encore, vieil ivrogne, vas-tu me le dire ? Si tu caches une arme absolue, comment veux-tu que la paix perdure entre nos deux nations !
Le fou rire gagna Geroy, puis Athiello et moi. Le chien Goudo, prudemment disparu pendant la bagarre, se mit à japper joyeusement. Seul Miguardin, demeura imperturbable, le regard aux aguets. Il attendit que nous soyons un peu calmés pour dire :
— L'homme n'est pas mort. Il s'agite et va se réveiller. Il serait peut-être avisé de le ficeler...
— Tu as raison, Berger, dit Budain. Il se retourna mains aux hanches, vers les soldats, assez penauds.
–Eh bien, Gardes, que vous est-il arrivé ? Un accès de couardise ? Je ne veux pas le croire ! Nous en discuterons après. Fourrez-moi ce criminel à la Tour à Millet, verrouillée à triple tour ! Et soignez-le.. Nous l'interrogerons plus tard, quand il sera capable de parler. Descendez le cadavre de l’amazone dans la cave froide. Elle peut intéresser les médecins-embaumeurs.
— Oh, mais dis, mon Trémis ! s’exclama Geroy, nous n'avions pas fini notre glône de coucher du soleil, avant ce petit dérangement.
— Mais tu as raison, mon Harno ! renchérit son compère. Il ne faut pas se laisser casser le rythme vital par des contingences secondaires.
— Je suis bien d'accord, approuva Geroy. Quoique le manche de cette poële m'a tout de même bien escquagné le poignet... J'espère qu’il ne va pas me pousser un rhumatisme.
— Mais non, mon Jeunot, il faut te mettre une bande de cuir de chevirelle, bien serrée.
— Eh oui. A propos, tes phalanges ne sont-elles sont un peu écrasées ?
— Moins que le nez de cette badasse nordique !
— Çà, c'est sûr.

Les deux hommes se rassirent, et reposèrent les pieds sur le parapet, tandis que sur le tripode redressé, une autre fiole du merveilleux liquide était apportée.
La troupe s’affairait à tout nettoyer, emmenant cadavre et prisonnier, et la terrasse fut désertée.
Enfin, le silence retomba comme s'il ne s'était rien passé. Athiello, assommée, s'était endormie sur une couverture à même le sol. Tout était si calme que je crus avoir halluciné la scène furieuse.

Ce ne fut que bien plus tard, quand le disque rouge disparut à l'ouest de Draco, dans l'épaule des monts Papiarnick, que j'osai prendre la parole.
— Que va-t-il se passer maintenant, d'après vous Signours ? Il semble que nous ayons tué Hirza Hurchlod, dont je crois savoir qu'elle était la garde du corps préférée de Mina Temina.
— En fait dit Budain, je ne sais toujours pas comment Harno l'a tuée...
— Tu boudes, mon vieil ami ?
— Non, je ne boude pas.
— Il est vrai que chez toi la bouderie et la non-bouderie sont des états similaires, soupira Geroy. Bon, je vais te le dire.
Il haussa la main, et nous vîmes que la grosse bague qu'il portait au majeur de la main droite enserrait une pierre bleue, dont le cristal était sillonné de fissures brunes.
— Voila. C'est une bague omen, une pierre de Belturet utilisée par les Magdes pour le contrôle des thrombes, afin de réprimer leurs attaques, toujours imprévisibles. Si on tourne la pierre dans son scellement comme ceci, il se produit un crissement qui entre en phase avec le cristal. Celui-ci se désagrège en émettant une onde perpendiculaire à la bague. Cette onde est coupante comme un rasoir. Son immatérialité même la rend indestructible.
— C'est elle qui a éventré l'Ogresse ?
— Exactement. Je me préparais à l'en menacer verbalement quand elle m'a sauté dessus. Mais ce qui l'a vraiment tuée, c'est de me prendre la tignasse. Me tirer les cheveux est une chose que je déteste depuis tout petit.
— En tout cas, je ne m'y risquerai pas, si tu portes une autre de ces bagues...
— Il y a d'autres choses mystérieuses dans cette affaire, dit la voix pensive de Miguardin. D'abord cette technique de transport des gens. Vous rendez-vous compte : un sort qui permet à des personnes probablement situées à l'autre bout de l'île, à soixante kilomètres, de surgir ici ! Je ne savais pas que les Omen pouvaient fabriquer des choses aussi terribles.
— Mais qui vous dit que Hirza Hurchlod et ce Fulgurac'h ont été transportés ici depuis leur château de l’îlot furieux ? dit Harno Geroy. Je crois plutôt qu'ils ont accompagné Mina à Jocre et qu'ils vous ont suivis jusqu'ici. La magie de l'écorce était un sort d'invisibilité, une sorte de drogue qui rend les gens incapables d'interprêter certaines présences.
— Vous voulez dire que Hirza et Allastair étaient parmi nous mais que nous ne les voyions pas ? dis-je. C'est presque aussi incroyable que l'hypothèse du transfert !
—Non, dit Budain, mon ami Harno a raison. On connaît l’habileté des Omen pour fabriquer des drogues très puissantes.
— J'ai eu l'impression que c'était Allastair qui était drogué.
— Cela n'est pas incompatible. Il s'est peut-être lui-même injecté une substance qui l'a rendu prêt au combat sanglant.
—Sa trahison envers nous le travaillait, suggéra Athiello, et...
— Nous en saurons davantage en l'interrogeant, suggéra Miguardin.
—Nous verrons cela demain, jeunes gens ! dit Harno. Un bain ne vous tenterait-il pas, Amis ? Nous serons plus détendus pour le souper.
Une petite porte de bois rouge ouvrait sur un sentier minuscule jouant d’un pilier de roche à l’autre, jusqu’à la crique réservée aux ébats du vieux chef.
L’onde pure, d’un bleu intense, y était chaude en surface et froide aux pieds, à cause, nous expliqua Geroy, de résurgences d’eaux souterraines. Le contraste avait un effet tonifiant, et l’on pouvait boire l’eau presque douce.
Pour nous impressionner, Budain plongea d’un surplomb rocheux et nous vîmes sa silhouette diminuer jusqu’à n’être qu’un point sombre mobile à vingt mètres ou davantage. Il demeura sous l’eau plusieurs minutes avant de remonter, tenant un poisson par les ouïes.
— Ces pridoux sont toujours trop curieux. Il faut qu’ils sortent de leurs trous pour voir ce qui se passe !
—Bah, remets-le à l’eau, mon Bon, dit Geroy, çà n’a aucun goût ! Vous me direz plutôt des nouvelles de mon haquila au gril .

Le souper fut délicieux, et la soirée paisible. Il fallut que je décrive à Budain, très intéressé, l’hibiscus et le datura, le chasse-zombie et l’arbre à pain, ainsi que toutes sortes de plantes des Caraïbes et des Antilles. Il trouvait presque à chaque fois l’homologue local, en observant qu’en général, il était plus grand sur Guama qu’ailleurs.
Monsieur Charles Darwin aurait-il possédé l’explication ? Peut-être le climat plus clément favorisait-il la croissance ? Où l’isolement avait-il favorisé l’épanouissement des individus moins menacés que sur les continents ? Je ne sais pourquoi, l’hypothèse fit rire aux larmes le vieux chef penthérite, et je m’endormis sur cette énigme, dans le grand hamac, que je partageais, tête-bêche, avec Athiello.

Le lendemain, Geroy nous réveilla pour assister à l’interrogatoire de Jovial-Bonheur.
On avait enfermé le grand Fulgurac’h dans le sous-sol de la Tour à Millet, autrefois grenier à grains, et maintenant maison de guet pour les sentinelles du passage du Haut (la seule issue terrestre du village de Bougmée, entre deux falaises de craie).
Allastair était allongé sur un large banc, une bûche en guise d’appuie-tête, le poignet gauche attaché à un anneau de fer scellé dans le mur. Nous ne voyions de son visage tout bandé que les lèvres gonflées et fendues, mais son attitude générale était celle de l’abattement.
Geroy commença par titiller son sens de l’honneur. Il n’obtint que des railleries, puis des marques de mépris et même un crachat maladroit dans notre direction.
Voila ce que cachait le silence bourru où s’enfermait l’homme sombre que nous avions connu dans d’autres péripéties ! Nous croyions à de l’humour rentré, une pudeur méditative. Ce n’était que mépris secret pour tout ce qui n’était pas Fulgurac’h.
Saisi d’une infatuation rageuse, il nous expliqua pourquoi nous étions des imbéciles : jamais, lui, n’aurait accepté de prendre l’écorce, surtout des mains de son frère Kryalîche, tellement supérieurement rusé.
—Qu’est-ce que c’est cette pseudo-écorce ? demanda Geroy.
Allastair fut volubile sur le sujet. Nous tournions autour de la vérité : l'écorce n'était pas une drogue d'invisibilité, mais au contraire une substance qui, en s'échappant à l'air libre et à la lumière solaire, se combinait avec les essences dont étaient imprégnés les vêtements de nos agresseurs, et dissipait leur effet stupéfiant. Ces essences, en revanche, pouvaient être dites "elixirs d'invisibilité", car elles produisaient sur tous ceux qui passaient au voisinage, une obnubilation : ce n'est pas qu'on ne voyait pas le porteur, mais on devenait sensible à la suggestion de phrases comme : «je suis un soldat de la garde hatrobate, ne me regarde pas», ou : « je suis un simple passant, ne n'intéresse pas à moi », ou encore : «je suis un serviteur de Harno Geroy, j'apporte des provisions, laisse-moi passer», etc...
— Ah ? C’est donc pour cela que les gardes avaient l’air si distraits, en bas ? dit Geroy. Il me semblait bien qu’ils n’étaient pas dans leur état normal !
— Goudo avait senti une présence, se souvint Miguardin.
— Mais nous t'avons pourtant vu sortir de la table... avec cette... Hirza, dis-je à Allastair.
— C'était une hallucination. Nous avons fait exploser la table à coups d’épées, pour vous effrayer. Du même coup ,vous êtes sortis de vôtre rêve. Vous nous avez vus, ou plutôt, vous nous avez “reconnus” à ce moment-là.
—Tu étais bel et bien drogué, n'est-ce pas ?
— Pour résister nous-mêmes aux essences de suggestion, nous devons inhaler des plantes. Accessoirement, elles augmentent notre capacité combattive. Mais n’entretiens aucun espoir à ce sujet, petit Augustin, je peux fort bien t'écraser comme une mouche dans mon état présent !
— Ne bouge pas, gronda Geroy, il y a quatre gardes qui ne rêvent que de te transpercer de leurs carreaux de tirapelle !
— Je ne doute pas de ta force, Allastair, dis-je. Ce qui me semble moins compréhensible, en revanche, c'est la raison pour laquelle tu nous a trahis. Quel profit en retires-tu...? Maintenant, ta réputation est compromise et ta course minusale est terminée. Les Magdes n’ont guère l’habitude, m’a-t-on dit, de nommer des assassins à ce poste !
— Nous y voila, siffla Allastair. Sache que depuis toujours, je suis un Fulgurac'h. Je n'ai jamais été fidèle qu'à cette cause, la seule qui en vaille la peine ... Ma candidature à la course minusale a été préparée ici, de longue date.
— Et Myza la pétacle ? Et tes amis du Port de La Ménisle ? Tu as été reçu par les grands électeurs en tant que représentant du Petit Peuple, non en tant que Larionais, et Fulgurac’h, de surcroît !
Le grand homme sombre sourit sardoniquement.
— Tout cela a été patiemment fabriqué pour avoir l'air spontané. Sans cela, jamais les grands électeurs n'auraient retenu un Fulgurac'h pour les épreuves de la course.
— Ils ne sont pourtant pas racistes, dit Athiello.
— Non, mais ils se doutent de ce qui se cache derrière cette tribu farouche, commenta le grand Trémis Dendron Budain, et ils n'ont pas tort, je le crains...
Allastair fut agité d’un tremblement de haine.
— Que savez-vous des Fulgurac’h, pauvres Autochtones ? Vous n’avez pas la plus petite idée de toute la gloire qui...
—De qui est l'idée de nous avoir utilisés comme cheval de troie pour entrer chez les Hatrobates ? coupai-je. De toi, de Mina ou de Kryalîche ?
— Mina n'est pour rien là dedans, rétorqua Jovial-Bonheur. C'est une affaire familiale, une affaire d'honneur entre les Sudistes et nous, les Fulgurac'h... Cela seul a du sens pour moi et pour mon frère Kryalîche.
—C'est important à savoir, dit Geroy. Cela confirmerait plutôt le message de la Ruloxane, et ce que nous a dit Augustin. Te rends-tu compte que tu travaille pour Mina en disant cela ?
— Je ne travaille pour personne, sinon pour...
— Les Fulgurac’h, nous le savons ! raillai-je.
—Mina ne sait pas très bien où elle va. Elle ne se rend pas compte que des réfractaires comme vous peuvent enrayer le contrôle de l’île ! C’est Mina qui travaille pour nous, non l’inverse. Et ne croyez pas que ce coup-là va l’écarter de Kryalîche ! C’est plutôt le contraire, car elle va être furieuse de la mort de notre soeur Hirza...
— C’est aussi une Fulgurac’h ? m’étonnai-je, je croyais que la tribu ne comptait que des hommes qui adoptaient des enfants ?
Allastair me toisa de son insondable mépris.
— Tu es bien renseigné, minuscule Etranger ! Mais sache qu’Hirza était membre d’une communauté de femmes qui nous sont très chères et avec lesquelles nous... nous... Il s’arrêta et soupira en secouant la tête : je ne vois pas pourquoi je raconte nos histoires les plus privées à ces tristes gredins.
— Une chose m'inquiète beaucoup maintenant, m’empressai-je d'ajouter, avant que l'interrogatoire ne revienne sur les affaires de Lario : as-tu porté la main sur Olivon Clinus ? Car rien ne m'oblige plus à croire ta version, selon laquelle le professeur de Thyrse avait disparu quand tu es venu chez lui. Pour quelque raison mystérieuse, ton clan a peut-être décidé de l’enlever...
— Tu penses bien que s'il en était ainsi je ne te dirais rien, petit Ultramondain ! dit Allastair un sourire amer aux lèvres. Mais sur ce point, tu as tort de te soucier. J'ai joué avec toi le jeu de l'alliance, tant que j'étais à Clotone. D'ailleurs, même si ce professeur fouine un peu partout, je ne vois vraiment pas comment il pourrait nous gêner.
— Cet argument me rassure. Mais pas complètement.

Je me désintéressai de l’interrogatoire qui ne pouvait pas mener bien loin. Il nous fallait partir le plus vite possible, pour rejoindre le bateau. Si nous tardions, Kryalîche apprendrait l’échec de l’attentat, et ferait bloquer tout mouvement dans le port du Boscaud. Peut-être était-il déjà prévenu, mais il restait une chance.
Nous préparâmes nos paquetages et, pour le cas où Mina ne serait pour rien dans le guet-apens contre les chefs sudistes, j’écrivis une lettre pour lui raconter l’événement. Geroy et Budain tinrent à y ajouter un mot, signé des deux, disant que j’étais parvenu à les convaincre de sa volonté de négociation et qu’ils proposaient une rencontre le mois suivant, en territoire neutre.
Je les remerciai de confirmer ainsi le succès de mon entremise.
— Avez-vous un moyen de le lui faire remettre en mains propres ?
— Oui, ne vous inquiétez de rien, dit Geroy, plissant sa grosse figure. Nous vous accompagnons jusqu’au col... Après, descendez-tout droit et, aux premiers kerorans, prenez la piste à droite. Elle vous mènera à la plaine de sable du Boscaud.


° °

°

Nous avions traversé les trois-quarts de la croûte aride qui conduisait aux dunes et aux ajoncs de la péninsule du Boscaud, lorsque le vent du nord nous porta le cri d'un homme qui courait derrière nous, avec de grands gestes. Nous reconnûmes bientôt l'uniforme un peu ridicule des gardes hatrobates (une jupette verte, un justaucorps à parements de manches et de col argentés , et un casque de cuir).
Le soldat était si essouflé lorsqu'il nous rejoignit qu'il fut incapable de parler pendant une minute.

— Bois un peu, suggéra Miguardin en lui offrant sa gourde.
— Jovial-Bonheur ! souffla enfin l'homme.
— Eh bien ?
— Il s'est évadé... Il y a deux heures de cela.
— Mais il était tout aveuglé par les bandages !
— Les portes du sous-sol de la tour à Millet étaient enfoncées. Le concierge a eu la tête écrasée. On a nécessairement libéré le prisonnier de l'extérieur, au moment de la relève à la terrasse principale. Personne n’a rien vu, rien entendu. Nous avons aussitôt organisé la recherche, et Maître Harno m'a mandé pour vous prévenir d'urgence...
— Vous avez bien fait, dis-je. Savez-vous s'il existe un raccourci entre Bougmée et Boscaud , un chemin qu'Allastair aurait pu prendre pour parvenir avant nous au phare ?
— Une piste trés raide descend directement de nos falaises sur les dunes, à l'Est. S'il l'a empruntée, il s’est depuis longtemps rendu à destination, s'il ne s'est pas enlisé dans les sables mouvants, ou s'il n'est pas mort sous une avalanche de cailloux. Mais, pour tout dire, Signour, je doute qu'il ait eû connaissance de ce chemin.
— A moins qu'il ait été guidé par un familier des lieux...
— Un traître parmi nous ? se récria le milicien hatrobate avec horreur.
— Hélas, cette engeance se manifeste dans tous les peuples, dit Miguardin.
— Ne croyez-vous pas qu'Allastair se sera plutôt empressé de remonter vers le nord, en pays familier ? demanda Athiello.
— N'oublie pas qu’il reste, malgré son crime, candidat au minusat, et que la simière bien restaurée qui attend dans le hangar de Nysan Gron, est une parfaite embarcation pour rallier Périache où la suite des épreuves minusale attend les héros. Elle l'intéresse au moins autant que nous.
— Mais Mina nous a garanti que la simière nous était réservée. Bien sûr, si elle est dans le coup de l'attentat contre les chefs sudistes, cela n’a plus de sens. Mais, comme tu le disais, Augustin, nous devons garder la tête froide et laisser place à l'hypothèse qu'elle ne nous ait pas trahi, et que les Fulgurac'h soient les seuls responsables de ce gâchis.
—Nous n'avons pas le choix, je crois, remarqua Miguardin. Si le bateau n'est plus au radoub, c'est que nous avons été trahis. S'il y est encore, il y a une chance que le gardien du Phare, fidèle serviteur de Mina, s'en tienne avec nous à ce qui a été prévu au contrat. Allons-y !
— Oui, dis-je, mais arrêtons au moins un plan, pour le cas où les partisans de Kryalîche nous attendent au phare.

Athiello réfléchit à voix haute :
—S’ils agissent pour leur seul compte, ils ne pourront pas opérer au grand jour, car le poste de garde des Pertuzilles de Mina n'est pas très loin. S’ils ne sont pas trop nombreux, nous pourrons nous battre.
Etes-vous avec nous, soldat ?
— Oui, déclara sans hésiter le jeune Hatrobate. Maître Geroy m'a ordonné de me mettre à votre disposition. Je pratique assez la tirapelle ajouta-t-il montrant son arme.
— Fort bien, concédai-je, partons en guerre ! Mais si Mina est dans le coup, nous nous jetons dans la gueule du loup. Nous ne pourrons pas lever le petit doigt.
— Je tiens le pari, affirma tranquillement Miguardin.
— Vous êtes sûr de vous.
—Je pense connaître assez bien les manières de Mina. Je la sais parfois franchement brutale, mais rarement vicieuse. Le coup de l'attentat n'est pas dans son style.
— D'accord. Mais demeurons prudents. La ruse peut être au rendez-vous.

La péninsule battue par les vents se dévêtait peu à peu de son manteau de sables pour se contenter d'un squelette de rochers sombres, aussi déchiquetés que d'énormes éclats d'obus. Tout au bout, le phare apparut. Le ciel arborait une palette de couleurs violentes, surtout à l'Ouest, au dessus des zones tourmentées par l'Emphale et le Dragon.
Droit au sud, le bras de mer qui séparait Lario de Draco était agité de courtes lames couronnées d'acier. Elles venaient briser avec une force si prodigieuse au pied du phare, que l'écume projetée à hauteur de la lampe s'enfuyait avec les nuages bas, courant vers l'ouest.
Dans un creux à la gauche de la tour, quelques tamaris torturés encadraient un large bâtiment de planches rouges au toit lesté de pierres : le radoub où la simière devait nous attendre.
Nous descendîmes vers le phare, le contournâmes pour en trouver l’entrée, et Miguardin, sans hésiter, rabattit trois fois le lourd marteau de fonte de la porte en palantais massif.



Nysan Gron (dit Le Fauve marin) était moins impressionnant que ce que la légende inclinait à faire croire. La cinquantaine bien frappée, il était trapu, solide, avec une petite tête chauve aux grosses joues huileuses. Il portait une tunique de cuir sale, qui découvrait de puissants mollets poilus, accoutumés à grimper et à descendre dans le monde vertical du phare. Sa parole était bizarre à l’avenant. Chuintante, et comme mèlée d’une substance cornée qui lui aurait encombré le palais, elle demeurait polie, sans éclat. Le regard terne de l’homme indiquait qu’il vivait ailleurs que dans le présent.

Nysan, nous avait expliqué Miguardin, tenait le phare du Boscaud depuis trente ans. L’édifice avait été installé par les autorités clotonoises, exaspérées des désastres en série que provoquaient les naufrageurs, au point le plus dangereux de la route vers Périache. Ils avaient tenté un coup de force : une équipe de courageux maçons avait survécu le temps de l’édification de l’ouvrage. Mais, le lendemain même de la mise en service de la lampe, ils avaient été attaqués, arrêtés et emmenés en esclavage par des négriers zwölles. Tout en rivant leurs chaînes, ceux-ci les avaient poliment remerciés de leur oeuvre, qui, pour une fois, leur éviterait un périlleux détour trop près du grand Dragon.
Par la suite, les Zwölles avaient décidé de maintenir le phare en état, et avaient désigné un homme pour le garder. Le sort (un peu aidé) tomba sur un matelot sans scrupule, qui avait servi aux constructeurs d’homme à tout faire, et connaissait parfaitement la machine et les lieux : Nysan Gron.
Depuis, Nysan était devenu une institution à lui tout seul. Il tentait de vivre en se faufilant entre les trois puissances locales : les agents de Mina, les Dracois (et surtout leur aristocratie zwölle) et enfin les réfractaires sudistes, honnêtes mais durs en affaires, avec lesquels il fallait compter de plus en plus.
Sous les apparences d’un humble gardien, Nysan Gron était le chef d’orchestre d’un important trafic d’êtres humains. Les dortoirs du phare abritaient souvent d’étranges et gémissantes populations, draguées dans toutes les îles par des flibustiers spécialisés, et destinées à satisfaire les besoins insatiables des Omen de Périache en pauvres hères prêts à être thrombifiés . Les ZwÔlles prélevaient un pourcentage d’esclaves sur les contingents destinés à Périache, afin d’alimenter leurs mines d’asbalte (très mangeuses d’hommes, destinés à mourir d’une forme de pneumoconiose).
Nysan était une machine à compter, et amassait sans doute une fortune, sans que jamais personne n’ait compris où il cachait ses fufes et ses liards. (Un informateur, secrètement appointé par Harno Geroy avait visité le phare du sommet à la cave sans rien trouver qui ressemblât à une cachette.)
Toutefois, cette brute n’était pas tout-à-fait inhumaine : un soir, il était tombé follement amoureux d’une jeune Malaméenne, destinée aux plaisirs secrets d’un prêtre Omen. Avec un certain courage, il avait confisqué l’objet de concupiscence et l’avait installée à domicile au troisième étage du phare, le plus beau (ou le moins sale). La jeune femme s’était assez remise de son infortune pour lui donner une fille : Anylanne. Mais elle était morte assez rapidement, d’épuisement à la tâche, car Nysan n’était pas resté amoureux très longtemps, et les activités liées au trafic étaient incessantes et nombreuses.
Sa fille avait poussé comme une plante sauvage. Elle avait vu défiler toutes sortes de gens et de marchandises, et dès l’âge de cinq ans, Nysan la mettait à contribution pour de petites tâches : aller récupérer des enveloppes chez des hommes rudes, qu’elle savait convaincre par la douceur ou la menace de représailles de la part des trois ou quatre thrombes que son père attachait à la cave, et nourrissait comme des chiens d’attaque.

— Nous venons de la part de Mina Termina, dit Miguardin : il paraît qu’une simière est en ordre de marche avec son équipage.
— Oui... répondit Nysan, le regard fuyant. Il y a bien quelque chose comme cela. Mais, avant tout, QUI êtes-vous ?
— Vous le voyez, dit Miguardin. Ce jeune homme est Augustin, il vient d’Outremonde. La description de Mina le concernant doit être assez précise.
— Je n’en disconviens pas. Le message, que j’ai reçu d’elle hier-soir par sarmoiselle, dit : “un homme jeune, et mince, très blond, les mâchoires larges, le regard inquiet... Il porte son bérêt d’étudiant de Canémo sur la nuque....” C’est ma foi vrai. C’est original.
— Eh bien, dit Miguardin ?
— Eh bien je vous souhaite la bienvenue dit Nysan Gron en découvrant un sourire bien plus inquiétant que ses mimiques maussades. Entrez donc !
— Pourquoi ne pas nous conduire directement au bateau ?
— Parce que Messignours, le bateau n’est pas prêt.
Vous savez peut-être qu’il a eu un grave accident. La réparation sera finie demain-matin, les charpentiers s’y activent. En attendant, acceptez mon hospitalité.
— Anylanne ! cria-t-il, se tournant vers l’intérieur du phare.
— Oui Père, répondit une voix dans les étages.
— Viens-là, ma fille ! Nous avons des invités, et j'aimerais que tu leur donne la chambre d'honneur.
— Bien Père, j'arrive.
Il y eut un bruit de pas rapides, descendant quatre à quatre des escaliers de bois, et une superbe métisse longue et fine aux cheveux torsadés, surgit, riante, aux côtés de Nysan, vêtue d’une courte robe blanche largement échancrée.
Le contraste était tel entre le père et la fille que je ne pus m'empêcher de sourire. Un baquet d'eau croupie, et un rayon de soleil, telle la métaphore qui me vint à l'esprit.
— Bonjour, Mesdames et Messieurs ! Veuillez me suivre je vous prie, fit Anylanne du ton d’un bateleur de foire.

La chambre d’honneur était une vaste salle circulaire encombrée de ballots de toile et de caisses de bois, entre lesquelles des paillasses avaient été posées. Les ouvertures étroites dispensaient peu de lumière, mais j’espérais que le séjour serait court.

— Installez-vous, et rendez-vous dans un quart d’heure au rez-de chaussée... Je suppose que je vais réchauffer la soupe de haquilas ! Pêchés ce matin-même !

La beauté vivace d’Anylanne Gron ne laissait personne insensible. Athiello le sentit et se serra contre moi.
— Cette fille est... intense ! reconnut-elle. Quand aurons-nous un peu d’intimité ? soupira-t-elle. Il y a si longtemps que...
— Nous trouverons un moment, dis-je.
Mais l’ardeur amoureuse avait besoin d’une certaine sérénité d’âme et de corps, et j’avais un tel retard de sommeil à conjurer. De plus, j’avais cru observer chez Athiello une réserve à mon égard, sans pouvoir dire à quoi cela tenait. Lui avais-je déplu en quoi que ce soit ? Etait-ce le compagnonnage qui suscitait l’ennui ?
De mon côté, l’aura de la belle intellectuelle à la chevelure de Diane et au corps souple me charmait encore. La tendresse était là, quotidienne, soutenue par les péripéties et les dangers.
Mais la jalousie peut naître de petites choses. Athiello avait surpris —avant moi— les brefs regards que m’avait adressés Anylanne, d’ailleurs sans y penser. N’est-ce pas le lot des êtres humains que d’estimer la valeur d’autrui d’après celle qu’ils croient établie par d’autres, et spécialement ceux en qui nous voyons nos rivaux (ou nos rivales) ?

La soupe de Haquilas nous réchauffa. L’après-midi s’annonçait ensoleillée, et nous sortîmes. Je demandai à Nysan Gron de nous accompagner au radoub pour voir le bateau, mais l’homme grimaça.
— Je vous prie de m’excuser, ce sont les charpentiers qui ont la clef, et je pense qu’ils sont partis déjeûner au hameau de Boscaud-Nord. Allez donc vous promener sur les rochers... je vous ferai appeler quand ils seront de retour.
— Bien...
Le soupçon que Gron tentait de nous circonvenir par des manoeuvres dilatoires s’incrustait en moi. Je passai outre ses recommandations et, tandis que Miguardin, le soldat et Goudo montaient la garde sur un rocher, je descendis avec Athiello vers la petite rade, au creux de laquelle se trouvait le hangar de réparation.
Les fenestrons, couverts d’une fine roche translucide, étaient obscurcis par les embruns, et la silhouette de la simière, suspendue sur des cales, était floue. En tout cas, le bateau existait bien !
Dans la rade, des barques de haute mer flottaient côte-à-côte, ainsi qu’une galéasse plus massive, isolée contre un appontement. Je notai mentalement la disposition des embarcations, pour le cas où une fuite nocturne serait à envisager.

Quand je revins au phare, Nysan Gron fit assaut de courbettes.
— C’est trop bête, Signour ! J’avais oublié que les ouvriers avaient jour de congé aujourd’hui ! Vos Grandeurs devront attendre demain matin.
— Trêve de flagornerie, Messire Gron, ne vous moquez pas du monde ! dit Miguardin. Si vous nous préparez un mauvais coup, sachez que nous répliquerons sans faiblesse.
— Mais qui vous parle de tromperie, Signour ?
— Votre regard fourbe, répliqua le berger.
—Bien savants ceux qui lisent dans le regard, fit Nysan Gron, un léger tremblement dans la voix.
Ce n’était pas de la peur, mais de la colère rentrée.
En tout cas, le gardien nous mentait. En revenant vers le phare, j’avais constaté qu’une nouvelle barque était arrivée. Si c’étaient les ouvriers ou les matelots qui devaient constituer notre équipage, ils n’étaient toujours pas au radoub, dont la porte était encore barrée au cadenas. Où étaient donc passés les nouveaux-venus ?
Il fallait être plus que jamais sur le qui-vive.

La soirée tomba dans un grandiose combat de stratocumuli étirés en hauteur et de flamboiements solaires.
—Il va faire froid, dit Nysan Gron. Venez vous réchauffer à l’âtre, où flambent des bûches d’agra sec. Au programme : purée de mâchonnets aux mercantins, et viande de chamolle de Draco. Une merveille. Un cadeau des Dracois, que je ne peux pas laisser perdre ! Souhaiterez-vous arroser le tout de bonne glône ?
—Bien sûr, fit Miguardin. Si vous n’y rajoutez pas un narcotique !
Les mâchoires de Nysan se crispèrent encore, mais il ne dit rien. Le repas se déroula sans problème, mais nous avions tous nos armes à portée de main.
Vers dix heures, n’en pouvant plus de fatigue, mes compagnons se retirèrent à l’étage. Je restai en bas, me tenant éveillé en relisant, une fois de plus, le mystérieux opuscule de Jion de May .
Je méditais sur l’un des croquis les plus énigmatiques, et, la danse de la lumière du foyer m’ayant hypnotisé, j’eus une vision.
Les îles de Guama se surimposèrent lentement aux diverses parties du trident que représentait le dessin (manche, hampe, corps et extrémités des pointes...) et se mirent à tourner sur elles-mêmes. Je les voyais l’une après l’autre, et de façon plus réaliste, sans doute, pour celles que j’avais déjà visitées (La Majeure, Clotone, Lario) que pour les autres, que j’imaginais d’après ce qu’on m’en avait dit. Tout l’archipel tournoyait, comme une galaxie de rochers au milieu des flots verts. Puis il s’éloigna lentement de moi et devint minuscule dans l’immensité océanne.
Le rêve se fit plus profond. Je me retrouvais dans l’obscurité en train de scruter un coin de ciel à l’aide d’une lunette astronomique. Guama, me disais-je devait être dans cette direction...
Je cherchai désespérément, sans retrouver l’amas brillant qui avait été l’archipel mystérieux.
—Peu importe si je l’ai perdu, de toutes façons, il n’existe pas !
Je regardai alors mes pieds et me rendis compte que je m’enfonçais dans le sol, qui s‘était transformé en un tourbillon de carreaux liquides.
— Non ! Non ! criai-je dans mon sommeil. Pas çà !
— N’aie pas peur, dit une voix dans le ciel.
Je levai la tête et vis Mina Termina assise sur un nuage, en train d’écrire sur une immense feuille de vélin. Sur un arbre à côté de son bureau, un oiseau que je reconnus pour un crocaster se balançait aux branches, tenant dans son bec le coin de la robe d’une petite silhouette féminine. C’est elle qui avait parlé. Elle reprit : — Ta vie a beaucoup de poids ! Ce n’est pas comme moi.
— Trop lourd pour le plancher... m’entendis-je dire, submergé par un sentiment de honte et de ridicule.
La petite femme se mit à rire sans fin, et ce rire aigrelet devint progressivement un grattement.
Je me réveillai en sursaut, et j’entendis derrière moi... un grattement. Un rat, sans doute... Ils abondaient dans ce grenier à recels divers !
Le bruit recommença sur un rythme à trois temps. C’était un signal humain.
Je m’ébrouai et me dirigeai vers les cuisines, d’où provenait le bruit. Elles étaient plongées dans l’obscurité, mais la porte de service était entrebâillée sur la nuit bleue. Une ombre se tenait dans l’ouverture. Si j’avais été enveloppé de la fourrure d’un chat, mes poils se seraient dressés. Surmontant mon émotion, j’attendis et mes yeux s’habituèrent. La silhouette était celle d’Anylanne, en pardessus ciré.
Col rabattu sur le nez, elle me fit signe de la suivre dans la bruine et le crachin froid qui battait la muraille. J’obtempérai, prêt à toute éventualité. Nous décrivîmes un quart de tour le long du phare, jusqu'à un escalier creusé contre la paroi, sous des rochers troués comme du gruyère minéral. Au bas des marches, une voûte était pratiquée dans le mur, et donnait sur une solide porte de bardeaux goudronnés, percée d'un hublot. Je m'y serrai contre Anylane en silence.
Le hublot était ouvert de l'intérieur et plusieurs voix conversaient, dans la semi-obscurité. Je risquais un coup d'oeil, et ne vis rien qu’une vague lueur dansante. Puis je distinguai quatre ou cinq silhouettes assises autour d'une table, éclairée par une lampe-tempête.
— Mon Dieu, les coquins ! Ils sont tous là. Et votre père aussi.
— Oui, chuchota Anylanne. Hélas, on ne le changera pas, celui-là !
— Il y a Kryalîche, au fond, Jovial-Bonheur, le crâne encore bandé, mais le visage découvert.... Et deux femmes-gardes du genre de Hirza.
— Oui, les Thanatosse-Pathaugasse. Ce sont les plus dangereuses des Pertuzilles. Elles sont très excitées. Dangereuses... Des meurtrières.
— Il y a encore trois types, des marins ?
— Oui, l'équipage de la simière.
— Ils ne sont que trois ?
— Oui... Il y en a deux qui ont été tués avant que vous n'arriviez parce qu'ils ne voulaient pas participer. Ils croyaient travailler pour Mina Termina. Les Houglars sont en train de les manger, sur les récifs du Boscaud.

J'essayais d'entendre ce qui se disait, mais le vent et la pluie battante au dehors ne facilitaient pas la tâche. A un moment, la conversation s'échauffa, et avant que Kryalîche ne fasse d'autorité baisser le ton, je surpris quelques paroles significatives.
— Vers deux heures du matin, c'est mieux. Le sommeil est plus profond.
— Ils ne sont que quatre, dont une fille peu aguerrie... Ce sera l'affaire d'une minute, avec de bons bourdons !
— J'ai préparé les cordes à noeud. Un pied attaché à la base des poteaux à glossules, et ils seront noyés par la marée une heure après, sans s'être réveillés...
— Non ! fit la voix plus forte de Jovial-Bonheur . Ce n'est pas prudent, il y a des malins et des coriaces dans le lot. Ce Miguardin, surtout, ne me dit rien qui vaille. Il vaut mieux les passer tout de suite au fil de l'épée !
— Je ne veux pas de sang sur les planchers, fit Nysan Gron, la voix rauque.
— Taisez-vous tout le monde, dit Kryalîche, on va vous entendre au dessus !

Il n'était guère utile d'en écouter davantage. Je fis signe à Anylanne que nous pouvions remonter. J'attendis d'être au deuxième étage pour lui adresser la parole :
— Merci d'abord, jeune fille. Tu nous sauves la vie. Pourquoi cela ?
-Oh, j’en ai assez de ces meurtres ! Là, mon père dépasse la mesure ! Il y a longtemps que je voulais arrêter...
— Mais que vas-tu faire ?
— Je me mets gravement en danger. Je devrai probablement partir avec vous...
— Ah ! çà complique un peu les choses, mais nous te devons bien çà. Viens avec moi, nous allons réveiller nos camarades et nous concerter.
— Il faut nous dépêcher, dit Anylanne, ils auront arrêté un plan avant une heure et ils mettront un homme à votre porte pour vérifier que vous êtes bien endormis, en attendant le moment propice pour crocheter la porte et vous estourbir...
— Le mieux est peut-être de tous sortir le plus vite possible, pendant qu'ils discutent.
— C'est risqué. Le mauvais plancher du rez-de chaussée craque horriblement. Ils auraient tôt fait de lever le nez et de soupçonner quelque chose. Et vous auriez le dessous dans une bataille rangée !
— Tu as raison. As-tu une idée ?
— Oui, vous pouvez passer par une fenêtre. C’est étroit mais c’est possible... de profil. J’y suis déjà parvenue, et vous n’êtes guère plus gras que moi. La hauteur n'est pas excessive depuis votre étage, et je vais aller chercher une bonne corde à noeuds. S'il y a un problème, je pourrais protéger vos arrières et vous rejoindre ensuite.
— Où cela ?
— Au petit port. Il est à peine à mille mètres, vers l'Ouest.
— Oui, je l’ai vu cet après-midi.
— C'est là que partent et qu'accostent la plupart des bateaux qui font la navette avec Draco... Une galéasse part demain matin, chargée de marchandises affrêtées par mon père. Elle est bourrée à craquer, et personne ne pourrait soupçonner qu'elle transporte des passagers clandestins. En distrayant l'homme de garde, on pourra ménager un peu de place. Et je resterai sur le pont, car il arrive souvent que mon père me fasse accompagner de la contrebande. L'équipage n'y verra aucun problème, à condition que l'alerte n'ait pas été donnée d'ici là.
— C'est une bonne idée, Anylanne. Parlons-en à mes compagnons.
— Allez-y, je vais chercher la corde.

Le plan parut bon. Miguardin et le soldat Hatrobate s’enfuiraient avec nous du phare, mais ne nous accompagneraient pas à Draco. Trop de choses les retenaient sur Lario.
— Mais qu'allez-vous faire ?
— Disparaître dès que votre bateau aura pris le large, dit Miguardin. Ne vous inquiétez pas, je connais les sentiers les plus improbables sur tout le littoral... Ils ne m'auront pas.
— Et moi, je rentre aussi vite que possible prévenir Maître Geroy, dit le soldat hatrobate.
— Il nous reste cependant une tâche à accomplir ensemble, me, dit le berger hordihou.
— Laquelle, Signour ?
— Eh bien, protéger éventuellement le départ de la galéasse portant Augustin et Athiello...
— Et Anylanne Gron, précisai-je.
— Oui. Si un émissaire des comploteurs prétend bloquer tout départ du port, avant qu'on se mette à fouiller les navires, il faudra l’arrêter, ou l’abattre.
— Je vois, dit le soldat.
— Eh bien ?
— Aucun problème, les ordres de notre chef sont clairs. Je suis à votre service.
—Bel exemple d'abnégation sudiste, dit Miguardin. Si nous passions aux actes ?

Un quart d'heure après, sous une pleine lune glorieuse, nous marchions sur la route taillée dans le rocher qui joignait le phare au port.
Anylanne s'arrêta brusquement :
— J'ai une idée pour empêcher l'alerte !
— Dis-vite !
— Il faudrait pousser la simière assez loin pour qu'elle soit prise par les courants... Ils prendraient le dicoque pour la poursuivre, mais, le temps qu'ils la rattrapent et s'aperçoivent qu'elle est vide, nous aurions pris le large avec la galéasse du port.
— Très bonne idée... approuvai-je, enthousiaste.
—Il faudra seulement que l'on assomme Blanquoin, le valet du phare, qui dort au pied de la simière. Essayez de ne pas le tuer, ce n'est pas un trop mauvais bougre.


L'affaire fut arrêtée. Miguardin se chargea de la basse besogne, accompagné de son chien Goudo, silencieux comme une ombre. Un coup de sac de sable sur l'occiput suffit à réorienter le cours des rêves du nommé Blanquoin, sans l'envoyer pour autant au paradis des ivrognes.
Le gros cadenas était impressionnant de loin, mais ne tenait pas sur la barre pourrie. La porte coulissante fut bientôt grande ouverte et je me chargeai des voilures en drap d’arachnile qui devaient se déployer à l'avant de la simière, et l'emporter aussitôt au grand large, les vents soufflant de terre à cette heure de la nuit.
Plus délicat fut de pousser sans bruit la longue coque de clains, plus lourde que nous pensions. Athiello eut l'idée de jeter un grand filet sur la proue et les flancs du bateau. Les hommes n'eurent qu'à se mettre à l'eau pour agripper des mailles, et l’étrave de l'embarcation roula lentement sur les billots du chemin de bois, jusqu'à ce qu'elle soit à flot, le nez au sud.
Il me fallut encore quelques minutes pour installer l'espèce de foc qui devait propulser le bateau vers son destin aveugle, puis je bloquai la barre, et fixai l’amure en tension. Enfin, je sautai du bord avant que le bateau ne prenne de la vitesse. Happée vers la haute mer par cette curieuse joue de toile gonflée, la simière ne demanda pas son reste. Elle s'en fut si vite que je craignis qu'elle ne disparût tout à fait à la vue, au risque de désamorcer notre piège.
—C’est improbable, me dit Anylanne, les bandits regardent le large du haut du phare et avec des lunettes. Ils la verront au large.
— Vite, maintenant, au port.
Nous courûmes presque, la lune ayant déjà traversé une bonne partie du ciel, et nous parvînmes au point où la route, plus large, fondait sur l'anse de sable, joliment recourbée en anneau presque fermé.
C'était le moment de la séparation. Je serrai la main du soldat hatrobate et j'étreignis fraternellement Miguardin.
— J'espère que nous nous reverrons.
— Probablement. Très probablement même.
— Qu'est-ce qui vous rend si confiant ?
— Viens un peu à l'écart, Augustin. Je vais te le dire.
Devant mon hésitation, il ajouta à voix basse :
— N'aies aucune appréhension ! Je veux seulement que tu gardes le secret.
Je demandai à Athiello et Anylanne de m'attendre sur la route et suivis le berger à l'abri d'un buisson touffu.
— Bon, ce secret, ami, quel est-il ?
— Regarde attentivement mon visage, dit-il, allumant le briquet à hauteur de ses yeux.
— Oui, eh bien ?
— Tu ne vois rien de spécial ?
— Non ?
— Et maintenant, regarde mieux.
— Non, c'est curieux.. Ton menton a l'air plus allongé, ton nez plus busqué. Comment fais-tu cette grimace ?
— Ce n'est pas une grimace, dit Miguardin, dont la bouche s'était rétrécie.
Et soudain, je vis quelqu'un d'autre. Miguardin, n'était plus Miguardin.... Mais qui donc ? les traits nouveaux me semblaient tout aussi familiers...
— Mon Dieu, Fontrelon !
— Bravo, mon Cher !
— Fontrelon, ou Hottor Niktamutti... Ce n'est pas vrai ! Comment peux-tu opérer de telles métamorphoses ?
— Je te le dirai un jour, Ami. Sache que c'est le seul cours de magie auquel j'ai été vraiment assidu... et pour lequel j'ai quelque talent, d'ailleurs.
— Et comment !
— La chose que je ne réussis pas encore correctement, ce sont certains sorts de combat. Je suis encore honteux quand je pense à Jovial-Bonheur qui te chargeait.... Impossible de retrouver le sort de paralysie !
— Ah oui, je me demandais ce que tu faisais : tu avais l’air tout raide. Je pensais que tu avais une crise de nerfs !
— Ce n’est pas mon genre.
Fontrelon reprenait insensiblement le visage de Miguardin.
— C'est fantastique !
— C'est surtout nécessaire, avec tous les traîtres qui entourent aussi bien Geroy et Budain que Mina.
—Ce doit être quelquefois difficile d’avoir autant d’identités.
Miguardin sourit, et cette fois, je vis que ses yeux pétillants étaient bien les mêmes, avec ou sans métamorphose, que ceux de Fontrelon.
—Pas vraiment. Et je te dirai un secret, Augustin : Miguardin est ma véritable identité. Je suis originaire de Lario où j’ai passé mon enfance.
Il soupira.
—Mais nous n'avons pas le temps, jeune étranger... Je me suis plu en ta compagnie et celle de la charmante Athiello. Veille sur elle, je la sens fragile !
— Oui, elle n'a plus tout le ressort qu'elle avait à Canémo.. L'épuisement, sans doute. Donc, nous nous reverrons ?
—Peut-être à Périache, et certainement pour le retour de Phial à Clotone.
— Le soutiens-tu toujours ?
— Oui. Mais je t'expliquerai un jour toutes les dimensions du combat que je mène.
— Il a l'air en effet bien complexe.
— Tu ne possèdes pas toutes les cartes du jeu de Guama, jeune Augustin. Tu dois encore apprendre beaucoup.
— J'en ai l'intention.
Il me frappa l'épaule affectueusement, et s'enfonça sans bruit dans l'obscurité.
Je rejoignis la route.
— Sympathique, mais étrange, ce Miguardin, tu ne trouves pas ? dit Athiello.
— Plus que tu ne le penses !







II.

A l'assaut de Draco



Les passagers de "La belle Hanse"




Par chance, le navire-thrombrier ne transportait pas cette fois-là de cargaison humaine, ce qui aurait impliqué l’utilisation de toutes les cellules de la cale, et la surveillance permanente d’un garde .
Anylanne nous fit monter à bord sur la pointe des pieds, pour ne pas éveiller la sentinelle endormie sur le pont. Elle alluma une lampe et nous conduisit dans le ventre du navire.
La plupart des compartiments étaient emplis de marchandises, mais il restait un réduit, coincé entre l’étrave et la proue, son plancher grossier laissant voir l’eau croupie qui n’avait pas été pompée. Une vague étagère sous une poutre permettrait à l’un d’entre nous de dormir, replié sur lui-même, tandis que l’autre veillerait. Un bout de suif dans une coupelle de métal servirait de lampe. Un sac de biscuits et de poisson sêché nous permettrait de ne pas mourir tout de suite, et un seau, luxueusement fermé d’un couvercle suffirait à des besoins élémentaires, sans que l’empuantissement ne dépasse le niveau moyen, déjà suffocant.
—Je vous laisse, dit Anylanne. Je reviendrai vous voir en mer, sous prétexte de vérifier l’état des marchandises de mon père. Ne soyez pas trop inquiets... Ce sera dur, mais dans trois jours, nous devrions y être.

Au petit matin, le capitaine de la “Belle Hanse”, le Zwölle gris Anarchion Talar, ne fut pas étonné de voir Anylanne l’attendre sur le pont, en grande discussion avec le matelot Toupan.
Il arrivait assez souvent que la fille de Nysan Gron soit du voyage, pour surveiller des chargements délicats, et percevoir elle-même les émoluments, car elle était à peu près la seule personne en qui son père eut confiance.
Il fut en revanche un peu surpris qu’elle lui demande avec tant d’insistance de prendre aussitôt le large, même en l’absence du mousse et d’un marin.
Après tout, c’était la fille du patron. Elle devait avoir ses raisons.
Le vent du sud se leva avec le soleil et on entra vite dans les vagues dures des passages.
En bas, dans la cale, on commencerait bientôt à se vomir sur les pieds.

Quand Anylanne vint visiter les passagers clandestins, vers la fin de l’après-midi, le contremaître était à la manoeuvre, Toupan nettoyait le pont, et Anarchion Talar dormait du sommeil du juste dans sa cabine. Elle ouvrit la boiserie grossière qui tenait lieu de porte du réduit et fut presque étonnée de me trouver assis sur un sac d’étoupe, en train d’écrire sur une planchette. Athiello dormait, revenant peu à peu d’un épouvantable mal de mer.
¬— Cela ne sent pas trop mauvais, dit Anylanne. Comment avez-vous fait ?
—Oh, je vais jeter les saletés à l’autre bout de la cale... Personne ne descend jamais.
¬¬— Oui, sachant que je suis là pour faire le boulot...
Mais attention tout de même à Toupan. Il lui arrive de cacher une fiole d’Annelle et de venir la boire en douce.
— Dans combien de temps arrivons-nous ?
— Dans deux jours.
— Encore ? J’avais l’impression que nous étions ici depuis une éternité.
— Sans repères temporels, c’est normal. Tenez, prenez ces fruits, ajouta-t-elle, çà vous sustentera.
Je dévorai deux plachises juteuses, dont le nectar sucré me revigora.
La trappe fut refermée et la longue attente reprit.
Athiello me demanda de venir la réchauffer, ce que je fis.
Bien plus tard, Anylanne revint, nous apportant des serviettes et des couvertures sêches et une bouteille d’annelle.
— J’ai un plan, dit-elle à mi-voix : il faut rejoindre la prophétesse Chamilah.
— Qui est cette Chamilah ?
— La seule personne qui résiste impunément aux Zwölles noirs en train d’imposer leur ordre sur l’île. C’est, je crois, une ancienne magde exilée, qui vit dans un grotte marine. Elle connaît tout de ce qui se passe sur Draco, grâce aux messages qu’elle reçoit et envoie en les tricotant...
— En les tricotant ?
— Oui, figure-toi qu’elle tisse des phrases sur de petits rouleaux de soie d’aragne verte. Ces légers messages sont transportés par des hironcielles-lancettes, ou des sarmoiselles, qui vivent sous le plafond de la grotte de Chamilah. Elle les nourrit avec de petits poissons.
—Ne risquons-nous pas d’être obligés de partager sa retraite forcée, et de ne plus pouvoir ressortir ?
—Chamilah vit isolée, mais cela présente des avantages. Les forces zwölles la méprisent et se tiennent à l’écart. Mais son réseau de connaissances est extraordinaire. Si elle nous “adopte”, nous trouverons ensuite beaucoup de portes ouvertes sur notre parcours. Non seulement le détour n’est pas inutile, mais il est indispensable si vous voulez ensuite traverser l’île et rejoindre une issue vers Périache. Faire le tour complet du littoral est exclu. Il est bien trop surveillé, —surtout au Sud—. Sans contacts sûrs, vous seriez arrêtés en moins de deux jours.
— Eh bien, allons voir cette dame Chamilah dans son abri magique !
—Voila. Mais il est difficile de rejoindre cette grotte par la côte, car elle est située dans une anfractuosité de l’immense falaise de Papiarnick au Nord-Ouest, Elle est constamment battue par les vagues se déchirant sur des brisants mortels. La seule façon d’atteindre la grotte et d’y pénétrer est de passer par l’intérieur des terres, et d’y descendre par une corde.
— Eh, soupirais-je, encore du sport en perspective !
— Et je suis SI LASSE, soupira Athiello, pliée en deux dans sa logette.
— Cette difficulté d’accès protège la prophétesse, et sans elle les Zwölles l’auraient depuis longtemps dénichée et tuée.
— Elle est donc leur ennemie ?
— Tu veux rire ! C’est leur obsession, leur sujet d’enragement. Car elle sait tout sur eux — personne ne sait comment—, et elle distribue certaines confidences à tout vent. Cela explique les efforts fous que déploient les Zwölles pour garder le secret autour de leurs décisions.

On tapa plusieurs fois du pied sur la passerelle au dessus de nous.
Anylanne se redressa :
— L’homme de quart a vu la terre. Nous devrions entrer en baie de Mortague demain-matin. Il faudra faire attention : les Dracois peuvent venir à bord, et contrôler inopinément le bateau. Je vais mettre des ballots devant la trappe, et puis je ferai coincer des grosses caisses par Toupan, sous le prétexte d’ équilibrer la cale.


Nous n’eûmes pas le temps de nous morfondre, Une ou deux heures après, le bateau se mit à bruire de tous côtés. Nous tentions d’interpréter les sons variés qui se transmettaient à travers le bois : râpements, coups, clapotis, grincements, cris et appels assourdis, de diverses provenances.
Quelques heures s’écoulèrent encore, puis Anylanne revint ouvrir.
— Chut ! fit-elle, un doigt devant la bouche. Ils ne sont pas loin... Ils ont jeté un coup d’oeil sur la cargaison, et ils sont repartis avec les petits lots et les paquets. Vous devrez sortir avant que les marins viennent préparer les cellules pour les prochaines marchandises.
— Ou sommes-nous ? demandai-je en dérouillant mes articulations engourdies.
— A Manaro, au mouillage du milieu de la baie. Tout va bien. La police du Drac connaît bien la Belle Hanse. Ils font de trop bonnes affaires avec mon père, tu comprends. Il est très respecté par ici. Et ils me connaissent aussi, car mon père me délègue souvent ses affaires.

Elle soupira.
— Bon, il va tout de même falloir jouer le jeu.
— Que veux-tu dire ?
— Eh bien, voila : nous allons procéder à un échange d’hommes contre les marchandises. Les gens que nous embarquons sont des Thrombes peu agressifs; seulement taciturnes et passifs. Ils servent aux Rulox des tribus de pêcheurs de Lario, car ils acceptent de nager dans l’eau glacée pour aller chercher des casiers en profondeur.
— Ah.
— J’ai dit au chef du port, que, comme d’habitude, je renverrais les malades, ou les inaptes... Cette fois, ce ne sera pas vrai, mais, plutôt que de rester enfermés, vous allez pouvoir circuler sur le pont, à condition que je vous grime en malades...
¬— Cela sera vraiment nécessaire ? fit Athiello, un pâle sourire sur ses lèvres crevassées.
—Oui, tu n’as pas l’air assez malade. Et il faudra que je te déguise en homme, ajouta Annylanne.
— Qu’à cela ne tienne, je ferais tout pour sortir de ce tonneau de saumure !

Anylanne tira de son sac une huître géante dont le fond de nacre poli faisait miroir, et la posa sur une poutrelle face à moi.
Elle se mit au travail, et me colla sur la peau des onguents étranges et des algues transparentes qui se contractaient en sêchant, formant d’affreux ulcères crevassés en profondeur . L’effet en fut renforcé par le sac de toile que j’enfilai, troué aux bras, et qui puait l’oursin pourri. Je ressemblais à un mendiant de la cour des miracles. Mes cheveux, taillés irrégulièrement et semés d’écailles et de débris de coquillages, achevèrent de me métamorphoser en épouvantail pour oiseaux de mer.
Ce fut le tour d’Athiello, qui eut droit à moins de soins. Anlyanne rembourra les épaules de sa veste, et lui passa une mixture brune dans les cheveux, qui se ramassèrent aussitôt en une boule innommable. Elle souligna le creux de ses joues et accentua ses cernes : les yeux déjà fort rougis par deux jours de mal de mer, elle passait pour un jeune thrombe malade très acceptable.

Anylanne nous enferma à nouveau. Nous entendîmes les gardes zwölles qui menaient en cale les Thrombes enchaînés, distribuant ordres rauques et coups de baguettes. Bientôt, les prisonniers furent en place, et les plaques de bois des cellules furent refermées.
Un peu de temps passa encore et Anylanne revint nous délivrer. Cette fois, elle était accompagnée de Toupan qui étudiait avec soin les passagers d’autres réduits.
— Ah, ceux-là sont malades, dit Anylanne en nous désignant, je les envoie sur le pont... Si demain ils n’ont pas récupéré, on les rend.
— Ah vous avez raison Damoisielle, je n’en ai jamais vu d’aussi moches ! La qualité baisse !
—Ne m’en parle pas...

Les déguisements se révélèrent efficaces, et nous pûmes aller et venir au grand jour (en faisant mine de boîter), au milieu de quelques autres pauvres hères, qu’on affala sur des boudins de corde, avant de les nourrir d’un bol de soupe épaisse.
Nos yeux souffraient de la grande lumière, puis s’accoutumèrent. Nous étions à l’intérieur d’une vaste chaudière éventrée. Un port avait été aménagé sur des rochers éboulés, près d’une faille par où une mauvaise route montait vers l’intérieur des terres, sillonnée de chariots .
Quelques bateaux étaient à quai. Trois gros navires à la coque passée au goudron ressemblaient à des galions des temps anciens, environnés de petits chalutiers. Un peu plus loin, plusieurs structures étaient en construction, dont certaines formes évoquaient la simière qui nous transportait. D’élégants yachts à la coque vernie flottaient non loin de nous.
Plusieurs pontons flottants étaient amenés contre les navires en visite. J’en déduisis que l’accostage était interdit aux étrangers. C’était notre cas. Entre le ponton et notre bord, régnait une grande animation. Partout allaient et venaient des manutentionnaires torves et de la soldatesque en gris sombre, aux masques glacés. J’observai discrètement les techniques, les visages, les uniformes, les armes, etc., notant tout détail qui pourrait se révéler utile à l’avenir.

La nuit tomba, et avec elle l’agitation qui avait eu cours toute la journée. Les pontons de commerce avaient été ramenés à terre, et la plupart des Dracois ou leurs manutentionnaires s’étaient retirés dans une grande bâtisse au pied de la falaise de pierre noire. Tout trafic de carrioles et de cavaliers cessa, et seul le sarcasme hâché des oiseaux continua d’animer le paysage, répondant au ressac. Nous étions seuls au milieu du Fjord, sauf les occupants des yachts dont les habitacles luxueux s’éclairaient l’un après l’autre.
Sur la “Belle Hanse”, les matelots avaient tout lavé à grande eau et le bateau brillait comme un sou neuf, ce qui rendait notre présence presque incongrue .
Anylanne prenait l’apéritif sous la tente de cuir de la poupe, en compagnie du capitaine Talar et d’un officier zwölle gris, dont je notai qu’il portait un brassard noir au bras droit. Etait-il en deuil ?
La fille du gardien de phare riait à perdre haleine, un peu trop fort, peut-être, mais au grand plaisir de l’officier zwölle qui lui resservit plusieurs fois à boire.
La nuit était tombée quand il prit congé. Il descendit l’échelle de corde, et rejoignit la yole dans laquelle l’attendaient deux matelots. Je l’entendis chanter une gaillarde mélopée, tandis que l’esquif rejoignait le port.
Anylanne, fit mine de se promener sur le pont,puis se rapprocha de nous et s’accouda au plat-bord.
— On est tranquilles maintenant chuchota-t-elle. Mais tout de même, faites semblant de ne pas me voir. Cette nuit, je viens vous chercher, ajouta-t-elle en regardant devant elle. Oh, bon Dieu, ce que vous puez !
— Je croyais que tu aimais les odeurs naturelles, ironisai-je.
— Tais-toi, grand âne ! J’ai eu la main trop forte sur la saumure... Voila le plan : je décroche un canot pour aller à terre. J’ai soit-disant rendez-vous avec l’officier Zwölle que vous avez vu. En fait, je vous embarque et nous filons...
— Ne vont-ils pas se demander où tu es passée ?
— Je ferai dire au Capitaine que je rentre dans une semaine et qu’il me reprenne au prochain passage. Cela m’arrive quelquefois, car une cousine de ma mère habite à Sdloc, au cap Walpurge, tout près d’ici. Il ne s’inquiétera pas.
— Et l’officier zwölle ?
— Encore plus simple : un mot à un petit poulbot qui pêche dans le port, pour lui dire que je suis indisposée et qu’on remettra le souper fin à une autre fois...
— Pas mal ! Mais il y a encore autre chose : il manquera les deux “malades”, et le capitaine les fera rechercher.
— Non, pas du tout. Une fois que vous serez dans la barque, j’irai tirer de la cale deux thrombes couverts de pustules, que j’ai gardés pour la bonne bouche.
— Tu es vraiment très rusée.
— C’est cela où mourir... Augustin. Quand la noirceur sera tombée, allez-vous cacher derrière les espars, à l’arrière, et tenez-vous prêts. Nous devons être à l’eau dans une heure.
— Si vite ?
— Si nous voulons profiter des brefs vents de terre qui ne nous rabattront pas sur les brisants, ce sera le moment ou jamais.




Une terre peu hospitalière


Toute activité avait cessé sur le pont. Même Toupan était rentré se coucher. Nous nous dirigeâmes à pas de loup vers l’arrière et nous accroupîmes à l’abri d’une voile pliée. Je constatai que le canot flottait déjà, le nez tournant autour de la poupe basse de la galéasse comme le veau cherche le pis. Anylanne, couverte d’un caban et sac au dos, nous rejoignit silencieusement. Elle nous montra une grande cage de canipore tressé, de forme oblongue, suspendue contre les haubans. Les parois en étaient tramées si serré qu’on ne pouvait distinguer son contenu.
— Qu’est-ce que c’est ?
— C’est notre... moteur.
— …?
—Vous allez voir.
Elle défit un cordage et un jeu de poulies couina légèrement, laissant descendre la grande et lourde boîte de bambous dans la mer, où elle s’enfonça doucement .
— Mais c’est vivant ?
— C’est Violongre, mon crocosphe favori.
Elle tira une ficelle relevant une trappe sur un côté de la cage. Quelque chose de très gros bougea vivement et en sortit sous l’eau, créant des remous bouillonnants. La corde rouge dont l’extrémité était nouée à l’avant du canot se débobina rapidement. Mais je ne vis pas l’animal en question.
— Venez, suivez-moi !
Anylanne enjamba la rambarde et se laissa glisser le long de la corde, avant de sauter dans le canot. Je la rejoignis, suivi d’ Athiello.
Anylanne défit les noeuds, et d’un coup de rame, nous fûmes largués, filant silencieusement entre les autres bateaux du mouillage.
Au moment de sortir de la baie, les vagues se firent plus fortes. Anylanne passa à l’avant et tira plusieurs coups secs sur le cordage rouge. Aussitôt, celui-ci se tendit, comme le fil d’une canne à pêche auquel un gros poisson s’est ferré. Il y eut une secousse et nous nous sentîmes tirés, comme par une main géante invisible.
— Voila, dit Anylanne en venant se rasseoir à côté de moi, nous n’avons plus besoin de ramer.
— Un miracle ?
—Violongre a senti l’écurie ! Il va nous conduire sans danger vers le passage qu’il faut emprunter pour prendre pied sur cette côte.
— Mais qu’est-ce que c’est que ce Violongre ? je n’ai rien vu tout à l’heure.
— Un gros crocosophe...
— Mais encore ?
Annylanne sembla surprise :
— Tu n’as jamais vu de crocosophe ?
— De ma vie !
¬¬— Moi non plus, dit Athiello, mai j’en ai entendu parler.
— Eh bien c’est un monstre de cuir, deux fois grand comme moi, avec une tête horrible et quatre rangées de dents. Mais çà s’apprivoise facilement et çà ne mange que les bébés, pas les humains adultes.
— Charmant, çà fait penser à nos alligators.
— En fait, çà mange surtout les oiseaux, et les Kriards sont leur principal régal. Ils ont si peur des crocosophes qu’ils se taisent dès qu’ils sentent leur présence. C’est justement cette peur que nous allons exploiter.
— Comment cela ?
— Il est temps que je vous explique quelques petites choses sur Draco. Nous avons le temps, maintenant. Ecoutez...
—Attends, dit Athiello. La tête me démange, je vais pourrir sous cette croûte ! Il faudrait pouvoir se laver...
¬— C’est vrai, ajoutai-je, mais c’est peut-être hasardeux de se mettre à l’eau avec cette bestiole...
—Oh non ! Tant qu’elle tire, elle ne pense à rien d’autre. Le mieux est que vous vous mettiez à l’eau à l’arrière. Je vous aiderai à vous nettoyer. Ensuite, vous vous dessalerez avec l’eau douce du tonnelet. On peut bien prendre trois ou quatre litres pour vous rendre l’apparence de la santé.



Violongre nous entraînait maintenant à grande vitesse dans des eaux noires à la houle régulière. La lune s’était levée et nous projetions nos ombres sur la surface liquide. Merveilleusement propres et bien couverts, nous étions enlacés à l’arrière de la barque. L presque devenu une promenade d’agrément.
Anylanne nous raconta la géographie et l’histoire de Drac-io, “l’île de la colère”. Elle accommodait beaucoup de faits et de légendes, dont je retins plusieurs éléments.
Sur les deux-tiers de son pourtour (hormis, à l’Est, la baie de Mortague, et au Nord-ouest, la falaise de Papiarnick), Draco était ceinturé d’un anneau de sable couvert de buissons ras où vivait une grouillante population de Kriards. Mais, nous dit Anylanne, un étroit passage permettait de loin en loin de rejoindre l’île elle-même.
Il y avait, cependant, un hic : aucun être de la taille d’un homme ne pouvait franchir ces passes sans réveiller une myriade de volatiles, exaspérés du viol du sanctuaire où reposaient leurs oeufs. Un nuage tournoyant s’élevait aussitôt dans les airs, porteur d’une clameur épouvantable, audible à des dizaines de lieues. Les vigiles dracois postés sur des tourelles disposées de loin en loin, mettaient alors en marche un système compliqué de messageries visuelles.
Bientôt prévenus, les garde-côte Zwölles grimpaient à bord de leurs navelles rapides, s’abattaient sur le voyageurs et se saisissaient des biens et des gens. Le bateau coupable était aussitôt démantelé, et son bois servait à alimenter de grands feux sur les collines, au son des tambours, des tandorins et des gongs battus jour et nuit.
“A bon entendeur, salut”, proclamaient ces flammes, visibles du grand large. Quant aux équipages imprudents, après avoir été dépouillés et torturés, ils étaient tués (mis à part quelques otages), et leurs corps jetés aux loups errants dans les combes profondes qui convergeaient de la périphérie de Draco, vers les sommets de la chaîne circulaire des Grandes Montagnes.
Et si, ajouta notre Guide, par quelque inconcevable hasard, certains hardis voyageurs parvenaient à traverser la barrière de sable sans éveiller les Kriards ni ameuter les Zwölles, une série d’épreuves plus dures encore les attendaient, au delà du littoral à l’apparence assez calme. Bientôt, les plages grises et leurs dunes semées d’herbes coupantes leur sembleraient paradisiaques, comparées aux dangers de la plaine marécageuse qui les prolongeait dans les terres.
Là, sur d’interminables distances, vous tentiez de rejoindre les vertes collines qui vous tendaient les bras, à portée de flêche. Mais toujours et encore, vous vous en trouviez séparé par une autre frondaison de canépores-pleureurs, dont les pieds, semblables à ceux de gigantesques poulpes bleus, émergeaient de vases spongieuses, prêtes à vous avaler tout entier en quelques minutes.
Les lagons d’eau croupie, gargouillants d’ébullitions fétides, n’étaient guère plus sûrs, car, sous les lentilles d’eau qui les couvraient pudiquement, se cachaient des petits serpents-suceurs capables de saigner à blanc des chevaux ou des hommes. Mieux valait-il encore se frayer un chemin sur les vasières, en chaussant de grossiers patins que l’on rabattait sur les roseaux, les transformant en une précaire protection contre l’enfoncement. Tout occupé à poser et relever les pieds, on n’échappait pas aux moustiques énormes et silencieux, dont la cible préférée était la nuque, et seul un heureux hasard permettait d’éviter de rencontrer le crocosophe-des-boues, tapi entre les racines aériennes d’un canépore. On augmentait toutefois quelque peu ses chances de survie en faisant courir ou voler devant soi un petit animal, chien ou volaille, qui attirerait le monstre. Soudain, une sorte de boulet jaillirait d’un trou, un éclatement sanglant marquerait l’emplacement de l’animal sacrifié, et l’on n’en verrait rien de plus, sinon une trace rougeâtre sillonnant la surface noire, sirupeuse, et déjà immobile.
Les yeux boursouflés par l’air pestilentiel, rapidement secoué de fièvres, le survivant éventuel parvenait enfin au pied des collines du Pourtour. S’il en avait encore la force, il tentait un rétablissement sur le talus surplombant le marais, et trouvait enfin un abri sous les sapins noirs. Encore fallait-il qu’il disposât d’une couverture restée sêche, car un froid glacial plongeant des hauteurs comme d’une bouche d’enfer, le saisissait aussitôt, remplaçant sans transition la moiteur des paluds.
Faire un feu était certes possible, concéda Anylanne, car les branchages morts étaient abondamment distribués alentour. Mais c’était augmenter le risque d’attirer sur soi l’oeil acéré de crocasters-nains qui servaient d’espions aux Maîtres des Monts, les chevaliers dracois habitant les sommets des collines dans de grandes demeures de pierre, appelées champadoues.
¬¬— Attends, Anylanne, je voudrais que tu m’éclaires sur un point : tantôt tu parle de Dracois, tantôt de Zwölles ... Ne sont-ce pas les mêmes gens ?
— Pas du tout, Augustin. Les Dracois sont les autochtones. Ils habitent l’île depuis toujours ou presque. Les Zwölles sont arrivés depuis deux cent ans peut-être. Et encore ce n’est pas si simple, car les Zwölles qu’on appelle Gris, se sont d’abord installés. Ils l’ont fait assez pacifiquement, en rachetant des terres et en construisant des châteaux.
— Ces “chimpa... boues” ?
— Non, tu n’as rien compris. Les champadoues sont les maisons des anciens nobles dracois. Les châteaux zwölles sont des tours vertigineuses, construites sur les sommets des monts de l’Intérieur, pas des collines extérieures. Mais souvent les Zwölles gris les plus entreprenants ont racheté des champadoues, ou ont épousé des femmes dracoises, car les meilleures terres sont souvent disposées à l’abri de ces maisons de guet. Il y a trente ou quarante ans, je ne sais pas — je n’étais pas née ¬— sont arrivés les Zwölles noirs. Ceux-là étaient des brutaux. Ils n’y sont pas allés par quatre chemins. Après avoir demandé asile à leurs “frères” Gris, ils se sont emparés des principaux châteaux des montagnes du centre. Ils ont simplement égorgé les occupants, ou bien ils en ont fait, de force, leurs lieutenants.
En général les Gris travaillent sous les ordres des Noirs qui forment maintenant l’aristocratie de Draco. Certains Gris collaborent avec eux de bon coeur, d’autres gardent du ressentiment. Certains enfin, sont continuellement en révolte, et essaient de comploter en obtenant l’aide des Dracois. Entreprise difficile, car ces derniers se préoccupent peu d’être exploités par les Gris ou par les Noirs !
— Anylanne, dis-moi une chose.
— Oui ?
— L’officier qui est monté dans le bateau... C’était un Gris ?
— Oui. C’est le commandant Marblès.
¬— J’ai noté qu’il avait un brassard noir...
—Finement observé ! Cela veut dire qu’il travaille comme collaborateur volontaire des Noirs. Ceux-là peuvent monter très haut dans la hiérarchie. Les Noirs en ont le plus grand besoin, car ils ne sont quelques centaines, contre deux mille Gris... et quatre-vingt mille Dracois de souche. Marblès, par exemple, fait partie du conseil restreint des Noirs, auprès du Prince Mortone Trug. Je crois que son Excellence le charge de missions plutôt...
— Qu’est-ce que c’est que cette tache claire, là bas dans la pente ? coupa Athiello.
— Et bien, justement, c’est une Champadoue dracoise. On la verrait mieux de jour. Elles ressemblent un peu à de grands bateaux posés à terre, avec des murs très bien bâtis et des dizaines de terrasses cultivées. Au milieu, cachée dans un jardin d’arbres à vent, les habitations elles-mêmes sont de beaux pavillons chaulés, de plan cruciforme, avec de petites ardoises. C’est autre chose que nos grossiers hameaux de toile, sur Lario !
¬
— Les champadoues servent depuis toujours de postes de vigie, continua Anylanne Gron. On dit qu’on trouve dans leurs fondations des restes d’anciennes tours datant d’avant que les Dracois ne deviennent le peuple de l’île, il y a plus de mille ans. Selon la légende, les tours furent érigées en quelques mois par une vague d’envahisseurs disparus. Leur ciment imputrescible provient des ossements pilés de préhistoriques habitants, membres d’une race non humaine, réduits en esclavage puis exécutés en masse, une fois les pierres arrachées à la mine et montées à pied d’oeuvre.
Aujourd’hui, il en reste des caves sêches. On y entrepose les récoltes de grains et les tonneaux d’huile, qui permettraient aux occupants de soutenir un siège.

Les Zwölles gris ont, quant à eux, construit des forteresses montagnardes imprenables. Ils les ont revêtues d’un crépi sanguinolent de basalte et de fer qu’aucun boulet ne peut percer, et que la sape ne peut ni effondrer ni exploser. installés dans ces lieux froids et inhospitaliers, les Ducs Gris contrôlent une élite de chevaliers dracois ou Gris de plus petit rang triés sur le volet, qui vivent dans les champadoues de la côte, et qu’on nomme pour cette raison les Chims. Ces derniers doivent tenir leurs Ducs informés de tout mouvement suspect en provenance de l’extérieur, aussi bien des collines ou des marais, que de l’anneau de sable. Certains Chims sont passés directement au service des Zwölles noirs, et il existe désormais une sourde rivalité entre eux et les fidèles des Ducs Gris. Vous pensez bien que les Noirs mettent tous leurs soins à l’entretenir.
Pour la surveillance, les Chims utilisent des crocasters-nains...
— Des crocasters-nains ? m’étonnai-je.
— Oui, çà n’a rien à voir avec les grands vautours que sont, je crois, les vrais crocasters. Ce sont d’horribles petits monstres verts de gris, tout repliés sur leur corps aux tendons d’acier, dit Anylanne en mimant la chose. Ils sont là, en essaim silencieux posé sur un échaffaudage de bois autour de chaque tour de champadoue. Ils forment une couronne hérissée, hideuse et vivante, et ils ne s’intéressent qu’à ce qui bouge dans les collines. Ils sont sensibles à l’aura de chaleur des êtres qui se meuvent dans l’épaisse brume flottant sur les sapins.
Ils réagissent aussi à l’agitation des oiseaux-Kriards de l’anneau, qui’ls voient de loin. Quand beaucoup de crocasters-nains s’envolent, le filet sur lequel ils s’accrochent se soulève et actionne un câble relié aux antichambres de gens armés (des Dracois encadrés par des lieutenants Chims). L’un de ceux-ci grimpe vérifier l’alerte et en déterminer la cause à l’aide de puissantes jumelles taillées dans le cristal.

En entendant ces détails, je levai les bras au ciel de désespoir :
— Mais, Anylanne, comment va-t-on y arriver ? ce que tu me décris là est l’impossible même !
— Et je ne vous ai pas tout dit !
— Alors, retournons plutôt à Mortague et essayons de négocier un passage avec des Dracois, suggéra Athiello.
— Pas question, rétorqua vivement Annylanne. Pour deux raisons. Un : je ne veux pas compromettre mon père dans nos histoires; Deux : les Dracois sont moins que fiables, et même le plus antizwölle peut nous trahir pour se faire un peu d’argent et financer sa propre bande de clandestins.
— Bon, fis-je résigné, mais tu as probablement des solutions à tous les problèmes.
— J’en ai peut-être quelques-unes, que j’ai patiemment collectées dans de nombreux récits. Par exemple, celle-ci : il existe sur les berges de l’île, une paisible sous-espèce de chevirelles, appelées capridons puants. Leur odeur insoutenable est d’une grande utilité pour tenir à l’écart les loups et les loupiards (un lézard bipède et carnivore) qui hantent les collines du Pourtour.
— Ceci ne nous avance guère quant aux dangers des marais fétides.
— Si, car, en dépeçant trois de ces bêtes, nous pouvons utiliser leurs grosses vessies. Elles flotteront sur les lagons et nous les traverserons assez vite pour échapper aux suceurs et aux crocosophes.
—Crois-tu ?
—Je crois certains témoignages de marins avertis.
¬—Ah bon, dit Athiello, visiblement mal à l’aise.
—De plus, l’odeur des capridons repousse aussi les moustiques et autres insectes des marais. Enfin, les peaux sont également très chaudes et peuvent nous permettre de grimper les collines sans mourir de froid à coup sûr.
— Une merveille. Mais tu n’as sans doute pas pensé à une chose, susurra Athiello.
—Ah non ? fit Anylanne en croisant fièrement les bras, Et quoi donc, Damoisielle ?
—Pourrons-nous supporter nous-même l’odeur du capridon puant ?
— il y a une solution à cela ! répondit triomphalement la fille du trafiquant de Lario. Les herbes coupantes des dunes ont une vertu positive : elles collent entre elles et peuvent constituer des pince-nez très efficaces.
—A moins qu’elles ne nous coupent cet appendice auquel je tiens, ce qui serait un moyen radical de ne plus sentir la puanteur des chevirelles, dit Athiello, secouant la tête.
—Mais, non, ce qu’elle est sotte ! Avant de fabriquer un pince-nez, on enlève le bord de l’herbe, voila tout. J’ai souvent vu des mousses en fabriquer, pour les vendre aux pêcheurs de glossules.
— Bien, je m’incline devant les savoirs indigènes, fis-je mi-riant mi-soupirant. Mais tu n’as pas trouvé de solution pour les crocasters-nains qui repèrent la chaleur animale.
— Mm, j’avoue que non, admit la jeune intrépide, en faisant la moue. Mais nous trouverons.
— Oui, et pas plus tard que maintenant : j’ai une idée ! s’exclama Athiello, semblant s’éveiller avec la lune gibeuse.
— Dis-toujours, dit Anylanne, dubitative.
— C’est simple. Nous nous couvrons des peaux, et nous circulons à quatre pattes au milieu d’un troupeau de cabritons.
— Capridons, corrigea Anylanne.
— Si tu veux. Mon idée n’est pas mauvaise, hein ?
— Je le reconnais, mais elle a un défaut : je ne suis pas sûre que ces animaux acceptent de nous guider en haut des collines, ni même de nous tolérer parmi eux. Ils ne sont pas si stupides qu’ils ne puissent distinguer un homme vêtu d’une peau de congénère... d’un congénère vivant.
— A moins qu’ils nous entourent parce que nous portons avec nous quelque chose qu’ils ont envie de manger.
— Ce n’est pas idiot, admit Anylanne, après mûre réflexion. Je sais que les capridons adorent le muscador qu’on ne trouve qu’au milieu des marais. Si on le leur apporte sur un plateau, il se peut qu’ils nous suivent jusqu’au bout du monde.
— Une dernière chose, dis-je. Tu ne nous as rien dit de ce que nous ferons en haut des collines...
— Et bien nous essayerons de passer, voila tout. Après, nous verrons...
— C’est cela, nous verrons.
Et pour calmer l’angoisse, j’allumai une bonne pipe de choulcave verte, qui circula entre nous, comme un calumet.



° °

°


Sur notre gauche, la langue de sable couverte d’arbustes-nains s’allongeait, tournant intermi-nablement vers la gauche. Assis presqu’au niveau de l’eau, nous ne voyions rien de l’île qui la surplombait, mais de temps en temps, porté par une bouffée de vent, le battement sourd et régulier des gongs, nous rappelait que la côte était surveillée. Au moins étions-nous protégés de la vue perçante des crocasters-nains, montant la garde sur les toits des champadoues.
Autre motif de satisfaction : notre crocosophe faisait taire la gent ailée, surabondante sur les branchages du banc. Ils nous regardaient passer, à quelques mètres d’eux, figés comme des leurres, l’oeil rond et fixe au dessus d’un bec entr-ouvert, osant à peine exhaler un faible couinement, vite tu. De temps en temps, notre bateau filait de l’avant, tiré par le monstre mis en appétit par les Kriards, et qui décidait subitement de se sustenter d’un nid entier de ces malheureux volatiles. Son forfait accompli d’un claquement incroyablement bref de mâchoires, Violongre reprenait son rythme paresseux, laissant le reste du clan endeuillé mais n’osant à peine plus que pépier timidement, bruit que des proches voisins faisaient aussitôt taire, à grands coups d’ailes intimidants.
— C’est ici, chuchota Anylanne, baissez-vous...
La barque amorça un virage entre deux mottes moussues, et nous découvrîmes un large chenal perpendiculaire à l’île, dont la grève surmontée de brouillard se laissait apercevoir, droit devant.
Violongre entraîna notre embarcation au milieu de carcasses de bois évoquant les cages thoraciques de monstres énormes. Anylanne nous apprit que c’étaient les restes de bateaux dracois coulés en défendant la patrie contre les zwölles gris quelques siècles auparavant. Nous empruntions la “passe de la Coulerie”, nommée ainsi en mémoire de ce désastre maritime, pourtant oublié de la plupart des habitants, dont les ancêtres étaient eux-mêmes passés au service de l’ennemi.
Anylanne nous montra dans le lointain les buttes noirâtres des castelets d’Enfer, plateformes où l’on brûlait — avec leurs passagers — les vaisseaux de tout navigateur armé approchant des côtes. C’était de l’un d’eux que provenait l’écho irrégulier des tambours. Des volutes de fumée noire s’en échappaient, se mêlant à la brume sulfureuse.
On parvint enfin à la côte. Le crocosphe vint se tapir parmi les roseaux, son mufle à clapets émergeant des petites vaguelettes moroses qui venaient s’y éteindre. Notre coque de noix continua sur sa lancée et s’échoua dans le sable mou. Bardés de sacs, nous mîmes pied à terre et j’aidais Anylanne à tirer l’esquif sur la berge et à le dissimuler sous des branchages entre deux dunes.
— On ne sait jamais, nous pourrions en avoir encore besoin...
— Et Violongre ?
— Il est très bien là. Je pense qu’il ne s’éloignera guère. Ce sont des animaux sédentaires. Certains restent des mois sans bouger, une fois repus, et Violongre semble avoir fait le plein de Kriards pendant le voyage. Mettons-nous à l’abri dans les dunes, et tâchons de trouver un bon poste d’affût pour dénicher des cabridons.

Nous découvrîmes bientôt une éminence couronnée de joncs, au delà de laquelle se creusait une cuvette de sable fin. Nous nous y installâmes.
Tandis que j’inspectais les environs avec la lunette marine d’Anylanne, celle-ci, aidée d’Athiello, confectionna un repas de pain et de fromage, arrosé de glône larionaise, plus âcre que celles des autres îles. Le vent léger et la douceur de la température se conjuguèrent pour nous inciter à la somnolence. Allongés au coude à coude, nous nous passions la lunette, et je me surpris, voyant Anylanne les cheveux bouclés au vent, à la trouver belle.

— Là ! fit Athiello, un troupeau...
— Où cela ?
— Sur la droite, les choses noires et rousses, dans la broussaille, tu vois ?
— Oui.
— Crois-tu qu’on pourrait en tuer deux ou trois facilement ?
— Je ne sais pas, dit Anylanne, je n’en ai encore jamais chassé.
— On peut essayer quelque chose, dis-je. Je vais choisir des isolés qui ne sont pas sous le vent des autres...
J’avais eu le temps à bord de la Belle Hanse, de me fabriquer quelques flèches aux pointes cruciformes, faites de deux lames coupantes emboîtées l’une dans l’autre. Cette technique peut permettre de sectionner des artères, et d’abattre un gros gibier en quelques secondes.

Dans le cas présent, l’affaire était délicate : il faudrait atteindre les animaux à la gorge, et empêcher tout cri audible par leurs congénères.
Je rampai hors de la cuvette, mon épiarque armée sur le dos. Devenu couleuvre, je progressai entre les touffes d’ajoncs bruissants et je tombai sur un gros mâle presque debout contre un arbuste dont il dévorait goulûment les feuilles argentées.
Le tir réussit au delà de tout espoir. La jugulaire tranchée nette, l’animal s’assit, ses yeux d’or étonnés. Il se coucha sans un bruit. Du sang fusait de sa gueule aux dents noires, sans qu’aucun autre membre du troupeau ne s’arrêtât de vaquer à son repas. Je me coulai à côté de ma victime et, levai prudemment le nez au dessus de la motte de sable. Bientôt, je repérai quatre cabridons mangeant en coeur au même taillis, dont deux chevreaux.
Je supposai que c’était la vue d’un animal blessé qui entraînerait la fuite de la troupe. Il fallait que je réussisse à tuer net la bête la plus intéressante : une chevirelle gravide, de couleur jaunâtre. Au moment où je concluais ce raisonnement, l’atroce puanteur du bouc mort à mes pieds pénétra mes narines et me fit presque hoqueter. Je retins ma respiration, et sans plus réfléchir, je visai l’encolure de ma cible. La flèche se planta juqu’à l’empennage et ressortit au milieu du poitrail. La bête fit un écart en poussant un bêlement rauque, et elle détala avec ses compagnes, accompagnée de son petit, affolé. Je la poursuivis, en désespoir de cause, et je buttai aussitôt sur elle, tombée la tête la première dans une flaque entre deux racines, agitée de convulsions. Le chevreau, à deux pas de sa mère, bélait à fendre l’âme. Je me durcis pour accomplir l’indispensable, à la façon des saigneurs de Provence : une large entaille sous la mâchoire. Détournant le nez pour éviter les effluves puissantes, je ramenai mes proies vers notre bivouac, où Anylanne, qui ne perdait pas de temps, avait déjà tiré le cadavre du bouc.
— Belle geasse , Zigdour fit-elle, le nez pris dans la petite pince qu’elle avait fabriquée. Vite... débeçons-les.

Nous travaillâmes rapidement, et bientôt nous disposâmes de larges peaux à la paroi solide et souple.
Anylanne nous montra comment utiliser certains tendons, et, à l’aide des alènes qu’elle confectionna dans de petits os, nous cousûmes les peaux autour des vessies, au préalable gonflées comme de gros ballons, et solidement nouées.
— Çà devrait faire des bouées acceptables... dit-elle.
Elle entreprit ensuite de découper de longues lanières dans la peau restée attachée aux pattes : elles nous serviraient à nouer les baudruches sous le torse, pendant que nous nagerions aussi vite que possible dans l’eau gluante du marais.
— On ne fait rien de la viande ? demanda Athiello.
— La cuire attirerait l’attention. Mais on va garder quelques filets crus, ils peuvent servir.
Dépéchons-nous, ajouta Anylanne, voyant le soleil sombrer doucement dans la brume. Il faut passer la Zone Infecte avant la nuit, sans quoi nous ne verrons plus les collines et nous nous perdrons...
Nous récupérâmes nos sacs. Baudruches à la main, le nez toujours pincé, nous courûmes à perdre haleine vers la déclivité qui menait aux marécages. Le brouillard nous enveloppa comme une main tiède, et des myriades d’insectes convergèrent aussitôt vers nous, pour s’arrêter à distance respectueuse, comme s’ils s’étaient heurtés au mur transparent de l’odeur des peaux.
— Drès évigace, remarquai-je.
— Oui, mais il faut tout de même que je respire, dit Athiello haletante, en retirant son pince-nez.
— Pouacre, fit-elle aussitôt, quelle horreur !
Mais elle ne remit pas l’instrument de torture, et je l’imitais, en espérant — en vain — que la lourde senteur du marais compenserait l’âcre puanteur des fourrures .

Bientôt nous nous trouvâmes sur un bord d’herbes grasses, et il nous fallut nous mettre à l’eau. Avant de descendre dans le marais, nous sanglâmes les vessies, ainsi que des flotteurs d’algues qu’il fallait s’attacher aux chevilles. Puis, sans plus attendre, Anylanne se jeta en avant, ramant vigoureusement des bras, sans guère remuer les jambes. Très vite, je sentis que le dispositif, en apparence malaisé, était assez capable de nous transporter rapidement à la surface, à condition de bien écarter les mains, et de ne pas trop les ramener contre soi, car alors nous piquions du menton dans la liqueur turbide.
Athiello filait à plus vive allure que moi (elle devait plus tard m’avouer qu’elle s’était entraînée dans une crique de Thyrse, avec un flotteur dont lui avait fait don un matelot canémien). Zigzaguant entre les doigts géants des canipores, nous tentions de rester au milieu des chenaux les plus importants, en évitant soigneusement les mares stagnantes ou les souches suspectes. La traversée du lieu redouté se fit sans encombres, excepté le moment difficile où, sur une large plaque de vase, je dus me changer en grenouille et produire une dizaine de bonds inélégants, en retombant à chaque fois sur le ventre au risque de faire éclater la vessie de cabridon. Athiello avait évité l’obstacle, et trouvait le courage de se moquer de moi, quand le bruit d’une masse considérable souleva l’eau derrière nous, ce qui eut la vertu de nous donner des ailes. Après un dernier lacet, nous parvînmes au talus marquant la frontière entre ce monde d’eau, et la forêt sombre qui grimpait vers les plateaux centraux de l’île.
Anylanne trouva une racine qui pendait jusqu’à la surface du marais, et nous nous hissâmes sur le replat, soufflant comme des phoques.

La jeune larionnaise se débarrassa sans pudeur de ses vêtements trempés et souillés, malgré le vent glacé qui nous frôlait, comme pour reconnaître des intrus. Son beau corps svelte aimanta un instant mon regard, et elle me gratifia d’un sourire furtif, redressant le buste, avant de le dérober à ma vue en enfilant un chandail épais descendant jusqu’aux genoux. Elle passa ensuite un solide pentalon de toile et chaussa des bottines de cuir fourrées aux semelles de latex durci.
— Changez vous vite, mes amis, il va faire très froid...
Nous nous exécutâmes, tandis qu’Anylanne prenait son poignard au manche d’os pour trancher les liens qui retenaient les vessies dans les peaux. Puis elle plaça la dépouille du cabridon jaune sur ses épaules et l’arrangea comme une cape épinglée au col.
J’ironisai :
— Tu a s pris la peau de la femelle. Crois-tu que les cabridons s’y tromperont ?
— Qui sait, répondit-elle le plus sérieusement du monde. Il vaut mieux mettre les chances de notre côté. Si les cabridons trouvent qu’une de leurs femelles a une odeur de mâle, ou réciproquement, çà pourrait leur donner des idées.
— Quelles idées ?, m’interrogeai-je naïvement.
— Et moi, je mets la peau du bébé-cabridon, c’est çà ? fit Athiello, avec un petit rire.

Un moment après, nous grimpions en silence parmi les fûts majestueux des sapins bleus. La brume montait avec nous, et semblait ne pas vouloir cesser, malgré la température qui approchait de zéro. Peut-être était-ce à elle que nous devions de ne pas encore être gelés sur pied.
Anylanne prit tant d’avance qu’elle disparut à un lacet du chemin. Soudain, je l’entendis hurler et des craquements de branches brisées retentirent en amont sur ma droite. Nous-nous mîmes à courir pour la rejoindre, quand elle apparut, dévalant la pente, jambes à son cou. Elle passa devant nous en criant :
— Un loupiard, mouribulle ! Faites quelque chose... IL ME COLLE AU TRAIN.
Je me mis aussitôt en position de tir, à l’affût derrière un gros tronc.
Anylanne regrettait amèrement d’avoir joué les appâts. Fort heureusement, elle courait bien plus vite que le loupiard bondissant. J’eus tout le loisir d’abattre l’animal d’un seul trait d’épiarque quand il passa sous mon nez, sorte de gnome à la gueule de lézard baveux, et aux longues pattes à trois doigts. Il poussa un couinement et se mit tournoyer, la flêche fichée dans l’oeil gauche jusqu’au penne, avant de s’écraser contre un arbre en contrebas.
— Bravo ! s’écria Athiello, à la fête. Tu l’as eu !
— C’est bien cela qui est étonnant...
Je n’en revenais pas moi-même. Je bénissais l’entraînement intensif que j’avais subi avec Phial pendant la traversée de La Majeure et au cours des épreuves de la course minusale.
Pas trop fière, Anylanne, déjà redescendue sur la berge, revint à nos côtés étudier la bête.
— Curieux, remarqua-t-elle, essouflée, on dirait vraiment un croisement de reptile et de singe...
—Tu n’en avais donc jamais vu ?
—Si fait, mais dépecé, et mis en casier de salaison. cela ne donne pas la même impression.
— Brr, je n’aurais pas voulu passer entre ses dents, dit Athiello, Tu as vu cette mâchoire ?
Très fier, je la pris sous mon aile protectrice, où elle se blottit, soudain petite fille.

Nous reprîmes notre ascension sans rencontrer de troupeau de cabridons, mais sans entendre non plus le hullulement caractéristique d’une meute de loups en chasse, ni le bizarre coassement miaulé du loupiard en rut. La brume épaisse nous protégeait toujours de la vue perçante des fameux crocasters-nains, et nous atteignîmes le rebord du plateau couronnant la colline avant que la nuée ne commence à se déchirer, laissant voir un ciel au bleu profond, s’assombrissant par degrés vers le zénith. Le jour allait se lever dans une ou deux heures.
La limite des sapins coïncidait avec celle du brouillard et les crocasters percevant les présences aussi bien de jour que de nuit, les vrais ennuis allaient commencer.
Sous l’abri précaire des derniers arbres, nous nous accordâmes une longue halte, recroquevillés sous nos peaux, en appréciant la chaleur. Chacun veilla à tour de rôle, et nous bénéficiâmes au moins d’un semi-sommeil de quelques heures, à cheval sur la nuit et sur le matin. Le soleil n’avait pas encore dépassé les grandes Montagnes, quand nous décidâmes de lever le camp.



— Je crois, dit Anylanne, que nous pourrions longer la limite du bois sur la droite, jusqu’à ce que nous rencontrions la chaîne qui s’élève jusqu’à l’aplomb de la grotte de Chamilah.
— Je pensais qu’il fallait d’abord dépasser les collines, entre les forts des chevaliers zwölles ?
— C’est la route la plus rapide, mais c’est bien trop risqué. Dès que nous aurons mis un pied hors du bois, les crocasters nous repèreront. Tandis que si nous n’entrons en terrain découvert que dans les rochers , par le chemin qu’on appelle “Combe de l’Enfant Sauvage”, nous avons une chance de dissimuler notre chaleur dans celle de gros blocs de basalte.
— Combien de temps crois-tu que cela peut prendre avant d’arriver au dessus de la grotte ?
— Oh, en marchant vite, on pourrait y être en milieu de journée.
— Allons-y, fit Athiello, frissonnante, j’ai hâte qu’on arrive vraiment QUELQUE PART.

Le passage le plus pénible de la marche fut un bois touffu, à une trentaine de kilomètres à l’est. Cette forêt ancienne était peuplée de cornouilliers aux épines acérées. Elle résistait à toute visite, et pour se protéger des capridons, menaçait à chaque pas de poignarder ou d’empaler le visiteur. Epuisés, les vêtements en charpie, nous émergeâmes de la combe sur un plan d’arbres nains, surchauffé par le soleil de midi.

Nous hésitions à nous engager dans cette aire découverte avant les grandes dents de “l’enfant sauvage”, mais je persuadai Anylanne de tenter ce coup d’audace.
— Si les crocasters sont sensibles à la chaleur et non au froid, je ne vois pas comment ils nous percevraient au milieu de cette fournaise.
— Peut-être justement : comme des taches froides !
— Si on ne tente pas la chose, on ne le saura jamais, rétorquai-je, un peu vexé.
— Chiche et Chuche, chanta Anylanne, d’une belle voix de contre-alto.
S’en vont à la ruche,
Miel et miche,
et nous serons riches !

Athiello entonna un deuxième couplet sur un ton plus flûté :

Mutebiche et Fendlabûche
iront à la friche
Chiche et Chuche
ne seront pas riches...

Je les regardais, médusé, tandis que l’écho de leur duo fantasque s’échappait vers les torsades rocheuses.
—Je pensais qu’il fallait être prudents !
Anylanne sourit et haussa les épaules.
—Les crocasters-nains n’ont pas d’oreille... Bon, allons-y !

Elle s’engagea bravement parmi les bonzaïs tortueux aux feuilles métallisées, et nous la suivîmes sans barguiner. La chance nous sourit encore, et nous parvînmes à l’abri de la grande dent de craie qui marquait l’entrée du sentier de la chaîne côtière.

Le bonheur des circonstances rencontrées jusque là n’anticipait en rien sur la suite, et nous fîmes le guet à chaque pierre dépassée, trop conscients qu’un seul oiseau méfiant, volant en avant-garde, pouvait attirer sur nous la catastrophe finale.
Le paysage devenait grandiose et angoissant. Le sentier n’était plus qu’une fissure courant par le travers d’une gigantesque plan vertical, presque lisse, au milieu duquel nous étions suspendus, très loin au dessus de flots sombres. La muraille vertigineuse prenait autour de nous la couleur de l’argent.
Devant nous apparut bientôt un édifice de pierres maçonnées, en forme de croix. Il dominait une baie enserrée entre de gigantesques parois noires, ondulées à la façon de tuyaux d’orgues titanesques.
— C’est là, Athiello, Augustin : c’est Papiarnick !
— Là, tu veux dire, au dessous de nous ?
— Exactement à l’aplomb de ce keroran. Tu peux même voir les restes des cordages qui ont été noués autour de son pied par de visiteurs de Chamilah, ou par des Dracois fous, complotant pour l’agresser !
— Que faisons-nous maintenant ? Je ne vois aucune corde utilisable.
— Ce n’est pas un problème, dit Anylanne, un mince sourire sur son visage tendu par la fatigue. Vous souvenez-vous de ce que je vous ai raconté à propos des messages tissés ?
Elle fouilla dans la poche interne de son chandail pour y prendre un rouleau de soie fermé d’une épingle. Elle prit ensuite une bobine de corde fine, cachée dans l’un de ses sacs à merveilles, et noua le rouleau à une extrémité. Puis elle s’avança sur le surplomb et dévida la bobine. Le petit objet descendit, transformé par le vent en papillon.
— Tu crois qu’elle va le voir ?
— Pas directement, mais les lancettes ou les sarmoiselles vont être intrigués par cette chose qui volette, et elle sera prévenue.
— Et alors ?
— Si elle lit le message que je lui retourne ainsi, elle peut — mais ce n’est pas sûr — attacher un câble solide à la corde. Nous le remonterons jusqu’ici. Après l’avoir noué autour du keroran, nous n’aurons plus qu’à nous laisser glisser jusque chez Chamilah.
— Facile à dire, déglutis-je en osant un coup d’oeil deux cent mètres plus bas.
L’attente incertaine dura un bon quart d’heures, puis Anylanne sentit que la corde dansait entre ses doigts. Un peu plus tard, elle se fit beaucoup plus lourde, et il y eut trois coups, cette fois bien distincts.
— C’est elle. Je crois qu’elle a accroché le câble.
La fille du gardien de phare se hâta de remonter la ficelle et le bout d’un gros cordage tressé apparut. Nous-nous arrangeâmes pour fabriquer un solide noeud coulant autour de la borne, puis nous nous invitâmes réciproquement à emprunter l’effrayant ascenseur.
Pour une fois, je fus le plus courageux, peut-être en souvenir des prodiges que j’étais censé exécuter à l’école, aux cordes de gymnastique. Mes gants de phomard m’aidaient aussi à croire que je n’arriverais pas en bas les mains en feu.
La descente dans le gouffre était terrifiante, même en essayant d’en voir le moins possible. Derrière moi : l’immensité des flots gris; dessous : les geysers furieux des vagues grimpant à des dizaines de mètres, pour retomber dans un fracas permanent. En face : les parois sombres de roche humide, grouillantes de nids de sarmoiselles de mer, d’hironcielles, de cathoucos et de houglars, filaient interminablement vers un sol lointain, encombré d’éboulis. A gauche : la béance obscène d’une arcade aux entrailles obscures, et dont la base était occupée largement par un chenal bouillonnant d’écume.
Le plus angoissant était encore de ne pas savoiroù aboutissait le câble qui se balançait au gré du vent, comme la chaîne d’un pendule en folie.
Finalement, le feu me prit, non pas aux mains, bien protégées, mais aux pieds, car le bord intérieur de mes chaussures partait en lambeaux.
Je pris le parti de descendre lentement, au risque de recevoir Athiello sur la tête. C’est ce qui arriva quand elle n’eut plus assez de force pour ralentir sa glissade. Nous tombâmes tous les deux... sur une étroite plage de gros galets, située moins de trois mètres au dessous de la fin du cordage. Un peu contusionnés, nous nous relevâmes. Anylanne nous suivait et sauta à son tour, se recevant souplement sur la pointe des pieds.
J’avisai le filin qui retenait le bout inférieur du câble, et provenait de l’arcade creusée dans la falaise. Nous suivîmes cette direction, chancelant sur des dalles lavées par un ressac mousseux, et nous pénétrâmes sous une voûte majestueuse, le long du chenal qui s’amenuisait à mesure qu’il s’enfonçait dans la pénombre.




° °

°



III.

Chamilah


La grotte se prolongeait au delà d’un pilier massif, mais une construction humaine barrait le chemin. C'était un mur de gros éboulis vaguement architecturés, traversés de portants naturels, de morceaux de stalagmites et hérissés de troncs morts. Une petite porte de métal était pratiquée dans cette masse, dont on avait maçonné le pourtour.
Une voix aiguë s’éleva, se réfractant aussitôt en échos multipliés. Elle se répéta sur tous les tons, jusqu’à ce que nous comprenions le sens des propos se chevauchant :
— Etrangers... Etrangers, que voulez-vous... que voulez-vous, qui êtes-vous... qui êtes vous ?
Anylanne laissa s’éteindre l’écho et cria aussi distinctement que possible : je suis la fille de Nysan Gron...
— La crapule ! La crapule ! répondit l’écho, indigné.
Puis plus tard :
—Que veux-tu, Anylanne, Anylanne ?
Notre camarade se retourna vers nous, triomphante :
— Vous voyez, elle sait tout !
Puis, de nouveau, les mains en portevoix :
— Je viens vous voir avec des amis... Des amis... Nous devons nous cacher de Zwölles !...Zwölles...
— Balivernes, livernes, vernes... Et vernicules ! dit la voix perçante. Puis elle se tut. Désormais seuls les oiseaux tournoyant au dessus de nos têtes près de leurs nids collés au plafond et le martèlement amplifié de la mer, se faisaient entendre.
Nous commencions à désespérer, quand il y eut un grincement sonore. La porte s’ouvrit, et une silhouette frèle et pâle apparut, tout à fait disproportionnée à l’amplitude des clameurs.
— C’est vous, Chamilah ? s’étonna Anylanne.
— Mais oui, ma fille, répondit simplement la vieille dame aux cheveux blancs coupés courts. C’est moi. Et quel est ce beau couple que tu nous amènes ? Etes-vous fiancés au moins ? ajouta-t-elle en plissant son nez en lame de couteau suisse. Pantois, nous ne savions pas très bien que dire.
La petite personne vêtue d’une jupe écossaise et d’un corsage de lin au col de dentelle passa devant nous, se retournant à peine.
— Allons, Anylanne, aide-moi à décrocher le linge. Tes amis iront ramasser du bois mort, et nous rentrerons au chaud. Une soupe au potyglon marin, çà vous dit, mes enfants ?
— Euh, oui, dit Anylanne qui détestait le potyglon.
— Oh, oui, applaudit Athiello, çà me rappelera mon enfance. Ma Mère nous en faisait...
Elle se tut, une nostalgie indéfinissable dans la voix.
— Hm, Madame Chamilah ? demandai-je, où pouvons-nous ramasser du bois ?
— Oh, partout sur le grêve , mon jeune ami. Je vous conseille celui que la mer a porté le plus loin sous la grotte, il est plus sec. Mais entrez-donc, ajouta-t-elle en désignant la porte de bronze ouverte derrière elle.



En pénétrant dans le petit royaume, nous nous attendions à la pénombre. Mais il était baigné d’une lumière bleutée, diffusée dans toutes les directions à partir d’un lagon intérieur communiquant avec la mer par un autre orifice, noyé, celui-là. L’eau pure s’accordait avec la blancheur inattendue des parois intérieures pour recréer une image du jour extérieur.
A quelques mètres de la berge, à côté d’un jardinet retenu par des murets de joncs tressés, un gros stalagmite avait été transformé en habitation. Creusé de portes et de fenêtres aux portants finement sculptés, et aux vitres incrustées de verres colorés, il semblait la demeure de quelque lutin de légende.
Un stalactite gouttait dans un un réservoir en bois doté d’un entonnoir de terre cuite. L’eau potable s’y accumulait au goutte à goutte, sans doute nuit et jour. Des canaux de planches distribuaient ensuite le précieux liquide entre la maison et le jardin. Des filets de pêche suspendus à des arceaux attendaient le racommodage. Un peu plus loin, des milliers de bribes de tissu verdâtre flottaient dans le vent léger, accrochés à des fils invisibles. L’installation de Mme Chamilah semblait vouée à l’activité la plus paisible... et à la communication.
Je cheminai le long du lac lumineux, fasciné. Plus loin sur la berge, des souches torturées de canipores étaient échouées, après des années en mer.
—Va t’asseoir, Athiello, je ramasserai le bois tout seul, tu es épuisée.
— C’est vrai. Mais j’aimerais que tu viennes à mes côtés.
— J’ai peur qu’en me reposant maintenant, je n’aie plus le courage de me lever...

Vers l’entrée de la grotte sous-marine la lumière prenait une teinte émeraude, et un spectacle fantasmagorique s'offritt à nous. Des milliers d’oiseaux minuscules surgissaient de l’eau comme autant de gerbes cristallines, et revenaient à tire-d’aile vers leurs nids, après une journée de pêche. Le festival de rayonnements verts et roses dans lequel ils s’agitaient provenait de la reflexion indirecte du soleil couchant. Je m’assis sur le sable pour le contempler. Athiello me rejoignit et m’enlaça. Le sommeil avait trouvé un prétexte pour nous saisir. Serrés l’un contre l’autre, nous nous laissâme glisser en arrière, et nous sombrâmes dans les bras du frère jumeau de la mort.
Je ne sais quand, mais bien plus tard, je me réveillai en sursaut, tiré par la manche.
— Quoi ? hein ?
Anylanne nous souriait, la silhouette mordorée par le flambeau qu’elle tenait à bout de bras :
— Heureusement que Chamilah a du bois en réserve. Venez, les Amoureux, le repas est prêt.

Nous mangeâmes de bon appétit, particu-lièrement la tarte aux papriquets que la vieille dame avait fait cuire à point. Puis Chamilah nous fit asseoir sur les coussins brodés de son petit salon, aux parois de pierre évidées jusqu’à paraître de dentelle.



Chamilah était là depuis toujours.
Sa mère, une Magde de haut rang avait fait naufrage devant la grotte, lorsqu’elle avait deux ans. Les secours ne venait pas (en des temps troublés par la guerre maritime), et elle dut organiser une vie pour elle et sa fille. Quand, enfin, six ans après, une galéasse passa non loin et dépécha un canot pour repérer l’origine de la fumée, la mère de Chamilah, vieillie, pleine de rancoeur, s’embarqua avec la petite.
Mais l’enfant sauvage s’était accoutumée à ces paysages grandioses. Elle sauta du bateau et revint à la nage dans la caverne qui avait abrité son enfance. Elle avait décidé d’y passer le reste de son existence. Mais elle ne désirait pas pour autant couper tout lien avec ses semblables.
Elle recueillit d’abord quelques sarmoiselles-messagères venues échouer sur ses galets, et en ranima plus d’une, avant de les renvoyer à leurs propriétaires, porteuses de petits messages. Certains lui répondirent, en recourant aux sarmoiselles-soeurs qu’elle avait accouplées aux arrivants. Ils retrouveraient la grotte à coup sûr. Peu-à-peu, elle se constitua un réseau de correspondants et surtout de correspondantes, nombreuses étant les Pénélopes qui attendent, à Guama comme ailleurs, le retour du marin au foyer.
Avant qu’elle ait pu s’en rendre compte, sa vie s’était tranformée en un bavardage sans fin auprès de centaines de citoyennes de l’archipel, qui la tenaient informée de toutes choses.
Parfaitement isolée -et heureuse de l’être- elle était davantage au courant des détails intimes de la vie des îles que le meilleur espion de Mungabor, le gouverneur comploteur de La Majeure, ou du chef des Zwölles noirs.
Ces derniers finirent par soupçonner quelque interférence dans leurs communications les plus secrètes. Ils firent suivre certaines sarmoiselles piégées par leurs crocasters, et découvrirent l’origine probable des fuites. Ils laissèrent longtemps Chamilah tranquille (car elle pouvait devenir un agent inconscient d’intoxication et de diffusion de fausses nouvelles), jusqu’au jour où Les Noirs trouvèrent armée jusqu’aux dents une Champadou Grise, dont ils voulaient s’emparer par surprise. Le coup de main facile se tranforma en assaut héroïque, et il perdirent dix-huit hommes. Ils coupèrent enfin la tête du propriétaire, puis ils grimpèrent dans la tour des communications, où ils découvrirent une sarmoiselle portant encore à la patte le message annonçant l’imminence de leur propre attaque. Magido Trug, le père de Mortone, l’actuel Prince des Noirs, entra en fureur, et décida d’en finir.
La vieille folle de la grotte serait liquidée sans effort, pensait-il. Il la ferait écraser contre les murs de sa caverne, comme une punaise.
Mais rien ne se passa comme prévu. La centaine de Zwölles qui était venue la surprendre au nid furent tués. Une sarmoiselle arriva le soir même sur le bureau de Magido, portant le mot suivant :
— Vieux Signour de Violence. Si tu me renvoies tes sbires, je fais savoir à tout Guama comment sont morts ceux que tu viens de m’adresser.
Magido Trug apprit le matin suivant, de la bouche de deux officiers rescapés, comment les choses s’étaient passées.
On voulait surprendre la vieille femme au petit matin. Pour ce faire, on avait déroulé une dizaine de cordes en même temps le long de la paroi surplombant la grotte. Aussitôt trois ou quatre hommes par cordes descendirent dans le vide. Dans le même temps, une barque recouverte de cuir fonçait au travers de la barre de hautes vagues qui protégeait l’accès par mer.
Chamilah apparut soudain sur les rochers et fit un geste en direction des cordes. Des nuages d’oiseaux s’assemblèrent en pelotes le long de celles-ci et les picorèrent. En moins de vingt secondes les câbles lâchèrent, et les grappes de zwölles s’écrasèrent au sol, cent-cinquante mètres plus bas. Il n’y eut aucun rescapé.
—Il pleut de vilaines choses, dit Chamilah à son phomard domestique. Rentrons vite.
Elle aperçut à ce moment la barque, courant sur elle en roulant sur la lame.
—Eh bien, soupira-t-elle, encore des importuns. Quel ennui !
Elle souleva une pierre qui retenait un mécanisme. Un filet se dressa aussitôt dans la mousse des brisants. Le bateau, saisi au vol, se renversa et roula dans la houle implacable. Il y fut broyé en peu de temps, et les rescapés furent assommés les uns après les autres dans le chaos minéral. Chamilah se paya même le luxe de frapper un dernier petit coup sur la tête d’un capitaine Zwölle venu mourir à ses pieds, bras et jambes brisées.
— N’as-tu pas honte, vilain garçon : agresser une femme sans défense !
L’autre ne répondit pas. Mais ses yeux emportèrent dans l’au-delà son indicible étonnement.

Il y eut bien d’autres tentatives, au gré des colères des Princes, père, puis fils. Mais toutes se soldèrent par des échecs, car Chamilah semblait anticiper les changements de tactique. Au métal substitué au chanvre de cordes, elle répondit par des feux qui rendirent les câbles brûlants et obligèrent les soldats à remonter aussi vite qu’ils le pouvaient, la flamme se propageant vers le haut. A l’envoi de plongeurs caparaçonnés de cuir, elle répliqua par une chute de pierres, subitement libérées d’une grande voile suspendue, qui écrasèrent les têtes des visiteurs comme des coquilles d’oeufs. Ceux qui avaient eu l’idée d’emprunter le cours d’une rivière souterraine supposée déboucher en arrière de la caverne, eurent la désagréable surprise de sentir leurs culottes fondre, avant que ce soit le tour de leur peau : quelque chose, versé en amont, avait changé l’eau en acide sulfurique.
Mortone Trug renonça, momentanément.
Après tout, la vieille semblait inoffensive... tant qu’on ne s’approchait pas, et si ses bavardages étaient parfois indiscrets, elle ne semblait pas avoir percé les secrets stratégiques les plus importants. Plusieurs fois, il avait testé Chamilah à ce propos en diffusant de fausses nouvelles. Elle ne savait rien, et c’était tant mieux puisque tout le monde croyait qu’elle SAVAIT TOUT ! A la première occasion, cependant, il la ferait exterminer (gazer la grotte avec une fusée à poudre serait une bonne solution, mais elle n’était pas au point, malgré la grande quantité de pétards chinois qu’on avait confisqués sur une jonque dévoyée en Atlantique).


— Madame Chamilah, dis-je en prenant soin de bien tenir ma sous-tasse et ma tasse de chiroine, qu’en est-il de ces terribles Zwölles ? Anylanne nous a un peu expliqué, mai cela reste mystérieux.
— Je n’en sais sans doute guère plus que vous, jeune homme. Mais je veux bien vous livrer ce que j’ai pu reconstituer à partir d’informations variées.
Les Zwölles sont un peuple maritime venu des océans les plus lointains et les plus incertains. Ce sont des Nomades des mers et la légende veut qu’ils aient erré des décades entières, se reproduisant à bord de leurs vaisseaux de guerre. La différence entre Noirs et Gris n’est pas très évidente, car ils parlent la même langue, et portent souvent les mêmes noms de familles. Leur religion est identique, avec quelque nuances : les Noirs prétendent rendre un culte plus prononcé à Aarac’h, le dieu de la guerre, tandis que les Gris réservent leurs faveurs à Bor’ag, le dieu des contrats et de la propriété. Mais tous disent vouloir un jour reprendre la foi de leurs ancêtres, consacrés à Palao-Pilaf, le dieu de “la grande plaine” (c’est-à-dire des mers ouvertes.)
Connus de tout temps sur la côte occidentale de Guama, les Zwölles ont longtemps vécu de raids et de rapines, se retirant aussitôt après les attaques, pour ne pas risquer de représailles massives. Quand leurs exactions avaient été oubliées pendant quelques années, ils se présentaient par petits groupes dans une contrée belle et peu défendue, en imitant à la perfection des voyageurs en vilégiature. Ils semblaient bien paisibles dans leurs chenillards autotractés à la coque lustrée comme celle de scarabées, ou sur leurs vélocipèdes, utilisés pour de petites randonnées vespérales. Ces randonnées leur permettaient en fait de repérer les lieux et les gens. Si l’on avait entendu les mots qu’ils prononçaient silencieusement en souriant, comme des prières répétitives, on se serait aperçus qu’il s’agissait de chapelets d’insultes et de promesses de vengeance.
»Dites, jeune homme, dit soudain Chamilah avec un sourire en coin, vous n’avez pas l’air d’apprécier ma chiroine infusée.
— Euh... enfin , si, si ! Elle est... délicieuse.
— Oui, mais que diriez-vous d’une petite pipe de choulcave à la frielle ?
Athiello rougit jusqu’à la racine des cheveux mais n’osa rien dire.
— Ce n’est pas une mauvaise idée.
— D’autant que pour ce qui est de la drogue, vous savez sans doute, mes jeunes Amis, que notre corps en produit continuellement, soit pour nous faire souffrir, soit pour nous endormir... Un peu de douce rêverie n’est pas interdite.
Ayant fait tourner plusieurs fois la noix de choulcave sur le bec du narguilé, elle nous proposa les trois embouts que nous nous mîmes à sucer comme les chatons leur mère.
— Chamilah, dis-je, après quelques aspirations légèrement énivrantes, puisque vous savez presque tout, je voudrais vous poser une question.
—Je vous en prie, jeune homme.
—Je suis, entre autres choses, à la recherche d’une jeune fille nommée Nadja Benjou. Je crois savoir qu’elle est passée récemment par Lario ou Draco pour se rendre à Périache et à Hirpan. Auriez-vous, par hasard, eu vent de quelque information qui pourrait la concerner ?
— La jeune fille que vous cherchez n’est pas passée inaperçue, comme l’aurait été une simple esclave, répondit simplement Chamilah. Ton bandit de père, Anylanne, lui a fait croire jusqu’au dernier moment qu’elle venait à Draco en toute liberté, et qu’il allait quérir un chef dracois pour s’entretenir avec elle.
— Mais je ne savais rien, s’écria Anylanne. Je le jure ! Je devais être en ballade ou sur un autre bateau quand c’est arrivé. Ce vieux phomard ne m’aura rien dit, de peur que je me lie d’amitié avec elle !
— Admettons, dit Chamilah. La jeune Nadja est donc descendue à Manaro comme une princesse, escortée de matelots en tenue. Beaucoup de gens l’ont vue, sur le port, interpeler le capitaine zwölle. Celui-ci a fait mine de jouer le jeu en répondant à ses questions. De sorte, que, lorsqu’elle a été arrêtée, sur un simple geste de l’officier goguenard, beaucoup de monde était attroupé. Et elle ne s’est pas laissée faire ! Ses cris indignés et ses insultes envers Gron, ont amusé la foule.
Mes informateurs étaient présents et m’ont adressé des messages que j’ai reçus le jour même. J’étais intriguée, je l’avoue, car le personnage n’était pas banal. Par ailleurs, elle en appelait à Lucilia, nom qui n’est jamais cité ici, car on en a peur. Je décidai d’en savoir plus et je questionnai à son propos mes amis qui surveillent les forteresses zwölles.
— Avez-vous appris quelque chose ? demandai- je impatiemment.
— Oui, jeune homme, votre amie Nadja a été livrée aux Zwölles Noirs. Ils l’ont emmenée dans un fourgon d’acier, et l’ont transférée dans leur tour centrale du mont Atrosse.
Peut-être n’êtes-vous pas sans savoir que c’est la résidence de Mortone Trug, dit le Prince, le maître absolu des plus puissants chevaliers Zwölle appelés “groupe noir”, et qui forment l’élite de leur peuple.
Ils font une cour assidue à Mortone, car leur pouvoir n’est pas encore parfaitement assis. Ils partagent leur temps entre coups d’éclat militaires et courbettes devant le Prince, dont ils attendent qu’il les laisse se jeter sur les propriétés des Gris qu’ils convoitent, en particulier quelques beaux châteaux avec leurs dépendances, non loin d’ici.
Les agents du groupe noir contrôlent le trafic de la baie de Mortague, mais ils se hâtent de dépécher les courriers importants au mont Atrosse, de peur qu’un vassal réticent ne tente de les détourner, ou de les bloquer quelque temps. C’est cette même voie expresse qu’a suivie votre amie, qui devait donc être considérée comme une affaire importante.
— Savez-vous où se trouve Nadja, dans cette forteresse ?
— Où elle se trouvait, car elle n’y est plus...
— Mais alors, où est-elle ?
— Un peu de patience, mon jeune ami. Nadja a été directement conduite aux appartements de Trug où elle a été détenue quelques semaines dans “la suite bleue”, réservée aux invités de marque. Elle pouvait aller et venir à l’étage même, sur le jardin suspendu, mais elle n’était pas autorisée à franchir les portes extérieures. Il semble que Mortone Trug se soit entretenu une dernière fois avec elle, et soit ressorti en colère de la salle d’audience. Il l’a ensuite laissée partir, lui prêtant même une voiture jusqu’au port. Cela se passait il y a dix jours environ...
—Vous êtes sûre ?
— Autant qu’on peut l’être. J’ai l’impression que c’était un fardeau trop encombrant pour le Prince, car elle a devait entretenir un lien sérieux avec les Magdes, qu’il redoute. Et puis, il voulait avoir les mains et l’esprit libres pour organiser sa conférence stratégique, avec l’immonde Sapharx, l’Omen-médiat de Périache, qui seconde Ventopse, le vieillard honnête mais supposé gâteux.
— Mais si elle n’est plus ici, où est-elle donc ?
— On l’a vue prendre une simière régulière des Omen de Périache. C’est tout ce que je peux vous dire.
— Ton amie n’est plus entre les mains des Zwölles, dit Anylanne. Ce devrait être déjà un grand soulagement.
— En un sens, oui. Mais cela diffère encore le moment de la revoir. Et qui sait à quels dangers elle est confrontée sur Périache, l’île des sorciers ?
Je me ressaisis.
— Quelles sont les relations entre Sapharx et Trug ?
— Bonne question, jeune Augustin, qui prouve votre intérêt pour la chose politique. Je ne puis toutefois y répondre très clairement. Ce qui est sûr, c’est qu’il existe une alliance secrète, pour ne pas dire occulte, entre les Zwölles noirs, et certains mages de Sapharx, directement en charge des pauvres hères qui ont été, comme on dit, “thrombifiés”. Le commerce des esclaves voués à devenir des thrombes passait autrefois entre les Dracois et les agents de Lucilia. Mais depuis un an ou deux, Trug a conquis la haute main sur ce commerce honteux, tandis que, du côté de Lucilia, Sapharx contrôle les contingents amenés sur Hirpan par une sorte de tunnel qui relie Périache à l’îlot des Magdes. Je ne sais pas ce que tout cela signifie, mais c’est préoccupant.


Nous nous tûmes un moment, écoutant le bruit assourdi de la mer et le léger gazouillis des hironcielles, auquel répondait le béé-bip des sarmoiselles sauvages.
Athiello rompit le silence :
— Nous avons une autre tâche sur Draco : aller voir Lutel Mirgône, dont on dit qu’il est toujours vivant.
— Lutel ?
Chamilah eut un rire cristallin, qui la rajeunissait de trente ans :
—Mais bien sûr qu’il est vivant, le pauvre !
— Est-ce vrai ? s’écria Athiello avec une sorte de ferveur. Mais alors... Où EST-IL ?
—Cela, je n’ai point la liberté de vous le dire, charmants enfants, car il est, comme moi, un objet de haine pour les Zwölles. Mais je puis le prévenir que vous le cherchez, et il entrera en contact avec vous... si vous le souhaitez, bien sûr.
— Ecoutez, le plus important, pour ce qui me concerne, c’est de rejoindre Périache. D’une part pour y rechercher Nadja Benjou. Et aussi parce que m’y attend mon ami Phial d’Atoy, qui est candidat de la course minusale...
— Ah ! Vous êtes donc bien le jeune Ultramondain dont tout le monde parle sur Guama ! Je me disais aussi : cette façon de poser le bérêt !
Chamilah me regardait, un sourire tendrement ironique sur les lèvres.
—Bérêt ou pas, dis-je vexé, Périache est notre objectif essentiel. Une rencontre avec avec Lutel Mirgône est cependant envisageable, à condition de ne pas trop nous dérouter. D’accord, Athiello ?
—Bien sûr. C’est que...
¬— Je sais que tu es une fanatique de sa peinture et que tu veux agrémenter ta thèse sur lui de détails inédits, mais pas au point de mettre nos vies en péril, je suppose ?
— Bien sûr, répéta Athiello, baissant le nez. Mais Lutel peut aussi nous aider à atteindre Périache, en échappant aux Zwölles.
Chamilah approuva.
— Votre amie n’a pas tort. Lutel n’est pas sans puissance. De toute façon, je vais le faire prévenir de votre présence, s’il n’est pas déjà au courant.
¬— Mais, dit Anylanne, nous nous sommes déjà tirés de pas très difficiles. Même les Zwölles sont des êtres humains. Nous nous débrouillerons.
— Votre camarade est intrépide, remarqua Chamilah. Un peu comme son père d’ailleurs. Dommage qu’il soit une franche canaille.
— Ne remuez pas le couteau dans la plaie, Chamilah...
— Vous n’avez pas à essayer de réparer les erreurs ou les crimes de votre père.
— Je crois que si, dans une certaine mesure, zdmit Anylanne pensive. Que papa fasse du trafic de thrombes, passe encore, mais qu’il s’attaque aux gens libres, c’es un peu fort. Cela pourrait nuire à la réputation de notre famille, et je pense à mon futur fils.
— Tu attends un enfant ? m’étonnai-je.
— Mais non , idiot, un fils virtuel !
— Augustin, coupa Chamilah, parlons bien, parlons peu : je suppose que vous voulez descendre vers la côte sud, et trouver un bateau vers Périache ?
J’acquiescai.
— Pour ce qui me concerne, reprit Anylanne, on peut encore se servir du canot de la Belle Hanse et continuer à faire le tour de l’île par l’Ouest, en suivant le grand banc. Mon crocosophe nous protégera des Kriards...
—Mais c’est très dangereux, mes enfants ! s’écria Chamilah.
—De toute façon, je ne veux pas repasser par les marais, dit Athiello, affrontant Anylanne du regard.

— Madame Chamilah, dis-je, nous vous serions reconnaissants de nous conseiller utilement, afin que nous ne tombions pas immédiatement entre les mains des Zwölles noirs.
— Je ne vois pas comment je pourrais vous venir en aide, car mon pouvoir est faible, et il est tout entier accaparé par la défensive. Mais vous pourriez peut-être essayer de jouer de la guerre intestine qui fait rage entre les Zwölles, spécialement dans cette région.
— Comment cela ? demanda Anylanne, intéressée.
— Eh bien, vous devriez vous rendre assez facilement à la forteresse de Troïc Trahurc, à trente lieues d’ici vers le nord. C’est un noble zwölle Gris d'ancienne famille, que les Noirs viennent d’attaquer par surprise. Ils ont réussi à rallier à eux plusieurs jeunes Gris ambitieux. Trug leur a donné le signal de la curée, pour le piètre prétexte d’une dette de jeu non remboursée à temps ! Ils sont en train de mettre le siège devant le château, après avoir saccagé la plupart de ses champadoues. Ses crocasters d’observation sont morts, et la plupart des régiments dracois ou Gris en faction sur le territoire de Troïc ont été massacrés. Dans le désordre ambiant, vous pourrez approcher d’assez près le château .
— Mais nous allons tomber sur les assiégeants !
— C’est sur cela même que vous devriez compter.
— Je ne comprends pas, avoua Anylanne.
— C’est simple. Enfin, dans le principe. Si vous vous emparez d’uniformes dracois, ou même zwölles Gris, vous pouvez vous rendre aux Noirs, en disant que vous vous ralliez à eux. Dites que vous venez de la champadoue de Papiarnick, personne ne pourra plus tard vous contredire, car je pense qu’ils sont tous morts, là-haut; enfin, si j’en crois mes sarmoiselles. Et je vous donnerai quelques détails crédibles sur les gens qui y tenaient garnison.
Augustin pourrait faire un parfait écuyer, venu faire là ses premières armes, envoyé par une famille lointaine, de la diaspora zwölle de Sanabille, par exemple... Il est très improbable que vous rencontriez ici un véritable immigré de Sanabille, à moins que le hasard ne s’acharne contre vous. Quant à vous, Athiello et Anylanne, nous trouverons une histoire d’épouse accompagnée de sa soeur.
—Vous trouvez que nous-nous ressemblons ? firent le deux filles en coeur.
—Pas du tout, mais avez-vous vu déja deux soeurs qui se ressemblent, à part des jumelles ?
— Tout cela est bel et bon, intervins-je, mais une fois enrôlés parmi les Noirs, que va-t-il se passer ? Comment pourrons-nous nous rendre à un port du sud ?
— C’est en fait l’unique chance que vous avez de pouvoir circuler librement sur un territoire, quadrillé comme un casier à chamolles d’élevage.
Il est probable que vous devrez vous rendre au Mont Atrosse. On vous y fera suivre des séances d’endoctrinement; on vous placera sous surveillance, on vous imposera des épreuves. Mais au bout du compte, vous serez libres de vous rendre où bon vous semble d’ici deux ou trois mois.
—Deux ou trois mois ! s’écria Anylanne effrayée. Mais ce n’est pas possible !
— Judicieux ! admis-je. Mais si je comprends bien, vous allez d’abord nous entraîner à passer pour des Zwölles gris ?
— Oui, dit en riant Chamilah, un petit cours de Zwöllerie... Dans deux ou trois jours, vous saurez tout sur eux.
— En avons-nous le temps ? dit nerveusement Anylanne.
— Je ne peux rien vous assurer, mais, tant que va durer la conférence au sommet avec les Omen, Trug sera trop occupé pour autre chose. C’est une course de vitesse, mais vous devez mettre certaines chances de votre côté.
— Dites-moi Chamilah, si ce n’est pas indiscret. Pourquoi nous aidez-vous ainsi dans cette affaire ? demanda Athiello.
— Mes enfants, tout ce qui peut nuire aux Zwölles Noirs, me réjouit. Mais ce n’est pas la seule raison. J’aurai un service à vous demander quand vous serez sur place, au mont Atrosse.
— Avec plaisir, Chamilah, m’empressai-je, comment pouvons-nous vous être utiles ?
— Essayez d’en savoir le plus possible sur Sapharx, même les détails les plus incongrus, et écrivez-moi cela sur des rouleaux que vous cacherez en un certain endroit du château que je vous indiquerai plus tard.
¬— D’accord.



En ressortant de la maison de Chamilah pour nous rendre à la petite chambre qu’elle nous réservait, creusée dans un autre stalagmite, je désignai une grappe étrange sur le pilier :
— Ces choses noires qui pendent là, ressemblent à des casques ...
— Oui, ce sont mes trophées personnels, dit Chamilah. Quelques Zwölles Noirs ont tenté de descendre dans la grotte. je leur ai envoyé mes petits amis ailés pour hâter leur descente... Les intrus sont généralement arrivés en plus mauvais état que leurs casques, ce qui a eu le mérite de rendre ces brutes plus faciles à digérer pour mes chéris. Mais pourquoi as-tu réagi à la vue de ces couvre-chef ?
— L’agresseur de Nadja dans la forêt de Wino portait un casque semblable, ainsi certains agents armés que j’ai vus à Clotone.
— Regarde attentivement, me conseilla Chamilah interessée. Les Gris ont aussi des cimiers analogues, bien que de couleur plus claire.
Je m’approchais et manipulais un casque.
— Cette visière, et la mentonnière d’acier... Je m’en souviens car j’en ai gardé longtemps un exemplaire accroché au pommeau de ma selle.
— Ton agresseur était donc bien un zwölle noir.
— Nadja m’a dit qu’il s’appelait Nardor Botulis... Est-ce que cela vous dit quelque chose ?
— Non, dit Chamilah. C’est sans doute un de ces agents secrets qui suintent des murs du château de Trug, comme le salpêtre de ma caverne. Mais que faisait ce bonhomme sur La Majeure, et en uniforme de la garde noire, encore ? Il est un peu risqué pour eux de trahir leurs envies hégémoniques.

Ce que Chamilah ne nous avait pas dit —et qu’elle nous avoua malicieusement le lendemain — c’est qu’elle avait saturé sa délicieuse tarte aux papriquets de sa meilleure truffelle en poudre. Je me dois de demeurer discret sur les effets que cette plante eût sur les rêveries érotiques que nous partagions encore, Athiello et moi. La nuit, en tout état de cause, fut torride, et nous restâmes au lit bien tard dans la matinée, jusqu’à ce qu’Anylanne vint frapper à notre porte à coups redoublés.

— Debout, les amis, je dois vous annoncer une nouvelle !
— Entre, Anylanne, c’est ouvert.
— Eh bien, voila : je repars seule, par le chemin d’où nous sommes venus.
—Quoi ! Tu nous laisse ? dit Athiello, se redressant, nue et ébouriffée.
—J’ai bien réfléchi. D’abord, je ne vous serais plus d’aucune utilité car je ne connais aucun refuge particulier sur Draco, sauf une adresse peu sûre : celle de ma cousine du cap Walpurge, qui est mariée à un Dracois. Je constituerais même un danger permanent, car certains hauts gradés zwölles me connaissent et me demanderont ce que je fais là, avec vous.
—Ce n’est pas faux, reconnus-je.
— Mais surtout, si je reviens au port discrètement, personne ne me demandera d’où je sors. J’attendrai le retour de la galéasse à l’auberge, et je rentrerai à Lario. Donc... Bonne chance !
Elle s’approcha et m’embrassa affectueusement. Une pression de sa main sur l’épaule me suggéra, sans prévenir Athiello, qu’en d’autres circonstances, notre rencontre aurait pu s’ouvrir sur d’autres perspectives. Puis elle embrassa chaleureusement Athiello, caressant ses cheveux.
—La plus belle intellectuelle que j’ai rencontrée ! dit Anylanne.
Elle se retourna dans l’encadrement de la porte :
— N’oubliez pas de m’envoyer des messages par oiseau, postés chez les Hatrobates. Ils me les enverront. Ils m’aiment bien, je crois.
— Nous aussi, dit Athiello, les yeux un peu embués. Fais attention à toi !
Anylanne eut un de ses grands rires, et nous tourna le dos, le bras nous offrant un dernier adieu.
— Elle est belle, n’est-ce pas ? dit Athiello.
— Oui... fis-je en bâillant.
— Ne me fais pas croire que tu ne l’as pas vu, grand argouchet ! fit Athiello, et elle me sauta dessus, griffes dehors, pour un massage très spécial.



° °

°
¬


IV.

La guerre des Noirs
et des Gris



Trois jours plus tard, nous fîmes nos adieux à Chamilah. Trois jours passés entre le farniente, la pêche aux lupifers qui y ressemblait beaucoup, et l’étude studieuse des moeurs Zwölles, dans le confortable petit salon circulaire du stalagmite...
Le matin du départ, vêtus à la mode locale de pentalons serrés aux chevilles et de larges tuniques de feutre, nous nous dirigeâmes, non vers la grande arche de la caverne, mais vers le fond.
Chamilah nous avait indiqué un escalier étroit, qui grimpait au dessus d’éboulis, puis rejoignait une faille, élargie autrefois par une rivière souterraine, aujourd’hui tarie.
— Par là, vous pourrez rejoindre une plateforme saillant juste au dessous du chemin des Falaises. Vous êtes jeunes et solides. Avec un grappin et une corde de quelques mètres, vous devriez pouvoir vous hisser sans problèmes.
— Comment vous remercier, Chamilah ? Sans vous, nous serions morts, tués par la nature ou par les barbares qui font régner leur loi sur cette île...
— Vous me remerciez déjà assez en demeurant différents des crabouisses rampants qui acceptent la tyrannie. Et vous y ajouterez en n’oubliant pas les renseignements que je vous ai demandés. Soignez bien vos sarmoiselles. Six graines par jour, n’oubliez pas...
Elle nous embrassa comme une grand-mère ses petits-enfants.
— Vous avez bien la tarte aux papriquets ?
— Oui, et la confiture de truffelle aussi...
— N’en abusez pas, dit la vieille dame en clignant de l’oeil.
Très vite, le conduit devint obscur, froid et humide, nous faisant déjà regretter le “jour” miroitant du lagon souterrain. J’allumai la lampe frontale que Chamilah avait confectionnée dans une vieille boîte de fer.
Les marches étaient irrégulières, gluantes, entrecoupées de béances inquiétantes. Elles firent place à une cheminée presque verticale, et plus étroite encore. Je décidai de m’encorder avec Athiello.
En double appui, nous progressâmes assez vite. J’avais hâte de trouver une plateforme, car ma compagne peinait, et montrait parfois des signes de vertige.
— Ne regarde pas en dessous, concentre-toi sur les encoches.
—Approchons-nous de l’orifice ?

J’avais l’impression que nous nous enfoncions toujours davantage dans l’épaisseur de la falaise, aussi fus-je surpris quand, après un coude, le boyau s’élargit, bientôt obturé d’un vitrail translucide de feuillages enchevêtrés. J’écartai les chikruas sauvages encombrant l’anfractuosité, et débouchai sur la grande paroi elle-même, à quelques six mètres du bord supérieur.
La lumière m’éblouit. L’endroit était grandiose et vertigineux. je ne m’attardai pas à la contemplation du paysage, et, avant qu’Athiello ne sorte à son tour sur le petit balcon d’une vingtaine de centimètres de large, je fis tournoyer le grappin et l’expédiai au dessus de moi.
Je ratai mon coup et faillis recevoir les fers sur le crâne, agrémentés de quelques pierres décrochées du sommet.
— Que se passe-t-il ? s’inquiéta Athiello émergeant à ce moment précis.
— Reste à l’abri, le temps que je réussisse à accrocher quelque chose de solide.
L’essai suivant fut le bon. Je tirai plusieurs coups vigoureux pour vérifier la solidité de la prise. Quelques minutes plus tard, nous revenus sur le chemin quitté quatre jours plus tôt, tout près du keroran où nous avions bouclé la grande corde avant de descendre chez Chamilah.
Les indications de l’étrange femme étaient claires : nous devions continuer vers l’Ouest, jusqu’à ce que nous apercevions un bâtiment sur la gauche, au milieu des rochers de la crête. C’était la champadoue de Papiarnick, appartenant à un chevalier Gris, vassal de Troïc Trahuc, le Noble auquel, après tant d’autres, le Prince Mortone Trug avait décidé de s’attaquer.
D’après les informations de Chamilah, la champadoue aurait été brûlée, et évacuée de tous ses habitants. A moins que les Noirs n’y aient laissé des factionnaires -ce qui était toujours possible- nous pourrions passer sans encombre au pied de cette ruine. Dès que nous serions en vue d’un campement Noir, nous mettrions nos brassards et tenterions de proposer nos services aux envahisseurs, en évitant, autant que faire se peut, d’avoir à exercer des violences.
Le mieux serait peut-être, avait suggéré Chamilah, de passer pour des Gris du sud (beaucoup plus proches des Noirs), qui avaient entendu parler du conflit, mais avaient été retardés par un naufrage... Dans cette hypothèse, elle nous avait construit toute une identité, crédible et largement invérifiable, car les Noirs ne contrôlaient guère les petites vallées isolées.

—Voila la maison, dit Athiello. On ne dirait pas qu’elle a brûlé.
La belle bâtisse de pierre de taille au grand toit d’ardoises, semblait intacte, au milieu de son écrin de pinalcones torturés par le vent. Nous approchâmes lentement, prêts à toute éventualité. Mais tout semblait désert. Nous pénétrâmes dans le parc et remontâmes l’allée d’honneur. Personne, ni aucune voiture sur le perron. La large rotonde autour de la tour pointue devait être l’habitat habituel des crocasters-nains : mais il n’y avait aucune trace de ces volatiles, qu’on nous avait tant décrits... et décriés.
Mais il s’était passé quelque chose : la haute porte de bois noir était ouverte.
— Holà ! Quelqu’un ?
Aucune réponse.
Nous nous avançâmes avec précaution dans le corridor et appelâmes à nouveau. Toujours rien.
Dan les grandes cuisines, de vastes casseroles de cuivre mijotaient à petit feu.
¬— Ils viennent de partir... Ils ont fui quelque chose.
Nous fîmes le tour de la maison, qui ne comptait pas moins de douze belles pièces d’un grand luxe.
—Ne nous attardons pas, cela ne sert à rien.
Quand nous sortîmes sur le perron, deux cavaliers noirs arrivaient en trombe et mirent pied à terre.
Le premier dégaîna en nous voyant, mais s’arrêta, interdit, en aperçevant nos brassards noirs (que nous avions enfilés par prudence).
— Comment, vous êtes Noirs ? mais je croyais que cette champadoue était...
— Comment ? Papiarnick est Noir depuis toujours, voyons ! Vous avez êté bien mal renseignés !
— On nous a dit d’incendier cette....
¬— Vous incendiez les propriétés de vos alliés, maintenant ? Belle mentalité ! Nous le ferons savoir au Prince !
— Oh, ce n’est pas la peine ! Il doit y avoir erreur... Viens, Grodram, on éclaircira çà après la bataille.
— Signours, nous avons perdu nos chevaux, empoisonnés par des Gris...
— Ce n’est pas notre affaire !
— Pouvez-vous nous prendre en croupe jusqu’au camp ?
—Nous ne pouvons nous encombrer de charges, si nous voulons tenir la journée sur ces chevaux, rétorqua Grodram de mauvaise humeur. Mais si vous voulez, nous pouvons vous avancer jusqu’au carrefour des Forges. Après, vous vous débrouillerez.
—Madame vient aussi ? s’étonna, l’autre soldat Noir.
— Euh, oui, je dois lui faire remettre des provisions, et elle revient à la maison aussitôt après...
Les cavaliers, tout occupés à ne pas faire chuter leurs montures sur le chemin caillouteux, ne nous posèrent aucune autre question, et nous déposèrent, comme prévu, à un carrefour situé près d’un col.
Le spectacle qui nous attendait était édifiant.
Une lourde fumée noire obscurcissait le ciel. La source en était située à deux kilomètres à nos pieds. Tout un château -un cube massif planté au sommet d’une colline- fumait comme un tas de feuilles mouillées sous lequel couvent des cendres. Il était environné de feux de landes, et d’étranges nuages couleur de plomb, sortait par les portes et les fenêtres, et glissaient sur le sol, comme des coulées de lave roulent vers le bas de la pente.




° °

°





Un château brûle



Les Zwölles Noirs n’avaient pas encore attaqué le bâtiment, et se contentaient de l’arroser de flèches incendiaires. Pour le moment, leur troupe nombreuse, à l’abri de paravents à claies, ne semblait pas s’intéresser au château. Les soldats étaient éparpillés dans la lande et, tels d’étranges laboureurs, ils semaient le feu dans les landes environnantes, situées beaucoup plus bas.
Je compris soudain le but de cette activité : avec le vent, tous les feux convergeraient vers le château, étouffant les occupants dans d’âcres volutes.
Les flammes se propageaient en sillons oranges aux panaches capricieux. Elles remontaient les pentes rocheuses, passant de bosquets en buissons, jusqu'à prendre l’allure d’une immense torche tourbillonnante, enveloppée d’émanations jaunes et vertes.
Une fois les habitants du château enfumés, l’intention des Zwölles était probablement de tenter une rapide escalade grâce à leurs épiarques lance-grappins. Si la résistance devait s’avérer encore forte, ils prévoyaient de décrocher, abandonnant dans chaque assaut quelques victimes expiatoires (généralement des esclaves thrombes, occupés aux sapes et à la pose des échelles.) Cela jusqu’à ce que la place tombe d’elle-même, à bout.


Un bruit de feuilles froissées se fit entendre derrière nous, et des hommes sortirent des buissons, nous tenant en joue.
—Saletés de traîtres... Ils ont des brassards noirs.
— Qu’allez-vous penser ? dis-je en enlevant l’objer compromettant. Nous ne les avons utilisés que pour donner le change, pour empêcher la Champadoue de Papiarnick d’être brûlée. Elle est momentanément sauvée.
— Vous arrivez de chez Hanjo Hnobich ? dit un homme, blessé au visage et à la chemise couverte de sang.
—Oui... Mais il n’y est plus.
— Bien sûr, il est au château. Il va se faire massacrer... Comme nous tous. Il vaudrait encore mieux que sa maison brûle. Elle ne tomberait pas aux mains des Noirs.
— Oui, dit un autre Résistant (un bandeau sanglant sur l’oeil gauche), mais il a une femme et des enfants, et vous savez que les Noirs hésitent à agir quand il y a des héritiers qui peuvent ester en justice. Si ce gars dit la vérité, c’est bien...
— Mais ce sont des traîtres ! insista un troisième. Liquidons-les.
— Non, dit celui qui faisait office de chef, on a bien assez de morts sur les bras... pour se permettre de se tromper. Tirons-nous !
— Attendez ! Vous dites que le château est encore aux mains des Gris ?
¬— Oui, mais pas pour longtemps !
— Est-ce qu’il y a un moyen de s’y rendre à travers les lignes ennemies ?
— Que voulez-vous y faire ? demanda le chef du groupe, soudain soupçonneux.
— Rejoindre Handjo... résister !
— Cela ne sert plus à rien, Troïc a été tué par un boulet, il y a une heure. Vous n’êtes pas au courant ?
— Si fait, mentis-je. Mais tout de même, c’est là bas que j’aimerais mourir !
—Et ta femme ?
— Moi aussi, dit Athiello, étonnante de vérité tragique. Ils ont tué mon fils, alors...
Je trouvais qu’elle en faisait un peu trop, mais cela opérait, même sur le plus méfiant des soldats en déroute.
— Si vous voulez y aller, tant pis pour vous : empruntez le chemin creux d’où nous venons. Du dehors, cela ressemble à une haie, mais elle est double, et le sentier qui chemine au milieu est assez profond pour qu’on ne voie pas vos têtes dépasser. Mais dépéchez-vous. Dans une demi-heure, ce sera trop tard.
— Merci, Amis, et vive le Gris !
— Vive le Gris ! répondit le choeur essouflé des fuyards.
— Viens, Athiello...
— Tu veux qu’on aille au château ?
— Il sera plus convaincant de nous faire passer pour des gens passés au Noir, si nous donnons l’impression d’entrer avec eux dans le château. Donc, autant y être avant ! D’ailleurs, nous serons encore plus en danger à l’arrière, si nous rencontrons des desespérés. Et puis, j’ai une autre idée... Quitte ou Double !
— Je ne comprends pas très bien, mais je te fais confiance.

Un quart d’heures après, nous parvînmes aux douves du château, et nous trouvâmes une rampe d’accès à la cour principale. Nous enjambâmes plusieurs cadavres de Thrombes Noirs et des soldats gris grotesquement enlacés, passâmes sous la porte encore ouverte, et débouchâmes enfin dans la place, baignant dans une épaisse fumée grise. Athiello suffoqua immédiatement et j’avisai une petite porte pour nous mettre à l’abri.
Il y avait effectivement moins de fumée à l’intérieur.
— Qui êtes-vous ? dit une voix sépulcrale derrière nous.
Nous nous retournâmes. Dans la haute salle ogivale, était dressée une longue table revêtue d’un drap noir étoilé, entourée d’une vingtaine de chaises aux dossiers raides. Une silhouette était assise à la place du président de séance. Malgré les nuées qui s’accumulaient, descendant de lucarnes dans la voûte, je distinguai un uniforme couleur fer, et sans brassard. Le zwölle gris était assis, penché sur la table, sa main droite étreignant son côté gauche. Entendant du bruit, il avait relevé la tête dans une grimace de douleur.
— Qu'est-ce que vous faites là ?
Une toux sourde amena aussitôt du sang à ses lèvres.
— Je... nous sommes entrés, et...
— Je le vois bien. Sauvez-vous vite, le Duc est mort et les Noirs vont attaquer d'une minute à l'autre... Ils viennent de sonner la trompe. Vous n'avez pas entendu ?
— Si. Nous avons cru qu'ils appelaient à la retraite, le château en flammes et les portes ouvertes...
— Non, non. Ce n'est pas çà...
— Vous ne nous avez pas pris pour des Noirs ?
— Bien sûr que non, vous n’avez pas la tête de l’emploi.
—Pouvons-nous vous aider ? proposai-je, sans trop d'illusion à voir la pâleur du soldat.
— Non, je vous remercie, je suis fichu. Je vais les attendre.
Il montra deux tirapelles chargées, posée sur les fauteuils à côté de lui, et eut un faible sourire.
— Çà sera encore un peu la fête. Si je peux tenir jusque-là. J'en descendrai bien trois ou quatre... mais vous, c'est idiot !
Le rictus de souffrance plissa le visage maigre.
— Ils vont massacrer tout ce qui bouge. Si vous ne filez pas...
Un second son de trompe résonna, plus proche, et fut répercuté par les murailles.
— Trop tard, maintenant, fit l’homme en haussant les épaules. Ils vont sortir des bois et monter sur la pente. Vous êtes perdus...
— On... on pourrait peut-être se cacher, suggéra Athiello d'une petite voix .
— Mais ils vont tout fouiller !
— J'ai... j'ai une idée, souffla l'homme blessé. Je vous la donne à condition que vous me rendiez un service...
— Bien sûr, fis-je.
Il se redressa, chancelant, s'appuya à un dossier, et désigna quelque chose sur la table du conseil, dans le désordre des papiers éparpillés, des bouteilles d'encre renversées, des verres et des fioles cassées.
— Le... le maroquin.
— Oui ?
— Prenez-le avec vous, et...
Il se rassit, presque épuisé.
— Et allez vous enfermer dans une geôle, à la cave...
— Qu'est-ce que vous dites ?
Sa tête dodelinait et il semblait prêt de s'évanouir.
Je m'approchai, remplis un verre de glône sombre et l'aidai à boire. Cela sembla lui rendre un peu d'énergie vitale.
— Ecoutez... Qui que vous soyez... Vous ne pouvez pas être des amis des Noirs, car vous auriez le bandeau, et vous ne porteriez certainement pas ces vêtements. De toute façon, je n'ai pas le choix. Dans ce portefeuille, il y a tous mes actes de propriété et des documents sur ma famille. Je les avais amenés pour que les avocats deTroïc puissent défendre les domaines que les Noirs disaient vouloir réquisitionner légalement.
— Ne parlez pas trop vite, essayez de respirer...
— Il n'y a pas une seconde à perdre, au contraire... Si les Noirs trouvent tout çà, ils vont expulser ma femme et mes enfants et peut-être les faire assassiner... Si vous les gardez, il y a une chance que...
— Je ne comprends pas...
— Attendez, je vous explique : vous gardez vos bandeaux noirs, mais vous y épinglez l'aigle d’or des vrais collaborateurs... Si vous allez vous enfermer vous-même dans une oubliette... Ils croiront que vous avez été coinçés par Troïc, au dernier moment... Vous saisissez ?
Les yeux bleus clairs reflétaient l'espoir.
— Oui, je crois... Mais où voulez-vous que nous trouvions des aigles d’or ? Nous avons vu passer en courant des “collaborateurs” comme vous dites, sur le pont-levis. Il y en avait bien un, mort dans la cour...
— Trop tard pour celui-là, mais regardez dans les antichambres derrière moi , j'ai tué ... le secrétaire de Troïc, il y a dix minutes. Le traître m'a poignardé dans le dos... mais il l'a payé de sa vie.
— Et moi ? dit Athiello, un peu effrayée.
— Vous ? Oh.. votre habit n'a pas d'importance... Dites que vous êtes sa femme; enfin, ma femme... D'ailleurs... (il eût un faible sourire), vous lui ressemblez un peu...
Des cris rauques, des sifflements et des bruits de lourdes chausses se firent entendre, puis tout se tut à nouveau. Les Noirs venaient de prendre position dans la cour, et marquaient une pause, le temps d’assurer leur couverture. L'assaut ne tarderait pas.
— Où sont les geôles ?
— Derrière l'office, à droite de l'enregistrement des présences, vous verrez une poignée de cuivre dans les lambris. C'est un escalier qui descend directement aux cuisines...
Il eût encore une quinte interminable, dont je crus qu'elle allait le tuer raide.
Mais il se redressa, la respiration sifflante.
— Dans les cuisines, prenez la direction opposée aux escaliers des salles à manger. Vous allez au fond, sous des arcades éboulées par endroits.Vous êtes dans un couloir obscur, très sale, avec des portes blindées... Trouvez une porte ouverte et glissez-vous dans l'oubliette...
— Et si la porte ne ferme pas ? Ce sera suspect.
— C'est vrai, dit l'homme, pâle comme le mort qu'il serait bientôt. Il déglutit du sang et plissa les yeux en un dernier effort pour nous voir .
— Le concierge a été tué quelque part dans ce couloir. Des collaborateurs lui ont pris son trousseau pour faire fuir des complices. Je pense qu'ils ont laissé les clefs sur une des cellules Il vous suffit de la trouver — dans l'obscurité totale, c'est le problème. Mais je suis sûr que vous y arriverez... Vous vous enfermez de l'intérieur et vous jetez la clef dehors par le guichet. Les Noirs croiront que le concierge n'a pas eu le temps de vous libérer.
— Et... si on nous confronte avec de vrais prisonniers?
— Troïc n'a pas fait de prisonniers ! Mais les traîtres ne sont pas censés le savoir... Personne ne maîtrisait tout ce qui se passait au château... Enfin... débrouillez-vous...
Un bruit sourd, puis un second beaucoup plus fort. La haute porte de l'entrée d'apparat fut ébranlée, des barres de métal se tordirent, des crépis tombèrent.
— Dépéchez-vous, maintenant, mes amis, je vous en conjure. S'ils vous voient, vous êtes morts. Je vais essayer de les ralentir cinq ou six minutes...
— Merci. Dites-nous votre nom !
— Handjo Hnobich... comte de Papiarnick...
— Ah, c’est donc vous, Handjo ? Vous êtes le propriétaire de la Champadoue de Papiarnick ?
— Oui, c’est moi, comment le savez-vous ?
¬— Nous sommes passés par là, et nous avons même obtenu des Noirs qu’il ne la brûlent pas.
—Papiarnick, intacte ? Je n’ose y croire. Il y aurait encore un peu d’espoir ?
— Et... et votre femme ? Comment s’appelle-t-elle dit Athiello.
— Engylvaine .... Engylvaine de Montigne... Vous ne l’avez pas vue à Papiarnick ?
— Non, c’était désert...
Il arbora un faible sourire :
— Elle s’était bien cachée, alors... Si vous y retournez... voyez derrière les grandes cuves d’annelle.
— Si nous nous en sortons, je ferai tout mon possible pour que votre famille s’en sorte au mieux...
— Merci , Inconnu...
— je m'appelle Augus...
La poutre maîtresse du battant cèda dans un horrible craquement et la lumière jaillit.
— Adieu...




Nous courions vers l'office. Le cadavre du secrétaire était effondré sous la tablette du registre, la tête déchiquetée par des impacts de grenaille, la main serrant encore le pistolet avec lequel il avait infligé la blessure du comte Hnobich.
J’eus une seconde de panique : le brassard à aigle d’or était cousu sur la manche de sa veste ! Par chance, la veste grise n'était pas trop tachée de sang, au moins sur le devant. J'eus à peine le temps de la déboutonner et de l'arracher au mort. Nous entendîmes les Zwölles pénétrer dans la salle du conseil.
Il y eut des détonations.
Je tournai la poignée de cuivre et je m'engouffrai par la petite porte, tirant Athiello derrière moi, au moment où retentissaient des hurlements de douleur et de rage. Handjo se défendait ! Peut-être en déchargeant en même temps ses tirapelles, avait-il pu donner le change un moment sur le nombre de combattants qui résistaient dans la pénombre.
Nous traversâmes en flèche les cuisines, au risque de nous étaler dans les flaques de soupe et les mares de sauce, traces d'un combat violent entre partisans des Noirs et fidèles au Duc. Les bruits de bottes venaient aussi du côté des grands escaliers et nous n'eûmes que le temps de nous enfoncer dans l'obscurité humide du couloir des cachots. Je répérai sur la droite une première porte, et, la main à hauteur du gros verrou, je la glissai contre la paroi, escomptant en trouver un second, puis un troisième. La seconde porte fut la bonne : la clef énorme était encore dans la serrure. Je ne réfléchis pas, m’en saisis et poussai Athiello à l'intérieur.
Je refermai le lourd battant sur nous, réintroduisis le penne de l’autre côté, et donnai trois tours de clef. Puis, je tâtonnai pour trouver le guichet.
Mon Dieu ! Quel crétin je faisais ! : il était évidemment fermé de l'extérieur. Je rouvris la porte en me maudissant, défis le loquet du petit orifice, refermais à nouveau la porte de la cellule, et...
j'hésitai à jeter la clef dehors. Si les Noirs n'ouvraient pas les cellules, cela équivalait à nous emprisonner nous-mêmes, nous condamnant à mourir d’inanition dans une fange pestilentielle.
—Aux cellules, fit une voix rauque, il ya peut-être des prisonniers à nous !
Cette fois, je pris le risque et lançai la clef à travers les barreaux.

Il était temps : déjà la lumière d'une torche éclairait la voûte du couloir. Je fis comprendre à Athiello que nous devions nous rouler sur le sol fangeux, pour donner l'impression d'être là depuis plusieurs jours, et d'avoir été maltraités. Je me frottai surtout le haut du dos, pour brouiller les taches de sang et de cervelle qui avaient imprégné la veste du secrétaire félon, et je rangeais le maroquin dans les profondeurs d'une poche intérieure.

— Regarde, il y a une clef dans la boue ! fit une voix au dehors.
— Oui, oui, nous sommes-là ! criai-je immédiatement . Vite ! Libérez-nous, ma femme est malade, et...
— Nous arrivons, tenez-bon !
— Comment t'appelle-tu ? chuchotai-je à Athiello tandis que la clef tournait dans la serrure
— Ogivaine de Montagne... Non : Engylvaine de Montigne !
— C'est çà. Ne l'oublie pas...
La porte s'ouvrit sur trois valets zwölles, vêtus de blin noir.
Le plus grand, tendit la torche, nous observant attentivement.
— Ah, ce n'est pas trop tôt... dis-je en battant des yeux, comme si j'étais ébloui, çà fait deux jours que nous pourrissons là dedans... (j'allais dire "sans manger ni boire", quand la torche éclaira le pichet vide et la miche de pain entamée, sur un rebord de pierre gluante).
— Qui -êtes-vous ? dit froidement l'homme.
— Je suis le chevalier de Papiarnick... Et voila ma femme...
— Vous êtes un Chim ? du parti Noir ?
— Bien sûr... dis-je en montrant mon bandeau cousu.
— Il a l'aigle, dit un valet. Ce sont des nôtres.
— Il faudra vérifier, dit le plus grand. Marblès a une liste, de toute façon.
— En tout cas, ils étaient en prison...
— C'est sûr... Allez, venez dans le couloir. On va attendre que les camarades aient vérifié toutes les cellules.

Nous étions les seuls occupants de l’étage. Suivis par les hommes d'armes qui nous surveillaient, nous remontâmes par les grands escaliers jusqu'au salon d'apparat, où des soldats étaient en train de jeter meubles, rideaux et tapis en un grand tas au centre de la pièce.
Un petit homme en cuirasse aux reflets violets présidait aux opérations, un sourire sardonique sur ses lèvres étroites. Je reconnus en lui.... oui ! Le soupirant d’Anylanne sur la Belle Anse.
— Nous avons trouvé ces deux là dans les geôles de Troïc... Ils étaient sous clef... Et l'homme est en gris, porteur de notre bandeau...
— Marblès ? dis-je avec jovialité en lui tendant la main... Vous nous sauvez.. Une heure de plus et ils nous faisaient égorger.
— Nous nous connaissons ? s’étonna Marblès en entrouvrant à peine la bouche.
— Handjo Hnobich et ma femme Engylvaine... Nous sommes de Papiarnick... Je crois que vous ai vu de loin aux réunions d'Atrosse... dis-je sans trop m'engager.
— Mm. C'est possible. Mais vous n'êtes pas sur la liste de nos partisans, dit-il. Enfin, je ne vous y ai pas vu...
— C'est que je ne devais pas monter au château aussi tôt, improvisai-je. Et, vous savez, nous n'avons été prévenus de l'intervention qu'il y a une semaine...
— Alors, vous êtes des ralliés de la dernière heure... fit ironiquement le capitaine.
— Pas du tout ! me récriai-je, cela fait très longtemps que j'attends de régler son compte à ce ... ce petit dictateur... ce voleur...
Je mimais l'état convulsif de la rage, symptôme au fond assez proche des tremblements de la peur.
— Bon. Vous êtes encore sous le coup de l'émotion, admit Marblès entr’ouvrant la blessure horizontale qui lui tenait lieu de bouche. Nous parlerons de cela plus tard. Sergent Fir’che, ramenez ces gens à l'arrière, et mettez-les dans l'une des chambres de la maison forestière. Qu'ils se lavent, se nourrissent et se reposent. Si tout est en règle, vous viendrez au château avec nous. Son Excellence tient à récompenser tous nos amis, et tout spécialement les Chims de la région. Mais vous comprendrez que nous devons prendre quelques précautions, dit l'officier en s'éloignant.

En sortant sur le pont-levis, un spectacle sinistre nous attendait : les Gris morts étaient jetés dans l'herbe, et des soldats les déshabillaient. Celui dont je tentais de porter l'identité était nu, exangue, le torse défoncé, croûté de sang, la gorge ouverte jusque sous les oreilles. Il n'avait pas pu éviter le corps-à-corps et les Noirs s'étaient vengés de son dernier combat.
Un peu plus loin, on attelait une charrette, recouverte d’un catafalque gris rapiécé. Je supposai que la dépouille du Duc venait d’y être placée. Personne pour former procession, hormis les quelques valets dracois commis à son inhumation. Sa famille avait-elle été tuée, ou s’était-elle enfuie ?

La seule chance que nous avions de survivre était liée au contenu du maroquin caché dans mes fontes : je pourrais peut-être y apprendre assez de détails sur la vie de Handjo pour échafauder une histoire plausible. Il était déjà extraordinaire que j’aie visité sa maison de fond en comble, et que des Noirs nous aient vus à la porte de “notre” propriété (Je me souvenais du nom de l’un des deux cavaliers : Grodram, je crois). Cependant il me fallait disposer de beaucoup d’autres éléments pour soutenir un interrogatoire. Nos gardiens nous laisseraient-ils quelque intimité pour des ablutions ? Aurais-je le temps de consulter les papiers sans paraître suspect ?

Le camp des Zwölles Noirs se trouvait en contrebas, caché dans le bois le long de la rivière, mais ils avaient établi leur état-major dans une maison forestière sur une croupe couverte d'arbres clairsemés, d'où le château de Troïc était bien visible. C'était une bâtisse trapue, à la structure de bois comblée de torchis. Les officiers y occupaient la dizaine de chambres qui donnaient sur un couloir. On nous avait attribuée la dernière, au fond d’un cul de sac aveugle, ce qui rendait difficile toute tentative de départ sans s’avouer comme une prison. On ne nous enferma pas à clef, et une salle d'eau, située de l'autre côté du couloir, nous fut affectée. L'officier de renseignement demanda tout de suite à nous voir, mais Athiello joua la femmes malade plus vraie que nature (à tel point que je crus un moment qu'elle faisait une véritable crise de grand mal) et mobilisa tant et si bien l'assistance des paysannes de service, (pour de l'eau chaude, des compresses, de l'alcool, des bouillottes, etc.) que je pus différer d'une demi-heure le rendez-vous. en prétextant devoir rester à son chevet.
Au creux de la couverture soulevée par la jambe pliée de mon amie, à l'abri des regards venant de la porte maintenue ouverte, j'avais placé les documents du maroquin, et, tout en faisant mine de calmer l'éplorée, à grands renforts de compresses sur le front, je lisais aussi vite que possible.
L'on peut décidément beaucoup retenir en quarante minutes lorsqu'il y va de votre vie !


L’interrogatoire fut moins poussé que je ne l’avais craint. Les Noirs savaient qu’il existait des transfuges de dernière minute, mais en l’absence de toute résistance organisée, ils avaient plutôt intérêt à se montrer débonnaires et à prendre un peu tout ce qui se ralliait, spontanément ou non. Au demeurant, ils avaient déjà leur sanction “pour l’exemple” avec la mort accidentelle du duc gris Troïc Trahurc, après quelque heures seulement de siège de son château. C’était une véritable aubaine pour le parti Noir, encore assez incertain de gagner cette région.
Le lieutenant qui conduisait l’interrogatoire se contentait d’enregistrer les noms et adresses des ralliés tardifs, pour les faire convoquer plus tard. Ce fut un peu plus dur pour moi, dans la mesure où je prétendais être l’un des nobles de l’arrière-pays, ce qui les obligeait à différer un accaparement pur et simple de terres convoitées. Malgré cela, je ne fus pas trop inquiété : mon ardeur affichée contre Troïc pouvait faire de moi un cadre politique intéressant dans un pays où, je le compris assez vite, les Noirs disposaient de peu d’appuis. Par ailleurs, les champadoues de la falaise de Papiarnick, avec leur climat épouvantable et leurs terrasses spongieuses, n’intéressaient aucun Zwölle Noir. Ils n’avaient donc pas amené avec eux les notaires stipendiés chargés de procéder aux expropriations, habituelles dans des lieux plus riches et plus riants.
L’officier n’avait aucune raison de suspecter une usurpation d’identité, mais la lecture des papiers de Hnobich me fut tout de même bien utile lorsqu’il me demanda le prénom de mon père, et celui de mes différents enfants.
L’officier mit fin à l’épreuve et me remit un laissez-passer pour rentrer chez moi. Il me délivra également une convocation pour un”séminaire” réservé aux nouveaux cadres de la région, et qui commencerait au mont Atrosse, dans une semaine. Je compris que répondre à l’invitation n’était pas obligatoire, mais néanmoins fortement recommandé, si je ne voulais pas voir sous peu s’installer chez moi de turbulents soldats du parti Noir.
—Vive le NOIR ! fis-je en imitant le salut des Zwölles.
L’officier répondit distraitement, sans même relever les yeux vers moi, et appela le suivant : le gros meunier du moulin banal du château.


° °

°

La première chose à faire était de retourner à la champadoue de Handjo Hnobich.
— Il faut trouver sa femme, et lui annoncer la triste nouvelle, dit Athiello.
— On tentera de t’y installer, pour le temps de la session au mont Atrosse.
— Mais je veux aller avec toi !
— C’et trop dangereux. S’ils me démasquent, je préfère être seul. Et puis, les contacts que nous a donnés Chamilah pour joindre Lutel Mirgône sont dans des bourgades dracoises, autour des montagnes, à peu de distance d’ici. Il te sera plus facile qu’à moi d’essayer de les joindre.
— C’est un argument, admit Athiello. Je craignais que tu ne veuilles me reléguer au foyer.
— Non, d’autant que si Ogylvaine de Montigne est vivante, tu devras te confectionner une autre identité, et la convaincre de t’héberger.

La champadoue était aussi intacte — et déserte¬— que lorsque nous y étions passés la veille. Le vent sifflait sinistrement dans les corridors de la belle maison et il fallut refermer quelques portes et fenètres battantes.
Athiello trouva l’escalier qui menait aux caves. Bien mieux tenues que celles du château du Duc Trahurc, elles ressemblaient aux celliers d’un riche monastère. Une deuxième salle, taillée dans le roc, offrait deux rangées de barriques posées au dessus du sol sur des poutres massives.
—Handjo a dit de chercher par là...
— Si nous tapons sur les barriques, et qu’elle est cachée quelque part, elle va prendre peur.
— Appelons la de son prénom et crions que nous venons de la part de Handjo, son mari...
— Il vaut mieux que tu l’appelles, Athiello. Elle aura peut-être moins peur d’une voix féminine.
—Ogylvaine ! Ogylvaine !
Athiello appela sur tous le tons, mais rien ne lui répondit, sinon l’écho sonore de la cave.
— Il n’y a personne...
—Elle ne nous entend pas. Ou encore, elle est trop terrifiée.

J’avançai le flambeau et examinai soigneusement chaque barrique. A la frappe, certaines semblaient moins pleines que d’autres, mais l’ouverture de la plus grande, close d’un bouchon, était large comme le corps d’une bouteille et rien -ni trappe ni gonds- n’indiquait qu’elles aient pu être aménagées en cachettes.
Une margelle de pierre, à demi-enfoncée sous un rocher attira mon attention, et j’y plongeai la torche.
— Regarde : des degrés sont taillés dans la paroi !
Athiello se pencha.
— Ogylvaine ! Nous sommes des amis de Handjo !
Toujours aucune réponse.
La torche entre les dents, j’enjambai le rebord et commençai à descendre les degrés, creusés assez profondément pour former un véritable escalier vertical.
Je parvins bientôt sur un sol sec et sableux et regardai autour de moi.
Un renfoncement était maçonné à un mètre du fond. Je me baissai et vis immédiatement la forme repliée en chien de fusil, et les grands yeux effrayés par la lumière.
— N’ayez pas peur, Ogylvaine ! je ne suis pas un ennemi...
— Qui... qui êtes-vous ?
— Votre mari nous envoie pour vous secourir.
— Les... Les Noirs...
— Les Noirs ne toucheront pas à votre maison, je vais vous expliquer. Vous pouvez remonter chez vous.
— Comment puis-je vous faire confiance ?
— Vous voyez bien que je ne suis pas un Noir !
—Non, vous n’avez pas leur accent, ni celui du Drac.
La frèle silhouette se déplia lentement, et je m’aperçus alors qu’elle cachait un enfant de cinq ou six ans entre ses bras, sous l’épaisse couverture écossaise.
Je les aidai à sortir de la fosse.
—Vous êtes là depuis longtemps ?
— Quatre jours, je crois... Mais nous avions des provisions. Handjo nous a dit de ne pas bouger, sauf si c’était lui... Est-il avec vous ?
— Non, dis-je, il est ...
Mon hésitation était en elle-même significative. Je ne pouvais plus reculer.
— Il est mort ? dit la femme.
— Oui, au combat. Il nous a sauvé la vie.
— Tu entends, Hjirno, dit-elle, la voix brisée, ton père est mort en se battant contre les Noirs.
— J’ai entendu, Mère, dit une petite voix ferme. Il nous avait dit qu’il allait presque sûrement mourir.
La jeune femme fit un effort pour retenir sa douleur mais l’émotion l’emporta et elle serra son fils contre elle, étouffant ses sanglots dans la couverture.
—Venez, dis-je doucement, ne restons pas là. Remontons. Mon amie Athiello nous attend en haut. Ne vous inquiétez pas, il n’y a personne d’autre.

Nous ne cachâmes rien à Ogylvaine et Hjirno des circonstances tragiques de la mort de Handjo.
— Il faudra que nous allions chercher son corps à l’endroit où ils l’ont probablement jeté...
— C’est dangereux, Madame.
— Nous irons de nuit, avec des voisins. Aucun Hnobich ne saurait être abandonné sans sépulture. La tombe du clan se trouve dans le parc et c’est là qu’il doit reposer, nulle part ailleurs.
— Dans ce cas, je suis à votre disposition pour vous y aider, soupirai-je.
— Signour, Merci, dit le petit bonhomme au visage tout barbouillé, je vous en suis reconnaissant.
Et il me tendit la menotte d’un air martial.
Tandis qu’Athiello se rendait utile en faisant chauffer l’eau d’un réservoir au dessus d’un grand bain d’étain, je disposai sur la table de la cuisine les maigres provendes que nous avaient données les Zwölles : pain de son, poisson sec, fromage de chevirelle.
— Il reste des légumes : potyglon, maïs et papriquets secs, dit Ogylvaine, un peu absente. Je vais cuire une soupe.
— Ne vous occupez de rien, sinon de vous-même, Madame.
— Je... je ne veux point demeurer seule... avoua Ogylvaine, les larmes abondant à nouveau.
— Venez, dit Athiello, je vais m’occuper de vous.

Un peu plus tard, le jeune maître de céans et sa mère, avaient procédé à leur toilette. Vêtus de linge propre, ils étaient assis sur le banc à haut dossier de la cuisine, serrés l’un contre l’autre, le regard capturé dans le tournoiement des flammes du foyer que j’avais allumé dans le poële de faïence.
— Vous devriez prendre du repos.
— Non, je ne pourrai pas.
— Moi non plus, Mère, renchérit son fils, résolu.
—Dites-moi, maintenant Signour Augustin, ce qui vous a conduit à venir dans cette maison, plutôt que de fuir les Barbares.
J’expliquai à la dame notre situation.
— Si je comprends bien, vous voulez que votre amie demeure ici le temps que votre séjour contraint au château du Prince se termine ?
— Oui. Pendant ce temps, je me suis engagé auprès de votre mari à m’assurer qu’aucun désagrément ne vous soit causé de la part des occupants, surtout quand il faudra bien que je me rende au mont Atrosse en tant que votre époux officiel.
— Athiello peut rester tout le temps qu’il le faut, elle sera pour moi une soeur très vraisemblable.
— Il est vrai qu’elle vous ressemble un peu, comme nous le disait Handjo.
—Je vous suis infiniment redevable de vos démarches, Signour, car nous savons que les Noirs ne reculent devant rien pour déposséder les légitimes propriétaires. Tout est bon pour eux, même les faux mariages.
— Oui, dit le Chim en herbe, et si ma mère est remariée de force à un noble Noir, ce dernier me fera envoyer en école disciplinaire, j’y contracterai une maladie fatale et l’héritage passera à ses propres rejetons.
Etonnant de lucidité, ce marmot de cinq ans au plus !
— Existe-t-il quelque chance pour que je sois confronté à une connaissance de votre mari, lors de la session du mont Atrosse ?
— Je ne crois pas, car depuis quelque années, Handjo ne fréquentait que des résistants purs et durs . Il se tenait soigneusement à l’écart des milieux collaborationnistes. Peut-être, cependant, devrions-nous vous aider à incarner votre personnage de façon crédible, si vous rencontriez par hasard un lointain ami d’enfance.
— Il reste la question physique. Handjo ne me ressemblait pas beaucoup.
— Peut-être qu’en colorant un peu vos cheveux et en vous faisant pousser barbe et moustache. Vous pourriez au moins tromper d’anciennes connaissances.

Pluie et vent s’abattirent sur la champadoue. Le ciel noir poussait vers nous des nuages au ventre pourpre qui nous frôlaient, jetaient leur gourme d’eaux tièdes et de grêles froides, puis couraient se déchirer à mi-pente de Grandes Montagnes. La tourmente vrillait chapougnets et pinalcones, puis les relâchait, changeant la forêt alentour en une bande de pleureuses échevelées.
La tempête accompagnait le deuil de nos hôtes. Plus furieuse que jamais, elle fut encore de la partie quand des hommes ramenèrent de nuit le corps de Handjo. Il fut conduit aux flambeaux vers le tertre qui l’abriterait pour toujours, face à la mer.
La grille du caveau fut refermée, et un bref éloge fut prononcé en zwöllanique ancien. Les hommes-ombres se dispersèrent et nous ramenâmes Ogylvaine et son fils à la maison.
La tourmente continua pendant trois jours. Athiello passa beaucoup de temps avec Madame de Montigne, laissant celle-ci débonder sa douleur, et se répandre en évocations du Mort, dont la présence hantait les murs. De mon côté, je jouais au jeu de Boc avec le petit Chim, qui se débrouillait fort bien et me laissa plusieurs fois en échec.
A d’autres moments, je me replongeai dans la lecture de l’opuscule de Karool Jion de May, évitant de m’endormir devant le dessin du trident, de peur de sombrer dans un cauchemar aussi épouvantable que celui qui m’avait saisi dans le phare du Boscaud.
Une idée me vint : le dessin était peut-être en rapport avec ceux qui, dans les pages précédentes, résumaient la théorie de l’auteur sur la régulation des courants . Il s’agissait non d’une coupe, mais d’une figure à-plat, une sorte de carte. Les trois dents issues d’une même hampe pouvaient ressembler à trois courants se séparant d’un tronc commun, des affluents du même “fleuve”.
Il me fallait vérifier certains détails sur une carte plus précise que le vague plan de ma carte de cuir. Très excité par cette intuition, je cherchai un atlas de Guama dans la petite bibliothèque du maître Chim. J’en trouvais un vieil exemplaire que j’ouvris aux pages où toutes les îles de l’archipel étaient dessinées ensemble. Par chance, plusieurs courants y étaient représentés par des traits parallèles. Je pris des crayons, de plumes, du papier et je me mis à dessiner avec ferveur.
—Qu’est-ce tu fais, Signour Augustin ? me demanda le petit bonhomme.
— Eh bien, Hjirno, j’essaie de comprendre un certain phénomène propre à votre monde. Tu as entendu parler du Grand Dragon ?
— Le terrible courant qui nous sépare des autres îles ?
— C’est exactement çà. On dit que sa force dépend d’une sorte de barrage sous-marin, qui serait caché quelque part... Un robinet géant.
Hjirno réfléchit très sérieusement.
—Ah oui, comme les canaux qui distribuent les eaux entre les champs. On met un chiffon sous une pierre et l’eau s’en va à droite. On les retire, et elle coule à gauche...
—Tu connais de telles choses, par ici, Bonhomme?
—Bien sûr, tous les jardins en terrasses marchent comme çà, en bas de la maison...
— Tu me montreras, quand la tempête sera finie ?
—Si tu veux...

Je recopiai les tracés des courants, en respectant certaines proportions, et je constatai qu’en interprétant assez librement, le grand courant se divisait déjà en deux branches, autour du Banc de la Mort. Pour qu’il y ait trident, il faudrait qu’un autre courant se démarque du Dragon au Nord-Est, et passe au nord de Malamè, longeant la rive sud de Sanabille. Mais non, cela ne collait pas, car il viendrait alors buter sur le pas de Dysme ! A moins que....
Je consultai fébrilement les figures théoriques de Jion de May.
— Bon sang de bois ! Voila, j’ai trouvé !
Je courus au salon où les femmes devisaient.
—Athiello !
— Oui ?
¬— J’ai trouvé quelque chose à propos des Vannes !
—Il a trouvé quelque chose, confirma le petit garçon qui me suivait.
—Montre moi vite !
Je déployai devant elle carte et papiers.
—Confirme-moi d’abord quelque chose : existe-t-il une branche nord du Grand Dragon, qui passerait au delà de Malamè ?
—Oui, je crois. C’est le... Rieufret, un courant froid qui circule en profondeur. Tous les marins le connaissent car les eaux sont très poissonneuses au dessus de lui.
— Alors, j’ai peut-être la solution de la régulation des courants !
—Comment cela ?
—Regarde : si on prolonge la direction du Rieufret vers l’ouest, il vient buter sur le banc de Dysme. Ou plutôt, il le frôle au nord, tu vois ?
—Oui, c’est plausible, en tout cas.
—Dans ce cas, nous aurions une explication du dessin de Karool qui montre, en coupe, des circuits interrompus ou ralentis par une sorte de bouchon de matière pulvérulente...
—Comment cela ?
—Le pas de Dysme, c’est du sable, n’est-ce pas ?
—Oui. C’est un atoll volcanique qui a été rempli par des sables apportés du sud-est.
—Par le Rieufret, précisément...
—Je n’y avais pas pensé. Peut-être parce qu’on s’accorde à dire que ce courant se dissout bien avant d’arriver dans les parages de Dysme.
—Mais, voila, le sable accumulé dans la cuvette de l’atoll trouve une issue, quelque part au Nord, par laquelle il s’écoule.
—Pourquoi pas ?
—Il glisse dans le profondeurs et comble une dépression, par ici (je désignai une fosse océanique imprécisément représentée). Or, cette dépression est d’après moi, le lieu où le Rieufret passe comme dans un carrefour, et se trouve orienté soit vers l’Ouest, soit vers le nord...
—Que veux-tu dire ?
—Je pense que cette dépression, c’est un peu comme une vanne géante.
—Oui, exactement, confirma le petit garçon.
— Ou bien elle est vide de sable, et le courant froid file vers l’ouest où il finira par rencontrer le Grand Dragon à nouveau. Ou bien, elle est remplie de sable, et dans ce cas, le Rieufret va vers le nord et n’interfère jamais avec le Grand Dragon.
—Continue...
¬— Voila ma théorie : c’est le sable qui s’écoule de Dysme par les failles sous-marines de l’atoll qui vient combler la fosse océanique. S’il “fuit” en assez grande quantité, le Rieufret va se diriger au Nord. S’il s’écoule moins vite, le Rieufret s’orientera au Sud-Ouest et viendra heurter le Dragon.
—Et alors ?
— Et alors, Athiello ? Mais c’est évident ! Si le courant froid vient rencontrer les eaux chaudes du Dragon, la force de ce dernier s’en trouve amoindrie. Il se dilue, se dissipe, est entraîné vers le fond. Toute sa force s’épuise.
—Tu veux dire que... tu aurais trouvé le moteur des vannes de Guama ?
—Oui. Le mot “frein” serait plus juste. Le Rieufret est une sorte de sabot de frein : si l’on injecte plus de sable à Dysme, on accélère le Grand Dragon. Si on retient la chute de sable, on le ralentit...
—Mais personne ne peut influer sur cela ! dit Ogylvaine.
¬— Si, si, dit Hjirno, absolument confiant.
—Bonhomme a raison, dis-je. Que se passe-t-il à Dysme ? Athiello , rappelle-le nous.
¬—Rien du tout, c’est un minuscule banc de sable où toute culture est impossible. Seuls les pélerins le traversent à pied...
—Oui, justement Les pélerins le traversent à pied, répétai-je ‘un ton neutre.
—Et...
Le visage d’Athiello s’éclaira soudain.
—QUOI ? Tu veux dire que ce sont les pélerins qui... TASSENT LE SABLE ?
—Exactement... Des milliers et des milliers de personnes marchant sur cette dune fragile contribuent probablement à enfoncer le sable dans l’atoll.
¬—C’est cela que Karool Jion de May aurait voulu symboliser avec ce poing qui enfonce de la matière en poudre dans une sorte d’entonnoir !Il aurait été plus inspiré de représenter un pied...
— Mais Lutel Mirgône lui l’a fait, mon amie ! Rappelle-toi, sur l’aquarelle du trident, dont tu m’as apporté la copie, parce sa ressemblance avec le croquis de Karool t’intriguait.
J’ouvris l’opuscule à la page du dessin énigmatique, où j’avais inséré la copie de Mirgône.
¬—Regardez : Mirgône a représenté un pied, ou une jambe, traversé par la branche nord du trident. Nou nous demandions quelle était cette cruelle figuration . Tout s’éclaire lorsqu’on admet qu’il ne s’agit pas d’un vrai trident, mais d’une symbolisation des trois branches du Courant traversant les îles. Alors, tu remarques que la fameuse jambe vient se situer à peu-près à la hauteur du pas de Dysme. Elle représente la marche incessante des pélerins.
¬—C’est ma foi évident, dit Athiello, et elle me mit la main sur le front.
—Fchhh, cela chauffe là dedans ! Tu te rends compte, petit, que les plus grands savants de Guama sêchent sur le problème depuis des siècles !
Pour la première fois depuis trois jours, Hjirno se dérida, puis éclata d’un rire jubilatoire.


L’après-midi, le temps se calma. La pointe des herbes, encore chargé de goutelettes, réfracta le soleil dont le ciel sombre était tombé comme un manteau, et les prairies étincelèrent autour de la maison.
Je sortis, entraînant Hjirno.
—Dis, Augustin, ton amie n’a pas eu l’air de te croire.
—Cela ne fait rien, Bonhomme, toi et moi nons y croyons, et cela suffit.
—Oui.
—Maintenant, c’est nous les maîtres des Vannes.
—Oui, alors, les femmes peuvent bien rire, elles ne comprennent rien.
—Non.
¬—Est-ce que tu pourrais m’expliquer ce que çà veut dire : maître des vannes ?
—Oui : cela veut dire que celui qui peut dire aux pélerins de s’arrêter de marcher sur le banc de sable de Dysme, et puis ensuite, quand il veut, de leur dire de marcher à nouveau, celui-là, c’est le maître des vannes. Et c’est aussi le vrai roi de Guama !
Hjirno se roula dans l’herbe haute, mouillant ses pantalons de cuir.
—Parce qu’il dit : arrêtez, et alors le sable ne descend plus... donc, le robinet sous la mer se vide... Et alors continua-t-il en suivant sur un dessin invisible, et alors... le courant froid vient arrêter le grand Dragon...
—C’est cela, Hjirno, tu es génial !
—Quand le maître de vannes dit aux gens : vous pouvez piétiner, piétiner, piétiner... fit le jeune Chim en mimant la chose à grands sauts sur l’herbe, cela enfonce le sable, le robinet se ferme, l’eau froide est chassée, elle ne peut plus venir toucher le Grand Dragon et celui ci gonfle, gonfle, gonfle...
—Attention, tu vas éclater !
¬—BAOUM, rugit Hjirno.
—Oui , c’est cela ! tu as tout compris.
— Mais, Augustin, dit l’enfant au bout d’un moment. Est-ce que c’est vrai ?
—Je crois que oui...
—Si mon Papa avait su cela, il aurait été maître des vannes; il aurait été le roi de Guama. il aurait arrêté le Dragon, et on serait partis sur les belles îles de l’Est.
—Oui, vous auriez pu faire cela.
—Mais maintenant, c’est toi et moi qui allons le faire ... D’accord ?
—Oui, si tu veux, mais il faut d‘abord que je m’occupe de certaines affaires.
¬—Chez le Prince ?
—Oui.
—Tu vas le tuer ?
—Je ne sais pas si cela servirait à quelque chose, car il y en aurait tout de suite un autre.
—Il n’a pas de fils...
—Ah non ? Mais quand même, les Nobles éliraient certainement un autre prince...
—Alors qu’est-ce qu’on va faire ?
—Tu vas m’attendre un peu avec ta maman et Athiello, tu veux bien ?
—Oui. Et ensuite nous irons à Dysme, sauter sur le sable... pour devenir maîtres des vannes.
¬—D’accord. Et maintenant, si on faisait la course jusqu’à cette petite tour, là, dans les arbres ?
—D’accord. On va voir comment se portent les crocasters.

Le moment était venu pour moi de me confronter à la hiérarchie zwölle. Je mis des vêtements chauds pour l’altitude, réunis un paquetage minimal, et plaçai soigneusement à ma ceinture la cage miniature de la sarmoiselle de Chamilah. La chose pouvait passer facilement pour un étui à lunettes.
Puis je me préparai à quitter Athiello.
Cela se passa sans émotion excessive. Nous dormions encore ensemble, mais j’avais le sentiment qu’elle s’éloignait intérieurement de moi, sans agressivité ni rancoeur, dans une sorte de distraction légère. Je me demandai si cette attitude n’était pas due à mon curieux attachement à la mémoire de Nadja Benjou, que je n’avais pourtant cotoyée que deux jours, il y avait maintenant trois mois. Peut-être, plus simplement, se fatiguait-elle d’un amour de rencontre, que l’aventure avait rendu, paradoxalement, trop quotidien.
Je devais plus tard me rendre compte qu’aucune de ces causes n’était décisive. Athiello gardait son secret, mais le moment approchait où elle ne pourrait plus le cacher, à elle comme aux autres.
Je l’embrassai tendrement sur la bouche et le front, jouant un peu avec une boucle qui lui tombait sur l’oeil.
— Vas-tu chercher à rencontrer Lutel Mirgône ?
— Bien sûr.
— Dis-lui que je suis là haut. J’aimerais avoir une porte de sortie, si les choses tournent mal.
— Compte sur moi... Et prends bien garde à toi ! ajouta-t-elle en caressant mes joues hirsutes. Cela faisait quatre jours que je me faisais pousser moustache et barbe, mais le résultat n’était pas convainquant. Peu importait. Mes futurs interlocuteurs et compagnons s’habitueraient à voir ces attributs plus fournis de jour en jour, et ne se souviendraient pas de m’avoir vu imberbe : c’était l’essentiel.
— Normalement, je suis de retour dans une dizaine de jours. Je devrais être en possession des laissez-passer nécessaires pour nous rendre au sud. De ton côté, ne te fais pas trop voir avec Ogylvaine. N’oublie pas que tu es censée être elle, aux yeux des Zwölles...
¬— Ne t’inquiète pas.
—Je veille sur les femmes, dit très sérieusement Hjirno.
— Je compte sur toi.
Ogylvaine me serra dans ses bras et me souhaita bonne chance.

° °

°



V.

La montagne du pouvoir


Je traversai les lignes du Noir sans aucun contrôle. La région était considérée comme pacifiée, mais dans le lointain, une ferme brûlait : peut-être la propriété d’un ultime récalcitrant.

La maison forestière était toujours aussi animée, et de nombreux paysans campaient alentour, dans l’attente d’un papier officiel. Je la dépassai sous l’oeil indifférent de soldats gris à brassards noirs, et m’engageai sur la route en lacets qui descendait dans la sombre vallée où les Grandes Montagnes prenaient naissance. Les forêts d’agras -visiblement malades- alternaient avec de grands champs de céréales et de maïs, où venaient s’insérer parfois, autour de chaumières sales, des potagers aux potyglons surabondants, clos de haies de salges odorantes.
L’atmosphère était humide, le paysage peuplé d’écharpes de brume, comme autour de la forêt de Givaise, sur Lario.
Cela ne dura pas. Dès que j’attaquai les grosses collines qui précédaient les Montagnes, le temps devint plus sec et plus froid. Le soleil se libéra laborieusement de l’emprise des chaînes et des aiguilles neigeuses du sud-est, et la chaleur s’abattit sur un pays transfiguré par la lumière fauve. De petits villages occupaient les crêtes et les temples à colonnes qui en occupaient le centre, entourés d’une large cour pavée, étaient à peine plus grands que les modestes habitations.
Les Roches Bleues vinrent à ma rencontre, majestueuses vagues de quatre ou cinq cent mètres, parfois à pic, souvent à quarante-cinq degrés. Rien ne poussait sur le versant Nord par lequel j’arrivais, et ce n’est qu’au dessus de la première barre, que je rencontrai, autour de lacs atones, des terrasses semi-circulaires d’alfa, d’avoine, et de blé dur .
En face, à quatre ou cinq kilomètres, commençait la seconde batterie de montagnes, impressionnantes dans leur envolée violette et rose, jusqu’à des hauteurs imprenables, dissimulées par les nuages.
La route était plane et bien tracée, chaussée de larges pierres, jalonnée de bornes blanches des deux côtés. Plus aucun paysan n’y circulait, mais je devais me tenir prêt à m’effacer, de temps de temps, devant un cavalier lancé à toute allure, ou devant un lourd charroi dont les cochers n’admettraient pas d’avoir à ralentir devant un aussi piètre obstacle qu’un piéton.

Palengel était située au pied du Mont Atrosse. Ce marché proche de la demeure princière était riche en hôtelleries et auberges de qualités variées, mais j’étais déjà en retard et je me présentai à l’octroi qui surplombait les dernières maisons, contrôlant l’accès à la route officielle qui s’enroulait comme un serpent plat autour du mont. Les soldats —Noirs, cette fois— scrutèrent sévèrement mes papiers, mais ne firent aucune remarque désagréable. Ce fut même d’une voix cordiale que l’officier m’accueillit au nom du Prince, et me souhaita un fructueux séjour au Mont.
La pente devenue plus forte, les transports s’attachaient à des pieux, qui avançaient dans une rainure, en une chaîne de cordages lente et ininterrompue, animée par des roues géantes recevant l'énergie de chutes d'eau habilement disposées.
Malgré les pressantes invitations à m’asseoir sur un chariot mécanique, je décidai que j’irais plus vite à pied. La promenade, assez essoufflante, me donna l’occasion de dépasser toute une faune de visiteurs emmitouflés, sagement compactés sur des plateformes tractées vers le sommet.
La vue devint magnifique. Deux tours de plus et j’eus l’impression d’être sur le toit du monde. On voyait nettement toutes les îles, et spécialement bien la Majeure, foisonnement vert olive, de l’autre côté d’une surface d’acier. Celle-ci noircissait à l’emplacement de ce que je reconnus être l’Emphale (le tourbillon géant). Vers l’Ouest, je me demandais si je ne pourrais pas apercevoir certaines îles des Caraïbes, mais l’espoir se révéla vain : l’immensité se perdait dans un opéra de nuages lointains, déjà dorés par le soleil déclinant.
L’air était froid et tonique, la végétation réduite à de maigres arbustes, bousculés par des rochers gros comme des maisons.
Le château était là. Il prolongeait naturellement la montagne, et s’enfonçait dans le ciel comme une épée noire.
Il n’avait pas été construit avec les pierres du lieu, mais avec de gros piliers de basalte et d’un minerai sombre, dont j’ignorai le nom.
Au delà d’un gouffre à la profondeur insondable, traversé par l’arc mince d’une passerelle, un système de tourelles et de poternes attendait le visiteur.
A ma surprise, on ne m’orienta pas vers elles, mais vers une maison de rondins installée à l’extérieur de la première muraille. Le Prince ne prenait pas le risque d’introduire des gens dangereux dans son domicile. Si le séminaire se déroulait là, il faudrait que je trouve un moyen de pénétrer dans le sanctuaire.


Je fus reçu par un gros homme chauve à lunettes rondes, répondant au doux nom de Maître Tiboudo. Il m’attendait à côté d’un poële aux tuyaux tarabiscotés, un livre à la main. Je croyais revoir un bon curé de campagne recevant ses ouailles pour une conversation amicale, plutôt que pour la confession.
Tiboudo m’apprit que le séminaire allait commencer le matin même et que nous formions une classe d’une douzaine de jeunes gens, choisis parmi les collaborateurs des Noirs de plusieurs régions en cours de pacification.
— Y-a-t-il d’autres personnes de Papiarnick ? m’informai-je, un peu inquiet.
—Hélas, non, tu es le premier de ce secteur, hm, turbulent.
—Tant pis, dis-je soulagé, je ferai connaissance avec les autres...
—Vous êtes là pour cela, hm, apprendre à vous connaître, dit le gros homme avec onction.
Et il commença à me décrire le réglement qui régirait notre vie commune. Il passa ensuite, avec autant de minutie, aux têtes de chapitres de l’enseignement qui nous serait fourni : code administratif des Noirs, statut des diverses populations, politique intérieure et étrangère, impôts et économie, etc. A chaque mot prononcé, il penchait la tête et attendait que j’acquiesce, pour vérifier que j’en comprenais bien le sens. Il me prenait pour un idiot de village, mais j’hésitai à lui faire comprendre que tel n’était pas le cas : pécher par infatuation pouvait se révéler dangereux.

A peu près persuadé que j’avais enregistré l’essentiel, il me fit visiter le grand chalet : à l’étage, les chambres rangées des deux côtés d’un couloir étaient petites et propres, dotées de doubles vitres protégeant efficacement contre les vents glacés qui hurlaient au petit matin autour de la bâtisse. Le rez de chaussée n’était, au delà de l’entrée, qu’une grande pièce dotée de tables et de chaises face à une estrade et un tableau. L’angoisse me saisit soudain, moi qui n’avais jamais connu les bancs d’école, car élevé à domicile, ou unique élève du vieux moine de Maalouc’h à la Guadeloupe.

A l’entresol, une vaste salle à manger était dotée d’un bar-room, comme on dit en Louisiane. J’y rencontrai la douzaine de jeunes hommes qui allaient suivre le séminaire avec moi. Je fus immédiatement frappé par le contraste entre les Zwölles Gris, plutôt blonds ou roux, assez grands et corpulents, et les Dracois, minces et bruns, dotés d’intenses yeux verts, comme des chats. Leur disposition dans la salle était aussi révélatrice : les Gris, assis devant des pots d’annelle, fumaient, discutaient fort, menton en avant, lippe souriante; Les Dracois se tenaient un peu en arrière ou debout, silencieux, le visage froissé ou soucieux.
Tout le monde se tut quand le “père” Tiboudo me présenta. Je serrai les mains qui se tendaient, sans réserve apparente. L’épreuve s’était passée sans problèmes.
Figear Solc, un gros Gris bavard m’offrit le pot de l’amitié, croisant les mains à la mode Grise. Je répondis : “Dugris, hop, Dugris”, selon la formule consacrée dont m’avait parlée Ogylvaine, et je m’assis dans le cercle, souriant, mais résolument silencieux.
—Allons, dit Tiboudo, nous commençons dans une demi-heure. Et n’oubliez pas de choisir parmi vous celui qui ira faire les courses à Palengel cette semaine.
L’information ne tomba pas dans l’oreille d’un sourd.

Le premier “cours” fait par le Père Tiboudo était consternant. Il s’agissait de remplir une fiche avec nom, prénom et domaine d’origine et à écrire une petite phrase qu’il nous dicta : “je soutiens de toutes mes forces l’oeuvre grandiose de son Excellence notre Prince, sa majesté Mortone Trug !”
L’opération prit toute la matinée, Tiboudo devant répéter quatre fois en moyenne chaque mot, en l’épelant jusqu’à ce que chaque lettre sorte littéralement toute formée de sa bouche. Il ramassa enfin les copies et nous tint un petit discours édifiant sur le sens du devoir des A.N. que nous étions (Affiliés au Noir).
Je me rassurai en constatant que, pour incultes qu’ils fussent, mes compagnons d’infortune ne s’abaissaient pas à l’indignité de faire semblant d’être intéressés. Quand les doigts ne s’occupaient pas au forage profond des cavités nasales, c’était des yeux qui se perdaient dans le paysage immense que nous découvraient les six fenètres de la salle, ou encore des baîllements inextinguibles découvraient des fours aux briques passablement endommagées.
Tiboudo, qui semblait avoir perdu la foi depuis une éternité, ne s’en formalisait pas.
Le repas fut aussi long que le permettait l’absorption d’un brouet au potyglon (décidément, il faudrait que je fuie cette île au plus vite!), d’une miche de pain et d’une tranche de jambon salé. Pour dessert, un carré de fromage de cabridon (aussi puant que l’animal) fut avalé sur le pouce, et tout le monde se leva pour un jeu de ballon, dans la cour.
On se défoula bien agréablement, jusqu’au moment où Bratoc’h, un énorme Gris plus stupide que la moyenne expédia le ballon ovale dans les airs à une altitude telle qu’on le le vit pas redescendre, sans doute du côté des champs de Palengel.
—Quinze fufes d’amende dit paisiblement Tiboudo qui nous surveillait du coin de l’oeil, en sirotant son annelle.
—Quoi, fit Bratoc’h, mais...
—Ne discute pas, dit Figear Solc. Allonge !
Le monstre s’exécuta sans délai. Figear semblait avoir sur lui une autorité sans réplique.
L’après-midi, consacrée à la description succincte des institutions ne fut guère plus utile pour moi, qui avais bénéficié des leçons de Chamilah et d’Ogylvaine. Plusieurs de mes compagnons devaient sans doute tout en savoir, car ils ronflaient sans retenue.
La propagande de bas étage dévidée par Tiboudo affirmait certaines “évidences” : l’ensemble des îles de Guama relevaient de la souveraineté du Prince. Seules des contingences momentanées, avaient permis aux “bandits clotonois” d’entretenir une sédition permanente. Je ne m’attendais pas, je l’avoue, à une arrogance aussi tranquille, et d’autant plus dangereuse pour le paix des îles.

Le lendemain matin, je me réveillai en sursaut, plein de sueur.
Que faisais-je là, englué dans les rouages de la machine du pouvoir ? Il fallait absolument que je brûle les étapes de cette ridicule ascension. Subir un endoctrinement abêtissant aux côtés de ce groupe d’imbéciles ? Pas question ! Mais comment faire ? Qu’est-ce qui attirerait assez l’attention du Visiteur des Ecoles, pour m’en faire sortir... par le haut, et non vers un cul de basse fosse réservée aux supects ou aux opposants politiques ?
La question était presque inutile, me dis-je. Car j’étais en possession de la réponse et je le savais très bien.
Je m’ébrouai, sortis dans le vent froid et allai plonger dans un ruisseau glacé. Puis, je revins m’asseoir sagement dans la classe du père Tiboudo, prêt à endurer le pire.

Peu à peu, j’appris à mieux connaître le groupe. Certains, particulièrement parmi les Dracois, étaient loin d’être aussi bêtes qu’ils en donnaient l’apparence. Même Bratoc’h avait parfois des éclairs inattendus. Il venait d’une famille de maîtres tailleurs de pierre, et nous pûmes partager quelques opinions sur cet art, que j’avais eu l’occasion d’approcher dans une autre vie.
Je me fis peu à peu la réputation d’un ambitieux brillant et sympathique, mais néanmoins assez excentrique et , par tant, solitaire. Les élèves Dracois me considéraient avec le sentiment insondable de tout Dracois envers tout Zwölle, mais mon refus de manifester du mépris à leur égard m’avait épargné une inimitié ouverte. Ma sensibilité à la valeur de certains rompait tellement avec l’aveuglement des Zwölles, qu’elle m’avait même attiré une connivence discrète.
Pour d’autres raisons, les élèves Gris me regardaient avec une certaine défiance, mais sans agressivité. Ma connaissance de Guama les étonnait, eux qui n’étaient le plus souvent pas sortis de leur vallée, mais le fait que je portasse ainsi les couleurs du Gris à hauteur de prétentions ordinairement réservées aux Noirs n’était pas pour leur déplaire. Je devais néanmoins faire attention à ne pas dépasser certaines limites qui me rendraient suspect, notamment aux yeux de ce Figear Solc, qui était, à n’en pas douter, un agent d’information.
Un jour, Tiboudo nous apprit que nous recevrions bientôt un Noble Visiteur des Ecoles. Il demeurerait deux ou trois jours avec nous, afin d’évaluer la qualité de chacun et d’envisager les orientations de nos carrières.
L’ouverture tant attendue se présentait !
A la fin de la classe, je m’anvançai vers le “professeur”.
— Signour Tiboudo, dis-je, je sais que c’est là exiger un grand privilège, mais j’aimerais présenter, le jour de la venue du visiteur des Ecoles, une petite conférence sur un sujet de mon choix.
—Eh bien pourquoi pas, jeune homme, répondit ce pédagogue convaincu. Voila un exercice qui ne peut que disposer favorablement l’autorité à notre égard.
Puis il flaira le piège :
—Mais cela dépend évidemment du sujet...
— J’aimerais traiter de “la nécessité et la possibilité d’ouvrir les îles orientales à la conquête zwölle.”
—Mais c’est là un sujet remarquable, jeune homme ! Mes compliments ! Cela m’étonne de vous : les jeunes Gris que je vois habituellement sont plutôt préoccupés de culture du potyglon ou, à la rigueur, du percement des routes vers le sud de l’île. Je ne peux que louer votre sens des larges perspectives historiques. Puis-je vous demander sur quelles bases documentaires vous comptez vous appuyer pour votre démonstration ?
— Oh, j’ai concocté quelques réflexions personnelles, dont l’intérêt est surtout de proposer un cadre logique à notre argumentaire.
— C’est fort bien, mon ami. il est vrai que nous éprouvons toujours des difficultés à faire saisir à nos jeunes esprits l’utilité de telles orientations, dont vous savez combien le Prince les a à coeur. Je suis sûr que cela retiendra l’intérêt de son Excellence.


Quand le Visiteur, accueilli par Tiboudo à la porte du chalet enleva la capote cirée qui lui tombait sur les yeux, un frisson de terreur glacée me parcourut : Marblès ! Le capitaine Gris-Noir qui avait enlevé le château de Trahurc ! Pourvu que...
—Ah, mais, qui vois-je-là ? dit Marblès, relevant les coins de la blessure noire de sa bouche. Notre jeune ami Handjo, héros de Papiarnick ? Comment va votre femme ?
—Bien, Monsignour, fort bien, je vous remercie !
—Qui m’a dit récemment être passé par là et avoir constaté la bonne tenue de votre champadoue après les tragiques événements de la sédition ? Mm. Ah oui, le sergent Grodram. Il vous avait d’ailleurs déjà rencontré peu de temps avant.
¬— C’est juste, je me souviens.
—Il vous transmet aussi le bonjour de votre belle soeur...
Fichtre ! nous avions omis de convenir ensemble d’un nom pour Athiello. J’espérai que ce détail fatal pourrait être éludé.
—La soeur d’Ogylvaine est en effet avec nous en ce moment, et son aide nous est bien utile !
—Je le crois aisément.
A n’en pas douter, Marblès s’était renseigné sur les élèves du séminaire, et tout spécialement sur moi, dont il avait repéré la différence avec le profil habituel du hobereau chim, un fermier-soldat courageux mais plutôt rude et primitif. J’étais donc sous haute surveillance, mais rien de décisif n’avait encore été trouvé contre moi, et l’amabilité du haut fonctionnaire gris-noir à mon égard n’était pas feinte.
Il me fallait faire preuce d’audace : je devais tenter le coup l’après-midi même.

—Mes amis, dit Tiboudo, nous avons le plaisir de soumettre à Monsignour le Visiteur la prestation d’un de nos élèves, Handjo Hnobich. Il va nous présenter une causerie sur un sujet fort important. Handjo, quel est le titre de ta conférence ?
—J’ai pris la liberté de le modifier légèrement...
Tiboudo verdit, et des gouttelettes de sueur apparurent autour de son gros front grisâtre.
—“L’importance et l’urgence d’appeler les îles orientales à la conquête zwölle.”
Tiboudo se détendit et laissa apparaître un large sourire béat.
—Mm, prometteur, dit Marblès. Je vous écoute.

Je servis un discours banal, mais bien torché, sur ce thème rabâché par la propagande. Mes effets de voix et de manches réveillèrent tout le monde y compris l’énorme Bratoc’h au fond de la classe, dont les yeux se mirent briller d’enthousiasme. Figear Solc regardait en coulisse, de droite à gauche, ne sachant s’il devait applaudir ou conserver un air sévère, pour imiter Marblès.
— Voila, conclus-je avec force, l’unique voie pour ramener la paix sur cet archipel, et permettre à nos forces vives un avenir à leur mesure !
¬—Oui, s’exclama Bratoc’h, en applaudissant à tout rompre.
Tout le monde était maintenant suspendu au jugement fatidique de l’autorité.
—Amusant, dit Marblès, sans sourire, vous avez un certain talent oratoire.
—Merci, Monsignour. Si vous le permettez, je voudrais maintenant vous soumettre une observation complémentaire, propre à lever certaines difficultés pratiques de la légitime occupation de tout Guama par le Noir.
—Non, non, s’empressa Tiboudo, nous connaissons ces difficultés. Décrire le Grand Dragon ou l’Emphale n’a pas grand inté...
—Laissez, laissez... fit négligemment le Visiteur, j’aimerais savoir ce que notre jeune érudit peut avoir à dire sur ce sujet. Mais brièvement, je vous prie...
—Il ne me faudra que dix minutes, Monsignour.
—Allez.
—Je me dirigeai vers le tableau et traçai un croquis succinct des îles, au milieu desquelles je situai, à la craie rouge, le grand courant.
— Chers partisans de l’ordre Noir, déclarai-je avec l’emphase convenue pour s’adresser une assemblée politique, vous n’êtes pas sans savoir que la force du Dragon dépend de sa vitesse. Plus il va vite, plus il devient infranchissable, telle une montagne d’eau lancée à l’allure d’un crocaster. Aucun vaisseau, même le mieux construit, ne peut y résister. Toutes les tentatives, sauf celles de certains navigateurs solitaires, ont échoué.
—Nous savons tout cela, soupira Tiboudo. Vous importunez Monsignour !
—Non, non, pas du tout, continuez.
—Toutefois, il est possible que nous nous soyions toujours trompés sur la meilleure manière de traverser le courant : la plupart de nos vaisseaux misent sur une haute voilure (telle que j’en avais remarqué plusieurs exemples dans le port de Mortague). Alors que c’est au contraire sur la coque, qu’il faudrait faire porter notre recherche.
Les vents soufflant soit en sens contraire soit perpendiculairement au sens du Dragon (j’entendis Bratoc’h demander à son voisin ce que signifiait “père pendu culaire”), toute grande voilure entraînait des tensions insupportables, et le navire finissait immanquablement par être déstabilisé par l’une des “vagues de course” qui filait à la surface du courant. La catastrophe irrémédiable survenait alors.
—Mm, vous semblez bien connaître le courant et les questions de navigation, renarqua Marblès d’une voix froide. Puis-je vous demander où vous avez appris tout cela ?
Je m’attendais à cette question et j’avais eu le temps de préparer une petite fable.
¬—Oh, il y a bien longtemps, soupirai-je, la voix empreinte de nostalgie, je devais avoir sept ans. C’était au milieu du règne de sa Supériorité Magido Trug, le père de notre Prince bien aimé, et j’avais un précepteur passionné des choses de la mer...
—Mm... bon, continuez : vous disiez qu’il fallait faire porter les efforts sur la coque.
—Bien sûr. Mon vieux précepteur affirmait que les seuls bateaux à traverser le courant étaient ceux qui disposaient d’une coque rayée en profondeur, de cette façon.
Je dessinai la coque du Doryô, la pirogue sur laquelle les indiens Saroakl m’avaient transporté de Guyane sur Guama .
—Voyez-vous : en traçant de longues et profondes rainures d’une certaine forme ondulée, on stabilise le vaisseau dans le sens du courant : il grimpe sur l’échine du Dragon, comme en gravissant les marches d’un escalier géant.
—Et se trouve aussitôt emporté vers sa perte, au fond de l’Emphale, où l’attend le Diable...
—Que non pas, Monsignour ! Car si vous êtes assez rapidement monté à dos de la monture, vous pouvez aussi en redescendre de l’autre côté, et encore plus vite ! Le vieux maître me disait qu’une coque bien sculptée permettrait de rejoindre le sommet du dragon en une demi-heure, soit l’équivalent de douze kilomètres de dérive, et d’en redescendre en dix minutes, soit, cinq kilomètres. Bref, la dérive entre le point d’escalade et le point de descente serait, au pire, de vingt kilomètres, un peu plus que la longueur de cette île. Vous voyez que cela laisse amplement le temps de...
— Fort bien Signour ! coupa Marblès en se levant. Ne continuez pas. Les détails sont fastidieux pour vos camarades. Puis-je vous demander de venir me voir après la séance ? ajouta-t-il à mi- voix, j’ai quelques détails à vous demander pour mon information personnelle.

Je le rejoignis bientôt, vaguement inquiet, et nous fîmes quelques pas autour de l’unique arbre de la cour, entre l’école et la muraille du château.
¬— Maintenant que nous sommes seuls, Handjo, vous n’allez pas me dire que c’est votre précepteur de la Champadoue qui vous appris tout cela... Je ne le croirais pas.
—Monsignour, vous avez raison. Je tiens toutes ces données d’un marin, rescapé d’un naufrage sur Papiarnick, que mon père avait recueilli. Vous comprenez que je ne parle pas facilement de cela en public, car vous connaissez les rumeurs qui courent sur notre rôle de naufrageurs !
—Je le sais bien, fit Marblès du ton de la confidence. Ne vous inquiétez pas, ce sont des choses pardonnées... si elles ont même existé !
—Nous hébergêames ce marin étranger, pendant presque six mois, avant qu’il ne meure subitement, d’un déchirement du coeur. Soplioc (c’était son nom) ne cessait de raconter des histoires de mer, dont je fus presque le seul de la famille à faire mon miel. Cet homme connaissait fort bien un grand savant de La Majeure qui avait partagé avec lui un grand nombre de savoirs, notamment dans la tentative de construire un bateau capable de traverser le Grand Dragon et de résister à l’Emphale.
— Et seriez-vous capable de vous souvenir de ces données ? s’enquit avidement Marblès, mordant à l’appât.
—Bien sûr, car elles m’ont passionné.
—Visiblement, cette école-ci ne vous apprendra rien que vous ne sachiez déjà, constata le Gris-Noir. Je vais proposer votre mutation immédiate. Nous disposons au château d’un atelier d’ingénieurs qui travaillent spécialement à la fabrication d’un tel vaisseau. Ils seront sûrement très intéressés par ce que vous pourrez leur dire.

A la veillée, j’eus du mal à cacher ma joie de partir. Une seule ombre au tableau : je n’avais pas eu le temps d’aller déposer au bourg voisin un message pour avertir Athiello de l'allongement de mon séjour. Je pris Bratoc’h à part et le nantis d’une vingtaine de fufes.
—Pourquoi, Handjo ? Tu ne me devais rien.
—Non, mais je prévois que tu vas encore envoyer le ballon je ne sais où la semaine prochaine... Alors je te munis d’une petite provision, car je sais qu’on n’est pas riches chez les tailleurs de pierre.
—C’est gentil, çà.
—Mais j’aimerais que tu me rendes un service.
—Ce que tu veux...
—Quand tu vas à Palengel -c’est ton tour demain, je crois- dépose ce pli à la taverne du Loupiard Chauve... On viendra le chercher, mais tu n’as pas besoin d’attendre. D’accord ?
— Bien sûr.
—Mais n’en parle à personne, surtout pas à Figear.
¬—Ce Potyglon pourri ? T’inquiète pas, Handjo, je ne suis pas un traître.
—Bon, alors, merci et adieu !
—A la destinée, Handjo.


° °

°


Je partis le lendemain à la première heure, en compagnie de Marblès, très empressé, semble-t-il, de témoigner de sa trouvaille (moi-même) et de me présenter au groupe d’ingénieurs, logé à mi-pente du second rang de murailles, trois cent mètres plus haut que le chalet de l’école.

Dans le monde de l'Atelier, le style était différent, à la fois plus décontracté et plus oppressant. On semblait vaquer à ses occupations personnelles en toute liberté, participant volontairement à tel ou tel projet de maquette ou de dessin. En réalité, chacun surveillait l’autre, et les réunions quotidiennes du “groupe démocratique”, sous la direction —débonnaire en apparence— d’un grand Gris à la chevelure en boule de laine et au cigare perpétuellement éteint, avait pour objet d’échanger des propos venimeux.
La vie était encore plus confinée qu’en bas. Tout se déroulait entre la logette privative taillée dans le roc, et la vaste salle sur pilotis accollée à la paroi. L’atelier était divisé en sections, et chacune d’elle s’adonnait au travail expérimental sur un prototype de bateau plus invraisemblable que son voisin.
La plupart des “spécialistes” agrégés à ce noeud de vipères me virent venir d’un sale oeil. D’autant que le chef, Mirloc’h Salchiff, après un long entretien avec Marblès, me fit attribuer une section entière (certes mansardée) et m’ouvrit une ligne budgétaire complète, avec trois techniciens inclus dans la liste des moyens.
¬—Je croyais qu’il n’y avait plus d’argent ! hurla un vieil ingénieur, maigre comme un cep de vigne. Et voila qu’on ouvre le robinet pour ce blanc-bec, sur une vague lubie du Visi...
—Tais-toi, aboya Mirloc’h qui se départissait pourtant rarement de son calme.
L’autre se le tint pour dit et rasa les murs, comme un chien battu.

Aucun des autres projets en cours ne portait sur la coque, excepté celui d’un jeune Métis Draco-Gris, répondant au nom de Hrulich, qui travaillait l’idée de “balancier articulé”.
—Intéressant, dis-je. On pourrait associer certaines de tes idées aux miennes. Pour accentuer la stabilité pendant la grimpette à dos de Dragon.
—Je brûle de comprendre comment tu comptes t’y prendre, dit Hrulich.
Cet ingénieur dans l’âme était plus ouvert que la moyenne des membres de cette engeance, pour qui l’homme est toujours en trop, et qui n’ont d’amour que pour les mécanismes.

Je ne voyais personne en dehors du travail. Je passais tous mes loisirs à recopier des documents, et à faire prendre l’air à la sarmoiselle de Chamilah. Je refermai à moitié le volet pour la protéger de regards indiscrets —improbables au demeurant, puisque nous étions au milieu du ciel—. L’oiselle minuscule (lointaine descendante d’un colibri adapté à l’altitudes et aux voyages) semblait m’avoir pris en affection. Elle dégustait ses six graines avec une sage lenteur, me gratifiant entre chacune d’elles d’un regard en biais, voire d’un renversement complet de la tête, absolument comique. Elle n’était satisfaite que lorsque j’avais éclaté de rire, et l’on devait se dire, derrière la mince cloison de bois de la porte de la logette, que le nouvel ingénieur était un parfait cinglé.
Bien entendu, je n’en avais cure.
—Ah, Sarmoiselle ! chuchotai-je, quand aurai-je assez de renseignements pour te renvoyer à ta maîtresse ? Cela risque d’être encore assez long, tu sais ! Elle semblait comprendre et hochait la tête gravement, puis elle remontait d’elle-même à bord de sa nacelle, que je remettais à ma ceinture, n’ayant aucune confiance dans la confidentialité de la chambrette.
Les ébauches de coques ressemblant à celles du Doryö commencèrent à prendre forme. Je savais que j’offrais ainsi des moyens aux Zwölles de devenir plus efficaces, mais je n’avais pas le sentiment de trahir mes amis de La Majeure et de Clotone. C’était certes un jeu dangereux, mais, si tout se passait comme je le supposais, ces données techniques ne serviraient pas aux forces du Noir. Plût aux Dieux que je ne me trompasse point !
Quoi qu’il en soit, il était temps d’élaborer le piège-à-Pouvoir, qui devrait me libérer de cette nouvelle prison, certes plus dorée que la précédente.
Comme à l’école des Remparts, le piège fonctionna. La dupe fut cette fois un petit homme effacé qui, lors des “réunions démocratiques” prenait parfois des notes dans un coin, bien en arrière du groupe d’ingénieurs.
Je m’assurai qu’il était présent le jour où je passai à la barre pour présenter l’état de mon projet.
Je décrivis le détail technique, en y associant Hrulich, au grand dam de plusieurs autres ingénieurs, fort jaloux, et inquiets pour leur propre avenir. Puis, je m’engageai dans ce qui semblait une digression sur la nature des courants sillonnant l’archipel. Je fis allusion à des “systèmes de courants, étudiés jadis par un Savant de La Majeure”, ainsi que sur l’existence de dispositifs naturels de contrôle des flux.
—Bien sûr, si l’on pouvait mettre la main sur ces régulateurs naturels, ajoutai-je, nous n’aurions pas besoin de toutes ces prouesses techniques pour fabriquer des bateaux capables de franchir le Dragon ! La rumeur dit que cela n’est pas possible ! J’ai des raisons personnelles de penser qu’il n’en est peut-être pas ainsi.
Mirloc’h me regardait avec de grands yeux vides, battant la table de son crayon.
—Ne veux-tu pas revenir au sujet, Handjo, s’il te plaît ?
—Bien sûr, je m’égare...


—Prendrez-vous un lait de Chiroine avec moi, dit le petit homme terne au moment où je sortais de l’atelier.
— Pourquoi pas ? J’ai tellement parlé que je boirais de la neige !
—Je me présente : Flatron de Longarde.
— Monsignour ! dis-je en mettant un genou à terre.
Longarde : c’était le nom le plus redouté de la bande des techniciens, comme d’autres habitants de cet étage du château : celui du ministre de l’intérieur, en personne, grand régent des polices occultes et officielles du régime du Noir. Je devenais incontestablement important !
—¬Relevez-vous, dit le petit homme l’air vaguement ennuyé. Je n’aime pas les cérémoniels. J’ai été très intéressé par votre évocation du mécanisme de régulation du courant selon Karool Jion de May.
—Personne d’autre que vous n’a relevé.
—Ce sont des techniciens. Ils ne s’intéressent qu’à cette fichue histoire de bateau ! Une véritable histoire sans fin...
¬—Vous n’y croyez pas, Monsignour ?
— Modérément. Si cela marche, tant mieux. Mais revenons aux courants... Comment connaissiez-vous Jion de May ? Très peu, ici, en ont entendu parler... Est-ce par le marin dont Marblès m’a dit qu’il avait été recueilli par votre père, il y a vingt ans ?
—Oui, Monsignour. Soplioc avait effectivement travaillé avec Jion de May pendant très longtemps. Il avait remarqué des croquis faits par celui-ci sur un carnet. Il se trouve qu’il entra un jour en possession de celui-ci, par inadvertance, et l’amena avec lui sur Draco.
— C’est ainsi que vous vous en êtes vous-mêmes retrouvé propriétaire ... dit l’homme doucement.
—Comment le savez-vous ? feignis-je de m’étonner. (Je ne m’étais pas trompé sur les faibles indices signalant qu’on avait fouillé soigneusement ma chambre).
—Oh, rien qu’une supposition !
—Eh bien vous avez raison, et je puis d’ailleurs vous le montrer, ajoutai-je. Le voila.
Le ministre de la police feuilleta le faux carnet avec une certaine fébrilité, puis se maîtrisa, et me le rendit comme à regret.
—Très intéressant... Accepteriez-vous de venir en parler... au Prince ?
— Le Prince ? Mais Monsignour, je ...
—Ne soyez pas inquiet. Il est d’un abord cordial dans le privé. il sera sûrement passionné par un document dont vous ne vous doutez pas à quel point il a pu être recherché par nos services, comme, d’ailleurs, par ceux de tout Guama.
Là, il m’apprenait tout de même quelque chose d’inattendu.

—Me permettez-vous de vous l’emprunter pour l’après-midi ? dit encore le petit homme triste. Je vous le rapporterai avant que vous ne voyiez le Prince.
Je me félicitai d’avoir mis tant de soin à recopier l’original : les archivistes du Prince auraient sûrement des exemplaires de l’écriture du vieux savant de La Majeure.
—Bien entendu, je suis grandement honoré ! Et à quelle heure dois-je me tenir prêt ?
—Cette nuit, vers onze heures... Empruntez l’ascenseur qui monte aux jardins supérieurs, en utilisant le jeton que voici.
Il me remit une curieuse pierre rougeâtre.
—A vos ordres.
—Parvenu sur la terrasse, annoncez-vous à l’huissier. Il sera mis au courant et vous conduira dans la salle des Audiences, près de l’estrade princière. Là, je trouverai bien un moment pour attirer l’attention de Mortone sur vous.
¬—Comment vous remercier, Signour Ministre ?
— Oh, cette chiroine est trop brûlante... fit le petit homme blafard en grimaçant. Je ne crois pas que je la boirai.

La salle des Audiences était située au sommet du château. C'était une vaste structure aux piliers géants doucement recourbés, comme les phalanges d'une main prête à recevoir du ciel un cadeau. Le bout de chaque "doigt" en fonte d’une vingtaine de mètres de hauteur soutenait avec les autres une flêche à cinq facettes, évidée, qui s'élançait droit vers le zénith. L'espace entre les doigts, clos par des vitraux où s’opposaient le rouge et le noir, se prolongeait de cinq larges arêtes transparentes, qui rétrécissaient pour se rejoindre au sommet. Vues du jardin, elles faisaient de la flèche un diamant allongé, étincelant dans le soleil couchant.
La "paume" soutenant et audacieux appareil était un rocher poli, au parfait arrondi. Le sol de la salle circulaire d'une trentaine de mètres de diamètre y était incrusté. Dans l’épaisseur d’une pierre diaphane, l'aigle zwölle était représenté en trois dimensions. Une haute porte ovale tendue de velours noir s'ouvrait à la base de chaque pilier-doigt, mais c'est seulement de l'ouverture la plus occidentale qu'un flot de courtisans et de soldats entraient et sortaient, dans le plus grand affairement.
De forme identique, la porte orientale, réservée à sa Superiorité et aux membres de son Grand conseil était pour le moment obscure et son parvis, délaissé.

Sans avertissement, les lourdes tentures noires de la porte d’Orient se soulevèrent et Mortone Trug entra dans la salle d'un pas rapide, suivi, au même rythme, d'un aréopage de gens surexcités, interpelant, quémandant, adjurant, brandissant des documents tous plus importants les uns que les autres.
Longarde, toujours aussi peu impressionnant semblait glisser aux côtés du Prince comme une ombre protectrice. Sa seule présence décourageait l’approche des courtisans qui auraient souhaité passer un billet à sa Majesté.

Le ministre m’avait fait installer dans une loge, presque aux pieds de l’estrade princière, et dès qu’il me vit, m’adressa un petit salut encourageant. Le Prince passa près de moi sans me voir, tapotant nerveusement la rampe. C’était un homme assez petit, mince, très brun sur une peau très pâle, à travers laquelle transparaissait un réseau de veines bleues. Sa chevelure de jais, aux tempes dégarnies s’avançait en éperon au dessus d’un front altier. Ses sourcils se touchaient à la racine d’un nez d’aigle et ses yeux noirs brillants fulguraient en permanence. Sa bouche fine et bien dessinée souriait dangereusement.
Tout en s’adressant à la cantonnade d'un ton sans réplique, il se dirigea sans hésiter vers les degrés dorés qui montaient vers le trône, tandis que sa suite se dispersait, qui dans la salle, qui sur les rangées de bancs ministériels.

—Oyez ! fit la voix enrouée d’un hérault, le Prince va procéder aux audiences de la soirée. Que s’avancent les représentants agréés à la barre des ambassades.
Trois ambassadeurs, retenus derrière un cordon rouge, étaient prêts à présenter leurs lettres de créance ou à lire leurs demandes. Un huissier, libéra le premier qui monta rapidement les degrés, en se prenant les pieds dans l’espèce de robe de chambre de brocard qui l’enveloppait. Il s’agenouilla devant Sa Supériorité.
— Signour Ventuche, ambassadeur-résident de l’Omenat de Périache !
Le Prince le salua cordialement.
¬—Bienvenue, noble Ventuche, Relevez-vous, je vous prie. Nous avons tant à nous dire ...
Bien que placé à portée de voix, je n’entendis rien de la conversation entre le prince et l’homme agenouillé, sauf l’expression : “Sa Grandeur Omenale, le Médiat Safarx”, qui revenait assez souvent.
—Il est là pour préparer la conférence avec le magicien, dont a parlé Chamilah, songeai-je. Nous sommes dans le vif du sujet.

L’entrevue fut assez brêve, et le Prince reçut les deux autres ambassadeurs, dont je ne compris pas très bien l’origine. L’un des deux portait en guise de mitre, la longue cosse de haricot pourpre qui caractérisait la Conque, l’instance juridique de Clotone. Etait-il possible que la puissance zwölle, officiellement considérée comme hors-la-loi par Clotone, puisse ainsi recevoir des représentants de ses plus grandes institutions ?
Affaire à suivre...

Les envoyés étrangers quittèrent la barre, et le Prince ébaucha un bâillement. Longarde se pencha vers lui, ses yeux tournés vers moi. Mortone hocha la tête et me regarda d’un air étonné, puis il se détourna et se plongea dans la lecture de rouleaux qu’on venait de lui apporter .
Bien que je n’eus aucune raison de respecter particulièrement ce peu sympathique appareil de pouvoir, l’apparat un peu écrasant m’affectait plus que je ne l’aurais voulu.

Un groupe compact d’officiers du Noir montait maintenant les degrés.
—Les Nobles Agents de Sa Supériorité de retour d’un voyage d’agrément à Clotone ! annonça le hérault sur un ton presque confidentiel.
Curieuse façon de recevoir les informations de ses espions, pensai-je. Mais les officiers ne disaient rien. Mortone s’était levé. Un valet tout chamarré s’étant empressé sur un geste, il plongea la main dans un panier, et en sortit des décorations d’un rouge vif, qu’il épingla à la poitrine des hommes.
Toujours silencieux, ils lui répondirent d’un salut à la romaine et se retirèrent.

Mortone Trug decendit alors vivement les escaliers, aussitôt suivi de l’essaim ministériel, et s’arrêta devant moi.
—Vous êtes Handjo Hnobich, l’un de mes jeunes fidèles Gris ?
—Oui, votre Su... Supériorité, fis-je en inclinant la tête (Marblès m’avait indiqué quelques règles de l’étiquette imposée par le Prince : jamais d’agenouillement ni de “majesté” ou de “sire”. Il se piquait même d’un style de camaraderie militaire, qui rappelait ce qu’on disait de Napoléon) .
—Longarde m’apprend que vous savez quelque chose qui m’intéressera. Et je fais confiance au vieux renard.
—Vous... Vous en jugerez, Votre Su....
— Alors suivez-nous, Longarde vous dira quand venir me rejoindre pour une conversation privée.
—Bien, Votre Supériorité.
Il repartit à vive allure vers la porte de velours.
Le ministre me happa le bras au passage. Je fus aussitôt englouti dans le brouhaha de la cour en marche, et transpercé de vingt regards interrogateurs. Quel était cet inconnu ? Ce blanc-mec mal rasé ? Ce petit-Gris auquel le Prince s’était adressé directement ? Incroyable ! Déjà, certains intriguants se bousculaient pour se rapprocher de moi, mais un simple geste de Longarde les fit refluer en désordre.

Le corridor pratiqué dans le “doigt” débouchait sur une terrasse protégée par une haute serre aux belles structures métalliques, riche d’échantillons de végétation tropicale. De lourdes portes de verre et de bronze furent poussées devant nous, et le Prince s’engagea le premier au dehors, sur la pelouse des jardins suspendus. Il se retourna et d’un ton charmeur, il invita ses “amis” de la cour au bal de nuit.
Puis, il laissa la petite foule se disperser autour des buffets dressés sur des tables de pierre, et s’engagea sur une allée de graviers, voilée de brumes, et gardée par d’énormes soldats casqués.
—Attendons un peu, dit Longarde, le Prince sera de retour dans une heure au Pavillon des Rencontres.
—Ces gardes sont impressionnants, remarquai-je, je n’en ai jamais vu de semblables ? Viennent-ils d’une région particulière ?
—Oh, ce sont des Thrombes spécialement éduqués. Je ne vous conseille pas de franchir le départ de l’allée. Je n’ai moi-même aucune autorité sur eux : ils vous détruiraient sans recours.
—Personne ne va au delà de cette limite, hormis le Prince ?
¬—Le Prince et un très petit nombre de familiers, qui appartiennent au Conseil Restreint.
—Je suppose, Signour, que vous en êtes membre.
—Bien sûr, jeune Homme. La sûreté est, hélas, une fonction qui doit toujours accompagner l’autorité la plus élevée. Je ne vous apprendrai rien de bien secret en vous disant que la malveillance est fort répandue en ce monde.

J’étais presque étonné d’avoir eu l’audace de poser quelques questions, et plus encore d’avoir obtenu des réponses.

Je grignotai quelques plachises, un peu arrosées d’une des meilleures glônes que j’ai jamais bues, tandis que Longarde, en conversation discrète avec des dignitaires, tenait une tasse de chiroine brûlante, sans doute destinée à ne jamais être consommée.
Enfin, il regarda l’horloge baroque qui trônait au milieu de la placette, et me fit signe de le suivre. Nous empruntâmes une allée transversale. Elle nous conduisit, entre buissons et arbres, à la rambarde circulaire qui courait autour de la terrasse, donnant sur de vertigineuses profondeurs.
Un instant, le souvenir de la chute d’un homme, sur la terrasse d’un autre château, traversa mon esprit. Mais je me sentais plus en sécurité dans l’orbe d’un pouvoir affichant une politique claire et déterminée, qu’aux mains de Mungabor, gouverneur félon, hésitant, inquiet et paranoïaque.
Nous rejoignîmes bientôt un petit bâtiment de pierre édifié contre la paroi extérieure, et qui avait l’allure d’un abri pour sentinelles. Longarde frappa trois coups, et sans attendre la réponse, ouvrit la porte revêtue de cuivre et me fit entrer, avant de la refermer sur moi.
L’intérieur ressemblait à la cabine d’un navire, recouverte d’un lambris de bois d’ébène. Des flammes jaillissaient dans un petit foyer, devant lequel se tenait le Prince, jambes croisées, les mains en avant, pour se réchauffer.
Son haut front était plissé de mille rides parallèles, et la lame de son nez me semblait encore plus aiguisée que dans la salle d’honneur.
Sans se retourner, il parla, droit au but.
—Longarde me dit que le carnet est sans doute vrai... Est-ce votre opinion ?
— Oui... Mais cela n’a pas une grande importance, Votre Su...
¬— Laissez tomber ce titre idiot, coupa Mortone. Comment cela, “pas une grande importance” ? ajouta-t-il en haussant un sourcil en accent circonflexe.
— Eh bien, ce qui compte, c’est le raisonnement, la signification des croquis...
Mortone se retourna, me transperçant du regard.
—Vous prétendez que vous avez compris une énigme vieille de vingt ans, et à propos du secret fondamental de nos îles ? Vous témoignez d’un certain culot, jeune homme.
—Je puis vous faire part de mon interprétation et vous jugerez sur pièces.
—Ah volontiers, j’adore les jeux d’esprit. Asseyons-nous.
Il nous servit chacun un doigt de glône dans une flûte de cristal.
—C’est de la glône de Cicéole, de la maison Fitrion, vous connaissez ?
— N..non, fis-je en frisssonnant.
—C’est la meilleure de toutes sans conteste, surtout ce millésime.
Je m’absorbai dans l’art de goûter, espérant ainsi cacher mon trouble. Il était plausible que le Prince des Zwölles disposât des meilleurs produits de l’archipel, mais il pouvait aussi me faire savoir qu’il n’ignorait rien de moi ni de mes amis. Au fond, me dis-je, qu’est-ce que cela changeait, dès lors que j’avais à lui vendre un secret d’une importance capitale ? Il faudrait néanmoins, dans tous les cas, que je prépare un plan pour m'échapper.
—Eh bien, dites-moi tout, jeune phénomène !

Le faux carnet que j’avais moi-même découpé dans du vélin trouvé dans l’atelier des ingénieurs, puis écrit et dessiné, et enfin “vieilli” grâce à quelques procédés classiques, était fort proche de l’original. Sauf pour quelques menus détails.
Ainsi, avais-je déplacé subrepticement l’arrivée du sable dans la fosse océanique supposée être le lieu de triage et d’orientation du courant froid, le Rieufret. Le résultat de ce changement était radical. A lire le faux opuscule de Jion de May, on pouvait croire que c’était en obturant la fosse qu’on détournait le courant vers le Dragon (et non l’inverse comme ce que je supposais la réalité !). Je donnais donc à croire à l’autorité Zwölle que si elle parvenait, d’une façon ou d’une autre à obtenir un plus grand tassement du sable sur Dysme, elle déclencherait un arrêt du Dragon, et pourrait, du même coup, le faire franchir par une vaste flotte d’invasion des îles de l’est.
Mon plan était machiavélique : s’il fonctionnait, j’inciterais Mortone Trug à un gigantesque branle-bas de combat, qui conduirait peut-être à la destruction de toute son armada. En effet, au lieu de faire cesser le courant du Dragon, le tassement supplémentaire des sables de Dysme (obtenu, par exemple, par une foule de faux pélerins) aurait au contraire pour effet... sa magnification. Même en utilisant des coques plus sophistiquées, de gros bateaux de combat et des barges de débarquement se trouveraient déstabilisées par un grossissement inattendu des flots.
—Vous croyez qu’il suffirait qu’une foule de gens marchent sur les dunes de Dysme assez longtemps, pour déclencher le processus de “fermeture” du courant ?
—Je suppose, votre Excellence, que vous avez en mémoire les croquis du maître Jion de May ?
—Bien sûr... J’ai étudié votre carnet fort attentivement.
—Dans ce cas, vous vous souvenez de celui où il dessine une sorte d’entonnoir marqué A, se déversant dans une fosse marquée B.
—Oui.
Je développai alors l’explication jusqu’à ce que Mortone, visiblement ému, me serre l’épaule d’une pression convulsive.
—Jeune homme, vous avez mis le doigt sur une vérité que nous cherchons depuis des années. Que dis-je ! Mon père, le respecté Magido était déjà en quête de la trouver. Cette histoire de Dysme est fantastique...
—Mais, Monsignour, ce n’est qu’une hypothèse sortie de mon crâne fiévreux !
—Elle est géniale, vous dis-je ! Elle correspond trop bien à tout ce que nous savons ! Nos géographes ont étudié chaque pouce carré du grand Dragon, chaque minute de ses variations depuis deux ou trois cent ans.
—Le Rieufret, par contre, semble avoir été moins bien étudié. Nous pouvons faire des erreurs... insinuai-je un peu vicieusement.
—Certes, mais le modèle se tient : il est clair qu’il nous reste à organiser le plus formidabletassement des sables de Dysme que l’histoire ait connu, tout en nous tenant prêt à l’occupation de ces terres, au fond nôtres depuis toujours...

L’enthousiasme de Trug ne connaissait plus de bornes. Il s’était levé, tournant dans la petite pièce comme un lion dans une cage, me prenant à témoin de ce qu’il imaginait : la plus fantastique croisade jamais organisée. Il me décrivit en détail le processus irréversible qu’il allait engager, le déblocage de fonds secrets patiemment accumulés, l’achat de forêts entières sur Périache pour la construction des bâtiments de guerre, l’entraînement de compagnies d’assaut spéciales, la préparation minutieuse des administrations qui auraient à prendre immédiatement la relève des Etats vaincus.
Il me parla, avec plus de flamboiement encore, de la course qu’il ferait organiser sur la Ménile, et dont les protagonistes seraient tous les membres de l’élite clotonoise. Seul le vainqueur serait épargné, et laissé sur une barque au milieu de l’Atlantique. Ce serait une excellente manière de liquider, en les forçant à s’entretuer, tous ces orgueilleux personnages qui lui tenaient la dragée haute depuis tant d’années. Enfin l’ordre et l’unité régneraient sur Guama. Enfin les forces pourraient être mises en commun pour construire une société puissante, capable de regarder vers l’extérieur, de sortir des frontières qui l’isolaient, de commercer avec le monde entier ! Enfin...
—Votre Excellence, il y a une chose....
—Oui ? fit Mortone, frustré de s’arrêter dans son élan.
—Comment comptez-vous organiser le “piétinement” de Dysme ? Des milliers d’hommes, cela ne passe pas inaperçu.
—Mm. Bonne question, jeune homme. Il y a plusieurs solutions. Celle des “faux pélerins” est à étudier, mais elle présente beaucoup d’inconvénients, dont celui de n’être pas très crédible.
Une autre consiste à infiltrer lentement quelques milliers d’agents sur La Majeure, qui est assez vide, et de là, organiser un commando. On pourrait aussi utiliser certains animaux très lourds, et des troncs d’arbres...
—Oui, très judicieux. Il existe une troisième solution...
—Laquelle ?
—La guerre se ferait en deux temps : une escadre, montée sur des bateaux spécialement dessinés pour passer le grand Dragon, viserait Dysme. Là, elle attendrait la riposte des Clotonois. La bataille même aurait lieu sur le banc de sable. Plus les Clotonois, complètement paniqués à l’idée que vous avez pu franchir impunément le Grand Dragon feraient venir de troupes, et plus ils réaliseraient eux-mêmes le tassement que vous souhaitez !
Avec relativement peu d’hommes et des pertes modérées, vous obtiendriez d’eux ce que vous voulez... Et dès que le Grand Dragon aurait fléchi, vous lanceriez votre immense flotte, qui n’attendrait que ce moment, cachée dans les anses de Draco, de Périache et de Lario.
Le Prince me regardait, les prunelles dilatées par la grandiose vision que j’avais suscitée en lui.
—Génial ! Décidément, Handjo, je regrette de ne pas vous avoir connu plus tôt ! Ces dissensions entre Gris et Noirs sont, au fond, stupides. Il faudra que je remédie à cette situation qui interdit les collaborations les plus fructueuses !

Il se ressaisit, tentant de dompter son propre enthousiasme.
—Bien. Vous êtes nommé chef du groupe des ingénieurs, en vue de fabriquer les vaisseaux de l’escadre d’attaque de Dysme. Je ferai par ailleurs accélérer la construction secrète des galions de l’invasion générale, pour lesquels l’adaptation au courant ne sera plus nécessaire.
—A vos ordres, Votre Supériorité.
—Vous êtes à l’instant promu à la dignité de Comte de Papiarnick. Vous siègerez au vice-ducat de la région nord-ouest, auprès du nouveau duc Marblès de Fongil.
—Marblès ? Ah oui, nous nous connaissons très bien. je vous remercie de tout mon coeur, dis-je.
—Encore un mot, jeune homme : vous faites partie désormais de mon conseil restreint...
Il s’approcha de moi et sortit sa dague.
Mon poil se hérissa.
¬—N’ayez pas peur, sourit Mortone, je veux seulement vous prendre quelques cheveux et les donner à renifler à mes gardes thrombes. Vous pourrez ensuite entrer et sortir de mes jardins privés sans être importunés sans eux.
—Ah fis-je, soulagé.
Il me saisit une mèche et la coupa.
—Vous déménagerez immédiatement pour un pavillon des jardins, privilège que vous partagerez seulement avec Longarde, mon demi-frère, le Duc de Sioulque, ainsi que quelques-unes de nos meilleures amies... du moment, ajouta-t-il.
—C’est trop d’honneur, Votre Supériorité.
—Non. C’est du réalisme. D’une part, vos idées fulgurantes pourront m’être utiles dans bien des domaines, j’en suis sûr. Et d’autre part, je ne veux pas que d’autres en profitent, peut-être indûment. Je préfère vous tenir, disons, sous mon contrôle direct.
—Est-ce une sorte d’emprisonnement ?
—Oui, mais fort luxueux, et avec une chaîne fort longue, puisque vous irez et viendrez à votre guise sur toute l’île. Je veux simplement que vous passiez beaucoup de votre vie près de moi : vous installerez votre bureau de conception dans votre suite, afin que je puisse tous les jours apprécier vos progrès, et vous consulter sur quoi que ce soit qu’il me viendrait à l’esprit.
Dès demain-matin à la première heure, prenez vos affaires et montez au pavillon privé. Zambdez, le maître-valet, vous indiquera vos quartiers.


Je devais me remettre des émotions de la soirée.
Avant d’emménager dans mes nouveaux appartements, je passai un long moment dans mon atelier, regardant les ouvriers polir le tracé des rainures des nouvelles coques.
Je continuerais cette activité, sans chercher à tromper le Prince sur ce point. Pour trois raisons : l’escadre de bateaux légers ne suffirait jamais en elle-même à mettre en danger les autres îles. Une fois l’armada Zwölle vaincue, l’existence de cette technique pourrait servir les instances régulières de l’archipel. Si mon ami Phial d’Atoy était élu Minus de l’archipel, il pourrait s’en servir, non pour envahir, mais pour mutiplier les échanges et empècher la constitution d’enclaves trop durables.
Et surtout, j’espérais construire pour mon compte un vaisseau qui, un jour peut-être, pourrait me ramener en Guyane ou vers les Caraïbes, la zone entière semblant isolée du monde par un réseau de courants tout aussi infranchissables que le Grand Dragon.
Il faudrait sans doute un procédé expérimental pour tester leur efficacité avant la grande épreuve. Peut-être serait-il maintenant possible de détourner davantage d’argent, pour simuler un “grand Dragon” miniature ? Par exemple à l’aide d’un torrent de montagne dont on aurait concentré et orienté le flot ?

J’en étais là de mes méditations, lorsque Marblès, entré sans bruit, m’interpella :
—Alors, Handjo, tout va comme tu veux ? Tes travaux progressent-ils ? J’ai vu que le Ministre de l’intérieur s’y intéressait. Bravo ! tu vas devenir un personnage important.
Sa bouche en cicatrice s’étira pour signaler l’ambiguité de ses sentiments.
—Il faudra que nous discutions de nos intérêts communs, car tu sais que j’ai maintenant d’importantes responsabilités du côté de Papiarnick...
—Quand tu voudras, dis-je, passant spontanément au tutoiement. Quand tu voudras, mon Cher !
—Eh bien, tu as l’air en pleine forme !
¬¬—C’est vrai, mais tout ne va pas pour le mieux. Les ingénieurs de notre niveau... ne sont pas si bien lotis. Je ne veux pas me plaindre, mais ma chambre est un placard!
Marblès me regarda, interdit, puis éclata de rire.
— Voyez-vous cela ! Monsieur fait la fine bouche. Te rends-tu compte que tu vis à la cour ? Sais-tu que nos plus grands ducs ne disposent ici que d'un deux-pièces sous les toits ? Et qu'ils en sont fort aise ? Un petit chevalier Gris des provinces sauvages a le privilège de partager le sort enviable des plus grands de ce monde, et il a encore le toupet de se plaindre ?
— Non, dis-je, je ne me plains pas. Mais je constate tout de même que les chiottes de ma chambre à Papiarnick sont plus grandes que la logette de l'atelier.
— Mais c'est le cas de tout le monde, jeune cador !
— C'est peut-être une façon pour Sa Supériorité de tenir les pairs de l'île... fis-je songeur.
Marblès grimaça, soudain aux aguets.
— Ne pense pas trop, Handjo, c'est très mal vu, par ici...
— Surtout par les jaloux, sans doute...
— Les jaloux ? Que veux-tu dire ?
— Eh, Marblès, ce que j'ai dit ! Peut-être te doutes-tu que les intelligences avisées ne sont pas détestées au Conseil restreint...
Blanc comme un linge, Marblès se figea, manquant de tacher son pourpoint de soie noire en renversant du coude une petite applique.
— Quoi ? fit-il en me rattrapant, Que t’a dit le Ministre ? Tu as l'intention de ...
— Je n’ai aucune intention, mon cher Marblès, mais il se trouve que... je dois rejoindre le Prince au pavillon privé. Tu m’excuseras. On se revoit bientôt.

Le Duc de la région nord-ouest m'aurait sans doute étranglé séance tenante, si un groupe d’ingénieurs et d’artisans n'avaient déboulé ensemble dans l'atelier. J'en profitai pour lui fausser compagnie.

La première fois que je m’engageai vers le jardin privé, j’avoue que je ressentis une légère appréhension en passant devant les deux cerbères quasi-humains de deux mètres de haut. Avaient-ils vraiment “humé” mon identité dans les quelques cheveux que le Prince avait coupés ? Mais les monstres ne bougèrent pas plus que si j’avais été un souffle de vent. A croire qu’ils ne m’avaient même pas vu.

Le petit bois de saginères qui cachait la Maison Privée s’arrêtait au pourtour du jardin intérieur, aussi éthéré qu’une estampe japonaise. Comme le pavillon des Rencontres, la Maison était construite au bord du gouffre, mais cette fois à l’extrémité d’une pelouse inclinée donnant directement sur le vide, sans rambarde. L’architecte avait conçu une suite de trois toitures pointues, soutenus par de fines arcatures de bronze vert. Un plancher de bois massif courait sous l’ensemble, suspendu à vingt centimètres au dessus du sol, et surplombant le vide immense sur tout son côté sud-est.
Les murs étaient plutôt de légers paravents ou des moucharabieh jouant de mille manières avec la splendeur lumineuse. Seuls les quatre piliers d’angles, beaucoup plus larges que nécessaire, laissaient souçonner des gaines reliées au sous-sol -ascenseurs ou monte-charges. A l’intérieur, l’espace ouvert contrastait avec les tentes et les “roulottes” qui, à l’abri du toit commun, y marquaient les territoires de chaque habitant, entre de féériques transitions jardinées.
Zambdez, sans doute averti par des elfes, m’attendait devant la maison. Dépenaillé, lourd, suractif, l’homme n’avait rien d’un valet de comédie. Compagnon d’armes du Prince, il avait été blessé un peu partout et boîtait fortement de la jambe gauche. Les mains chargées de verres à laver, une serpillère coincée sous le bras, il m’accueillit en souriant, pour autant que la fumée de son cigare, lui vrillant l’oeil, lui permît autre chose qu’une méchante grimace.
—Signour Handjo, bonjour, grinça-t-il. Je vais vous montrer votre chambre. C’est la grande roulotte blanche au milieu des fleurs, à côté du Bain. Je ne vous accompagne pas, le salon est dans un désordre épouvantable, et Mortone reçoit demain une sommité...
—Le Prince m’a parlé d’un atelier privé ?
—Vous vous servirez de votre chambre, elle est assez grande. Et si çà ne suffit pas, je vous ferai planter une tente dehors. On l’a déjà fait dans le passé...
Il étouffa un ricanement sinistre.
—Et cela a posé un problème ? demandai-je, inquiet.
—Oh, pas du tout... On a tout jeté par dessus bord quand Mortone en a eu assez. Et quand je dis tout, c’est tout : les affaires, le bonhomme, la concubine, le cuisinier.
—Eh bien, une histoire charmante.
—Les aléas de la vie, mon bon Signour. Je ne vous souhaite rien de semblable, notez bien.

Je m’installai dans ma "roulotte", un espace fort agréable, surtout le vaste lit aux draps de soie, qui ne ressemblait à rien de ce que j’avais rencontré sur l’île, même chez les Fitrion (dans la maison desquels je disposai d’un lit d’enfant sous des combles) ou chez Phial, à Michemin, où j’avais dormi sur des caisses, dans une vaste pièce dépouillée de tout meuble.
Quand je ressortis sous l’auvent commun, Zambdez briquait avec ardeur un meuble d’onyx. Il ronchonnait pour lui-même et ne semblait pas disponible pour la conversation. Je déambulai sans but précis, admirant les statues, les chandeliers, quelques petits tableaux suspendus dans l’air à des fils invisibles. Peut-être d’autres membres du Conseil restreint allaient-ils bientôt faire une apparition ?
Des lumières tremblotaient à travers la toile écrue d’une grande tente de bédouin. Zambdez lut dans mon esprit :
—C’et la chambre du demi-frère du Prince, Minouïr. Il est un peu simplet, pour le dire comme cela. Il passe son temps à osciller sur son lit, d’avant en arrière. Mais ne le dérangez pas, il s’enfuirait et il faudrait une escouade pour le retrouver coincé entre deux rochers. Moi je l’y laisserais bien, pour nourrir les crocasters, mais Mortone a promis à son père de le protéger jusqu’à sa propre mort.

Mon regard se tourna vers le “blockhaus” de pierre noire qui enveloppait le pilier sud, surélevé par rapport au plancher.
—Oui, bien sûr ! c’est la chambre de Mortone, dit Zambdez. Et un peu plus loin, la roulotte mauve avec des sortes de cornes d’abondance, c’est celle du Duc de Sioulque, le grand amiral.
—Et... Longarde ?
— Longarde est terrible : il ne veut pas de chambre. Il dort sur un lit de camp que je lui installe dans un coin du salon, là bas, près des vasques.

A ce moment, un chuintement se fit entendre, et une porte s’ouvrit dans le pilier Ouest. Un très grand personnage en sortit, le ventre chamarré de décorations, les cheveux blancs abondants et tirés en arrière, noués par un chignon.
—Ah mais, dit l’homme d’une voix joviale, si ce n’est pas là notre nouveau locataire !
Il s’avança, main tendue, et me broya les phalanges.
—Morty m’a dit que vous aviez des idées intéressantes, vraiment très intéressantes, en ce qui concerne la flotte .
—Le prince me fait un grand honneur...
—Il sait reconnaître les talents. Mais nous aurons l’occasion de nous revoir. Je ne fais que passer. Zambdez, cria-t-il... Viens ici, vieux chien !
—Me voila, ne criez pas si fort !
—Veux-tu faire préparer un second lit dans ma thurne ? J’ai de la visite...
—Là, vous m’étonnez, Amiral, railla le serviteur, les mains aux hanches. Cela fait bien six ans que je ne vous ai pas vu courir le guilledou. Est-ce un réveil printanier ?
—Ecoutez-moi ce vieil impertinent, fit le Duc de Sioulque en me prenant à témoin. Sache que j’ai fait une rencontre inattendue et fort charmante et que l’amour ne compte pas le nombre des années.
—Surtout quand le millésime est dépassé... dit Zambdez en crachant sa chique de choulcave dans un pot de hautes fleur jaunes.
Sioulque haussa les épaules et se tourna vers moi.
—J'aimerais m'entretenir avec vous plus longuement. Si vous ne vous mettez pas au lit avant une ou deux heures du matin, nous prendrons, probablement notre verre nocturne habituel avec Morty. Joignez-vous à nous.
—Volontiers.
—Mais, de grâce, laissez les verres sur le plateau, gémit Zambdez, que je n'aille pas les chercher partout.
—A très bientôt, donc... dit le géant aux favoris floconneux.

Je mis à profit les quelques heures qui nous séparaient du rendez-vous des noctambules pour réfléchir, allongé sur mon immense lit.
Des perspectives nouvelles s'ouvraient. Je vivais désormais dans un monde de facilité et de pouvoir; un monde trompeur, bien sûr, qui pouvait d'une heure à l'autre basculer dans le cauchemar. Un morceau de passé pouvait remonter à la surface du présent et me démasquer; une erreur d'appréciation.
Le climat de familiarité qui régnait dans la Maison Privée pouvait s'avérer dangereux. Il poussait à la spontanéité et engageait à l'erreur fatale. Un mot de trop et le bon sourire du Prince se transformerait en rictus, accompagnant l’ordre de vous faire basculer par dessus le bord de la falaise toute proche.
Je résolus donc de ne pas entrer dans le jeu d'une pseudo-égalité de tous les hôtes de la maison et de Zambdez, ou d'y participer avec une grande prudence.

J'étais inquiet de ce qui avait pu arriver à Athiello, depuis mon départ de la champadoue. Mon message, dont j'espérais que le gros Brotac'h avait pu le délivrer depuis près de dix jours maintenant, lui annonçait que je pénétrais dans le château pour travailler dans l'Atelier, et qu'il serait bon qu'elle se mette en rapport avec Lutel Mirgône. Si celui-ci avait un contact sur le mont Atrosse, j’attendais maintenant que celui-ci se fasse connaître de moi.
J'espérais que la rencontre avec l’émissaire de Lutel ne tarderait pas, car mon intuition me disait que je ne pourrais pas jouer le jeu du "conseiller" très longtemps. Certes, Mortone m'avait accordé une liberté totale de déplacement sur l'île — et j'avais hâte de mettre à l'épreuve cette promesse— mais je supposai qu'elle aurait pour contrepartie une surveillance constante, et des rapports fréquents sur les lieux de mes déplacements et les objets de mes intérêts.
Je ne pourrais donc pas tenter grand chose, et, à supposer que l'on trouvât tout naturel que je revinsse à Papiarnick pour voir ma femme, je ne saurais y rester plus d'une ou deux nuits. M'échapper incognito de la champadoue serait encore plus difficile. Il valait mieux, dans tous les cas, que je dispose au château d'une complicité secrète.

On frappa à la porte de ma roulotte.
—Entrez !
Zambdez entra, tenant par la main un gnome jaunâtre et baveur, vêtu d'un pourpoint de soie rose.
— Voici le prince Minouïr ... Il voulait vous voir.
—Voirrrrr ! répéta le gnome en souriant, les yeux comme deux lunes se reflétant dans l’huile.
—Et puis, vous avez deux messages : une lettre d'un nommé Mirloc'h Salchiff... Arrivé par pneumatique il y a dix minutes. Et puis une note de notre bien-aimé Ministre.
—Ah oui... Merci.
—Ssssi... dit Minouïr en fixant sur moi deux prunelles, bien trop attentives pour être celles d'un simple arriéré mental.
¬—Viens, Minouïr, laissons ce jeune homme, il est sans doute bien fatigué de tous ses déménagements.
—Gements... Je mens...
Le regard du gnome, la tête tournée en arrière, me suivit longtemps, me laissant une impression désagréable.

Je dépliai le rouleau et lus.

Cher Signour Handjo,
Je vous félicite, au nom de l'équipe, de la promotion dont Signour Marblès nous a fait part. J'espère que vous continuerez à travailler avec nous, car nous avons tous eu, je crois, grand plaisir à vous connaître. Je me tiens à votre disposition pour un rapport global de l'état de nos travaux. Je pense que Hrulich pourrait prendre la direction de notre section des "Flotteurs" et "multicoques". Qu'en pensez-vous ?
Votre Mirloc'h.

L'homme à la tête en boule de laine avait peur pour son poste et prenait les devants. Je n'avais pas l'intention de le licencier, car il semblait capable de diriger l'Atelier. Mais je lui demanderais de réorganiser tout le travail autour d'un seul projet synthétique, après une discussion sur les qualités attendues du navire "passe-courant".

Il me fallut davantage de temps pour déchiffrer la note de Longarde, rédigée en minuscules pattes de mouches.
Mon cher Handjo, bienvenue parmi les membres de la Maison Privée. Marblès m'a dit du mal de vous, mais c'est sans importance. Il a finalement accepté votre nouvelle position de vice-duc. Voudriez-vous descendre demain vers sept heures du matin à l'étage de la conciergerie ? Je voudrais que vous vous entreteniez avec un prisonnier assez intéressant.
Signé : Longarde.

Mon estomac se serra. L'idée même de visiter les geôles du Mont Atrosse m'inquiétait. Même si j'y pénétrai en homme libre, ce serait peut-être pour y être jeté un peu plus tard, avec un statut bien moins enviable. Et qui pouvait être ce prisonnier "intéressant" ?

Epuisé et un peu abasourdi de l'accélération des choses, je m'endormis, toutes les lumières allumées. Le bruit de conversations animées me réveilla deux heures plus tard.

De nuit, le salon était encore plus somptueux. Les piliers de métal se déployaient comme les tiges de hautes fleurs, éclairées par de petites lampes installées sur des branches ou des feuilles, comme des lucioles. L'eau des vasques, éclairée de dessous, formait de larges rideaux lumineux. Un feu de joie avait été allumé sur une plaque de métal. Autour de tables rondes, toute une compagnie s'était abattue, discutant avec véhémence. Il y avait là de jeunes et brillants officiers Noirs, dont certains portaient la décoration pourpre, remise le matin même par le Prince, et un nombre équivalent de jeunes filles plus belles les unes que les autres. Couvant cette jeunesse, le Prince demeurait silencieux, modeste, son grand front d’albâtre penché sur des pensées insondables. Le grand Amiral Larr de Sioulque était affalé sur un divan, les bras ouverts autour de deux silhouettes féminines aux épaules dénudées.
Le Ministre, tassé dans un coin, semblait s'ennuyer à mourir.
Je sortis à regret de mon refuge et me forçai à sourire.
—Ah, voila notre jeune prodige ! dit Sioulque visiblement émèché. Approchez, ne soyez pas timide...
Les yeux se tournèrent vers moi et... je dus faire un effort pour ne pas défaillir !
Ce n'était pas les regards de la horde de Zwölles un peu ivres qui me glaçaient. Non, c'était au contraire ce qui aurait été, en d'autres circonstances, le plus charmant des spectacles : la splendide jeune fille brune assise à la gauche de l'Amiral n'était autre... qu'Anylanne !
Son sourire figé me montra qu'elle m'avait reconnu immédiatement, et qu'elle en était aussi surprise. Son sang-froid fut supérieur au mien car elle se remit instantanément à plaisanter, caressant doucement la joue de son protecteur.
Anylanne ! Que faisait-elle là ? Comment avait-elle réussi à se faire remarquer par le chef de la flotte ? Nous devrions trouver un moment pour échanger quelques informations. Je réalisais amèrement que nous disposions l'un sur l'autre d'informations qui pouvaient tuer l'autre.

Je m'assis sur un pouf demeuré libre au milieu des officiers Noirs, et, pendant un moment, je demeurai silencieux, épargné par la conversation qui courait sur les élections minusales et sur le climat politique à Clotone, d'où le groupe revenait d'une mission spéciale. J'essayai de détacher mon esprit d'Anylanne, et de m'intéresser aux nouvelles de la Capitale.

Depuis mon départ, un mois auparavant, les choses n'avaient cessé de se dégrader sur la métropole de l'archipel. Le Villacope, de plus en plus impopulaire pour ses manoeuvres en faveur de Wiril Braighcht, s'était retranché dans son palais comme dans une forteresse assiégée, entouré de ses fidèles. La Conque, le grand pouvoir judiciaire, était en ébullition. Une dizaine de factions avait émergé de la pure anarchie, depuis que son président, le Juge Fatrepon Mirois, avait été convaincu de participation au complot. La foule en délire avait pourchassé à coups de pierres le gouverneur Mungabor, en visite incognito pour soutenir la conjuration, et qui avait dû rembarquer précipitamment pour La Majeure sur une barque de pêche. Le patriarcat de la forêt cercopse ne fonctionnait plus depuis l'assassinat du vieux Fur’hion, ce qui interdisait toute course de Braques, et bloquait nombre d'affaires suspendues au jugement divin. Les nouvelles des candidats de la course minusale étaient contradictoires, mèlées de rumeurs et d'histoires invraisemblables.
On disait que le jeune Homer Benjou, aidé de Jacques-Jean Gonflamond, avait terrassé une affreuse chimère, en récompense de quoi des fées leur avaient offert un cheval ailé sur lequel ils faisaient le tour des îles à la vitesse de l'éclair, avant de descendre chez les Magdes, pour consacrer leur victoire. Ces fariboles étaient largement propagées au sein d'un peuple crédule qui exprimait ainsi son choix en faveur du rejeton d'une lignée de résistants au pouvoir .
On demeurait sans nouvelles de Braighcht, déjà accueilli, supposait-on, par les puissantes magiciennes de Hirpan. Quant à Allastair Jovial-Bonheur et Phial d'Atoy, les officiers pensaient que sa Supériorité en savait certainement plus qu'eux.
Mortone sourit énigmatiquement et ne confirma pas.
— Je crois qu'il s'impose que nous orientions nos efforts vers ce petit Benjou, dit-il, pensif. Il se peut qu'il devienne l'ennemi principal.
— Mais comment, Votre Supériorité ? Personne ne sait où il se trouve !
— Nous avons peut-être un moyen de pression sur lui...
Je ne saisis pas immédiatement les implications de cette phrase. Ce ne fut que plus tard dans la nuit, entre deux rêves, que je fis le rapprochement avec la présence de Nadja, la soeur d'Homer, dans les îles de l'Ouest. Nadja, que je n'avais pas oubliée, et à laquelle je pensais souvent, un pincement nostalgique au coeur. Se pourrait-il que les Zwölles aient gardé la main sur elle ? Chamilah ne nous avait-elle pas dit que Mortone l'avait laissée partir ?

—Un peu de patience, mes jeunes Loups ! disait le Prince. Dans quelques jours, bien des choses se seront éclaircies. Bien des décisions auront été prises. Vous n'aurez plus longtemps à ronger votre frein, je vous l'assure. Nos plus grandioses espoirs sont sur le point de se réaliser. L'heure venue, je vous dévoilerai nos plans. Mais en attendant...

Il se leva, tendant la main d'une jeune fille ravissante, les cheveux blonds en tour montée, le corps parfait, moulé de cuivre lamé.

—A vos plaisirs ! Zambdez ne vous chassera du sanctuaire qu'au petit matin ! Au revoir, mes loups hurlants ! Copulez, fumez, buvez... mais ne roulez pas par mégarde au dessus du vide ! Il est si proche !
Aussitôt, les jeunes officiers se mirent à hululer de la plus lupesque façon, à moins que ce ne fût à la ressemblance de l’immogre légendaire. La symphonie discordante se termina par des rires, et la meute essaya de rallier Zambdez, qui, aussi saoül qu'imperturbable, nettoyait les déchets des repas de ces messieurs-dames .
— Je crois que nous allons suivre l'exemple princier dit l'Amiral, mais auparavant, dites-nous quelques mots, cher Handjo, du secret des dieux.
C’était enfin arrivé : j’étais sur la sellette.
—J'aimerais tant, Messire, mais je suppose qu'il faut d'abord que notre Prince ôte ma muselière, ce qu'il n'a point encore fait...
—Ah le gentil loup gris, hoqueta un jeune officier. Sont-ils plus féroces que les Noirs ?
—Çà se saurait, dit un autre ! Les Gris aiment trop l'odeur de la niche !
L'Amiral s’interposa paternellement :
— Ne commencez pas, jeunes gens ! Rappelez vos les mots du prince : le gouffre, ici, n'est jamais loin. Si Handjo ne nous parle pas ce soir, ce sera demain...

Au petit matin, le soleil envahit ma luxueuse roulotte et je me levai. L’intuition me poussa à me dégourdir les jambes sur le sentier du bord du gouffre. Dans la brume qui grimpait à la verticale de la muraille, comme les volutes d'un cigare géant, une mince silhouette était assise sur le banc, regardant l'infini.
—Salut Anylanne...
—Je t'attendais, dit la jeune fille sans détourner le regard du soleil levant.
—Tu vas te détruire la vision... Ne fixe pas l’astre !
—Au point ou j'en suis, je ne saurais être plus aveugle...
Je m'assis non loin d'elle.
—Nous sommes amateurs d'ascensions fulgurantes, toi et moi... dis-je.
—Ne te méprends pas, Augustin. Tu sais que je ne pouvais pas reculer. Mon père m'aurait tué si j'étais revenue au Phare. Et je ne pouvais pas aller non plus chez ma cousine, car il m'y aurait fait retrouver. Larr est passé par hasard à la taverne où je buvais pour oublier tout çà, et pour t'oublier aussi...
—Pourquoi ?
—Tu ne te doutes pas ?
— Non
Elle soupira :
—Les hommes sont stupides... Enfin, maintenant tout est joué. Il m'a séduite, enlevée, et il est prêt à m'épouser. Rien ne me fera reculer : c'est la chance unique de ma vie.
—J'ai cru entendre "inique"...
—Ne me méprise pas, Augustin. les Zwölles sont humains également, et probablement pas pires que d'autres.
—Certes, mais leur haine collective est assez néfaste. Si on leur donne la moindre chance, ils vont déferler sur les îles et massacrer tout le monde.
—Je n'en suis pas sûre. Ils seront les nouveaux maîtres, c'est sûr, mais sans le vice de bien d'autres. L’agitation stérile cessera enfin.
—Anylanne, je suppose qu'il est inutile de te dire de garder le silence sur notre passé. Tu as compris que j'avais emprunté l'identité d'un autre.
—Oui.
—Sache au moins que c'est cet autre, victime héroïque des Zwölles, qui m'a encouragé à faire cela.
—Ce sont tes affaires, Augustin. Je ne désire pas en savoir davantage.
—Je croyais que l'injustice te déplaisait, et que tu avais fui ton père à cause de l'inhumanité de ses pratiques.
—C'est vrai. Dès que j'aurai un peu de pouvoir, je ferai cesser les trafics de Thrombes.
-—Tu veux rire, jeune fille idéaliste. C'est un pilier de l'économie des îles ! Si les Zwölles noirs prennent le pouvoir, c'est la moitié de la population de l'archipel qu'ils transformeront en Thrombes pour former une armée d'invasion des Caraïbes.
—L'Amiral m'a dit le contraire.
—Il te mène en bateau. Il est sensible à ton charme; pas à tes arguments.
—Je ne veux pas savoir ton opinion sur ce point.
—Soit, Anylanne. Puis-je au moins compter sur ton silence ? Bien entendu, il en va de même pour moi.
Anylanne éclata d'un rire forcé.
—Mais parle donc, Augustin ! Sioulque sait déjà presque tout de moi. Je n'ai rien à perdre. En revanche, toi, si.
—Tu me trahirais ?
—Je ne sais pas, franchement. Si je devais le faire absolument ... Mais pour l'instant tu n'as aucun motif d'inquiétude, car je n'ai pas d' intérêt à le faire.
—Merci. Mais ce n'est pas seulement à moi que je pensais. C'est aussi à Chamilah...
Le visage d'Anylanne se raidit.
—Je ne te considérerais plus comme une amie si tu révélais aux Zwölles comment s'emparer de l'inoffensive Chamilah.
¬—Inoffensive ? Comme tu y vas !
—Je vois à ta réaction que tu y as songé. Mais qu’y gagnerais-tu ?
Annylanne hésita un instant, puis se décida.
—C'est simple. Si je dois devenir la seconde dame de l'Etat Zwölle, je serais très gênée si mes secrets, mes combinaisons, mes affaires d'alcôve se trouvaient mises au grand jour, sur la place publique. Chamilah-la-peste, l'indiscrète, est un véritable obstacle sur ma route.
—Elle ne te veut aucun mal, et il n'y a aucune raison qu'elle te trahisse. Tu as constaté qu'elle en sait infiniment plus qu'elle n'en dit publiquement. Tu pourrais au contraire, dans certains cas bien négociés, obtenir d'elle des connaissances ou des informations.
—J'ai pesé le pour et le contre. J’en ai conclu qu’il faudrait se débarrasser d'elle au plus tôt. Sans compter ajouta-t-elle avec un petit rire cynique, que cela constitue un beau cadeau de noces. Toutefois, par égard pour tes sentiments, je veux bien différer la chose jusqu'à ton départ... prochain.
Je me levai.
—Est-ce une sorte de... chantage, Anylanne ?
—Prends le comme tu le veux.
—Tu as bien changé en quelques jours !
—Je ne suis pas aussi libre que toi. Ne me fais pas la leçon.
—A ta guise. Mais je ne partirai pas avant d'avoir fait ce que je dois, auprès du Prince.
—Tu veux dire, avant d'avoir mis sur pied une machination qui abatte le Noir ? Tu crois que je suis dupe des histoires mirifiques que m'a racontées Sioulque à propos de ta soit-disant découverte de la maîtrise des Vannes ? Tu caches quelque chose et, si je soutiens mon futur époux, il devient de mon plus urgent intérêt de t'écarter. Je ne sais rien de ce que tu trames, mais je suis certaine que cela ne peut pas être favorable au pouvoir zwölle.
Elle suspendit son discours, attentive à ce que j'y pourrais objecter, mais je ne trouvai rien à redire.
—Je te donne une quinzaine de jours pour disparaître de ces lieux. Après ce délai, je serai forcée de tout dire au Prince.
—C'est ton dernier mot ?
—Ecoute... Sois raisonnable.
Elle soupira, se leva et passa devant moi, le visage durci comme un masque, sa beauté créole déployée dans le vent, la chevelure comme un oriflamme.
Il aurait été si simple, en cet instant, de la pousser dans le vide. Je n'y songeai pourtant pas une seconde.


Je ne disposai guère de temps pour réfléchir à la moisson d'informations attristantes de ces premières heures du jour. Je devais me rendre aux geôles pour y rencontrer celui que la plupart n'appelaient que "le Ministre", mot prononcé le plus souvent dans le frisson d'une sainte terreur.

A chaque palier du large escalier en colimaçon qui s'enfonçait à l'infini au coeur du château, je m'attendais à voir mon identité contrôlée par les groupes compacts de soldats du Noir. Mais, je ne sais par la grâce de quel mystérieux code, ils me laissaient passer, parfois en saluant, souvent sans même m'accorder un regard. J'espérais ardemment que tous ces clapets n'allaient pas se refermer dans l'autre sens.
Que me voulait le Ministre ? Je ne parvenais pas à former la moindre hypothèse à ce sujet, et je n'en étais que plus inquiet.

Longarde m'attendait au fond du puits. Il était modestement courbé sur une lecture, vaguement éclairé par la lampe que brandissait le démon de bronze posté sur l'extrémité de la rampe.
—Ah, c'est vous, Handjo ! Venez vite !
Il me précéda dans l'une des six obscures galeries qui s'étoilaient autour de la place. Nous dépassâmes plusieurs croisements avec d'autres galeries toutes semblables, qui devaient former des cercles concentriques de plus en plus larges autour de la cage d'escalier centrale. De loin en loin, de miniscules lampadaires suspendus dans des niches suffisaient à peine à signaler le sol, mais laissaient transparaître les arcs, plus sombres encore, des portes des cellules, sur lesquelles des numéros de grande taille étaient inscrits en caractères fluorescents.
Je distinguai bientôt la silhouette massive d'un thrombe qui nous attendait devant l'une d'elle, peinte d'un grand "E 247".
Longuarde aboya un rauque monosyllabe, et l'autre s'empressa de tirer le verrou gros comme un bras.
L'intérieur était vaguement éclairé par une rampe de pierre luminescente courant à la limite des murs et du plafond voûté (j'appris par la suite que les Périachiens étaient passés maîtres dans la fabrication de tubes épais emplis de "moisissures luciolantes", dont ils avaient vendu de grandes quantités aux Dracois).
Un très maigre barbu était assis sur le banc de pierre, mangeant lentement le contenu d'une gamelle.
—Handjo, je te présente Signour Braho Nohé, dit le Ministre.
L'homme ne leva pas les yeux sur nous et j'attendis les explications qui ne sauraient tarder.
—Cet homme est un traître, dit doucement Longuarde. Un traître à ses propres engagements. Nous l'avons appréhendé, naviguant non loin de nos côtes. Mais nous ne l'avons pas remis à l'autorité dont il est vassal, et qu'il était visiblement en train de fuir.
La raison pour laquelle nous avons préféré le garder, malgré l'encombrement de nos chambres d'hôtel est la suivante : au lieu de mettre la main sur lui dans l'heure, la durée habituelle de l'arraisonnement d'un fuyard par nos vedettes rapides, nous y avons mis presque la journée. La course folle a longé le Dragon, et deux de nos vaisseaux de poursuite furent mis en pièces. Le bonhomme nous aurait d'ailleurs échappé, si, trop content de son succès et tout occupé à nous narguer, il n'était venu s'échouer sur une vasière des plus traîtresses, située en arrière de notre ilôt de Manaro, au nord-ouest de Mortague. Il ne restait plus qu'à ramasser l'oiseau et à le mettre en cage.
Nous avons surtout mis beaucoup de soin à récupérer son bateau, à peu près intact.
Quelque temps après, nous recevions des messages d'alerte de nos alliés Omen. Ils recherchaient le pilote d'un candidat de la course minusale —Wiril Braichght— qui semblait s'être enfui du port d'Ardamont, après y avoir déposé son propriétaire.
Nous en déduisîmes que le Signour Braighcht venait de traverser le Grand Dragon avec ce même vaisseau qui nous avait donné tant de fil à retordre, et nous préférâmes garder le silence sur notre prise, au moins pour le temps d'un examen circonstancié de l'engin.
Malheureusement, nous n'avons pas réussi la moindre manoeuvre sur l'extraordinaire embarcation, et son capitaine se tenant à un mutisme obstiné et refusant toute coopération —malgré l'application de techniques d'ordinaire irrésistibles—, nous voila arrêtés dans tout progrès. Nous avons ensuite promis à cet homme liberté et sécurité, voire un salaire conséquent s'il mettait ses compétences à nôtre service, mais ceci n'obtint point davantage de succès.
Nos informateurs nous ont, pendant ce temps, appris quelques renseignements à son propos : Braho Nohé fut, jadis, un héros de la course minusale. Vaincu par le grand Dragon, il en conçut tant d'amertume qu'il se résolut à consacrer sa vie à l’emporter sur lui. Excellent ingénieur, bon artisan autant que subtil et courageux marin, il fabriqua des prototypes fort performants. La plupart furent détruits comme fétus de paille, mais certains résistèrent assez longtemps pour assurer à leur auteur une réputation considérable. Ainsi, lorsque certaines puissances économiques clotonoises décidèrent de se lancer dans la course au pouvoir suprême en soutenant le riche farinier Wiril Braighcht, elles recherchèrent activement le moyen d'assurer une sérieuse avance de leur candidat dans la traversée du courant. On leur indiqua le nom de Nohé. Elles firent observer ce dernier, puis, convaincues par les rapports, elles le convainquirent de construire pour elles le bateau transdragon de tous les rêves.
Le vieux héros disposait enfin de plus d'argent qu'il n'avait jamais osé y songer. Il réalisa une pure merveille. Puis, seul à savoir le conduire, il fut embauché par Braighcht pour le passage vers Périache. Nous n'avons pas de détails sur cette traversée, mais il se trouve que le candidat cicéolien s'est retrouvé à Ardamont quelques jours seulement après avoir embarqué sur le Protopse (le nom du bateau extraordinaire) en Baie des Vents Propices, à Clotone. J'en déduis donc qu'il s'agit d'une pleine réussite.
—Je comprends. Et comme je suis chargé du programme des vaisseaux de traversée du Grand Dragon, vous avez pensé que l'étude de ce prototype m'intéresserait.
—Exactement. Vous semblez avoir l'âme d'un ingénieur et la question des courants vous passionne. Je me suis dit que peut-être vous sauriez séduire Signour Nohé.
—Vous pouvez toujours espérer, dit l'intéressé d'un ton sourd. Pour marquer son indignation, sa pomme d'adam en saillie sur son cou de gallinacé plumé, fit un saut au dessus du col râpé de son pourpoint gris .
—Celui-ci semble pour l'instant préférer l'attitude butée du méyot caravanier à celle de l'être humain normal, mais je ne désespère pas, connaissant vos talents de persuasion, Handjo.
Je me grattai la tête, et réfléchis aussi vite que me le permettait le conglomérat d'angoisses qui durcissait ma nuque.
—Pourquoi ne pas libérer cet homme séance tenante ? Si c'est la passion du projet de traversée qui l'anime, je ne lui donne pas longtemps pour fondre devant les réalisations de notre Atelier. D'ailleurs, où irait-il, vu le système de sécurité du château ?
Le ministre demeura un instant silencieux.
—Eh bien d'accord, Handjo. Il sera sous votre responsabilité. Je vais vous faire déléguer deux gardes...
—Ce ne sera pas nécessaire, Signour, je réponds de lui.
—Vous prenez des risques personnels.
—Ne vous inquiétez pas pour moi. Venez, Signour Nohé.
—J'irai où vous voulez, dit le marin décharné, mais ne comptez pas sur moi pour dévoiler le moindre...
—Ne vous fatiguez pas, je ne vous demande rien maintenant. Vous déciderez plus tard de votre orientation. J'espère au moins qu'au vu de ce que je vous montrerai, vous accepterez de m'éclairer sur les motifs de votre refus.
—Je n'ai rien à vous dire, et je ne désire surtout pas vous éclairer de quoi que ce soit.
—Nous verrons...

Braho Nohé pouvait être le plus parfait des provocateurs choisis par Longuarde pour en savoir plus sur moi, et s'assurer d'un contrôle sur ma personne que ma nouvelle situation auprès de Prince avait sensiblement diminué. Il n'était donc pas question que je m'ouvrisse à Braho de ma véritable identité. Inversement, il pouvait constituer pour moi une caution, si l'on avait l'impression que je lui avais acccordé certaines confidences. Il fallait que je manoeuvre dans l'étroite passe que m'offrait la fiction d'être un Gris, devenu conseiller intime du Prince.

Je remontai avec lui à l'étage de l'Atelier, où Mirloc'h Salchiff vint m'accueillir avec empressement, s'étant pour l'occasion lavé la sphère de laine grise qui lui tenait lieu de chevelure.
Je le rassurai tout de suite sur la confiance que je plaçais en lui pour diriger les études. Mais je mis aussi les choses au net :
—Mirloc'h, tout votre "machin" a bien fonctionné par unités séparées tant que vous aviez du temps devant vous. Maintenant, nous allons tenter de fabriquer un unique engin, le plus efficace et le plus rapide, à partir de ma conception révolutionnaire de la coque. Il faudra tout intégrer à partir de là. D'accord ?
—Oui, Signour, je pense que c'est la voie la plus sérieuse. Mais il faudrait que la conception de la coque soit elle-même arrêtée, avant de passer aux superstructures, aux voiles, etc.
—Bien sûr. C'est pourquoi je souhaite que tous vos ingénieurs suspendent leurs travaux personnels pour le moment, le temps de nous entendre sur la structure de base. Je voudrais qu'ils participent ensemble aux expérimentations de départ. Il leur sera plus facile ensuite d'adapter leurs spécialités à l'objectif commun . Cela vous agrée-t-il ?
—Oui. Ce n'est pas dans leurs habitudes, mais...
¬—Ceux qui refuseront se verront confisquer leurs moyens et leurs espaces, qu seront mis à la disposition des autres.
—Vous avez le pouvoir, soupira Mirloc'h.
—C'est exact. Réunissez vos équipes et demandez à Hrulich de vous expliquer les principes de la coque à rainures. Il est au courant. Il énumérera la liste des problèmes à résoudre et vous nous proposerez une répartition des tâches. De mon côté, je vais rechercher un site où nous pourrons simuler la force et le mouvement du Grand Dragon. Nous déménagerons ensuite l'atelier principal à côté de ce site, car rien ne doit être construit qui n'ait été testé.
—Bien, dit Mirloc'h.
—Par ailleurs, je vous présente le capitaine Braho Nohé, qui sera l'un de vos locataires. Je veux qu'il dispose d'une double loge, bien aménagée. Je vous indique tout de suite que Braho sera peut-être le chef du projet, étant entendu que vous conservez la direction générale des ateliers, et que vous avez la haute main sur la gestion des ressources et des affectations.
—Ne comptez pas sur moi, dit Nohé, la moustache hérissée d'indignation, je vous ai déjà dit que...
—Taisez-vous ! je ne m'adressais pas à vous.
Je me retournai vers Mirloc'h :
—Pendant mon absence, faites visiter à cet homme toutes vos installations et prêtez-vous à toutes les excplications qu'il vous demandera.
—Bien, Signour.



J'éprouvais un grand besoin de sortir de la gigantesque bâtisse aux ramifications innombrables. Parvenu à la place d'armes, je demandai un cheval qu'on alla me chercher sur le champ.
Je n'eus qu'un geste à faire et la grande herse se leva sans bruit. J'étais dehors, dans le vent glacé du matin, à peu de distance du chalet de l'école des remparts. J'eus une pensée pour le gros Bratoc'h qui devait suer sang et eau pour s'élever au dessus de sa condition. Une idée me vint : si j'utilisais ses talents familiaux de tailleur de pierre pour m'aider à fabriquer le site d'expérience ? Une petite équipe d'hommes qui me seraient personnellement fidèles ne serait pas inutile en cas de coup dur. Bratoc'h, Hrulich, Braho Nohé (s'il n'était pas un espion et si je réussissais à le persuader de travailler pour moi) formeraient le noyau d'une telle équipe.
Je mis pied à terre et me dirigeais vers l'école. Au soleil, l'heure était celle de la pause-annelle. Je trouverais sans doute toute la classe dans la cantine, couvée par l'oeil paternel du rond Tiboudo. Je ne me trompais pas. Etonnés, les élèves me firent bon accueil et Bratoc'h vint me serrer dans ses bras à m'étouffer.
—Çà par exemple, dit Tiboudo, l'un de nos Anciens... les plus récents ! Comment allez-vous, Handjo ?
—Fort bien, Maître. Je voudrais m'entretenir avec Bratoc'h en particulier.
—Faites, Signour, je n'ai rien à opposer à cela.
J'entraînai le grand bonhomme dans la cour, à l’écart des joueurs de ballon.

—As-tu pu remettre le message ?
—Oui.
—Rien à signaler ? Pas de problème ?
— Non. Mais la vieille dame à qui j'ai remis la lettre était vraiment étrange. Tu as de drôles d'amis...
—Je ne la connais pas. C'était un relais.
—Ah bon.
—Bratoc'h... J'aurais un autre service à te demander.
—Tout ce que tu veux, maintenant que tu es devenu un chef, un homme de la Haute, qui peux te refuser quoi que ce soit ?
— Je voudrais que tu diriges pour moi une équipe de tailleurs de pierre ...
—Comment cela ? Pour quoi faire ?
—Je projette de faire construire un bâtiment où de grands courants d'eau seraient recueillis dans des cuves et dans des canaux. Il faudrait tailler tout cela, obtenir des formes arrondies, bien polies, et parfaitement étanches.
Bratoc'h enferma son front fuyant dans son énorme paluche.
—Une sorte de moulin ?
—Si tu veux, avec des vasques, des couloirs d'eau, des chutes...
—Dis-donc... C'est tout un travail !
—L'idée te plaît ?
—Oh, oui !
Le bonheur qui perçait dans ces simples mots était touchant.
—Alors, tu as le poste ! Sauras-tu trouver quelques artisans qui travaillent aussi bien que toi ?
— Bien sûr ! Tout le monde travaille bien, dans le clan !
—En ce cas, prends ton congé et viens avec moi, nous allons trouver le site ensemble.
¬—Mais que va dire Maître Tiboudo !
—Rien. Il sait que j'occupe de hautes fonctions, maintenant, bien au dessus de lui.
—Je... je prends mon baluchon et je suis à toi, fit Bratoc'h excité comme une (assez énorme) puce.

Quelques heures plus tard, après être passé à Palengel acheter un méyot pour mon ami, des vivres et quelques vêtements chauds (que je payais de ma seule signature, rapportée aux crédits discrétionnaires du trésor), nous chevauchions sur les sentiers qui tournaient au pied du château, dans des landes rases exclues de toute propriété agricole. Nous n'y croisions personne, sinon de petites escouades de thrombes qui nous ignoraient totalement.
¬—Comment cela se fait-il ? demanda Bratoc'h en dévorant un jambon fumé. Normalement, on ne peut pas faire un pas au dessus du grand chemin sans être arrêté immédiatement . Ils te connaissent ?
—Non. J'avoue que je ne comprends pas moi-même. C'est peut-être une affaire de signalement olfactif ?
—Oldfactice ? C'est quoi, çà ?
—C'est sans importance. Ah, Bratoc'h, regarde là bas , n'est-ce pas une chute d'eau ?
Bratoc'h éclata de rire.
—Mais non, ce sont les égoûts du château qui tombent à cet endroit là. Je ne te conseille pas d'approcher du cloaque. Il pue à des lieues à la ronde et les rats y sont de véritables fauves.
—Bon... Avançons encore.
—Si tu cherche des sources, il y en a plus bas, dans les collines du Grèbe.
—Oui, mais je veux quelque chose qui soit vraiment près du château.
—Attends, il y a le petit bois de Solchienne, juste sous un rocher où le château pose un pied. Il y a là une résurgence. On dit que la rivière est vomie par le volcan sur lequel la tour a été jadis bâtie, comme sur un gros bouchon de lave.
—Ah ? Est-ce loin d'ici ?
—Non, encore quelques kilomètres et nous devrions atteindre le bois en suivant la combe qui se creusera devant nous.
Nous décrivimes encore un quart de cercle autour du Mont Atrosse, et la combe de Solchienne apparut, noire et chevelue, toute bruissante du torrent qui y cascadait, invisible sous les pins.
¬—Ici ! dit Bratoc'h en me montrant un embranchement du sentier. Prenons vers le haut. Le chemin parvient à un surplomb, à côté de la chute d'eau... C'est superbe, tu vas voir !

A quelques mètres sous les soubassements rocheux de la muraille du palais, de l'eau jaillissait, immédiatement recueillie dans la cavité de ce qui ressemblait à un vaste coquillage. Cette baignoire était pleine et débordait par les mille échancrures de la saillie, tombant en filets innombrables sur de gros escaliers de rochers inégaux et moussus.
—C'est fort beau en effet ! Surtout cette vapeur qui s'échappe en nuée.
—C'est parce que que l'eau est chaude en certains endroits !
—Tu veux dire qu'elle n'a pas partout la même température ?
—Non. Nous venions souvent nous baigner petits, avant que Magido ne fasse interdir les abords. Et je me souviens que l'eau qui sourd du dedans est chaude, alors que celle du dehors est froide.
—Détail fort intéressant, et qui convient parfaitement à mes projets.
»Bratoc'h, ajoutai-je en lui posant une main sur l'épaule, je crois que nous avons trouvé ! Je vais faire percer une porte dans le château, et, en attendant que plus tard nous construisions une tour qui descende à pied d'oeuvre, une estacade de bois sera bâtie, avec plusieurs grues et plusieurs escaliers. Tu vois ?
—Pas très bien, avoua le gros homme. Mais je te fais confiance.
—Ton travail consistera à fabriquer, selon mes plans, une surface de pierre qui réceptionnera l'eau de certaines façons, et la fera couler dans des formes.
—Et où, d'après toi, sera placée cette surface ?
—Ici, à la base des chutes, au dessus des premiers gros rochers.
—Il y aura beaucoup de gros oeuvre pour soutenir la plateforme.
—Certainement.

Nous discutâmes encore de détails jusqu'à ce que le projet prît consistance dans nos imaginations. Puis nous retournâmes sur nos pas et nous nous séparâmes devant Palengel. Bratoc'h devait réunir une équipe de travailleurs, et choisir pour moi plusieurs carriers proposant de la pierre de bonne tenue, pour l'emploi auquel nous la destinions. Le terrassement serait confié à une entreprise travaillant ordinairement pour les consolidations du château. Une première réunion de tout ce monde aurait lieu la semaine suivante à l'atelier et je signai un ordre à Bratoc'h pour qu'il n'ait pas de désagrément en se montrant aux portes du Palais avec une troupe d'une quinzaine de personnes.

Fatigué de la journée, je recourus à l’un de ces mystérieuses plateformes ascensionnelles pneumatiques, et je regagnai le perchoir princier. J’y trouvai Anylanne, boudeuse, allongée sur le divan du salon commun.
Je m'assis auprès d'elle, espérant encore pouvoir arranger les choses.
—Bonsoir, ma Belle. Dois-je conclure de ta présence que le Duc de Sioulque t'a laissée ici tout le jour ?
—Oh non, Larr est fort attentionné. Nous avons visité les chantiers navals de Mortague et nous rentrons seulement. Je suis épuisée, et j'espère que la chiroine que j'ai commandée à Zambdez ne tardera pas trop. Le vieil animal...
—Si nous disposons d'un instant, tendre enfant, pouvons-nous convenir d'une trêve plus solide que ce qui a été dit ce matin ?
—Si tu veux, Augus... pardon, Handjo. dit la jeune créole d'un ton las. Tu sais que je ne veux pas me battre, surtout avec toi.
J'effleurai sa main qu'elle ne retira pas.
—Mais nos chemins ne suivent pas la même route, maintenant... C'est trop tard.
Elle soupira et ferma les yeux, rejetant la tête en arrière pour cacher ... une larme ?
—Qui sait, dis-je, soulignant du doigt la forme de sa belle main.
La voix de stantor de l'Amiral retentit derrière un moucharabieh :
— Zambdez de malheur ! Tu veux donc faire partie de notre chiourme dès demain ?
Nous nous retournâmes, pour voir le géant serrer le poing en désignant le vieux valet, à genoux, ramassant des débris de tasses et de bouteille.
—Tu te rends compte, Handjo ! Ce vieil assassin a cassé une glône de 700, un millésime honoré par Sapient Trodon lui-même !
—Mais non, dit l'interpelé tranquillement, c'est ce singe de Minouïr qui a déboulé du pilier où il s'était suspendu, juste quand je vous amenais votre glône.
—L'idiot de famille a bon dos , mais enfin ! Je veux bien te croire. Vas vite m'en chercher une autre et sers nous trois verres au salon.
—Bien Excellence, fit le valet hirsute, le cigare pendouillant au bec.

Réduit au mutisme, je ne pus que destiner à Anylanne un regard appuyé, auquel elle répondit furtivement, se détournant aussitôt pour accueillir le grand Larr.
—Je parie que vous ne savez pas qui était Sapient Trodon, jeunes gens ?
—Mm, dis-je, n'était-ce pas un villacope de Clotone ?
—Oui, et tu devrais connaître son nom car il réunit une grande force maritime qui vint au large de nos îles et infligea de cruelles défaites à tes grands parents Gris, au cours de certaines batailles mémorables.
—Ah? J'ignorais !
—Cela ne m'étonne pas : ce n'est pas le genre de choses que la mémoire des vaincus retient facilement. Mais puisque tu deviens conseiller privé de la Puissance, Handjo, tu ne peux plus demeurer un ignard. Je te donnerai un livre sur le sujet : cela t'éclairera utilement sur l'histoire de ton pays, et sur le rôle que les Noirs doivent jouer aujourd'hui pour empêcher des revers plus graves encore.
—Je vous remercie de vous préoccuper de mon éducation.
—Ne me remercie pas. Buvons ! Ensuite, nous irons nous revêtir de nos atours les plus impressionnants. Morty veut que nous en imposions le plus possible aux prêtres Omen qui viennent ce soir...
—Je ne suis pas invité...
—Fais comme si tu l'étais. La Maison Privée est une petite famille où il n'existe pas de censure.

Avant la fin du jour, une fort désagréable surprise me fut encore réservée. Elle me fit l'effet que peut ressentir quelqu'un qui voit des gravats tomber sur lui, quelques secondes avant que le bâtiment entier ne s'écroule sur lui.
J'étais descendu à l'atelier pour discuter avec Mirloc'h de la prochaine réunion de réorganisation et m’entretenir en privé avec la fichue tête de pioche de Braho Nohé, quand je croisai un groupe de dignitaires Noirs en grande discussion avec deux étrangers que je reconnus aussitôt : Kryalîche et Allastair Jovial-Bonheur ! Dans leurs pas, suivait un gros bonhomme rougeaud qui ne m'était pas non plus inconnu : Beaufinet Pagrin, le forgeron Hordihou qui avait tenté de violer Athiello sur Lario !
Je marchai le regard droit devant moi, espérant que mes cheveux plus courts et plus foncés, ainsi que ma barbe et ma moustache maintenant assez fournies me rendraient méconnaissable. Mon uniforme noir jouerait aussi son rôle, ainsi que la situation même : en quel endroit était-il plus improbable que leur jeune ennemi se rencontre, lui qui était sans doute perdu en mer ou se trouvait depuis longtemps aux mains des Omen ?
Ma chance fut grande. Les Larionais ne me jetèrent pas un regard. Fort excités, ils étaient occupés à un discours véhément visant à obtenir quelque chose d'excessivement important de la part de leurs hôtes, lesquels restaient muets, l’air maussade.
Un coup d'oeil me suffit à voir que les trois compères venaient de traverser de rudes épreuves : hâves, mal rasés, les vêtements râpés et couverts de traces salines.
Mon Dieu, pensai-je, rien ne m'aura été épargné ! S'ils rencontrent Anylanne, ce sera l'explosion en série garantie ! J'espère qu'ils ne parviendront pas jusqu'aux étages nobles.
Les tripes nouées, je réglai quelques détails avec Mirloc'h, puis demandai à voir Braho Nohé.
—Il sera difficile de l'arracher à sa discussion avec Hrulich. Cela fait deux heures qu'ils sont en train de se démontrer des axiomes au tableau noir. Ils sont couverts de craie des pieds à la tête !
—Que Hurlich vienne aussi, alors, concédai-je, soudain très las.

Le jeune ingénieur au visage lisse et le maigre moustachu, héros des mers formaient un couple assez drôle, et j'en aurai bien ri, si mon humeur avait été moins accablée par un surcroît d'épreuves.
Je les fis asseoir autour de la table de la "démocratie", et leur offris une tasse de chiroine.
—Alors, Signour Nohé, avez vous changé d'avis ?
—Non, certes, en tout cas sur le point de savoir si je dois collaborer avec le pouvoir zwölle. La réponse est non et le sera toujours. Mais...
—Mais ?
—Eh bien, je dois avouer que certains projets sont tout à fait passionnants. Celui de vôtre coque rainurée et celui d'un balancier articulé, en particulier. Pour le reste, je crois qu'il faudrait que j'apprenne à vos ingénieurs quelques rudiments de l'art dragonesque.
—Vous savez que nous disposons de votre propre bateau, le "Protopse", je crois.
—Oui, hélas.
—Pensez-vous que nous ne pouvons pas trouver dans nos rangs de personnes assez qualifiées pour le manoeuvrer, et ensuite pour en analyser les qualités ?
—Hier, je me serais gaussé de votre question. Maintenant, je dirai que je n'en suis pas aussi sûr et (il secoua la tête) cela me désole.
—De mon côté, j'aimerais être persuadé que vous êtes bien celui dont on annonce les prouesses.
Braho, cette fois, fut franchement étonné.
Il leva ses yeux ronds vers moi et sa pomme d'adam fit un aller-retour scandalisé.
¬—Comment ? Douteriez-vous que... que je sois moi-même ?
—Oui, en quelque sorte. J'aimerais vérifier que je m'adresse bien à un pilote chevronné et à un as des courants, et non à un simple agent provocateur, au service de je ne sais quelle puissance...
Braho Nohé s'étrangla. Il ne s'attendait pas à ce coup-là et ne savait comment le prendre.
—En tout cas, dit Hrulich, je peux vous assurer, Handjo, que cet homme connaît les sciences de la mer sur le bout des doigts. C'est aussi un assez bon mathématicien des forces en mouvement.
—Vous en êtes un autre, dit Nohé vexé. "Assez bon", c'est une appréciation gentille pour un "passable" spécialiste, au demeurant tout jeunet.
—Trêve de dispute ! Je vais vous demander de rester à l'atelier encore quelques jours. Hrulich ira visiter votre bateau et, s'il s'en sent capable, il le manoeuvrera sur de petites distances. Je suppose que vous ne voudrez pas l'accompagner ?
—Oh... et bien..
—Eh bien ?
—Bon, d'accord.
—Je dois vous dire que le bateau sera occupé par plusieurs gardes, et qu'à la moindre tentative suspecte de votre part, la voile sera abattue et les haubans tranchés. Ces détails ne vous gênent pas dans votre décision ?
—Euh non, je... Je ne voudrais pas que Hrulich fasse des sottises. C'est un exemplaire unique et...

Braho parlait du coeur, et je commençai à me dire que je pourrais peut-être lui confier certains secrets. Nous verrions cela plus tard, après l'initiation de Hrulich.

Je dormis encore deux heures avant de m'habiller pour la soirée privée que donnait Mortone Trug. Quand j'entendis la petite ruche princière commencer à bourdonner d'invités, l’angoisse me traversa : et si Jovial Bonheur et Kryalîche allaient faire leur apparition parmi les convives ?

Mon inquiétude se révéla heureusement vaine. Sapharx était seul, visible au milieu du cercle d'intimes qui faisaient assaut de flatteries, selon la tactique recommandée. C'était un grand homme à la mine agréable, aux lèvres charnues. Ses cheveux noirs plaqués et sa barbiche roulée et gominée, mais surtout le vernis noir de ses ongles taillés en pointe, accentuaient l'effet d'une complaisance affectée. Il était vêtu de l'ample chasuble des Omen, d'un Bordeaux sombre incrusté de motifs cabalistiques scintillants. Il écoutait en souriant les propos décousus des flatteurs, jouant de ses doigts étrangement allongés. Puis il saisissait une fleur qu'il séparait de la tige d'une légère pression de l'ongle.
Mortone était assis en face de lui, à quelque distance, attendant le moment propice pour une conversation sérieuse. Je remarquai alors Minouïr, grimpé sur une console baroque un peu en arrière de son frère : il semblait ainsi grimpé sur son épaule, tel un animal familier, fouillant le vide de ses petits yeux sans regard.
Par un mouvement naturel, la foule des admirateurs de Sapharx se rapprocha du Prince, puis se creusa pour laisser les deux hommes en tête-à-tête.

Mortone s'engagea le premier.
—Cher hôte, j'espère que vous avez été agréablement reçu ?
—Trop ! trop, Cher Mortone. Nous apprécions les somptueuses largesses de votre Supériorité à notre égard. Nous espérons pouvoir être à la hauteur lors de votre prochaine visite à Périache.
—Ah, Sapharx ! Vous ne vous offusquerez pas, car je vous sais patient, mais les devoirs de notre charge sont si durs en ce moment que je n'ai pas encore demandé que l'on fixe une période pour notre si nécessaire voyage dans cette île-soeur...

Les propos creux et sonores se prolongèrent quelque temps pour la galerie, puis Zambdez fit un signe à deux gardes en gants blancs qui commencèrent à chuchoter à l'adresse de certains groupes qu'il était temps de se retirer pour laisser leurs Excellences se reposer. Ne restèrent que les semi-mondaines les plus familières ou les compagnes des grands personnages, telle Anylanne.
Je m'étais assis un peu en retrait, regardant un beau livre de gravures, quand Larr de Sioulque me convia à me joindre aux sommités.
—Handjo Hnobich, vice-duc de Papiarnick et l'un de nos ingénieurs les plus astucieux, dit Mortone.
Je serrai la main —molle, froide et humide— de l'Omen-Médiat, la deuxième autorité de Périache après Ventopse, le mytérieux Grand Omen, enfermé dans son palais des hauteurs.
—Alors, Sapharx, où en sont nos affaires, dit simplement Mortone, parle librement maintenant ! Nous sommes entre amis.
—En deux mots, les choses vont assez mal. Notre candidat principal Wiril Braighcht semble être en panne. Les Magdes ne lui semblent pas favorables, je ne sais pourquoi. D'après une informatrice membre de la Considia, il a peu de chances de l'emporter, à moins que ses rivaux ne se révèlent au dessous de tout. Une solution serait évidemment qu'aucun autre candidat ne se présente dans les vingt jours qui suivent car le temps serait alors écoulé.
—Où est Wiril ?
—Il est assigné à résidence à Hirpan, dans les pavillons réservés aux hôtes de marque. Il doit attendre là et se morfond.
—Vous savez, cher Sapharx, que je ne désire pas contrecarrer systématiquement le jugement des Magdes. Je respecte trop Lucilia. C'est la raison pour laquelle je vous ai demandé de ne pas —disons— gêner la progression de ce Fulgurac'h au nom étrange...
—Allastair Jovial-Bonheur. Oui, je sais Excellence, et je suis d'autant plus enclin à partager votre souci que nous avons modifié notre opinion envers Wiril Braigcht, depuis que nous le tenons en observation à Hirpan. Cet homme est instable, colérique, sans scrupule...
—Ce n'est pas nécessairement un défaut, mon Ami, vous en conviendrez.
—Bien-sûr. Mais cela l'est dans son cas, car il peut s'en prendre à des gens utiles, sur un simple coup de furie. Il semble qu'il nous ait tué ainsi l'un de nos agents les plus efficaces, pendant le voyage qui l'a conduit à Périache. C'est, de plus, un homme assez veule, changeant, hésitant dans ses opinions et reculant facilement devant les perspectives d'affrontement collectif. Bref, je ne pense pas qu'il nous soit d'un grand secours en cas de conflit ouvert.
—On m'a dit que cet homme était d'une remarquable intelligence...
—C'est sans doute vrai, convint Sapharx. C'est un fin manoeuvrier et c'est pourquoi je continue à soutenir sa candidature. Mais il nous faut une solution de repli. La candidature de Jovial-Bonheur semble bonne. A ce propos, vous n'êtes pas sans savoir que ce dernier se trouve ici, dans le château, accompagné de son frère Kryalîche.
—Je le sais, dit Mortone. Précisez-moi les circonstances de cette présence imprévue.
—C'est simple. Les deux hommes naviguaient vers Périache sur une puissante simière larionaise. Malheureusement, une fissure mal calfatée a fait eau. Notre frégate passait à proximité et nous avons recueilli de justesse les malheureux avant un naufrage certain.
—Vous savez que les Fulgurac'h ne doivent jamais mettre le pied sur Draco, n'est-ce pas ? dit Mortone d'une voix douce.
—Je n'ignore pas cela, répondit Sapharx, arrondissant sa bouche gourmande autour d'une parpille proposée par Zambdez. Mais auriez-vous préféré le naufrage de nos candidats de secours ?
—Certes non, mais je veux les savoir repartis pour leur destination originale, dès demain dit le Prince d'une voix de scalpel.
—Il en sera selon votre désir, répondit l'Omen le plus placidement du monde.
—Bien. Ceci réglé, il est clair que Jovial-Bonheur peut faire un Minus fort utile, de par sa fidélité à toute épreuve à la cause fulgurac'h. Je dirai même que son utilité sera d'autant plus grande que notre influence sera plus forte sur l'archipel.
¬—Vous avez raison : plus évidente sera la présence zwölle, et plus facile à admettre sera la dictature d'un homme qui ne peut qu'être attaché à la cause zwölle.

Une étonnante audace me poussa à ce moment à intervenir .
—Que vos Excellences me pardonnent, mais je ne saisis pas vraiment pourquoi un Fulgurac'h serait obligatoirement attaché à la cause Zwölle.
Larr de Sioulque éclata de son gros rire gras.
—Ah, jeune homme ! On voit bien que vous n'avez jamais quitté votre petite champadoue innocente. Les Gris sont d'ailleurs rarement aux faits de ces vieilles histoires de Noirs.
—Oui, dit le Prince. Je vais t'expliquer, Handjo. Tu n'es pas sans ignorer tout de même qu'il y a vingt-cinq ans les Noirs connurent de graves défaites devant l'amiral Moudrelay, chef des flottes Clotonoises, sous le minusat de Phingel Magdaz ?
¬—Oui, notre précepteur nous apprit la chose. Avec un certain plaisir, d'ailleurs, inventai-je.
—Mais tu ne sais peut-être pas que notre dynastie régnante à cette époque était... la tribu des Fulgurac'h.
—QUOI ? m'exclamai-je, abasourdi. Les Fulgurac'h sont des Zwölles ?
—Et comment ! C'était la famille régnante depuis des siècles, au cours des vies antérieures vécues par notre peuple sur d'autres mers et d'autres continents. Mais la défaite de 715 (1857) fut si humiliante que les Fulgurac'h auraient dû se suicider collectivement, selon nos traditions. Une partie le fit d'ailleurs, dont notre Guide Suprême, Talouh Jovial et deux de ses fils. Mais un groupe important avait été fait prisonnier par Moudrelay qui leur accorda la vie sauve et la liberté, s'ils acceptaient d'en finir avec toute activité agressive. Epuisés et hagards, les Fulgurac'h s'inclinèrent, et l'ilôt Furieux, au nord de Lario, leur fût donné pour qu'ils le cultivent pacifiquement.
Bien plus tard, les communautés zwölles Noires qui avaient réussi à débarquer sur Draco et à former des points de résistance à votre hégémonie Grise, souvent en s'appuyant sur des Dracois, eurent besoin de retrouver une organisation légitime commune, afin de coordonner leurs efforts, et de ne pas s'entretuer. En désespoir de cause, certains se souvinrent que des membres de la dynastie Fulgurac'h étaient encore vivants. Plusieurs refusèrent d'en entendre parler à cause du double déshonneur de la défaite, et de la survie achetée aux ennemis.
Cependant le besoin de légitimité s'avérait trop vital et la caste aristocratique était la seule à disposer des connaissances philosophiques, militaires, légales, pour vaincre les Gris sur leur propre terrain. On demanda donc à des Fulgurac'h de venir sur Draco. Mon grand-père, premier Prince clandestin assit son pouvoir sur le Mont Atrosse grâce à ses habiles (et secrets) conseillers Fulgurac'h. Mon père, Magido, dut nombre de ses progrès à de semblables appuis. Nous ne pouvions pourtant reconnaître officiellement l'aide de ces réprouvés. Nous avons donc conclu avec eux un pacte secret : ils continueraient d’appuyer notre avancée sur Draco, et nous les aiderions à exister matériellement, l'ilôt Furieux ne produisant que quelques herbes et poissons.
Quand je montai sur le trône, la question Fulgurac'h changea de nature : nous étions maintenant majeurs et n'avions plus le moindre besoin d'entretenir cette aristocratie clandestine. Mais refuser leur service était les condamner à mort. Les liens de sang devaient l'emporter, d'autant que la honte qui pesait sur la communauté fulgurac'h s'estompait avec le temps.
De leur côté, les autorités clotonoises avaient tenu leurs promesses et aucune publicité n'avait été donnée à ce passé. Nous contribuâmes efficacement à cet oubli, en achetant les archives de Moudrelay au Villacope actuel. Désormais, un candidat fulgurac'h peut se lancer dans la course minusale sans être invalidé d'office.
Tu comprends donc qu'Allastair Jovial-Bonheur soit un peu "notre" candidat. Même s'il est vaincu, le prix de consolation attribué par le vainqueur sera une aide précieuse pour la communauté de l'ilôt furieux.
—¬Je saisis, dis-je modestement.
Je comprenais aussi qu'avec l'influence acquise par le Fulgurac’h Kryalîche sur Mina Termina, la ruloxanne de Lario, la force des Zwölles était bien plus considérable que ce qu'elle semblait être officiellement. Loin de se limiter à Draco, elle s'étendait, en fait, à l'ensemble des îles de l'Ouest. Il me restait à comprendre comment ils étaient parvenus à s'offrir l'appui de Sapharx, et donc de Périache.
—Il y a eu une petite catastrophe à Lario, dit ce dernier d'une voix indifférente en caressant le bord d'un verre de cristal.
—Et même une grande, surenchérit l'Amiral.
—Tu veux parler de la colère de Mina Termina contre Kryalîche ? suggéra Mortone, provoquant l'étonnement du prêtre Omen.
—Tu es incroyable Mortone, comment fais-tu pour être au courant de tout ?
—C'est cela, le pouvoir ! rétorqua Mortone en clignant de l'oeil à l'adresse de Larr (qui avait évidemment transmis l'information fournie par Anylanne). Mais dis-nous plutôt ce que tes protégés t'ont dit de l'affaire. Car je suppose que c'est Kryalîche lui-même qui t'a expliqué la chose ?
—Oui. Sachant qu'il ne pourrait pas te voir à cause du cordon symbolique qui sépare toujours les Zwölles des Fulgurac'h, il m'a rendu compte de son point de vue. En quelques mots, voici : Il existe, sur la rive sud de Lario, des tribus larionaises anciennes (probablement issues d'émigrants dracois fuyant les zwölles Gris). Elles résistent à tout pouvoir central sur cette île. Ces tribus (les Hatrobates et les Penthérites) ont fait l'objet de toutes sortes d'approches de la part de Mina Termina, la "Ruloxane" de l'île, mais sans succès. En désespoir de cause , elle chargea Kryalîche, le Fulgurac'h devenu son conseiller intime, (et même très intime) d'en finir avec les réfractaires. Celui-ci recourut à une ruse pour tenter d'introduire un groupe de soldats par la voie maritime, normalement interdite par les gouffres du Grand Chenal. Ces soldats devaient ouvrir les portes du territoire rebelle à leurs amis, postés non loin de là. Malheureusement, on ne sait trop par quel artifice, ce ne furent pas les tribus réfractaires qui furent les dupes de Kryalîche, mais le contraire.
Tous ses soldats furent noyés, et notre homme s'en tira par miracle, jurant de se venger.
Mina Termina, de son côté, s'était calmée et avait décidé de recourir à la méthode douce pour amener les résistants à composition. Mais Kryalîche ne l'entendait pas de cette oreille. Il ne pensait qu'à la vengeance. Il profita de la présence d'un étranger -un jeune Ultramondain de passage faisant du renseignement et de la diplomatie pour le compte du candidat de La Majeure, Phial d'Atoy- (je frémis à cette description de moi-même). Il profita, dis-je, de l'ambassade proposée par Mina à cet étranger, pour tenter d'assassiner les chefs de ces tribus.
—Comment cela ? fis-je intéressé (je ne me sentais pas obligé d'avouer avoir été le témoin oculaire de la chose !).
—Je crois que Kryalîche a utilisé certains de nos sorts d'invisibilité pour introduire deux spadassins sur le lieu de la rencontre. Mais notre ami Fugurac'h jouait de malchance. Le chef hatrobate tua raide l'un des hommes, en fait une femme, une guerrière, avec la pierre de Belturet qu'il avait au doigt.
—Ce genre de chose n'arriverait pas, remarqua Mortone, si vous établissiez un contrôle assez strict des armes magiques autour de Périache !
—Tu as encore raison, admit l'Omen humilié. J'ai proposé récemment des mesures sévères sur ce point... Bref, continua-t-il, l'autre homme fut désarmé et emprisonné assez vite. Kryalîche le fit libérer dès le lendemain, mais la rumeur de la tentative d'assassinat remonta rapidement aux oreilles de Mina Termina. Elle entra dans une fureur noire, dirigée contre son amant et conseiller, qu'elle chassa séance tenante.
Mortone Trug éclata d’un rire grinçant.
—Tu féliciteras Kryalîche de ma part ! Dix ans de patient travail détruit en quelques instants, pour une simple affaire personnelle ! Quel crétin !
—Je ne dirais pas que Kryalîche soit un crétin, protesta Sapharx. C'est un redoutable roublard. Mais il a été trahi par l'ancestrale morgue Fulgurac'h.
—Je sais, ragea Mortone, ces gens sont intenables dès qu'il s'agit d'honneur.
—Bref, Kryalîche ne s'excuse de rien et quitte la cour de Mina. Mais ce n’est pas si grave : l’influence des Fulgurac’h sur Mina reste déterminante. Si elle remue trop, nous pouvons la mettre hors circuit rapidement.
—Mm, tu as raison, réfléchit Mortone. Le départ de Kryalîche peut même nous arranger. Ses qualités d'initiative violente pourraient nous servir sur Périache, ou plutôt sur Hirpan, au moment des échéances.
¬—C'est aussi mon avis.

—Maintenant, Sapharx, reprit le Prince si tu nous parlais de ce qui se passe chez toi ?
L'homme soupira et haussa les épaules.
—Ce n'est pas très intéressant. Notre Hyperpontifex est si vieux qu'il n'ose plus bouger. On dirait une statue. Il ne sort plus sans son masque de chevirelle sacrée. Ce n'est pas lui qui ira déranger mes plans.
En revanche, nous avonsdeux problèmes ardus à résoudre. Le premier se présente sous la forme d'un hôte turbulent, que nous ne pourrons pas retenir très longtemps...
—Tu veux parler de Phial d'Atoy ?

J’eus l’impression de pâlir. Sacripoile ! Ces forbans en soutane détenaient-ils mon ami ?
Sapharx eut soudain l'air déprimé.
—Ne pourrais-tu éviter de nous faire espionner, mon Cher Prince ? Cela ôte tout piment à la conversation.
—Non, votre Grandeur ! Cette fois, ce n'est pas de l'espionnage, mais de la déduction, répliqua Mortone en riant. Je suppose que vous n'avez pas capturé le fameux candidat fantôme, Homer Benjou... Donc j'en déduis qu'un "hôte turbulent" "à problèmes, et "qu'il faudra libérer bientôt", ne peut être que le seul autre candidat sérieux actuellement en course.
—Et vous aurez raison, votre Excellence, comme d'habitude. Quoi que... à propos de la question d'Homer Benjou, nous avons vu passer récemment sa soeur...

Que d’émotions pour mon pauvre coeur, heureusement encore solide. Nadja ! Ils avaient "vu passer" Nadja. Cela signifiait-il qu'ils ne l'avaient pas appréhendée, sachant qui elle était ?
¬—Est-elle toujours aussi charmante ? demanda aimablement Mortone se curant les dents avec distinction.
—Oui, mais je me suis senti obligé de la retenir quelque temps au palais, dit Sapharx. Elle peut me servir de monnaie d'échange lorsque son frère aura rejoin Hirpan.
—Très astucieux, cher ami ! approuva le Prince. Mais revenons à votre hôte bien plus encombrant : ce Phial. Savez-vous que j'en ignore presque tout ? Cet illustre inconnu a surgi, il y a quelques mois, à Clotone, flanqué d’un jeune Ultramondain, et n'a cessé, depuis, de défrayer la chronique. Je le tiens pour un candidat dangereux bien que Longuarde soit en désaccord avec moi sur ce point.
—Oh, susurra Longuarde qui s'était tenu si effacé jusque là qu'on l'avait complètement oublié, c'est un homme courageux, d'après mes renseignements. Mais ce n'est rien qu'un petit hobereau. Un chasseur d’immogre, un rude combattant, mais certainement pas un homme politique. Il serait incapable de tenir les rênes du pouvoir plus de quelques semaines. »

Je fus, en un sens, heureux de constater à quel point des gens intelligents comme le Ministre pouvaient se tromper dans leurs jugements. Moi qui me préparais à faire mes dupes des représentants de cette orgueilleuse engeance, je me réjouissais d'une manifestation de leurs limites. L'arrogance, songeai-je, est décidément toujours mauvaise conseillère. Savaient-ils à quel point Phial était habile à la négociation, dur en affaires, clair dans la stratégie, rusé dans la tactique, doué pour la paix, et surtout incroyablement obstiné dans ses projets ? Tant mieux s'ils l'ignoraient !
—Malgré tout, il peut avoir le soutien de forces très actives sur plusieurs îles. Je persiste à croire qu'il est dangereux, dit Mortone, soucieux, et je crois que Sapharx a raison de le retenir le plus possible. Combien de temps pense-tu que tu pourras encore le faire ?
—Pas plus de quinze jours, car les épreuves officielles sont terminées pour lui, et il les a remportées très facilement. A moins...
—A moins ? répéta Mortone, les yeux réduits à des fentes.
—A moins que ne s'impose la solution de la disparition accidentelle, termina Sapharx avec un parfait cynisme.
Mon sang se glaça dans les veines. Ces bandits, qui séquestraient Nadja, n'hésiteraient pas à éliminer Phial ! Cette perspective bouleversait mes plans. Il faudrait que j'abrège mon séjour sur Draco et que je me porte à son secours, que je l'avertisse à tout le moins des dangers qui pesaient sur sa vie. Il le faudrait, sans pour autant mettre en péril tout le travail que j'avais entrepris ici, et qui était encore fragile. Je devrais partir sans être suspecté, afin de ne pas attirer l'attention sur le vaste plan dont j'avais inoculé le venin à Mortone. Sacremiole, quel casse-tête !
—Tu veux l'éliminer ? fit le Prince. Mais les soupçons ? Tu risques de fragiliser l'influence Omen pour longtemps...
—C'est pourquoi la chose est très délicate. Nous ne parlons pas d'élimination pour le moment. Nous cherchons d'autres moyens d'empêcher son départ pour Hirpan.
—Je préfère cela, Sapharx, insista Mortone. Je crois que ce serait une grossière erreur.
J'aurais embrassé le Prince pour ce point de vue salvateur, et je bénis l'autorité qu’il avait sur le prêtre Omen.
—Je m'en doutais bien, admit Sapharx préoccupé, et c'est pourquoi nous pensons aussi organiser une solution... sur Hirpan.
—C'est déjà bien plus intelligent, dit Mortone, il y a tellement de gouffres insondables par là-bas...

La conversation prit un tour moins technique. Le Prince fit part à Sapharx de la tonalité nouvelle de sa politique, sans préciser pour autant les éléments qui justifiaient un soudain accès d'optimisme. Il mentionna néanmoins la possibilité "nettement accrue d'un contrôle maritime réel sur les îles de l'est". Impressionné, Sapharx n'osa pas demander de précisions.
On bâilla. Les femmes s'alanguirent. Il était temps de cèder à Morphée, dieu des puissants comme des faibles. Je n'avais plus la force d'agencer deux idées de suite. La nuit porterait conseil, comme elle le fait toujours devant la surabondance de données à traiter.
Je m'écroulai bientôt sur mon immense lit soyeux, et ma dernière pensée s’envola vers Nadja dont le doux visage souriant m'apparut soudain, tout attristé.


° °

°





En sortir.

Emergeant à la fenêtre de ma roulotte, le soleil avait pris l'habitude de m'éveiller dès sa sortie de l'onde, de l'autre côté de l'univers.
Je ne perdis pas un instant et, sitôt debout, je rédigeai un message à l'attention de Chamilah. Je l'enroulai autour de la patte de la sarmoiselle, docile mais étonnée. Elle fit quelques pas sur la table, me regardant encore et encore, pour s'assurer de mon intention. Elle secoua la patte, pour tester le poids de la missive, puis elle essaya ses ailes, sans doute engourdies par une longue inaction. Avant de partir, elle dévora une douzaine de graines, et sans prévenir, elle se mit à vrombir comme l'arlequin de Cayenne, ce gros coléoptère coloré. Un instant immobile à hauteur de mes yeux, elle m’adressa un adieu joyeux et se propulsa par l'oeil de boeuf surmontant la porte. Je crus distinguer un instant ses boucles et ses zigzags au dessus du soleil, puis elle disparut vers le nord-ouest.
Je me dirigeai vers l'espace des repas où Zambdez laissait parfois du jus de chiroine chaud et du pain pour les tôt-levés. J’y étais à peine parvenu qu'un bruit de taillis me fit sursauter. Zambdez en personne se dressait devant moi, de la terre jusque dans les cheveux, les yeux bouffis, le cigare déjà planté fumassant comme une torchère.
—Tu... tu as dormi sur le sol ?
—Oh non ! dit le gros homme en riant, j'ai changé des pots de fleurs de place... Ton déjeûner est prêt sur la table du salon.
—Merci.
—Il n'y a pas de quoi... Augustin !
Je ne réagis pas tout de suite, puis je me retournai vers lui d'une pièce, prêt à tout.
—Du calme, jeune homme ! Ne te mets pas dans tous tes états ! Viens m'aider à transporter le jardin miniature vers les cascades. Cela plaît au Prince, il y en a pour une seconde...
L'angoisse au ventre, je suivis Zambdez et l'aidais à porter un large cratère de bois empli de sol noir, à la surface duquel avait été planté un jardin d'arbres nains.
Nous fîmes halte à côté des vasques.
—C'est le seul endroit où les mouchards du Ministre n'entendent rien, dit le vieux valet d'armes en se frottant le ventre. Je suis l'émissaire de Lutel Mirgône. Tu n'as rien à craindre de moi. Dis-moi simplement quand tu voudras prendre la poudre d'escampette. Il y a une issue non loin d'ici. Elle te mènera droit chez le Maître.
—Crédibiche ! Si je m'attendais à cela ! Tu as été prévenu par...
—Je ne veux rien savoir de cela. Lutel m'a seulement fait transmettre ton nom et ta description physique... sans la barbe ni les moustaches. Mais je ne suis pas aussi stupide que j'en ai l'air. Et puis, je te l'ai dit : en dehors de ce lieu précis, les vents portent les paroles. J'ai entendu la jeune fille t'appeler Augustin... Alors, mes derniers doutes se sont dissipés. Mais ne refais jamais cela !
—Quoi ?
—Mais, sapituile, parler de choses secrètes sur la terrasse ! Tu as une chance folle que le Ministre se fût absenté avec le Prince, et que Minouïr dormît comme une souche...
—Minouïr ? Il n'est pas idiot ?
—Parfaitement crétin! Mais pourquoi crois-tu que le Prince l'entretient à ses frais, comme cela ?
—Je l'ignore. L'amour fraternel ?
— Tu veux rire ! Le Prince se couperait une main si cela devait augmenter son pouvoir, et de surcroît, il haît son frère. Mais Minouïr est une machine à entendre et à répéter. Il suffit de le caresser sur le crâne, de le gratter comme un chat sous le menton, et il se met à dévider tout ce qu'il a entendu depuis trois ou quatre heures, sans omettre une syllabe.
¬—C'est vrai ? fis-je incrédule ...
—Et je te prie de croire qu'il possède une ouïe excessivement fine. Il a ainsi fait tuer une bonne douzaine de personnes depuis trois ans, dont le meilleur maître d'armes de Morty, qui avait osé dire —en se parlant à lui-même— qu'il n'existait pas de plus mauvais bretteur au monde que ce pauvre Prince du Noir !
Je me demande parfois s'il n'est pas capable de se taire avec les gens qu'il aime bien, ce qui laisserait supposer qu'il sait ce qu'il advient à ceux qu'il dénonce en les imitant.
—Fantastique ! dis-je. Et peut-être utile ...
¬—Comment cela ?
—Je dois d'abord en travailler l'idée... Mais je te remercie, mon ami. Tu ne sais pas combien tu me soulages.
—Je m'en doute un peu. Si tu as le moindre problème ajouta-t-il en me tendant un petit objet métallique. Utilise ce sifflet à ultrasons. En bon chien de garde, je viendrai immédiatement.
—Tu entends les ultrasons ?
—Depuis qu'on m'a remplacé le tympan droit par une fine lame de cuivre, oui. Hélas, je les entends même mieux que les fréquences habituelles. Va, maintenant ! Et raconte quelque chose à mi-voix sur la beauté des jardins miniature : cela fera du grain à moudre pour la machine Minouïr.

Je consacrai les trois jours suivants à créer l'atelier de simulation du grand Dragon, au pied du château. Enthousiasme, le Prince ne fit aucune objection à ce que j'entreprisse de percer la muraille à l'aplomb de la chute de Solchienne. Il s'enquit de tous les détails avec la ferveur d'un enfant et m'approuva sur tous les points, me donnant même des conseils pour la construction d'un échaffaudage. Après tout, sa science de la sape et des bâtiments de siège de guerre était très honorable.
Il se méprenait sur les raisons de mon empressement extrême : si je voulais que tout soit sur pied dans les dix jours, ce n'était pas exactement par curiosité scientifique exacerbée, mais parce que je devrais avoir disparu dans les trois ou quatre jours qui suivraient.
J'avais en effet arrêté ma ligne de conduite, à partir de ce que m'avaient révélé Sapharx et Zambdez. Ma présence sur Périache était plus que nécessaire pour tenter de libérer Phial avant l'expiration des délais de la course minusale, c'est-à-dire- sous une trentaine de jours. Je calculai, qu'avec une chance extrême, il me faudrait au moins quatre ou cinq jours pour réussir une évasion et nous transporter sur l'ilôt Hirpan, contigu à Périache.
Peut-être m'en faudrait-il davantage pour faire fuir Nadja, et dans ce cas Phial irait seul chez les Magdes.

Il me restait donc deux semaines pour réaliser deux choses : d'une part, je devrais parvenir à mettre en train le programme de construction des bateaux transdragon, et convaincre le Prince d'une stratégie d'ensemble d'attaque de Dysme. Il serait bien temps, si Phial était élu, de négocier avec Mortone l'arrêt de toute cette folie, me disai-je, en ayant conscience de la machine infernale que je contribuais à armer, mettant en danger toutes les populations de l'archipel.
D'autre part, je devrais préparer ma "disparition". Menacé ouvertement de trahison par Anylanne, je n'y échapperai qu'en m'enfuyant chez Lutel Mirgône, qui m’aiderait sans doute à me rendre en secret à Périache. Mais je ne devrais pas seulement m'évanouir dans la nature, ce qui susciterait toutes sortes de questions de la part de Mortone Trug, ou de son Ministre. Ma "mort" devrait être suffisamment crédible pour ne pas alerter la méfiance de deux hommes suprêmement subtils, qui feraient alors arrêter toute activité qui m'aurait été liée, de près ou de loin. Il serait aussi essentiel de convaincre Anylanne que tout danger avait disparu de mon côté, et qu'elle n'aurait pas à parler de moi et de notre passé commun.
L'idéal serait que je puisse ménager un retour possible, une possibilité convaincante de "ressusciter", afin de mener mes tâches jusqu'au bout.
Mais comment articuler tous ces objectifs disparates et contradictoires ? Allais-je me sortir de cet écheveau de difficultés ?

Pour parvenir à mes fins, trois priorités s'imposaient : je devais obtenir le concours de Braho Nohé, d'Anylanne et de... Minouïr. Je décidai de commencer par ce dernier, obstacle certainement le plus difficile à surmonter. Pourquoi m'intéresser à cet être, se demandera-t-on ? On le comprendra bientôt.

Je n'y consacrai pas moins de trois heures par jour, le matin, aux moments où la Maison Privée était vide de ses occupants.
Je m'installais sur le grand divan noir du salon, prétextant d'y travailler plus à l'aise sur les documents théoriques et sur les plans. Minouïr était éveillé, dans sa tente, et ne bronchait pas. Je distinguai seulement son silhouette de tortue, en ombre chinoise, balançant interminablement sa petite tête au bout d’un cou horizontal.
Je commençai par chantonner à mi-voix de petites phrases :
—Minouïr est un prince gentil... Minouïr a besoin d'amis. Handjo est un ami de Minouïr... etc.
Au bout du troisième jour, quelque chose se déclencha. Minouïr sortit de sa tente et vint se poster derrière moi, comme il le faisait habituellement avec son frère. Il ne me regardait pas, mais se tenait là, son balancement légèrement retenu, comme attentif à quelque chose.
Je plaçai à côté de lui le bol de plachises dont il raffolait, et je répétai les phrases affectueuses, toujours sans les adresser à lui en personne.
Le jour suivant, il vint contre moi, et s'assit au milieu de mes livres et de mes papiers, bavant partout de la plus jolie manière de longs filets mauves à la plachise. Ses pieds préhensiles froissaient et déchiraient à loisir les pages des beaux livres d'histoire du Duc de Sioulque.
Je me risquai alors à lui caresser la tête, ce qui provoquait ordinairement un rugissement suivi d'un claquement de mâchoires agressif. Au contraire, un sourire béat s'ouvrit sur son visage confit. Et il émit un ronronnement, interrompu parfois par des borborygmes assourdis.
Je prétais l'oreille à ces sons et je commençai à repérer, nageant dans le non-sens, quelques apparences de phrases répétées en boucles.
Puis Minouïr s'endormit sur mes papiers, la touffe rousseâtre de ses cheveux émergeant seule de ses épaules, plus tortufié que jamais.
Le lendemain, je recommençai la même opération et je compris cette fois, assez distinctement, que l'idiot répétait certaines phrases prononcées par Mortone, Larr, ou d'autres personnes présentes aux soirées tardives. Il pouvait même parfois faire écho à d'assez longs monologues.
Tout en le nourrissant de plachises (qu'il suçait jusqu'à ce qu'elles fondent dans sa large bouche), je commençai à tenir à voix haute et distincte des propos dont j'espérais qu'il saurait les retenir à plusieurs jours de distance, en misant sur l'impression forte de nos rapports affectueux.

—Je vais aller faire un peu d'exercice sur la paroi, disais-je d'un ton détaché. Cela fait longtemps que je n'ai pas pratiqué mon alpinisme... Je vais descendre sur le mur du château... Il me faut une corde solide. Je vais descendre en rappel contre le mur, l'exercice me sera utile pour bien contrôler les travaux de l'atelier d'expérience à Solchienne, etc.

Bref, je déclinai sur tous les tons, mon intention affichée de pratiquer sur le château le sport de montagne.
Si tout se passait bien, Minouïr, qui semblait m'avoir pris en amour, ne répéterait pas tout de suite ce que je lui avais inculqué, car il avait vaguement conscience qu'il arrivait malheur à ceux dont il divulguait les propos. En revanche, je misais sur la forte probabilité qu'il déverse d'un coup toute sa "mémoire" en cas d'émotion forte. Et c'était bien une émotion forte que je préparais à Minouïr.

J'avais, certes, conscience, de profiter de l'infériorité de ce pauvre bonhomme, mais je me dis que, pour une fois, son psittacisme ne serait pas prétexte à tuer des gens, mais à sauver au moins une personne, en l'occurrence, moi-même. De plus, aucun mal ne lui serait fait, en tout état de cause, si l'on découvrait la supercherie. Mes scrupules endormis, je mis un soin extrême à mettre l'Idiot en condition, en faisant un élément crucial de mon dispositif.

Pendant la même quinzaine, les autres heures de la journée furent consacrées à la double tâche de circonvenir Anylanne, et de convaincre Braho Nohé.
Je ne voyais Anylanne que fugacement, et presque furtivement. Les préparatifs de ses noces avec l’Amiral de Sioulque avaient commencé, et la jeune fille était fort occupée. Elle me regardait de plus en plus comme un défaut dans le paysage, mais je parvins à lui inspirer assez d'amitié ou de pitié pour empêcher la catastrophe d'une dénonciation.
—Je vais partir, Anylanne, ne t'inquiète pas. Mais je voudrais au moins te persuader que je ne suis pas un ennemi radical des Noirs. Je sais qu'il faut un pouvoir sur ces îles anarchiques, et, contrairement à ce que je pensais tout d'abord, l'Etat Zwölle n'est pas une folie avide de sang, mais un monde ordonné, bien agencé. Tout ce qui manque aux autres mondes de l'archipel.
—Tu ne me feras pas croire, Augustin, que tu es devenu un farouche partisan du Noir ! me répliquait-elle en souriant.
—Certainement pas. Je reste fidèle à mon ami Phial. Mais je ne suis plus convaincu du tout qu'il faille en finir avec les prétentions zwölles au gouvernement des îles. Qui donc, ailleurs, m'aurait fourni autant de facilités pour la science maritime ? Qui, sur ma seule bonne foi, m'aurait ouvert autant de crédits, et avec autant de libertés ? Qui aurait reconu ainsi les qualités d'un individu ? Certainement pas le Villacope ou les juges de la Conque ! Sans parler de Mungabor, qui m'aurait fait exterminer d'emblée. Non, crois-moi, les vertus d'une bureaucratie intelligente, ouverte, bien organisée, sont trop rares pour qu'on les néglige. Et les Zwôlles savent gouverner : ce n'est pas du tout la bande d'assassins primaires dont on dresse la caricature dans les îles de l'Est... Je pense que je pourrais convaincre Phial d'établir un compromis avec les Zwölles, pour une sorte de partages des rôles...
Mon discours, nourri et cohérent, parvint peu à peu à ébranler la perplexité d'Anylanne.
—Au fond, tu me demandes d'accepter que tu demeures à Draco, pour continuer à diriger tes programmes... me dit-elle un jour.
—Ce serait l'idéal, répondis-je sur un ton léger. Les travaux avancent, le prototype est presque sorti des limbes. C'est un engin extraordinaire qui va révolutionner tous les échanges dans l'archipel et nous faire sortir du moyen-âge. J'aimerais effectivement mener ce projet à bien, avec mon ami Braho Nohé et le jeune Hrulich, qui sont les seuls ingénieurs vraiment compétents...
—Je vais y réfléchir. Mais je te demande en revanche de réviser ta position vis-à-vis de Chamilah. Je ne pourrai plus garder le secret très longtemps, parce que, dès que les cales sèches que fait construire Larr seront prêtes, il sera difficile de tenir secrète notre intention de construire une flotte de guerre massive.
-—Tu dis "Notre", Anylanne, comme si tu avais adopté l'identité zwölle.
—C'est bien le cas, Augustin. Comme le dit un vieux proverbe : "la femme suit son mari et adopte sa famille."
—Tu vas ta destinée, jeune fille, et je ne saurais te le reprocher.
Je lui embrassai la main doucement, et elle la retira comme à regret.
—Il est vrai que l'idée que tu demeures à nos côtés ne m'est pas désagréable, dit-elle songeuse. Mais pour Chamilah, que décide-tu ?
— Au fond, fais ce que tu veux. Je comprends que l'Etat Dracois ne puisse admettre qu'une grande oreille soit ainsi plaquée sur son flanc...
— Je suis heureuse de te voir venir à la raison...
dit Anylanne rassérénée.
Ma "trahison" de Chamilah était calculée : j'espérais bien que l'avertissement que je lui avait fait parvenir par la sarmoiselle en même temps que des renseignements sur Sapharx, lui permettrait de préparer une tactique efficace pour échapper une fois encore aux incursions Zwölles. Peut-être, cette fois, serait-elle obligée de "déménager", mais l'échéance en était plus ou moins inéluctable, comme elle me l'avait fait comprendre pendant mon séjour à la grotte, après qu'Anylanne fût repartie (Chamilah n'accordait qu'une confiance limitée à la "fille de ce gredin de Nysan Gron").
—En revanche, Anylanne, puis-je te demander une faveur ?
—Dis, mon ami...
—Eh bien, si je dois partir, bientôt ou plus tard, ou si j'ai un accident —sait-on jamais ?— je souhaiterais que tu ne fasse jamais mention de notre passé, ni de ma véritable identité.
Anylanne réfléchit.
—Si tu pars, ou... s'il t'arrive quelque chose, je n'aurai plus aucun intérêt à dire ce que je sais de toi, car on me demanderait d'où je tiens tout cela, et je serais obligée d'exposer des éléments de ma vie que je ne tiens pas à mettre sur la place publique, ni à livrer aux enquêtes du Ministre.
—Ah! Tu as donc peur de Longarde !
—Peur est un grand mot, mais cet homme me fait froid dans le dos. Personne n'échappe à son travail en sourdine. C'est assez terrifiant.
—Tu as raison. Au moins, essaie de ne rien dire avant qu'il ne soit mis lui-même au courant par d'autres voies. Tu seras alors assez installée au pouvoir pour être intouchable. Il ne pourra plus rien contre toi.
—D'accord, Augustin.
—Tu me le jure ?
—Si tu veux... sur la tête de Violongre, mon Crocosophe.
—Ah oui ! Qu'est-elle devenue, cette bête vorace ?
—Je l'ai ramenée à Mortague, et Larr l'a fait conduire aux passes qui protègent nos chantiers navals. Nous le dressons à s'en prendre aux pirogues indiscrètes. Il les prend par le mitan et les broie, avant de pourchasser les marins et de les gober, comme des nichées d'oiseaux Kriards.
—Charmant !
—Cruel, mais nécessaire et très efficace, je te prie de le croire.


A trois jours de l'échéance que je m'étais fixé pour disparaître, il me semblait que j'avais remporté mon pari avec Minouïr et Anylanne. Mes arrières semblaient parés des deux côtés. Il n'en était pas de même avec Braho Nohé, buté comme une souche. J'avais rarement vu un être aussi obstiné. Sa passion pour le projet avait beau augmenter de jour en jour, il opposait un non catégorique à mes propositions réitérées d'en prendre la direction officielle.
J'en vins alors à une solution radicale , et fort risquée : je lui dirais la vérité.

L'occasion se présenta lors d'un périple entrepris pour tester certaines performances du Protopse, dont nous voulions reprendre des éléments pour le nouveau TransDragon à coque rainurée. Ce jour-là, Hrulich fut retardé par un mauvais réveil, et je décidai de sortir seul en mer, avec le vieux capitaine. Deux soldats Noirs directement sous les ordres du Ministre nous surveillaient, un peu en arrière du poste de pilotage.
Je tenais la barre depuis une heure lorsque je feignis de sentir une faiblesse dans la câblerie.
—Ah, dit Braho, c'est étonnant !
—Elle tire à babord, c'est incontestable...
—Bon, il faut aller voir dans la cale de gouverne.
—Allons-y ensemble, c'est mieux.
—D'accord.
—Bubert, Frago ! On va sortir une minute sur le pont. Venez prendre les leviers.
—Mais... mais on y connaît rien, protesta Bubert, le rond sergent au nez pointu.
—Cela n'a aucune importance, je vous demande seulement de tenir la barre bien droite, au point zéro, tu vois ?
—Oui.
—Et Frago va se tenir derrière la porte du rouffle, bien fermée. Je ne veux pas qu'on embarque des paquets de mer pendant la réparation. Tu nous ouvriras quand on frappera. D'accord ?
L'homme, une brute proche de l'état de thrombe, grogna en signe d'acquiescement.
Nous enfilâmes des bottes en peau de phomard, bien adhérentes, et nous nous glissâmes hors du poste, au coeur de la tourmente permanente des eaux remontant le Dragon.
Bientôt Braho et moi, étions serrés dans le minuscule logement des pièces de gouverne.
—Mais il n'y a absolument rien, dit Braho d'un seul coup d'oeil.
—Je le sais bien,répliquai-je tranquillement.
Le vieil homme me regarda, dans l'incompréhension la plus totale.
—Ecoute, Braho, je t'ai fait venir pour une seule raison : je veux te dire des choses qui n'ont pas à être entendues par les autres. Tu comprends ?
L'homme acquiesca, méfiant.
—Nous n'avons pas beaucoup de temps. Alors tu ne m'interromps pas, et tu réponds à ma question finale par oui ou par non. Est-ce clair ?
Il approuva encore de la tête, mais sa pomme d'adam fit son aller-retour des grands jours, se préparant à une résistance farouche.

J'expliquai l'essentiel : ma véritable identité, mon association avec le candidat Phial d'Atoy, la raison de mon immixion dans les affaires de Draco, mon intention de partir de l'île... en me faisant passer pour mort.
Je lui fis aussi part de mes véritables conclusions sur le fonctionnement des "vannes", et sur le but réel de l'opération "tassement du sable" du banc de Dysme (aboutir à une défaite définitive des Zwölles). Je m'attardai enfin sur l'objectif véritable de la fabrication d'un vaisseau transdragon, qui servirait finalement l'ensemble des Guamaais une fois assurée la destruction des ambitions zwölles. Une fois parti, il fallait donc que l'ensemble du projet fût mené à bien.
Braho m'écoutait, bouche bée. D'abord interdit, il devint plus attentif, ouvert. Plus je parlais, plus je le sentais frémir d'intérêt, puis bouillir d'impatience.
Quand je lui posai enfin la question fatale :
—Es-tu avec moi ? Acceptes-tu de prendre la direction du projet ?
Il ne me répondit pas, mais me serra dans ses bras comme un père son fils de retour d'une guerre lointaine.
—Alors, Braho, je suppose que c'est "oui" ?
—Bien sûr, mon garçon. Enfin la vraie vie !
—Bon, n'épiloguons pas . Les deux imbéciles sont vicieux, ils pourraient suspecter quelque chose. On trouvera encore d'autres occasions de se parler tranquillement.
—D'accord, Fiston !
Braho était si content qu'il poussa la chansonnette à gorge déployée :
—Et vogue la simière, ohé !
Le grand Dragon
Le gros bébé, Ohé !
Et vogue la simière, Ohé !
Fait un suçon
Engloutit les navires, Ohé!
Il se retourne
et rien ne passe, Ohé !
Tout le monde à la baille,
Et dans le fond de l'eau,
Et vogue la simière, Ohé !

Nous répétâmes ensemble le refrain :
—Tout le monde à la baille,
Et dans le fond de l'eau, Ohé !

—On faisait chanter ainsi l'homme du pont quand j'étais subrécargue, dans ma tendre jeunesse, m'expliqua-t-il la larme à l'oeil.


Le compte à rebours était maintenant H moins 48 heures. Plus que deux jours ! La course contre la montre était presque gagnée, la machination se mettait en place. Il restait à monter une petite mise en scène pour que Hrulich et les autres membres de l'équipe soient convaincus de la vraisemblance du volte-face du vieux marin. Il fallait aussi prévenir Zambdez de mon intention d'utiliser sa filière d'évasion. Enfin, la mise en scène de ma" mort" en présence de Minouïr devait être réglée dans les plus petits détails, et il me manquait plusieurs ingrédients importants.

Je passai maintenant l'essentiel de mon temps sur le chantier des "expériences". En dix jours, une grande dalle de pierres plates avait été assemblée et scellée au dessous de la chute de Solchienne. Une tour de bois couverte de peaux avait été édifiée auprès d'elle. Elle abritait un jeu de monte-charges en incessant va-et-vient entre la nouvelle porte creusée dans les bases du château, et la dalle, apportant matériaux, ustensiles, engins. Elle assurait aussi la circulation des ingénieurs entre l'ancien atelier et les nouveaux locaux, de grossières mais solides cabanes de rondins construites au flanc de la combe.
La dalle avait été divisée en deux secteurs, qui recevaient chacun un flot abondant, recueilli à la base des chutes et canalisé dans de grosses tuyères en grès. A gauche, face à la paroi, elle était creusée d'un large canal où des rochers mobiles, de formes soigneusement étudiées, pouvaient être déplacés à l'aide de palans.
En dix jours de travail acharné sous la conduite de Bratoc'h, et grâce à des meules hydrauliques de plusieurs moulins de la région nous avions pu reproduire dans la pierre noble quelques sites caractéristiques de l'archipel, dans leur rencontre avec le Grand Dragon. En modifiant la configuration, on pouvait enfler le courant, le diminuer, le diviser, et même imiter l'Emphale, en produisant un tourbillon qui émettait un bruit de succion du plus bel effet. Au dessus de l'ensemble coulissait un pont aérien auquel seraient suspendues les diverses variantes de coques à rainures. Nous pourrions ainsi étudier les réactions dynamiques des coques plongées dans des courants de force et de turbulence variée.

A droite de la dalle, j'avais fait creuser dans le marbre les reliefs sous-marins imaginaires qui entouraient le pas de Dysme, et qui se creusaient au passage du Rieufret, le grand courant froid issu d'une branche du Dragon. Le banc de Dysme était lui-même matérialisé par une miniature exacte, emplie d'un sable fin, coloré en rouge, pour mieux en suivre les évolutions en plongée.

J'avais consacré ce qui restait de mon temps personnel (hors intrigues) à la finition de la maquette de ces fameuses "vannes", dont j'étais seul, au moins au yeux des puissances de l'archipel, à avoir redécouvert le mécanisme décrit par Karool Jion de May. J'avais utilisé bien des atlas, des cartes ou des informations dispensées par des navigateurs, pour rendre vraisemblable la légère distorsion que j'infligeais à la probable réalité. La plupart des ingénieurs et des terrassiers, les tailleurs de pierre m'avaient soutenu, sans jamais mettre en question une "erreur" de ma part.
La configuration de base était simple : l'eau du "Rieufret" (symbolisée par l'eau d'une surgescence fraîche de la Solchienne) était propulsée dans un canal représentant son lit sous-marin, passant légèrement au nord du "pas de Dysme" (l'entonnoir à sable rouge). De là, il pouvait "choisir" entre deux cours : soit continuer sur sa lancée, et se perdre dans des rigoles extérieures, sans jamais rencontrer le Dragon (matérialisé par un écoulement plus chaud passant au sud-ouest du précédent) qui, du coup, pouvait gonfler sans retenue. Soit il pouvait être dévié vers la gauche, et, mèlant ses eaux froides à celles du Dragon, ralentir ce dernier, en épuiser la force.
Jusque ici, la fiction de la maquette et la réalité devaient être identiques. Mais le "choix" du cours du Rieufret pouvait être forcé par le sable qui venait faire bouchon dans une sorte de siphon sous-marin. Tout dépendait alors de la manière dont était représenté ce siphon. Si le bouchon de sable venait se former sur l'effluent qui allait vers le Dragon, on obtenait, en tassant le sable, une augmentation du Dragon, libéré par son concurrent. C'était probablement le mécanisme qui fonctionnait dans la réalité, mais sur lequel j'avais été parfaitement muet, dans mon explication à Mortone Trug.
Au contraire, si le bouchon venait obturer l'autre branche, allant se perdre au nord, le même tassement dans l'entonnoir provoquait une conséquence diamétralement opposée : il précipitait le flux froid sur le Dragon, le freinant dans les turbulences de leur mélange.
Cette deuxième représentation était fausse —je le savais pertinemment par l'étude des vrais croquis du savant de La Majeure— Et c'est donc celle-là que j'avais précisément choisi d'imposer comme véritable aux yeux avides des militaristes zwölles.

Le schéma, rendu crédible par de subtils polissages des fonds de pierre, n'était d'ailleurs éloigné que très peu de ce que je supposais être la réalité. Et pourtant, en dirigeant le sable rouge contre la paroi située la plus au nord, plutôt qu'en le déviant vers la gauche, quelques coups de ciseau de Bratoc'h suffiraient à induire ses patrons dans l'erreur la plus grave qu'ils aient jamais commise !

Nous libérâmes les eaux. Bouillonnant allègrement, elles envahirent les beaux parcours que nous leurs avions préparés dans la masse de la dalle. D'un bleu profond, le "Dragon" prit peu à peu cette forme arrondie que nous lui connaissions à l'échelle réelle, et dûe à la vitesse considérable de ce courant par rapport à son environnement. Le "Rieufret", d'une couleur plus claire, glissa silencieusement dans son couloir, à quelques mètres à droite du premier. Puis il obliqua dans le siphon et vint se jeter à la rencontre de son jumeau plus tiède. Immédiatement, une légère dilution du Dragon se produisit, mais peu significative.
Enjambant les pierres plates laissées pour figurer les îles, je me penchai alors sur le pas de Dysme miniature et enfonçai un pied de géant dans l'espèce d'assiette sablonneuse. Au fond du siphon, le sable pourpre commença à fuir, comme d'un sac crevé. Un peu plus loin, dans la courbe la plus éloignée, un banc se forma sous l'eau bleue, grossit, grossit encore, jusqu'à ce que le courant préfèrât demeurer dans le circuit qui le ramenait vers son frère Dragon plutôt que d'affronter la petite dune rouge, solidement accôtée à la paroi de marbre.
Lestée d'un apport massif d’eau froide, la dilution du Dragon augmenta immédiatement. La dynamique du flux se trouva modifiée en amont. Sur une longueur appréciable, le Dragon s'était maintenant aplati et se dispersait en villosités riches en bulles.
—Hourrah, çà marche ! hurla Bratoc'h, qui glissa à la renverse dans le tourbillon de l'Emphale. Hourrah, cria-t-il encore en se relevant, Poséïdon s'égouttant comme un chien mouillé.
—Oui, la théorie semble coller avec les faits, fis-je sentencieusement. Et je sautai à pieds joints sur le "pas de Dysme" : le sable obtura l'autre orifice du siphon, et le puissant jet du Rieufret dévié vint stopper complètement le modèle du Dragon, dispersant sa force en dizaines de chemins d'eaux ruisselant, épars, sur la dalle.

Je pensai alors à Hjirno, mon petit ami Gris dans sa champadoue, à sa jeune veuve de mère, et à son père mort contre l'oppresseur. Silencieusement, je leur dédiai l'ouvrage dont les fausses séductions devraient amener le tyran crédule à l'échec. Dans un monde revenu à l'équilibre des forces, les Gris auraient sans doute un rôle bien plus grand à jouer qu'aujourd'hui.

Le soir, il y eût une grande fête de tous les participants, et je profitais du brouhaha pour faire mes adieux à Braho. Le projet du Transdragon durerait encore deux ou trois mois avant d'être opérationnel, et je demandai au vieil aventurier de me prévenir quand l'escouade d'attaque du Pas de Dysme serait prête.
—Mais où seras-tu ?
—Adresse un message à Lutel Mirgône, par l'intermédiaire de Zambdez. C'est plus sûr que si tu envoies des informations dangereuses à Clotone.

Au matin du dernier jour, je me levai avant le soleil, et sortis sous le grand auvent de la maison privée, portant en bandoulière un gros sac de toile. Je vérifiai que Longarde ne dormait pas quelque part sur son lit de camp mobile. Puis, sans bruit, je me dirigeai vers le chemin de ronde que je suivis jusqu'à l'emplacement que j'avais repéré.
Huit cent mètres à l'aplomb de ce point courait un torrent furieux qui dévalait la pente du socle volcanique, jusqu'à une crique étroite et profonde où la mer s'avançait loin au coeur de l'île.
Je déchirai en lambeaux les vêtements que j'avais pris l'habitude de porter depuis plusieurs jours, et les jetai dans le gouffre ainsi qu'un rouleau de corde dont j'avais déchiqueté au préalable l'un des bouts. J'attachai le tronçon restant (de deux mètres de long) à un créneau de la rambarde, le laissant pendre dans le vide, son extrémité coupée se balançant à la hauteur d'une pierre proéminente au relief tranchant. Puis je descendis une vessie pleine de sang de chevirelle au bout d'un fil, de telle façon qu’elle frotte contre la paroi, trente mètres plus bas. Je lui imprimai un mouvement pendulaire jusqu'à ce qu'elle éclate au contact de la roche et qu'une belle éclaboussure de sang s'étende sur le granit blanc, bien visible de la terrasse.
Je remontai ensuite la vessie crevée et le fil et les cachai dans mon sac.
Puis je revins à ma chambre-roulotte, priant tous les dieux Guamaais que la garde n'eût pas la fantaisie d'avancer la ronde qu'elle faisait généralement vers neuf heures.
Le coeur noué, j'attendis que les occupants sortent et se rendent à leurs occupations. Mortone fut le premier à quitter le jardin, vers six heures trente, bientôt suivi de Larr et d'Anylanne, poursuivant leurs visites harrassantes aux chantiers navals. Longarde ne donnait pas signe de vie, ce qui pouvait être fort inquiétant.
Je m'approchai alors de la tente de Minouïr et j'écartai doucement le voilage. Le jeune prince était là, les yeux grands ouverts regardant à travers moi, mais pas tout à fait, comme si j'avais pris une certaine consistance pour lui. Je le nourris d'un bol de plachises, puis je le pris par la main et il se laissa docilement conduire sur le chemin de ronde. Je l'assis sur une pierre et il demeura là, gargouille colorée et oscillante, tandis que j'enjambai le mur et me laissai glisser le long du mur, jusqu'au renfoncement dont j'avais aparavant constaté la situation, juste au dessus de la rocaille coupante. Une fois caché dans l'encoignure, je poussai un cri: "Non, la corde va casser, non! Puis j’émis un long "je tooooombe !" suivi d'un hurlement décroissant.
Minouïr réagit immédiatement. Je l'entendis sur le mur, au dessus de moi, haletant, couinant, geignant, poussant des "naaa" à fendre l'âme. Il secoua le bout de corde, et recommença à gémir, bavant tout ce qu'il pouvait. Puis le silence se fit. Je sortis la tête prudemment et me hissai doucement à la hauteur du rebord. Minouïr avait disparu. Il était sans doute en train de courir, pratiquement à quatre pattes, pour alerter Zambdez.
Prévenu, celui-ci l'accueillerait et l'enfermerait aussitôt dans la cuisine, avec de quoi manger. Pendant ce temps, je le rejoindrais et il me guiderait vers le passage secret s'échappant vers Lurel Mirgône.
Je comptai trente secondes, puis m'élançai sur le chemin, en direction de la maison privée.
Une intuition me retint à temps d'entrer sur l'espace dégagé de la véranda : le Ministre s'y tenait, regardant tout autour de lui, l'oeil acéré comme je ne lui avais jamais vu.
Je reculai vivement et me cachai derrière un buisson. Puis je portai le sifflet à ultrasons à la bouche.
Un instant après, Zambdez faisait son apparition, un sécateur à la main.
—Ah, c'est vous, M. Le Ministre...
—N'as-tu pas entendu Minouïr pleurnicher dehors ?
—Oui.. Il a trouvé une taupe et s'est apitoyé de sa mort. J'ai dû le mettre au lit avec des compresses chaudes. Il dort maintenant.
—Ah..
Longuarde se détendit et reprit son habituelle allure courbée d’anodin petit vieux. Mais il resta là, lisant sa correspondance sans lunettes à la lumière du soleil de neuf heures .
Neuf heures ! Chapituile ! La ronde n'allait pas tarder à passer, et me surprendait derrière mon buisson.
Je devrais en sortir et le coup serait fichu, voire pire... si Minouïr répétait mes cris d'agonie factice.
Zambdez était rentré sous l'auvent et débarrassait quelques reliefs de la soirée de la veille. Je m'apprétai à l'alerter à nouveau lorsqu'il se redressa, semblant se souvenir de quelque chose .
—Ah oui, Excellence, j'ai oublié de vous dire : Handjo vous fait demander ce matin à la Base d'Expérience de la Solchienne. Il a quelque chose d'urgent à vous montrer.
Agacé, le Ministre gromella.
—Mm, ce jeune excité commence à m'énerver. Il sait que je ne comprends pas grand chose à la technique.
—Il a dit que c'était une affaire grave...
—Tu es sûr ?
—Je ne fais que répéter ses propos.
—Bon, j'y vais... Mais garde bien Minouïr, il a l'air bizarre en ce moment. Je me demande s'il ne flaire pas quelque chose.
—Bien sûr.
Longuarde se dirigea vivement vers le pilier au monte-charge secret. Il appuya sur une touche secrète et attendit. Il y eut un chuintement, un claquement et il disparut.
—Vite, cria Zambdez, dépèche-toi, la garde arrive...
Je me précipitai vers lui, sûr qu'il était trop tard : les gardes arrivaient sur nos talons, chantonnant leurs airs gaillards.
—Par ici !
Zambdez me fit entrer dans la chambre princière aux allures extérieures d'un immense coffre-fort, et referma la porte derrière nous.
—Ouf, il était moins une !
—Mais il va falloir ressortir...
—Non, viens voir.
La pièce était magnifique : un ensemble baroque aux tentures de brocard serties de lambris sculptés. De somptueux tapis de Choël et de Nardoul, un lit massif, en forme de palanquin d'ivoire, entouré de deux hautes colonnes d'albâtre, éclairées de l'intérieur. Et, au milieu d'un dallage aux motifs spiralés —vignes et serpents entrelacés— un grand cône de bois de teck, pointe en bas était porté par un trépied de bronze torsadé. Empli de terre et de rocailles minuscules, il supportait une forêt miniature de canipores, sous une cloche de verre bleuté.
—C'est un paysage créé par Lutel Mirgône lui-même, pour le grand-père de Mortone, dit Zambdez. Puis il appuya sur un mécanisme dans le chambranle de la porte d'entrée.
—Approche du paysage, Augustin.
J'obéis et, à ma grande surprise, le trépied se souleva, chacune de ses jambes s'allongeant indéfiniment, jusqu'à ce que la petite forêt se trouve suspendue à trois mètres du sol.
—Place-toi au centre, sous le cône, vite !
Je me plaçai sur le carreau de marbre de forme circulaire et aussitôt celui-ci commença à s'enfoncer.
—Serre les bras et les épaules. Ne t'inquiète pas si tu as l'impression de tomber : l'habitacle où tu te trouves va circuler à grande vitesse dans des tuyauteries souterraines. Quand tu ne sens plus de mouvement, frappe le couvercle au dessus de ta tête. Adieu !
—A..Adieu, Zambdez ! fis-je, empli d'appré-hension ... Et merci.
—Le bonjour à Maître Lutel !
Seule ma tête dépassait maintenant du sol, et j'eus la brêve mais désagréable impression d'être enterré vivant. Puis je m'enfonçai encore et plusieurs cuticules vinrent obturer l'ouverture au dessus de moi.
J'étais maintenant plongé dans l'obscurité la plus totale, et aussi compressé que dans un cercueil. Quelque chose se déclencha au dessous. Le cyclindre où j'étais enfermé tomba en chute libre, tournant sur lui-même. J'avais beau avoir été prévenu, je hurlai sans discontinuer jusqu'à en perdre le souffle. Etourdi, je dus m'évanouir un instant, et quand je revins à moi, je sentis une force de freinage s'exercer, non sous mes pieds, mais contre mon flanc, et je dus y penser un moment avant de parvenir à me représenter que la chute s'effectuait maintenant selon une oblique faible par rapport à la verticale. La vitesse, pour autant, ne cessait d'augmenter, jusqu'à ce qu'elle rencontre assez de force contraire dans l'élasticité de l'air chassé sous le projectile dans l'étroit conduit. Un moment, j'eus l'impression d'être immobile au milieu d'un néant sans limites. Puis tournoiement et oscillations reprirent de plus belle, indiquant de nombreux et brusques changements de direction. Je ne pus résister au malaise et, le coeur retourné, je vomis plusieurs fois, avant de m'évanouir, cette fois, pour de bon.




VI.

Le tombeau du sculpteur



Athiello m'avait souvent parlé de son héros, Lutel Mirgône, officiellement mort depuis vingt ans, mais qu'elle prétendait vivant, ce que Chamilah lui avait confirmé, pour son plus grand bonheur.
Ce sculpteur et peintre célèbre avait commencé sa carrière près de soixante ans auparavant sur La Majeure, où il s'adonnait en jeune Noble désoeuvré, à la chasse à l'immogre. Il était tombé un beau jour en arrêt devant l'une de ces silhouettes humaines fossilisées qui sombrent lentement dans le lit des rivières descendant du plateau du Gigastome .
Je sais maintenant que ces corps de pierre parfaitement bien conservés, sont ceux des victimes avalées par cet étrange phénomène mi-vivant, mi-tellurique, qui sévit dans un cratère des pentes du mont Wino. La "statue" était celle d'une jeune fille fort belle, figée pour l'éternité, un paisible sourire sur ses lèvres de pierre exquisement ciselées. La chose la plus extraordinaire était que sur les genoux de la forme reposait un médaillon représentant un jeune homme. Le profil du bas-relief ressemblait étonnamment à... Lutel lui-même. S'imaginant que la jeune fille l'avait recherché de son vivant, le jeune seigneur sombra dans une dérive romantique. Il tomba éperdument épris, mais, devant l'impossible, il entra dans une rage noire et poussa le fossile dans un ravin, le cassant en mille fragments.
Fou de remords, désespéré de son acte, et dans l'incapacité de réassembler le puzzle, il jura de former dans la pierre une image exactement semblable à son modèle. Ce fut sa première oeuvre.
Elle fut d'abord entreposée dans le grenier de la maison du conteur qui l'hébergait à Logatrou. Des années plus tard, des admirateurs clotonois payèrent le transport de plusieurs des statues de Mirgône vers l'île-capitale, où elle formèrent le début d'une importante collection publique, exposée dans le Palais Sapiential.
C'est là qu'Athiello qui se lançait alors dans les études artistiques, sans savoir trop quelle branche choisir, rencontra la statue de la "vierge endormie". Le choc, pour elle, fut extrême, car le visage fossilisé ressemblait trait pour trait... au sien. Quant à la jeune et mâle physionomie du médaillon, censée proche de celle de Lutel Mirgône (quelques soixante-cinq ans plus tôt), elle en tomba immédiatement amoureuse.

La déclaration d'un tel sentiment n'était pas fortuite, ni seulement liée à un jeu de ressemblances. Lutel Mirgône était devenu une légende. Dans une période où Villacopes et Minus tendaient à juger sévèrement les manifestations intellectuelles et artistiques, Mirgône et d'autres (comme Jion de May) avaient formé des mouvements audacieux qui avaient séduit les élites de Clotone, puis de l'archipel. Il devint de bon ton d'avoir chez soi, sur le mur ou au milieu d'un patio, l'une des oeuvres si intensément réalistes de Mirgône et de ses disciples. Des écoles d'art s'ouvrirent, des salons littéraires fleurirent, des centres culturels se multiplièrent. Poésie, peinture, théatre, danse, jaillirent et prospérèrent en dépit des coups de semonce et des procès en moralité. Le nom de Mirgône fut associé à un essor irréversible, espérait-on.
Mais au plus fort de la vague, alors que la jeunesse idôlatrait le maître, déjà d'âge mûr, ses ennemis saisirent l'occasion des guerres contre les Zwölles pour faire peser la suspicion contre lui.
On le savait ami de tribus sauvages de Draco, et coutumier de voyages sur cette île, dont les paysages grandioses et farouches inspiraient un renouvellement constant de ses orientations.
Il s'y rendit une fois de trop en 712 (1854). Le tyran, Phingel Magdaz le fit déclarer traître , et lui interdit le retour à la mère-patrie. Lutel dut s'installer chez des Zwölles Gris, et vivota quelques années du revenu de cours donnés à des élèves du cru. Puis les invasions Noires commencèrent, ravageant les côtes et les vallées ouvertes où les barbares s'aventuraient, brûlant tout sur leur passage. Lutel Mirgône abandonna ses hôtes et se réfugia en montagne. On eût encore des nouvelles de lui deux ou trois années, puis il fut rapporté qu'il était mort, assassiné par des brigands Noirs de passage. Une Galéasse fut affrêtée par quelques fidèles fortunés, afin de ramener le corps, ou, à défaut, de procéder à de dignes funérailles. On ne retrouva rien de lui, au milieu d'une petite bergerie complètement incendiée et de quelques peintures carbonisées.
Plusieurs de ses élèves les plus connus décidèrent de construire sur place un tombeau symbolique assez solide pour résister aux assauts féroces et aux attentats iconoclastes. Un énorme bloc de granit rose veiné d'argent fut roulé sur l'emplacement de la bergerie, et taillé dans la masse en forme de pyramide. L'abrasion et le lissage des parois parvinrent à une perfection telle que l'on pouvait se mirer dans leur poli comme dans l'eau d'un miroir. Un grand L était gravé sur la face sud, tandis qu'un M de même taille lui répondait sur son opposé.
Le groupe des fidèles repartit. Le silence tomba sur le lieu solitaire.
Le soir, quand l'ombre immense du Mont Atrosse tournait sur son axe et s'allongeait indéfiniment vers l'est, elle rencontrait sur son aire la colline qui, telle une vague immobilisée surplombait le tombeau de Lutel Mirgône.
Ainsi dérobé aux regards de la puissance, le mausolée se fit oublier peu à peu. Les halliers, le chiendent, et même la mousse et le lichen s'arrétaient à son pied, décontenancés par la forme parfaite sur laquelle rien n'avait prise. De temps en temps, une chevirelle audacieuse parvenait à brouter jusqu'au plan incliné, et là, relevant la tête, elle voyait son reflet émerger de l’ abîme. Elle s'enfuyait en bèlant, entraînant la troupe craintive de ses congénères.

Mirgône était ainsi devenu lui-même une pierre, un diamant rouge que la poussière ternirait lentement.
Pourtant d'étranges rumeurs revenaient régulièrement quant à la facticité de sa mort. Tenaces, des légendes supposaient que la foudre avait détruit une cabane vide, et que Mirgône n'était pas là où l'on avait pensé qu'il fût. D'autres histoires évoquaient une mystérieuse tribu de réfractaires zwölles, en désaccord avec la majorité des envahisseurs. Elle aurait décidé de se mettre au service du vieux maître. Cette tribu d'anciens combattants de la bataille des Courants auraient caché Lutel Mirgône, et vivraient aujourd'hui autour de lui, le dérobant aux yeux du reste du monde, le nourrissant et se nourrissant de ses sages enseignements.
Quand je rencontrai Athiello, elle travaillait consciencieusement à sa thèse sur le grand artiste. Elle fit parfois allusion aux mythes de sa survie, mais au cours de nos relations, parfois chaudement intimes, il était compréhensible qu'elle se tût sur les sentiments qui l'animaient à l'égard de cette étrange célébrité. En la quittant, quelques semaines auparavant, dans la Champadoue de Papiarnick, je ne savais pas encore toute l'histoire, loin de là. J'avais bien constaté le culte qu'elle portait à son oeuvre, ainsi qu'à l'étude de sa biographie, mais j'étais fort éloigné d'imaginer qu'elle conservait en elle un véritable amour à l'égard d'une simple image gravée dans la pierre, ni, à fortiori, qu'elle s'attacherait au vieillard qui s'était lui-même représenté ainsi, au temps de sa jeunesse.
Athiello, je m'en rendis compte plus tard, vivait un rêve éveillé. La nouvelle de la survie de son héros —qu'elle désirait et pressentait depuis longtemps—, l'avait emplie d'exaltation.


Je m'étais extrait tant bien que mal —souillé et contusionné— de l'espèce de tube de cigare géant qui m'avait servi de véhicule jusqu'à s'immobiliser dans un silence sépulcral. J'avais alors frappé vigoureusement le couvercle, suivant les indications de Zambdez, et il avait cèdé avec facilité, sautant comme le bouchon d'une bonne bouteille de Champagne.
Je me trouvais sous les pans d’une grande pyramide de pierre rouge, faiblement éclairée par des rampes luminescentes posées sur un sol de poussière noire. Je pensai immédiatement aux nombreux croquis qu'Athiello m'avait montrés du Tombeau de Lutel Mirgône.
Je me trouvais vraisemblablement à l'intérieur de cette célèbre construction, mais rien ne s'y rencontrait que l'on puisse prendre pour un sarcophage, ni pour une dalle funéraire légèrement surélevée. Sur le sol, rien d’autre que le trou rond d'où je m'étais extirpé comme une larve de papillon sans ailes.
Je ne me sentais pourtant pas inquiet. Aucun événement ne pourrait être aussi désagréable que l'expérience que je venais de vivre, et l'espoir d'une délivrance proche me soutenait.
Je sortis de mon sac une fiole de glône prélevée sur la réserve personnelle de Mortone Trug et je bus à sa santé. Je ne me faisais pas une idée exacte du temps, sans doute contracté par mon évanouissement prolongé, mais j'étais à peu près certain qu'à cette heure-ci le tyran se désolait de ma mort, et que des soldats draguaient le fond du torrent affluent de la Solchienne, jusqu'à la mer.
Ils avaient sans doute déjà retrouvé mes vêtements déchirés. Ils avaient vu le sang sur la paroi. La disparition totale de mes restes ne serait pas étonnante : les traquarts et les crocosophes de la crique de la Femme Ardente ne faisaient ordinairement qu'une bouchée de proies aussi corpulentes que moi. Enfin, la certitude avait dû s'imposer, accablante, à Mortone et au Ministre quand ils avaient forcé Minouïr (coups de fourchette dans les fesses aidant) à pousser sa chansonnette. Il avait sans aucun doute reproduit, avec les accents de la vérité même, mon "cri d'agonie" diminuant avec la profondeur du gouffre. Ceci venant après la fidèle répétition de mes nombreux encouragements (prodigués à ma propre adresse) à reprendre l'alpinisme et à descendre en rappel le long du mur.
Je voyais, comme si j'y étais, le Prince furieux admonester Zambdez, fusiller Longuarde du regard, puis ordonner la pendaison de quelques gardes de la terrasse. Le Ministre était probablement déjà descendu aux ateliers, et, prenant conseil de Sioulque influencé par Anylanne, il donnait l'ordre à Braho Nohé de reprendre la direction des opérations.
C'était en tout cas ce qui devait arriver... si tout se passait bien.

Je commençai à trouver le temps long dans le mausolée, et je n'avais pour outil qu'un petil poignard, trop fragile pour attaquer une masse de granit massive. Le calme était la meilleure solution. Je décidai de m'allonger et de dormir.
Un rêve me vint : je tombais dans un puits et un homme tentait de me rattraper au passage, mais, trop menu, je glissai entre ses bras et m'enfonçai dans l'eau.
Je m'éveillai en sueur. C'était un très vieux cauchemar, que j'avais coutume de faire depuis ma tendre enfance. Je savais que ce rêve avait pour moi une valeur extrême. Il disait quelque chose que je ne pouvais comprendre. Quelque chose en rapport avec la résolution de l'énigme que je pourchassais depuis maintenant dix ans et qui m'avait conduit aux îles de Guama. Je n'avais pas fait ce rêve depuis si longtemps ! Sans doute était-ce le "voyage" turbulent qui m'avait expulsé du mont Atrosse, puis de me retrouver dans le ventre d'un tombeau, qui l'avait rappelé à moi.
Subitement, un rapprochement s'imposa, que je n'avais jamais fait consciemment : l'enfant qui tombait dans un puits, et qu'un homme tentait de rattraper, n'était-ce pas celui de la légende familiale ?
N'était-ce pas cet enfant qu'un de mes ancêtres aurait poursuivi jusqu'à ce qu'effrayé, il tombât par la fenêtre, droit dans le puits situé en dessous ? Et l'homme qui tentait de le rattraper à côté de la margelle n'était-il pas cet ancêtre même, que le remords avait tant travaillé qu'il avait imaginé recourir à un sortilège lui permettant de revenir dans le passé, à l'instant même où l'enfant tombait vers le puits, afin de l'attraper au vol ?

Maintenant la chose était évidente pour moi : le rêve récurrent de cette chute racontait exactement l'histoire d'anciennes légendes familiales. Mais il ajoutait une proposition : l'enfant n'était pas un petit étranger effrayé par mon ancêtre, mais... moi-même. Le songe inversait le roman familial. Il me disait de ne plus battre la coulpe pour un crime impuni, dont j’étais moi-même victime.
Je reconnaissais dans le songe un puissant désir d'éviter la culpabilité. Et s'il avait raison contre la légende ? Si, au lieu d'être l'homme qui jette (ou laisse tomber), j'avais été celui qui se défenestre, tombe de lui-même dans la douceur de la mort, dans l'oeil d'un puits, symbole d'une eau cachée mais toujours renouvelée ? Mieux, j'imaginais soudain que l'adulte criminel et l'enfant victime étaient les mêmes, la même personne se poursuivant elle-même dans le cercle infernal du temps. Chronos ne dévorait-il pas ses enfants ? N'était-il pas en train de le faire en ce moment-même avec moi, Augustin, lancé depuis longtemps dans une quête dans fin, jeté d'île en île dans un voyage épique dont je ne voyais pas l'issue ?
Décidément, faire le mort m'inspirait. J'aurais bien poursuivi cette cavalcade philosophique où m'entraînait l'atmosphère pyramidale, quand j'entendis le grondement sourd d'une lourde pierre qu'on roulait.

Une forme féminine émergea du sol à ma droite. Elle regarda autour d'elle et me vit.
—Augustin !
—Athiello, c'est toi !

Nous nous enlaçâmes, ravis. Elle me prit par la main et me tira vers le rectangle d'ombre qui s'ouvrait dans le sol. Des degrés y descendaient sur un palier. Je sentis que nous tournions vers la gauche, puis, dans l’ obscurité, nous marchâmes sur une pente ascendante, régulièrement coupée de marches à peine marquées. Nous avançâmes ainsi, longtemps, très longtemps, à l'intérieur d'un couloir étroit, empli d'une humidité palpable.
Enfin, je vis un rais de lumière irrégulière qui grandit. Athiello poussa une porte de bois branlante et je découvris que nous étions dans un abri pour berger, à demi-fait d'une voûte de roc naturel, soutenue par endroits par de grossiers empilements de pierre. Dans le sol mou, fait d'épaisseurs superposées de crottes de chevirelles, émergaient des squelettes d'animaux et d'humains. Athiello poussa la barrière de planches mal ajustées, et le soleil m'aveugla.

Nous étions à flanc d'une dépression circulaire couverte d'herbe rase, et percée, ici et là, d'habitats troglodytes. Plusieurs enfants jouaient sur la placette centrale, au coeur de la dépression.
¬—Viens, dit Athiello, je vais te présenter au Maître.
Nous empruntâmes un minuscule sentier à flanc de pente, en direction d'une chapelle entièrement chaulée, appuyée, de flanc, sur un bouquet de rocs lézardés.
Nous entrâmes par la porte sans battant.
Au fond de la chapelle, éclairé par trois fenêtres romanes, un vieil homme était assis en tailleur, penché sur un mystérieux document.
—Maître, dit Athiello, voici Augu...
¬—Chht, ma Douce ! je crois que je vais trouver...
Il releva la tête —diaphane et auréolée d'une vague nuée de poils blancs— et me darda de ses yeux amusés .
¬— Cancrepile ! En quatre lettres, "qui ne s'asseoit jamais" ... Tu as une idée, Augustin ?
—Qui ne s'asseoit jamais, en quatre lettres ? Ma foi... Eh bien ce n'est pas moi !
Et je me laissai lourdement tomber sur le banc de pierre qui courait contre la paroi blanche.


° °

°


Il était difficile d'admettre que le paysage de collines rases qui entourait le vallon des troglodytes pût protéger la communauté de Lutel Mirgône des incursions des Noirs, prétendant régner en maîtres souverains sur tout Draco.
Et pourtant l'explication était simple : agréablement terrassée vers l'intérieur, la dépression était séparée du monde par de fortes pentes culminant en un cercle de falaises et de dents imprenables. La seule issue était le couloir souterrain qui reliait la cuvette à la pyramide mortuaire.
Là, vivait en autarcie depuis plusieurs décennies, la tribu vieille-zwölle des Chowo, surnommés les "Nakunpat", pour avoir compté parmi leurs Anciens plus de soldats mutilés ou blessés que la plupart des autres peuples de la belliqueuse ethnie Zwölle.
Les marins Chowo avaient assez donné pour leur patrie, et, lors des replis stratégiques de la bataille des Courants, ulcérés du manque de reconnaissance de la part de leurs anciens chefs, ils avaient décidé d'en finir avec la guerre. Cherchant une terre d'accueil isolée des conflits, ils découvrirent le site secret, alors encore accessible par une faille, comblée depuis par la sape et l'explosif. Ils leur fallait cependant conserver un moyen secret de sortir de leur retraite. C'est alors qu'ils rencontrèrent Lutel, vivant seul dans une bergerie proche. Le vieux sage les séduisit immédiatement et ils ne voulurent plus que lui comme mentor pour leurs enfants. L'idée d'organiser une mort officielle germa, et fut associée à une petite conjuration de la part des fidèles de Mirgône, vivant encore à Clotone. L'expédition du Mausolée fut montée d'un commun accord, permettant de couvrir de ses travaux le creusement de différents tunnels stratégiques.
Zambdez, un ancien officier Chowo des plus glorieux, s'insinua auprès des Trug et réussit à convaincre le grand-père de Mortone de faire installer dans la chambre du prince une oeuvre de Lutel : la forêt enchantée, mélange de sculptures et de végétaux miniature vivants. La mise en place du volumineux objet d'art se fit à l'occasion d'une transformation complète de l'habitat princier, dont Zambdez dirigea les travaux. Ils furent réalisés par une équipe d'ouvriers dont plus de la moitié était formée de sapeurs chowo. Un ingénieur clotonois déguisé en artiste mit en place le système de chutes aéropneumatiques qui relierait la porte cachée sous la forêt au tombeau de Lutel Mirgône. La communauté Chowo, ainsi directement avertie des moindres variations d'humeur du centre névralgique de Draco, pût refermer les portes de son asile caché.

L'accueil étrange de Lutel m'avait atteint au plexus. Dégrisé de l'excitation activiste qui m'avait soutenu pendant le séjour au mont Atrosse, je n'avais plus qu'un désir : dormir, paresser, me délasser de promenades sans but.
Hélas ! Je ne pouvais pas m'abandonner au loisir. Le temps universel continuait à courir et je devrais bientôt partir pour Périache où m'attendaient deux amis que je ne pouvais laisser à leur triste sort. Lutel le savait parfaitement.
—Repose-toi toute la journée, Jeune Augustin. Je vais t'envoyer l'une de nos jeunes expertes en massage à l'huile de flige. Laisse-toi faire et oublie tout. Nous nous occupons du reste.
—Mais, il faut que... murmurai-je.
—Je sais. Regarde les femmes sur la plaine, là-bas. Que font-elles d'après toi ?
—Je ne sais, pas. Elles semblent s'amuser en cousant.
—Oui, elles cousent... Mais que cousent-elles ?
—De grandes toiles rousses et roses...
—C'est cela. Une fois assemblées, ces toiles formeront un ballon dont on pourra chauffer l'intérieur sans danger, car la plante de blin qui en fait la trame est peu sensible à la brûlure. Regarde maintenant les hommes, sur l'éminence à droite.
—Ils ont l'air fort affairés autour d'une structure de bois ou de bambou.
—C'est de l'alfa, coupé hier dans le marais du Creux. Ils sont en train de construire la nacelle qui soutiendra ton poids et celui de quelques provisions de bouche. Ils y attachent le foyer de pierre-ponce à l'intérieur duquel la flamme de charbons ardents peut être hissée à l'intérieur du ballon. On la laisse ressortir lorsque l'on veut descendre. La manoeuvre est facile, grâce à un jeu de poulies fixé au bord du panier.
—Tu... tu veux dire, Maître Lutel, que je vais rejoindre Périache par les airs ?
—Oui, Jeune Augustin. Des informateurs, au courant de tes aventures passées m'ont dit que tu n'appréciais que fort modérément le recours de la voie aérienne, mais il n'existe pas d'alternative, si tu veux être à pied d'oeuvre dans quelques jours.
Avec les courants ascendants qui entraînent vers le sud, tu pourras survoler Périache, quelques heures seulement après le décollage. Je suggère que tu partes demain soir, vers cinq heures, de façon à parvenir au dessus d'Ardamont entre immogre et loupiard, une heure où ton appareil ne sera pas trop visible de la terre, sans pour autant que tu atterrisses dans l'obscurité. Ce plan te convient-il ?
—Oui... certainement.
Je ne trouvais pas d'objection et retombai sur le gazon, à l'ombre du pommier où je m'étais affalé après un délicieux repas.
Plus tard, après une sieste prolongée, Athiello vint me voir et s'assit près de moi.
—Je dois te dire, Augustin...
—N'en dis pas plus, j'ai compris. Tu as trouvé ici ton port d'attache, ma Très Belle. Lutel est l'élu de ton coeur, n'est-ce pas ?
—Oui, Augustin.... Oh, attention, ne bouge pas !
—Je me dressai sur les coudes et vis un grand escargot qui, parvenu au sommet de mon mocassin, dardait ses yeux tubulaires en tous sens.
Athiello détacha délicatement son pied baveux et le déposa sur une racine moussue.
—Oui, poursuivit-elle. Malgré son grand âge, Lutel a toujours une incroyable jeunesse de coeur. Et l'amour que j'ai pour lui... depuis toujours, ajouta-t-elle en baissant les yeux, est au delà du temps. C'est difficile à expliquer. D'ailleurs, il est encore si beau.
—C'est un beau vieillard, je te l'accorde.
—Je suis contente que tu le prennes ainsi. Je n'oublierai jamais notre amitié, ni rien de ce qui s'y rattache, dit-elle en rougissant.
Je n'ajoutai rien et me mis à siffloter en regardant les belles terrasses où alternaient le blé, la saulge et la vigne. Je ne pouvais pas m'interdire de penser qu'un grand amour de ce genre, platonique ou non, serait sans doute supportable avec la proximité de beaux hommes forts, laboureurs musclés ou soldats virils. Je souhaitais bonne chance et heureuse vie à Athiello. Certes, Lutel Mirgône semblait flotter dans le bonheur d'une jeunesse éternelle et proclamait à qui voulait l'entendre qu'il avait retrouvé en Athiello l'original vivant de la statue de ses premiers émois, mais j'avais le sentiment qu'il possédait assez d'humour pour ne pas se métamorphoser, à l'approche du siècle de vie, en tyran domestique et en jaloux furieux. Je l'imaginais plutôt riant discrètement de certaines escapades bien probables, et continuant de son côté certains libertinages légers du côté de ravissants modèles que j'avais vu glisser hors de son atelier.
Les Chowos, en tout cas, ne ressemblaientt en rien aux puritains de Salem et je ne voyais pas ces joyeux compères, plus gaulois que nombre de nos compatriotes, s'obséder des libres d'amours d'autrui, et transformer la vie paisible de la communauté, en enfer d'une secte pourchassant toute manifestation de désir.
Comme, au banquet du soir, j'exprimais le regret de ne pas passer plus de temps en compagnie d'une si agréable société, Gaufrette Gaudriol, la bergère qui faisait merveille au massage à l'huile de flige, compatit avec moi, soupirant à fendre l'âme .
—Il est bien triste que vos devoirs vous appellent à Périache. Ce n'est pas ici que vous risqueriez d'être transformé en gargouille par un magicien.
—Ah non ? Personne ne pratique ici les sorts ?
—Non, dit Lutel, nous savons que ces pratiques sont complètement inutiles et très dangereuses. Vous regarderez bien les pierres vertes qui jalonnent les pentes d'Ardamont : ce sont les restes vitrifiés de sorciers moins rapides que d'autres. Certaines pierres ont des reflets violets : ce sont les restes des sorciers plus rapides que les autres, mais qui ont été rattrapés par les sorts dormants déclenchés à retardement par les moins rapides.
—C'est intéressant, dis-je en rongeant avec appétit l'os de la jambe d'un chamollet excellement cuit, mais alors Maitre Lutel, comment expliquez-vous qu'il demeure QUELQUES sorciers sur Périache ?
—La réponse est facile, jeune Augustin. Les Omen ont convenu depuis un siècle de ne plus jamais lancer de sorts contre les leurs.
—Ah ! Mais alors comment les apprentis s'exercent-ils, s'ils ne peuvent participer à des tournois ?
—Ils s'exercent contre la chiourme : sur tous les pauvres hères qu'on leur envoie de Lario pour devenir Thrombes. Ils en prennent un sur vingt et essaient sur lui tous leurs misérables tours. Le résultat, ais-je besoin de le dire, est des plus affreux. Un sort de disparition mal prononcé peut couper un corps en deux. Un sort de paralysie peut transformer un pied ou une oreille en pierre. Un sort de transformation végétale vous change un bras en racine et un nez en pistil.
¬—Cela ne manque pas de poésie.
—Que vous êtes cynique ! dit Gaufrette Gaudriol en étouffant un rire cristallin.
—En tout cas, Augustin, ne provoquez personne, surtout pas les élèves sorciers qui sont souvent très irresponsables avec les étrangers.
—Je m'en garderai bien ! Mais si je suis attaqué, me conseillez-vous quelque parade, maitre Lutel ?
—Il existe un moyen simple et presque imparable, à condition de pouvoir agir très rapidement.
—Dites le moi, je vous prie ...
—Je ne sais pas fit Lutel, une lueur amusée dans les yeux.
—Allons, mon Ami, dit Athiello en se pressant contre lui, ne faites pas languir Augustin. Il ne mérite pas d'être égratigné par vos petites farces.
—Et pourquoi non ? rétorqua Lutel. Ce jeune homme peut apprécier le piment de la vie. Passer deux ou trois cent ans sous forme d'un champignon de pierre sur les pentes du sublime Ardamont, c'est une expérience intéressante. Mais pour vous, mon Amie, je m'incline. Voila : trouvez de la pierre de fidoine, et faites -la polir comme un miroir. Ensuite, suspendez la à votre cou par une chaîne, et exercez-vous à l'orienter très vite vers le visage de celui qui vous parle. Si par hasard, au milieu d'un propos banal sur la pluie et le beau temps, un sort faisait irruption de la bouche de votre interlocuteur, le sort lui serait immédiatement renvoyé.
—Ainsi, par exemple, si quelqu'un m'adresse un sort de transformation en épi de maïs, je le verrais immédiatement se transformer en cette délicieuse légumineuse ?
—Oui. Enfin, normalement, si vous avez été assez rapide à orienter votre miroir pour capter l'image de la bouche proférant le sort. Sans quoi, c'est vous qu'il faudra bientôt arroser, car le maïs est une plante assoiffée.
—Un détail, Maitre. Savez-vous où je puis trouver de cette pierre de fidoine ?
—C'est là que le bât blesse, jeune homme. La pierre de fidoine ne se rencontrait jadis qu'en un site unique : Hirpan, l'ilôt du collège des Magdes, et la veine semble avoir en été épuisée depuis très longtemps.
—Le conseil est donc inutile...
—Non, Augustin. Plusieurs de ces pierres ont été montées en bijoux et certaines circulent encore parmi les riches familles de Périache. Vous reconnaîtrez ces pierres à leur intense couleur soufre, veiné de rose pâle.

Le lendemain, je passai une grande partie de la journée à me familiariser avec la nacelle et le ballon, qui ressemblait à une bourse un peu molle et renversée. Lutel avait interdit que l'on envoie le ballon très haut dans les airs avant le lâcher définitif, pour ne pas alerter les observateurs zwölles de la région. Mais, avec seulement dix mètres de cordes, je pus à loisir sentir les effets du vent, ainsi que les réactions au mouvement du foyer dans la gueule du ballon. Je fis aussi plusieurs atterrissages, ce qui m'habitua à la brutalité relative du choc, et aux dérives qu'il fallait arrêter en jetant l'ancre, tout comme un bateau à la panne.

Les adieux furent tendres et légers, et je me promis de revoir ces gens, qui incarnaient le plus haut degré de civilité atteint dans un archipel en proie aux convulsions et aux violences.

° °

°

VII.

L’île aux Maléfices



Pendant une brêve éternité, le ballon se tint immobile face au cap Emporté et à son arche étrange, anse cassée d'une gigantesque tasse, dont la portion inférieure, peu à peu fondue dans la mer,






aurait délaissé la courbe supérieure, suspendue au dessus d'un vide de deux cent mètres.
Les nuages avaient fui vers l'est en troupes serrées, et, de l'altitude où je me trouvais, je pouvais voir bien des détails que Lutel Mirgône m'avait montrés sur une maquette de l'île.

Bien que d’étendue modeste, Périache juxtapose plusieurs collines aux flancs raides et couvertes de bois. Elles se massent autour du rocher d’Ardamont, à l'allure d’un tire-bouchon culminant à 2011 mètres.
Au nord (au dessus du cap Emporté) et à l'est, les pentes se raidissent jusqu'à former les flancs abrupts d'une immense ziggurat. A partir du bourg de Scarwin (ou Scharouin), plaqué sur un balcon à six cent mètres, chaque passage d'une falaise à celle du dessus se fait plus vertigineux. Ce sont enfin cinq cent mètres d'une roche déchiquetée, noircie, verdie, montée en mille petites voûtes gothiques suspendues les unes sur les autres.
Au sommet, un étroit chemin longe le cirque semi-circulaire jusqu’à la porte d'Azur, chas d'aiguille percé dans la paroi des dents acérées qui déchirent le vent du large. On y accède à la Plaine Haute, le lieu de culture des Simples du Sacre, et au Ciel-Omen, une mince bande de sol planté de hautes maisons. Au milieu d'elles, appuyé sur une pointe rocheuse, se trouve le "Refuge du Grand Omen", le vieillard nommé Ventopse, au commandement duquel toutes les destinées de Périache sont suspendues.
A l'intérieur de la margelle géante qu'est le sommet d'Ardamont, on descend par des degrés fortement inclinés, vers le Puits, au bord duquel se tient le palais de Sapharx (l'Omen-médiateur).

Le puits ! J'avais hâte d'observer la plus impressionnante curiosité géologique de l'île. Pris dans un courant de convection, le ballon vint lentement à la verticale de la montagne, et je vis s'évaser les parois du gigantesque cratère évidé de l'ancien volcan, occupé par une vapeur cotonneuse. A sept-cent mètres en contrebas (et à mille quatre cent mètres du niveau de la mer) s'ouvrait la Bouche de Pure Vérité, par où s'écoulaient les eaux de ruissellement, rassemblées en une cascade immense, dont une partie se transformait en nuée permanente, et dont l'autre tombait vers le fond, où elle était ralentie sur d'énormes rocailles, pour être finalement domptée et canalisée.

Le ballon, poussé de l'avant, dépassa lentement la gigantesque gueule. De ma nacelle, je voyais maintenant Scharouin, accroché à la façade sud d'Ardamont : une grappe de petits cubes beige collés à la base des falaises, au milieu de pinèdes acharnées à grimper jusqu'à l'impossible. Appuyées à la muraille, les maisons formaient trois ou quatre lignes parallèles suivant les courbes de niveaux, entre deux places rondes, tournant au dessus des à-pics. De nombreux moulins blancs s'avançaient courageusement sur des surplombs, pour capter le vent du nord.
La place inférieure, située au sud, à l’extérieur des remparts, était celle de l'Arrivée. J'y distinguai de minuscules têtes d'épingles en mouvement : des êtres humains s'activaient entre les échoppes, les granges, et les lieux de stockage. Plusieurs hostelleries accueillaient les pélerins et quelques escholes — de plus ou moins haute renommée — prenaient en charge les "préparations au concours d'initiation".
Autour de leurs bâtis aux étages de guingois, nombre de minuscules maisons étaient habitées par différentes générations d’étudiants, avant le stade de l’Initié.

Les Initiés, m'avait appris Lutel, vivaient avec les Maîtres-Sémineurs, dans le Castelet, situé un degré plus haut, et séparé de la place de l’Arrivée par une poterne où étaient triés les visiteurs. Certains invités de marque pouvaient être introduits dans la cour du Castelet, mais jamais ils n'étaient admis dans les habitations des sorciers de Ciel-Omen. A fortiori, aucun étranger ne pouvait se rendre au sommet d'Ardamont, sur la plateforme de la Pluie, où les sorciers procédaient aux incantations pour faire tomber l’eau sacrée du ciel.
Une certaine confluence de vents capturait en effet les nuages dans la large cheminée du Puits. L’humidité des parois se transformait, par condensation, et créait les millions de ruisselets qui s'uniraient un peu plus bas pour sortir de la bouche de Pure Vérité, et former la chute géante.
Celle-ci n'était donc pas permanente. De longues périodes de sécheresse se produisaient parfois, au grand dam des Omen, et tarissaient la production de l'eau sacrée dont ils vivaient. Les soupçons, jamais vérifiés, se tournaient vers le collège des Magdes (installé dans l’îlot voisin) dont certains disaient qu'elles avaient le pouvoir de contrôler les mouvements aériens porteurs de nuées. L'eau sacrée, dont la pureté s'enrichissait des sels minéraux des parois du Puits, était captée à la base dans une embouteillerie et vendue dans tout Guama par millésimes. Elle était réputée guérir la plupart des maux de tête, par application de quelques gouttes sur le front du patient. Mais elle avait aussi une autre fonction : elle servait, sur Périache même, au "baptème" des fonctionnaires de toutes les îles, cérémonie nécessaire pour qu'ils aient quelque autorité sur leurs administrés. Elle était aussi utilisée, de façon facultative, pour favoriser la fécondité des mariages. Seules les riches familles pouvaient, en règle générale, se permettre le déplacement, et les Pauvres se contentaient de l'eau de sources locales, situées près de chez eux.
Enfin, l'eau sacrée du Puits était indispensable pour le cérémoniel d'habilitation des prétendants au Minusat, avant leur départ pour Hirpan, et la consécration de l'union des vainqueurs avec la fille du Villacope en exercice. Mais l'affaire était plus complexe que pour les "onctions" civiles habituelles. L'habilitation ne pouvait être célébrée, par le Grand Omen en personne, qu’après une pluie de qualité.
L'attente des conditions de félicité expliquait qu'un prétendant puisse se morfondre en hostellerie pendant plusieurs semaines, à la merci de l'interprétation subjective de l'Omenat sur la qualité des eaux de la chute.
L’hostellerie de Scharouin ne jouissait pas d’une protection absolue. Des assassinats pouvaient y être perpétrés, avec recours secret à la magie de la part de frères mineurs. Berto Sigmarin, un prétendant célèbre avait ainsi fini par se jeter dans le vide car il croyait — un philtre aidant— s’être transformé en oiseau-sophore.
C'est probablement la raison pour laquelle Phial d'Atoy avait été soustrait ouvertement par les Omen aux dangers publics, pour être conduit dans un abri à l'épreuve de tous les risques... à commencer par celui de sa liberté. Lutel m'avait dit que, d'après ses informations cette version officielle courait encore sur Ardamont, avant que Sapharx —qui tenait les rênes du pouvoir, vu l'état fort dégradé du grand Omen— décidât de son sort.

Le ballon se tenait maintenant dans l'air chaud des collines au sud d'Ardamont. Le soleil venait de disparaître dans les diaprures de l'Occident, et je relâchai la corde qui maintenait le foyer dans la bouche de l'aréostat. Aussitôt, il amorça une descente tranquille vers les formes bleutées des fliges, chargés de fruits.
J'avisai un repli de lande assez sauvage et j’ouvris les clapets d'air chaud, puis j'y dirigeai la sphère et la stabilisai à une dizaine de mètres au dessus du sol. Je passai par dessus le bord de la nacelle, et me laissai glisser le long de la corde, assez vite pour ne pas laisser le temps à des observateurs de comprendre ce qui se passait au dessus d'eux dans la nuit tombante, mais assez lentement pour que mes gants et le cuir protégeant mes chevilles ne s'enflamment pas à la friction.
Je touchai le sol durement, droit dans un buisson de chikruas qui me déchirèrent les mollets en guise de bienvenue. Je tirai violemment sur le fil qui accompagnait la corde, ce qui eût pour double effet d'en libérer l'extrémité hors de la nacelle (elle tomba dans la nuit), et de relancer le réchaud de l’aérostat, qui remonta, tel une lune rousse et molle, et disparut bientôt de mon champ de vision .
Je récupérai la corde et l'enroulait à ma taille, puis je me mis en marche vers Scharouin, en espérant que personne ne m'ait repéré.

Encore un ou deux lacets d'un chemin de pierres bien ajustées, semé des grosses crottes de méyots, et la petite ville au service des Omen m'apparut dans la chaude soirée. Les lumières s'allumaient, comme les lampes d'un bateau à plusieurs ponts, tandis que lui répondaient, mille cinq cent mètres plus haut, les éclairages vacillants des maisons de Ciel-Omen.

Personne ne prêta attention au voyageur solitaire en chausses de campagnard. Il se confondait avec des centaines d'hommes, venus là de tous les horizons de l'archipel. Une femme aurait sans doute attiré les regards, car fort peu se montraient sur la place publique et les dernières se hâtaient de revenir du marché dont on démontait les étals temporaires.
J'arpentais le zig-zag de l'interminable rue principale, qui courait sur une dizaine d'étages superposés, et je fus frappé par l'atmosphère religieuse qui sourdait de la foule, comme des boutiques ou des maisons communautaires. Partout le recueillement et l'ardente obligation s'affichaient sur les visages. Devant une boulangerie, la file des hommes d'âge variés était silencieuse et sombre. Peu de gens parlaient entre eux ou à voix basse et en se penchant, les capuchons se confondant en une même masse d'ombre. Une carriole de poissonnier passa en grinçant et en craquant, le bruit et l'odeur paraissant déplacées, inconvenantes. Seuls les vitraux colorés de certaines maisons étudiantes apportaient une touche de gaîté.
Soudain la porte d'une bâtisse aux pierres noires s'ouvrit et un grondement sourd se fit entendre. Des voix d'hommes en sourdine s'élevèrent, puis se partagèrent en un canon sinistre. Et la porte commença de dégorger une interminable procession de capuchons, certains hommes brandissant dans leurs mains pâles et osseuses les longs mâts de bannières tissées de signes incompréhensibles.
Certains moines semblaient moins ascétiques que d'autres. Quelques-uns étaient gras, d'autres athlétiques et il y en avait même un qui était les deux à la fois. Le bas de son visage était seul visible mais cette forte bouche à la lippe en avant me parut soudain curieusement familière. Je m'approchai, jouant des coudes dans la foule des pélerins et cherchai à mieux voir. Un lampadaire en contrebas éclaira le visage.

— Mon dieu, Jean...
C'était Latoile ! Je traversai la procession m'attirant des remarques irritées, et frappai la grande masse à l'épaule.
L'homme se retourna, impassible, et mit son doigt sur la bouche pour m'imposer silence.
L'espace d'un instant, je crus m'être trompé, abusé par une ressemblance hallucinante. Mais le Convers se pencha vers moi et dit à voix forte :
— Oui, mon frère, nous parlerons de cette confession à la fin de la procession. Veuillez m'attendre sous ce pilier, hors du chemin sacré...
Je rejoignis l'endroit que Jean m'avait indiqué, à l'angle de la rue principale et de venelles sinistres, et l'attendis, un peu énervé. Le lieu était pittoresque. De petits marchands, qui, ailleurs auraient ciré les bottes ou vendu du tabac, proposaient des bouteilles d'eau sacrée, sous toutes le formes et toutes les couleurs imaginables. En arrière de la longue file d'hommes, des femmes avançaient à genoux en se frappant la poitrine, ou même rampaient sur le sol en poussant des plaintes déchirantes.
—Que font elles ? demandai-je à un vendeur de bougies.
—Elles vont prier à la chapelle de l'Omen-Médiateur, pour la guérison d'un enfant malade... dit l'homme, guère étonné de ma question. Certaines ont ainsi parcouru de grandes distances.
—Et... çà marche ? Leurs voeux sont-ils exaucés ?
—On dit que dans un cas sur cinq, les choses s'améliorent et que dans un cas sur dix la guérison est acquise.
Je sentis une main s'appesantir sur mon épaule et me retournai, plein d'angoisse.
C'était le grand et gros moine. Il rabattit sa capuche sur sa face souriante.
—Jean !
—Ne manifeste pas tes sentiments tout de suite, dit-il, les murs ont des yeux et des oreilles par ici. Viens.
Il m'entraîna dans une ruelle gluante, toute en escaliers, au bout de laquelle luisaient les carreaux enfumés d'un miniscule bistrot.
—Le patron est un descendant de matelot marseillais et nous avons fraternisé. On peut parler tranquilles.
Nous nous étreignîmes, pleins d'émotion.
— Eh Bien, Mon maître, quelle surprise miraculeuse ! Je n'y croyais plus. Cela fait presque un mois que je végète dans cette école de diacres Omen. C'est épouvantable ! Mais tu as l'air bien portant, dit-il en me tâtant. Pas de jambe ou de bras en moins... la tête à peu près droite... Et cette barbe nourrie te vieillit de quelques années, ce dont tu as bien besoin pour paraître sérieux !
— Toi aussi, tu as l'air en forme, malgré les macérations, vieille baderne ! Raconte-moi vite ce qui vous est arrivé à Phial et à toi, je me mourais d'angoisse...
—Attends que je me débarrasse de cet oripeau.
Jean enleva sa lourde robe de bure sous laquelle il portait son habituel vêtement de cuir.
—Quand je parlais de macération ...
—Oui. Mais je préfère pouvoir rapidement changer d’allure.
Il fit un signe au cafetier qui leva une main connivente, et me poussa, vers une table isolée des autres par une cloison noircie de traînées de lampe.




° °

°


Le récit de Jean Latoile.





—Quand je t'ai vu pour la dernière fois, mon bon Jean, c'était, je crois, avant de partir dans la course folle de la Ménile... Tu étais tranquillement en train de jouer aux échecs ou à un jeu semblable avec la fille de notre vieux Bourgeois de Clotone, la petite Mategloire Fitrion.
—Oh oui, je me souviens ! Le jeu de Boc ! Quel cerveau sous sa tignasse de gamine ! J'espère qu'elle survit dans la tourmente de la capitale.
—Ensuite, je sais que tu es parti avec Phial sur le bateau que t'avait fait préparer Jansène Fitrion. Et à partir de là, je vous perds. Et puis, récemment, j’ai appris que vous êtiez bien arrivés sur Périache. Enfin, “bien” est une façon de parler, puisque, que je sache, Phial est prisonnier des Omen...
Raconte-moi vite tout cela !
Le gros homme poussa un soupir qui faillit éteindre les bougeoirs.
—Bon, cela va me soulager. De ne pouvoir me confier à personne, je crois que j’aurais fini par me bouillir la cervelle et me rouler l’estomac en boule.
—Alors débonde-toi, mon ami. Commence par le commencement.
— Le navire armé pour le candidat de la maison Fitrion par l'ami de Jansène, Ménion Paulinard, avait fort bonne allure, j'en conviens, dit Jean. Il tint la route sans problèmes dans les secousses de la remontée vers l'est, le long de la côte sud de la Majeure.
Selon les instructions du vieux conseiller Hanséhard, Phial visait un point situé en arrière du Banc de la Mort, là où le Grand Dragon, exangue, vient déposer des limons.
— Attention ! lui avait dit Paulinard —j’en témoigne¬— ne t'aventure pas sur le banc, car tu t'enliserais définitivement. Passe en bonne eau, même s'il y a encore beaucoup de courant.
Mais Phial, s'il n'est pas mauvais barreur, n'est pas un extraordinaire navigateur, je peux te le dire.
Il se trompa plusieurs fois et faillit nous mettre sur le banc. Virant lof pour lof, il rebroussa chemin plusieurs fois, mais cela nous retarda sur la course de la lune, et quand il fallut passer, le Dragon n'était plus en langueur.
Ce Dragon-là, Fiston, n'était pas le monstre que nous avions attaqué avec les Aruyambi, mais çà filait vite, je te prie de le croire ! De sorte qu'en dépit de tous les efforts du Signour, le bateau fût entraîné dans un chenal de sable. A la courbe suivante, il toucha, prit de la gîte et s’allongea, la voile à plat sur la dune. Impossible de redresser.
Je dus tirer Phial du rouffle, avant que les sables mouvants mêlés de vase ne l'avalent avec l'embarcation. Nous n'eûmes que le temps de prendre quelques vivres et un barril d'eau douce. Nous gagnâmes une éminence plus sèche, mais elle ne supporta pas non plus notre poids très longtemps. Le seul refuge fût le mât de misaine émergeant d'un vaisseau englouti, dont le poste de vigie dominait de quelques mètres les masses humides en mouvement.
Nous nous installâmes, presque désespérés. Phial installa pour l'honneur le drapeau pourpre du candidat au sommet du mât, et nous attendîmes. Une tempête se leva et l'épave recommença lentement à glisser sous la nappe de sable. Phial décida de couper le mât en tronçons pour nous fabriquer un petit radeau. Contre toute attente, l'idée marcha assez bien, grâce à ma hachette, et aux cordages des haubans cassés, qui flottaient autour de nous en abondance.
Le radeau dériva vers le sud, et par chance, il fut pris dans le bras du Dragon qui, poussé vers le sud par les ondes centrifuges générées par l'Emphale, s'approche en vue de Périache. Là, Phial décida de couper à la nage, plutôt que d'attendre de l'aide. Le risque était d'autant plus grand qu'en cet endroit des langues de froid viennent à contresens. Nous...
Il se tut, regardant le rideau qui bougeait. L’arrière-train du cabaretier apparut dans l’échancrure, bientôt suivi de l’homme tout entier, qui se retourna pour nous présenter deux énormes pots de glunelle mousseuse.
—Tu as une drôle de façon de te pointer, dit Jean.
—Eh, vois-tu un autre moyen d’éviter de répandre la mousse sur le rideau ? Mais ne t’inquiète pas, Fan de chiourle, je ne vous dérange pas plus longtemps.

Jean reprit son récit :
—Nous parvînmes bientôt à prendre pied sur un rocher, sous les cris de myriades d'oiseaux dont nous avions dérangé les nids. Et pour que leurs protestations aient une raison d'être... nous leur dévorâmes plusieurs dizaines d'oeufs, avant de nous mettre à l'abri dans une grotte des fientes acides dont nous bombardaient ces désagréables bestioles.
L'après-midi du lendemain, la mer, étale, fumait au soleil. Nous reprîmes notre nage et nous atterrîmes le même soir sur l'étroite plage de galets qui rampe sous la falaise d'Ardamont.
Là, il fallut courir à perdre haleine pour gagner la marée de vitesse, et éviter de se trouver pris dans la vague brisant sur la roche. Par bonheur, quelques dalles effondrées nous permirent de nous mettre au sec.
Encore un soir et une nuit dans un abri de fortune, et, le matin du jour suivant, nous trouvâmes dans la falaise une traverse. Ce ne fut plus que l’affaire de quelques heures pour rejoindre la route des pélerins, qui monte jusqu'à Scharouin. Epuisés, en guenille et sans le sou, nous fûmes rapidement repérés par les Convers, qui font office de police de l'île. Tu n'en as pas rencontrés ?
—Non, par chance.
—Ils nous tinrent en garde de leurs bâtons ferrés, et nous conduisirent à la conciergerie omen, où Phial, toujours, vaillant, leur montra sa bague de candidat. Méfiants, ils nous enfermèrent dans une bergerie pendant qu’ils allaient aux ordres. Quand ils furent de retour, on nous sépara et je ne l'ai pas revu depuis...
— Quoi ?
— Ne t'inquiète pas outre mesure. J'ai de bonnes raisons de croire qu'il est encore vivant. Mais je sais aussi qu'il est retenu par certains Omen qui sont de mêche avec Wiril Braighcht...
— Cela recoupe mes informations. Mais celui-là, que lui est-il arrivé ?
— D'après ce qu'on raconte, il a débarqué une semaine avant nous, sur un vaisseau révolutionnaire et a été conduit tout de suite aux eaux lustrales, pour être confirmé par le grand Omen. L'initiation lustrale a été une pure formalité pour lui : il est demeuré au palais de Sapharx pendant la durée prescrite et n'a cessé de recevoir des ambassades. La fête n'a pas discontinué. Enfin, il est parti pour l'îlôt de Hirpan, et là, personne n'a plus d'informations. Il se peut qu'il ait eu un peu plus de difficultés avec les Magdes qu'il ne le prévoyait.
En tout cas, il est sûr qu'il n'a pas été proclamé Minus, car la statue de la magde aurait adressé au ciel son obole de fumée rouge. Les petits pêcheurs de l'isthme d'Hirpan se seraient précipités en ville prévenir tout le monde, et la foule aurait afflué sur les falaises pour voir le bateau des Epoux repartir vers les Passes en longeant Ardamont...
Or voila quinze jours que Braighcht est aux mains des Nobles dames, et pas un bruit n'a filtré. On sait seulement que la fille du Villacope est consignée dans son pavillon avec ses suivantes.
— C'est bon signe... Mais revenons à Phial. Où est-il, sacredianche ? Et toi, vieil omnivore, que faisais-tu tout-à-l'heure sous ce déguisement ?
— Attends, pas tout à la fois, mon Augustin !
Pour ce qui me concerne, je me suis engagé dans les Convers, dès que Phial est parti sur Ardamont. J'ai pensé que c'était la seule façon de rester en contact et d'obtenir des informations.
Si j'avais su, j'aurais hésité... car les frères mangent effroyablement mal, et l'instruction la plus niaise nous tient assis sur des cubes de foin, dans de petites loges troglodytes, pendant des dix heures d'affilée...
—De quoi te plains-tu ? C'est le grand luxe et la tranquillité !
— Ah ouiche, je t'en souhaite autant ! Pour ce qui est de Phial, la dernière fois que j'en ai eu des nouvelles, c'est il y a deux jours.
—C’est vrai ?
—Oui, par un diacrelet qui convoie les méyots vers les cuisines du grand Omen, via des tunnels creusés dans la craie et tout un dispositif de monte-charges. D'après cet homme, on avait fait descendre dans le puits un homme qui criait à l'injustice, et qui se démenait tant dans la cage de fer suspendue à un câble, que celle-ci se balançait dangereusement. Il n'en avait guère vu davantage à travers une ouverture de la roche, mais les escadrons de thrombes du Saint Sacre qui montent la garde à différents étages de la montagne semblaient nerveux. Il en déduisait que les vociférations du prisonnier les génaient. parce qu’ils opposaient d'ordinaire à la souffrance des proscrits la plus totale indifférence.
— Tu crois que c'était Phial ?
— Vraisemblablement ...
— Et où le descendait-on ?
— La base du Puits est occupée par un port circulaire qui n'accueille que les vaisseaux accrédités par le grand Omen et les Omen du Saint Sacre. Il y a également l'embouteillerie sacrée placée à la base de la chute d'eau. Je l'ai visitée un après-midi avec mes collègues, mais nous n'en avons vu que la partie publique : une salle de fontaines rondes où de jeunes magdes innocentes mettent l'eau transparente dans des fioles qu'elles cachètent. Mais j'ai cru comprendre que la chute d'eau tombe dans un grand entonnoir qui alimente une machine énorme. Entre autres fonctions mystérieuses, celle-ci purifie l'eau de son calcaire et lui marie un gaz jaillissant de cheminées souterraines. Il est certain que des esclaves et des techniciens travaillent nuit et jour au service de cette machine. Je me demande si ce n'est pas à ce travail qu'on a relégué Phial.
— Mais est-il possible de faire un tel affront à un candidat officiel du minusat sans risquer les représailles de Clotone ?
— Je peux te dire que tout le monde a une peur bleue des Omen. Avant que l'ambassadeur de la capitale se risque à faire une remarque, il peut s'écouler encore un mois.

J’avalai le reste du pot de glunelle, un peu trop fermentée à mon goût, et je réfléchis.

— D'après toi, les gens qui ont — ou auraient — enlevé Phial, mènent au fond une guerre d'usure. Ils attendent que les Magdes décident de couronner Braighcht pour le libérer avec toutes leurs excuses...
— Quelque chose comme cela, admit Jean. D'autant que la limite officielle du concours est la naissance de la prochaine lune, dans quatre jours...
— Alors, ta supposition est plausible.
— Mais il y a pire : des navires zwölles viennent continuellement au mouillage dans le Puits, pour livrer des prisonniers à la thrombification, et, en retour, pour prendre livraison de nouvelles cargaisons de thrombes- médians.
— Qu'est-ce que c'est que les thrombes-médians ?
— Ce sont des gens qui ont été décervelés par les Magdes, mais qui ont été pris en charge par les Omen pour les transformer en guerriers.
— Tu veux dire que les thrombes circulent entre Hirpan, l'îlôt des Magdes, et le repaire des Omen ?
— Oui, il y a un trafic incessant, mais presque invisible parce qu'il passe par des tunnels, sous l'isthme entre Périache et Hirpan.
— Mais tu parlais de quelque chose de "pire" qui pourrait arriver à Phial que travailler de force à l'embouteillerie et à sa machine ?
— Oui, tu ne devines pas ?
— Ils oseraient mettre Phial dans le circuit des thrombes ? hasardai-je.
— Oui... J'en ai parlé à de jeunes camarades Convers, et cela ne leur a pas du tout semblé impossible. Au contraire, ils le feraient ainsi disparaître sans laisser de traces. Ils pourraient dire qu'il s'est noyé ou qu'il est tombé dans le puits, au cours d'une promenade méditative et que son corps a été emporté par les courants.
— Si je comprends bien, la tâche est claire : il nous faut immédiatement retrouverPhial et l'aider à se dépêtrer des Omen.
— Cela ne sera pas facile : les escouades du Saint Sacre sont d'une vigilance redoutable.
—Qu’est-ce que le Saint Sacre ?
—C’est la police Omen, à l’intérieur d’Ardamont seulement. A l’extérieur, ils laissent les Convers opérer, mais en fait ils les dirigent. Ils s’occupent aussi de l’administration et des côtés diplomatiques : réception d’étrangers, etc. Ils pullulent comme des coccinelles, dès qu'on dépasse le niveau de Scharouin.
—Donc, ce sont ces sacrechose qui vont nous intercepter ?
—Oui. Entrer dans la Montagne par la porte d'Or au dessus des hôtelleries est presque hors de question, même pour des Convers. La seule chance est le moulin de service qui sert aussi d'entrée pour les méyots chargés de victuailles... Certains Convers sont autorisés à accompagner les bêtes sur les ascenseurs, jusqu'aux communs du palais de Sapharx, mille mètres au dessus, sur une petite plaine large d'une centaine de mètres.

Le rideau remua faiblement, et je réduisis ma voix à un murmure :
—Mais où chercher Phial ? Tu dis qu'il est probablement retenu quelque part à la hauteur du lagon intérieur, près de l'embouteillerie. Ne serait-il pas plus simple de s'y rendre par la mer ?
—Par la porte de fer, c'est exclu ! Ils ont concentré des milliers de Saint-Sacre pour surveiller le port et l'usine. Et il y a des soldats zwölles qui les assistent dans cette tâche, pour contrôler les passages des thrombes. C'est un vrai nid de frelons.
—Des convers peuvent-ils aller dans le lagon ?
—Seulement sur mission expresse, et sous contrôle des Coccinelles.
—Est-ce que tu peux te faire assigner au port ?
—Non, parce que je ne suis pas encore assez "gradé".
— Alors, nous serons contraints de faire usage de violence. Il faut que nous prenions la place de gens autorisés à s'y rendre, des hommes de la même corpulence que nous.
—çà sera plus facile pour toi que pour moi, ironisa Jean. Et puis, les équipes sont très quadrillées, on nous demandera vite ce que nous faisons là.
—L'activité est-elle aussi intense la nuit que le jour ?
—Non, les ouvriers et les dockers sont absents, ainsi que certaines troupes, mais il y a de nombreuses sentinelles zwölles.
—Des Zwölles ? Cela me donne peut-être une idée. Car j'ai toujours avec moi le sceau de membre du Conseil Privé de Mortone Trug...
—Comment-as tu réussi à obtenir çà ? s'étonna Jean. Ce Trug semble inspirer une sorte de terreur sacrée dans tous les corps de l'Omenat. Seuls les gardes personnels du Grand Omen répondent sereinement à l'évocation de cette puissance.
—Intéressant ... Mais c'est quitte ou double. Les Zwölles semblent avoir un réseau très efficace d'informations rapides. La nouvelle de ma disparition a sans doute fait le tour de toutes les institutions. Mais, ici, sur Périache, il y a peut-être un peu de retard. Il faudrait alors jouer la carte très vite. Dès ce soir...
—Comment veux-tu faire ?
—Le plus simple : me présenter au contrôle zwölle et demander à disposer de Phial.
—Ils vont te dire qu'il est aux mains de Sapharx, qui en répond au plus haut niveau, et sur lequel ils n'ont aucune autorité.
—Sapharx m'a rencontré avec Mortone Trug, au Palais du mont Atrosse. Il peut parfaitement me prendre pour un émissaire personnel du Prince du Noir. Et même s'il a entendu parler de ma disparition accidentelle, je peux tenter de lui faire croire que c'était une ruse pour rendre mes agissements plus libres. Je lui dirai, par exemple, que Mortone a décidé de liquider Phial, et qu'il m'envoie pour réaliser cela le plus discrètement possible.
—Tu crois vraiment que cela peut marcher ? La ficelle est grosse !
—Plus c'est gros, et mieux cela peut marcher.
—Et si cela rate ?
—Je me retrouve au cachot, ou pire.
—Pire, plutôt... Et au cas, très improbable où tu réussirais à faire sortir Phial de sa prison... Où penses-tu pouvoir aller ? Je suppose qe les Zwölles et Sapharx voudront être témoins de "l'exécution".
—Remarque judicieuse. Nous devrions organiser un "enlèvement" en cours de route, et nous diriger aussi vite que possible sur l'ilôt Hirpan, où nous devrions être en sécurité chez les Magdes.
—Beau projet, mais il est sans doute aussi difficile de naviguer sans autorisation le long de Périache et dans la baie de Hirpan que de rentrer dans le Port.
—Tu m'as dit qu'il existait un tunnel reliant Périache à Hirpan ?
—Oui, mais il est gardé très fortement.
—Pourrais-tu y avoir accès, afin de reconnaître les lieux ?
—Peut-être, en payant un Frère... C'est un peu plus facile pour nous que le Port.
—Bon, alors, on va essayer quelque chose.
—Tu es devenu un véritable aventurier, mon cher Patron ! Mes compliments, dit le gros homme en me passant affectueusement la main dans les cheveux.
—Il me faudrait un lieu où je puisse me préparer tranquillement, Jean... Dormir un peu, et préparer quelques outils importants.
—Oh, pour cela, pas de problème ! Nous avons chacun une petite "case" individuelle sur la terrasse, là haut. Des frères reçoivent leurs familles, un frère, leur cousin... Il n'y a pas trop de contrôle là dessus.
—Parfait, allons-y tout de suite. Nous aviserons là-bas d'un certain nombre de détails.

° °

°

Mon coeur battait à grands coups lorsque j'émergeai de l'obscurité pour m'avancer vers le poste qui surveillait l'entrée terrestre du lagon intérieur. Mon plan était un assemblage de ruses moins crédibles les unes que les autres. Il était presque impossible que je ne me fasse pas prendre. Quelle était donc cette impulsion qui, en moi, jouait le tout pour le tout ?

Les trois Zwölles préposés à la garde de nuit tapaient la carte dans la minuscule maison de pierre, sans autre mobilier qu'une table, trois chaises, et un âtre où flambait un feu de bois.

—Pssst, Frissipels ! (camarades, en Zwölle).
Le plus grand tourna la tête, un peu dodelinante.
—Qui va là ?
—Un ami de Draco .
—Ah oui ? Voyons cela.

Il se leva maladroitement et se dirigea vers moi, l'air perplexe et la main sur le pommeau de son arme.
—Qui es-tu ?
—Je ne peux pas te dire mon vrai nom. Le Ministre m'envoie.
L'homme se figea instantanément à l'évocation du Ministre.
—D'accord, mais as-tu un mot de passe ou quelque chose... qui prouve que...
Il était gêné et regardait ses compagnons qui continuaient à méditer devant leur jeu, leurs pots de glunelle moussant sur la table .
— Ecoute, je suis le duc Hnobich, membre du Conseil Privé. En voici le sceau.
Le petit aigle d'or brillait au creux de ma main.
Il se mit au garde-à-vous instantanément, les mâchoires serrées.
—Vôtre...Exc..
—Chuttt. Ne dites rien. Je préfère que tes compagnons ne soient pas au courant. Moins de gens le seront, mieux ce sera.
—Bien. Excel..
—Appelle-moi Capitaine, ce sera plus simple.
—D'accord Capitaine. Qu'attendez-vous de nous ?
—Je vais vous l'expliquer. Mais entrons, je vous prie, le froid monte, dehors.
—Bien sûr, prenez ma chaise...

Les hommes levèrent les yeux sur moi, étonnés, et leur sergent me les présenta :
—Chardi et Mardo, du Noir de Snigourde, et moi-même, Bragant Grodram..
—Mm... Grodram ? J'ai connu un Grodram naguère, dans une opération de police à Papiarnick ...
—Ah ? C'est sans doute mon cousin, il est au service du Duc de Fongil.
—Ah oui, ce brave Marblès !
—Euh, dit l'homme impressionné, je vous présente le capitaine ...
—Le capitaine Tick. Vous m'appelerez ainsi, pour les raisons de sécurité que vous comprenez.
—Bien sûr... Voulez-vous partager notre soupe de potyglon ? Ou de la bonne glunelle fermentée ?
—Non merci. Voila, vous avez saisi que je suis en mission secrète. Je dois venir m'assurer de la personne d'un prisonnier des Omen... Et je ne suis pas sûr que cela soit du goût de ses geôliers.
—Vous désirez vous en emparer par la force ? s'étonna Grodram. Mais ce sont nos alliés...
—Vous ne m'apprenez rien, coupai-je sèchement. Je vais d'ailleurs tenter d'entrer en contact avec Sapharx pour accomplir ma mission. Mais je voudrais compter sur votre obéissance absolue, pour le cas où les choses tourneraient autrement.
—Euh...
—Il faudrait en référer au commandant, dit Chardi, l'air soucieux. Comment savoir si Monsieur, enfin...
—Tais-toi, dit Grodram, pâlissant, le Capitaine est au dessus de tout soupçon. Et tu devrais être... prudent.
—Oh, mon bon Grodram, Chardi a raison, soupirai-je.
Je montrai mon aigle aux deux soldats, qui semblèrent moins impressionnés que le sergent.
—Le Capi... enfin, Monsieur est membre de notre autorité suprême, un égal du Ministre... expliqua ce dernier.
—Sagardane ! fit Chardi et il se leva et se mit au garde à vous en tirant son copain par la manche.
—Repos. Asseyez-vous ! Je suis envoyé par le Prince en mission hautement secrète, et même Longarde n'est pas au courant. Je ne veux pas que vous préveniez qui que ce soit, d'accord ?
—A vos ordres ! dit Grodram.
—A vos ordres ! répétèrent en choeur les deux hommes.
—Bien. Alors voila...



Quelque temps plus tard, Chardi sortait du poste de garde et disparassait dans le tunnel qui rejoignait le lagon intérieur. Il revint bientôt, accompagné d'un officier du Sacre, dans sa tenue jaune d'or et ses bottes cramoisies. Sa cape rouge était couverte de signes noirs, symboles de l’Omenat.
Je résistai à l’envie de rire, car je comprenais pourquoi Jean parlait de “coccinelles.”
L'officier s'inclina légèrement.
—Major Soreil, de la garde du Sacre... On me dit que vous êtes un émissaire secret d'une haute autorité zwölle et que vous avez demandé à voir notre Magnanimité, le Grand Sapharx ? A cette heure tardive ?
—Oui, dis-je, et c'est de la plus haute importance.
(Ma voix ne trembla pas, bien que l'expression "sa Magnanimité" m'ait confirmé dans un soupçon que j'entretenais depuis longtemps .) Dois-je vous recommander de n'en parler qu'au plus petit nombre possible ? Si vous pouviez directement prévenir l'Omen-Médiat, cela serait le mieux.
—Je ne sais... Vous n'avez aucune recommanda..
—Ce n'est pas la peine, dit Grodram d'une voix sans réplique, c'est comme si vous parliez directement au Prince... J'en réponds !
—A..alors, dit l'homme, je vais voir ce que je peux faire... Voulez-vous m'accompagner ?
—Bien sûr.

Bottes claquantes, nous parcourûmes un étroit boyau humide, seulement éclairé des torches qui en marquaient l'entrée et la sortie.
Et nous débouchâmes sur un spectacle magnifique, et quelque peu terrifiant.

Le lac intérieur qui formait la base du Puits était presque circulaire. Il aurait pu contenir une ville entière, et la plage de galets noirs qui en faisait le tour semblait très étroite, en proportion. Des milliers de torchères brûlaient à même les falaises, piquées dans la paroi à diverses hauteurs, et donnaient à l'ensemble une vague luminosité rosâtre, qui pâlissait à mesure que l'on levait le regard vers des hauteurs embrumées.
Au nord, face à nous, dans un grondement continu, la chute d'eau géante qui tombait du ciel s'amortissait en mille cascades. Elle rebondissait sur des amoncellements de roches arrondies, puis s'engouffrait dans des profondeurs invisibles, séparées du lac par un barrage en arc de cercle. Le barrage était lui-même pris dans la masse de grandes jetées de roc, auxquelles étaient embossés des centaines de navires de tailles variées.
Au sud-ouest, la mer avait crevé une paroi plus fragile du vieux volcan. Une faille y permettait le passage des bateaux entre le lagon intérieur et l'Anse Jaune. On l’avait taillée pour y ajuster un appareil de grandes pierres, que pouvait fermer une grille aux barreaux gros comme des colonnes : la porte de Fer.
La porte était fermée à cette heure. Les barreaux plongeaient dans le chenal, mais n'empéchaient pas le mélange entre l'eau lisse et bleue sombre de la baie intérieure du Puits, et les eaux turbides et agitées du dehors.
L'officier du Sacre m'indiqua, sur la gauche, une petite citadelle appuyée contre la paroi, et m'invita à le suivre sur une terrasse où étaient rangés d'étranges objets.
Il me montra une sorte de souche noircie, deux fois grande comme un homme, et posée au milieu d'un grand bac de terre meuble. De plus près, la souche apparaissait vivante : quelques feuilles vert-tendre poussaient à même le tronc tordu.
—Notre dernière navette pour le palais du Médiat. Voulez-vous transmettre un message à sa Magnanimité ?
—Oui. Mais ...
—Ah, vous ne connaissez pas nos arbres transmetteurs ? C'est une bien utile découverte de ces dernières années. Il suffira d'introduire votre message dans le trou de la souche, et il sera reproduit mille cinq cent mètres plus haut dans un autre arbre, un surgeon de celui-ci.
—Extraordinaire. Nous en ferions bon usage sur Draco.
—Hélas, le Pinalcone-messager ne s'adapte pas ailleurs qu'à Périache. Il meurt immédiatement si on le déracine. Sa population d'origine se situe dans certaines crevasses de nôtre île, et ce n'est qu'avec un soin infini que nos Omen ont réussi la transplantation jusqu'à Ciel-Omen. En fait tous ces arbres restent en contact avec leurs ancêtres souterrains.
—Souterrains ? Mais comment captent-ils la lumière ?
—Difficile de le dire... Une chose est certaine : quand on place une surface blanche couverte de signes dans les replis de l' écorce d'un individu, les autres s'efforcent alentour de copier les détails de l'original. Ils projettent instantanément des particules sombres, qui s'organisent en quelques minutes en un parfait duplicata.
L'homme mit à ma disposition un imposant lutrin sur lequel étaient disposés feuilles, plumes, sable et encre, puis se détourna pudiquement.
Je fis sècher mes courts écrits et laissai l'officier former un rouleau assez lâche qu'il glissa dans un trou de chouette, au beau milieu de la souche convulsée.
—Voila. Il ne reste plus qu'à attendre.

Je profitai de l'inaction pour examiner l'environnement. Sur la façade proche de la citadelle, je distinguai le rail de guidage d'un monte-charge de bois. La plate-forme ronde bordée de cuir épais, était au repos au niveau d'un quai de métal, mais je supposai qu'elle pouvait être hissée par des cordes et des contrepoids, pour relier les installations de la base du Puits à Ciel-Omen.
Lutel m'avait expliqué qu'il existait aussi un réseau de cheminées secrètes, reliées à des tunnels, et qui permettait le transport vertical sous plusieurs formes : échelles de cordes, escaliers en colimaçons, et même rampes tourbillonnantes pour certains colis, ou tuyaux pour les messages, mais je ne voyais aucune porte creusée dans les parois aussi loin que portait ma vue .

Nous n'attendîmes guère plus d'une demi-heure. Soudain, les yeux exercés de l'Officier du Sacre distinguèrent quelque chose dans la nuée sombre qui bouchait le Puits au dessus de nous .
—Regardez, Sa Magnanimité nous fait envoyer une Aile.
—Je ne vois pas.... Ah si !
Quelque chose de blanc tourbillonnait dans la nuée. Cela sortit bientôt de la vapeur d'eau en suspension et se mit à décrire de grandes spirales descendantes. C'était en effet une aile d'un type assez voisin de celle que j'avais chevauchée sur La Majeure, avec le petit Satius. Mais elle n'était pas couverte de cuivre ni articulée. C'était une série de voiles triangulaires tendues sur un cadre, sous lequel était suspendu un homme couché dans l'air, tenant des dispositifs de manoeuvre.
Tout comme l'officier, l'homme volant était vêtu en coccinelle, d'un superbe uniforme jaune d'or aux parements grenat brodés de signes cabalistiques.
Il nous survola deux fois et nous salua, puis alla atterrir sur la grêve à une centaine de mètres. Il replia soigneusement son engin, et, le laissant sur place, il nous rejoignit à la course.
—Salut de bon Omen ! dit mon compagnon, avez-vous reçu notre message ?
—Oui, et sa Magnanimité a hâte de recevoir l'émissaire spécial du Prince du Noir. Il se souvient très bien de vous, ajouta-t-il en me tendant une main gantée. Salut de Bon Omen ! je suis l'aide de camp de Sa Grandeur Magnanime, le Médiat Sapharx. Je vais vous guider jusqu'à lui. Venez vite...
L'aide de camp m'entraîna au pas de course vers l'échaffaudage du monte-charge et prit une clef dans sa poche pour ouvrir le verrou compliqué de la porte qui fermait la passerelle.
—Asseyez-vous, me dit-il, je vais boucler les ceintures...
—Est-ce... dangereux ? dis-je, passablement inquiet.
—Non. Mais la plateforme monte très vite, et nous ne voudrions pas vous perdre en route, dit l'homme en souriant. Puis il s'attacha lui-même en face de moi et actionna un levier.
Aussitôt notre plancher se sépara du reste de la plateforme et commença à monter fort lentement. Je ne regardais pas trop vers le bas, car je savais que le spectacle deviendrait bientôt vertigineux.
—La vitesse ne me semble pas excessive, dis-je pour meubler la conversation.
—Elle vient peu à peu, car les contrepoids prennent leur élan avec retard...
Effectivement, le vent commençait à siffler contre les bords de notre support. Je me sentais plus lourd, tassé sur le banc. Nous pénétrâmes dans la brume et très rapidement tout s'humidifia. Un froid glacial me pénétra jusqu'à l'os.
—Ce n'est pas très agréable, dit l'aide de camp, stoïque. Mais cela ne dure pas longtemps. Nous avons déjà fait les deux-tiers du trajet.
Tout filait maintenant si vite autour de nous, dans une espèce de pénombre ponctuée irrégulièrement de taches de lumières, que je ne parvenais plus à me situer. Bientôt, je me sentis soulevé , retenu par les bretelles solidement fixées. Nous ralentissions. Encore un peu de temps —qui me sembla interminable— et nous nous haussâmes au dessus du vide ouvert, dans un couloir vertical taillé dans la roche, et à la forme duquel s'adaptait le rectangle de notre ascenseur. Le mouvement se ralentit encore et je vis descendre vers nous la voûte d'un vaste antichambre aux parois couvertes de mosaïques.
—Je vous en prie, Sa Magnanimité vous attend fit l'homme en me demandant de le précéder vers les boiseries sombres du fond de l'antichambre. Il y ouvrit une petite porte et s'effaça.


Sapharx


Toujours aussi gominé que lors de notre précédente rencontre, Sapharx portait cette fois une chasuble blanche brodée de motifs dorés. Il était venu en personne m'attendre à l'entrée de son grand Cloître, et il congédia l'aide de camp et les valets porte-flambeaux qui l'avaient accompagné.
L'air préoccupé, crispant une bouche d'ordinaire gourmande, il me tendit ses doigts manucurés aux ongles étirés.
—Bonsoir, jeune Duc de Hnobich... Je suppose que Mortone a quelque chose d'excessivement important à me communiquer pour m'avoir dépéché un ami personnel par d'aussi étranges moyens. Un ballon ! C'est original ...
—Ah, vous l'avez donc aperçu ?
—On me l'a signalé il y a plus de six heures, et des marins viennent de le récupérer sur la côte sud. Tu as mis du temps à venir à moi.
—Hélas, Votre Grandeur Magnanime, le vent s'est levé et je me suis perdu dans les collines d'épineux au sud de Scharouin. J'espère que mon arrivée n'a pas été ébruitée.
—Non, seuls mes agents sont au courant. M'éclaireras-tu, maintenant ? Je ne sais plus que penser des messages que m'a envoyé ton Prince et m'annonçant ta mort, il y a deux jours...
—Il ne fallait pas éveiller les soupçons sur mon départ et son motif réel.
—Je comprends... Mais parle !
—Eh bien, ce que j'ai à vous dire annule tout ce que Mortone a pu vous affirmer officiellement. Je viens pour disposer de vos deux hôtes...
—Quoi ? Qu'est ce que c'est que cette histoire ? Je croyais que Mortone était contre la violence avec les candidats au minusat ou leur famille ?
—Oui, avant d'apprendre ce qu'il a appris !
L’Omen-Médiat regarda autour de lui, comme si quelqu’un avait pu se cacher derrière les pilastres.
—Viens dans le cabinet secret... Même ici, il y a quelques valets du Grand Omen, et il a beau être gâteux, il y a certaines choses que je préfère lui laisser ignorer...
Nous quittâmes le Cloître et montâmes les degrés qui le séparaient des bâtiments situés à flanc de pentes, s'éloignant de l'oeil du Puits. Nous empruntâmes une succession de corridors et d'escaliers monumentaux aux décors baroques. Puis il obliqua entre deux colonnes et appuya sur une pierre de la paroi de grès clair.
Lorsque la porte secrète se referma, nous nous trouvions dans une chambre aussi simple et froide qu'une cellule monastique. Une grande table de bois sculpté et deux chaises au dossier surélevé en constituaient le seul mobilier, sans parler d'un étroit lit de camp en fer. Ce décor rude était en contradiction flagrante avec le personnage fat et amateur de luxe et de mignardises, que se donnait l'Omen médiat. Cela m'induisit à plus de prudence encore.
—Tu es chez moi ! Tu peux parler à coeur ouvert, dit Sapharx impatiemment, en me tendant une couverture pour me réchauffer.
—Eh bien votre Grandeur Ma...
—Trêve de grandiloquence, tutoie-moi et vas droit au but...
—D'accord. As-tu entendu parler d'une dénommée Chamilah ?
—Mm.. C'est une vieille histoire. Une Magde en rupture de banc , du temps du père de Mortone...
—Oui. Mais elle est toujours vivante !
—Est-ce vrai ? dit Sapharx en haussant les épaules, et quelle importance ?
—Cette femme est un démon ! Elle a formé un réseau de renseignements sur nos activités. Un réseau tellement efficace qu'elle sait tout, ou pratiquement !
—Comment cela ?
—Nous avons découvert, un peu après ton départ de Draco plusieurs messages envoyés par des espions à sa solde depuis le Mont Atrosse. Un hasard nous a favorisé : une épidémie a frappé l'espèce des sarmoiselles messagères et plusieurs sont tombées en plein vol au pied de nos soldats. Intrigués par les bagues qu'elles portaient à la patte, ceux-ci se sont aperçus qu'il s'agissait de messages codés. Notre service du chiffre en est venu à bout rapidement. A notre grande consternation, nous nous sommes aperçus qu'ils racontaient dans le plus grand détail tous nos projets militaires. Beaucoup d'informations concernaient également notre politique de la course minusale, nos appuis à Wiril, etc...
— Il y a sans doute un espion au plus haut niveau : il vous faut le détecter et le détruire. Voulez-vous l'aide de nos Omen devins ? Ils sont très forts pour ce genre de chose.
—C'est l'une des demandes que te soumet Mortone, dis-je en improvisant (Sapharx venait sans le savoir de me donner un prétexte crédible.) Et il faudra être très discrets.
—Bien sûr. Comment savez-vous que les oiseaux messagers devaient rejoindre cette... Chamilah ?
—Nous la soupçonnions depuis longtemps, et nous avions souvent intercepté dans le passé des sarmoiselles de la même espèce, avec des messages fixés de la même manière, sur les mêmes bouts de soie. Mais jamais les informations n'avaient été aussi cruciales. Mortone a décidé d'en finir et a fait attaquer le repaire où elle se cachait. Mais elle a disparu ! Et chaque semaine qui passe nous apporte un lot d'oiseaux messagers porteurs des renseignements les plus vitaux, qui semblent être expédiés aux quatre coins de l'archipel !
—Il y a un complot ! Il faut l'extirper sans pitié ! s’exclama Sapharx, les yeux fixés dans le vide, la mâchoire serrée, un air effrayant répandu sur ses traits.
— C'est pour cela que je suis ici, dis-je. D'autant que de plus en plus de renseignements de ces messages... portent sur toi et sur ta politique.
—Sur moi ? Et que disent-ils ? s’étrangla Sapharx blanc comme un linge.
—Mortone ne me l'a pas révélé. Il m'a seulement dit qu'il fallait arrêter l'hémoragie.
—Absolument, dit le Médiat en serrant les poings.
—Mais moi seul pouvait te le dire de vive voix. Tout ce que tu recevras de Mortone par la voie officielle est du leurre. Il s'agit de donner le change.
—Je comprends, s’empressa Sapharx. Mais quel est le rapport avec Phial d'Atoy et Nadja Benjou ?
— Le voici : Mortone pense que Chamilah est en relation étroite avec un réseau de Magdes, elles-mêmes liées avec certains Omen influents auprès du Grand Omen...
—Des Omen influents ? fit Sapharx et il éclata de rire.
—Ais-je dit une sottise ?
—Non, mais le Prince n'est pas très au fait de ce qui se passe ici. Il n'y a pas un Omen de la cour du vieillard que je ne contrôle pas. Ce sont mes hommes et j'en réponds.
—En es-tu bien sûr ? dis-je en plissant les yeux.
—Sûr.
—Eh bien, Mortone ne l'est pas autant que toi. Il m'a dit que certains des proches du Grand Omen jouaient double jeu...
—Un nom ? demanda nerveusement Sapharx.
—Il y en a plusieurs... Pas un seul... Une dizaine.
—Dix Omen...! Ce n'est pas possible, déclara Sapharx livide. Peux-tu me les donner ?
—Non, Mortone a préféré ne pas me les dire, au cas où une opération d'intoxication serait tentée contre nous. Mais il est sûr qu'un groupe proche du grand Omen est en train de comploter pour faire libérer tes "hôtes" à ton insu.
—Je n'arrive pas à te croire ! dit Sapharx, abattu.
—Voila ce qu'il te conseille : sans tarder, tu me remets les prisonniers. Il faut que cela ait l'air un enlèvement par les Zwölles noirs, car alors tu pourras te justifier auprès de l'Omenat. Tu donneras des consignes de résistance "molle" à tes soldats du Sacre. Ils diront avoir eu affaire à tout un groupe de Zwölles inconnus, qui ont brusquement déboulé, les ont menacés, et se sont emparés de Phial et de Nadja, pour disparaître vers une destination inconnue : un navire rapide les attendait dans l'anse Jaune. Fais-leur dire aussi qu'on aurait vu les bandits se dévêtir de leurs uniformes zwölles au dehors : cela permettra de ne pas incriminer le Noir ni de remettre en cause notre alliance aux yeux du bon peuple...
—Et quel sort as-tu l'intention de réserver aux deux ... évadés ?
—Mortone voudrait interroger Phial d'Atoy et essayer de le faire travailler pour lui. S'il y réussit, nous aurons juste un candidat supplémentaire ! S'il n'y parvient pas, je crois qu'il le fera mettre à mort.
—C'est en contradiction avec ce qu'il m'a dit la dernière fois, mais je crois que ce serait prudent, en effet. Et la jeune fille, Nadja Benjou ?
—Nous pouvons tenter d'exercer un chantage sur son frère, s'il semble devenir dangereux dans la course ... Nous pouvons l'emmener sur Manaro, notre ilôt pénitenciaire, et de là, envoyer des missives à Homer Benjou, lestées de cheveux, puis de morceaux d'oreilles de sa soeur. Tout cela en nous faisant passer pour des corsaires Guamaais, par exemple...
—Cela me semble judicieux, soupira Sapharx qui se détendit. D'ailleurs cela m'ôte une douloureuse épine du pied. Et quitte à faire disparaître ces gêneurs, je préfère que vous vous en chargiez. Les Omen sont toujours réticents pour ce genre de choses délicates, et parfois les Convers refusent d'exécuter ces tâches .
—Bien. Donc, il ne reste plus qu'à nous rendre aux geôles.
—Oui. Mais laisse-moi réfléchir... Dispose-tu effectivement d'un appui zwölle ?
—Bien sûr, la garnison du port est au courant. Elle attend et mettra à ma disposition une vedette pour sortir du lagon avec mes prisonniers. Les soldats sont prêts pour la mascarade des vêtements de corsaires. Ils viendront avec nous et nous croiserons vers le nord où une flotille de surveillance spécialement affrêtée par Larr nous recueillera au large de Draco.
—Mortone a tout prévu ! Quelle stratège !
—Oui. De plus, il est en train de concocter un piège pour le traître de la Maison Privée, en contrôlant la diffusion d'informations que seulement une personne à la fois sera censée connaître. C'est moi qui devrai l'exécuter, et cela passera pour un accident, car je suis censé avoir disparu ... (ma capacité à inventer les bobards les plus grossiers me suprenaient de plus en plus !)
—Tu es devenu un justicier fantôme.
—Exactement. Maintenant, Sapharx, puis-je te demander de me conduire au lieu où nos hôtes sont enfermés ? C'est une course de vitesse. Les Omen comploteurs sont peut-être déjà passés à l'action...
—Ils n'oseraient jamais venir ici en ma présence.
—Certes. mais ils peuvent agir, par exemple, lors d'une audience que tu aurais chez le Grand Omen.
—Saputille ! s'écria Sapharx. J'ai justement un rendez-vous demain matin, avec sa Hauteur, et sans aucun motif qu'il m'ait spécifié !
—Tiens ! tu vois ? Je suis arrivé à temps !

L'Omen Médiat se leva d'un bond et se dirigea vers le fond de la cellule. Il frappa violemment un carreau du pied et la paroi entière se mit à glisser sur le côté, dévoilant un sombre couloir s'enfonçant horizontalement dans le tuf volcanique.
—Viens ! Il n'y a plus une minute à perdre.

Le couloir était obturé au bout d'une vingtaine de mètres par une dalle que Sapharx fit pivoter et laissa se refermer sur elle-même. Nous nous trouvions dans une galerie de mine, soutenue de gros poteaux de bois, et qui continuait dans la même direction approximative, probablement vers la paroi d'Ardamont faisant face au nord. Dix minutes après, nous débouchâmes sur une placette ronde où quatre soldats du Sacre montaient une garde distraite, deux debout, et les deux autres affalés sur un banc de pierre.
Ils se redressèrent à notre arrivée et saluèrent Sapharx.
Le Médiat leur expliqua tranquillement le plan qu'ils devraient suivre : Ils allaient conduire les prisonniers des cellules 4B et 6A au port du lagon, où ils devraient être transférés vers une autre résidence. Là, ils devraient cèder leurs détenus à "une force zwölle supérieure", qui leur demanderait peut-être d'accepter quelques coups.
—Vous vous laisserez faire, c'est d'accord ?
—Je suppose qu'ils ne nous tueront pas, dit le chef des sentinelles. Vous avez compris vous-autres ?
Des visages épais acquiescèrent, sans joie excessive.
—Merci mes amis, vous aurez double ration d'annelle toute la semaine ! Et pas un mot aux gars du Vieux Bonhomme ?
—Bien sûr, pour qui nous prends-tu ? rétorqua le chef .
—Bien. Handjo Hnobich, je te dis adieu, et à bientôt sans doute ! Bien le bonjour à qui tu sais !
—Je n'y manquerai pas ! Salut à vous, Magnanime et Noble Sapharx!

Le chef saisit son gros trousseau de clefs, et Sapharx se plaça en retrait : il ne voulait pas qu'on le voie dans une affaire menée officiellement par les Zwölles.
Le moment était arrivé de revoir Phial, et je l'appréhendais. Dans quel état allai-je le retrouver ? Et, s'il était en bonne santé, saurait-il cacher qu'il me connaissait?
Je supposais que ma barbe et ma moustache maintenant assez conséquentes, retarderaient la reconnaissance de mes traits, mais saurait-il éviter le cri de surprise qui mettrait la puce à l'oreille ? J'étais plus confiant à propos de Nadja, car elle ne m'avait vu que peu de jours et il y avait de cela plusieurs mois.

La lourde porte du 4B grinça sur ses gonds énormes et le soldat pénétra dans la cellule pour réveiller son occupant.
—Transfert immédiat, levez-vous et prenez vos affaires fit-il rudement.
—Sacrefiole de Sapugouince ! fit une voix de stentor courroucée. Je reconnaissais bien là mon Phial .
Bande de jaunets putrides ! continua la voix tonitruante vous me dérangez pendant mon sommeil ? çà ne vous suffit pas de me séquestrer ? Allez ! du balai ! Vous reviendrez demain à une heure convenable.
Et Le soldat, tenu par une main ferme au milieu des épaules et au derrière du pantalon, fut expulsé de la cellule.
Ses quatre collègues entrèrent en force et je regrettai de ne pas pouvoir les modérer avec trop d'insistance.
—Bon ! bon, ne nous fâchons pas, fit la voix sonore. Je viens ! Après tout, déménager maintenant ou un autre jour !
Quelques instants plus tard, je vis mon Phial, les cheveux huileux plus longs que jamais, hirsute et le vêtement tout râpé, incliner la tête, et s'encadrer dans la porte. Il vint vers moi, suivi des quatre hommes, et me dévisagea avec la plus grande impassibilité.
—Tiens, un Zwölle, dit-il. Cela sent le coup fourré !
—Tais-toi, dit le sergent furieux, qui lui asséna un coup de matraque sur l'occiput.
Phial se retourna d'une pièce :
—Toi, tu ne perds rien pour attendre, mon garçon.
—Du calme, sifflai-je, pas de violences !
—Mais, Monsi... dit le soldat congestionné.
—Son Eminence ne sera pas contente si je lui dis que vous abîmez la marchandise.
L'homme se calma.
—Bon, et maintenant, ouvrez la cellule 6A. Faites sortir la détenue.
—Normalement, il faut la présence d'une Magde, pour tout élargissement d'une prisonnière.
—Sa Magnanimité ne vous en tiendra aucun grief, assurai-je. Il s'agit d'une opération spéciale.
—Ah bon, dans ce cas.

Nadja ne résista pas comme Phial. Il fallut un peu plus de temps pour qu'elle s'éveillât et rassemblât quelques objets dans son maigre baluchon. Très pâle, enveloppée d’une guenille marron, elle s'avança dans le couloir comme une somnanbule et n'eût pas un regard pour moi. C'était heureux : je n'aurais pas pu cacher mon émotion. C'était bien le même beau visage tragique aux yeux immenses, la même chevelure d'or pâle, le même corps svelte et pourtant recru de fatigue et de privations.
On rapprocha les deux prisonniers et Phial regarda intensément Nadja, mais elle semblait plutôt indifférente, baissant les yeux, comme si elle craignait l'aveuglement par la flamme des torches.

Tout le groupe se rendit à un carrefour au centre duquel trônait un énorme tonneau cerclé de métal épais. Un soldat enleva un pan de bois et fit entrer les prisonniers dans la barrique. Puis trois soldats y pénétrèrent également, se serrant les uns contre les autres. Il restait un peu de place où je me mis, tandis que le garde resté à l'extérieur refermait le bardeau contre mon dos.

Il y eut une suite de sons métalliques et de bruits liquides, et je sentis que le sol se dérobait... Nous tombions ! Ces îles étaient décidément aux mains d’ingénieurs adorant faire chuter comme de pierres et monter comme des fusées les pauvres passagers réduits à la plus grande passivité ! En tout cas, nous nous enfoncions rapidement, comme aspirés vers le bas, brinqueballés, heurtés, choqués. Comme il n'existait aucune suspension au dessus du tonneau, je supposai que la descente fonctionnait selon un principe hydraulique. On avait dû ouvrir une issue par laquelle de l'eau s'échappait, le niveau baissant rapidement au dessous de nous. Dans le fracas du fer, du bois, de la pierre, et des frottements liquides, personne ne se rendit compte que quelqu'un de haute stature se penchait sur moi et me glissait quelques mots dans le creux de l'oreille.
—Salut, Augustin ! On s'amuse toujours bien ensemble ! dit la voix assourdie.
Je souris dans l'obscurité ; ce sacré Phial m'avait reconnu immédiatement, mais n'en avait laissé rien paraître . Stupéfiant bonhomme ! La suite allait en être grandement facilitée !

Le curieux véhicule qui nous transportait ralentit puis s'arrêta brutalement, comme s’il s'était posé sur un socle. On vint nous délivrer. Un peu contusionnés, nous sortîmes à la file sur un môle de pierre, situé dans une caverne adjacente au lagon du Puits. Une escouade de Jaunes se présenta aussitôt, dirigés par l'officier qui m'avait accueilli au poste Zwölle.
De grosses gouttes de pluie froide éclataient sur le sol autour de nous, trop grosses pour provenir seulement de la condensation, et un vent glacé nous enveloppa, accompagné d'un mugissement sourd. Dehors la tempête se levait. Elle s'insinuait dans le Puits, et y créait un tourbillon. Cela convenait à nos projets.
—Votre Excellence, s'empressa l'officier en relevant son col, nous avons été avertis par sa Magnanimité. J'ai fait prévenir vos amis. La remise des prisonniers aura lieu sous le tunnel de sortie, pour respecter les règles en vigueur.
—D'accord, vous avez très bien fait, Major... Soreil, je crois.
—C'est exact, votre Excellence.
L'homme sourit, flatté que je me souvinsse de son nom.
Les gouttes se multiplièrent soudain, comme si l'on avait renversé un seau géant dans la pénombre au dessus de nous.
—Ne perdons pas de temps, le vaisseau ami doit nous attendre et le ciel n'est pas clément.

A la vue des trois soldats Noirs casqués qui attendaient dans le couloir, Nadja, terrifiée, poussa un hurlement. Elle bouscula le Major et l'homme qui l'avait accompagné, se faufila contre Phial, et me fila sous le nez vers le lagon. Profitant de notre suprise, elle courut en direction d'une citadelle du Sacre, où elle pensait sans doute trouver secours contre l'enlèvement par ces horribles Zwölles.
Pas le temps de délibérer. Je la poursuivis et, la gagnant de vitesse, je la plaquai bientôt sur les galets mouillés. Elle tenta de se libérer par des ruades, criant pour attirer l'attention des Jaunes. Je bloquai son cou de mon bras et dans une sorte d'étreinte violente et désespérée, je parvins à approcher ma bouche de son oreille immobilisée.
—Nadja ! Nadja, chuchotai-je les dents serrées. Tu ne m'as pas reconnu ?
Entendant son prénom de la part de cet inconnu Zwölle, elle suspendit tout mouvement.
—Qui êtes-vous ?
Je la laissai se tourner à demi vers moi.
—Mon Dieu... maintenant je vous reconnais... Vous êtes... Augus..
—Chhttt, lui intimai-je. Tais-toi ! tu vas faire tout capoter... Il faut qu'ils croient que nous sommes des Zwölles ! Tu comprends ?
—Ou... oui... fit-elle enfin dans un souffle, et je relâchai mon étreinte.
—Fais comme si tu étais épuisée et que je te ramenais dans le rang...
-—D'accord, mais comment...
—Chhttt ! fis-je autoritairement.
La tenant entre les deux épaules, je la poussai brutalement vers les soldats Zwölles et le Major qui riaient à gorge déployée.
—Elle a du caractère, cette petite, Excellence !
—Oui, mais il faudra qu'elle apprenne la règle ! dis-je en la bousculant. A la prochaine incartade, je vous attache pieds et poignets.
—Vil Gladionard ! hurla Phial. Vous en prendre ainsi à une pauvre jeune fille ! C'est ignoble !
—Veux-tu te taire, grande gueule ! criai-je à mon tour, ou veux-tu que je te fasse enfoncer un sac de galets dans la bouche ?
Grodram, qui tenait Phial par la manche sembla le prendre à témoin de la sauvagerie possible de son supérieur hiérarchique.
—Il vaudrait mieux que tu avances sans faire d'histoire !
—Bien, dit Phial, mais qu'on se le dise : je ne cède que devant une force bien supérieure en nombre. Et je proteste hautement du sort arbitraire et illégal qui nous est ainsi dévolu !

Le spectacle était donné au profit des Zwölles, mais aussi des soldats du Sacre, rassemblés en petits groupes ici et là, d'un bout à l'autre du lagon. Le peu d'empressement de leurs compagnons à venir en aide à la jeune fugitive aux prises avec le Noir les avait attristés mais chacun savait que les Zwölles avaient la haute main sur certaines affaires et qu'il n'était pas question d'interférer, ni à fortiori de s'opposer à leurs volontés.

Au milieu du couloir, je me retournai pour serrer la main du Major dont la mission s'arrêtait là.
Apparemment résignés, les yeux baissés, les épaules basses, Nadja et Phial furent enfin poussés au dehors de la paroi du Puits sur le chemin qui conduisait au poste de contrôle zwölle.

Les prisonniers gardés dans le poste par les trois Noirs, je fis mine d'aller chercher le bateau qui m'avait prétendument amené jusque-là. J'espérai que Jean Latoile avait réussi à dérober une embarcation et à la tirer dans ces parages, malgré la tempête qui se levait ce soir là.
Une grande barque ventrue était effectivement à la gîte sur les galets, hors d'atteinte des vagues. J’avisai un bassin creusé sous les rochers. L’eau y était relativement paisible, toute ocelée de pluie. J'y mis à flot la barque, puis appelai les Zwölles.
—Faites amener les prisonniers.
—Vous êtes sûr, Excellence, que vous n'avez pas besoin de rameurs ? dit Grodram.
—Non, dis-je. Il n'y a que quelques dizaines de mètres à parcourir et un brigantin nous attend dans l'ombre, de l'autre côté des rochers. Ne vous inquiétez pas.
—Bon, alors adieu !
—Ah sacripoile !, suis-je distrait ! J'ai oublié ma sacoche près du poste de garde... Pouvez-vous aller me la chercher, Grodram ?
—A vos ordres, Excellence !
—Chardi, Mardo, restez là, et tenez la barque...
Le sergent avait disparu derrière le poste, et moi seul sans doute, entendis le choc assourdi, accompagné d'une faible plainte.
—Non, je m'étais trompé ! dis-je en sortant la sacoche du bateau, je l'avais oubliée ici ! Je vous remercie, Frissipels, vous pouvez aller rejoindre votre chef, maintenant !
Chardi et Mardo m'adressèrent un petit geste d'adieu, et juste à ce moment là deux énormes mains s'ajustèrent à leurs têtes, comme pour une empoignade amicale. Puis les têtes furent rapprochées si vite, que je crus, au choc sonore qu'elle émirent, qu'elles se fracassaient comme des noix de coco. Les deux ZwÔlles s'effondrèrent. Jean sortit aussitôt de l'ombre d'un pilier de roche et les saisit au collet pour les tirer hors de vue. Ils rejoignirent Bragant Grodram, déjà assommé, baîllonné et ligoté.
—Enfin, dit Phial en se levant, nous pouvons nous saluer convenablement. Viens vite me délier, Augustin !
Je m'exécutai et nous nous embrassâmes.
—Quel fier ami tu fais, me dit-il. J'étais dans de très mauvais draps.
—Je sais, dis-je, ému.
Puis je pris délicatement Nadja dans mes bras.
—¬Vous le voyez, nous ne sommes pas des bandits ou des assassins. Vous me croyez, maintenant ?
—Oh, j'ai eu confiance dès que je vous ai reconnu... Augustin...
Elle me regardait, de la lumière dans les yeux.
Elle se tourna vers Phial.
—Je suppose que vous êtes le Signour de Michemin. Mon frère m'a dit combien vous étiez un candidat loyal. Quel que soit le vainqueur, je ne peux pas croire que vous ne vous entendrez pas...
—J'en suis convaincu, Damoisielle, dit Phial. Mais il faut encore que nous nous sortions de la présente affaire. Et je crois comprendre que ce n'est pas fini.

Jean finit de ficeler les trois Zwölles évanouis, et nous les portâmes dans l'embarcation. Nous poussâmes celle-ci au delà des brisants. Tirée par un courant, elle s’éloigna dans la nuit, et nous remontâmes vers le quai. Sous une pluie intermittente, nous attendîmes Latoile qui devait prendre la tête du groupe, car lui seul savait où s'ouvrait la bouche du tunnel de Hirpan. Nous empruntâmes une fois de plus le passage qui nous ramenait à l'intérieur du Puits, dont nous rejoignîmes la grêve étroite.
Nous étions à la merci de l'éveil de n'importe quelle sentinelle dans n'importe lequel de la dizaine des postes du lagon, maintenant assoupis, et il nous fallait être aussi rapides que silencieux.
Certes, le mauvais temps nous protégeait contre cette éventualité, mais la distance qui nous séparait du barrage de la chute d'eau nous parut sans fin. La dalle de pierres se rapprocha pourtant et nous y prîmes pied sans que l'alarme ait été donnée. Il fallait encore longer le bord incurvé du barrage pendant cinquante mètres. Nous nous projetâmes enfin dans l’escalier qui descendait dans le ventre de l'abîme. Un peu plus bas, sur un palier arrosé d’embruns par la cataracte, nous nous arrêtâmes pour reprendre souffle et nous réconforter. Au moins n'étions-nous plus visibles depuis les postes de garde, mais le lieu était terrifiant : un mince carreau de pierre noire submergé dans le rugissement monstrueux du fleuve vertical qui explosait sans cesse près de nous.
L'escalier laissa place à une rampe dont l'arc suivait celui du barrage et nous amenait droit sur des orgues de basalte moussus, dégoulinants d'eaux ruisselantes.
Une étroite fissure s'y ouvrait. Nous nous y engouffrâmes, soulagés de quitter l'antre des monstrueuses cascades.
Une grille rouillée nous arrêta, mais Jean se pencha et la souleva presque sans effort. Elle remonta dans sa rainure où elle demeura suspendue, nous livrant enfin accès au fameux tunnel de Hirpan.

° °

°


VIII.

Le lagon des Magdes


Le tunnel était d'abord un chenal souterrain, à la voûte surbaissée taillée dans le roc sur des kilomètres. Dans le canal, l’eau courait vers nous, noire et voluteuse, encadrée de deux pistes pavées, jadis utilisées par les gigarions tirant de longues barges. Parfois le tunnel était assez étroit et parfois il se dilatait pour devenir une succession de hautes grottes ou d'immenses carrières aux salles innombrables.
De loin en loin, la vallée souterraine s'ouvrait aux confluents de canyons aux à-pics marbrés. Sur les ventres lisses des falaises noirâtres, étaient gravées des ébauches de porches géants, à moins que ce ne fussent les figures errodées d’anciennes structures. On disait que jadis la rivière souterraine passait au fond de gouffres volcaniques qui s’étaient écroulés depuis, laissant sur les parois les réminiscences de leurs arcs portants. On disait aussi que l’écroulement s'était produit, non à la suite d’un tremblement de terre, mais parce que des générations de mineurs cherchant la précieuse pintocle verte, avaient grignoté les piliers des cavernes qu’ils exploitaient à dos de gigarion. L’effondrement général s’était propagé depuis le château du maître des mines, l'ancien propriétaire de Périache, jusqu’à la résurgence de la rivière au niveau du lagon intérieur. Il avait entraîné un raz de marée d’eaux boueuses, qui avaient emporté plusieurs centaines de navires à l'ancre.

Plus tard, des milliers d'Indiens avaient été importés de régions lointaines pour creuser le canal au milieu du chaos. Très peu avaient survécu au travail intensif, ou à la poussière de pintocle brûlant leurs poumons et des ossuaires occupaient, m'avait-on dit, les cavernes aplaties qui nous regardaient passer. Les survivants, thrombifiés, avaient fini comme gladiateurs dans des combats à mort.
On ne savait toujours pas à quoi avait servi réellement le canal, mais on pouvait le déduire : amener de l'eau courante pour l'orpaillage ou le lavage du minerai de pintocle, et surtout permettre l'embarquement des lourds et précieux blocs. La pente légère créant un courant rapide en direction du Puits impliquait que les vaisseaux descendaient à pleine charge vers Ardamont, et que les gigarions ne les tiraient à contre-courant que pour le retour à vide.

Le temps avait passé. Les éons avaient vu se succéder bien des pouvoirs, et Périache avait fini par tomber aux mains des prêtres Omen, d'anciens Chamans échoués dans les parages et qui vivaient des maigres revenus de leurs enseignements. Mais ils n'avaient jamais pu s'emparer de l'ilôt Hirpan, encastré dans la Baie du même nom, à l'extrémité sud-ouest de l'île. Là, sur ce petit rocher couvert d'herbes et d'arbres nains, vivaient depuis toujours des femmes qui avaient fui l'esclavage domestique ou impérial. D'abord guerrières amazones, elles avaient évolué vers la pratique des arts de magie et rivalisèrent bientôt avec les Omen. Ceux-ci, jaloux de leurs prérogatives, voulurent les chasser. On dit qu'ils réunirent un jour leurs forces spirituelles et, d'un commun effort, parvinrent à déraciner toute une forêt, qui s’éleva dans les airs, où la puissante magie collective les maintint. Des nuages d'arbres plus ou moins imbriqués se formèrent, puis se constituèrent en pelotes de troncs suspendues dans le ciel. Des myriades de grandes allumettes et de Mikados dépareillés se rassemblèrent dans l’espace puis se mirent en mouvement vers l'ilôt Hirpan, comme des trains de bois sur un fleuve. Les paysans de Périache avaient l’impression qu’ils allaient tomber sur eux en véritables hallebardes géantes, mais la pluie d'arbres était destinée à écraser le petit ilôt et toute sa population de femmes.
La légende raconte que la forêt volante parvint au dessus de Hirpan, mais là, alors que les Omen relâchaient leur méditation collective, les arbres ne tombèrent point. Ils continuèrent à dériver dans le ciel, maintenus en l'air cette fois par le sort lancé par toute la communauté féminine. Puis les vents d'Ouest se mirent de la partie et les troncs commencèrent à se disperser. Ils tombèrent bien plus loin, en plein milieu du Grand Dragon, qui les emporta pour les broyer et les dissoudre dans le tourbillon de l'Emphale.

Il fut ainsi démontré que la force des Magdes était aussi grande que celle des Omen. Mais l'histoire ne s'arrêta pas là : les dames de Hirpan décidèrent de donner une leçon aux orgueilleux sorciers de Périache.
Ceux-ci avaient coutume de se réunir sur Ciel Omen pour prononcer les paroles sacrées qui créaient un vortex au dessus du puits et y amenaient la pluie, dont procédait la grande cascade. Désormais, ils avaient beau répéter leurs évocations et leurs appels, leurs incantations et leurs prières, plus une goutte d'eau ne tombait des nuées les plus noires. La chute s’assécha, et pendant plusieurs mois, le lucratif commerce de l'eau sacrée périclita. Enfin, quelques-uns des Omen les plus intelligents se doutèrent de quelque chose : les Magdes de Hirpan n'y étaient pas pour rien. Ils leur déléguèrent une discrète ambassade et finirent par obtenir confirmation de leurs craintes. Le collège des Magdes avait le pouvoir de s'assembler pour créer, au dessus de Hirpan, un courant d'évaporation qui, en s'élevant en altitude, détournait les masses d'air apportant à Ardamont l'humidité bienfaisante.
—Nous vous rendons l'air humide, dirent les Magdes, si vous respectez désormais un pacte de non agression.
—Bien sûr, s’empressèrent les Omen.
—Plus que cela, nous voulons que vous reconnaissiez officiellement notre pouvoir dans le domaine des unions fécondes. La bénédiction des mariages se concluera ici à Hirpan.
—Rien à faire, dirent les Omen, ulcérés de cette atteinte à leurs prérogatives.
—Bien, alors adieu.
Un mois après, alors que la sècheresse faisait rage sur Périache,—cela dans la période ordinairement la plus arrosée— et que les arbres fruitiers étaient menacés de mourir, les Omen revinrent à Hirpan, nerveux mais dégrisés, toute morgue disparue.
—D'accord sur tout, mais pour l'amour du Grand Equilibre, faites revenir la pluie !
—Il suffisait de le dire, Messieurs !
Trois jours après, la pluie revenait, précédée de ces douces brises tièdes qui faisaient le bonheur des habitants de Périache.
Je n'ai pas d'explication sur le phénomène, mais je suppose que les Magdes, qui vivaient sur ce que l'on appelait jadis "le petit volcan" (par opposition à Ardamont, "le grand volcan") avaient, par d'astucieuses observations, compris la fonction climatique locale de colonnes d'air chaud qui montent des entrailles de leur sol. Elles avaient aussi appris à en dévier le flux, et utilisaient habilement cette possibilité pour tenir en respect les Omen.
Il était possible que certains Omen ne rêvassent que de s'emparer par la force de cet ilôt rebelle, mais l'art militaire n'était pas leur fort, et les Zwölles, leurs alliés, n'avaient pas encore manifesté de telles intentions. Les connaissant désormais d'assez près, je suspectais cependant que cet objectif ferait certainement partie de leurs priorités, bien que ni Mortone Trug, ni l'Amiral Larr ne m'eussent mis dans le secret des dieux à ce propos.

La haute statue d'une jeune femme recueillie nous attendait, assise sur un stalagtite, au tournant du canal souterrain : nous entrions dans le domaine des Magdes. Cela signifiait que nous étions en train de passer sous la baie de Hirpan. Encore quatre à cinq cent mètres et nous déboucherions au coeur de l'ilôt, à hauteur de la lagune intérieure où s'avançait le banc du Sort, lieu de résidence de la Magde Supérieure, Lucilia.
Il n'y avait aucune gardienne, ni aucun mur interrompant le chemin de halage qui se transformait naturellement, en sortant du tunnel, en un sentier circulaire autour de la petite lagune.
Nous sortîmes en plein air, au milieu d'un silence somptueux. La nuit était maintenant dégagée et magnifiquement étoilée. Des flambeaux marquaient devant nous l'entrée du banc du Sort, où nous distinguions la silhouette basse d'une longue maison rectangulaire, percée de petites fenètres obscures. Le lieu respirait la tranquillité. Tout dormait et j'avais scrupule à déranger un tel calme. Mais il le fallait, ne serait-ce que pour prévenir les Magdes de la probable explosion de furie que notre fuite ne tarderait pas à provoquer chez les Omen et leurs amis Zwölles.
Nous nous avançâmes sur la prairie entourant la maison et soudain je compris ce qu'étaient ces énormes fleurs blanches jonchant le sol : des oiseaux-sophores qui, relevant la tête de dessous leur aile se mirent à entonner leurs chants d'alarme.
Une porte s'ouvrit et une silhouette imposante, drapée de gris s'avança sur l'herbe.
—Silence, les filles, vous troublez la méditation de la Considia, dit la femme, s'adressant aux oiseaux. Mais ceux-ci ne se turent pas, surtout les plus proches de nous, véritablement indignés de notre présence.
La corpulente personne pivota sur les talons, cherchant à voir dans l'obscurité.
Je m'avançai à sa rencontre, avec un geste de paix.
—Bonne nuit, Dame Magde... J'accompagne un candidat, Phial d'Atoy... Nous souhaiterions...
—Ah, vous êtes Augustin... Nous vous attendions ! Venez vite !
Elle s'effaça pour nous laisser entrer dans une grande pièce contre les murs de laquelle des dizaines de chaises de bois étaient alignées.
La magicienne grisonnante, solidement bâtie, tira d'une poche de sa vaste houppelande grise une paire de grosses lunettes et les ajusta sur son nez rond.
—Oui, c'est bien Phial d'Atoy de Parinofle, pas de doute !
—Etes-vous... Lucilia ?
La femme éclata d'un rire joyeux.
—Oh non, je ne crois pas ! Je suis Botiziane, Magde-concierge.
— Mais... Comment savez-vous qui nous sommes ?
— Nous sommes averties de bien des choses, jeune homme. Mais en l'occurrence, nous avons beaucoup reçu d'informations vous concernant de la part de notre amie Chamilah. Quant à Phial d'Atoy, notre devoir est de distinguer les véritables candidats. Il y a déjà eu des impostures, vous savez ! Trève de bavardage, vous êtes épuisés. Un pavillon a été préparé sur la colline sud pour Phial et Augustin, Quant à vous... Nadja Benjou, je suppose que vous désirez être logée dans la pavillon qui accueillera votre frère, à son arrivée.
—Vous voulez dire que Homer n'est pas encore ici ? dit Nadja.
—Non. Nous n'avons pas de nouvelles récentes de lui. Nous savons seulement qu'il a traversé le Dragon assez loin, vers l'est, et je n'ai pas la plus petite idée des raisons de ce détour. Depuis, son bateau a été dérobé aux regards.
—Vous ne me cachez rien ?
—Non, rassurez-vous, il ne s'est pas produit d'accident, car nous le saurions. Mais il s'est sans doute abrité quelque part... Nous espérons de tout coeur le voir surgir avant trois jours, quand la flamme du Verre Filé se sera éteinte, marquant l'échéance de la Course.
Botiziane retira ses lunettes et se saisit d'un lumignon dans une niche.
—Mais allons d'abord aux cuisines, je suppose qu'une collation et une chiroine brûlante vous revigoreront.
—Madame, dit Phial, je vous remercie de votre hospitalité. Je crois que nous devrions rencontrer Lucilia aussi vite que possible. Nous avons des informations cruciales à lui communiquer.
—Je comprends. Mais notre Eminente Passeuse préside en ce moment une réunion importante du collège. Je ne puis la déranger.
—Pouvez-vous au moins lui faire porter un message ?
La grosse femme hésita.
—Oui, si c'est très important.
—Je peux vous garantir que çà l'est. Il y va sans doute de la sécurité de Hirpan.
—Pouvez-vous m'en dire plus ?
—C'est un peu délicat. Je préférerais lui adresser une lettre scellée.
—Je comprends votre prudence, dit la Magde-Concierge sans se formaliser.
Je déchirai une page de mon carnet et rédigeai rapidement quelques lignes. Phial voulut en rajouter une autre et signer. Puis la page fut roulée et on la cacheta à la cire.
—Souhaitez-vous attendre la réponse de notre Passeuse ici, où dans les cuisines ?
—Oh, l'idée d'une bonne soupe n'est pas désagréable, dit Phial, après quinze jours d'eau croupie, ce ne sera pas de refus !

° °

°


Dans les vastes cuisines blanches du sous-sol, tout était d'une propreté étincelante, du sol aux céramiques en arabesque aux murs aux mosaïques aux motifs de poissons dansants. Nous nous assîmes sur des bancs, autour d'une longue table de bois ciré.
—Ah la fonction nourricière des femmes ! dis-je. Cela a du bon, de temps en temps.
—N'est-ce pas ? dit la Magde en posant au milieu une énorme casserolle fumante qui exhalait un délicieux parfum de poutache et de potyglon. Mais je ne peux pas vous servir et aller prévenir la Sorteresse, en même temps. Vous devrez donc vous débrouiller seuls !
—Avec plaisir, dit Phial. Nous pouvons, je suppose, utiliser ces gros bols bleus que je vois là ?
—Ne vous gênez pas, je reviens.
Nadja avait l'air épuisé et s'appuyait sur moi. Content de cette confiance, j'entourai son épaule de mon bras et, la chaleur aidant, je la sentis s'assoupir, sa tête s'inclinant lentement sur mon épaule.

Nos messages furent transmis. Ils alarmèrent suffisamment leur récipiendaire pour que tout un aréopage vînt à notre rencontre en grande hâte.
Lucilia ne pouvait être, entre toutes ces femmes d'âge et de physiques variés que cette Rousse de haute taille, aux yeux étrangement triangulaires, et dont la robe grise sans manche était surmontée d'une cape pourpre qui descendait à ses pieds.
—Le salut soit avec vous Phial, Augustin et Nadja ! Restez assis ! fit-elle d'une voix sans réplique. Il n'y a pas de temps pour les convenances.
Vous me dites que vous venez d'Ardamont ? Vous n'êtes donc pas venus par mer ?
—Non, Madame...
—Dites "Eminente Passeuse" dit une petite femme sêche et nerveuse, qui tenait un grand livre.
—Laisse, Sidoise !
—Non, continuai-je. Nadja et Phial étaient prisonniers de Sapharx...
—Prisonniers ? Vous voulez-dire, hôtes ? n'est-ce pas, coupa Lucilia avec hauteur.
—Hôtes, certes, mais des cellules 6 A et 4 B dans le quartier pénitentiaire !
—Est-ce vrai, Sidoise ? Comment ne l'ai-je pas su ? dit Lucilia fronçant le sourcil.
—Je ne sais pas, bredouilla l'interpelée, semblant chercher quelque chose dans son livre. Je ne comprends pas. Nos informatrices...
—Peu importe ! Je demanderai des comptes à Sa Magnanimité. Je trouve cela exagéré ! Mais enfin, vous avez été libérés à temps, c'est l'essentiel.
—Pas du tout, éclata Phial. Le Médiat nous tenait enfermés dans des cellules fortes et isolées, et si Augustin n'était pas intervenu, nous y moisirions toujours, avant d'être jetés dans quelque cul de basse fosse !
—Vos accusations sont graves, dit Lucilia. Je ne puis y croire. Une telle provocation...
—Pourtant, Madame, Phial a raison. J'ai dû inventer une ruse pour faire libérer mes amis. Et la réussite même de mon stratagème est encore plus inquiétante, puisque j'ai feint de les enlever... pour les faire disparaître.
—Comment cela ?
—Vous savez sans doute que j'ai réussi à passer quelque temps pour un hobereau Zwölle Gris, et que j'ai obtenu la confiance des autorités Noires, au plus haut niveau...
—Je le sais, Chamilah nous en a averties. Je vous félicite de ce coup d'audace, mais vous avez eu raison de partir au plus vite du mont Atrosse, car Longarde réunissait contre vous des preuves. Trois jours de plus, et vous auriez été arrêté et exécuté.
—En êtes-vous sûre ?
—Absolument, jeune homme.
—Mais alors, pourquoi Sapharx ne m'a-t-il pas immédiatement mis en prison, quand je me suis adressé à lui ? Je suppose qu'il est assez proche du Prince du Noir disposer d'informations rapides sur les affaires essentielles.
—Vous avez raison, jeune homme, mais notre réseau est très au point. Nous avons fait bloquer le message qui devait informer les garnisons étrangères de votre trahison.
—çà alors ! Et moi qui pensais pouvoir bluffer en toute sécurité ! Je vous dois la vie...
—Probablement, car Sapharx vous aurait fait jeter à ses crocosophes, sans l'ombre d'une hésitation.
—Je vous remercie. Puis-je vous demander les raisons d'une telle sollicitude à mon égard ?
La grande femme eût un léger sourire.
—Disons que je nourris une inimitié personnelle envers le Ministre, cette petite taupe malfaisante. Par ailleurs, je désirais savoir ce que vous feriez sur Périache. Et enfin, je ne vous cacherai pas, Augustin, que je m'intéresse vivement aux histoires que vous avez répandu à Draco sur les courants. Mais de cela, je m'entretiendrai avec vous une autre fois. Parons au plus pressé : vous dites que Sapharx devrait avoir découvert à cette heure les officiers Zwölles que vous avez neutralisés ?
—Oui, je le pense, ils ont du être rabattus à la côte, ou être découverts par sa marine.
Lucilia réfléchit à voix haute :
—Intrigué, circonspect, il a donc envoyé aussitôt une missive à Mortone Trug par la voie secrète, et cette fois, nous ne pourrons plus rien empêcher.
En même temps, les chiens auront retrouvé vos traces dans le tunnel-canal. Dans une heure ou deux, tout le monde sera sur le pied de guerre, et nous les verrons arriver demain .
—Une invasion ? dit Phial.
—Non, Sapharx n'oserait jamais : il sait trop les risques qu'il prendrait. Mais nous aurons droit au filet policier auquel les Omen sont autorisés, quand ils estiment devoir poursuivre un criminel. Ils bloqueront le tunnel à la hauteur de la Statue, et ils nous enverront un peu plus tard une délégation pour que nous leur remettions les fuyards.
—Je suppose que vous n'avez pas l'intention de nous remettre aux Omen ?
—Bien sûr que non, dit Lucilia pensive. Elle arpenta la cuisine à grandes enjambées, le menton dans la main.
—Mais cela n'est pas si simple, ajouta-t-elle. Car, voyez-vous, s'ils peuvent établir devant la Considia que le Candidat s'est rendu coupable de violences inutiles envers les soldats alliés, cela peut retarder l'élection et surtout détourner de Phial quelques voix nécessaires.
—Mais enfin, nous étions en prison, et la violence était inévitable pour nous libérer !
—Je le crois volontiers, jeunes gens, mais il faudra que je fasse préparer quelques contrefeux juridiques.

Je ne pris pas le temps de visiter le pavillon qui m'avait été octroyé, sur la colline, quelques dizaines de mètres au dessus de la maison commune. Je me jetai sur le lit et m'y endormis aussitôt, d'un sommeil de plomb.
Il devait être près de midi, lorsque je m'éveillai le lendemain, au son d'un carillon léger. Je découvris avec plaisir les agréments de mon logement. Une piscine d'eau tiède était creusée sous une véranda protégée par des verres colorés et des panneaux de maïs toilé. Je m'y glissai avec délice, et me laissai flotter comme un canard. J'avais décidé de ne pas reprendre le fardeau des soucis, avant que cela ne soit strictement nécessaire. Si Lucilia avait besoin de moi pour organiser une résistance aux menées de ses voisins Omen, elle me le ferait savoir en temps utile. Point n'était besoin d'anticiper. D'ailleurs, j'avais appris qu'elle était fréquemment en conférence avec Sapharx, pour lequel elle semblait éprouver un faible, peut-être réciproque. Les derniers événements allaient sans doute dégrader leurs relations, mais nous n'y étions pas pour grand chose. A peine avions-nous précipité le dévoilement d'une inimitié latente, qui ne pourrait que s'aggraver avec le regain des prétentions des alliés Zwölles de l'Omen Médiateur.

Reposé, lavé, parfumé, détendu, je sortis sur l'herbe devant le pavillon et saluai Phial qui prenait un bain de soleil devant son logement. Je cherchai du regard où pouvait avoir été accueillie Nadja.
—Là bas, de l'autre côté de la Maison, sur la colline ouest, tu vois ? me dit Phial qui semblait lire dans mes pensées. Ce sont les pavillons des femmes. Le plus grand est celui qui est réservé à Chantenelle... la Future Epouse du Minus...
—Ta future épouse, donc !
Phial soupira.
—Ne remue pas le couteau dans la plaie, veux-tu.
—L'as tu déjà rencontrée ?
—Je l'ai vue peu de temps lors de la préparation de la course de Braque, dans une réception organisée par Fur'hion le Patriarche. Elle est certainement assez différente de ce que les canons de la beauté imposent aujourd'hui. Mais c'est une femme tout-à-fait sympathique et qui a bien conscience de l'absurdité de la situation. Nous n'avons pas pu parler beaucoup, mais elle m'a fait comprendre que des contrats pouvaient être conclus entre les Epoux, de façon à garantir la liberté de leurs vies privées respectives. «Signour Phial, loin de moi l'idée de vous contraindre à une vie conjugale, m'a-t-elle dit. Je n'ai moi-même aucun goût pour la bagatelle, a-t-elle ajouté avec franchise, et il va de soi qu'un Grand Minus est seul maître de sa propre vie. Je demande seulement que la mienne soit protégée et que je puisse habiter seule, avec mes amies, la maison de ma famille à Ladionet sur Mourne (dans le nord-ouest de la Ménile.)»
Inutile de te dire que j'ai accédé à ses voeux en lui promettant la plus totale liberté. Je dois dire que ces dispositions tacites ont été pour beaucoup dans ma décision de continuer la course.
—Je comprends. Et cette indépendance peut s'accompagner d'une grande loyauté à ton égard.
—J'en suis convaincu. Chantenelle est fort honnête et souffre des crapuleries perpétrées par son père. Je ne l'ai jamais entendue défendre inconditionnellement celui-ci. Je pense qu'elle place un certain espoir dans le mariage : celui d'échapper à sa tutelle tyrannique.
Maintenant, Augustin, raconte-moi tes passionnantes aventures. Cela fait si longtemps que nous ne nous sommes pas vus !


Nous passâmes d'agréables heures à deviser, échangeant nouvelles et histoires plus anciennes, jusqu'à ce que le carillon de la Maison commune ne sonne l'heure du repas de l'Aurée (six heures du soir).
La séparation des sexes y était encore de rigueur et Jean, Phial et moi, mangeâmes à une tablée avec plusieurs hommes de la suite d'autres candidats, qui n'étaient guère bavards et plutôt maussades. Le nommé Fonjul Pit, en particulier, homme de main de Wiril Braigchcht, était remarquablement taciturne et impoli. Sa manière de porter l'assiette à sa vaste bouche et de tout laper d'un coup de langue était franchement répugnante. Nous n'insistâmes guère pour faire plus ample connaissance. L'absence de Braichght ou de Jovial Bonheur au repas commun ne nous étonnait pas, et nous satisfaisait plutôt. J'avais, à vrai dire, redouté une rencontre avec ce dernier, qui devait nourrir à mon endroit des sentiments meurtriers, après l'épisode des Hatrobates. Et je n'étais pas sûr que le code de non-agression en vigueur sur Hirpan saurait calmer un homme sujet aux accès de colère violente. Aurais-je su que son frère Kryalîche partageait en ce moment même son pavillon, je me serais encore davantage réjoui de ne pas avoir à croiser ses pas !
De fait, ces sombres personnages préférèrent comploter dans leurs résidences privatives jusqu'à l'heure de la Considia, et nous pûmes à loisir circuler autour de la minuscule lagune, sans avoir à redouter de mauvaises rencontres.

Lors de la promenade solitaire que je fis le même soir, je rejoignis Nadja qui marchait à ma rencontre. Par un heureux hasard, un banc de bois rustique se trouvait au point où nous convergions. Nous nous y assîmes, regardant l'eau calme qu'un courant léger saisissait vers la droite avant qu'elle glisse sous la voûte basse du tunnel. Deux Magdes avaient été mises en faction auprès du chemin de halage, mais elles ne semblaient pas le moins du monde en alarme. Elles tricotaient de longs pans de tissus bariolés tout en papotant tranquillement.
Nadja se serra contre moi et me prit la main, avec une douceur fraternelle plutôt qu'amoureuse.
Nous demeurâmes en silence assez longtemps, et j'avais l'impression que le lieu où nous étions réunis filait sous le ciel comme un bateau. Mais c'était une illusion d'optique : c'étaient bien les nuages qui couraient vite au dessus de nous, se déchirant, se rattrapant, formant des figures grotesques ou curieuses avant de disparaître.
Nadja me pressa la main et je sentis la difficulté qu'elle avait à calmer son angoisse.
— Me diras-tu enfin ce après quoi tu cours ? lui dis-je doucement .
— Je ne sais pas, Augustin. Je voudrais que mon frère soit là. Je n'ai aucune idée de ce qui lui est arrivé. Il peut être mort ou arrêté sur un banc de sable au milieu d'un paysage désolé, sans vivres, sans boire... J'ai eu de drôles de visions à ce propos.
—Il y a des marins qui ont vu un vaisseau portant son pavillon au sud du Dragon. Si c'est vrai, il ne court plus de grands dangers. Si ce n'est les garde-côte zwölles. Mais je ne crois pas qu'il serait appréhendé. D'après ce que j'ai entendu dire à Mortone Trug, il ne souhaite pas vraiment bloquer le fonctionnement normal de la course. Il préfère aider ses candidats favoris, et là encore, il semble avoir changé d'avis plusieurs fois.
—Mais alors, pourquoi Sapharx nous a-t-il retenus, Phial et moi ?
—Je crois que Sapharx est un pervers. Comme un gros chat, il ne peut laisser s'échapper une souris de ses griffes. C'est plus fort que lui. Il faut qu'il la rattrape. Mais je l'ai entendu semoncer par Mortone, qui est le véritable maître des îles de l'Ouest.
—Tu crois ?
—J'en suis sûr. Et c'est la raison pour laquelle je pense, contrairement à Lucilia, que Sapharx hésitera à le prévenir de mon rôle dans votre libération. Cela le ridiculiserait auprès d'un puissant allié qui a déjà tendance à se méfier de lui. En revanche, j'ai beaucoup plus peur du jeu qu'il pourrait jouer avec Kryalîche et Jovial-Bonheur, qui sont des têtes brûlées, des coeurs pleins de haine et de rancoeur.
—Oui, dit Nadja. Les suivantes de Chantenelle m'ont raconté tout à l'heure que des émissaires de Sapharx sont venus et qu'ils se sont entretenus avec ce ... Jovial-Bonheur.
—Tu vois ? Ce sont ces trois-là qu'il faut surveiller avec la plus grande attention.
—Que crois-tu qu'ils peuvent faire ? L'îlot Hirpan est une institution sacrée sur tout Guama. Ceux qui oseraient y porter le fer seraient considérés comme des criminels dans tout l’archipel. Ils ne pourraient résister à l'opprobre et même leurs amis et leurs domestiques les quitteraient comme des pestiférés.
—En es-tu sûre, Nadja ? Les temps changent vite, sur Guama comme par le vaste monde. Les coquins s'enhardissent, tu sais et le Rubicon est bientôt franchi.
—Qu'est-ce que le Rubicon ?
—Oh, rien, une toute petite rivière en Italie du Nord, dont les eaux devaient être chargées de limon, qui la rendaient jaune ou rouge, d'où son nom. Il était interdit à un grand chef de la traverser en armes pour rejoindre sa patrie. Et un jour il l'a fait. Voila tout.
—Tu veux dire qu'il a trahi sa patrie ?
—Oui et non. Il a bravé la loi pour imposer la sienne. Si Mortone Trug pensait qu'il était assez fort pour s'emparer de Hirpan et que cela servît ses intérêts, je te prie de croire qu'il n'hésiterait pas une seconde.
—C'est terrible !
—L'humanité est ainsi faite, tu sais.
Elle me serra la main davantage et je la trouvais belle. J'avais envie de lui caresser le visage, de jouer avec les boucles blondes qui lui cachaient les yeux. Il y avait là aussi un petit Rubicon à franchir, et je le fis, avec la plus grande joie.
Nadja me regarda, le regard un peu embué, à la fois doux et las, et nos visages se rapprochèrent. Presque malgré nous, nos lèvres s'unirent.
Aussitôt un courant magnétique s'empara de nous. Une énergie oubliée nous souleva et, les yeux en larmes, nous nous dévorâmes sauvagement, les corps soudés, pressés l'un contre l'autre.
Un instant d'éternité. Puis l'énergie, doucement, s'atténua. Au loin les Sophores s'indignaient contre quelque chose. Les Magdes tricoteuses relevèrent le nez, et bientôt le rabaissèrent. Fausse alerte, ce n'était qu'une colonne de Lourds passant au dessus des crètes lointaines d'Ardamont.
—J'ignorais que les Lourds venaient à l'Ouest.
—C'est peu fréquent. On dit que cela précède des événements d'une rare intensité. Ces êtres sont très sensibles. Peut-être ressentent-ils certaines ondes annonciatrices ?
Je glissai ma main sous l'épaisse cotte de laine et moulai le petit sein rond de Nadja.
—Allons-nous être un peu ensemble, jeune fille ?
—Bien sûr, soupira-t-elle. Quelque chose nous unit. Je ne sais pas quoi. C'est très fort, au delà de nos volontés, et c'est très fragile.
—Fragile comme les nuages là-haut, qui se dévident.
—Oui, plus fort que le désir, et plus faible aussi. Serre-moi fort... ajouta-t-elle penchant sa tête dans le creux de mon cou.
Et comme j'étreignais doucement sa poitrine, elle me mordit, là où des artères battaient.

Plus tard, défiant les règles du Collège, nous nous endormîmes ensemble, dans le grand lit de mon pavillon. Mais la langueur qui nous écrasait était telle que nous nous encastrâmes l'un dans l'autre et ne bougêames plus, statufiés dans l'apparence d'une mort de rêve.
Je lui fis l'amour au petit matin et elle cria à en réveiller les Sophores de la prairie voisine.

Le lendemain fut encore une douce journée, que nous consacrâmes au farniente le plus délicieux. Nous ne fûmes dérangés que vers Fraichin (cinq heures du soir) par un Phial qui s'ennuyait ferme et avait déniché une bouteille de glône dans un placard de la conciergerie. Nous lui fîmes bon accueil et il nous rapporta les ragots de la dernière heure.
—Une délégation de Jaunets est attendue par Lucilia. Je crois qu'elle sera reçue au pavillon des audiences. On pourrait tenter d'y envoyer Jean pour tendre une oreille ?
—Ce n'est pas la meilleure idée. Jean est plutôt visible et assez peu discret.
—Si vous voulez, je peux le faire, dit Nadja. Un vieux drap bleu, je me déguise en magde, et voila...
—Toujours aussi aventureuse, petite Benjou, dit Phial. Mais c'est astucieux.
—Moui, fis-je. Je crois qu'il est encore plus simple de laisser jouer Lucilia et de lui demander comment les choses se sont passées.
—C'est un point de vue, dit Phial. Mais n'oublie pas que Sapharx est un peu son... favori.
—Justement. Laissons la se défaire elle-même de ses illusions. Il est inutile de l'irriter en la faisant espionner, chose qu'elle finirait par apprendre.

Nous nous en remîmes à la solution de facilité et nous vécûmes la soirée en paix jusqu'à ce que Jean revienne, portant sur son dos un poisson aussi grand que lui, avec une sorte de mufle plat orné de moustaches grasses.
Il le jeta sur l'herbe, où il s'agita sans trève, chacun de ses soubresauts visant nettement à redescendre vers la lagune.
—Vous avez vu ce que j'ai pêché ? Inouï ! Et avec un trognon de Poutache !
—C'est un Piruque dit Nadja . On n'en trouve presque plus. Ils venaient autrefois sur le dos du Grand Dragon. Je me demande comment celui-ci a pu rejoindre la lagune de Hirpan.
—Peut-être vaut-il mieux le laisser y retourner, dit Phial.
—Il n'en est pas question. C'est pour le dîner.
—Mais non, cher Jean, dit Nadja, c'est immangeable !
—Ah, fit Latoile un peu déçu. Eh bien en ce cas, viens mon Gros, je vais te ramener chez toi.
Le poisson ouvrit une bouche gigantesque, qui aurait contenu trois fois la tête de mon ami, mais celui-ci guère impressionné, l'attrappa à bras le corps, comme il l'aurait fait d'une cavalière, et courut le remettre à l'eau.
On vit quelque temps la crête de sa nageoire dorsale tourner lentement en rond, puis il sortit de l'asphyxie et, d'un claquement joyeux de sa vaste caudale, il disparut dans les profondeurs insondables.

Je fus convoqué vers Binocte (minuit) par Lucilia. Elle marchait de long en large dans son petit bureau, se pressant nerveusement les mains.
—Je me préparais à repousser de deux jours la tenue de la Considia, pour donner une chance supplémentaire aux retardataires, mais j'ai changé d'avis. L'attitude de Sapharx est inquiétante. Il est furieux de votre "escapade" et m'assure qu'il vous aurait libérés dans les temps réglementaires. Il ne cherchait qu'à vous protéger contre des menées subversives qu'il ne contrôle pas toujours sur Ardamont. Vous savez que certains candidats se sont fait assassiner à Scharouin, il y a des années.
—C'est aussi ce qu'il a dit à Nadja et à Phial quand il les retenait en prison. J'ai une autre interprétation...
—Je la connais, jeune Augustin. Tu pense que Sapharx s'est lié à Mortone Trug, ce dictateur sans foi ni loi, et que ce dernier défend d'autres candidats.
—C'est ce que je pense, en effet.
—Je ne suis pas éloignée de partager ton opinion. Je connais les forces et les faiblesses de Sapharx. Je lui reste attachée car nous nous connaissons bien, et depuis fort longtemps. Nous avons été élevés ensemble au palais du vieil Omen. Le savais-tu ?
—Non.
—C'est un peu un frère pour moi et je n'ai pas l'intention de lui faire du mal. Mais je suis lucide. Sapharx se conduit souvent en gamin. Ses émotions le submergent. Rage et ressentiments se donnent libre cours chez lui, tout autant que joie et plaisir de vivre.
—Son côté sombre ne m'a pas échappé. Je crois qu'il aime dominer.
—Je le sais aussi, et c'est pourquoi je me méfie. J'ai l'impression que ses alliés pourraient le pousser à une politique catastrophique.
—Vous a-t-il menacée ?
—Non, pas directement, mais j'ai perçu dans ce qu'il a dit certains accents qui m'ont fait peur. Je ne retrouve plus mon Sapharx.
—Pouvez-vous préciser ?
—Il m'a carrément mise en garde contre toi et Phial. Il m'a exposé tout le bien qu'il pensait du candidat Fulgurac'h, ce grand homme taciturne et sévère...
—Jovial-Bonheur ?
—Oui. Et lorsque j'ai dit que je ne ferais que suivre l'avis du Collège, il s'est mis en colère et m'a tenu un discours sur les conditions de l'amitié avec Périache... Quel est le rapport entre Jovial-Bonheur et l'amitié avec Périache ? lui-ai-je demandé. Il m'a alors affirmé que certaines choses m'échappaient, que certaines décisions se prenaient désormais dans des lieux où je n'étais pas et qu'il me conseillait d'user de mon pouvoir pour orienter le choix de la Considia dans le sens suggéré.
—Puis-je savoir quelles sont vos intentions ?
—Je te l'ai dit : ne pas retarder la Considia et vérifier que la sélection se déroule dans les règles et dans la tradition.
—Et si Sapharx tentait un coup de force ?
—J'exclus cette hypothèse invraisemblable, dit fermement la Sorteresse, se redressant de toute sa hauteur. En revanche, il faudra que le candidat vainqueur se tienne prêt à partir au plus vite. Nous réduirons les cérémonies festives au strict nécessaire et nous demanderons que l'escorte clotonoise qui doit venir au devant du vaisseau nuptial se rapproche au plus près de Périache, de façon à minimiser les risques d'embuscade. Nous avons par ailleurs mis notre réseau de nouvelles sur le pied de guerre. Toute rumeur de préparation d'un coup de main nous sera rapportée.
—Bien, dois-je transmettre quelque chose de particulier à Phial ?
—Non, qu'il se tienne prêt à sa déclaration d'intention, et qu'il se souvienne que les Magdes aiment à la fois la force et l'esprit de paix.
—Je le lui dirai. Avez-vous des nouvelles de Homer Benjou et de Gonflamond ?
—Aucune. Mais ils peuvent aussi bien être aujourd'hui à mille lieues et aborder nos côtes cette nuit ou demain : s'ils sont portés par le Dragon, tout est possible.

Je rejoignis mon pavillon. Nadja m'attendait, jouant à un curieux jeu de patience dont les pièces étaient des papillons enrobés de verre. Il fallait réussir un certain emboîtement fort difficile.
—Viens te baigner, douce Amie.
—D'accord, mais dans la mer, c'est plus fort.
—Dans la mer ?
—Oui...
Elle me prit par la main et me conduisit vers l'est au sommet des collines qui retombaient sur des dunes basses, bientôt remplacées par un quadrillage de roches à demi immergées. La lune nous éclairait et nous marchâmes sur d'étranges rails de pierre jusqu'à ce qu'ils disparaissent sous une houle assez molle.
—Le Dragon passe non loin, à deux ou trois kilomètres. On ne le dirait pas, hein ?
—Non.
Elle se dénuda et plongea. Un instant, l'inquiétude m'étreignit, mais elle reparut en pleine mer. Sans me poser de questions, je la rejoignis dans une eau mouvante et variable, tantôt chaude, tantôt glacée. La lune pénétrait l'onde et nous avions le sentiment de danser au dessus de piliers élastiques et de murs oscillant comme des écharpes. Parfois des bancs de poissons se rangeaient en armées pour passer au dessous de nous.
Nous nous aimâmes sur le sable tiède, sa robe étendue sous nos corps. Conquérante, elle me chevaucha, plantée sur ma virilité, avant qu'elle ne s'abatte sur moi comme une voile à la panne, épuisée de volupté.

Encore un jour de paix, avant le grand jugement. L'atmosphère paisible évolua sensiblement. Phial se préparait fébrilement dans son pavillon. Les magdes s'agitaient en tous sens, se hélaient d'un bout à l'autre de l'ilôt, construisaient de légères tentes dans les jardins pour abriter des colloques particuliers, entreposer des boissons fraîches et des fruits pour les gourmandes Considiaires. On accueillait des voyageuses, on se saluait, on s'empressait de s'inviter. Suivantes et duègnes, valets et secrétaires couraient d'un pavillon à l'autre, portant de lourdes caisses ou des dossiers épais. Des vols d'hironcielles et de sarmoiselles n'arrêtaient pas de s'abattre sur certains pavillons, ou d'en partir, porteuses de messages cruciaux.
Nadja était de plus en plus angoissée pour son frère et je ne pus la retenir d'arpenter la crête des collines en regardant l'horizon. Mais il n'y avait rien à voir, rien que les galions ordinaires traversant l'isthme pour se rendre en file au port intérieur du Puits d'Ardamont et y prendre livraison de leur cargaison d'eau sacrée. Elle se découragea et se résigna à revenir "à la maison", où je lui préparai un repas du soir à l'antillaise. Des feux s'élevèrent sur les prairies, ici ou là, au grand dam des Sophores qui se réfugièrent en arrière des pavillons. Jean vint nous rendre visite et, s'accompagnant de la guitare, nous joua des airs de sa Provence.
La nuit finit par apaiser nos âmes énervées et nous sombrâmes dans le sommeil.
Plus tard, la lune s'étant levée, Nadja se révéla encore plus exigeante que la veille. Elle réveilla habilement ma passion et ce fut elle qui demanda bientôt grâce.


° °

°

La considia

L'amphithéatre de la Considia n'était guère visible de l'extérieur. Il était situé sous la cloître qui occupait le rectangle laissé vide entre les quatre bâtiments de la maison des Magdes, sur le banc du Sort. On y descendait par un large escalier à double volée, d'une cinquantaine de marches. La salle elle-même formait une vaste lentille, dont les deux hémisphères concaves auraient été attachés ensemble par de courtes colonnes de pintocle. Le jour y parvenait indirectement par des soupiraux formant saillie dans la prairie, autour de la maison, et de nombreuses petites lampes à huile creusées dans la pierre des rangées suppléaient à la rare lumière ainsi dispensée .
Les Cent Magdes du Collège s'asseyaient en demi-cercle autour de la piste vide où les témoins venaient à la barre, et devant l'estrade de la Présidence où trônait Lucilia.
A sa droite, la Modératrice disposait d'une table où étaient rangés les dossiers (rouleaux, lettres et livres) des candidats examinés. C'est elle qui appelait les témoins et interrogeait les candidats. Ceux-ci étaient assis sur la gauche, dans un box au devant duquel se tenait l'Exposante, la Magde chargée de présenter les témoins et de parler en leur nom, si besoin était.
Au dessous de l'estrade présidentielle, deux greffières consignaient les débats. Lorsque le Jugement serait rendu, elles se retireraient avec les volumes, et des huissières de la conciergerie écarteraient leurs lutrins, pour dégager la porte de la Crypte de la Cladague d'oeuf, où la consécration finale des épousailles entre le vainqueur et la fille du Villacope aurait lieu.
A l'autre extrémité de l'axe de l'estrade, un second plancher surélevé était entouré d'une balustrade de fer forgé aux feuilles d'acanthe et de lanturle : la Future Epouse y siégeait, entourée de sa domesticité, attendant de savoir à qui elle serait destinée.

Levé dès Rudinée (sept heures) j'arrivai dans une salle encore presque vide. De ma place au premier rang des témoins, je vis peu à peu s'emplir l'amphithéatre. La Future Epouse arriva, vêtue d'un ample vêtement bleu horizon, protégée d'une nuée de pages et de damoisielles. Une duègne l'accompagnait, vérifiant que son voilage la dérobait aux regards indiscrets. Une fois assise elle libéra son visage et je dois dire que la rumeur n'était pas exagérée sur ce point : Chantanelle Oriflan était fort laide. Sa longue face rectangulaire évoquait une boîte à chaussure sur laquelle on aurait enfoncé une perruque blonde. Le nez proéminent et maigre faisait penser, dans le fil de la même métaphore, à un talon-aiguille qui aurait traversé le carton. Pauvre futur mari ! Au moins disait-on qu'elle était d'un caractère égal et doux, et d'une intelligence raffinée. Ceci compenserait peut-être avantageusement cela, au moins au bout de quelques années.
—Bonjour Augustin, dit une voix mélodieuse derrière moi. Je me retournai :
—Oh, Mazine Zical !
La charmante femme rousse aux yeux en amandes s'était installée devant le box des témoins. C'était elle qui remplirait l'office de a Modératrice. Elle me regardait en souriant.
—Cela ne t'étonne pas vraiment de me voir, intrépide voyageur ?
—Non. Mais j'en suis très heureux !
—Ma présence ne sera sans doute pas le seul motif de surprise, si tu regarde attentivement autour de toi.
En effet, je reconnaissais ici et là plusieurs visages : Ouina Champon, la petite tenancière boulotte du "Marin Pieux à Michemin ! Que faisait-elle là ?
Oh..! Ennelle Trodon, la soeur de Sariella, la danseuse de tandoran, était aussi une magde ! Elles m'adressèrent l'une et l'autre un salut complice. Maintenant je reconnaissais la jeune femme de la forêt de Giraise, sur Lario, qui était une disciple de Marion La Faël (comment s'appelait-elle, déjà ? Ah oui : Yasminou ! ), et je supposai que la grande jeune femme brune auprès d'elle, qui posait ses affaires sur la table de l'exposante était Marion en personne. Et qui entrait maintenant, sa robe de magde élégamment cintrée à la taille et relevée légèrement sur des hautes bottines rouges ? Mysa la pétacle, la porte-parole de la populace du grand Bassin à Clotone !
Phial avait donc raison : les Magdes avaient tissé leur toile de fées sur tout l'archipel. Enfin, le bouquet : Chamilah entra, les bras encombrés de paquets et vint droit vers moi pour m'embrasser sur les deux joues, encore frigorifiée .
—Je débarque juste d'une coque d'éboise. Je te jure, mon garçon, que çà décoiffe. Je ne dois plus rien avoir de sec, mais je t'ai tout de même apporté un gâteau à la truffelle. Tu le partageras avec Nadja...
Elle me mit un paquet entre les mains et ne me laissa pas le temps de répondre, pour entrer aussitôt dans une vive discussion avec Lucilia.
La sêche et maigre Sidoise prit son poste de greffière en chef et fit signe à Lucilia que tout était prêt, tandis que la forte Dame Botiziane refermait les portes de bronze sur l'assemblée.
—Bien, dit Lucilia, Mesdames, nous allons commencer la réunion exceptionnelle de la Considia. Vous en savez toutes le but : déterminer quel sera le meilleur époux de la fille du Villacope de Clotone, Chantenelle ici présente, et , du même coup, le meilleur Minus, chef absolu de tout notre archipel pour la durée de sa vie.
Notre Modératrice, Mazine, que la plupart d'entre vous connaissez, a préparé depuis un mois l'examen des candidats, qui nous sont arrivés les uns après les autres, après des aventures variées. Elle a aussi procédé à la reconnaissance de certaines invalidités, telle celle du savantissime Myriapodis Situs, qui nous a lui-même averti par lettre patente qu'il préférait renoncer à la course et se mettre au service d'Homer Benjou. Nous attendons d'ailleurs encore le jeune Homer, qui n'a pas encore donné de ses nouvelles, ainsi qu'un autre héros, Pierre-Jacques Gonflamond. Ces retardataires sont autorisés, selon la loi qui prévaut depuis un siècle, à arriver dans cette salle jusqu'au moment même du jugement, demain soir au coucher du soleil. Après quoi, dès que l'astre du jour aura disparu au delà des monts périachiques, nous procéderons à l'élection définitive du candidat vainqueur.
—La procédure est la suivante continua Lucilia. Chaque candidature va nous être présentée par la Modératrice. Puis nous jugerons de la recevabilité de la demande. Les candidats déclarés irrecevables devront sortir de la salle et se préparer à quitter Hirpan, munis de la récompense prévue, en somme d'or et de graines de pintocle, prélevée dans le trésor des Magdes et gagée sur la fortune du futur Minus. Les candidats restants seront alors classés entre eux, celui qui recevra le plus de suffrages étant nommé Minus. En cas de votes ex-aequo, le vote est recommencé jusqu'à ce qu'un déplacement de voix ait lieu en faveur de l'un des candidats en lice. Le vote, comme vous le savez, est secret. A la gauche de chaque place, vous pouvez glisser dans un trou une bille de pintocle d'une certaine couleur, ou encore marquée d'un chiffre. Il vous sera remis à chaque vote autant de billes différentes qu'il y a encore de candidats, et vous ne pourrez mettre qu'une seule bille dans l'orifice : un mécanisme en bloque l'issue après un passage. La bille que vous choisissez de faire tomber sera collectée avec toutes les autres dans un grand bac de marbre où elles sont immédiatement comptées et triées. Est-ce que tout est clair ? Pouvons-nous commencer les présentations des candidats, suivies d'un débat ?
Tout le monde acquiesca.
—La parole est donc à Marion La Faël, haute magde de la forêt de Giraise, qui va procéder tout d'abord à l'examen de la recevabilité des candidatures.

Marion présenta succinctement les postulants en lice et ceux qui n'étaient pas encore là, mais sans avoir manifesté l'intention d'une démission. Soit, dans l'ordre de dépôt des candidatures : Wiril Braighcht, Allastair Jovial-Bonheur, Phial D'Atoy de Parinofle, tous trois présents, Jacques Gonflamond et Homer Benjou, encore absents.

Wiril s'avança à la barre, souriant et avantageux. Sa toge noire ornée d'étoiles transformait son embompoint en majestueuse présence. L'épilation soigneuse de son large visage sous un bol de cheveux blonds et raides voulait adoucir l'effet brutal de son nez fort et busqué.

—Wiril Braighcht, petit-fils de Figear Braigchcht, du noble clan des Fariniers de Cicéole, lut Sidoise.

—Qui a des commentaires à faire ? Qui objecte à ce candidat ? dit Mazine à la cantonnade.
Le silence lui répondit. Puis Chamilah s'agita dans son coin et soupira.
—Chamilah ? Tu veux dire quelque chose, dit Lucilia.
—Eh bien, je ne connais pas Wiril. Mais je connaissais fort bien Figear, son grand-père. Vous me direz que ce n'est pas ce dernier qui se marie. Mais c'était un homme très autoritaire, et fort colérique. Je n'aimerais pas que Guama tombât sous la coupe de ce vieillard atrabilaire, par l'entremise de son petit-fils.
—Je dois dire que j'ai reçu de nombreux témoignages de la force de caractère de ce candidat, dit Mazine. Ils sont à la disposition de la Considia. Il s'agit de paroles recueillies auprès de nombreux travailleurs et officiers des industries possédées par le clan des Braighcht. Wiril décide en personne, et parfois à l'encontre des voeux de son irascible aïeul.
—Dans ce cas, dit Chamilah, je retire ce que j'ai dit.
—D'autres commentaires ?
Quelques remarques furent formulées, assez timidement, sur les problèmes que poserait l'attribution de pouvoirs absolus à un magnat de l'économie. Mais Wiril Braichght avait dû multiplier les contacts diplomatiques et les offensives de charme auprès de chaque Magde électrice, car les femmes qui avaient soulevé la question semblèrent assez vite convaincues par les arguments et les promesses du candidat.

Marion clôt enfin le dossier et Lucilia voulut procéder au vote de recevabilité (une boule rouge pour oui, une boule noire pour non).
Au moment où elle allait appuyer sur le bouton qui déclencherait l'ouverture des circuits de vote, on entendu un brouhaha du côté des témoins masqués.
Elle suspendit son geste.
—Quelqu'un n'est pas d'accord avec le candidat, dit doucement Mazine. Que le témoin Bleu se découvre !
L'homme défit le noeud qui retenait son masque azuréen, et découvrit son visage.
Saint Equilibre ! C'était la bonne figure moustachue de Braho Nohé. Comment était-il parvenu à sortir des griffes des Zwölles ?
Il m'adressa un sourire amical et se leva, prêt à témoigner.
—Présentez-vous, dit la Modératrice. Dites-nous ce que vous avez vu.
Braho Nohé se présenta comme un modeste marin. Il était le pilote du bateau dans lequel Wiril Braighcht avait navigué en qualité de propriétaire, pour se rendre sur Périache aux fins de compétition pour la course minusale.
—Wiril naviguait avec deux hommes à ses ordres. Le premier était ce monsieur qui l'accompagne présentement, et qu'il appelait, si mes souvenirs sont exacts, Fonjul Pit. Le second était...
—Faux, hurla Braighcht, il n'y avait pas de second homme ! Ce type est un faux témoin. Il dit n'importe quoi !
—Continuez, dit la Modératrice à Nohé. Ne vous laissez pas démonter.
—L'autre homme s'appelait Misapoul Treck.
—Mensonge! tout est inventé ! cria Braighcht.
—Treck est sorti sur le pont pour débloquer un mécanisme, mais quand il a voulu rentrer, il n'a pas pu ouvrir la porte du rouffle. Il aurait fallu que je m'arrête, ou bien que Pit, qui était au poste de navi-gation se lève pour faire entrer son camarade. Mais Wiril Braighcht ne l'entendait pas ainsi. Il ne voulait pas perdre la moindre minute. Il a ordonné à Pit de me menacer pour que je continue la route à pleine vitesse. Quelques instants plus tard, affaibli par le froid et le vent, Misapoul Treck a lâché prise et s'est noyé dans les eaux de l'Emphale.
J'accuse cet homme, Wiril Braighcht, d'avoir gagné sa course maritime au prix de la vie d'un de ses hommes. Il n'a montré aucune pitié. Il n'a pas hésité un instant.
Braighcht ouvrait et refermait la bouche comme une carpe sur l'herbe. Il suffoquait. Il n'avait pas prévu l'attaque et ne trouvait pas la ligne de parade.
La modératrice en profita et porta le coup fatal.
—Fonjul Pit, dit-elle en souriant à la brute au crâne lisse assis à côté de son maître, avez-vous regretté votre camarade Misapoul ?
—Oh non ! Pas vraiment, dit l'épais crétin, il était trop autoritaire. Il se prenait pour ce qu'il n'était pas.
Braighcht aurait voulu revenir en arrière, et le faire taire, mais c'était bien trop tard.
Pit se tourna vers lui en souriant :
—J'ai dit une bêtise, Patron ?
Braighcht s'effondra, la tête entre ses mains, et de gros sanglots ébranlèrent la carcasse massive du Cicéolien.
—Je crois que les choses sont claires, dit doucement la Modératrice.
—Oui, fit Lucilia, le vote est inutile. Je déclare Wiril Braighcht exclu de la course. Il doit quitter Hirpan sur l'heure. Nous ferons suivre à la Conque de Guama les éléments de sa mise en accusation dans l'affaire de la disparition du nommé Misapoul Treck.
Comme un boxeur sonné, Braighcht, les traits décomposés, se traîna, titubant, vers la sortie, soutenu par Fonjul Pit. Il voulut se retourner pour une dernière imprécation, mais son poing retomba sans force. Les portes se refermèrent sur lui.

Je profitai de l'inter-session pour m'informer auprès de Braho Nohé sur le mystère heureux de sa présence parmi nous.
—Oh, c'est simple. Dès que j'ai pu conduire le programme du navire transdragon, j'ai détourné vers la maison, qu'on m'avait attribuée près de la mer, des pièces et des composants. Je savais que les choses iraient très lentement au laboratoire, alors que chez moi, j'irais beaucoup plus vite. Nous faisions donc des doubles journées, avec deux amis travailleurs qsui partageaient mon secret.
—Tu veux dire Bratoc'h et Hrulich ?
—Oui. Et nous avons fabriqué un monstre, une chimère, en partant de la structure de mon bateau, le protopse. Nous lui avons fourni une coque rainurée selon les principes de ton Doryô, et nous avons ajouté des flotteurs articulés en forme de flèches. La voilure a été réalisée en corne d'éboise, comme les planches des Enfants de l'Eau. Résultat : une machine fantastique qui court sur le Dragon en tous sens comme une puce d'eau sur un marais.
Je n'ai pas voulu que le Fendrag I (c'est son nom) tombe entre les mains des Zwölles. D'autant que des rumeurs se précisaient à propos de ta trahison. Comme le bateau était secret, je suis simplement... tombé à l'eau, pour les Zwölles, au cours d'une navigation expérimentale. Mais je n'ai mis que quelques heures pour venir ici.
—Le Fendrag I est à quai ?
—Bien sûr, à côté du Vaisseau Nuptial.
—Je n'ai rien vu.
—Il est caché sous une housse de salcyle.
—Et tu as laissé Bratoc'h et Hrulich ?
—Oui, sans les mettre au courant de mon projet de fuir, pour qu’ils ne soient pas inquiétés.
—Sais-tu si Mortone a continué à fonder son dessein d'invasion sur la baisse du courant par piétinement du pas de Dysme ?
—Plus que jamais.
—Il ne se doute de rien ?
—Non. Il croit que tu l'as trompé seulement pour rejoindre ton amoureuse, et d'après ce que j'ai compris aux bruits de couloir, Sapharx ne l'a pas dissuadé, bien au contraire : la libération de cette petite Nadja lui a semblé la preuve d'un penchant romantique et naïf.
—Il n'a peut-être pas tort, mais cela ne m'empêche pas, aussi, de ruser, quand il le faut. Un derniert mot, Braho, avant qu'on nous appelle à la prochaine séance : Zambdez n'a-t-il pas été inquiété ?
—Pas que je sache. Le vieux renard de la Maison Privée n'est toujours pas brûlé.
—C'est bon à savoir.


—Passons maintenant à la candidature du noble Allastair Jovial-Bonheur, dit la Modératrice. Que celui-ci s'avance à la barre.
Il faut le reconnaître : Allastair avait fière allure. Ce grand homme à la peau sombre et aux cheveux courts, grisonnants, était athlétique. Son profil, drapé serré dans un justaucorps de velours bleu nuit barré de pourpre, était celui d'un prince des îles. Tout dans sa démarche élastique et puissante respirait la force tranquille. Il toisa calmement les femmes de la tribune et se présenta. Sa voix basse et modulée, retenue, charmait visiblement l'auditoire où je surpris quelques regards rêveurs. Sûr de son succès, il baissa modestement les yeux et attendit.

—Qui objecte à ce nom, dit Marion La Faël, imperturbable ?
Les femmes de l'assemblée se regardèrent, mais aucune voix ne s'éleva.
—Nous savons qu'Allastair est un rude guerrier. Nous savons aussi qu'il n'a pas, dans un passé récent, manifesté de tendresse particulière envers certains habitants de Lario. Toutefois, les combats violents auxquels il a participés, se sont déroulés loyalement. Enfin, suffisamment loyalement pour que la Considia passe l'éponge.

J'eus soudain une inspiration et me penchais vers Mazine Tikal, la porte-parole des témoins.
—Est-ce qu'une candidature Zwölle Noire est recevable par la Considia ?
—Certainement pas, dit Mazine. C'est absolument exclu... Une condition préalable à toute candidature zwölle est leur adhésion au traité de paix des îles de Guama, ce que Mortone se refuse à faire, après son père et son grand-père.
—Mais alors, si je peux prouver qu'Allastair est un Zwölle Noir, sa candidature sera invalidée ?
—Bien sûr, fit Mazine en me regardant, étonnée. Mais comment compte-tu prouver cela ?
—Eh bien, j'ai trouvé quelque chose d'intéressant dans la Maison Privée de Mortone Trug, quand j'étais conseiller de celui-ci...
—Tu pense pouvoir établir une preuve formelle ?
—La Considia en jugera, mais c'est assez fort.
—Bon, dit Mazine, je te fais confiance...
Elle se leva et s'inclina respectueusement devant Lucilia.
—Il y a une objection, Grande Passeuse ! En provenance du banc des témoins masculins .
—Mm... Ah, c'est Augustin, dit Lucilia. Je pense qu'il est assez sérieux.
Allastair se tourna vers moi lentement, les mâchoires convulsées, un fin rictus aux lèvres. Derrière lui, se redressa son frère Kryalîche, plus maigre et plus grand. Il semblait contenir derrière une apparence froide, une haine plus intense encore.
—Que sait ce jeune Ultramondain présomptueux, de nos affaires ? dit ce dernier. Comment recevoir le témoignage d'un jeune homme qui vit à des milliers de lieues d'ici et n'a pu glaner que des bribes et des rumeurs ?
—Vous n'avez pas la parole, Kryalîche.
Je me penchai vers Nadja et la priai d'aller chercher, aussi vite que possible, un objet que je lui désignai dans ma chambre.
—J'y vais...
—Alors, Augustin, quel est votre argument ?
—Mon objection porte sur le point suivant : Allastair Jovial-Bonheur est un Zwölle Noir !
L'intéressé pâlit et ses yeux hésitèrent entre son frère et moi. Il ne comprenait pas ce qui se passait. Kryalîche avait au contraire repris confiance et souriait avantageusement, les yeux fixés sur les bas-reliefs qui faisaient fond à la cour.
—Développez, dit Lucilia.
—Voici. Allastair Jovial-Bonheur est membre d'une illustre famille, les Fulgurac'h...
—Que sait ce morveux de notre famille, explosa Kryalîche. Qu'on le fasse taire ! C'est une insulte impardonnable !
—Veuillez faire silence, dit la modératrice. Continuez, Augustin.
—Les Fulgurac'h ne sont pas une ethnie isolée, indépendante. Ils constituent l'ancienne famille dynastique du peuple Zwölle noir, famille qui a dû renoncer à son rôle lors des fameuses batailles des Courants, au cours desquelles ils ont été battus par Clotone.
Les bouches d'Allastair et de Kryalîche béaient. Ils se seraient attendus à tout sauf à ce coup. Même Phial me regardait, mi-amusé, mi-sceptique. La référence à une histoire qu'il avait bien connue comme combattant l'intriguait. Il cherchait dans ses souvenirs quelque chose qui lui rappelât ce que je disais. Tandis que je précisais les aspects que m'avait narré, avec un luxe de détails, Larr, le cousin de Mortone épris d'histoire ancienne, il se souvint subitement de quelque chose et me fit passer un message à la barre.
—Si je comprends bien, dit Lucilia intéressée, vous prétendez que la famille Fulgurac'h a réussi à troquer sa survie et sa tranquillité sur Lario contre le maintien d'un secret étanche quant à leur origine Zwölle ?
—Oui. Mais elle a aussi été souvent mobilisée par les Zwölles au pouvoir pour effectuer des missions que les officiers hors-sang avaient bien du mal à accomplir.
—Vous voulez dire que les Fulgurac'h ont continué à appartenir clandestinement aux élites Zwölles.
—Absolument !
—Bien. Ce serait effectivement un motif de rejet de la candidature du Noble Allastair. Mais vous ne semblez disposer d'aucune preuve formelle de ce fait. En pareil cas, le doute profite à l'accusé et je demande aux Magdes du conseil de ne pas tenir compte de cette objection...
—Attendez, Lucilia !
—L'expression familière choqua bien des assistantes, mais l'intéressée ne m'en tint pas rigueur.
—Vous souhaitez maintenir votre objection ?
—Oui, car je dispose, du moins je le crois, de cette preuve formelle.
—Vous croyez seulement ?
—La Considia en jugera...
Nadja arriva, essouflée, dans la salle d'audience et se précipita pour me tendre le paquet.
—C'est cela ?
—Oui.
Tous les regards étaient dirigés vers l'objet dont je défaisais maintenant l'enveloppe. Kryalîche et Allastair étaient calmes, impavides, même. Ils ne croyaient pas un instant que je puisse produire ce que j'annonçais... Et le pire était que je ne l'étais pas non plus !
Le petit ouvrage doré sur tranche que je sortis d'un tissu toilé, portait un titre compliqué :
"Des règles de l'Assaut en Mer et de la Stratégie d'une Amirauté, en Souvenir de quelques Leçons Fatales du Passé".
Je l'avais trouvé dans la bibliothèque personnelle de Larr et je l'avais pris à cause de certains superbes dessins de vaisseaux . J'y avais aussi remarqué qu'il était dédié au père de Mortone, le Prince Magido Trug, et qu'il existait sur la page de garde une dédicace où le mot "Fulgurac'h" apparaissait plusieurs fois en cursives soigneusement calligraphiées, et que je n'avais pas eu le temps de déchiffrer.
C'était quitte ou double. Le texte pouvait ne contenir aucun indice du lien de famille entre les Fulgurac'h et les Trug.
J'entrepris de le lire à voix haute, décryptant lentement les syllabes.
«Nous, Cousins de par le sang des Fils de Talouh Fulgurac'h, nous dédions cet ouvrage secret à notre ami et proche parent, le grand Magido Trug. Nous espérons que son étude permettra à vôtre famille d'éviter le malheur qui accabla nos ancêtres communs.»"

—Grand Aarac'h! s'écria Kryalîche la voix faussée par l'émotion, ce garçon est fou !
Marion me prit l'opuscule des mains et confirma que ma lecture n'était pas mensongère ou tronquée.

—Il faut être justes, dit Lucilia, la thèse d'Augustin se trouve fortement étayée. Mais néanmoins pas totalement : les ancêtres communs peuvent être trop éloignés pour que nous nous sentions concernées; quant à "l'ami et proche parent", il peut s'agir d'une façon de parler. Je suis impressionnée , mais je crois que la Considia doit garder sa liberté d'appréciation.

Il se trouva que, pendant tout cet épisode, les Magdes regardèrent attentivement les visages des deux frères. Ce qu'elles y virent ne leur plut pas du tout et ce fut cela qui entraîna leur jugement sur la pente négative, bien plus que toutes les "évidences" que j'avais pu apporter.
Un dernier événement acheva de rendre leur position définitive. Myza la pétacle se leva brusquement, fusillant du regard celui qu'elle avait toujours soutenu. Elle ne dit rien, mais le feu de ses yeux bleus disait : "traître, je te renie !", puis elle se drapa dans sa mante et sortit, claquant ostensiblement des talons sur le marbre, suivie d'Aguza, la belle pétacle de Canémo, solidaire de sa consoeur.

Jovial-Bonheur fut battu par deux voix, parmi les seules Magdes présentes, Myza n'ayant pas pris part au vote, non plus que son amie Aguza.
Il quitta la salle sans un mot, mais, en se retournant, il fit le geste de maudire ses juges. Il aurait été rappelé pour être puni si Kryalîche n'avait pas, d'une étrange voix blanche, présenté des excuses en son nom.
Nous apprîmes deux heures plus tard que les Fulgurac'h avaient appareillé pour une destination inconnue.
—C'est mieux ainsi ! Ces gens me faisaient froid dans le dos ! dis-je à Phial.
—Ce qui est tragique, est que j'ai de plus en plus de chances de l'emporter, dit mon ami. A moins qu'Homer Benjou ne fasse irruption avant ce soir.

La séance reprit seulement vers la fin de l'après-midi, et dans une grande tension.
—Nous devons maintenant terminer la séance de validation, dit Lucilia. Le soupirail qui me fait face est doté d'un jeu de glace qui m'avertit du coucher du soleil sur les Monts de Périache. Encore moins d'une minute, et les candidats Gonflamond et Benjou seront déclarés éliminés.
On retint le souffle, chacun pouvant voir la lumière orangée se déplacer sur le visage de Lucilia. Elle levait son marteau de pintocle... quand quelque chose se passa dans la salle.
Deux magdes emmitouflées dans les amples chasubles de Sanabille se levèrent vivement et arrachèrent leurs vêtements, à l'ébahissement général.
—Nous voila, Grande Passeuse ! proclama le plus jeune, presque un enfant, blond et bouclé comme un angelot, moulé dans une tenue à carreaux blancs et verts. Je suis Homer Benjou.
Nadja se leva, comme mue par un ressort et voulut s'élancer vers son frère qui lui adressa un baiser volant.
—Attends, dis-je.
Mais elle s'était déja précipitée pour l'embrasser.
—...Et voila Jacques Gonflamond, dit Homer quand il put respirer un peu plus à l'aise, sa soeur ravie à ses côtés.
Le jeune homme en biparti noir et blanc, avait la trentaine. Il était plus hâlé que lors de notre précédente rencontre lors de la course de Braques, mais il avait toujours ce drôle de nez en trompette et une boule drue de cheveux cuivrés. Ses yeux étaient toujours aussi brillants de malice.
—Et... n'oublions pas notre troisième larron, dit Gonflamond, et il se retourna posant la main sur l'épaule décharnée d'une grande Magde au châle orné à la Malaméenne. Celle-ci se leva à son tour et laissa apparaître un long nez jaune sur un bulbe frontal hypertrophié, dépourvu de toute chevelure.
— Je vous présente Myriapodis Situs, Sapientissime excellence de la Sylphe !

—Oui, dit la Modératrice, ce sont bien les candidats retardataires. Mais le Signour Situs, si je ne me trompe, a bien adressé à la Considia une lettre de démission ?
—C'est exact, dit Myriapodis. Je travaille au service de Homer.
La voix tranchante et passablement irritée de Lucilia domina soudain le débat .
—Pouvez-vous expliquer à l'assemblée des Magdes la raison de ce grotesque travestissement ? Il va sans dire que si vos raisons n'étaient pas assez bonnes, vous encoureriez les foudres de la justice magde !
—Que la Noble Passeuse n'ait aucune inquiétude, dit tranquillement Homer Benjou. Notre intention n'était certainement pas d'insulter votre Cour. Bien au contraire ! Mais pour le prouver, nous devons d'abord vous demander une faveur.
—Dites.
—De ne rien tenter pendant l'action qui va suivre…!
A ces mots, Gonflamond et Situs, coururent se placer de part et d'autre d'Aguza la pétacle de Canémo, sortant de leurs fontes des tirapelles qu'ils placèrent aussitôt contre les tempes de la grande femme blonde, sidérée.
—Ne bouge pas un doigt, ou c'est ta fin.
—Que signifie cette inqualifiable agression, s'écria l'intéressée d'une voix cassée. La Considia peut-elle laisser commettre un tel forfait pendant sa réunion ?
—Votre cas s'aggrave, dit Lucilia et elle se leva, les yeux subitement élargis, comme injectés d'un subtil voile rouge.
—Attendez, dit Benjou, la main ouverte. Laissez-nous le temps de nous expliquer...
—Vous disposez de vingt secondes. Passé ce délai, les pierres de Belturet vous détruiront.
Un mouvement de manches dans la salle confirma le sérieux de la menace. Le choeur grondant des Magdes s'était levé et elles ajustaient leurs bagues, ces armes mortelles dont j'avais déjà pu constater l'efficacité dans d'autres circonstances.
—Attendez, s'écria Chamilah d'une voix flûtée. Ecoutons ce que cet imprudent jeune homme estime devoir dire...
—Commençons donc par l'essentiel, dit Benjou, guère impressionné. Cette personne n'est pas Aguza !
—Comment ? s'exclama le choeur.
—Elle n'est pas non plus une femme, d'ailleurs.
—Quoi ? rugit le choeur.
—C'est un agent d'un gouvernement ennemi venu ici avec des intentions hostiles.
—La Considia va-t-elle laisser se répandre les propos les plus absurdes à l'encontre d'un de ses membres ? s'écria Aguza, pathétique, et qui plus est, sous la menace d'armes mortelles ?
—Cet agent se disposait à assassiner Lucilia à la tombée du soleil. Nous sommes intervenus à temps !
—Folie, s'exclama Aguza, folie ajoutée à la monstruosité !
—Comment prouvez-vous vos dires ? demanda Lucilia froidement. Vous n'avez plus quel quelque secondes avant d'être pulvérisés pour cette agression ignoble.
—Ne bougez pas un muscle, pas un nerf, hurla Myriapodis Situs poussant durement le mufle de sa tirappelle contre la tempe d'Aguza.
—Voyez la main de la pseudo-Aguza. Vous pouvez constater qu'elle est dissimulée sous les plis de son chemisier.
—Vous me terrifiez, mon coeur va se rompre et cela vous étonne ? souffla Aguza, les yeux au ciel.
—Je prétends que cette main cachée est crispée sur la gâchette d'une arme, dit Benjou. Et cette arme n'est pas une pierre de Belturet consacrée à la défensive. C'est un lance-liècle...
—Un lance-liècle ? répéta le choeur, stupéfait.
—Oui, l'intention de cet agent était de profiter du vacarme des boules lors du vote de validation, pour tirer sur Lucilia et lui injecter cette horrible larve dévoreuse de chair.
—Comment ? dit Lucilia, ébranlée.
—Ce n'est point un mystère, dit Benjou, que votre Noble Passeuse est peu vulnérable aux blessures. Mais vous savez peut-être qu'elle est sans défense contre le liècle.
—C'est vrai dit Lucilia, qui pâlissait, la bouche saisie d'une irrésistible expression d'horreur. Mais je pensais que nous avions fait éradiquer Sanabille de tous les liècles survivants.
—Hélas pour vous, Madame, le Gouverneur Mungabor en fait secrètement élever dans son palais de Trigône.
—C'est épouvantable, dit Lucilia en secouant la tête. Je ne veux pas le croire.
—Une fois projeté sous la peau, cet animal fore immédiatement des galeries. Il se multiplie très vite et en quelques heures, le corps de la victime n'est plus qu'un sac vidé de sa viande et même de ses os auxquels le liècle affamé finit par s'attaquer, avant de crever l'enveloppe de peau et de se disperser autour du cadavre à la recherche d'autres victimes, dit Benjou. Or, je le répète, la Fausse Aguza serre sous son chemisier un lance-liècle. Vous comprenez maintenant pourquoi nous devrons lui faire sauter la cervelle à l'instant même où elle dirigerait son arme vers l'assistance, ou vers vous, Lucilia.
La Sorteresse déglutit malaisément, et d'une voix étranglée :
— Les Magdes de la conciergerie pourraient-elles venir vérifier les dires du candidat ? En prenant toutes les précautions pour leur survie, bien entendu.
La bague de Belturet tenue d'un doigt tremblant , la grosse Botiziane s'avança et demanda poliment à Aguza de la laisser soulever le bas de son chemisier.
—Bien sûr, dit la Pétacle, allez-y, vous verrez qu'il n'y a rien.
Elle leva les mains en l'air, comme pour se laisser fouiller et le geste trompa une seconde Myriapodis et Gonflamond, qui ne virent pas le tube brillant qu'elle tenait sur l'arrière de ses doigts comme un prestidigitateur tient une carte ou une bille sur ses phalanges, le temps de faire illusion.
—Attention, hurla Benjou.
Il eût juste le temps d'abattre son poing sur la main que le personnage pointait vers Lucilia.
Il y eût un claquement sec et quelque chose vint s'écraser sur la paroi de la tribune, dix centimètres au dessous de Lucilia. Un magmas gras et sanguinolent glissa contre le bois sur le sol. Le liècle, écrasé comme une punaise, ne connaîtrait pas le régal pour lequel il avait été élevé.
Aguza se redressa de toute sa taille et culbuta Botiziane qui tomba cul par dessus tête dans les bras de ses consoeurs, les entraînant dans sa chute. Du paquet de jambes en grosses chaussettes ne sortait rien de bien efficace et tout le monde obéit à Marion La Faël hurlant "Ne tirez-pas ! On va s'entretuer !".
Le personnage en profita pour porter une terrible manchette à Myriapodis et pour bondir en avant. Il ne fut pas assez rapide pour empêcher Gonflamond d'agripper ses longs cheveux blonds. Ils lui restèrent dans les mains, avec des lambeaux de latex poudré de rose, déchirant l'apparence -parfaite- d'Aguza.
Ce qui était maintenant à l'évidence un homme —malgré les "avantages" postiches encore collés sur son corps— courait furieusement, bondissant de dalle en dalle, par dessus des femmes désorientées. Il rejoignit la porte, lança son poing en pleine face de la jeune gardienne qui s'y trouvait et disparut.
Gonflamond s'emmêla plusieurs fois les pieds dans les robes et se lança à sa poursuite, bientôt suivi par quatre gardes masculins de la Future Epouse, ainsi que par Jean Latoile et Braho Nohé, sagement assis jusque là sur un banc de pierre proche des portes.
—Tu as vu qui était cet homme ? me demanda Mazine, encore sous le coup de l'émotion.
—Non, il avait trop de traces de maquillage. Mais ses yeux ne me sont pas inconnus.
—Il avait des cicatrices sur la nuque... dit Mazine.
—Bien, dit calmement Homer Benjou. Ce n'est pas la peine de désorganiser la Considia en se mettant tous à la chasse à l'homme. Je suppose qu'il n'ira pas loin.

Lucilia s'affaira à donner des ordres, puis elle revint à la tribune et fit rasseoir les présents.
—L'incident est clos, dit-elle froidement. Mais il mérite encore quelques explications. Peut-être Maître Benjou daignera-t-il satisfaire notre curiosité.
— Voila. Si vous regardez la place que cet agent occupait —c'est-à-dire celle de la représentante de Clotone, vous pouvez constater qu'il manque un petit morceau de pierre, sous lequel une cache a été aménagée. C'est là qu'il avait entreposé le lance-liècle, probablement dès avant que l'assemblée ne se réunisse.
—Une question urgente, dit Chamilah : si cet homme n'était qu'une fausse Aguza.. Où est la vraie ?
—Je pense, hélas, qu'on la retrouvera dans son pavillon.
—Morte ?
—Je le crains, au vu des habitudes de Mungabor.
—Je vais aller voir, dit Chamilah, on ne peut rester dans le doute sur ce point...
Et elle partit aussi vite que le lui permettait le lourd vêtement des Magdes.
—Que vient faire Mungabor là dedans ? dit Marion La Faël.
—C'est la puissance pour qui l'agresseur travaillait.
—En êtes-vous sûr ? demanda Lucilia.
—Certain. C'est justement ce qui nous a conduits à intervenir de cette étrange manière.
—Il vaudrait mieux que vous nous racontiez toute l'histoire.
—Je le pense aussi, en espérant, sans trop y croire, que vous ajoutiez foi à ces rocambolesques péripéties.

En peu de mots, l'histoire d'Homer Benjou se ramenait à ceci. En compagnie de Gonflamond (qui s'était rallié à lui) et de Situs, il avait rejoint La Majeure pour demander l'aide des Enfants de l'Eau afin de traverser le Dragon. Mais ceux-ci, pourtant appelés par Huimror, leur vieil ami et gardien du phare de l'îlot des danseurs, lui avaient refusé leur aide. Il avait donc perdu un temps précieux sur une terre sillonnée par la police, très excitée, du gouverneur Mungabor. En attendant que les artisans de Zigône ne construisent pour lui un bateau assez résistant, Homer avait été obligé de se cacher. Les trois hommes vivaient dans la semi-clandestinité, tantôt chez Huimror, tantôt chez des amis à Trigône, à Zigône ou à Cap Charbin. Jouant les dockers, ou les pêcheurs, travaillant dans les tavernes, ils tentaient de se fondre dans le paysage. Ce mode de vie incognito avait certains avantages, dont celui d'entendre bien des rumeurs et des ragots. Un soir, Myriapodis Situs, qui adorait le jeu de cartes, rentra fort tard et, se cachant pour uriner tranquillement, écouta la conversation de trois hommes sur la place de Zigône.
Son sang —pourtant d'ordinaire parfaitement froid— se glaça : un officier secret de Mungabor donnait ses dernières instructions à deux sbires, avant qu'il ne s'embarquassent pour Périache sur un galion régulier de la Hanse. "Liquider la Sorteresse" fut une expression qui revint souvent, et cela à l'aide d'un lance-liècle, seule arme de jet à laquelle Lucilia était vulnérable. Il s'agissait de le faire seulement si "nos candidats" étaient éliminés ou battus. Aucune arme ne devrait être amenée par l'exécuteur, car ce type de projet avait toujours été démasqué" à temps par les devineresses. Il devrait attendre le jour du jugement final, et là, sous le siège d'une certaine Magde (dont il devrait prendre la place), il trouverait l'arme prête à l'emploi, cachée là par un complice. Situs frémit quand il entendit qu'il s'agissait d'un lance-liècle. Il rendit compte aussitôt de ce qu'il avait entendu à Benjou et à Gonflamond.
—Nous ne savions pas qui était l'exécuteur, dit Homer, ni quelle était la magde dont la place cacherait l'arme, ni encore quel complice apporterait le lance-liècle. C'est la raison pour laquelle nous décidâmes un subterfuge : nous convaincrions trois magdes de contrées éloignées de nous laisser venir à la Considia avec elles. Cela fut difficile mais nos arguments se révélèrent suffisants, d'autant qu'elles pouvaient toujours donner l'alarme, si quelque chose leur paraissait clocher, ou si leur confiance en nous faiblissait. Couverts de leurs amples manteaux, nous les remplaçâmes à certaines séances préparatoires, et nous visitâmes la plupart des lieux. Nous réussîmes, il ya trois jours, à nous introduire toute une nuit dans la salle de la Considia, mais nous eûmes beau chercher, il nous fût impossible de découvrir la dalle suspecte. Il ne nous restait qu'à attendre l'ultime moment, en surveillant attentivement toutes les magdes.
—Et comment êtes-vous finalement tombés sur Aguza ?
—Oh, c'est grâce à l'extrême sagacité de Myriapodis Situs, notre "intellectuel". Il avait longuement observé Aguza et avait noté ses habitudes vestimentaires un peu... exceptionnelles par rapport à ces autres dames. Il est possible que notre ami ait été, disons-le, sous le charme de la vraie Aguza. La différence le frappa donc entre celle qui était partie, furieuse, à la fin de la dernière séance, et celle qui était venue se rasseoir pour la séance finale. Il vint me voir aussitôt :
—Ce n'est pas Aguza ! chuchota-t-il à mon oreille.
—Quoi, dis-je, tu es sûr ?
—Le maquillage est bien fait, mais sa tête est bien trop perchée. Le cou d'Aguza est plus gracile, et ses... appâts bien mieux placés.
—Tu es un fin observateur, ironisai-je.
—De plus, cette femme cache tout le temps ses mains alors qu'Aguza est très fière de ses ongles laqués.
—Elle a peut-être changé de vernis, ou...
—Non, justement, mais, quand elle est arrivée, il y a dix minutes, j'ai vu que ses ongles ne sont plus ronds et violets mais carrés et pourpres.
—Ah, les femmes !
—Non, tu ne comprends pas : comment veux-tu qu'elle ait eu le temps matériel de se refaire une manucure complète entre les deux séances ?
—Les ongles sont peut-être faux...
—Ils le sont, mais pas ceux qu'elle avait il y a deux heures, et qui étaient plus longs encore.
—Bizarre... en effet.
—De plus, elle est sortie de la séance où Allastair fut jugé, dans le même état d'âme que Myza : furieuse, déprimée, accablée, bafouée... Et la voila qui rentre triomphante, plaisantant avec tout le monde, souriante, placide. Je t'assure que cela ne colle pas...
—Bien. Nous n'avons pas le choix. Dès que tu la vois faire un geste suspect, nous intervenons. Voila, Mesdames, vous connaissez la suite...
—Extraordinaire, convint Lucilia. Et quand je pense que l'on dit qu'il n'arrive jamais rien à Hirpan ! Nous devrions...
Elle fut interrompue par le retour de Jean et de Braho.
—Avez-vous appréhendé l'homme ?
—Non, dit Jean. Il a filé comme une flèche vers la côte et à plongé. Personne ne l'a vu réapparaître. Nous avons fait sonder les parages, mais il semble s'être évaporé.
—Faites continuer les rondes. Demandez aux Magdes sensitives de vous accompagner. Nous finirons par savoir où il se cache...
Chamilah revint, essouflée, assez pâle.
—Hélas, dit-elle... la pauvre Aguza...
—Eh bien ?
—Elle est morte dans nos bras.
—Comment ? Que s'est-il passé ?
—Elle a été étranglée avec un lacet devant sa table de toilette. Mais l'agresseur n'a pas eu assez de temps, ou il a été dérangé dans sa tâche. Le lacet n'était pas assez serré pour qu'elle meure tout de suite, ni assez relâché pour qu'elle puisse le retirer. Elle a étouffé pendant deux heures...
—Horrible !
—Plus horrible encore, Myza, sa grande amie, était ligotée sur le lit, un solide baîllon dans la bouche : elle a assisté à son agonie sans rien pouvoir faire pour elle.
—Affreux...
—Oui, dit Chamilah, en hochant tristement la tête. Puis elle ajouta :
—Quand nous avons, trop tard, délivré, Aguza, elle a eu le temps de dire quelques mots, presque incompréhensibles. Quelque chose comme Nabot, ou Rabot...


La fin de la mémorable séance fut calme, morose. On fit d'abord silence pour la mort d’Aguza, la gentille Pétacle, qui serait inhumée le lendemain à la première heure, dans le cimetière marin des magdes.
Puis on se remit au travail pour décider de la recevabilité de deux candidats : Phial et Homer. Gonflamond vint expliquer que sa candidature avait été factice depuis le début, mais les magdes n'en tinrent pas rigueur à Homer Benjou car elles admirent que, face à des gredins comme Braighcht (qui disposait au départ de cinq ou six candidats de paille) il était difficile de procéder autrement.
La séance fut enfin levée. Le choix ultime aurait bien lieu le lendemain, et je dois dire que la perspective m'en était douloureuse, car entre le frère de Nadja et Phial, c'était entre deux liens forts que la chose se jouait, d'autant que Nadja semblait fougueusement atttachée à l'idée de la réussite de son frère. Phial nous mit tous à l'aise en proclamant haut et fort qu'il s'inclinerait joyeusement devant la victoire d'un jeune homme aussi audacieux et aussi résolu contre le mal. Homer lui rendit la politesse en lui assurant qu'au cas où la victoire lui reviendrait, il ne saurait gouverner sans Phial et qu'une très haute position lui serait évidemment proposée, à sa convenance.
—Il en va de même si le sort me favorise, jeune homme !
La soirée se conclut donc dans une atmosphère un peu trop euphorique, et Nadja, dans un état proche de l'exaltation, me fit l'amour avec une telle passion que je me demandai parfois si... je n'étais pas son propre frère, sublimé dans une inceste imaginaire. La jalousie ne m'étreignit pas pour autant et je m'amusais à m'imaginer pharaon ou roi des rois, lesquels, on le sait, partageaient leur couche avec leur soeur. Puis le fantasme me lassa et je redevins Augustin. Je caressai le front fiévreux de ma belle amie enfin endormie.

La délibération des Magdes fut longue et difficile. Nadja et moi nous en étions exclus pour rester aux côtés de nos candidats et amis, sur la pelouse aux Sophores, devant le cloître de la maison commune. Quand on vint nous chercher, l'angoisse nous étreignit d'ailleurs plus que ceux-ci, parfaitement à l'aise.
L'élu définitif était... Phial .
Je contins ma joie, et Nadja courut prendre son frère un peu pâle dans ses bras. Il l'écarta doucement et, prenant sur lui, il s'agenouilla devant le nouveau Minus.
—Relève-toi, mon ami, pas de cérémoniel entre nous.
—Tu as raison, Phial d'Atoy. Notre décision tient d'ailleurs compte de votre grande proximité. La Considia vous a considérés ex-aequo pendant pas moins de sept votes successifs. La balance à penché à deux voix lorsque nous avons pris l'opinion de Dame Chantenelle. Celle-ci qui est désormais ta femme, t'a préféré, moins pour des questions de coeur que pour la raison d'Etat. Avoir un époux trop jeune aurait entraîné certaines difficultés pour toi comme pour elle.
—Je comprends, dit Homer dont la déception était encore sensible.
—Mais l'arrêt de la Considia, étant donné la proximité de vos positions est celui-ci : Le nouveau Minus et l'Epoux de Chantenelle, fille du Villacope de Clotone, est Phial d'Atoy. Ce dernier, libre de toute décision, est invité chaleureusement par le collège des Magdes à associer Homer Benjou à sa puissance.
La Considia ajoute à cette recommandation un article inédit, qui fera sans doute bien des mécontents, mais dont nous avons vérifié la valeur constitutionnelle auprès du Grand Omen. L'article est celui-ci :
En cas de défaillance volontaire de Phial d'Atoy de Parinofle dans l'exercice de sa fonction minusale, le collège des Magdes recommande que le pouvoir soit exercé en toute souveraineté par Homer Benjou. Dans un tel cas, le Collège des Magdes refusera de procéder à de nouvelles élections, et confirmera le choix de Homer qui épousera alors une femme de son choix. Chantenelle sera maintenue au titre de Haute Minuse-Régente et conservera ses jouissances et propriétés.

L'arrêt était en effet d'une grand audace. C'était la première fois que les Magdes prenaient une telle décision, car elles souhaitaient à tout prix éviter que des combats mortels n'obligent à une nouvelle course, comme c'était arrivé dans un passé récent. Il fallait que l'institution minusale puisse désormais fonctionner sans être enrayée dès le départ.
Nous nous tournâmes vers Chantenelle vers laquelle Phial avança. Il s'inclina profondément avant de prendre sa main pour l'effleurer d'un baiser.
—Madame, les dispositions de la Considia vous agréent-elles ?
—Parfaitement dit la fille du Villacope. Je ne souhaite que la justice, et, comme vous le savez j'aspire personnellement davantage à la paix qu'au pouvoir.
—Quoi qu'il en soit dit Phial, Homer est nommé généralissime de toutes mes armées de mer et de terre. Il prend ses fonctions imédiatement.
Il ouvrit les bras et y reçut le jeune homme, refermant ses grandes mains si vivement que celui-ci manifesta quelques signes d'étouffement.
La carillon joyeux retentit dans l'air léger. Malgré les dures épreuves que l'assemblée venait de vivre, et en dépit des patrouilles mixtes qui sillonnaient les crêtes des collines, tout le monde se réjouit de participer à la fête en plein air qu'on avait préparée sur les pelouses.

Une semaine s'écoulerait encore avant la cérémonie officielle du mariage, en présence du grand Omen et de Lucilia. Une semaine que nous désirions plus que tout heureuse.
Nous avions le sentiment que les nuages qui avaient plané au dessus de l'îlot des Magdes se dissipaient comme par enchantement. Les miasmes délétères qui entouraient les héros "noirs" s'étaient peu à peu dispersés, et même la découverte macabre de la véritable Aguza étranglée dans sa chambre ne pouvait plus assombrir la perspective d'une paix délicieuse.
Nadja avait encaissé l'échec de son frère avec plus d'amertume que lui. Mais le voyant revenu à son optimisme et à sa gaîté coutumière, elle se dérida. Bientôt, elle comprit que Phial allait l'entraîner dans l'action avec toute l'énergie dont il était coutumier. Déjà les deux hommes, entourés de Nohé, de Gonflamond et de Situs (la tête ornée d'un superbe bandage) arpentaient les plages en grandes discussions. On y refaisait tout Guama, en long, en large, en travers et sans dessus dessous. Je suivais, un peu en arrière, ramassant des fleurs, tandis que mon bon Jean musardait à la recherche de papillons inconnus. Nadja, peu à peu, se lassa des arguties et des fortes opinions. Elle vint me rejoindre à l'arrière de la petite troupe.
Finalement, j'avisai un divan naturel de granit rose, au pied duquel coulait un ruisselet. Je défis mes vêtements et m'y étendis au soleil. Nadja finit par en faire autant, et nue, cacha son visage sous son bras. Le vent nous apporta les derniers éclats de voix de Phial-le-réformateur, puis ce fut le silence, seulement contrarié, de temps en temps, par le sifflement des sophores en vol.
—Tu te souviens ?
—Bien sûr dit Nadja.
—Quand je t'ai trouvée perchée dans cet arbre ?
—Bien sûr.
—On croit que ces choses là sont des événements comme les autres. Crois-tu au destin ?
—Non.
—Enfin, je t'ai aimée tout de suite, même sans le savoir. C'était une rencontre.
Nadja rit et la rangée de ses petites dents régulières me charma de nouveau. Elle me jeta un coup d'oeil en coin.
—Oui, c'est vrai. Et j'ai aimé ta façon romantique de jouer les sauveurs. Je crois que j'en ai rajouté sur la faiblesse.
—Tu n'avais pas l'air de jouer la comédie, protestai-je.
—Oh, tu serais arrivé une heure plus tard, je mourrais. Je tombais dans un trou, et l'horrible ZwÔlle m'aurait repérée.
—Et le crocaster géant ? Tu t'en es tirée facilement ?
—Oui... J'avais lu beaucoup de livres de chasse sur cette bête. Cela m'a été utile, je suppose. J'ai simplement fait la morte dans le nid où il m'avait déposée. Crocaster-Junior ne s'est pas du tout intéressé à moi tant il dormait. Quand il a commencé à s'éveiller, je lui ai mis le feu au derrière.
—Quoi ?
Elle rit encore.
—Littéralement. Avec une petite loupe que je porte toujours sur moi, j'ai concentré les rayons du soleil sur le duvet de son croupion. Tu l'aurais vu décamper ! Il ne m'a pas attendue pour que je le mette à la broche. Il a dû bouter le feu à toute la savane, et puis ses cris se sont éteints. Mais je n'ai pas été vérifier s'il en avait réchappé. Il était tout de même plus gros que moi, ce bébé.
—Tu ne manques pas de courage, Nadja. As-tu vu tous les squelettes et les crânes humains près du nid ?
—Bien sûr... mais comparé aux Zwölles, cet oiseau était un gentil compagnon.
—Et après ? demandai-je distraitement en caressant doucement le ventre plat de mon amie. Quelles ont été tes autres tribulations ? As-tu revu le professeur Clinus ?
—Pour ce qui est de Clinus, je ne l'ai pas encore revu. Je ne sais pas ce qu'il fait. Il m'a écrit un mot que j'ai recueilli en poste restante à Scharouin, avant d'être retenue par Sapharx. Il me disait qu'il était parti de chez lui pour un périple secret d'une grande importance. Il avait découvert un nouvel élément du complot contre le Minusat.
—Penses-tu qu'il a mis le doigt sur quelque chose de plus grave que ce que nous avons déjà appris ?
—Je n'en sais absolument rien.
—Peut-être "les autres" l'ont-ils enlevé ? Il savait tout de même beaucoup de choses.
—Oui, beaucoup... Il avait à sa disposition certains plans secrets des souterrains qui traversent tout l'archipel.
—Ah oui ?
—Et bien d’autres choses encore. C'était passionnant de travailler avec lui. J'espère qu'il ne lui est pas arrivé malheur. Il pourrait se révéler d'un grand secours comme conseiller de Phial.
J'enlaçai Nadja et nous roulâmes sur la pierre, l'un sur l'autre, l'un sous l'autre. Ma virilité se réveillait mais elle préférait jouer, ses cheveux blonds dans mes yeux, dans ma bouche.
Elle s'écarta un peu, s'allongeant sur le dos, dressant sa jolie poitrine ronde au soleil.
—Et qu'as-tu fait après le Crocaster ?
—Oh... je me suis rendue à Michemin, mais je ne suis pas entrée en ville. J'ai été trouver le vieux Ribodol, dont Huimror m'avait dit qu'il était le seul contact entre les Humains et les Enfants de l'Eau.
—Tu as parlé avec ce vieux fou ?
—Pas si fou, même s'il ne parvient pas à former deux phrases de suite. Je lui ai répété plusieurs fois ce que je voulais, en clair : passer le grand Dragon vers Les îles de l'ouest, Périache si possible. Ribodol ne disait rien. Il me regardait du coin de son vieil oeil qui semble avoir connu toute l'histoire du monde, et chemin faisant, clopin-clopant, il avait l'air de trouver ma présence supportable.
C'est ainsi que je me retrouvai —avec quelque appréhension, je dois le dire— dans sa caverne aux confins de Fliouchfène. Là, dans une puanteur insupportable, il avait amassé au fil des ans —ou des siècles— une montagne d'objets plus hétéroclites les uns que les autres. Fort gentiment, il cuisina pour moi quelques poissons, que j'acceptai malgré leur état bien avancé.
Et, alors que nous étions en train de manger autour du feu, sous la grotte, deux Enfants de l'Eau arrivèrent par le canal, debout sur leurs feuilles d'éboise, dans un silence absolu. Ils apportaient à Ribodol le produit de leur pêche, et d'autres objets et ne me prétèrent pas la moindre attention.
Ils devaient communiquer par grognements ou par gestes, car Ribodol s'est levé et m'a tiré par la manche vers l'Enfant d'Eau qui sembla me voir pour la première fois. J'eus un instant d'inquiétude quand il me caressa le visage...
—Comme cela ? fis-je, coquin, en soulignant du doigt le dessin de ses jolies lèvres.
—Non, comme s'il cherchait à reconnaître ma forme, un peu comme un aveugle. Puis il fit un geste à peu près compréhensible : il me désigna la feuille d'éboise.
J'y posai le pied avec précaution, m'attendant à la déstabiliser. Mais, faisant presqu'un avec le corps de l'Enfant, elle s'adapta à mon poids sans bouger.
Je m'assis dans le creux de la feuille derrière lui, mais il n'avait pas l'air content. Je me relevai et Ribodol me fit signe d'enlever mes vêtements.
Je refusai et l'Enfant montra sa peau. Il prit de l'eau dans sa paume et la fit glisser sur lui. Puis il en reprit un peu et la jeta sur ma chemise où elle s'imprégna immédiatement. Je finis par comprendre que l'eau des embruns gorgerait mes habits et retarderait la marche. Je m'exécutai donc, essayant tant bien que mal de cacher ma pudeur...
—Comme cela ? dis-je lui posant la main sur son mont de Vénus.
Elle rit.
—Si tu es d'humeur badine, Augustin, je ne pourrai pas très longtemps te raconter cette histoire.
—Oh si ! la suppliai-je à genoux. Je vais être sage.
—Le Danseur d'Eau, donc...
—Qui ne présentait aucun signe d'érection...
—Non, comme tu dis... prit mes mains l'une après l'autre pour que j'entoure sa taille, et me tint contre ses reins sans bouger. J'étais un peu gênée, mais je compris vite la raison de tout cela quand nous sortîmes de la grotte pour nous retrouver très vite dans la grande houle. Il soulevait à peine la corne de la tige qui sert de voile, et nous filions plus vite que le vent le long des rouleaux. Nous sautions d'une vague à l'autre, mais nous ne pouvions éviter les rafales d'embruns, d'une tiédeur inattendue.
Je ne sais comment l'Enfant d'eau obtenait cet effet, mais nous allions de plus en plus rapidement, prenant de l'élan sur une pente, dégringolant dans un fond, bondissant d'une crête vers une déferlante. Et, avant que j'ai pu le réaliser, nous nous retrouvâmes sur le flanc du Dragon. J'avais l'impression d'être au sommet d'une énorme vague qui ne retombait jamais. Alors le vertige me prit. Je fermai les yeux, m'aggrippant aussi solidement que possible à la taille de mon pilote. Mille fois, je crus que nous étions happés dans une faille du gouffre, mais toute chute nous donnait une impulsion supplémentaire et nous finîmes par voler au dessus des flots telle la pierre plate d'un habile lanceur de ricochets. Quand je rouvris les yeux, Manaro, l'avant-garde de Draco était devant nous. Je tapai sur l'épaule de l'Enfant d'eau, lui indiquant, vers la gauche, Ardamont. Mais il fit un signe énergique de dénégation. Il ne voulait à aucun prix se diriger vers Périache. Je n'ai pas compris pourquoi.
—C'est pourtant évident...
Nadja me grimpa dessus et me bourra les côtes de petits coups, à la limite du massage et de la machine à claques.
—Suffisant personnage ! Tu sais toujours tout !
—Bon, alors je ne dis rien.
Nouveau roulement de coups.
—Grâce ! J'avoue. Huimror ne t'a jamais dit que les Enfants de l'Eau sont d'anciens Thrombes, revenus à la vie ?
—Non.
—Il semble que la fonction essentielle du vieux Huimror soit de récupérer des thrombes qui se sont égarés dans les marais et de les sauver des mains des Mortanglars, lesquels les vendent en esclavage aux Zigônois. Quand il réussit un certain traitement magique, avec l'aide de son épouse Moïra Chiron, (une ancienne magde aux puissants pouvoirs bénéfiques), le thrombe retombe en enfance. Il perd ses instincts meurtriers mais il refuse toujours de parler. Huimror le conduit alors à ses "frères", qui sont devenus de merveilleux "danseurs d'éboise", et qui vivent en osmose avec la mer, sans aucun contact avec les êtres humains.
—Je sais cela. Mais j'ignorais qu'il s'agissait de thrombes réhabilités. Je comprends maintenant : l'Enfant d'eau ne voulait pas aller sur Périache, car c'est là qu'il avait été ...thrombifié.
—Exactement. Et une partie de la chose s'opère ici même, quelque part sous nos pieds. C'est le côté sombre des Magdes. Il vaut mieux ne pas trop aborder ce sujet avec Lucilia.
—Tu as essayé ?
—Oui. Mais nous en parlerons une autre fois. Dis moi plutôt où tu as atterri, finalement ?
—Il m'a déposée devant Mortague, sur une plage de galets au bas d'un escalier pratiqué dans la falaise. De là, j'ai rejoint la maison d'une amie d'Olivon Clinus, veuve d'un marin larionais. Celle-ci m'a bien accueillie et m'a conseillé d'emprunter des voies détournées pour me rendre à Périache. Mais là j'ai commis une erreur en entendant un Officier Noir de passage à Lario, parler de la politique de Mortone Trug en matière de course. J'ai cru qu'il serait loyal à mon égard.
—Cela n'a pas été le cas ?
—Oui et non. J'ai été d'abord bien accueillie comme une princesse en embassade. Puis le Ministre de Police, Longarde, m'a fait emprisonner comme une criminelle. Mortone l'a appris et m'en a fait sortir au bout de deux jours avec toutes ses excuses. Il m'a longuement interrogée sur la politique de Clotone, et sur le rôle de mon frère, ainsi que sur ses intentions à l'égard de Draco, en cas de victoire. Là, j'ai dû commettre une deuxième erreur en étant franche avec lui. Mais il ne m'a pas remise en prison et m'a laissée partir pour Périache. Je crois qu'il avait une idée derière la tête.
—Sans doute pas exactement la même que la mienne...
—Que veux-tu dire ?
—Ceci ...
Et je me transfomai en plante grimpante le long de ses jambes jusqu'à ce qu'elle me prenne la tête entre ses mains.
Je lui rendis la parole de plus en plus difficile, et elle finit par se taire. Ce sont des sons d'une autre qualité humaine que nous émîmes pendant l'heure qui suivit, tandis qu'un énorme phomard, échoué sur la côte proche, s'appuyait sur ses défenses géantes pour mieux observer nos intéressants ébats.

Les trois jours qui suivirent furent tranquilles. Il s’ébauchait une fuite régulière du temps que j'aurais bien voulu voir se prolonger. Les ouvriers qui préparaient la grande piste de danse devant le cloître travaillaient à leur rythme, à la fois lentement et efficacement. J’admirai leur virtuosité à planter de gros clous : d’une main ils les piquaient dans le bois, et de l’autre, les enfonçaient d’un seul coup de masse.
Phial et Homer passèrent et me saluèrent à peine, pour se replonger aussitôt dans leur conversation passionnée. Ils en étaient à leur dixième tour de l'ilôt à grandes enjambées, désormais délaissés par leurs amis, partis à la chasse aux guipes, qui abondaient dans les éboulis rocheux.
De temps en temps, je venais réveiller Nadja sous sa légère moustiquaire.
Tout baignait dans une douce torpeur, et je m'attendais à tout, sauf à ce qui allait suivre.


Je m'étais habillé de pied en cap en marin de charme, et je me rendais au pavillon de mon amie (sans souçi des grommellements des magdes les plus puritaines), quand je vis au loin, se détachant de la soirée en ombres chinoises, deux silhouettes dont l'agitation véhémente m'intrigua. Je quittai le chemin et m'en approchai, me dissimulant derrière de gros rochers percés par le vent. L'un des protagonistes était Lucilia, sa longue chevelure pourpre au vent, et l'autre était... Oh non ! Catastrophe ! Nardor Botulis.
Je me frottais les yeux, mais hélas, aucun doute : le hideux Nardor Botulis était là, en personne, sa tête à vif et couturée, dégagée de son éternel casque noir qu'il tenait à la hanche. Il était tout sourire (ou tout rictus), et ses gestes d'une affabilité excessive en étaient d'autant plus angoissants.
Il baissait la front devant les réponses cinglantes que Lucilia opposait à ses suggestions, secouait doucement la tête comme quelqu'un qui désespère de convaincre un enfant, puis recommençait une ardente démonstration, appuyée et démentie à la fois par les mouvements onctueux de sa main libre.

Finalement Lucilia le toisa, comme seule elle savait le faire, puis elle se retourna et le quitta, descendant vivement la pente. Dans sa colère, elle ne me vit pas et rejoignit à grands pas la maison commune. Botulis demeura un moment interdit, puis il poussa un rire sardonique, secoua la tête et quitta également les lieux, en direction des dunes de la côte ouest. Je le suivis et arrivai au sommet de la colline quand il s'embarquait sur une simière de huit rameurs, à l'oriflamme armorié, dont je ne pus nettement distinguer les formes et les couleurs.

Cette rencontre me fit mal. Elle me ramenait sur terre. Pendant que nous jouions au petit paradis, le pouvoir avait continué ses manoeuvres macabres. Je ne savais pas ce que Botulis avait demandé ou affirmé à Lucilia, mais cela ne pouvait qu'être mauvais. Ce soir-là, je n'étais pas entièrement avec Nadja. Mon esprit ne pouvait s'empêcher de travailler, d'élaborer des conjectures, plus sinistres les unes que les autres. Une idée soudain me traversa l'esprit : et si les sons na bo que Chamilah avait entendu Aguza prononcer en expirant avaient été les syllabes de NArdor BOtulis, prononcées à bout de souffle ? Un autre détail me revint en mémoire : Mazine n'avait-elle pas remarqué que l'agresseur au lance-liècle portait "des cicatrices sur la tête" ?
Il faudrait que je parle à la première heure à Lucilia. Elle pouvait avoir besoin d'aide. Cette résolution me calma. Nous soupâmes tranquillement, tout en essayant de résoudre le casse-tête que lui avait offert Chamilah (un imbroglio de papillons de l'Amazone aux ailes presque semblables, mais jamais exactement.)

Plus tard, Nadja eût une lubie. La lune était pleine et elle se sentit un désir de fusion avec la nature. Elle m'entraîna dehors, cette fois vers la lagune, et se déshabilla sur la plage.
—Tu vas choquer ces prudes Magdes-sentinelles ! fis-je en riant.
—Pourquoi ? s’étonna ingénument Nadja. Je me baigne avec ma robe !
—Oui, mais enroulée autour la tête, elle ne cache pas grand chose, avec cette lune qui joue sur ton beau corps !
¬—En effet, dit Nadja, mais au moins elle sera sèche quand je parviendrai de l'autre côté ! Viens-tu?
—Cela ne me tente guère... Je marcherai sur la grève. On se retrouve plus loin, d'accord ?
—Oui !
—Ne va pas trop loin, ajoutai-je, connaissant son caractère audacieux et pugnace, qui adorait les défis.
—L'eau est délicieuse, douce, on peut la boire, regarde...
—Ne t'approche pas trop de l'entrée du canal.
—Oui, mon père !
Elle s'éloigna d'une brasse bien sage. La robe comme un énorme turban, ressemblait de loin à une fleur de nénuphar géant.
—Et le piruque, tu n'as pas peur qu'il t'avale tout rond ?
—Peuh ! C'est inoffensif...
—Comme un poussin de Crocaster ?
Son rire cristallin me répondit dans la pénombre.
—Çà ne mange que les algues .
—Et si ça prend tes jolis pieds pour des algues, en quelle langue le détromperas-tu ?
Elle était à trente brasses, maintenant et continuait à se diriger vers la ligne où le courant démarrait vers le chenal. Je me retins de la réprimander, chose inutile qui l'aurait sans doute amenée à frôler de plus près le danger.
Enfin, elle prit la tangente vers la droite et, fendant vivement l'onde , elle rejoignit la grève non loin de la bouche du tunnel.
Elle s'ébroua, secoua sa longue chevelure, puis décida de passer sa robe, même en se mouillant pour ne pas trop provoquer la Magde qui veillait au dessus d'elle sur un banc de pierre.
Tandis que je marchais tranquillement vers elle, un mouvement imprécis —peut-être des branchages remués par le vent— s'ébaucha derrière elle. Des formes arrondies se détachèrent du fond obscur du tunnel. Cela bougeait à vive allure, et les saccades de hauts et de bas m'évoquaient le vol de pesants volatiles, à deux mètres du sol. Quand mon cerveau réalisa ce dont il s'agissait vraiment, il était trop tard.
Je me mis à courir comme un fou vers elle en hurlant : Nadja ! Nadja, Attention !
Surprise, elle regarda l'eau, me regarda, tourna la tête vers la colline où la Magde s'était levée, mais elle ne comprenait pas que le danger NE VENAIT PAS de là.
Il venait de derrière, de l'ouverture du canal, et fondait sur elle. Deux, puis quatre paires de bras noirs l'enveloppèrent, autant de mains se plaquèrent contre sa bouche, la ceinturèrent, la saisirent aux genoux, dérobant son appui au sol. En un instant, deux hommes l'avaient soulevée comme une plume et l'emportaient dans la noirceur, se débattant furieusement, poussant des gémissements qu'étouffait le baîllon d'une puissante paume .
Je courus à perdre haleine, à m'exploser le coeur, mais j'étais encore à plus de cent mètres, qui suffirent amplement aux assaillants pour disparaître dans la bouche d'ombre, emportant leur proie.
Quelques secondes plus tard, je parvins à l'orée de la voûte. Les bruits de pas, les chocs, les halètements, les plaintes assourdies montèrent vers moi, répercutées de partout à la fois à cent reprises. Je m'arrêtai, suspendant mon souffle, cherchant à percer l'obscurité totale.
Il y eut un "Augustin"! déchirant que l'écho répercuta, puis tout s'atténua et se tut, sauf le clapotis mouillé du canal. Je me lançai à l'aveuglette en hurlant "Nadja", comptant rattraper le groupe sur le quai, ou son prolongement, le sentier de halage.
Je stoppai bientôt, une douleur fulgurante me sciant la poitrine. Il n'était pas utile d'aller plus loin : je les aurais déjà dépassés depuis longtemps. Je rebroussai chemin en longeant la paroi. Je commençai à distinguer diverses nuances de gris, et le vaste ovale où la nuit se détachait. Je découvris une anfractuosité et m'y précipitai, pour me cogner douloureusement le front contre des blocailles. A l'ébauche d'un second couloir latéral, je ne rééditai pas l’expérience, mais je prétai l'oreille et n'entendis rien.
L'angoisse m'étreignit. Chaque instant passé m'éloignait de Nadja, car je n'imaginais pas que les assaillants aient pu lui imposer un silence total, à moins de l'avoir assommée. Peut-être, après tout, attendaient-ils, tapis dans l'ombre, à quelques centimètres de moi. Mais peut-être aussi étaient-ils déjà loin, dans quelque dédale secret, qui leur était parfaitement familier.
La Magde sentinelle arriva, essoufflée, la lampe-tempête brandie au dessus de la tête. Elle me reconnut.
—Que s'est-il passé ?
—Des gens ont enlevé mon amie, Nadja...
—Enlevé ? Je ne...
—Allez prévenir Lucilia sans tarder. J'essaie de faire quelque chose.
—Vous allez vous perdre, Augustin. Le labyrinthe des mines est gigantesque. Presque infini. Si vous ne connaissez pas exactement le chemin, vous serez incapable de revenir sur vos pas après deux carrefours. Je vous en prie...
—Je dois essayer de la retrouver avant qu'il soit trop tard.
—Alors prenez au moins cette lampe, et je vous en conjure par le grand Equilibre, visualisez bien chaque carrefour et ne dépassez pas trois embranchements, sinon... c'est comme si vous étiez déjà mort !
Un hurlement guttural souligna ses propos.
—Ce n'est pas elle...
—Non bien sûr, c'est un thrombe perdu, un Enfant de la Mort !
La magde partie, je demeurai longtemps à épier le moindre bruit. Enfin, désespéré, je renonçai et retournai sur mes pas. J'étais parvenu à l'entrée du tunnel lorsque j'entendis un rire sardonique monter des profondeurs.
Je me figeai. Cette voix ? C'était Nardor ! Nardor Botulis, cette abomination vivante !
—Cette fois tu n'auras pas l'occasion de jouer les sauveurs ! ajouta la voix.
Et une plainte affreuse suivit cette assertion... Que faisait-il à Nadja ?
—Où es-tu, Botulis ! Nadja, du courage !
L'écho, fatigué, se contenta de me renvoyer ma question et mon adjuration.

Je m'assis contre un rocher et sanglotai de rage. Si je devais avoir été un jour saisi corps et âme par le monde de Guama, c'était bien à ce moment là, dans la haine pure et l'impuissance totale. Désormais, j'avais un motif d'agir sans retenue. De me livrer à la passion. Et ce serait la passion de la vengeance, le goût de tuer.


Un groupe de lampes se rapprochait à vive allure. Bientôt Braho, Jean, Phial, Gonflamond et Homer arrivèrent en courant, suivis de Lucilia et de Marion.
—Ils ont enlevé Nadja ? demanda Homer d'une voix tremblante.
—Oui. Et dans ces souterrains...
Je fis un geste accablé.
—Ne perds pas espoir, dit Lucilia, je connais un moyen de les retrouver.
Elle se tourna vers les autres .
—Rentrez tous. Il vaut mieux que les hommes gardent la maison, nous ne sommes pas à l'abri d'un autre raid, pour lequel cet enlèvement serait une digression. Je reste seule avec Augustin.
—Suis-moi, ajouta-t-elle.

A la lumière de sa curieuse lampe frontale, nous descendîmes une suite de couloirs et d'escaliers où d’autels, de loin en loin, rappelaient d'anciens cultes disparus. Nous ralliâmes une grande salle ovoïde, mi-taillée dans le roc, mi-bâtie de grands polyèdres de basalte , et d'où partaient des dizaines de galeries, à différents niveaux.
Lucilia s'assit sur une table sculptée au milieu de la pièce et souffla entre ses doigts repliés en conque, produisant un hullulement saccadé. Elle répéta plusieurs fois l'opération et j'entendis une respiration rauque, provenant d'une galerie. Une forme vaguement humaine s'avança à la lumière, puis recula aussitôt, se tenant à l'orée. Une seconde se comporta de même, dans l'encadrement d'une autre issue. Puis un troisième et un quatrième êtres s'approchèrent en silence.
Lucilia se mit alors à pousser des râles bizarres, alternés de halètements presque obscènes et de brefs cris aigus.
Il me sembla qu'elle s'exprimait dans un certain langage primitif, mais articulé. Des suites d'oppositions se répétaient, s'interpolaient. Lucilia parlait aux êtres de l'ombre. Et je "compris" ce qu'elle leur disait : —Cherchez une jeune femme enlevée par un groupe. Cherchez la vite avant qu'ils ne sortent des souterrains. Cherchez la partout, même dans les souterrains interdits de Périache, ou sous l'océan, dans les interminables puits qui convergent vers le magma en fusion... Cherchez, cherchez...
A chaque ponctuation, les êtres répondaient par un jappement plaintif, ni acquiescement ni refus, plutôt signe de l'impossibilité de ne pas obéir, de ne pas s'imprégner du message de leur maîtresse, de leur MERE.

Nous remontâmes lentement, en silence.
—Crois-tu qu'ILS vont la retrouver ? demandai-je.
—Je ne sais pas, Augustin. Mais si elle est dans les labyrinthes, et qu'elle est vivante... ILS la retrouveront.
—Ne lui feront-ils pas de mal ?
—Certains sont inoffensifs. D'autres, hélas, sont plus féroces que ceux qui l'ont enlevée. Il reste alors à espérer qu'elle saura s'enfuir...
—Pourquoi ne m'as-tu pas dit que Nardor Botulis était dans les parages ?
Lucilia se redressa, cinglée.
—Tu le connais ?
—Oui, je le retrouve pour la troisième fois sur ma route, et à chaque fois c'est pour tuer ou enlever un être qui m'est proche. La prochaine fois, dis-je tranquillement, je le tue.
—Et tu feras bien ! Mais il est puissant. Officiellement, il est aux ordres de Sapharx. En réalité, je me demande si ce n'est pas le contraire. C'est un être immonde et diabolique.
—Que t-a-t-il dit lors de votre rencontre sur la colline ?
—Tu nous a surpris ? fit Lucilia.
—Malgré moi.
—Il m'a demandé certaines choses impossibles, et je n'ai pas cédé au chantage.
Epuisé, sans courage, je n'insistai pas.

IX.

Le monde du Dessous.


Les quelques jours qui me restaient avant de partir de l'ilôt me semblèrent vides et vains. Phial et Latoile avaient beau tenter de me réconforter, tout comme ils réchauffaient Homer, très affecté, je tournai en rond sans manger, sans trouver de goût à aucune activité. Le casse-tête aux papillons me fit mal, rien qu'à le regarder. L'inaction me devenait insupportable, et pourtant, m'avait dit Lucilia, rien n'aurait servi de brusquer les thrombes des Enfers, les Enfants de la Nuit.

Arriva enfin le jour des noces officielles. La cérémonie comprenait deux moments, le mariage (dans la salle de la Considia) et la consécration aux puissances du ciel, de l'eau, de la terre et du sous-sol. Nous devions tous descendre dans la crypte, en contrebas de la grande salle. Cette pièce circulaire était située à un niveau inférieur d’une dizaine de mètres à la surface de l’eau et, sur les deux-tiers de sa circonférence, une fenêtre de cristal massif donnait sur le fond -bleu et lunaire- de la lagune. Plus tard auraient lieu les festivités et les danses, auxquelles je m'étais promis de ne pas participer, malgré de chaleureux encouragements de Chamilah.

—Quelle salle magnifique, dit Phial, vêtu pour l'occasion d'un superbe uniforme de la garde clotonoise.
—Nous sommes bien sous la mer ? C’est extraordinaire ! dit Chantenelle, vêtue d'une robe d’arachnile gris perle et blanc, qui lui apportait généreusement les formes que la nature lui avait injustement refusées.
—Pas exactement, dit Lucilia. Nous sommes seulement au milieu de la lagune, dans l'ancien cône d'éjections volcaniques. Mais cette eau qui est douce, est refoulée lentement depuis les plus grandes profondeurs à travers plusieurs cheminées. Elle est quelque part en contact avec de la lave brûlante et elle acquiert cette tiédeur qui la dilate et la soulève un peu au dessus du niveau de la mer. C'est ce qui permet d'alimenter le canal de Pintocle par lequel vous êtes venus ici.
—Je comprends maintenant ! Vous vivez vraiment ... sur un volcan, dit Chantenelle.
—Sur un réchaud, plutôt. Nous vivons en harmonie avec les forces telluriques. Nous avons été obligées de nous familiariser avec les phénomènes les plus étranges, afin de nous protéger des turbulences humaines.
Des coups sourds se firent entendre, comme s'ils provenaient d'au delà des murailles de la pièce.
—Qu'est-ce que c'est ? s’alarma Phial.
—Peut-être des explosions de gaz. il y en a parfois. Comme l'a rappelé Chantenelle, nous sommes dans le cône d'un ancien volcan, ne l'oublions pas.
—Ne serait-ce pas plutôt une attaque ? supposai-je d'unton lugubre.
—Non, coupa Lucilia d'un ton altier, jamais depuis des siècles, les Omen n'ont attenté à la souveraineté des Magdes. La cérémonie ne sera pas interrompue. Buvez sans crainte, touchez la Cladague d'oeuf, placez vos mains bien à plat sur sa surface, et admirez les modulations de sa lumière intérieure. L'heureux vainqueur peut y lire une partie de son destin à venir. Les roses sont de bonne augure. Les bleus d'une douce tristesse...
—Et les rouges ? demanda Phial regardant la peau de pierre changer sous ses doigts. Que signifient les rouges ?
—Les rouges, reprit Lucilia en fronçant ses beaux sourcils en arc, eh bien...
Elle n'eût pas le temps d'aller plus loin.

Un épouvantable fracas se fit entendre. Le crépi orné de longues fleurs mauves de la paroi extérieure de la salle circulaire, au dessous la fenêtre marine, se décolla en de nombreux points, comme sous l'effet de cent coups de bélier. Des lézardes cisaillèrent le mur comme des éclairs, et brusquement celui-ci explosa, les moëllons projetés en tous sens, assommant femmes ou hommes.
La poussière et la fumée envahirent les lieux, que tous cherchaient à fuir en hurlant.
Puis, dans la clarté diffuse, les corps massifs des thrombes guerriers s'avancèrent, indifférents aux impacts des pierres de Belturet. Ils levaient la main, saisissaient une Magde au cou et resserraient les doigts, écrasant les vertèbres. De l'autre main, ils levaient sur une autre victime une courte tirapelle à dix coups et tiraient calmement, sans émotion, visant la tête. Une panique indescriptible s'ensuivit. Des groupes affolés s'agglutinaient contre les portes de bronze, obstinément fermées, tombaient les uns sur les autres, se piétinaient, s'écrasaient.
Des magdes poussaient des cris stridents, secouant la tête comme des folles. D'autres couraient en tout sens. D'autres encore tentaient de synchroniser leur résistance en dirigeant leurs bagues vers le même guerrier, tandis que les soldats de l'équipage minusal essayaient de mettre en batterie une couleuvrine plantée sur un piquet de fer. En vain ! Dans le désordre général, rien ne pouvait s'organiser. Les gens mouraient, fauchés par l'impitoyable avancée des Thrombes. Ouinia Champon vint s'effondrer aux pieds de Jean Latoile, le buste ensanglanté. Elle lui saisit la cheville, comme un ultime point d’appui, puis son front retomba sur le sol. Jean la prit délicatement dans ses bras et alla la déposer à l'abri du chaos. Mais il ne pouvait guère faire plus pour elle, et nous rejoignit, prêt au combat.
Sur l'estrade centrale, près de la Cladague d'Oeuf, Lucilia, Phial, Jean et moi restâmes un moment tétanisés, sans savoir comment reprendre l'offensive. Le sabre sanglant, Braho Nohé vint nous rejoindre, livide, la moustache hérissée.
—Ils ont osé, constata calmement Lucilia. Vous aviez raison. Je ne parviens pas à y croire. Il va leur en cuire, croyez moi ! Regroupez-vous derrière moi. Je vais essayer de libérer un passage à côté des portes, pour que ces pauvres gens puissent fuir.
Sidoise nous rejoignit alors, hagarde, et s'agenouilla aux pieds de sa maîtresse, tremblant de tous ses membres.
Lucilia lui caressa le front comme on calme un chien. Puis, elle ferma les yeux et enveloppa la Cladague de ses bras, d'un geste maternel. L'oeuf se mit à vibrer, d'intenses ondes pourpres la parcourut de haut en bas. Un point d'un rouge brillant se condensa au milieu de la surface, tournant sur lui-même comme l'oeil des tempêtes sur Jupiter. L'effort de la Sorteresse se concentra. L'oeil ralentit sa course et s'immobilisa. Lucilia se figea dans une concentration plus intense et soudain, un rayon lumineux mince comme un fil jaillit, pur et stable, traversant la haute pièce, jusqu'au mur des portes. Le mur se mit à fumer au point de contact. Le rayon se déplaça lentement, découpant un cadre dans la pierre. Le rayon s'éteignit aussi instantanément qu'il s'était allumé.
—Vite, Jean, Augustin, Phial, foncez sur le mur et faites le tomber. Braho, couvrez les.
—Le faire tomber ? s'étonna Jean.
—Poussez-le de l'épaule, il tombera vers l'extérieur, la Cladague a scié la pierre sur toute son épaisseur.
L'heure n'était pas à la discussion théorique. Phial sauta au bas des marches et, heureux comme un roi, se jeta dans la mêlée. Il avait vite repéré que les Thrombes n'étaient pratiquement vulnérables qu'aux yeux, ce qui faisait de sa longue rapière une arme incomparable pour le bretteur distingué qu'il était. Il fonça sur la masse monstrueuse qui lui barrait le passage et se fendit. La lame passa en vibrant sous la visière du thrombe, fila entre les dents et ressortit au creux de la nuque. Le signour de Michemin n'attendit pas le résultat. Il passa à deux soldats jaunes qui s'abritaient derrière le Mort-vivant, désormais immobile, et leur perça le front aussi facilement qu'on enfonce un clou dans une planche de sapin. Il n'attendit pas non plus que les deux sbires, tout étonnés, ne s'écroulassent et, sautant par dessus des corps emmêlés, arriva au mur qu'il ébranla d'un coup d'épaule.
Dans la foulée, Jean et moi accourûmes à la rescousse. La paroi bougeait mais résistait. Nous perdîmes assez de temps pour devoir faire face à deux machines de guerre qui s'étaient détournées de la cladague pour s'attaquer à nous, sur ordre de leurs "conducteurs". Phial en transperça un selon la même bonne vieille méthode, et Jean, qui avait ramassé une hallebarde abandonnée par un soldat du Vaisseau Nuptial, trouva une technique nouvelle. Il coinça la hampe entre ses cuisses, alla chercher la grosse tête de la brute, et, avant que celle-ci soit revenue de sa surprise et ne le tue à bout portant, il lui avait empalé la mâchoire, la pointe effilée traversant la langue, les fosses nasales, pour s'enfoncer profondément dans la cervelle.
Pendant ce temps, je m'échinais à desceller deux moellons pour disposer d'une prise dans le mur. Enfin, j'y parvins et les fis tomber vers moi. Le reste ne fut qu'un jeu d'enfant. Des pans entiers de la muraille s'écroulèrent dans une nuage, fracassant les beaux carreaux de marmolide noire du seuil.
—Par ici, les Magdes, sortez de ce piège ! hurla Phial.
Il fut entendu. Plusieurs dizaines de femmes hagardes purent trouver le chemin de la liberté, si, toutefois, les ennemis n'avaient pas encore envahi tout l'espace autour de la lagune.

Nous-nous frayâmes un passage à travers la soldatesque ennemie, de plus en plus dense, et, frappant d'estoc et de taille, égorgeant les récalcitrants dangereux, nous rejoignîmes la cladague d'oeuf devant laquelle Braho Nohé, tenait en respect les hommes de Sapharx, son épée tournoyant comme l'aile d'un moulin.
L'action avait dissipé en moi toute trace de peur ou d'hésitation. J'étais seulement furieux. Une soif de vengeance me submergeait. Dans la brume épaisse, suffocante, je cherchais des yeux les responsables du massacre. Je n'avais plus qu'un seul désir : tuer Sapharx et surtout détruire l'abominable Nardor Botulis qui était évidemment le responsable direct de l'offensive, et dont j'avais cru entrevoir la silhouette au début de l'assaut.
Mais je dus me rendre à l'évidence : débordés par l'attaque, les maigres troupes résistantes cédaient. Il allait falloir protéger la retraite de Lucilia. Et, quoi qu'il arrive, il ne fallait pas tuer Nardor avant qu'il ait avoué ce qu'il avait fait de Nadja.
Un cri tragique me fit touner la tête. Marion La Faël se tenait dans la faille que nous avions ouverte, le masque blême, les traits convulsés, désespérément tirée en arrière par Mazine Zical. Je compris vite : la maîtresse de la forêt de Giraise venait de voir la jeune Yasminou qui la suivait, saisie par un thrombe. Il était trop tard. Poignardée dans le dos, celle-ci s'était affaissée dans les bras de son meurtrier qui s'employait maintenant à l'égorger. La lame se heurtant aux vertèbres, il trouva plus rapide de lui arracher la tête à la main et la lança au dessus de la mêlée, aspergeant de sang les combattants. Le petit visage blanc atterrit à mes pieds, les yeux voilés, encore pleins d'horreur.
Mazine ne parvenait pas à faire partir Marion, et le moment approchait où des Zwölles de Nardor —repérables à la croix jaune qui barrait leur cuirasse— s'empareraient d'elles pour les tuer.
Je vis alors quelque chose d'extraordinaire. Une sorte de lutin multicolore commença à tourbillonner sur lui-même entre les soldats et les femmes. Les mains au dessus de la tête, cela dansait comme une flamme vive. A un rythme rapide, le visage s'immobilisait puis tournait, donnant l'impression d'une déité indienne aux multiples profils. Le spectacle étrange ralentit l'action des séides. Fascinés, certains s'arrêtèrent, souriant. Chose parfaitement improbable au milieu du chaos, du massacre et des hurlements d'agonie, un cercle de badauds se forma autour du danseur, et commencèrent à marquer le tempo.
Cela suffit à laisser le temps à Mazine d'arracher Marion à la tentation morbide. Tandis que les deux femmes s'enfuyaient, le danseur, non, la danseuse s'arrêta sur place. Ennelle Trodon, car c'était elle, fit un geste nonchalant, comme un chef d'orchestre bat la mesure, et deux petites dagues filèrent comme l'éclair vers la gorge des deux Zwölles les plus attentifs à sa démonstration. Les artères cervicales sectionnées avec précision, les hommes se mirent à leur tour à danser d'horreur, giclant de tous côtés comme des bouteilles de champagne bien remuées. Puis ils s'effondrèrent. Quand leurs compagnons reprirent leurs esprits, Ennelle avait disparu.

Peu à peu la masse des envahisseurs convergèrent vers le centre. Il était peut-être trop tard pour fuir. Nous combattions avec acharnement autour de la Cladague d'oeuf, dont les lumières s'assombrissaient lentement, comme si elle se préparait à mourir avec nous. Phial faisait merveille jusqu'à ce que sa rapière casse dans l'oeil d'un Zwölle. Il dut battre en retraite pour chercher une arme et n'en trouva pas. Deux thrombes étaient sur le point de s'abattre sur lui quand... ils implosèrent littéralement, semant de gros lambeaux de viande alentour. Un groupe de Jaunets, bien serré autour de leur sergent se mit en tête de nous assaillir. Et il leur arriva la même chose. Les trois hommes de tête s’effondrèrent à l’intérieur de leurs cuirasses, comme des tomates mûres.
Les autres refluèrent en désordre. Les regards effrayés se tournaient en tous sens, à la recherche de la cause de cet étrange phénomène. Un thrombe, ivre de sang, couvert d'excréments et de bile, approcha sans s'inquiéter , les mains en avant , pour saisir Lucilia plaquée contre la cladague expirante. Mal lui en prit : ses doigts fondirent dans ses gantelets, puis ses bras et ses épaules massives. Enfin son ventre creva en dix endroits et il se tassa sur lui-même comme une outre percée.
Cette fois j'avais cru apercevoir l'auteur de cet action à distance extraordinaire. L'homme était vêtu en Jaunet (en “coccinelle”). il se tenait contre un pilier de la salle, près de la vitre donnant sur les fond sous-marins. Il était grand, le nez busqué, le visage allongé, et se contentait de diriger l'index vers la victime qu'il avait choisie. Je n'en vis pas plus.
Des ordres rauques parvinrent de l'ouverture par où les ennemis avaient émergé. Nardor Botulis pointait l'homme du doigt, le désignant à la vindicte d'une escouade de Zwölles marqués de la croix, qui tirèrent ensemble, dans un fracas apocalyptique. Quand mes yeux revinrent au pilier, le mystérieux personnage s'était fondu dans le chaos ambiant. Je criais :
—Fontrelon ? C'est toi ? Miguardin ? Hottor ?
Personne ne répondit. Etait-ce bien notre ami magicien aux multiples identités ? Venait-il d'être tué ?

L'intervention, en tout cas, nous avait fait gagner un temps précieux. Lucilia s'ébroua. Elle pointa la grande pierre naguère lumineuse.
—Soulevons la Cladague. A quatre, on devrait y arriver. Il y a un passage, au dessous.
Nous réunîmes nos efforts et le socle de la grande pierre bougea. Nous persévérâmes et il se déplaça peu à peu, découvrant un orifice obscur, mais qui ne suffisait pas au passage d'un homme.
Jean parvint enfin, seul, à soulever l'énorme cristal, maintenant noir comme du charbon, et à l'écarter suffisamment d'un trou rond, semblable à une écoutille.
—Vite, glissez-vous dans l'ouverture et sautez... Le sol n'est pas loin. Je vous couvre. dit Lucilia.

C'est alors que la maigre Sidoise se jeta en travers de la route de Phial et s'accrocha à ses vêtements, tentant de le retenir, en hurlant.
—A moi les Magdes de l'Omen ! Les Hérétiques tentent de détruire la Cladague sacrée !
Lucilia se retourna vers elle.
—Traîtresse ! C'était donc toi !
—Oui, fit Sidoise dans un râle extatique, Moi, moi, je te hais !
—Tu les as informés de tout ! Tu leur a indiqué les passages pour la Cheminée d'Air Chaud ! Tu nous a vendues !
—Pas vendues, données ! ricana Sidoise dont Phial avait le plus grand mal à se débarrasser. Tu vas mourir maintenant, et ces stupides étrangers aussi.
—Tout cela par jalousie, dit Lucilia secouant la tête.
Puis elle s'approcha de Sidoise et la redressa, plongeant son regard dans ses yeux fuyants. Elle saisit les oreilles de la Magde et la força à la regarder en face. Sidoise se débattait en haletant.
—Non, Non...
Les yeux triangulaires de Lucilia semblèrent s'élargir démesurément et soudain, ils se mirent à briller de l'intérieur, et à se partager en plusieurs facettes violettes.
La Magde essayait désespérément de se dégager, griffant, trépignant, secouant le corps en tout sens. Puis elle devint pâle comme du marbre et se figea, vibrante comme un cristal.
L'instant d'après, Lucilia laissa tomber Sidoise sur le sol où sa tête, violemment heurtée, se sépara de son corps dans un bruit de bois vermoulu.
Lucilia se tourna vers moi, les lèvres tordues, les paupières fermées, tremblante de l'effort qu'elle faisait pour reprendre l'empire d'elle même. Elle y parvint enfin et ouvrit les yeux, redevenus ce qu'ils étaient auparavant, seulement plus clairs.
—Ne perdons pas de temps, maintenant ! Descendez.
Trois Thrombes géants, couverts d'une carapace chitineuse parvenaient au pied des marches. Tandis que nous-nous hâtions de nous couler dans le trou, la sorteresse redéploya ses yeux et poussa un cri strident qui arrêta l'avance des monstres. Elle nous rejoignit aussitôt sous terre et le point lumineux de sa bague de Belturet nous entraîna sur une pente obscure, dans une atmosphère moite et sulfurée, presque suffocante.


Nous étions dans une caverne très semblable à celle où Lucilia m'avait entraîné à la rencontre des Enfants de la Nuit. Mais j'étais incapable de dire si c'était la même hypogée.
—Nos routes se séparent ici, dit Lucilia. Par ce couloir, Phial remonte au port de Hirpan. Il part avec Braho Nohé. La fille du Villacope est déjà à bord du Fendrag I et Mazine Zical s'est proposée comme matelot. Elle n'est pas incompétente : c'est la troisième fois que cette grande amie des Enfants de l'Eau traverse le Dragon.
Elle se tourna vers moi :
—Augustin vient avec moi. Il existe encore peut-être une chance de retrouver Nadja dans les souterrains, et ma présence sera indispensable pour vous protéger des thrombes. D'ailleurs, je ne peux pas remonter pour le moment et je veux laisser Sapharx croire qu'il a abattu le pouvoir des Magdes. Il n'en sera que plus surpris, quand nous sortirons des catacombes pour l'anéantir.
Jean voulut se joindre à nous, mais Lucilia refusa : il y aurait fort à faire pour diriger le Vaisseau Nuptial, et assurer une diversion qui devrait être la plus longue possible. Benjou en assumerait le commandement et Jean le poste de second.

Sans contester ces ordres fort sages, nous-nous dîmes adieu. Rendez-vous fût pris au plus tard dans les trente jours, à Clotone, pour les cérémonies de la Confirmation du Pouvoir. Lucilia s'engageait à ce que je puisse y participer.
—Et comment m'y rendrai-je ? demandai-je d'un ton absent. Je n'ai pas de bateau.
—Viens, mon garçon.

Nous nous enfonçâmes dans la nuit, descendant toujours plus bas dans les entrailles de la terre.

— Tu me permettras, jeune Augustin, de préparer d'abord une vengeance personnelle, qui est aussi une indispensable mesure politique.
—Fais ce que tu souhaites, Lucilia, murmurai-je, abattu. Le monde peut crouler, je ne m’en soucie plus.



Combien d'heures passèrent-elles après la séparation d'avec nos compagnons ? Je ne saurais le dire, car je marchais dans un état d'hébétude insensible, dans un sommeil éveillé. Quand je me ressaisis, Lucilia et moi nous trouvions au milieu d'un cône oblong, haut comme une cathédrale. Dans une longue cheminée naturelle courant sur la paroi s'ouvrait un guichet, et sa portière plus large que haute me rappela la porte d'un four à pain.

La Sorteresse l'ouvrit et se mit à l'oeuvre. Elle y déposa des brindilles sêches, des planchettes de palantais, puis de bonnes bûches et mit le feu.
La chaleur accumulée dans le conduit souleva soudain une trappe à bascule. De la vapeur se mit à fuser dans un large tuyau de bronze enfonçé dans une paroi.
—Voila... dit Lucilia.
—Voila quoi ?
—Eh bien, les Omen n'auront plus d'humidité ! Tant que cette trappe n'est pas refermée, il se produit là haut un léger courant d'air ascendant provenant de la base du volcan. Ce courant suffit à chasser les nuages à quelques centaines de mètres de Périache, et la colonne d’eau du Puits d’Ardamont se tarit en une semaine. Si je laisse s'établir le phénomène assez longtemps, on peut s’attendre à un mouvement révolutionnaire des bourgeois de Scharouin dans quelques mois. Avant Furiacle prochain le vieil Omen sera jeté du haut du puits, et la tête de Sapharx sera mise au bout d'une pique, par ses propres officiers...
—Une si petite cause pour un si grand effet !
—Nos soeurs climatologues l’appellent “l’effet brindille”.
—Vous lui voulez du bien, à votre ancien camarade d'école !
—Il est allé trop loin. Il doit souffrir un peu. Il faut lui rappeler les règles du jeu.
—Mais vous disiez que c'est surtout Botulis qui dirige... Botulis est-il au service de Mortone Trug ?
¬—Je ne crois pas. Il est au service de lui-même.
Je passai abruptement du coq à l'âne :
—Pensez-vous que nous retrouverons Nadja ? Les Enfants de la Nuit ont été bien silencieux... Je ne comprends pas...

—Au moins, sommes-nous ici à l'abri des intrusions et nous pouvons parler librement, dit Lucilia.
—De quoi ?
—De ce que tu sais à propos du Maître des Vannes, par exemple !
—Vous ne semblez pas vous intéresser à ce qui est arrivé à votre collège... Il faudrait peut-être remonter à la surface.
—Ne t'occupe pas des Magdes, Augustin, leurs affaires ne te regardent pas. En ce moment même, les choses sont reprises en main, et les ennemis poursuivis.
—Et s'il s'agit d'une invasion Zwölle ?
—Il n'y a pas eu d'invasion. Les attaquants Zwölles étaient des mercenaires composant la troupe de Nardor Botulis. Je punis Sapharx, pour avoir permis à Botulis de pénétrer dans les galeries des mines de pintocle, ce qu'on ne peut faire qu'à partir de Périache. Pas pour vouloir m'envahir, ce qui serait insensé. Les vrais responsables sont sans doute Kryalîche et Jovial-Bonheur dont une Magde m'a dit, avant de mourir, qu'elle les avait vus distinctement.
—Je les ai vus aussi.
—Nous les poursuivrons comme des guêpes, partout dans l'archipel. Ne t'inquiète pas pour les Magdes, Augustin, je te le répète. Nous savons nous défendre. Revenons plutôt à tes courants...
—C'est donc pour cela que vous m'avez amené ici...
—Pas seulement. Les Enfants de la Nuit sont réellement au travail, à la recherche de ta Nadja. Même s'il n'y a plus beaucoup d'espoir. Mais il est vrai que je souhaite t'entendre sur ces secrets. Pourquoi aurais-tu livré tant d'informations aux Zwölles, qui semblent être tes ennemis, et pourquoi ne me dis-tu rien, à moi qui serais plutôt une amie ?
Je ne trouvais rien à répondre sinon un argument assez faible.
—Nous n'avons pas vraiment eu l'occasion de parler de ces sujets jusqu'à présent, Lucilia.
—C'est vrai. Mais maintenant ?
Je n'avais pas le coeur à parler, mais je me forçai, et l'appétit venant en mangeant, je finis par m'engager dans les explications sur la théorie des courants, m'aidant d'un gros morceau de craie pour étayer mes thèses par des croquis sur les dalles basaltiques, éclairées aux flambeaux.
Je n'en étais pas encore arrivé au moment crucial : l'effet réel du Rieufret sur le Dragon, et, tout en parlant, je tentais de me décider pour une politique : lui dirais-je la vérité (que le tassement du pas de Dysme entraînerait un renforcement formidable du Dragon, et non sa dilution) ou me contenterais-je de la même fiction que j'avais servie à Mortone Trug (c'est-à-dire la proposition inverse) ?
J'optai pour cette dernière solution. Si Lucilia se révélait être une ennemie, il était bon qu'elle partage la même illusion que les Zwölles, ces fous du pouvoir. Si elle optait visiblement et incontestablement pour l'Equilibre, je pourrais toujours l'avertir à temps de l'erreur à ne pas commettre. Auparavant, elle contribuerait sans doute à confirmer Mortone dans son opinion, car je ne doutais pas qu'il disposât d'espionnes autour de la Sorteresse. Pensant que je lui aurais dit la vérité, le Prince du Noir ne douterait plus de la solidité des hypothèses que je lui avais soumises. Il n'y chercherait plus la malignité, même s'il était déjà enclin à ne pas y voir de ruse, tant le pouvoir s'illusionne à propos de ses objets les plus chers. La vision grandiose d'une armada Zwölle envahissant les îles de l'Est à la faveur d'une disparition du grand Dragon était tellement sublime qu'il ne pouvait y renoncer.
C'était en tout cas là dessus que je comptais. Il resterait à vérifier, si je me sortais de ce mauvais pas, que les préparatifs de la guerre étaient bien en cours, et que l'on construisait à tour de bras dans les ateliers du Prince, les vaisseaux-voltigeurs qui attaqueraient Dysme, et les grands bateaux de débarquement qui seraient utilisés pour l'invasion... et qui courraient droit à la catastrophe que je leur préparais.

Lucilia m'écouta avec attention. Quand j'en eus fini, elle me regarda de ses yeux à facettes.
—Remarquable ! Mais crois-tu qu'il existe aujourd'hui un maître des Vannes ?
—Je n'y ai pas vraiment pensé. S'il en existait un, il serait capable d'augmenter ou de diminuer le flux des pélerins débarquant à Dysme. Crois-tu qu'il existe une telle personne ? La religion de l'Equilibre paraît très ritualisée et peu sujette à des variations saisonnières.
—Non, bien sûr. Mais il existe cependant un homme qui est capable de moduler les arrivées de pélerins.
—Ah ?
—Oui, c'est le vieil Enéisle Rondol, qui gouverne les hôtelleries de Dysme. Quand il y a trop de gens, que les arrivants commencent à installer des tentes sur le sable un peu partout, il les chasse. Mais parfois au contraire il y a des camps de toile, au moment de la pleine lune de Juillet, par exemple.
—Très intéressant, j'ignorais tout cela. Tu as peut-être raison : ce vieil homme est en position de régler les passages et donc le degré de "tassement" du sable. Mais il faudrait pouvoir rapporter le nombre de passants retenus de façon contrôlée sur le banc, la montée variable du Grand Dragon et certains événements politiques considérés significatifs pour l'équilibre de l'Archipel.
—Et cela depuis des siècles ! Remarque, ajouta Lucilia, que la famille Rondol occupe ce poste depuis la nuit des temps...
—Je suppose que tu disposes d'observatrices sur Dysme.
—Eh bien non, Augustin. Tu surestimes mon pouvoir. Quand tu reviendras à l'Est, j'espère que tu te rendras à Dysme... et que tu daigneras me faire part de tes observations.
—Pourquoi pas ?
Lucilia, assise depuis un moment sur une haute marche de pierre taillée, se leva et s'approcha de moi. Elle mit ses mains sur mes épaules, tentant de capter mon regard.
—Je sais que ta confiance en moi est limitée, jeune homme. Sache que je suis partisane de la paix et de l'équilibre. Je n'ai aucun désir de mettre la main sur les mécanismes régulateurs de notre monde pour augmenter mon influence. Cela n'aurait d'ailleurs aucun sens : ce sont les gens qui viennent à Hirpan pour consacrer leurs épousailles, et non les Magdes qui répandent la bonne parole partout ailleurs. Il n'y a aucun autre lieu de culte valide que la Maison commune, sur le banc du Sort. Nous ne pouvons fonder aucune église. Tu comprends ?
—Oui. Mais, puisque nous parlons franchement, Lucilia, deux choses m'inquiètent à votre sujet.
—Lesquelles ? Tu peux parler sans crainte !
—D'abord, même si vous souhaitez ardemment la paix, savoir que d'autres la menacent peut vous pousser à une compétition. Pour que les Zwölles ne s'emparent pas des leviers de contrôle sur Dysme (à supposer qu'il en existe), vous seriez prête à les prendre de vitesse. La perfection de votre réseau de renseignement est pour moi une indication de votre sensibilité aux charmes du Pouvoir.
Ensuite, qu'en est-il de votre rôle dans la transformation en thrombes des pauvres gens que vous adressent les Omen ? Comment se fait-il que ce qui est l'une de vos fonctions essentielles ait ainsi été éffacé pendant les cérémonies de la course minusale ? Où cachez-vous les Thrombes ? Où pratiquez-vous les rites d'envoûtement ?

—A ta première question, répondit calmement Lucilia, je ne peux qu'admettre le bien-fondé de ton inquiétude. Je serais d'ailleurs prête à discuter avec toutes les puissances de bonne volonté pour renforcer les privilèges d'un régulateur indépendant, et non pour le mettre à ma merci. Mais si le savoir que tu as contribué à créer se répand dans l'archipel, tu ne pourras pas empêcher qu'une course au pouvoir ne survienne. Tu es en partie responsable ! Tu ne peux faire comme si tout le mal venait de ce monde. Tu introduis un déséquilibre ! T'en rends-tu seulement compte, jeune Augustin ?
Je restai longtemps silencieux, atteint au vif.
—Quant à la seconde question, tu remarqueras que les Magdes portent une tenue bleue... pas blanche. Nous ne sommes pas des agneaux de chevirelles, ni de blancs et purs sophores. Nous partageons la responsabilité du mal avec nos frères Omen. C'est dans les galeries souterraines d'Ardamont que sont conditionnés les Thrombes. Ils sont conduits dans de petites salles et attachés devant des Cristaux qui ressemblent à la Cladague d'Oeuf.
—Je croyais qu'ils étaient amenés devant LA Cladague d'oeuf.
—Mensonges ! Ces histoires sont colportées dans tout l'archipel, mais c'est faux. La Cladague d'Oeuf ne sert que pour les mariages et les prédictions de destins. En revanche des pierres semblables, déterrées dans la même caverne de pintocle, il y a un ou deux millénaires, sont utilisées par les Omen pour les envoûtements. Mais je te l'ai dit, nous ne nous sommes pas des anges. Les cérémonies de thrombiance se passent toujours en présence de nos soeurs. Leur rôle est ambigu : elles contribuent à détruire les défenses de ces hommes maudits, elles amollissent leur âme, l'ouvrent à la pénétration maléfique, qui sera dispensée par le sort Omen. Sans les Magdes, les Omen ne pourraient plonger les futurs thrombes dans l'hypnose, car ils ne possèdent pas nos pouvoirs narcotiques et oniriques. Ils s'appuient sur les rêves pour y introduire des semences de mort et de terreur.
—Vous êtes, en quelque sorte, complices de meurtres spirituels ?
—Oui. Mais tu dois aussi considérer l'autre aspect : si nous n'intervenions pas dans le processus, les Omen recourraient à des méthodes infiniment plus violentes. Certains d'entre leurs Cham-Omen, c'est-à-dire les plus primitifs de leurs sorciers, connaissent des techniques de décérébration directe. Ils fabriquent des machines inhumaines qu'on ne pourra jamais ramener à l'homme, car les organes y font désormais défaut. Il y a encore cinquante ans, les Thrombes-machines étaient la majorité, et seule la mort, le massacre, pouvait venir à bout de leur virulence. Chamilah pourrait te raconter comment les Magdes sont lentement entrées dans la ronde mortelle pour en adoucir l'horreur. Aujourd'hui, il n'y a pratiquement plus de thrombes-machines. Même ceux qui nous ont attaqués tout-à-l'heure peuvent être soignés et réhumanisés, si on a beaucoup de temps devant soi.
—Nierez-vous, Lucilia, que les Magdes tirent une grande jouissance à contrôler ces malheureux ?
—Non, je ne le nierai pas. Certaines se vengent de traumatismes —imaginaires ou réels— subis dans leur enfance de la part d'hommes violents. D'autres ne supportent pas la masculinité et ne rêvent que de détruire l'énergie sexuelle des hommes, au nom d'un ordre pur, ramené à la perfection. Je n'ignore pas tout cela. Et précisément, pour ces femmes effrayées de la vie, la violence que nous leur permettons de réaliser sur des hommes, les calme peu à peu : elles prennent conscience de leurs propres envies de dominer, de saisir, de réduire à l'état de charpie. Alors, elles commencent à devenir humaines en cessant d'accuser les autres. Et nous pouvons leur donner d'autres fonctions. De Magdes Noires, elles deviennent Magdes bleues.
—Cette évolution de l'âme féminine est certes une bonne chose, mais le prix à payer en déchéances masculines est peut-être exagéré !
—Oui. Mais n'oublie pas que c'est d'abord la volonté de puissance Omen qui occupe le centre du processus, en étroite collaboration avec les Maîtres Zwölles et avec certains trafiquants de tout l'archipel. Presque toutes les autorités de Guama, policières, judiciaires, gouvernorales, mercuriales, collaborent au fonctionnement de la chaîne des Thrombes. Notre rôle est plutôt de mettre du désordre dans cette belle mécanique.
—Ah oui ? Et comment cela ?
—Tu n'ignores pas, Augustin, qu'une petite partie seulement des Thrombes repart entre les mains des Zwölles, via les Omen. Une majorité est livrée par nous aux espaces insondables des galeries souterraines.
—Et vous trouvez cela mieux ?
—Infiniment, Augustin ! Tu vas comprendre pourquoi : la plupart des chapelets de cavernes suivent des lignes de faille entre les îles de l'Ouest et les îles de l'Est. Certes, beaucoup de Thrombes meurent en route et d'autres sont repris par des milices esclavagistes, au service des compagnies minières. Mais près de la moitié parviennent néanmoins à ressortir sur la Majeure ou même plus loin. Le prélèvement par les puissances y est encore grand (Mortanglars, Zigônois, agents de Mungabor, etc.), mais cette fois ce sont les deux-tiers qui filent entre leurs doigts. Car il existe certains réseaux qui les acceuillent et les rendent à la vie.
—Je sais, j'ai rencontré Huimror.
—Ah ! Tu connais donc presque tout de nos îles, Augustin. Admets-tu qu'au lieu de nous opposer frontalement au pouvoir sanguinaire, nous préférons nous immiscer dans certains de ces rouages, pour en subvertir la finalité ?
—Je crois que tu est une grande avocate de ton Collège de magiciennes ! Et je pense que tu as en partie raison, Lucilia. Je te remercie d'ailleurs de ces explications qui m'éclairent plus que tout ce que l'on a pu me raconter de vous. Mais tu ne me détourneras pas de l'idée que la bonne solution... c'est de supprimer complètement les Thrombes ! De refuser de réduire à un tel esclavage des hommes qui peuvent être nos parents, nos frères, nos enfants !
—Tu as raison, mon jeune ami. Dans le principe. Mais n'oublie jamais ceci : un véritable résistant à l'envoûtement thrombe n'y est pas réduit. La narcose glisse de celui qui refuse, comme la pluie sur son corps. Même nos enchantements magdes ne marchent pas pour ce type de personnes.
—Ah ? Je l'ignorais...
—Oui. Il s'agit d'une personne sur dix à peu près. Dans ce cas, les Omen leur proposent deux possibilités : ou bien ils sont rendus aux Zwölles et sont en général tués ou réduits en esclavage "simple". Ou bien ils suivent une longue série d'initiations pour devenir Grands Omen !
—Tu veux dire que les principaux prêtres de l'Omenat sont d'anciens détenus qui ont résisté au traitement thrombe ?
—Oui... Sapharx en est un, par exemple, et bien évidemment le Grand Omen.
—C'est fou !
—Eh oui... Les choses sont toujours moins simples qu'elles n'apparaissent. Les Thrombes sont toujours des hommes qui ont, à un moment, accepté la déchéance. Ils ont préféré la narcose à l'éveil. Dans un cas sur quatre, les hommes se proposent même à la thrombification en toute liberté ! Pour échapper à un grand chagrin, pour ne pas se suicider ou pour faire de leur suicide une sorte de mort-vivante. N'oublie pas que le thrombe guerrier est pratiquement invulnérable, qu'il ne ressent rien, qu'il n'a pas de sentiments. Cet état ne déplaît pas à tout le monde. Beaucoup de gens rêvent même de fonctionner comme des machines.
¬—Je sais. Mais est-ce une raison pour qu'une société flatte ainsi les désirs morbides et pervers des individus ?
—Tu as raison. Il faudrait aller vers un monde moins obsédé de domination. Si Phial d'Atoy décide d'orienter sa politique vers la suppression de la thrombifiance, je le soutiendrai de toutes mes forces. Mais il faudra alors penser en même temps à d'autres formes de libération des désirs de mort. Et il faudra veiller à ce que la suppression de cette filière traditionnelle ne soit pas remplacée, par exemple, par l'organisation de l'agression du monde extérieur. Tu sais comme moi que nous n'avons dû notre salut, jusqu'ici, qu'à notre grande discrétion. Si la folie agressive remplace notre narcose thrombe, nous ne tarderons pas à être remarqués par vos puissances. Et elles nous détruiront alors sans aucun état d'âme.
—J'en suis certain.
—Je crois que tu rendrais un fier service à Guama, Augustin, si tu pouvais nous proposer quelques solutions astucieuses à ce problème.
—Je suis de passage. Je ne sais pas si j'en aurai le temps...
—Penses-y.

Un grognement sourd interrompit notre conversation. Nous levâmes la tête pour apercevoir un thrombe caché derrière le pilier d'une porte, deux étages au dessus de nous. Sentant que nous l'avions entendu, il agita les mains en gémissant.
—Je crois qu'il a trouvé quelque chose. Montons le rejoindre. Doucement, ce sont des bêtes timides !



Ce qu'avait trouvé le thrombe, au fond d'interminables boyaux, j'ai encore du mal à en évoquer le souvenir. La furie et l'affolement ont depuis longtemps fait place à la tristesse, mais revoir la scène elle-même est presque insupportable.
Nadja flottait debout, dans une grande cuve pleine d'eau pure. Les mains liés derrière le dos, la robe flottant autour d'elle, la bouche ouverte et remplie, les yeux bleus levés, comme attendant encore un secours, sa chevelure blonde faisant un soleil d'or autour de son beau visage immobile.
Elle avait du nager sans cesse dans le liquide glacé, en hurlant. Puis elle s'était affaiblie. Inexorablement.

Je poussai un long cri d'agonie. Il effraya le thrombe qui s'enfuit. Lucilia me serra contre elle maternellement, mais je lui échappai, m'engouffrant dans un couloir, désireux de me perdre et de mourir.
Lucilia courait après moi, silencieusement. A un moment, elle me prit à bras le corps et m'obligea à m'arrêter.
—Regarde.
Sa torche éclairait un large saut de loup, à mes pieds. Au fond gisait un charnier d'êtres humains et d'animaux, des chevaux probablement.
¬—Viens, maintenant, il est temps !
Je la suivis docilement, hagard, indifférent.
Nous remontâmes à un niveau un peu supérieur, et elle manipula une frise sculptée. Une porte s'ouvrit dans la roche.
—Nous sommes chez moi...

L'antre de Lucilia était une demeure princière aménagée dans une profonde catacombe. Les architectes avaient utilisé les matériaux les plus précieux pour compenser par la blancheur des reliefs et des pilastres, l'obscurité absolue du lieu. Des fenètres aux croisillons de pierre avaient été creusées dans de fines cloisons de marmolide rose, et donnaient sur une immense salle éclairée par des lampes-étoiles. Ainsi l'occupante des lieux pouvait avoir le sentiment de vivre au milieu d'une nuit d'été, et non dans un sépulcre. Allongée sur un lit de bois odorant, Lucilia s'enfonçait dans le sommeil. Alors, dans ses grands yeux finement cerclés de corne, le monde extérieur —celui des batailles exténuantes— passait et repassait en dizaines d’images hexagonales directement projetées de ses rêves.

—Viens, ne perdons pas de temps.

La piscine privée de Lucilia s’ouvrait au milieu de la voûte “extérieure”, close par une structure octogonale rehaussée de stucs baroques. Le pavillon n’était pas éclairé, sinon par la piscine elle-même. Une douce luminosité diffusait depuis le fond, montant entre les piliers de marbre translucide dont les veinures contrefaisaient les reflets mouvants des jeux d’ondes.

Lucilia se dénuda. Son grand corps bruni était lisse et harmonieux, mais sa vue ne suscita pas de désir en moi. Elle s’assit sur la margelle polie, les pieds dans l’eau.
Une dalle de pintocle verte était gravée au dessus d'une colonne et j'y retrouvai les inscriptions mystérieuses et familières qui accompagnaient plusieurs sources dans les différentes îles de l'archipel .
Lucilia ôta mes vêtements et les jeta derrière nous.
— Ce texte, je l'ai déjà lu, n'est-ce pas ? Qu'est-ce que c'est ? Je voudrais que tu m'explique ! Je voudrais comprendre ce que...
—Plus tard, Augustin, plus tard. Il n'y a pas de temps pour cela.
—C'est toujours ainsi, le temps file, une bobine qui se défait dans un précipice...
— Viens, fit la sorteresse en me tendant la main, sautons.

Je me laissai entraîner et l’eau nous engloutit.
Les doigts de Lucilia m’abandonnèrent et j’ouvris les yeux, anxieux de ne pas la perdre. Je fus surpris de la clarté d’opale qui régnait dans la profondeur. Nos corps sombraient, enveloppés de bulles d’argent.
Elle m’incita à la suivre et se tourna vers le fond, sa chevelure gonflée derrière elle, comme la couronne pulsatile d’une méduse. Je la suivis, la poitrine déjà en feu. Nous passâmes sous une première balustrade immergée à trois mètres, puis sous une seconde, vers cinq ou six mètres. Au moment où j’allais déclarer forfait et remonter en toute urgence, les tympans au bord de l’implosion, Lucilia, d’un souple coup de reins, se faufila sous le rebord de granit violet, et disparut.
Sans réfléchir, je l'imitai. Un passage était creusé, en cheminée. Tout y était obscur mais je sentis, au clapotis métallique que produisait le corps de Lucilia, qu’on y retrouvait la surface. Je jaillis à l’air libre et repris, haletant, ma respiration, entendant à mon côté celle, bien plus calme, de Lucilia.
— Tu vois, me dit-elle, il y a un passage...
— Je ne vois rien...
¬—Ne cherches-tu pas un passage ?
L’écho de nos voix se multipliait dans diverses directions, comme s’il était renvoyé du plafond très proche d’un boyau, vers des voûtes plus élevées, peut-être fractionnées par des stalagmites .
— Attends, tes yeux vont s’habituer.
— Brr, c’est glacé...
— Mets ta main sur mon épaule, je vais te guider.
Elle nageait lentement dans une obscurité oppressante.
— Tu ne vois toujours rien, là devant ?
— Non..
— C’est vrai, j’oubliais que vos yeux humains ne sont guère sensibles aux infrarouges. Cette fois, tu devrais distinguer les lieux.
J’écarquillai les yeux et une vague forme grise se découpa, comme un trou irrégulier entre deux piliers bulbeux.
— Oui, une porte, ou...
— Un couloir, et au bout quelque chose qui t’intéressera ...
Lucilia, prenant ma main, sorti de l’eau, et me tira derrière elle sur un sol gluant, mais étrangement tiède. Nous marchâmes ainsi, entourés de murailles suintantes, percés d'éperons cristallins, d’où émanait une lueur verdâtre.
—On approche de l’endroit où on a entendu des voix, vu des fantômes... des gens qui passent d’un monde à l'autre... peut-être le tien...
Grelottant, je suivis son doigt pointé vers le haut. Cette fois, mes yeux habitués distinguèrent un mur de pierres ajustées qui s’élançait, dans la lueur floue d’une épaisse vapeur. Intrigué, je m’approchais et eus un mouvement de recul : la base du mur n’était pas située à notre niveau mais beaucoup plus bas, se perdant dans les ténèbres d’un puits sans fond. Nous nous trouvions sur un palier au suplomb duquel achevait de pourrir la roue de bois d’un palan.
— Regarde là-haut, en face, il y a un autre palier. C’est là que les apparitions ont lieu. Avec un peu de chance...
— Lucilia, je ne vais pas pouvoir attendre ici très longtemps, je gèle.
Elle m’enveloppa contre elle, m’attirant sur ses genoux. La chaleur de son corps m’envahit.
— Comme cela, tu pourras attendre un peu plus longtemps ?
— Euh... Et toi Lucilia, tu n’as pas froid ?
— Tu sais que je suis un croisement de reptile et de chevirelle, fit-elle avec ironie, le froid ne m’atteint pas...
Ses lèvres élastiques frolèrent ma nuque, et je frissonnai. De plaisir ou de dégoût ?
Un éclat de voix descendit du puits. je levai la tête et vis un orifice situé une dizaine de mètres plus haut.
Un homme chantonnait, là-haut, une étrange mélopée dont je ne comprenais pas les paroles mais qui résonnait pourtant familièrement. Son ombre bougeait sur le bord de la fenêtre, éclairée de l’intérieur. Une lampe à huile, à en juger par la lumière couleur de miel et par son tremblotement qui faisait danser les ombres jusqu’à des dizaines de mètres au dessous.
Je me dégageai des bras de Lucilia et me dressai sur le surplomb, l’oreille attentive.

— Tu reconnais ce chant ?
— Non, mais...
Le refrain me revint, comme une chose oubliée depuis la tendre enfance, une comptine fredonnée au dessus du berceau.
— Il faut que... Je vais grimper.
Elle me regarda de ses yeux qui ne cillaient jamais.
— Tu es fou.
Puis elle se replia contre le rocher.
— Salut, petit homme, bien le bonjour dans ton monde...
—Attends, Lucilia, je vais redescendre, je trouverai une corde, il faut juste que j’aille voir... Attends-moi.
— Si tu veux, fit-elle d’une voix teintée d’indifférence.
Attiré par le vide, je me portai sur la gauche de la plateforme, où une faille s’ouvrait dans le mur circulaire, zigzaguant jusqu’au dessous de la porte éclairée. Comment pourrais-je, de là, me hisser sur sa base ? Trouverais-je des prises sous mes pieds, alors que mes mains s’ancreraient dans la faille... ?
Mon esprit ne cessait de souligner la folie de l’entreprise, mais j’étais un papillon devant la flamme, et déjà je m’élançais au dessus du vide, les orteils raidis sur les moellons saillants.
— Attention, petit homme, dit, lointaine, Lucilia.
— Ne t’inquiète pas.
La traversée fût plus aisée que prévu, malgré les eaux qui sourdaient de la faille, de loin en loin, et les massifs d’une mousse spongieuse poussée entre les scellements. Je parvins sous l’ouverture, mais quand je dus me redresser pour saisir l’appui, je me rendis compte que je devrais m’arquer pour opérer un rétablissement. Mon courage vacilla.
L’homme invisible, un moment silencieux, antonna un autre chant, aux accents plus doux, et je crus entendre mon grand-père lorsqu’il m’endormait.

Mes cuisses se détendirent et je sautai, éloignant mon ventre de la muraille, sûr de périr si mes doigts ne trouvaient pas où accrocher la pierre. Par miracle, ils agrippèrent la saillie, et je pus souffler, en appui sur les quatre membres.
Je me dressai doucement, la tête en arrière, pour que mes yeux dépassent la limite, sans que n'émerge ma tignasse proéminente.
Et je vis un grand homme aux traits épais, les yeux noirs, vêtu d’une tunique sombre au col souligné d’un liseré d’or. Penché sur quelque chose que je ne voyais pas, ses bras, horreur, étaient sanglants jusqu’aux coudes.
Je ne pus retenir un cri d’effroi et ses yeux comme des charbons se fixèrent sur moi, tandis que le masque de l’homme se déformait sous l’emprise de la rage.
— Pequigne Latrone ! hurla-t-il en se précipitant vers moi, les mains gluantes de sang. Il saisit un volet intérieur et le rabattit brutalement, repoussant du même coup mes doigts sur le rebord glissant.

Et je tombai. Sans y croire, comme dans un rêve, le vent sifflant autour de moi. Je tombai, enveloppé du double hurlement de l’homme et de Lucilia; tombai, tombai, heurtai des bras la muraille vingt mètres plus bas, douleur fulgurante remontant dans ma poitrine, tombai encore, dans l’obscurité humide, corps tournoyant sur lui-même, tête en bas, vouée à éclater comme une pastèque sur un obstacle ou un pavement.

L’esprit figé dans une terreur passive, je crus voir devant moi un visage, un corps qui m’attendait, les bras ouverts, prêts à me recevoir comme un paquet de linge lancé d’une fenêtre. Chose bizarre, le visage était barbu, encadré de boucles noires, le regard ardent, celui-là même de l’homme qui, là haut, m’avait rabattu le volet sur les mains.
Je passai au travers de son image, l’entendant hurler de désespoir, puis je m’engloutis interminablement dans l’eau glacée.
La notion même de souffle me quitta.


Samedi 20 Juin 2009 - 18:14
Dimanche 7 Avril 2013 - 22:49
denis duclos
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