Le Chan
Le soleil tombe dans la mer comme un cocktail Molotov dans une mare.
La silhouette des trois Jeunes sur la plage grise se détache en noir sur le fond éblouissant : trois bonhommes de papier se tenant par la main. En réalité, ils ne se tiennent pas : ils serrent les doigts sur de gros galets ébréchés, coupants, qu’ils vont jeter à la tête de Hatzik. Ils ne le manqueront pas. La haine les fait vibrer. Leur copain allongé est sans doute agonisant. Il a pris la grosse racine qu’Hatzik lui a balancée en pleine nuque. Le bois s’est cassé sous le choc, et probablement la vertèbre aussi.
Et puis il y a l’humiliation qu’Hatzik leur fait subir, et qu’ils ne peuvent pardonner. Il en sourit encore, sous la crasse et le sang qui figent son visage. En une fraction de seconde, il revoit la grande course : tous les engins qu’il avait trafiqués, aux formes baroques et aux décorations outrancières, auraient dû bondir comme des guépards à la poursuite d’une gazelle. Mais ils se traînaient lamentablement, émettant de curieux bruits de lessiveuses. Et pour cause : il avait remplacé leur infocerveau par celui des tracteurs de l’agripage voisin. Seule la machine du chef, Anhalpan, avait été légèrement améliorée. Il lui avait greffé le système d’accélération d’un vieux missile de croisière, enfoui dans la grande décharge. La voiture était partie comme une fusée, plaquant le chef contre son dossier, tout le sang de son crâne comprimé contre son occiput. Elle avait sillonné le parcours, était sortie du circuit, puis elle était entrée dans la circulation des badauds et des paysans. Bolide en folie, elle évitait tous les obstacles, bien qu’aucun pilote ne fût plus aux commandes. Elle termina sa course dans un mur de bottes de foin d’où l’on retira Anhalpan pratiquement mort et définitivement aveugle.
C’était en effet difficilement pardonnable, bien que pour Hatzik cela compensât à peine deux ou trois ans de persécutions quotidiennes, et le viol de sa copine.
Maintenant c’est le dernier acte. Il va être lapidé et laissé dans la vasière pour le compte. Pas d’échappatoire : le talus de sable derrière lui s’effritera sous les pieds. S’il se retourne pour l’escalader, il est mort. Les autres l’insultent, crachent et ricanent. Ils prennent leur temps. C’est toujours ça de gagné pour lui aussi.
Mais pourquoi n’attaquent-ils pas maintenant ? Hatzik surprend des regards qui passent au-dessus de lui, se fixant sur un point de la lande desséchée. C’est peut-être une ruse, il ne leur fera pas le cadeau de se retourner. Mais il entend quelque chose de tout-à-fait inattendu. Un bref sifflement, presque dans les ultrasons. Il connaît bien : le même accompagne toujours les descentes de police dans la frange. Les Sécu pensent que leur signal est inaudible pour les humains dépourvus d’infocasques. Mais Hatzik est comme un animal hypersensible.
L’arrivée de la flicaille change tout. Le calme railleur de la bande implique une seule chose : les gars ont commis à son égard le crime des crimes, l’acte impensable parmi les Frangins. Ils l’ont dénoncé aux Sécu.
_ Tchao, Gars ! lance Chouco, le lieutenant d’Anhalpan. On a un rendez-vous urgent. On te laisse. Tu connais pas ta chance.
L’équipe s’esquive en silence le long du rivage et s’estompe vite dans le brouillard mouillé.
Hatzik n’hésite pas. Il court vers la faille de la falaise au nord, remplie de déchets immémoriaux. Ses pieds crèvent les bidons pourris, mais il ne s’enfonce pas. Il vole, il se projette d’un tas de ferraille à l’autre, mais l’escalade risque de faire tomber des objets. S’il n’y prête pas garde une véritable nasse de tiges et de plaques rouillées peut se replier sur lui comme une immense plante vénéneuse. Assez loin derrière lui, les sécuraptors sont plus lourds. Leurs grosses bottes s’enfoncent dans des liquides immondes. Mais cela ne ralentit pas vraiment leur progression méthodique. Et puis il y en a d’autres au-delà de la crête, au moins douze, s’il a bien compté les échanges de sifflements. Ils convergent à leur rythme, mais Hatzik sait qu’il est coincé. La provoc était bien montée. Le jeune homme ne se décourage pas. Il va se battre comme un chat sauvage, mais il sait que deux ou trois décharges d’électricité viennent à bout du plus récalcitrant.
2. La Dame
« Ton nom, salopard… dit le policier tout doucement.
-- Cela fait huit fois que je vous le dis...
La gifle cinglante surprend Hatzik. Mais il ne bouge pas, sentant la marque des cinq doigts irradier sa joue. L'homme s'est rassis, et reprend, toujours aussi doucement.
-- je ne voudrais pas me répéter mon petit, mais ton surnom de bande ne nous intéresse pas. Nous le connaissons depuis longtemps. Je sais que la Frange ne connaît pas l'État-civil, mais nous sommes patients. Tes semblables sont généralement distraits et laissent partout les traces de leur ADN. Il nous suffit de les relever, et de les recouper avec les photographies aériennes du secteur où ils vivent, pardon : où ils sévissent.
Tout le problème vient de là, mon petit : nous n'avons aucune trace de toi, et pas non plus de photos. Juste une grosse réputation : Hatzik par ici, Hatzik par là. Des flopées de Hatzik sur les parois des ruines, dans la plupart des styles et de tags connus. Autant dire que tu es une célébrité, et un héros, probablement. Mais au fond un héros anonyme. Je suis donc obligé de me répéter : quel est ton nom, ton vrai nom ?
Hatzik tente de fixer les yeux bleu clair que sépare un nez en forme de décapsuleur. Un visage blafard semé de taches de rousseur ; un visage d'enfant vicieux.
-- Mais vous avez mon ADN maintenant. Vous n'avez qu'à chercher dans vos bibliothèques. Si vous retrouvez de qui je suis issu, j'espère que vous serez assez aimables pour m'informer. J'ai toujours rêvé de savoir qui étaient mes parents.
Son ton ironique laisse de marbre le policier.
-- si cette recherche avait donné des résultats, nous serions même obligés de te le dire. Mais tu fais mine de ne pas comprendre : il n'y a rien sur tes gènes dans nos bases de données. Il nous faut un patronyme pour amorcer la pompe.
-- Je ne sais pas. Je n'ai jamais su. Je ne sais pas pourquoi on m’a toujours appelé Hatzik, mais je n'ai que ce nom à vous donner.
Cette fois, les petites mains manucurées bien posées sur la table restent immobiles. L'enquêteur ne baisse pas les yeux.
-- Tu mens. Nous pourrions facilement te faire parler, mais la machine de vérité travaille à la minute, et elle est beaucoup trop chère pour un morpion ton espèce. Mais nous avons tout notre temps. Je me contenterai de te faire moisir au cachot pendant une semaine. Nous verrons si un peu d'eau et de pain ne sont pas pour toi assez désirables pour, en échange, nous confier ton misérable petit secret de famille.
L'homme se lève brusquement, époussetant soigneusement ses épaulettes.
-- à bientôt donc.
Derrière le hublot sale, une ombre oscille. La lourde porte tremble sur ses gonds et s'ouvre sur le couloir. L'énorme sentinelle en uniforme verdâtre croise les bras, attendant que l'enquêteur sorte pour se saisir de Hatzik. Le jeune homme hurle, projetant des postillons sanglants sur le cahier resté ouvert.
-- Mais que voulez-vous donc savoir que j'ignore moi-même, bande de terroristes en uniforme !
Sa voix vibre de désespoir : il vient de passer quatre jours au « cachot ». En réalité une luxueuse cellule d'isolement sensoriel. Les pires jours de sa vie. Il ne veut pas y retourner pour sept jours, ni même trois. La diète forcée ne l'effraie pas, mais le silence qui absorbe jusqu'à ses pensées et lui renvoie les battements de son coeur démultipliés est une chose trop horrible, quelque chose qu'on peut souhaiter à son pire ennemi.
La masse humaine s'approche de lui et referme d’énormes poignes sur ses épaules. Hatzik ne résiste pas, mais il sanglote à chaudes larmes.
Le temps passé dans la souffrance semble infini. Mais cela ne veut rien dire. Il s'agit aussi bien d'une heure que d'un jour, peut-être de deux. Rabattre les mains sur ses oreilles ne sert à rien, car le bruit vient de dedans, de partout. La seule chose qui calme un peu Hatzik est de plonger sa tête dans le bol des chiottes, et de tirer la chasse aussi souvent que possible. L'eau est glacée, chargée de chlore, mais le vrai son qu'elle émet en cascadant paraît au jeune homme une musique céleste, couvrant les horribles remugles qui éclatent de son intérieur, aussi bien chacune de ses articulations, de ses vertèbres, de sa cage thoracique, de ses intestins en fusion.
Et puis tout s'arrête dans la lumière aveuglante du plafonnier. Quand il peut ouvrir les yeux, Masse Humaine est penché sur lui, le manipulant presque délicatement pour l’asseoir sur la banquette de béton brut. Sa vision s'élargit par cercles concentriques, et accroche une forme orange. Une forme féminine, semble-t-il. Probablement une infirmière venue vérifier qu'il n'est pas encore à l'article de la mort. La forme s'asseoit à côté de lui et fouille dans un sac. Elle n’en sort pas une seringue ou des cachets, mais un gros dossier noir.
Hatzik s'ébroue et tente de se soutenir, le dos bien droit contre le mur.
-- Qu’est-ce que vous voulez ? souffle-t-il. Si c'est pour obtenir mon nom, je vous raconterai n'importe quoi pour sortir d'ici. Même quelques heures. Comment faut-il vous le dire ? Je suis orphelin de naissance, et on m’a toujours appelé Hatzik. Je ne sais strictement rien de mes parents et...
La femme a posé une main sur son poignet, et ce simple contact soulève tant d’émotion dans le jeune homme qu'il est obligé de serrer les mâchoires aussi fort qu'il le peut afin de ne pas se mettre à pleurer comme un enfant.
-- Hatzik est un beau nom et je m'en contenterai. Ce qui m'intéresse plutôt c'est ce « on » qui t’a toujours appelé ainsi.
Il la regarde plus attentivement. Petite et mince, les cheveux bruns coupés court, les yeux verts en amandes, des formes agréables : c'est une Vic standard, de bonne culture et de bonne famille.
-- Qui êtes-vous ?
Les lèvres de la femme s'étirent en un sourire étrange.
-- je pourrais te répondre que c'est moi qui pose les questions. Mais je préfère te dire seulement ceci : je ne suis ni une avocate, ni une psychologue, ni une assistante de police.
-- mais alors qu’est-ce que vous êtes ? une journaliste ? Une zoologue venue étudier les animaux en cage ?
Le sourire de la femme s'étire encore davantage .
-- Non. Je préfère les animaux en liberté.
-- Mais alors, quoi ?
-- Cela je ne puis justement pas te le dire. En fait, tu dois me faire confiance, entièrement.
Elle ajoute à voix plus basse :
-- Si tes réponses me satisfont, j'ai le pouvoir de te faire sortir d'ici immédiatement.
Hatzik la regarde fixement, tentant d'évaluer ce que ses propos impliquent.
-- Vous dites que vous ne travaillez pas pour la police ?
-- Non.
-- Ni pour la justice ?
-- Ce serait la même chose. Je t'ai déjà dit non.
Hatzik se détend légèrement, massant ses cuisses et ses genoux endoloris.
-- à supposer que je vous fasse confiance, dites-vous bien que je ne pourrai rien vous dire de ma naissance, parce que j'en ignore tout. Mais je ne vous dirai rien non plus de mon enfance, parce que je ne veux trahir personne.
-- je ne te demande pas de trahir quiconque. Mais nous devons savoir, je veux dire la très haute puissance qui m'envoie, que tu es bien celui que nous croyons. Je vais te donner un indice : Burlington.
Hatzik tressaille. Il tente de transformer sa réaction en haussement d'épaules ; peine perdue : elle l’a déjà enregistrée.
-- Très bien. Maintenant un autre : Emiliano.
Son inquiétude le trahit. Il a l’impression d'être un bateau dont un rocher vient de transpercer la coque. La femme lui serre la main amicalement.
-- Tu as eu la bonne réaction, Hatzik. La vérité se passe souvent de mots, et cela me suffit. Je ne t'en demanderai pas plus : ton épreuve est terminée.
Il la regarde, un peu égaré, ne sachant à quoi s'en tenir.
-- Enfin pas tout à fait. Je dois maintenant te poser une question qui ne concerne pas ton passé mais ton avenir.
-- Que voulez-vous dire ?
-- Ceci : nous souhaitons te faire une proposition. Accepte-la seulement si elle t’agrée vraiment. Même si tu la refuses, je vais te faire libérer. Ton choix peut donc être dépourvu de toute arrière-pensée.
3. La montagne
Cela faisait déjà une quinzaine de jours que le gros cargo éolien l'avait abandonné à quelques encablures des énormes rouleaux qui pétrissaient sans relâche le sable de la côte occidentale d'Europe, produisant partout en arrière des grèves, de longues dunes altières. La petite annexe de caoutchouc l’avait conduit à pied d'oeuvre, au beau milieu d'une lame de fond qui avait failli le noyer.
Le matelot de service avait lancé son sac sur la plage,et s'en était retourné sans même le saluer. Il s'était ensuite enfoncé dans les terres, plein Est, se servant de sa seule boussole pour suivre le parallèle. Il avait traversé de vastes landes, d'immenses forêts de pins géants, des paysages collinaires sillonnés de rivières d'eau noire qu'il fallait franchir une à une. Il avait franchi des cols, s'était lentement hissé sur des plateaux sans fin, des plaines d'altitude semées d'une haute herbe rêche. De temps à autre sa marche rejoignait d'anciennes routes, revêtues de mousse et percées ici et là par des bouquets de vigoureux arbustes. La marche était plus facile sur ces surfaces à peu près planes, et il les suivait jusqu'à ce que leurs destinations divergent.
Chaque jour il s'était mis en marche dès l'aube, pour s'arrêter aux premières ardeurs du soleil, de préférence sur la berge d'une petite rivière ou il pêchait son déjeuner : une truite, un sandre, le plus souvent capturés directement à la main. Il pouvait y ajouter un volatile abattu aux lance-pierres, et tourné à la broche après avoir été vidé et bourré de thym, de ciboulette et d'ail sauvage. Le dessert consisterait, tout au long de l'après-midi, à grappiller les baies et les fruits qui s'offraient sur son passage.
Dès que le soleil déclinait, il choisissait une éminence boisée et repérait deux arbres entre lesquels il pourrait pendre son hamac, à quelques mètres de hauteur. Cela faisait longtemps qu'il ne se laissait plus surprendre par un cauchemar qui le ferait basculer et tomber. Et puis il préférait ce séjour aérien qui le mettait hors de portée des chiens errants, qui traversaient maintenant le continent en hordes bien organisées. En revanche, il ne craignait pas les lynx et les chats sauvages qui pouvaient facilement accéder à son perchoir, mais n'oseraient jamais le faire. Attrapez un lynx avec de gros gants ferrés, pour ne pas se faire lacérer les mains, et c’était lui qui vous claquait entre les doigts, d’une simple crise cardiaque ! Malgré son air féroce et sa virtuosité aérienne, c’était juste un gros matou fourré, avec un cœur qui battait trop vite. Les corneilles étaient plus hardies, mais il suffisait de ne pas porter de lunettes de soleil (qu’elles brisaient comme une coquille d’œuf) et de se couvrir les yeux avec n'importe quel bout de tissu de couleur sombre, pour éviter les coups de bec importuns qui vous gâchaient à coup sûr le réveil.
Comme cela lui avait été prescrit, il avait évité soigneusement les lieux habités, décrivant de longs détours autour des haut-lieux et des villages, passant au loin des collurbes , traversant au plus vite les canaux et les routes empruntées par les engins d'exploitation. Il s'était aussi maintenu à l'écart des campements de la Frange, malgré son grand désir de communiquer avec ses semblables, de ce côté-ci de l'Atlantique.
Un autre que lui serait certainement tombé dans les pièges que les Survars tendaient aux étrangers qui prétendaient pénétrer dans le domaine sans se présenter aux villages - vigie. Mais son expérience de l'Ardom américain lui suffisait pour déjouer les provocations. Il ne touchait pas aux véhicules accueillants laissés ouverts comme par hasard sur le bord du chemin forestier, la plaque électronique de contact bien en évidence. La ruse était grossière : les Survars étaient sûrement cachés quelque part, après le premier tournant de la piste, prêts à bondir sur l'auteur d'une infraction majeure : non pas voler une automobile, fût-elle à gravitons, mais oser faire traverser un territoire sauvage par une machine.
Il avait pris tout son temps, émerveillé par cette succession de paysages royaux, splendides, souvent inattendus dans leur variété. Mais maintenant la fatigue le gagnait. Il avait hâte de parvenir à son but et la solitude lui pesait : il voulait parler à des semblables, il voulait voir des femmes.
Quand, enfin, il parvint au vaste fleuve qui miroitait paresseusement au milieu d'une plaine immense, il sut qu'il approchait de son but. Il restait à le traverser. Il chercha un pont, mais le seul qu’il put trouver avait été détruit bien des années auparavant, si l'on en croyait l'état des arches rouillées qui émergeaient de l'eau comme les replis dorsaux d'un dragon mort.. Point de bateaux non plus, dans cette région retournée à la vie sauvage.
Plutôt que de tenter la traversée à la nage, de dériver peut-être sur des kilomètres, et d’arriver, épuisé, dans une zone marécageuse, Hatzik préféra se confier à un câble qui enjambait le fleuve en un lieu plus resserré, et dont les pylônes s'appuyaient sur deux petits îlots. L'ensemble paraissait être d'une facture assez récente, probablement un équipement d'appoint construit par les Mers, lors du creusement d'un de leurs tunnels. Ils ne l'avaient pas encore démantelé, et il était certainement accompagné d'une résille de sécurité. En approchant du pylône, le jeune homme se rendit compte que la distance serait plus longue que ce qu'il avait envisagé.
Il grimpa rapidement les échelons de service, et après avoir longuement hésité, se lança, comme un équilibriste, sur le câble -- ou plutôt sur le groupe de câbles tressés -- dont la section devait avoisiner les 30 cm. C'est à ce moment qu'un vent du Nord, froid et puissant, se leva, entraînant le lent balancement de la ligne. Plus question de se tenir debout sur la mince bande plastique sommitale, qui tenait lieu de chemin. À peine pourrait-t-il parcourir une partie de la distance à quatre pattes, à 20 m au-dessus des vastes tourbillons noirâtres. Tremblant, les doigts glacés, il pensa un moment se laisser tomber dans le flot. Mais on l’avait mis en garde : le fleuve avait vu tant de batailles se disputer ses rives dans ces parages, qu’il était maintenant empli d'épaves, de ferrailles de toutes sortes, de mines non désamorcées, de bandes de vases radioactives, filtrant les débris mortels d'anciennes centrales nucléaires explosées ou abandonnées.
Il fallait se résigner : avancer lentement sur les genoux, les doigts crispés dans les mailles du filet de protection, manquant à chaque instant de se retrouver suspendu sous le câble, transpercé par un vent de plus en plus vif.
Il y passa la demi-journée, le corps ébranlé de vibration. Il fut heureux de se hisser sur la plate-forme du dernier pylône, pourtant dangereusement rouillée. Un cadeau des dieux l’attendait : posés entre des brindilles comme des friandises sur une assiette, trônaient trois oeufs gros comme des pommes d'oiseaux de passage. Peut-être des cigognes. Par le trou qu’il pratiqua dans le premier, il constata qu’il n’était ni pourri ni germé. Il se régala immédiatement, malgré le goût assez fort. Il aurait aussi dévoré un fœtus de poussin, ou même de crocodile aérien si cela existait. A la réflexion, les sauriens du ciel… c’était justement les oiseaux, derniers descendants directs des dinosaures disparus. Il se demanda si les descendants des humains auraient aussi des ailes et un bec. Le problème était évidemment les mamelles. En vol, çà ne doit pas être pratique.
(Une voix lui glissa que les génitoires masculins devaient aussi bien se les geler, en pendouillant à 2000 mètres, et il préféra abandonner cette discussion oiseau… pardon oiseuse, avec soi-même).
Il s'installa ensuite dans la nacelle technique, pour y dormir malgré les sifflements lancinants du vent autour de lui.
Le lendemain, le matin vint à lui tardivement, le soleil devant d'abord escalader la rangée de montagnes qui lui faisait face. Mais quand il dépassa leur sommet, il fut tout de suite aveuglant, transformant en muraille obscure le paysage devant lui. C'est alors qu'il aperçut, plus au sud, une éminence conique qui dominait l'ensemble des chaînes et des collines. Il la reconnut immédiatement : c'était la montagne sacrée.
Une joie presque extatique le remplit. Même s'il avait bien encore une centaine de kilomètres à parcourir, il se sentait désormais arriver chez lui. Et même si tout lui était étranger ici -- la luminosité, l'alternance de chaleur et de froid, les animaux plus trapus, les plantes plus odorantes que dans sa région, les nombreux débris de l’ancienne société européenne-- même si tout cela le terrorisait inconsciemment, quelque chose l’appelait maintenant, quelque chose -- il osait le concevoir -- de la mère qu’il n'avait jamais connue.
Quand il descendit de son perchoir, il était presque midi. Il mit le cap au sud-est, sans souci des obstacles. La forêt était maintenant surtout composée de sapinières et de pinèdes sur les versants sud, et de chênaies sur les versants nord. Il y avait aussi toutes sortes d'arbres trapus et secs qu'il avait appris à reconnaître en bibliothèque : chênes kermès, truffiers, oliviers jeunes ou immémoriaux, ifs et saules, peupliers feuillolants, une infinité d'arbustes différents qui semblaient retenir une multitude d'oiseaux dans leur volière végétale.
Il ne manquerait pas de nourriture dans les jours qui viendraient ! Peut-être trouver de l'eau serait-il plus difficile car elle était rare, et les puits semblaient avoir été souvent détruits depuis longtemps, quand ils n’étaient pas signalés comme impropres. Mais Hatzik était si heureux, que le problème l’effleurait à peine. Le soir cependant, la peau irritée par les épines et les herbes coupantes, la langue gonflée à force de mâcher des baies astringentes, il commença à se préoccuper de boire. Il comprit qu'il lui faudrait sans doute se dérouter vers le pied des monts, et prendre quelques jours de plus, cheminant dans des vallées étroites, abritées et plus humides. Mais au risque de perdre ses repères.
Le Mont-Van était à la fois un lieu secret et mondialement connu. C'était là où l'élite des Chan était formée. Les meilleurs élèves des Vichanats, des hauts lieux de l'Ardom, et même des écoles du domaine Mer, auraient rêvé d'y être invités, simplement pour visiter les mystérieux équipements de la montagne sacrée. Mais cela arrivait rarement, et les heureux élus étaient soigneusement cantonnés dans les jardins extérieurs. Le recrutement des jeunes Chan était un processus complexe, tortueux, dans les arcanes restaient incompréhensibles pour la plupart des Chan eux-mêmes, qu'ils soient compagnons mineurs ou majeurs.
Chaque année, un petit groupe d'une quinzaine d'étudiants, choisis sur des critères inconnus, se retrouvaient au village-vigie, au pied de l'immense falaise en surplomb qui tranchait au nord la pente de la montagne. Blotti au tournant d'un torrent jaillissant d'une résurgence, presque toujours à l'ombre, le village d'accueil comportait seulement une dizaine de maisons de pierre sans vitres aux fenêtres, sans battants aux portes. Il y faisait glacial. Les jeunes recrues, - traditionnellement désignés comme « les Appelés » - après avoir cherché une présence humaine, un portier chargé de les accueillir, se résignaient à jeter leur paquetage dans n'importe quelle pièce. Leurs arrivées s'échelonnaient parfois sur une semaine, certains venant de l'autre côté de la planète. Ce n'était pas le cas de Hatzik qui n'avait parcouru, après tout, que 7000 km.
Lorsqu'il avait débouché sur la petite place où clapotait une fontaine ronde sous un unique platane, il y avait déjà quatre Jeunes, trois garçons et une fille, qui semblaient se morfondre, assis sur la margelle. Ils l'avaient à peine salué, mais quand il avait dénoué la chemise où il avait accumulé pommes, amandes, noix, poires, grains de blé et même tomates sauvages, ils n'avaient pu résister à la tentation. Ils s'étaient approché de lui, un peu hagards, et certainement affamés.
Hatzik avait simplement partagé son trésor, ne gardant pour lui que la portion congrue.
Cela faisait longtemps que les provisions de bouche procurées au départ avaient été consommées par chacun d’eux comme par Hatzik. Mais par ailleurs, ce dernier était probablement le seul parmi les Appelés à être originaire d'une Frange. Une fois encore il se rendit compte à quel point cette situation, tellement décriée, lui attribuait un avantage décisif : même les jeunes Ars, élevés l'arc et la lance au poing, n'étaient pas capables de traverser de longues distances en s'adaptant aux ressources de chaque pays. L'honneur leur interdisait de se nourrir des humbles plantes du chemin. Ne parlons pas des gens du Vic, habitué à l'abondance immédiate de leurs jardins hors-sol, et désemparés comme des poussins tombés du nid, dès qu’ils sortaient de leur collurbe natale.
Ce fut finalement Hatzik qui ouvrit le feu.
« Pourquoi ne parlez-vous pas ? C'est interdit ? »
Un grand gars brun et maigre soupira :
« Disons que cela n'est pas recommandé.
« Qu’en sais-tu ? demanda un jeune type trapu aux traits plus mongols que chinois.
-- Moi, c'est Hatzik, et vous ? »
De mauvaise grâce, chacun déclina un prénom ou un surnom. Le grand gars s'appelait Léo, la fille, Aura, les deux autres Andrew et Huan Dui.
« je suppose qu'on attend d'autres personnes, dit Hatzik.
-- oui, dit Aurore, ils ont jusqu'à la fin de semaine. Mais moi je n'attendrai pas tout ce temps pour manger mon chapeau.
-- mais est-il bien nécessaire de se laisser mourir de faim ? s'étonna Hatzik. Le pays est giboyeux, et les pigeons sont faciles à attraper. On peut même faire une battue et rabattre un sanglier. Ce n'est pas si sorcier. »
Sa proposition fut accueillie par un silence un peu honteux. Finalement Léo expliqua :
« j'aurais certainement pu organiser une chasse, et Aura nous a déjà ramené du miel. Mais vois-tu, les Chan de la porte nous observent. Et la règle dit que nous devons rester au village, entièrement disponibles. Quelqu’un peut venir chercher à tout moment l'un ou l'autre pour interrogatoire, et si l'on n'est pas là, on est éliminé d'office. »
« Je voudrais bien savoir où tu as lu cette règle, réitéra Huan Dui. Moi, en tout cas je n’ai pas vu de document qui la mentionne.
-C’est connu de tous ceux qui y sont passés, dit Léo d’un ton neutre. J’en ai rencontré plus d’un.
Hatzik haussa les épaules :
« On peut aussi y aller de nuit. Ils ne vont tout de même pas venir nous secouer après minuit.
-- Eh bien détrompe-toi, dit Andrew. Ils en ont déjà tiré deux du lit au petit matin. On ne les a pas revus.
Hatzik réfléchit un moment et se gratta élégamment la tête.
-- Tu crois qu'ils ont été reçus ? Ce n'est pas juste pour ceux qui doivent attendre.
--Je crois plutôt qu'ils ont été refoulés, dit Léo. Tu n’as vu personne qui marchait dans l'autre sens sur ton chemin ?
-- Non dit Hatzik. Pas un chat. Enfin si, un berger. Il était tout seul avec trois chiens pour une foultitude de moutons. Ils occupaient tout le col, là bas, derrière Senon.
-- C'était un portier, dit Huan-Dui.
-- Que veux-tu dire ?
-- Eh bien, je suis venu de l'Est, et j'en ai aussi rencontré un. Je suppose qu'il a demandé où tu allais ?
-- Oui. Mais il m'a aussi demandé ce que je voulais y faire. Ce qui m'a semblé indiscret. Mais je lui tout de même répondu.
-- Et qu'est-ce que tu lui a dit ? fit Aurore curieuse.
-- La vérité : que je me rendais sur la montagne sacrée pour que l'on m’enseigne la sagesse Chan.
Léo hocha la tête d'un air perplexe.
-- C'est curieux, parce que moi aussi j'ai rencontré un berger avec un grand troupeau. Et il m'a posé les mêmes questions. C'était peut-être le même. Comment décrirais- tu le tien ?
-- Vraiment petit, dit Hatzik, la tête laineuse et blanche, comme la toison de ses moutons. Un visage bien marqué, cuivré, et de petits yeux bleus enfonçés. Il semblait rire tout le temps, même quand il était sérieux.
-- Non, çà ne ressemble pas au mien, qui était massif comme un distributeur de boissons, dit Leo.
-- Ni au mien, dit Han Dui, il était plutôt brun. Il y en a peut-être un par porte. »
Tout le monde se tourna vers Aura, mais elle secoua la tête.
« Non, moi, je n’ai rencontré personne.
-- Tu es arrivée de quel côté ? demanda Eward.
--Euh, je ne sais pas vraiment, de par ici, je crois. »
Elle désignait l’aval du torrent, qui s’élargissait en cascadant, formant de nombreuses cuvettes naturelles emplies d’eau claire.
--La vallée du Tourmarenc, fit Léo. Comme moi.
-- Après tout, dit Han Dui, ce ne sont peut-être que des bergers de l’ardom qui entour le Mont-Van.
-- Pas sûr, dit Leo, tous les Ars doivent porter leur arme d’honneur ; et ceux-là, en tout cas, le mien, n’était pas du tout armé, si l’on excepte une haute houlette ferrée.
-- Ce n’est pas vraiment une arme, dit Hatzik ; c’est surtout pour orienter les moutons, et parfois, le côté recourbé sert pour attraper un agneau par le cou ou une patte.
-- Alors ce ne sont pas des Ars, affirma Leo sans appel, et Hatzik comprit ce qu’était le renflement oblong sous le drapé de la chemise de Léo : son poignard d’honneur, sans doute.
Et tout le monde se tut, car personne n’avait envie de s’aventurer sur le terrain des Ordres, c’est-à-dire des identités qui divisaient profondément le monde. Trop de stéréotypes couraient, balancés en ricanant, sur les Ordres auxquels on n’appartenait pas, trop de rumeurs méprisantes, trop de plaisanteries. Sans parler du tombereau de sottises qui circulait chez tous à propos du Non-Ordre, celui des Frangins : peureux, crasseux, sournois, avides, stupides, etc. La contrepartie était bien sûr que les Frangins étaient milliardaires… en anecdotes concernant les quatre ordres officiels. Hatzik sourit et se mordit aussitôt les lèvres. Il venait de se souvenir d’une petite histoire sur les Ars : « que fait un Ar quand il rencontre un lièvre ? Réponse : il le provoque en duel pour avoir tourné l’oreille vers lui ». Il y avait une suite, concernant les Vics : « et que fait un Vic quand il rencontre un Lièvre ? Réponse : il organise un vote pour savoir s’il faut le manger ou l’élire citoyen de passage. » Bien sûr, la blague continuait aussi chez les Mer : « quand un Mer voit un Lièvre, il lui prélève des cellules reproductrices, le recrée en plusieurs exemplaires et organise une course à la carotte entre l’original et ses clones. »
La variante concernant les Chan était plus laborieuse : « le Chan demande au Lièvre s’il n’est pas apparenté à celui qui regarde sa montre dans Alice au pays des merveilles. Et lorsque celui-ci rétorque que c’est un lapin blanc, le Chan lui répond : bravo ! vous avez brillamment passé l’épreuve. »
On fit plus tard du feu pour se réchauffer de la nuit glaçante, mais la conversation resta pauvre, personne ne voulant vraiment se lancer à raconter sa vie. Léo finit par sortir un jeu de cartes, mais Aura et Hatzik ne s’y intéressèrent pas. Ils sortirent fumer un joint d’herbe américaine. La Lune semblait énorme très loin derrière un pont. Hatzik demanda à Aura d’où elle venait, mais elle ne lui répondit pas. Elle pompa quatre taffes et alla se coucher dans la pièce sans fenêtre.
Hatzik monta à l’étage qui était encore plus désespérant : un carrelage froid, et un bout de toit manquant.
Hatzik se réveilla tout enkylosé de froid, de faim, le nez encombré d’odeurs de paille piquante. Le désir aussi, celui d’Aura qui, finalement, dormait à côté de lui. Il réarrangea la couverture pour le cacher.C’est vrai qu’Aura était vive, jolie, brune, les yeux un peu étroits lui donnant un air d’ironie perpétuelle. Et des formes fines et souples, pour ce qu’il en avait pu juger sous le parka verdâtre.
Il se dressa sur les coudes : le soleil passant pour une heure dans l’échancrure du col de la Tourloure n’avait pas réussi à réveiller les autres éparpillés à même le sol dans leurs sacs de couchages. Le lieu retombait déjà dans une pénombre bleutée, incitant à la grasse matinée. Il se leva et s’ébroua. Il en avait déjà marre de faire bande. Ils étaient trop méfiants ou alors pas intéressants. Il ferait son destin lui-même, à commencer par le petit dej. Il descendit jusqu’au torrent et s’y jeta tout habillé : de toutes façons ses fringues puaient, et l’eau de montagne avait des vertus purifiantes. Mais Dieu qu’elle était froide : autant que celle des sources de la Charles River. En tout cas çà revigorait.
Il escalada la pente de caillasses en face pour se réchauffer, et atteignit une grosse pierre plate qui surplombait la vallée et étincelait au soleil. Excellent poste pour bronzer à poil, faire sécher ses nippes et observer le maquis comme un faucon. S’il repérait le passage d’un lapin, installer quelques lacets à l’aide de petites lianes locales serait un jeu d’enfant. En attendant que la bête se prenne au rêt, il ramasserait bolets, plantain, délicieux cynorodons, et surtout ces pignons dont la forêt semblait abonder. Les œufs de ramiers seraient sublimes à gober, et les fraises des bois feraient un dessert acceptable. Ne parlons pas de ces grosses larves blanches collées sous les écorces et qu’il avait repérées depuis plusieurs jours et des magnifiques chenilles bien grasses installées sur le celeri sauvage. Il ne descendrait pas cette fois aux fourmis, mais les chères petites étaient là en cas de besoin : leur poison acide disparaissait si on les passait doucement au dessus du feu.
Bon, pour le repas de midi, il faudrait au moins deux poissons, et les truites ne se cachaient même pas dans les angles morts. Il confectionnerait une dizaine de nasses à l’aide d’une sorte d’alfa rugueux qui sévissait sur les pentes abruptes. Et le tour serait joué non seulement pour la journée, mais pour celles à venir, car le poisson pouvait rester en vie longtemps dans ces espèces de camisoles végétales. A moins qu’un ours vienne lui bouffer sa pêche, mais c’était improbable.
Le plan d’Hatsik était simple : il n’affronterait pas le Mont directement, mais il ne fuirait pas non plus. Il décrirait de larges cercles concentriques de dizaines de kilomètres tout d’abord, et se tiendrait prêt à toute éventualité. Léo avait décrit quelques fermes, ou bâtiments à l’apparence de fermes qui s’égrenaient vers l’est. S’il s’agissait d’écoles, il y pénétrerait et se présenterait. Advienne qui pourra : ils ne le tueraient pas et le seul risque était de se faire éconduire poliment… en ayant réussi néanmoins à quémander un quignon ou des fruits.
Le rire cristallin stoppa sa méditation. Il se replia, cherchant à protéger sa pudeur devant puis derrière. Aura était là, poings aux hanches, et riait silencieusement, ses yeux réduits à des fentes.
-Tu me fais une petite place ?
Hatzik se poussa sur la pierre de mauvaise grâce. Il n’avait pas envie d’avoir cette fille dans les pattes. Mignonne d’accord, mais ce n’était pas le temps de la gaudriole et..
-D’Italie… De Naples.
Il la regarda, interrogatif, puis comprit : elle répondait à sa question de la veille au soir.
-De la collurbe ou d’un agripage ?
-Naples n’est pas une collurbe. C’est une très grande ville comme il y en a encore quelques unes.
-Sous cloche ?
-Non, heureusement. Mais les gens y mènent une vie assez traditionnelle, et la mer emporte tous les miasmes.
-les miasmes ?
-oui, la pollution si tu veux. Et c’est une ville enclavée dans l’Ar vésuvien, personne n’y a de technovéhicule. On a des chevaux et des ânes, des carrosses, c’est plus joli. Il n’y a que la voirie qui possède des camions électriques. Et toi, tu viens d’Amrique ?
-Comment tu as deviné ?
-Tes mocassins.
Ils se turent et il la regarda. Pas mal belle, cambrée comme çà la poitrine provocante.
-Je te plais ?
-Tu t’en doutes …
-et puis tu sauterais n’importe quoi vu que t’as pas eu de femme depuis un bout de temps. Je me trompe ?
-c’est pas faux.
-Bon, alors mettons les points sur les i. Je ne veux pas coucher avec un homme tant que je ne sais pas ce que je fais dans ce truc, ni comment çà marche. C’est trop angoissant. Et d’ailleurs quand je le ferai, ce ne sera pas nécessairement avec toi. Les choses sont claires ?
-Oui, mais pourquoi tu viens m’embêter avec çà, je ne t’ai rien demandé. Tu es venue me chercher sur mon rocher, là…
-Parce que je trouve qu’on pourrait faire camarades. Ce serait moins chiant pour découvrir l’entrée du jeu. Tu ne crois pas ?
-Je suis pas enthousiaste. Çà a l’air de se jouer en solitaire.
-Je te repose la question du Chinois : comment es-tu sûr de çà ?
-Je ne sais pas.
-Eh bien moi non plus mais je ne vois pas comment un ordre de sages pourrait interdire la solidarité et l’entr’aide.
Hatzik jeta un caillou dans le vide. Il ne pouvait guère la contredire, mais il n’avait pas envie de se réveiller toutes les nuits avec une trique pas possible qu’il ne pourrait pas éponger. Il avait autre chose à penser.
-Et puis je peux t’aider…
Il se retourna vers elle. Elle mâchonnait quelque chose qui ressemblait à une cuisse de gros criquet.
-ah oui, comment ?
-eh bien je ne suis pas amricane moi, je connais le coin. J’y suis passée déjà deux fois.
-Tu veux dire que tu es montée …
-Non mais je suis familière de la région . J’ai de la famille dans la collurbe de Carpentras, et dans le village-vigie de Malaucène. A moins de 20 km d’ici. Çà ne fait pas partie du domaine Chan, ni même de l’Ar du mont, mais il y a pas mal d’infos disponible là bas, dans les bibliothèques. Et j’ai potassé tout çà avant de venir. Je peux t’en parler… Pose des questions.
Hatzik ne répondit pas tout de suite.
-pourquoi moi ?
-Je ne sais pas, dit Aura, parce que ta tête me revient.
-Et mes abdominaux… mes belles fesses, peut-être ?
-ouais, pas mal..
-Pourquoi pas Léo,il a l’air bien plus fort et renseigné.
-C’est un ar..rogant. Andrew m’ énerve et Han Dui a l’air d’un dur sous ses airs polis. Je suis sûr qu’il me laisserait tomber à la moindre occasion.
-Et tu me fais confiance ?
-oui, absolument, mais je ne saurais pas te dire pourquoi.. Peut-être parce que tu as l’air de t’en foutre au fond.
-Et toi, qui me dis que t’es pas une salope comme on en voit dans les vieux films ? Qui va me trahir dès qu’elle palpera les fafiots ?
-Oui tu a raison, je veux juste me servir de toi comme d’une serpillère et ensuite te jeter aux orties…
Hatzik en avait assez. Il enfila ses vêtements et dévala la caillasse.
-Ah oui, dit Aura loin derrière lui, il y a un autre argument : j’ai plein de bouffe, au moins pour quatre jours.
Hatzik s’arrêta net. Gagner quatre jours n’était pas rien, surtout s’il s’agissait de l’emporter sur les autres. Se présenter en premier dans des écoles pouvait avoir une importance. Ne pas réclamer de subsistance aussi. Il serait toujours temps d’installer ses lacets et ses nasses ailleurs.
-Explique toi.
-Oh c ’est simple, ma cousine de Carpentras m’a accompagné jusqu’à la limite de l’ar en électro. Avec deux sacs à dos bourrés de trucs séchés, et de liquides vitaminés. Je les ai cachés sous le petit pont, là bas.
Bon, se dit le jeune homme, cela commençait assez bien pour lui, il fallait bien se l’avouer. A moins que cela fut un peu trop bien. Il décida de risquer le coup. Aura s’approchait, essouflée, l’air un peu inquiet qu’il refuse.
-Bon, d’accord, à une condition.
-laquelle ?
-Que je te fasse un bizou dans le cou.
-Je t’ai déjà dit…
Mais il était déjà sur elle, la souleva de terre comme un fétu et lui planta un baiser mouillé… entre les nénés, pourtant bien enfouis sous de la toile kaki. Puis il la laissa retomber et elle faillit se tordre une cheville.
-On y va ? dit-il d’un ton enjoué.
-Je me demande… si je dois me faire violer toutes les trois minutes…
-mais non c’était juste de la camaraderie.
-ah d’accord. Et bien si çà ne t’ennuie pas, j’aimerais plus de retenue. On s’en tient là pour les effusions ?
-promis, juré.
Elle avait l’air un peu indécise, mais pas trop tout de même.
Patience, se dit Hatzik, attends ton heure. Il est clair que la gamine a autant besoin d’homme que toi de femme. La question est donc de savoir combien de temps elle pourra tenir… elle.
Deux jours après, ils avaient traversé une éternité de maquis rocailleux, entrecoupés de combes ombreuses et odorantes, et visité une dizaine de fermes en ruine, vides et sinistres. Leur trajectoire formait un arc de cercle intérieur à celui de la gorge du Tourmarenc. Ils s’enfonçaient ainsi peu à peu dans un massif à la pente douce mais persistante, et dominèrent bientôt un paysage de montagnes torturées,violettes ou rouges, telles autant de vagues qui se seraient figées en arrivant au pied de leur mont gigantesque. Ils tombèrent sur plusieurs pistes qui ne semblaient pas mener vers quoi que ce soit, et même de vieilles chaussées de béton qui avaient du desservir des batteries de missiles dans des temps très anciens. Mais rien qui évoquât une route vivante allant à un hameau ou bien à un haut-lieu. Ils avaient l’impression d’arpenter un immense désert végétal balayé par un vent mugissant.
Pendant les haltes, Aura essayait de mettre de l’ordre dans ses notes et ses croquis. Elle était convaincue qu’en coupant plein sud à flanc de mont, on finirait par croiser un chemin allant aux « fermes de science ».
Histoire d'un chercheur / a researcher's story
CRISE DU CAPITALISME ET CONSOLIDATION DU SYSTEME-MONDE