Dimanche 19 Mai 2013
7:12


Anthropologie de la société-monde (Geo-Anthropology)

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Tome IV : Translatador











Translatador


Du même auteur
dans la même collection

Guama, l’Archipel-Monde, Le Cycle de l’Ancien Futur, tome 1

L’épreuve des îles, Le Cycle de l’Ancien Futur, tome 2

Pouvoirs et Savoirs, LeCycle de l’Ancien Futur, tome 3

Denis Duclos


Translatador



Le Cycle de l’Ancien Futur
Tome 4




















Couverture : Stan & Vince


© 2000 Editions Payot & Rivages
106, boulevard Saint-Germain - 75006 Paris

ISBN :
ISSN :





















Les personnages de ce livre sont fictifs, et toute ressemblance avec des personnes existant ou ayant existé n’est que pure coïncidence.

















carte ancienne des îles de Guama










(carte,suite)



I.
La menace



Un grondement continu, des grincements réguliers. Un bruit lancinant de frottement, comme celui d’une grosse corde tirée contre un bordage. Le balancement ample et doux d’un géant en marche.
Où suis-je ? Sur la barque de Charon, qui me mène en enfer ?
De vagues lueurs rosées traversent mon champ de vision. Serais-je encore vivant ?
Mes paupières sont collées, poisseuses, et tremblent pour s'ouvrir. Mon corps est engourdi, écrasé de lassitude, emporté dans une tourmente aveugle et insensible.
Mais je dois me rendre à l'évidence : je ne suis pas mort.
Devrais-je l'être ? Il me le semble. Quelque chose de fatal m'est arrivé, je le sais. Quoi ? Je ne parviens pas à m’en souvenir.

Procédons par étapes. D'abord, sentir mon corps, faire bouger mes mains, si j'en ai encore; soulever la tête, essayer d'ouvrir les yeux.
L'effort est trop grand, mais en retombant sur le sol, ma nuque m'apprend que je suis capable de douleur. Mon crâne s'éveille à une souffrance lancinante, qui se répercute le long de ma colonne vertébrale. Du coup, je me tords sur le flanc, et ma paume frôle une surface rugueuse, glacée. Mes doigts atteignent mon visage et se portent aux yeux, tout englués d'un mucus durci.
Je parviens enfin à voir quelque chose : l'angle d'un mur et d'un plafond de bois, aux fentes enduites d'une épaisse substance grise.
L'impression de roulis n'est pas imaginaire : le mouvement qui me soulève fait osciller une lampe cylindrique accrochée à un anneau dans la paroi inclinée qui me fait face.
Je gis dans la cale obscure d'un bateau. Mais il y fait sec et chaud, et il n'y a pas d'odeur de saumure, plutôt celle de la sève d'hévéa, projetée sur les jointures de planches de marocal, fraîchement coupées et rabotées.
Je me redresse sur les coudes, la tête dodelinante, et demeure ainsi longtemps, hagard, des étoiles tourbillonnant devant mes yeux. Je suis dans un état de totale faiblesse, mais je n'ai pas de fièvre, et mon corps semble indemme.
Mon unique préoccupation est de trouver assez de force pour appeler à la rescousse. Il n'est pas question que je me mette debout, ni même assis. Epuisé, je me couche à nouveau, le front contre le plancher. Un sommeil nauséeux me prend, cette fois plein de lambeaux de rêves. Le souvenir d'une chute sans fin m'effleure, s'échappe, puis revient en moi, insiste. Serait-ce de cette manière que je suis mort ?
Non ! je ne suis PAS mort, je l'ai déjà constaté.

Tout du moins l'aurais-je cru, à cause de cet accident, de cette chute dans un puits sombre et glauque ? Maintenant, je me souviens : les souterrains de l'ilôt Hirpan, Lucilia, la grande sorteresse, m'accompagnant dans les galeries obscures... Nous fuyions quelque chose ensemble. Quoi ?
Oh mon Dieu ! La vision atroce me déchire : : Nadja MORTE, flottant dans le caveau empli d'eau, les cheveux déroulés autour d'elle.
Nadja ! mon amie... amante de quelques semaines... A peine le temps d'avoir familiarisé nos mains, nos peaux, nos sexes, accordé nos musiques. MORTE : tuée, par Nardor Botulis et sa bande de Zwölles noirs venus assaillir le sanctuaire des Magdes. Tout me revient en flots pressés : la victoire de Phial d'Atoy au concours minusal et son mariage avec Chantenelle, la fille du Villacope de Clotone; l'attaque brutale de la coalition de ses ennemis battus, dirigés par Kryalîche et son frère Allastair; la terrible bataille dans la salle d'honneur du temple des Magdes, et les nombreuses victimes des monstreux soldats morts-vivants, les Thrombes; la fuite désordonnée par les tunnels... L'étrange confrontation à des personnages issus de mes rêves les plus intimes, et la chute, enfin, dans un abîme sépulcral.

Comment ais-je survécu ? Sans doute ai-je traversé la surface d'un liquide, puisque le choc final ne m'a pas écrasé. Ai-je été ensuite emporté par une rivière souterraine débouchant au flanc du cône sous-marin qui formait l'axe de la lagune de Hirpan. ai-je remonté vers la mer, comme un corps inerte ?
Cette fois, je m'éveille, l'esprit plus clair, un peu d'énergie revenue dans mes membres frissonnants. Je me ramasse sur moi-même et, à genoux, je m'avance vers la porte contre laquelle je donne de l'épaule, aussitôt haletant de cette dépense inouïe. Le panneau de bois ne cède pas sous la pression, et j'avise découragé, le verrou situé trop haut pour que je puisse l'atteindre.

Des pas se font entendre de l'autre côté de la porte, accompagnés d'un sifflotement joyeux. Une clé est insérée dans la serrure et le battant s'ouvre, laissant apparaître la silhouette trouble du nouveau venu, enveloppée d'une lumière aveuglante .

—Satrelianche ! Notre homme est éveillé ! dit une jeune voix masculine, étonnée. Allons, ajoute-t-elle, ne cherche pas à sortir, tu vas te détruire les yeux ! Viens...
On me prend sous les bras et, soutenant ma démarche chancelante, on me réintègre dans la pénombre, m’asseyant sur le lit dont j'avais dû tomber dans mon sommeil.
—Où... où sommes-nous ? Et qui êtes-vous ? (ma propre voix, enrouée comme un gond rouillé, me surprend.)
—Repose-toi, mon ami... Je vais te renseigner, même si cela ne doit pas nécessairement te plaire.
—Je connais ta voix... je...
—Bien sûr, Handjo, tu me connais... Souviens-toi.
L'homme m'a appelé Handjo. Cela ne peut signifie qu'une chose... C'est un Zwölle, et un Zwölle du gouvernement de Draco.
Une intuition me traverse :
—Hrulich ? C'est toi ?
—Bravo ! Tu n'as pas oublié tes amis... ou tes ennemis préférés !
—Ennemi, pourquoi ? Tu n'as jamais été un ennemi pour moi, Hrulich, seulement le plus brillant de nos jeunes ingénieurs !
—J'aimerais bien te croire. Mais tu es sous le coup de graves suspicions de la part du Prince et du Ministre... Je suppose que tu es au courant.
—Non, je ne suis au courant de rien... Il faut que tu m'expliques.
—Plus tard. Tu es épuisé. Je vais te faire apporter à boire et à manger. Et puis tu dormiras encore... Nous avons encore du temps avant le passage du Dragon.
—Le passage du Dragon ?
—Mais oui... Nous sommes en train d'appliquer ton plan à la lettre, dit joyeusement Hrulich. Si tu pouvais voir notre escouade de Transdragons, c'est un spectacle merveilleux ! Nos bateaux sont de purs miracles !
—Quand je regarde vers la porte, mes yeux sont frappés d'un grand éclair blanc.
—C'est le grand beau temps, un soleil étincelant au zénith. Attends de t'habituer, et je t'accompagnerai sur le pont.
—Suis-je prisonnier ?
—En quelque sorte, dit Hrulich, gêné, mais en tant que second chef de l'escouade, je réserve le sort que je veux à mes hôtes, et je te dois bien la liberté de circuler sur le pont.
D'ailleurs, je n'aime pas le Ministre , je pense que tu le sais, et je suis heureux qu'il n'ait plus la haute main sur nous en pleine mer. Attends-moi... je reviens.

Mes yeux s'adaptent à la lumière qui inonde la petite cabine. Je vois maintenant les hautes vagues grises monter au dessus du bastingage, puis s'aplanir et disparaître pour laisser place au bleu intense du ciel. Bientôt Hrulich revient, précédé d'un gros soldat portant un plateau de mets fumants.
—Bonjour, Maître Handjo, fait l'homme d'un ton enjoué.
—Ah, salut... Bubert ! grinçai-je. Comment te portes-tu ? Ton ami Frago est-il du voyage ?
—Oui Maître, répond l'interpellé, visiblement content que je me souvienne de lui et de son copain, qui nous servaient souvent de gardes du corps pendant les expériences menées à bord du "Protopse" .
—Je n'aurais pas séparé de tels inséparables, reprend Hrulich. D'autant qu'ils me sont d'une fidélité à toute épreuve, maintenant qu'ils ne dépendent plus de Longarde.
—Et c'est une bonne chose, admet Bubert, le Ministre nous traitait comme des esclaves. J'espère qu'il ne vous fera pas trop d'ennuis.
—C'est gentil de le prendre ainsi, Bubert. J'aimerais d'ailleurs que vous me disiez ce qui m'est reproché... Mais auparavant, dites-moi comment je me suis retrouvé sur votre bateau... Je n'ai absolument aucun souvenir de ce qui m'est arrivé, ajoutai-je, prudemment.
—Oh, dit Hrulich, c'est simple : nous t'avons trouvé évanoui, flottant dans la mer, encordé aux épaules à une grosse souche. Nous ne t'aurions pas repéré, si une sorte de drapeau n'avait pas été noué à une branche dressée au dessus de la souche.
—Un drapeau ?
—Une pièce de soie pourpre en lambeaux, cousue d'une cordelière dorée.
Je pensais aussitôt à la cape de Lucilia. Serait-ce elle qui avait confectionné cette bouée succincte et m'avait laissé partir au fil du courant ?
Je dévore la nourriture, comme si le manque le plus intense se réveillait en moi en même temps que la vie.
—Ne mange pas trop vite, dit Bubert, paternellement. Tu vas te faire mal.


° °
°

—Maintenant, explique-moi la situation, Hrulich.. Et sois franc, tu sais que je peux supporter la vérité.
Le jeune ingénieur s'asseoit à mes côtés et secoue la tête.
—J'avoue ne pas y comprendre grand chose...
—Commence par le commencement ... Je vous ai quittés voici à peine un mois, et vous avez réussi à construire une flotille de Transdragons. C'est incroyable ! Quel est votre secret ?
—Je ne sais pas si je devrais te le dire, mais je vais tout de même le faire.
—Je n'entends ni ne vois rien, susurra Bubert, tu peux y aller.

Et Hrulich se lance dans un étonnant récit.

«Dès que tu as disparu, raconte-t-il, Mortone Trug est descendu en personne à l'atelier et nous a ordonné de mettre immédiatement en chantier une copie améliorée du prototype que nous avions mis au point ensemble avec Braho Nohé. Mais celui-ci s'est ensuite échappé à bord de son propre exemplaire, l'ancien Protopse, rénové.
Ces deux défections ont convaincu le Prince d'accélérer encore l'affaire. Si vous étiez des traîtres, ce qu'il suspectait sans en être absolument sûr, vous transmettriez aussitôt les informations stratégiques à nos ennemis. Ceux-ci -surtout les Clotonois, désormais dirigés par ton ami Phial d'Atoy- en déduiraient que nos projets d'invasion ne pourraient se réaliser avant six mois.
—Nous allons donc les prendre de vitesse ! nous dit Trug. Mes enfants, je compte sur vous : soyez prêts dans un mois ! ajouta-t-il dans un vibrant enthousiasme, qui catalysa les énergies.
—Mais, se plaignit Mirloc'h Salchiff, le chef de la logistique, et les matériaux ? Le Canipore bleu, le cuivre, les micas ultradurs ? Comment allons-nous les trouver ?
—Regardez !
Le Prince nous montrait la fenêtre. Nous nous en approchâmes, et, médusés, nous vîmes une longue caravane de carrioles bâchées qui attendaient au pied du palais du Mont Atrosse.
—Tout cela a été commandé de toute urgence à nos négociants. Un crédit exceptionnel a été débloqué. Notre Trésor est vide, mais vous ne pourrez plus vous plaindre de manquer d'ingrédients utiles.
—Merveilleux ! s’écria Salchiff, les larmes aux yeux.
—Toutefois, objectai-je, nous n'avons pas terminé les essais d'aéro- et d'hydro-dynamisme. Le Transdragon n'est pas au point.
—Cela, mon cher Hrulich, vous pouvez le règler en quelques jours, rétorqua sêchement le Prince, si vous attelez plusieurs équipes au travail nuit et jour.
—De toutes façon, vous y parvenez ou il y a la potence, suggéra doucement Longarde caché dans l'ombre de Mortone. Et le Prince ne démentant pas les propos de son Ministre omnipotent, tu comprends combien nous avons été encouragés à l'activité la plus acharnée», conclut Hrulich d'un ton amer.

—Mais vous avez finalement réussi.
—Oui. Enfin, sur la flotille de quatre-vingt bateaux que nous avions charge de construire, soixante étaient prêts il y a deux jours, quand nous avons été avertis que l'embarquement devrait être effectué dans les heures à venir. La mise à l'eau eut lieu dans la baie, et des milliers de dockers dracois ont empli les coques des victuailles et des armes nécessaires. Puis les passagers (des brigades spéciales de quinze soldats d'élite) ont été embarqués, et aussitôt les équipages ont fait route vers le large,vers l'est, de façon à grimper sur le grand dragon un peu à l'ouest du tourbillon de l'Emphale. Nous sommes d'ailleurs maintenant à une heure du point de montée.
—Et c'est toi qui dirige la flotille, Hrulich ? Belle promotion !
—Hélas, non, dit le jeune homme en baissant la tête. Tu ne me croiras pas, mais le premier chef de l'escadre est...
La phrase de Hrulich se perdit dans un soupir.
—Qui cela ? Je t’ai mal entendu.
—Minouïr...
—QUOI ? Cet enfant à demi-idiot ?
—Exactement. Mais c'est le frère de Mortone, et il semble être en relations télépathiques avec ce dernier. Il est assis, bien attaché, sur le rouffle du Transdragon "Prince n°1", et deux Officiants du Ministre se tiennent derrière lui, interprétant ses borborygmes et ses éructations, voire ses soudains cris de joie .
—On peut donc supposer que c'est donc le Ministre qui dirige l'escadre, par le truchement de ses hommes de main.
—Je n'en suis pas sûr.
—Etrange...

Hrulich semble agité de pensées désagréables. Il me regarde soudain bien en face.
—Handjo ?
—Oui..?
—Je dois t'avouer une chose dont je ne suis pas très fier.
—Dis toujours.
—Eh bien, nous avons dévoilé ta présence à Minouïr il y a une dizaine d'heures, en utilisant le système de signaux par fanions. Il a d'abord eu l'air d'être content, puis il est entré dans une sorte de convulsion et s'est raidi, de la mousse aux lèvres. Il est demeuré ainsi longtemps, bavant sans discontinuer, puis un Officiant a proposé l'interprétation suivante :
—Le Prince est maintenant au courant de la présence du traître Handjo Hnobich à bord du "Prince II". Il suspend pour le moment son jugement. Veillez à ce que le prisonnier soit maintenu sous surveillance constante, dans l'attente de son sort. Un message par sarmoiselle nous informera bientôt sans ambiguité du traitement adéquat qui devra lui être administré.
Comme tu vois, ce n'est pas de très bonne augure.
—Je pronostique une condamnation à mort, sans autre forme de procès, dis-je sombrement.
—Mais que t'est-il donc reproché ? s'exaspère Hrulich. C'est toi qui est l'auteur incontestable de tout ce plan... Et nous l'appliquons à la lettre.
— Mortone sait que j'ai mis en scène ma propre mort pour pouvoir fuir loin de Draco. Il sait aussi que je suis allé à Périache, et que là, j'ai trompé son allié Sapharx, afin de faire libérer Phial d'Atoy, candidat qu'il ne soutenait pas ainsi que Nadja Benjou, la soeur d'un autre candidat. Enfin, je me suis battu contre l'élection de ses deux "poulains" : le commerçant Cicéolien Wiril Braighcht, et le guerrier Fulgurac'h Allastair Jovial-Bonheur. Bref, selon lui, j'ai contrecarré tous ses plans, et cela sans aucune justification ! Je suis donc suspect de haute trahison.
—Mais... est-ce vrai, Handjo ?
—Bien sûr que non.

Je n’ai pas hésité à mentir, mais il me faut très vite bâtir un récit convaincant. Cela ne doit pas être trop difficile car Hrulich ne demande vraiment qu’à me croire.

—La vérité est la suivante. Un soir, à la Maison Privée , j'ai reçu le message d'une sarmoiselle m'avertissant d'un complot pour saboter la procédure de l'élection minusale. On préparait l'assassinat de Phial et de Nadja, ainsi que l'assaut du sanctuaire des Magdes, crime monstrueux aux yeux de tous les Guamaais. Je n'avais pas le temps ni les moyens de persuader Mortone d'enquêter sur cette rumeur et de faire arrêter les responsables, et je n'avais aucune confiance dans le Ministre.»

Les mensonges les meilleurs sont toujours les plus proches de la réalité, et en dehors du message, purement imaginaire, le reste s’est révélé, hélas, bien trop réel. Je peux donc être parfaitement sincère pour la suite de mon explication.

—Je savais, continuai-je, -car nous en avions discuté souvent- que le Prince n'était pas favorable à une telle catastrophe, et qu'il préférerait le déroulement légal de la Course, à tout obscur soutien de candidatures hors-la-loi. J'imaginai donc un subterfuge : Minouïr témoignerait m'avoir vu tomber de la muraille du palais, après rupture d'une corde, et la rivière passant à son pied serait supposée avoir emporté mes restes. Cela me donnerait la liberté de disparaître et de rejoindre Périache où je m'efforcerais de déjouer les plans des comploteurs.
Je parvins à mes fins, et Phial put se présenter aux élections devant le collège des Magdes. Je me préparai alors à écrire une longue missive explicative au Prince (encore un léger mensonge, pour la bonne cause). Hélas,je n'en eus pas le temps, car les conjurés, furieux, décidèrent de passer à l'acte. Ils envahirent la salle des noces, avec un grand nombre de Thrombes-Guerriers et firent un horrible massacre de Magdes.
¬—Tu parles sérieusement ? demanda Bubert, les yeux écarquillés.
—Absolument, m’écriai-je (avec d'autant plus de trouble dans la voix que j’ai participé à cette tragédie).. Entraîné dans la tourmente, je m'enfuis par les souterrains du volcan de Hirpan. J'ai dû tomber dans un trou et me voila rejeté à la mer comme Jonas vomi par la baleine.

Après un long silence, Hrulich secoue la tête :
—Mm... Je ne vois pas ce qu'il y a de si criminel là dedans. Si ce n'est que tu as pris de coupables initiatives, sans en référer au Prince.
—Dans l'intérêt de Draco, dis-je, la main sur le coeur. Je n'ai pas eu le temps de prévenir Mortone, c'est là mon seul véritable délit. Et c'est cela qui est changé en trahison par le Ministre et ses sbires... Car ils ne m'aiment guère. J'avoue que je le leur rends bien : car...
(C’est le moment d’instiller le doute dans l’âme déjà préparée de Hrulich .)
— J'ai toutes les raisons de penser qu'ils sont pour quelque chose dans le drame de Hirpan.
—Ah, tu crois que... ? qu'ils ont participé au complot... ? s’étonne le jeune Ingénieur, les yeux plissés.
—Je n'ai pas de preuves, mais il y a des indices, comme la présence d'un spadassin zwölle noir sur les lieux du massacre des Magdes...
—Alors, maintenant, je comprends que tu sois sous le coup d'une condamnation ! Qu'allons-nous faire ?
—Attends, nous sommes encore vivants ! C'est l'essentiel.

Debout, encore chancelant, mais retrouvant vite le pied marin, je sors sur le pont et vais m'appuyer au plat-bord. Le spectacle est superbe et me retient longtemps. Nous courons au sud-est, contre les alizés qui nous adressent de petits nuages altiers. Au Nord, l'horizon est rehaussé, gonflé, la mer assombrie, arrondie. C’est le préambule habituel par quoi s’annonce le Grand Dragon, ce courant fantastique séparant les îles occidentales du reste de l’archipel.





2. Retour

Nous remontions au plus serré la houle dure qui accompagnait la charge sans fin du monstre au corps d’océan. Autour de nous, de nombreux bateaux jumeaux suivaient le même cap, sagement disposés en quinconce, pour ne pas se couper le vent. On aurait dit des amandes géantes posées sur le flot, s'aidant de longs flotteurs reliés aux coques aplaties par des bras articulés. Des voiles triangulaires nacrées étaient tendues, enserrées entre les rouffles et des mâts très inclinés vers l'arrière. Des focs d'une forme analogue, pour le moment roulés en manchons, tireraient le tout à une vitesse vertigineuse lorsque nous chevaucherions le courant géant.
—C'est beau, hein ? dit Hrulich .
—Oui. Mais l'épreuve n'est pas encore réellement engagée. Tu es confiant ?
—Oui. Nous n'avons pas cessé de faire tourner les prototypes pendant la construction des exemplaires de série, et nous avons modifié les détails en cours de route, comme certains filins de haubans, ou les moyeux des articulations des "jambes".

—Regardez ! cria Bubert, le "Prince n°I" nous transmet un message.
Une chaîne de fanions multicolores était levée au mât du vaisseau qui nous précédait sur babord. Hrulich pointa sa longue-vue et déchiffra les signaux. Son visage se décomposa.
—Sittreflûte ! gémit-il, consterné. C'est bien ce que je pensais...
—Que dit-il ?
—Prends çà avec courage, mon bon Handjo. Textuellement, le message est : "Passez immédiatement le prisonnier par dessus bord, les pieds lestés."
—Bien ! dis-je calmement. As-tu l'intention d'obéir ?
—Non, mais... comment faire autrement ? répondit Hrulich, se mordant le poing.
—Il y a bien une solution, proposa Bubert placidement.
—Dis-vite !
—On jette par dessus bord une paillasse revêtue des vêtements de Handjo, et à laquelle on a attaché un boulet.
—Ce n'est pas bête, mon brave Bubert, admit Hrulich, et je te suis reconnaissant de me prendre mon parti, alors que tu es chef de l'équipe militaire du bateau. Mais cela ne règle pas notre problème. Le vaisseau est petit. Les Officiants ne manqueront pas de le visiter dès qu'ils le pourront. Et alors, ce sera la corde pour nous tous !
—Je proposerais bien de compléter la solution de Bubert, dis-je.
—Quelle est ton idée, Handjo ?
—Voici : tardez le plus possible à jeter la baudruche à la mer, et faites-le juste avant le passage du courant. Envoyez alors le message :" prisonnier difficile à maîtriser. Il est maintenant coulé par le fond". Pendant l'épreuve du Grand Dragon, personne ne s'occupera de moi, ni de vous. Ensuite, à la tombée de la nuit, quand vous approcherez des côtes de Clotone ou de la Majeure, je sauterai par dessus bord. Vous aurez eu le temps de me confectionner un flotteur, sur lequel je m'appuierai pour nager. Je pense avoir alors des chances raisonnables de me faire récupérer par une des barques de pêche qui abondent dans la région.
—D'accord ! dit Hrulich, comme libéré d'un poids. Nous pouvons même essayer de passer assez près d'une côte pour que tu puisses la rallier à la nage en quelques heures. Nous avons des peaux de phomard cousues, destinées aux commandos de nageurs furtifs. Elles collent au corps et préservent la chaleur : nous allons t'en fournir une.
—Tope-là, mes amis !
¬—Et maintenant, donne tes vêtements à Bubert, il va se hâter de fabriquer le leurre !

Une dizaine de minutes plus tard, alors que je m'étais à nouveau dissimulé dans la petitre cabine, nu comme un ver, le gros Zwölle avait enfoncé une paillasse dans mon pantalon de feutre rouge grosssièrement ficelé, et avait refermé sur l'autre moitié ma chemise de blin grise. Il avait chapeauté l'extrémité qui dépassait de mon bonnet de laine bleue. Il ne restait qu'à rembourrer quelque peu les bras et les jambes, et le tout ferait un Augustin (ou un Handjo) très acceptable, certes, un peu flasque, mais cela pouvait s'expliquer par le coup de gourdin que mes gardiens m'auraient charitablement administré avant de me jeter à l'eau. Des petits boulets de fonte noire, judicieusement munis de trous, à la façon des perles d'un collier, furent attachés à "ma" taille.
Puis, ostensiblement, Hrulich et Bubert "me" balancèrent de plus en plus fort en "me" tenant par les pieds et par les mains (de grossiers boudins dépassant des manches et des pentalons). En poussant un grand cri, ils "me" jetèrent par dessus bord. Il y eut un plouf sourd, et la masse de tissus résista un moment à la surface, plus vraie que nature. Une vague passa, l'emportant loin derrière le navire, et lorsque l'écume se fut étalée, il n'en restait aucune trace.
¬—ET VOILA ! LE TRAÎTRE A PAYE ! s’écria Hrulich d'une voix sonore, à l'adresse de la brigade de Zwölles paresseusement installés sous le rouffle. Ils répondirent aussitôt d’un mol “Bravo” en agitant leurs chapeaux.
—Bubert, envoie donc la nouvelle de l'exécution au navire de tête ! Et maintenant, ajouta-t-il d'un ton sans réplique, tous à vos postes, Camarades, nous arrivons au point de traversée du Dragon ! C'est l'heure de vérité ! Nous passons ou nous mourrons !
—Hourrah ! Passons ou Mourrons ! répéta le choeur sauvage.

On me laissa seul dans la cabine que Bubert avait soigneusement fermée à clef, mais j'entrouvris le capot de cuivre du hublot, afin de suivre les opérations, sans me soucier d'être vu par un équipage bien trop affairé.
Le jeune ingénieur se révéla un navigateur hors pair. Il fit décrire une large courbe au "Prince n°II", pour prendre la première vague du courant monstrueux dans le sens même de sa fuite, tel un danseur d'eau court sur le rouleau. Nous prîmes assez de vitesse pour aborder la deuxième barrière, puis la troisième, surplombant les deux premières. Je crus que nous chavirions en nous heurtant enfin à la colline liquide semblant obéir à une loi physique contre nature. Mais les articulations des bras pendulaires jouèrent leur rôle, et nous nous élevâmes à flanc de Dragon, y traçant une blessure oblique, qui nous mena sur le dos majestueux.
Les leçons de l'expérience passée (et spécialement celle des Indiens Soroakl dont j'avais étudié la pirogue ) avaient bien été retenues par les constructeurs : la coque finement sculptée de longues rainures adhérait au mouvement principal du flot; la voilure ouverte comme l’épine dorsale d'un poisson volant précipitait le petit vaisseau en avant, assurant encore sa prise sur la croupe puissante.
La manoeuvre fut accomplie avec une surprenante précision, et, bien que je ne pouvais qu'entrevoir ce qui se passait vers l’arrière, je compris que l’armada suivait fidèlement, comme une formation d'oies sauvages affrontant une nuée glaciale.
Maintenant, nous filions plus vite que le vent au sommet d'une sorte de digue d'eau, propulsée au milieu d'un grandiose paysage. Toutes les îles de Guama se déployaient autour de nous, et je pouvais moi-même entrevoir au loin les montagnes indéfiniment étirées de La Majeure, qui se déplaçaient par rapport à nous. A une telle vitesse, le passage vers la mer de Clotone ne serait pas une question d'heures, mais presque de minutes !
Pour me préparer à toute éventualité, je m'étais hâté d'enfiler le pantalon collant de peau de phomard ainsi que les mocassins montants qui l'accompagnaient. Passer la camisole était une autre affaire : je me battis avec les bras élastiques bien trop étroits et je crus ne jamais y arriver. Enfin, ce fut la cagoule, que je rabattis aussitôt en arrière, pour ne pas mourir de chaleur. Je sanglai également un ceinturon réglementaire de voltigeur zwölle, avec son poignard denté et sa dague effilée. Des armes d'égorgeur... qui pourraient hélas se révéler indispensables.
Je revins à mon poste d'observation. La ligne de crête de La Majeure s'était abaissée sensiblement, ce qui signifiait que nous dépasserions bientôt le Cap Charbin. Hrulich ordonnerait sous peu de plonger dans la pente Nord du Dragon, profitant de l'élan pour s'avancer le plus loin possible au milieu des passes de Clotone.
Il devait être six heures du soir (l'Aurée, en termes locaux), et la nuit ne tarderait pas, mais la flotille aurait bien du mal à ne pas être repérée par les milliers de pêcheurs zigônois qui hantaient les bancs poissonneux de Bianiche, à la croisée du Dragon et du grand chenal de Clotone. Il est vrai que, surbaissés et dotés de petites voiles en dorsales de requins, les Transdragons pouvaient, de loin, passer pour une horde de Danseurs d'eau. Même dans ce cas, les messages se mettraient à vibrer au vent. Des milliers de fanions répercuteraient la même question d'une barque à l'autre, d'un galion à l'autre, jusqu'aux môles d'observation de Clotone et de Cap Charbin : "des Danseurs d'eau égarés se précipitent dans la mer de Clotone. On n'a jamais vu cela ! Qui peut s'approcher le fasse ! Qui sont ces gens ? Qui sont ces gens ?"

Je connaissais cependant la lenteur des réactions des fonctionnaires clotonois. Avant qu'une escadre de Garde-Côtes ne se mette en branle pour aller à la rencontre des intrus, la nuit serait passée. Et, au petit matin, la formation de soixante transdragons aurait rejoint l'objectif que je leur soupçonnais : le banc de Dysme !

Mortone Trug devait être né sous l'étoile de la Chance. Lorsque la flottille eût dévalé les turbulents effluents qui se dispersaient à Bianiche, elle pénétra un coton épais et doux. Les courants chauds venaient dégorger paresseusement à la surface, et la mer fumait, littéralement. Ce phénomène, appelé "Ouatée", servait exactement les objectifs de l'escadre zwölle. Tout devenait opaque à deux cent mètres, ce qui ralentirait considérablement la communication entre les pêcheurs locaux tout en maintenant la visibilité proche, pour de petits navires très maniables.
Pour moi, la chose présentait un autre avantage : elle permettrait à Hrulich et à Bubert de procéder à mon "largage", dans des conditions de discrétion optimale.
Bientôt ce dernier vint ouvrir ma porte.
—J'ai confectionné un coffre, Handjo... Il est déjà à la traîne du navire. Tu n'auras qu'à te laisser glisser le long du cordage, et le couper quand tu le jugeras bon.
—Je te remercie, Bubert, tu me sauves ! Je te revaudrais cela, sois-en sûr , à la première occasion.
—Tu ne me dois rien. C'est à ma haine pour le Ministre que tu dois mon attitude... et à mon amitié pour Hrulich, qui semble te considérer comme un honnête homme. Il n'arrête pas de répéter que tu es le véritable inventeur de ces extraordinaires bateaux !
Il secoua sa tête massive.
—Je ne comprends pas le Prince ! Vouloir mettre à mort un bienfaiteur de la patrie !
—Le Prince n'est pas au courant, Bubert, mentis-je à nouveau.
—Comment ? Mais le message des Officiants de Minouïr...
—Tu crois les Officiants ? Ne sont-ce pas des membres du Ministère ?
—Tu as raison ! Je n'y avais pas pensé. Le Prince est bien mal entouré...
¬—Oui, si ce n'est pas pire ! Ne t'inquiète pas, je chercherai à parler au Prince dès que ce sera possible, et je ne t'oublierai pas ...
—Merci.
—Où sommes-nous ?
—Je ne sais pas. C'est Hrulich, qui est le marin. Il viendra te prévenir du moment où tu devras courir à l'arrière et te mettre à l'eau. Adieu, maintenant !
—Salut !
Bien au dessus de la brume posée sur l'eau, le ciel avait pris devant nous une somptueuse couleur violette, en miroir du coucher de soleil, auquel nous tournions le dos. Si le cap du bateau ne changeait pas, je devrais nager au nord, c'est-à-dire à angle droit du sillage, sur bâbord. J'espérais que les nuées allaient se dissiper et que je pourrais longtemps voir la masse sombre des îles se détacher du ciel. Ensuite, avec de la chance, il y aurait les étoiles.

Le temps me sembla long. Un coup bref au hublot. Je sortis, pour voir la silhouette élancée de Hrulich marcher rapidement vers l'arrière du "Prince n°II". Il se retourna et m'adressa un geste furtif. Je le rejoignis, accroupi derrière un gros treuil. Il me désigna la corde qui filait dans le sillage mousseux.
—Voila ! Tu es à peu près à hauteur de Mirandol, à cinq ou six kilomètres des falaises... Ne t'en approche pas trop avant d'être en vue de l'embarcadère...
¬—Ne t'inquiète pas, je connais les lieux !
—Alors, bonne chance ! dit-il à voix basse.
—A toi aussi ! Je te revaudrai cela, mon Ami !
Il eût un geste, pour minimiser l'importance de ce qu'il faisait.
—Dis-moi encore, si tu le peux... Vous vous rendez bien sur Dysme ?
Il hésita, un instant seulement. Puis il haussa les épaules :
—Bien sûr ! Tu le sais bien. Je ne trahis aucun secret, puisque c'est TON programme, Handjo !
—Oui... Sauf la vitesse avec laquelle vous l'avez réalisé !
—CELA, c'est la le génie de Mortone Trug !

—Adieu !
—Non, à bientôt !

J'enfilai les gants de peau, mis en place la cagoule, et me laissai glisser dans l'eau noire et filante, sans ressentir le moindre froid. Hrulich n’était plus qu'une mince forme noire au dessus de l'eau, loin au devant. Ma main tenant le câble toucha bientôt la masse du coffre, cachée par la vague qui précédait son mouvement. Tâtonnant dans un courant violent, je découvris des poignées sur son pourtour, enveloppé d'un boudin caoutchouteux. J'assurai ma prise, puis, je saisis mon poignard et tranchai la corde.
Tout s'immobilisa au milieu de l'immensité liquide. Je demeurai inerte, le visage caché par le coffre, priant pourqu’il passe pour une souche.
Les autres Transdragons silencieux passèrent autour de moi, chacun parfaitement identique au précédent, sinon la petite figure de proue, personnalisée aux armes du chef de chaque commando embarqué. Puis les lumières des poupes s'enfoncèrent dans la nuit, comme celles d'une procession, et je me retrouvai seul avec mon coffre-bouée.
En m’orientant vers la côte, j'espérai de tout coeur que ma tenue en peau de phomard n'attirerait pas quelque traquard gourmand dans les parages.


La mer de Clotone, débonnaire, presque lascive, n'opposait pas grande résistance à ma nage. Je parcourus une centaine de mètres avant de prendre un repos de plusieurs minutes. Puis je recommençai, nageant et ensuite m'accrochant au coffre. Parfois, bien isolé de la bise par ma combinaison de peau, je m'allongeai sur son couvercle, dans lequel était aménagée une petite trappe aux bords étanches. La soulevant, j'avais accès à une calebasse d'eau douce, et à du saucisson de chevirelle. Cette nourriture énergétique me permit de supporter une épreuve dont la fatigue se surimposait à celle, bien plus traumatisante, dont j'avais ressuscité seulement la veille.

Les reliefs accentués de La Mirande approchaient, me prenant sous leur ombre protectrice, et bientôt j'entendis le ressac au pied des falaises obscures. Je pris tout mon temps pour diminuer la distance qui me restait à parcourir : je préférais que l'accostage s'effectuât à la lumière du matin, ce qui me permettrait peut-être de repérer la petite plage de Boutophane, le minuscule hameau de pêcheurs situé dans une enfractuosité des falaises rouges de la rive sud de La Mirande. Je pourrais du même coup vérifier si le chemin des douaniers, qui serpentait au milieu des roches abruptes, était libre d'accès jusqu'à la prairie dévalant la pente depuis la grande piste des Courses. Auquel cas, je n'aurais qu'à le remonter à pied, puis à rallier le domaine de la Conque.
Mais que faire, ensuite ? Malgré le temps que j'avais eu à consacrer à la question, je n'étais pas encore fixé sur une réponse. Tout dépendrait de l'état d'esprit de la population, et surtout des différentes sortes de fonctionnaires que je rencontrerais sur mon passage. Dans le cas —possible mais incertain— où Phial aurait été normalement reconnu Minus par le Villacope Mulibron Oriflan, et où la passation des pouvoirs s'effectuerait correctement, je n'aurais pas le plus petit problème. Mon ami me ferait quérir par une escorte à l'endroit où je déclarerai ma présence.
Mais les choses iraient-elles aussi bien ? Le Villacope avait opposé tant de résistance à l'élection minusale, il avait manifesté tant de volonté de nuire à Phial au cours de son ascension, qu'il était douteux qu'il acceptât maintenant de plein gré de transférer ses prérogatives et de limiter ses privilèges. Bien au contraire, Mulibron avait sans doute dû profiter du désarroi provoqué par la nouvelle de l'attaque de Hirpan, l'îlot sacré, pour semer la zizanie, voire pour tenter d'invalider l'élection ou même susciter un gouvernement d'exception, comme il en avait le droit en cas d'extrême urgence.
Si Mulibron était de mêche avec les Zwölles (ce qui était possible, mais dont je doutais encore), il s'opposerait de toutes ses forces à la remise des leviers du pouvoir à Phial. Dans ce cas, je devais m'attendre à ce que les milices villacopales soient sur le qui-vive, cherchant à intercepter toutes les nouvelles, à intimider les loyalistes, et à s'assurer de tous ceux qui pourraient venir renforcer le camp de leur ennemi. Il se pouvait même qu'ils aient des ordres spéciaux me concernant, car le Villacope savait que je représentais pour lui, de par mes connaissances particulières, un danger tout particulier. Mais comment savoir tout cela, avant le premier contact avec des habitants ?
Le mieux était de m'introduire incognito, vêtu des habits de marin zigônois que Hrulich avait déposé dans le coffre, et de m'informer dans quelque taverne de l'état du baromètre politique, avant de me dévoiler. Peut-être pourrais-je aussi faire prévenir discrètement Phial en remettant à un jeune désoeuvré un message à lui transmettre.

Mes pensées furent soudain suspendues. Je venais de voir dans le petit jour, au ras des flots, l'aileron d'un énorme traquart qui venait dans ma direction.
N'eut été la cagoule élastique qui enserrait ma tête, mes cheveux se seraient dressés sur mon crâne, comme les poils d'un chat terrorisé. Fébrilement, je cherchai dans la trappe les plaques de mica entourées d'hévéa, qui formaient de grossières lunettes de vue sous-marine et les ajustai sur mon nez. Bravement, (mais les tripes nouées), je me libérai de la corde me rattachant au coffre, comptant sur la faiblesse du vent et du courant pour le rattraper en quelques brasses, puis je m'avançai à la rencontre du monstre. Surpris, le poisson-pilote, un sargasson du plus beau rouge-vif, décrocha en me voyant arriver, non sans émettre un craquètement continu.
Le mufle arrondi de la lourde masse grise surgit de la pénombre. Je fonçai sur elle et la martelai de coups de poings. Les petits yeux latéraux protubérants louchèrent d'étonnement, puis clignèrent de douleur et le traquart fit un mouvement de côté. Aussitôt je me rejetais en arrière, craignant autant la gifle mortelle de sa large caudale, que la morsure de ses dents, longues comme des faux. Mais je savais qu'il n'abandonnerait pas la source de l'appétissante odeur qui l'avait attiré dans ces lieux, aux cris de son petit compagnon l'encourageant à la curée. Il me fallait encore faire preuve d'intrépidité. Je me jetai à la poursuite du terrible carnassier. Dégageant mon poignard de ma ceinture, je saisis l'extrémité supérieure de la queue et la tranchai d'un seul coup.
Toute la mer sembla s'ébranler. Je fus tordu, plié, rejeté dans des remous d'une rare puissance, tandis qu'un nuage jaunâtre se répandait dans le sillage du traquart. Des marins m'avaient expliqué ce qui allaient suivre : la bête stupide fuirait quelque temps un invisible ennemi, puis l'odeur de son propre sang parviendrait à ses narines, par quelque mystérieuse propagation des molécules, plus rapide que son propre déplacement. Irrésistiblement capté par ce fumet délicieux, elle se recourberait sur lui-même pour atteindre l'organe blessé. Le prenant pour une frétillante friandise, elle ouvrirait la gueule, déployant trois rangée de quarante lames dentelées, et la refermerait sur son propre corps, se dévorant allégrement la nageoire. Désormais incapable de se diriger , le traquart se mettrait à vagabonder, perdant son sang en quantités massives, ce qui attirerait sur lui l'attention de congénères, jamais très éloignés. Ainsi finirait un seigneur de la mer...

Je n'attendis pas la conclusion du drame, et m'élançai à la surface, pour retrouver mon précieux îlot flottant. Par bonheur, la mer, suspendue entre la brise de terre et les alizés endormis, s'était faite d'huile, et ce fut un jeu d'enfant que de rejoindre le coffre sur lequel je m'allongeai, épuisé.
Il faisait maintenant plein jour et les houglars bavards se laissaient tomber jusqu'au ras de flots avant de remonter, bec visant le zénith, criant leur plaisir d'exister. Le visage boursouflé par la froide humidité, je ne pouvais pas en faire autant, et je décidai de rallier la terre en ramant, les deux bras plongeant dans l'onde, sans même soulever les épaules de ma planche de salut.
Bientôt je distinguai dans l’aube cotonneuse les piliers irréguliers de l'appontement de Boutophane, et les barques mouillées alentour. Mes souffrances maritimes allaient connaître leur terme. Et j'espérai ardemment que personne ne serait au rendez-vous.

Le vieux ponton était effectivement désert. Cela, en soi, était étonnant, car les campagnes de pêche commençaient ordinairement dès la pique du jour.
Je me hissai sur les planches mal équarries et j'utilisai mes dernières forces pour tirer le coffre au sec.
Il ne fallait pas rester là. J'avisai une encoignure entre deux pans de la falaise, à l'abri de la vue des passants, où je pourrais me revêtir de la tenue de marin.
A peine m'étais-je coiffé de la casquette traditionnelle du Zigônois, qu’un bruit attira mon attention. Je risquai le nez hors de mon refuge, pour découvrir dans la brume légère, la frèle silhouette d’un vieillard avançant à petis pas rapides sur l'appontement.
D'où pouvait-il venir ? Je ne l'avais pas vu descendre du sentier des falaises et il semblait venir de débarquer. Or je n'avais observé ni navire ni barque à proximité du ponton. Quel était ce sortilège ? Etait-ce un pêcheur à la ligne, embusqué sur une planche, entre deux piliers, et que je n'aurais pas vu ?
Le vieil homme marchait pieds nus, et ses épaules étaient couvertes d'une grossière toile grise mais celle-ci laissait entrevoir une tunique immaculée au col brodé d'or. La noblesse de son visage à la barbe vaporeuse indiquait également une personnalité exceptionnelle. Parvenu à ma hauteur, il s'arrêta, s'appuyant sur sa canne ouvragée pour reprendre haleine.
¬—Bonjour, Jeune homme !
—Bonjour, Grand-Père. Vous êtes bien matinal, ajoutai-je prudemment.
¬—Ces mocassins de phomard sont-ils confortables ?
¬—Euh... Pas vraiment... Mais je n'en ai pas d'autres.
—Bien utile pour la nage, en tout cas...
—On le dit.
Le vieil homme rit, découvrant trois dents tremblantes.
—Quant à moi, je dispose heureusement de quelques savoirs anciens qui permettent de se déplacer sans trop se mouiller...
—Ah ? m’enquis-je poliment (bien que pressé de voir disparaître le vieux bavard).
—Oh, je ne m'en sers pas fréquemment. Je peux bien vous avouer que je n'y avais pas eu recours depuis ma jeunesse. Mais, parfois, l'urgence prime sur l'inconfort...
—Je suis d'accord avec vous. D'ailleurs, il faut que je parte.
—Vous allez à la pêche ?
—Non, je reviens de pêche.
—Vous ne semblez pas chargé de nombreux poissons.
—Hélas, non, pas ce matin !
—Pourtant, il y a au large un banc de millions de Sartielles, qui sautent en tout sens. Elles sont à la fête... Je crois qu'elles mangent les restes d'une bataille de traquarts.
—Mmm, vous êtes bien informé, Monsieur, m’étonnai-je.
—Jamais assez, jeune Homme.
Mais je vous laisse. Je dois me rendre à un rendez-vous de la plus haute importance, dont dépend la survie de l'archipel . Vous ne vous rendez pas compte à quel point vous êtes heureux, pauvres pêcheurs, en ces heures de bouleversement cosmique !
—Bouleversement cosmique, de quoi voulez-vous parler , noble vieillard ?
L'interessé remua la tête et soupira :
—Hélas, je ne puis vous en dire davantage; mais sachez que la folie des hommes ne connaît plus de bornes, ces temps-ci !
¬—Je ne sais pas à quoi vous faites précisément allusion, dis-je, mais je pense que vous n'avez pas tort.
—Que le Grand Equilibre puisse encore vous protéger ! Adieu !
—Adieu.
Le vieillard attaqua la pente avec une énergie surprenante et bientôt il disparut à ma vue au sommet de la falaise.
—Sapituile ! Quel phénomène ! Un ermite ou un sorcier égaré ? Quoi qu'il en soit, il est en meilleure forme que moi !
Rusant avec les contractures qui prétendaient changer mes jambes en bois, je m'équipai lentement, avant de grimper à mon tour. J’enroulai la corde à ma taille, y cachai dague et poignard, passai la calebasse en bandoulière et... terminai le saucisson. Voila, j'étais prêt, courbatu mais valide.
J’attaquai la pente sans trop me presser, mais mon coeur battit lorsque je vis le casque d'un garde villacopal à quelques mètres du bord de l'a-pic, devant la borne marquant le domaine de la Conque.
Impassible, j'avançai vers lui, prêt aux explications les plus hasardeuses. Chose curieuse, l'homme semblait ne pas me voir. Son attention était concentrée en un point lointain situé devant lui. Suivant son regard, je constatai qu'il était fixé sur une petite chevirelle broutant l'herbe tranquillement, attachée à un piquet. Lorsque je passai devant le garde, son intérêt pour le placide animal ne se démentit point, et je n'insistai pas, me contentant de m'esquiver d'une démarche nonchalante —mais néanmoins rapide.
Après coup, je me demandai si le vieillard qui m'avait précédé n'était pas pour quelque chose dans l'espèce d'hypnose où se trouvait visiblement ce factionnaire, bizarrement passionné de races caprines. Ce serait une chose à éclaircir, mais PLUS TARD !






° °

°





Toujours méfiant vis-à-vis d'autorités locales qui pourraient manifester de l'inimitié à l’égard d'un prétendu confident du nouveau Minus, je décidai d'éviter l'allée principale menant au champ de course, et contournai celui-ci par l'est, au milieu des cultures du domaine de la Conque. Le blé rouge à maturité venait d'être coupé ras, et ressemblait à une vaste serviette de velours posée à sêcher en travers de la pente.
J'avisai un pilier solitaire sur une éminence. Il marquait l’entrée d’un chemin caché entre deux rangées d’arbres taillés surmontant la colline comme les crins d’une énorme échine de cheval. Au loin s'y profilait une belle grange aux rouleaux de paille bien rangés. Une toute petite voiture bleue, décorée aux armes conquoriales, vint bientôt à ma rencontre, occupée par deux énormes paysans sanguins à chapeaux sur les yeux.
—Bonjour, fit le conducteur à la fenêtre, qui arrêta les meyots de l'attelage. Vous-vous êtes sans doute perdu, Marin... Cherchez-vous quelque chose ?
— Signour, vous êtes fort aimable. La vérité est que je tente de rallier l'embarcadère de Mirandol, afin de prendre le traversier pour la Ménisle.
—Ah, vous tombez mal, Marin. Les fêtes Minusales se déroulent en ce moment au champ de courses, et l'île est coupée du monde, par mesure de sécurité. Vous devrez attendre demain ou même après-demain. Mais voulez-vous que nous vous conduisions à Mirandol ? Vous pourrez sans doute y trouver un lit dans une taverne.
—Je vous remercie de tout coeur, je crois que c'est une bonne idée.
Je me tassai à l'arrière de la voiture, entre un baquet d'alevins et une botte d'ivraie. Chemin faisant, je m'informai sur les événements en cours.
Les hommes, fermiers de leur état au service de la Conque dont ils avaient la charge de nourrir les membres les plus éminents (juges élus et professeurs de droit) ne savaient pas grand chose, sinon que la majeure partie de leur récolte de céréales et de légumes, ainsi que quantité de volailles, avaient été emportées pour les agapes qui se dérouleraient en soirée sur la pelouse sacrée des trois Chènes Cercopses . Auparavant, le nouveau patriarche (coopté après la mort du vieux Furhion) aurait adoubé Phial d'Atoy, le Minus récemment porté au pouvoir. Celui-ci ferait à son tour acte d'allégeance à l'autorité sacrée, puis il présenterait aux Ordres et aux Professions, les principaux collaborateurs qu'il s'était choisis, ainsi que les hauts fonctionnaires nommés dans les divers postes du pouvoir.
—J'espère qu'il ne placera pas Wiril Braighcht à l'Agriculture... dit le conducteur, nous subirions la dictature de la mauvaise graine...
—Comment cela ?
—Les grains de blé que le clan des Braighcht fournit ne sont pas de première qualité. Ils sont souvent mêlés de mauvaises herbes. Cela nous nuit, parce que, sur les terres de la Conque, nous sommes obligés de produire la meilleure farine. Nous sommes donc contraints de nous servir de nos propres semences, ce qui limite la part consommable. Vous comprenez ?
—Je crois, dis-je. Vous aimeriez que Cicéole produise de bonnes semences, et vous les vende, ce qui libérerait toute votre récolte.
—Vous avez compris, Marin.
—C'est donc peut-être vous qui devriez être conseiller du Minus...
L'homme et son compagnon éclatèrent de rire.
—C'est une excellente suggestion, dit enfin le conducteur essuyant les larmes de ses yeux, mais nous n'avons point l'oreille des hautes instances.

Nous rejoignîmes l'avenue principale accédant au champ de courses, et je constatai, de l'intérieur du modeste véhicule, que l'agitation était à son comble.
Une foule bigarrée était assemblée là, dans l'attente de quelque chose. Des groupes de gens excités, marchaient d'un pas décidé, cherchant le contact avec une double rangée de gardes villacopaux, qui ne laissaient passer les personnes qu'au compte-goutte. On entendait partout des exclamations, des récriminations. Sifflets et lazzi s'élevaient en réponse aux appels au calme. L'atmosphère était houleuse, hérissée comme le pelage d'une panthère pendant l'orage.
Notre carriole s'immobilisa derrière un attroupement plus conséquent. Il était temps que je vienne aux informations, et que je mesure mes chances de rejoindre Phial sans encombres.
—Que se passe-t-il ? demandai-je à un passant, revêtu des insignes de l'ordre des artisans.
—Oh, les gardes du Villacope ne veulent pas laisser entrer tous les représentants des ordres pour la cérémonie de l'adoubement. C'est un scandale ! Personne ne respecte plus la tradition. Et le nouveau Minus semble laisser faire ! Il va y avoir une émeute.
—La seule police est celle du Villacope ?
—Oui, car la milice minusale n'est pas encore constituée.
—La seule force armée au service du Minus est donc fournie par le Villacope ?
L'homme me regarda avec attention, puis son visage, voyant ma tenue, s'éclaira.
—Oui, Marin, tu as saisi : Oriflan Mulibron sait qu'il va être destitué dans peu de temps. Il traîne les pieds et tente de freiner le rassemblement des Peuples. Le vieux sagoupiard espère que si ses partisans sont majoritaires dans l'assemblée de l'autel Cercopse, il pourra faire nommer ses gens, ou du moins ralentir l'élection de personnes qu'il ne contrôle pas...
—Tout le monde est au courant de ces manoeuvres ?
¬¬¬¬—Bien sûr ! Mais c'est un dur à cuire. Cela fait plus de dix ans qu'il est l'unique patron de Clotone. Alors tu penses qu'il ne veut pas lâcher les rènes comme cela. De plus, il déteste personnellement Phial d'Atoy, le nouveau Minus.
—çà suffit ! Allons casser la figure à ces gardes ! hurla un gros homme, portant la tenue de cuir mauve des dockers du grand bassin.
—Non ! répartit l'artisan. C'est une mauvaise tactique, Camarade !
—Mais c'est une insulte publique aux Peuples ! Nous avons le droit d'assister au couronnement !
—Certes, mon Ami, mais Oriflan n'attend qu'une provocation pour faire fermer l'enceinte. Et si la cérémonie a lieu à huis-clos, il pourra vraiment faire ce qu'il veut...

La foule se dégageait devant nous et la voiture se mit à rouler au pas. Comme je l’anticipais m'approcher de Phial ne serait pas aisé.
—Dites, brave Artisan, existe-t-il des ordres, ici, ou des groupes, qui soutiennent le Villacope ?
L'homme me regarda à nouveau avec des yeux grands comme des glossules.
—Etrange question, Marin. Serais-tu toi-même un partisan de ce vieux phomard gluant ?
—L’Equilibre m'en garde, mais voyez-vous, je suis étranger, et j'aimerais reconnaître un peu les partisans et les ennemis...
Le visage de mon interlocuteur refléta la perplexité, puis il prit le parti de sourire.
—Je savais que les Zigônois étaient des malins ! Tu veux savoir qui est qui, pour mieux vendre tes poissons... ou ta cargaison de thrombes, n'est-ce pas ? fit-il en clignant d'un oeil complice.
—Je n'ai pas nié qu'il fût vrai que cela soit faux...
—Eh bien, dit l'homme après avoir réfléchi sans succès au sens de mes propos, regarde par exemple ces gens en gris : ce sont les fonctionnaires du Villacopat. Tu peux être certain qu'ils sont de farouches partisans de leur maître, qui les entretient en grand nombre et pour de vertigineux émoluments. Ils ont sans doute fort à perdre avec Phial d'Atoy...
—Celui-ci n'aime donc pas les fonctionnaires ?
—A vrai dire, dit l'homme en se grattant la tête, je n'en sais fichtre rien ! Le nouveau Minus n'a encore rien dit de sa politique. Peu de gens l'ont déjà vu et savent à quoi il ressemble.
—Je te remercie, Artisan, et te souhaite de pouvoir entrer...
—Cela, je ne l'espère plus guère... Adieu, Marin.

Nous sortîmes enfin de la zone populeuse, et nous parvînmes en vue de la courtine qui fermait tout le parc, le séparant de la ville profane. Profitant d'une émergence de roche, elle s'épaississait en cet endroit pour former la poterne de la Tour de Roc, la terrible prison.
Je ne souhaitais point repasser devant la garde armée au service du Villacope, et je demandai à mes sympathiques fermiers de me laisser à l'intérieur du parc.

Je revins sur mes pas et je m'assis sur une souche à l'ombre d'un bosquet tout frémissant de vent du large.
Ma situation était étrange : j'étais l'un des "aides de camps" de la nouvelle autorité impériale de l'archipel, et pourtant je ne pouvais pas la rejoindre sans en passer par le contrôle de son beau-père... et plus grand ennemi ! Bien pire, je subodorais que ce contrôle me serait franchement hostile, car le Villacope Mulibron Oriflan, bien que père de la tendre (et laide) épouse de mon ami Phial, n'avait visiblement pas renoncé à empêcher son beau-fils d'exercer tout pouvoir réel. Si l'hypothèse d'un complot zwölle pour se saisir du pouvoir était sérieuse (et j'étais bien placé pour le savoir), je pouvais même m'attendre à ce que Oriflan adhère à la conjuration et fasse tout son possible pour bloquer tout acte de Phial, le rendre aveugle et sourd, avant que ne survînt la catastrophe... Il était dès lors de plus en plus concevable que je sois tout bonnement arrêté au contrôle.
J'observai les passants : les déçus se dirigeaient vers la sortie, laissant hautement connaître de leur ressentiment, tandis que les entrants étaient encore pleins d'espoir et de suffisance.
Un homme en gris s'approcha et passa devant moi, me jetant un bref regard indifférent.
Je n'avais pas cillé, mais moi, je l'avais reconnu : c'était Glavial Mollé, un triste avocaillon de l'écurie de Braighcht, qui avait tenté de faire éliminer Phial de la course minusale en colportant publiquement des rumeurs fallacieuses !
Comment cet homme avait-il réussi à revenir à la surface, s’il avait été puni de sa traîtrise ? La réponse était inscrite dans son uniforme couleur fer et son badge noir, réservé aux officiers de l'entourage du Villacope.
Je suivis Mollé qui se dirigeait droit vers l'entrée réservée aux personnalités. Je le rattrapai de justesse avant qu'il ne passe le barrage et l'interpellai.
—Maître Mollé s'il vous plaît ?
L'avocat se retourna, les sourcils froncés au dessus des petites billes de plomb de ses yeux.
—Je vous connais ?
—Non, Signour.
(Ma barbe maintenant fournie, mon visage buriné par le soleil, me mettaient, je l'espérais, à l'abri de son souvenir). J'accentuai mon accent de La Majeure et jouai le grand jeu :
—Quelqu'un vous demande, de la part de qui vous savez... c'est urgent.
Intrigué, Mollé s'approcha de moi et se pencha, parlant entre les dents.
—Parlez moins fort, voulez-vous ? Qui me demande ?
—Mon client ne m'a pas donné de nom, mais il a dit que le Villacope devait absolument être informé d'une certaine opération en cours...
—Chhht, siffla Glavial, soudain pâle. N'en dites pas plus... Menez-moi vite à votre... client .
Sans un mot, je précédai l'homme sur le chemin du bosquet. Parvenu à l’orée, j'obliquai sous le couvert, marchant assez vite pour le distancer quelque peu. Je me cachai derrière le tronc énorme d'un agra et en fis rapidement le tour pour surprendre Mollé par derrière.
Une clef autour du cou, et je le mis à genoux, la dague contre l'artère de sa gorge.
—Enlève ta veste et ton pantalon, où je le fais moi-même après t'avoir tué, crapule !
—Que... que voulez-vous ? balbutia l'homme, désorienté. De l'argent ? Je n'en ai pas sur moi.
—L'argent ne m'intéresse pas. Juste ta tenue... Dépèche-toi, mon temps est précieux.
L'effroi n'empéchait pas Glavial Mollé de réfléchir à toute allure.
—Vous voulez... entrer dans l'enceinte ? Vous représentez un ordre, et vous...
—Tais-toi, et active, ordonnai-je en le piquant légèrement.
Cette fois, il obéit en silence, et se retrouva en caleçon et en chemisette à fleurs. Je me saisis de ses propres lacets et lui nouai très serré autour des poignets, croisés derrière le dos. Puis j'en fis autant avec ses chevilles.
Tandis que je troquai le costume de marin contre son uniforme gris moiré de haut fonctionnaire, il tenta une autre diversion :
—Vous avez tort de vous en prendre à moi. Je suis très proche du Villacope, et je peux vous faire condamner facilement. En revanche, si c'est seulement entrer que vous voulez, ce n'est pas la peine de vous mettre dans une telle colère. Je puis vous faire pénétrer l'enceinte sous ma protection...
—Pour que vous me fassiez arrêter par les sentinelles ! Je ne suis pas idiot !
—Non, non, vous ne comprenez pas ! Je suppose que vous êtes mécontent du régime et que vous voulez faire valoir vos légitimes revendications ...
—C'est cela.
—Bon, alors, vous vous méprenez. Le Minus n'est pas un homme à se laisser fléchir par ce genre d'approche. C'est lui qui vous fera jeter dans la tour du Roc ! Vous allez droit au malheur, Signour, je vous le garantis.
Me voyant me pencher sur lui avec l'écharpe que je comptais lui enfourner dans la bouche, il tenta encore de parler :
—Non ! Arrêtez ! Si vous voulez vous attaquer à quelqu'un, que ce soit directement Phial d'Atoy !
Je suspendis mon geste.
—Comment, que veux-tu dire ?
—Je peux vous aider à vous approcher de lui et à ... l'attaquer, si vous voulez ...
—Quoi ? tu te prèterais à un attentat ?
—Mon rôle n'est pas d'empêcher les personnes décidées de s'en prendre à un... à un tyran, et je...
—Tu as assez parlé, maintenant.
Malgré ses protestations énergiques, je lui ouvris les mâchoires et l'obligeai à engloutir le baîllon. Puis je le traînai contre un arbre et l'y ficelai avec un morceau de ma corde.

Au petit poste situé en avant des entrées du champ de courses, la garde villacopale ne fit aucun geste pour m'arrêter. L'officier me salua et je lui répondis d'un geste distrait. Je suivis le mouvement et grimpai sur l'estrade médiane qui courait tout le long de l'immense ellipse de pierre. Je savais qu'elle se situait au niveau de "la maison civile", cet arche qui enjambait le côté oriental de la piste, et sur lequel le Minus, le Patriarche et le Villacope se présenteraient pour les acclamations, après l'adoubement. Il était plus prudent de les attendre à cet endroit que de rejoindre Phial pour la cérémonie, qui devait maintenant être presque terminée. Les gardes feraient la chaîne autour des officiels et il serait impossible de me faire reconnaître du Minus. Une autre raison militait en faveur de la solution que j'avais retenue : je connaissais mieux que d'autres la structure des lieux, pour y avoir vécu des épreuves sortant de l'ordinaire . Si l'on en n'avait pas changé la disposition depuis la course, je saurais éventuellement retrouver certains passages secrets pour couvrir ma fuite.

La plate-forme de l'arche, couverte d'une élégante galerie de colonnes doriques, était close d'un mur de marbre où était pratiquée une haute porte de bronze... celle-là même que j'avais vue naguère abattue sous les coups de boutoir d'un monstrueux Thrombe en état de folie furieuse. Pour le moment, les battants étaient entr’ouverts, et de nombreux frères du patriarcat allaient et venaient, mettant la dernière main aux aménagements protocolaires. Ce n'était pas le moment d'hésiter. J'avançai, l'air décidé, et entrai dans la salle de la "maison civile".
Les cinq trônes (deux pour Phial et son épouse, les autres pour le Villacope, le Patriarche et le Vice-Minus désigné par les Magdes) étaient placés sur une estrade surélevée qui courait le long des balustres, à l'aplomb de la piste, face aux gradins déjà remplis de spectateurs. Le long de l'autre paroi, on avait installé, sur une table de longueur démesurée, des brocs d'or et d'argent, emplis de la plus fine glône, ainsi que des centaines de plats de mets raffinés.
Je n'eus pas le temps de m'attarder. Une voix aigre s'éleva, cinglant l'air :
—Qui a laissé entrer un Villacopiste ? Nous avions pourtant bien dit : personne, sauf les frères ordinaires !
Je me retournai et vis un petit homme au long nez, l'oeil étincelant, qui me regardait, les bras croisés, courroucé comme un coq.
Je le reconnus instantanément : Fourret ! le petit acolyte du jeune Homer Benjou !
Ce ne pouvait être qu'un ami. Je m'élançai vers lui.
—Mais jetez ce type dehors, avant qu'il ne m'agresse ! cria le petit homme, hystérique.
De solides moines confluèrent, retroussant leurs manches.
—Fourret ! criai-je, tu ne te souviens pas de moi ?
Le nain se figea sur place et darda son regard de feu dans ma direction.
—Non...
—Imagine que je n'ai pas de barbe et que le soleil ne m'ait pas tanné le cuir !
—Soubirlousse ! cette voix... Elle me dit quelque chose !
—Et le mot "antho", tu ne t’en souviens pas ? C'est pourtant toi qui l'a trouvé !
—Bigrefroune ! Tu es le jeune homme qui accompagnait Phial d'Atoy, pendant la course minusale ! Augustin, c'est cela ?
—Chhtt ! Tais-toi, Fourret, ne prononce pas ce nom là...
—Que fais-tu ici, mon ami ? C'est très dangereux ! dit le petit homme écartant d'un geste les acolytes, et m'entourant de ses bras.
—Je suppose que tu es toujours un proche d'Homer Benjou ?
—Bien entendu ! Je suis son aide de camp, dit Fourret, en se rengorgeant. Donc, l'aide de camp du vice-Minus !
¬—Bon : puis-je te confier un message, au cas où il m'arrive quelque chose et que je ne puisse joindre Phial ?
—Bien sûr.
—Dis-lui que "les bateaux ont été construits plus vite que nous pensions."
—”Les bateaux ont été construits plus vite que vous pensiez “?
—Voila... Tu te souviendras ?
—Certainement. C'est un mot de passe ?
—Quelque chose comme cela, et j'espère qu'il comprendra. En attendant, il faut que je reste ici, et que je puisse lui parler.
—C'est impossible ! Ils n'auront pas le temps. Le protocole est minuté. Ils se mettront à la tribune, le patriarche dira trois mots, Phial lui répondra et tirera le coup de feu de la Fantasia. Puis les officiels s'en iront très vite pour la bénédiction de la fontaine du port et iront enfin au palais villacopal pour la transmission des pouvoirs.
—Au moins, que Phial me voie. C'est de la plus haute importance !
—Je m'en doute, dit le petit homme à la torture, mais je n'ai pas le droit de laisser quiconque. La garde personnelle du Villacope va venir vérifier l'état des lieux dans quelques minutes. Elle te fera expulser, ou bien pire...
—Mais enfin, c'est grotesque, explosai-je. Je suis un ami intime du Minus Phial d'Atoy, et je ne peux pas entrer en contact avec lui !
—Les Villacopistes sont aux abois. Ils font la chasse à tout ce qui bouge, pour isoler le Minus et assurer leur emprise sur lui, avant la décision concernant leur maître. Comme ils savent ne pas pouvoir compter sur la sympathie de Phial à son égard, ils tentent le chantage. Ils espèrent obtenir sa reconduction en exerçant une forte pression sur le nouveau Souverain, encore peu au fait de ses prérogatives...
—J'ai compris, grommelai-je. Je vais essayer de me poster sur son passage à l'extérieur et de me faire voir de lui.
¬—Ce sera difficile, car il y aura triple rangée de gardes. Mais certainement plus aisé qu'ici.

Furieux, je sortis sur le parvis, où les Villacopistes commençaient à faire refluer les gens sur les côtés. Bientôt le triple cordon se forma, car on annonçait la cour. Je tentai de rester collé au service d'ordre, en résistant aux bousculades.
Le groupe des personnalités émergea des escaliers, avançant d'un pas rapide. Phial marchait à la droite de sa femme, Chantenelle, soutenue à gauche par son père, le sinistre et pâle villacope Mulibron Oriflan, l'homme qui tenait Clotone sous sa férule depuis si longtemps.
Phial avait revêtu la tunique d'argent du Minus en exercice, ce qui ne faisait que rehausser la sévérité de ses traits maigres et le noir de jais de ses longs cheveux. Je me mis aussitôt à bondir sur place, faisant de grands moulinets et appelant "Phial" de toutes mes forces.
Malheureusement, ma voix fut couverte par un puissant choeur de trompettes et de cors. La symphonie du couronnement retentit dans toute sa majesté, tandis que les tambours situés tout autour de l'immense piste, se relayaient pour propager leur orage rythmique.
Décontenancé, je m'apprêtai à tenter le coup de force à travers le barrage quand une main dure me saisit au collet.
—C'est lui, le terroriste, arrêtez-le !
Glavial Mollé me tenait aux revers, de la bave sur le menton, véritable masque de la haine personnifiée. De grands soldats gris se précipitèrent et m'encadrèrent.
—Ne tentez rien, ou nous vous abattons... Levez les mains...
Un homme s'approcha et chercha à me désarmer tandis qu'un autre immobilisait mes bras. Surpris, je commençai par obtempérer, avant de me débattre comme un fou, hurlant et vociférant.
—Vite, couvrez-lui la tête, glapit Mollé, et embarquez-le à la tour de Roc.
Je ne vis pas le geste du soldat situé derière moi : il rabattit sa capote de feutre sur mon visage, et en serra les extrémités derrière mes épaules, tandis qu'un acolyte me menottait. En un instant, lié et garotté, je fus poussé violemment en avant. On me fit marcher, puis on me contraignit à monter dans un véhicule qui, ses portières métalliques refermées, s'ébranla aussitôt.
J'étais prisonnier du Villacope. Pire : aux mains d'un de ses agents les plus fourbes.



° °

°


Le voyage dans ce qui me parut être une glacière à poissons, fut bref. On m'introduisit, toujours aveugle, dans ce que je supposai être l'antichambre de la célèbre prison et j'entendis, sinistrement amplifiés par une ambiance caverneuse, les propos échangés par les villacopistes et par les geôliers.
On me destinait à une oubliette; la plus discrète possible, et sans que j'y fusse immédiatement enregistré. L'administrateur toussota et se plaignit de cette entorse aux réglements tâtillons qui étaient de mise, mais du bon argent trébuchant fit taire ses scrupules.
On me bouscula derechef vers des marches gluantes, s'enfonçant interminablement en vrille dans les entrailles de l'île. Puis il y eut un parcours rectiligne, à travers une bouche d'enfer aux relents putréfiés, et je fus enfin propulsé sans ménagement dans un espace au goût de mort.
Je n'eus pas le temps de voir mes gardiens, qui refermèrent la porte à triple tour, en me laissant le soin de défaire mes liens et d'enlever mon bandeau .
Je me mis au travail. Mais user la corde qui liait mes poignets contre un mur humide, qui s'effritait n’était pas très efficace. Enfin, sur l'angle de la porte, je touchai une pierre plus dure et je vins à bout du lacet en une demi-heure.

La cellule où l'on m'avait jeté ressemblait au fond d'un puits. Cette impression était accentuée par l'absence de plafond, dont tenait lieu, à trois mètres au dessus de moi, un double grillage de barreaux énormes laissant une vague lumière verdâtre tomber de nulle part, sur le sol de tourbe grasse.
Une plaque de schiste tenait lieu de lit. Je m'y allongeais, indifférent à la froidure intense, pour réfléchir à mon sort et aviser au mieux, avant que la carence prolongée d'aliments ne m'empêche de penser.

Une première chose me vint à l'esprit : il n'était pas sûr que j'eusse été jeté là pour longtemps. C'était à l'évidence une mesure conservatoire prise par Glavial Mollé, qui paraissait avoir autorité sur la police d'Oriflan. La suite pouvait donc arriver très vite, découlant des décisions qui seraient prises à mon encontre. La mort, le vulgaire assassinat... On m'étranglerait comme un lapin, à la mode des spadassins de Zigône, très renommés dans la police villacopale.
Mais pour quelle raison ? tentai-je d'argumenter contre ma conviction. Oh, pour des motifs variés, aussi bons les uns que les autres, et qui se ramenaient à un constat unique : j'étais un gêneur !
D'abord, on savait que j'étais un ami intime du Minus. J'avais joué un rôle non négligeable dans d'importantes batailles qu'il avait remportées contre des ennemis acharnés à sa perte. Je lui apportais, disait-on, des idées nouvelles, venues du monde extérieur, des savoirs secrets, peut-être. J'augmentais sa puissance, je contribuais à le désinhiber, à libérer ses énergies.
Il fallait donc arrêter au plus vite cette néfaste influence, d'autant plus que je n'étais pas contrôlable, puisque étranger à ce monde, je n'avais pas contracté de dette sur Guama. Je n'y avais pas manifesté de vice caché pouvant prêter le flanc à un chantage.
Ensuite, j'avais peut-être commis l'erreur, pour attirer Molé dans le guet-appens, d'évoquer à son attention une mystérieuse "opération en cours", ce qui donnait à penser que j'étais au courant de celle-ci, et de la trahison des Villacopistes, qui s’y trouvait, plus que probablement, associée. Si l'invasion des Zwölles était bien “l’opération" à laquelle Molé et ses gens collaboraient, ils préféreraient évidemment m'écraser comme une punaise avant d'avoir eu la moindre occasion de révéler ce que je savais.

La durée de mon incarcération ne serait pas une raison de se rassurer. Au contraire, plus longtemps je resterais à la disposition de mes ennemis, plus ils auraient du temps de recouper des informations à mon propos. Et si, comme je le croyais fermement, l'invasion zwölle était en cours, leurs agents sur Clotone ne tarderaient pas à faire la relation entre le Handjo qui les avait aidés, puis trahis dans leurs projets, et le jeune Augustin, ultramondain de passage, fidèle compagnon de leur ennemi Phial d'Atoy.
L'assassinat, dès-lors, serait perpétré dans la jouissance de la haine. On me ferait payer cher mon "double jeu", et je savais que la tour du Roc abritait quelques habitants singuliers : des tortionnaires habiles à tuer leurs patients à petit feu, après les avoir fait parler.

Certes, me dis-je pour tempérer cette vision funeste, les autorités clotonoises avaient intérêt à se faire oublier, et à m'isoler plutôt qu'à m'exécuter, un tel acte faisant toujours parler de lui. Le Villacope devait filer doux devant Phial, tant que celui-ci incarnerait la légitimité au pouvoir.
Mais à y bien réfléchir, cette interprétation optimiste se retournait également contre moi : si le brave Fourret disait qu'il m'avait vu, (et il n'y manquerait pas, au vu de son indéfectible loyauté), le soupçon porterait invariablement sur l'administration et Phial ferait remuer ciel et terre pour me retrouver. Le compte de Mulibron serait scellé si l'on me retrouvait dans l'une de ses geôles. Il n'en avait donc que plus de raisons de me faire disparaître : je ne serais pas seulement étranglé, mais aussi réduit en poudre et incinéré dans le moment suivant ma mise à mort, afin de gommer toute trace de mon passage. Des faux-témoins affirmeraient m'avoir vu prendre un bateau pour le grand large, et le tour serait joué.

Je me levai et marchai de long en large comme un fauve en cage.
Une décision s'imposait !
Selon toute vraisemblance, Phial avait déjà dû recevoir un message de l'aide de camp du vice-Minus. J'imaginai qu'il était en train d'interroger Mulibron... qui se perdait en propos dilatoires. Dès que Phial aurait le dos tourné, il ferait signe à Molé. Celui-ci allait revenir en force à la prison du Roc, muni d'un mandat d'autant plus clair et précis qu'il n'avait pas été formulé.
La chose à faire était donc simple : à la prochaine visite, mes geôliers devraient trouver la cellule vide ! On ne devrait pas me trouver !

Le précepte était bel et bon. Mais il était plus facile à dire qu'à réaliser. Déprimé par cette vérité, je me recouchai pour mieux y penser, tout en examinant attentivement les lieux.
Le "puits" était constitué d'énormes moëllons, mal équarris, parfois posés de guingois, laissant fuir des débris de mortier. Peut-être ici ou là, une pierre pourrait-elle tomber sans trop de difficulté. Si je disposais d'un levier...
Mais en serais-je plus avancé ? Je n'aurais jamais le temps de creuser un tunnel débouchant quelque part, avant qu'on vienne se saisir de moi. Et quand bien même découvrirais-je une issue vers l'extérieur, j'étais persuadé que les deux cent marches que l'on m'avait fait descendre situaient le sol de la cellule à un niveau inférieur à celui de la mer, toute proche. Je risquai donc, à l'instar de Vidocq (dont j'avais lu les incroyables aventures), de provoquer une inondation et de hâter... ma propre mort. La noyade, plaqué sous le quadrillage de barres de fer, ne me semblait pas une belle fin !
Mon cerveau tournait comme une machine huilée, cherchant la moindre possibilité, tournant la moindre idée en tous sens. A propos de barreau, me dis-je, je pourrais peut-être en desceller un, qui ferait à son tour un pied de biche acceptable. Et l'on verrait après que faire d'un tel outil (ou d'une telle arme) ! Inventer en marchant... réaliser les possibles au fur et à mesure qu'ils se présentaient : les leçons de mon vieux maître de Capesterre me revenaient en mémoire.

Aussitôt pensé, aussitôt fait. Je grimpai le long des moëllons dégoulinants d'humidité. Le salpêtre partait à la main et je pus bientôt aménager une série d'anfractuosités entre les pierres, échelons de fortune pour rejoindre le niveau des barres. Je testai leur résistance : beaucoup bougeaient comme des dents branlantes. Mais elles étaient profondément enfoncées dans les parois, et ce jeu ne me servirait pas à grand chose, à moins... à moins que je puisse enlever un morceau de roche assez conséquent pour libérer un barreau.
Je trouvai un endroit où la pierre se désagrégeait à l'angle d'un bloc. La question du primum movens se reposait : avec quoi exécuter le travail ?
Je retombai sur le sol, m'apprêtant à le fouir pour y trouver un vieux morceau de métal ou un caillou pointu. J'avisai soudain un cône granitique, englouti dans la fange : sans doute l'extrémité d'un stalactite, naguère tombé des hauteurs qui me surplombaient. Je le dégageai de sa gangue et m'en emparai.
Je pouvais commencer à agir, et cela seul eut sur moi un effet bénéfique. Je remontai à l'assaut, et, me tenant d'une main à un barreau, j'attaquai l'angle fragile à coups de boutoir répétés.
De temps en temps, je m'arrêtai pour vérifier que les bruits n'attiraient pas l'attention. Mais le cul-de-basse-fosse devait être situé à une trop grande profondeur pour que les chocs ou les cris d'un relégué puissent être entendus d'un étage supérieur.


La pierre soudain se fendit, et une section tronconique, grosse comme un bûche, se détacha, tombant sur le sol de la cellule. La barre qui reposait à son niveau pouvait maintenant être déplacée d'une dizaine de centimètres vers la gauche.
Cela suffirait-il à pouvoir la libérer ?
Hélas, non... Il manquait encore une distance égale. Toutefois, en actionnant la barre elle-même, j'en frappai le moëllon cassé, et peu à peu, l'extrémité de lourd métal se fraya un chemin, érodant la base de la pierre, élargissant la rainure horizontale.

Mû par l'énergie du désespoir, je travaillai d'arrache-pied deux ou trois heures. Epuisé, je dus prendre du repos plusieurs fois, avant de reprendre le labeur.
Enfin, je tirai violemment la barre vers moi et le bord du rocher qui résistait céda subitement. Je me retrouvai en déséquilibre, soutenant le bout de métal suspendu dans le vide. Il ne restait qu'à tourner en tout sens le barreau pour l'arracher à son logement opposé. Le fer se dégagea finalement et je le laissai tomber dans la boue. Tout essouflé, je sautai à mon tour et m'accordai un temps de réflexion.

Il n'y avait pas trente-six solutions... Je pouvais utiliser la barre pour desceller un ou deux moëllons massifs à la base du puits. Toute la question était de savoir ce qui se cachait derrière : si c'était de la roche dure ou des blocs bien maçonnés, la chose s'avérerait inutile. Mais si je pouvais creuser un espace assez grand pour me cacher...
Des objections assaillirent aussitôt mon esprit : se cacher ? Très bien ! Encore faudrait-il que deux conditions soient remplies pour que cela ait le moindre sens. La première, que je referme sur moi les pierres extérieures, pour que le premier regard ne soit pas attiré sur l'excavation. La seconde, que j'aille desceller un deuxième barreau, un mètre au dessus, pour rendre plausible l'hypothèse d'avoir échappé en tentant l'escalade du puits de lumière.
Et je ne pouvais pas m'empêcher d'évoquer la suite, bien problématique : comment repousser brusquement la pierre de mes genoux et m'enfuir par la porte ouverte, sans tarir l'effet de surprise sur les soldats, occupés à examiner la piste de mon évasion supposée... Et s'ils tenaient la porte fermée ? Et si le nombre de gardiens était trop élevé ? et si.. et si...
Je m'assis, découragé, la tête dans les mains.

Je relevai soudain les yeux ; et si... je tentais réellement l'escalade ? J'avais tout d'abord éliminé cette possibilité, certain qu'un comité d'accueil m'attendrait à la margelle. Mais au fond, en étais-je si sûr ? Peut-être n'y avait-il là haut qu'un soupirail, taillé dans la falaise ?
Inverser le plan était évidemment meilleur ! Je descellerais bien un gros bloc du mur, et je gratterais la terre ou la rocaille située en arrière... mais ce serait pour leurrer l'adversaire ! Je la remettrais en place et la coincerais si solidement qu'il faudrait longtemps à des ouvriers pour l'arracher à nouveau à son empiètement, et découvrir ainsi qu'elle ne débouchait, non sur un tunnel d'évasion.. mais sur le plein. Cela ajouterait un peu de temps, avant que l'attention ne se porte sur les barreaux.... que j'aurais soigneusement remis en place une fois passé au dessus d'eux.
Plein d'espoir, je passai à l'acte. J'utilisai le grand bâton de fer comme un levier et un gros morceau de pierre taillée se décolla de la paroi, avec plus de facilité que je l'avais prévu. De la main, j’évaluai la consistance du fond : c'était de la roche nue, suintante, dont des lamelles se détachaient, entre des veines noires de consistance pâteuse. Je pouvais piocher et constituer assez vite, devant le trou, un tas assez convainquant de gravats. Cela me demanda encore un quart d'heure, puis, je réemboîtai le rocher, en appui sur un angle, et le mis en place en le faisant pivoter par petits coups. Enfin, je saisis quelques éclats de roche dure, dont je fis des chevilles que j'enfonçai assez loin pour qu'elles ne fussent pas visibles, toute en enserrant assez rigidement le moëllon supposé cacher ma prétendue fuite .
Maintenant, il s'agissait de réaliser la véritable escapade. Je ne perdis pas de temps. Muni de ma précieuse barre, je grimpai et me rétablis au dessus de la premiere grille. Assis presque confortablement, les pieds dans le vide, je m'acharnai à desceller un barreau du deuxième crible. Le travail fut plus aisé que pour le premier. Le ruissellement continuel avait beaucoup dégradé la maçonnerie et la substance même des pierres de la paroi. Cette fois, je ne cherchai pas à enlever le barreau choisi, mais à le déplacer assez latéralement pour pouvoir me glisser dans l'interstice.
Une dernière fois, je retournai au sol et remplis un pan de ma vareuse grise de boue et de cailloux. Je tins ce sac improvisé avec les dents, et je remontai, prenant des poignées de cette vase grumeleuse pour boucher les trous qui témoignaient de mon passage. Enfin, je réencochai la barre et je cachai du mieux que je pus les espaces libres autour de ses extrémités.
Il me restait à tenter le plus dur : l'escalade.

J'aurais voulu prendre mon temps pour scruter la paroi le plus loin possible et choisir un parcours de faille en faille. Mais un brouhaha se fit entendre. Un groupe de gens descendait l'escalier, parlant à voix fortes et véhémentes.
Il était peut-être déjà trop tard. Je m'élançai, au désespoir de découvrir un renfoncement qui me rendrait invisible d'en bas. La terreur de me faire tirer à l'arc, à la tirapelle, ou au fusil me donna des ailes. Je trouvai miraculeusement des prises de pieds et de mains, et parvins à un décrochement, qui préludait à l'enfoncement d'un boyau incliné à soixante-quinze degrés. Je n'hésitai pas et m'y engageai, utilisant l'étroitesse et l'absence d'aspérités de cette tuyauterie en céramique, pour grimper en contre-appui.

Pouacre ! L'odeur était caractéristique, presque suffocante. Heureusement, le conduit semblait n'avoir pas servi récemment au transport des excréments. Tout au plus aurais-je la malchance de déboucher sur la fosse d'une cellule... tout aussi fermée que celle dont j'étais parvenu à m'enfuir.
Le lointain écho de cris de rage me parvint de cette dernière, et suffit à me confirmer le bien-fondé de ma tentative. Des ordres rauques furent distribués, auxquels répondirent des acquiescements empressés. Puis le bruit devint confus et je ne fus plus capable de l'interprêter. Je me concentrai sur l’inconfortable tâche de progresser dans un cylindre couvert d'une sorte de glaire nauséabonde, qui imprégnait progressivement mes cheveux et mes vêtements.



Par chance, il n'y avait pas de grille à la sortie du tube. Je sortis du trou aussi vite qu'un plongeur jaillit de l'eau pour respirer. Je me trouvai dans un corridor étroit aux parois lêpreuses. Pour tout éclairage, une minuscule lucarne carrée hors de portée. Je me dirigeai vers la porte sans battant de cette espèce de latrine désaffectée, et débouchai sur une pièce carrelée où s'amassaient des déchets de cuisine qui devaient faire la joie des rats : carcasses de volailles et de poissons, monceaux de pelures de légumes mêlés de sauces avariées, piles vertigineuses d'assiettes sales et de plats maculés.
Je ne m'attardai pas pour examiner les différences subtiles entre les fumets. Je courus vers une grande porte vitrée que j'entr'ouvris prudemment, tendant l'oreille, prêt à battre en retraite à la moindre alerte.
Une douce musique égrenait ses accords feutrés. Le Chantimbre était joué par les doigts (et accompagné de la voix, bouche close) d'un virtuose solitaire, tel que les tavernes clotonoises en embauchent parfois pour charmer la clientèle pendant les repas.


Avais-je réussi à sortir de la prison ? Ou bien me trouvai-je encore dans ses murs, par exemple dans l'appartement du gouverneur ?
Je risquai un oeil au delà de la porte et je vis, au delà d'un paravent ajouré, plusieurs tables dressées, autour desquelles étaient assis des groupes, écoutant la musique ou parlant à mi-voix. J'étais bien dans un restaurant de Mirandol, sans doute collé à la muraille des remparts dont la Tour de Roc formait la contrepartie, côté parc.
Je ne pouvais pas me montrer en public dans cet état ! J'aurais immanquablement attiré l'attention malveillante. De plus, les soldats du Villacope étaient maintenant sur le pied de guerre pour me retrouver. La supercherie de la pierre avait certainement été éventée. On donnait des ordres pour quadriller le quartier...
Je parai au plus pressé : me laver. L'annexe de la cuisine présentait une rangée de robinets d'eau tiède et froide. J'en ouvris un en grand et me mis la tête sous l'eau. Tant pis si l'on me surprenait ! Au moins reprenai-je figure (et odeur) humaine.
Je nettoyai plus succinctement mon pentalon et mes chaussures. Enfin, je repérai la veste de cuir d'un docker, pendu à une patère. Je me débarrassai de la tunique de fonctionnaire et endossai le cuir. Décidément, j'étais voué, en ces temps-ci, aux transformations à la Fregoli ! Les impératifs de la cavale ! aurait observé Vidocq.
Je respirai un grand coup et m'élançai au milieu de la grande salle du restaurant, me dirigeant calmement vers la sortie. J'y parvins sans encombre, tirai la poignée à moi, et me retrouvai dans un sas aux grands vitraux, d'où je pouvais voir à l'extérieur.

Je reconnus la place à la fontaine de l’Amour, près des embarcadères de Mirandol. Un bruit de bottes et des cris rauques se firent entendre, en provenance de la ruelle qui descendait de la forteresse.
Bonne Guipe! J'allais être appréhendé.
Je jouai mon va-tout, et sortis, l'air dégagé, marchant aussi lentement que possible en direction du ponton d'embarquement.
Il y avait là une galéasse chargée de provendes pour les fêtes du minusat, et une petite simière rouge à la proue en bec d'aigle.
J'optai pour cette dernière et hélai le matelot curieusement chevelu qui rembobinait un cordage.
—Ohé du bateau ! Y aurait-il une place pour La Ménile ? je promets une bonne récompense
L'homme se releva vers moi : Surprise ! c'était une jeune fille, et bien connue de moi.
—Mategloire ! Que fais-tu ici ?
—Augustin, Sacripoile ! Je le savais bien ! La petite frimousse tachée de son m'adressa son sourire le plus ravi, avant de revenir instantanément au plus grand sérieux.
—Saute vite ! Viens te cacher sous un sac de voiles. La place va grouiller de cafards dans quelques minutes...
—Mais...
—Ne t'occupe de rien ! Saute... Nous nous embrasserons après !

J'obéis, tout en me demandant comment cette enfant de seize ans à peine pourrait appareiller seule. La chaîne de l'ancre remonta pourtant, et les poulies grincèrent. Le vent fit claquer les voiles et gonfla le sac de toiles sous lequel j'étais abrité. Je sentis le glissement souple de la coque effilée dans le courant. La houle nous souleva. Nous étions en mer.



° °

°


Je sortis de ma cachette et m'approchai de la petite silhouette ébouriffée à l'arrière du navire.
Nous nous étreignîmes en riant, vite retenus par la pudeur.
—Mategloire ! Comment vas-tu, jeune fille ?
—Bien...
Elle tordit un peu le nez et m'embrassa tout de même du bout des lèvres.
—Dis-donc, tu ne me donneras pas le nom de ton parfumeur...
—Bougrioule, tu as raison, c'est tenace !... Mais on ne fait pas toujours ce qu'on veut.
Je m'assis sur le plat-bord, humant l'air marin, dont la veille encore, j'aurais trouvé les effluves insupportables.
—Comment t'es-tu trouvée là, ma petiote, providentiellement, comme d'habitude ?
—J'ai amené Papa à la cérémonie. Phial l'a convoqué en personne. Il est monté au parc il y a trois heures, et il m'a envoyé un messager, disant que tu étais sans doute dans les parages et que la police de Mulibron essayait de te retrouver.
Alors, je me suis dit qu’il serait peut-être utile que j'attende ici...
—Quelle ambiance ! Tout le monde est sur les dents !
—Oui, c'est le bras de force entre Phial et le Villacope. Phial a réussi de justesse à empêcher le transfert des dossiers du Villacopat pour une destination inconnue...
¬—Et comment a-t-il fait ?
—Grâce à Papa... et à moi, bien sûr, se rengorgea Mategloire, rayonnante. Dès que Papa a su que son ami avait réussi les épreuves à Hirpan, il a recruté une milice parmi les amis, pour parer aux coups durs. Des gens bien intentionnés sont venus l’informer qu'il y avait des carrioles mystérieuses qui faisaient la queue dans la cour d'honneur du palais villacopal. Tu te doutes que Papa a compris tout de suite qu'il y avait anguille sous roche ! J'ai été voir moi-même, mine de rien, et je lui ai ramené un papier, soustrait à une pile.
—Saputraille ! s’est-il écrié, ce sont les comptes du Trésor public ! Vite !
Papa a envoyé quelques ordres et une demi-heure après, les sorties du palais étaient bloquées par de gros camions de foin. Tout de suite, les Villacopistes ont voulu charger, mais des avocats de la Conque sont arrivés, comme par hasard, demandant ce qu'il y avait dans les carrioles. Finalement, les dossiers ont été rapatriés dans les antichambres, sous la surveillance de fonctionnaires intègres.
—Ta milice m'aurait-été bien utile sur La Mirande, soupirai-je. Non seulement, je n'ai pas pu voir Phial, ni lui transmettre des informations de la plus haute importance, mais encore j'ai fait un séjour dans la prison du Roc, et j'ai bien failli y rester !
—Oh, j'ai toute confiance dans ton astuce et ton goût de vivre ! affirma Mategloire. Mais raconte-moi tes aventures depuis que nous nous sommes quittés... Il y a quatre mois, je crois ?
—Je suis si fatigué... insatiable prédatrice de renseignements ! Peut-être pourrions nous attendre un autre jour.
—Nenni, fit la fille de Jansène, impitoyable. Imagine que tu meures dans une heure, avalé par un traquart. Qui saurait ce que tu sais, et que tu dois à la postérité ?
—Fff ! Bon... Je te conterai au moins les grandes lignes.
Et je m'exécutai, bâillant de plus en plus souvent, jusqu'à ce que, bercé par le doux tangage, je m'assoupisse, la tête sur un rouleau de cordages. Avant de m'endormir tout-à-fait, je sentis la main de Mategloire m'effleurer doucement les cheveux.

Je me réveillai quand nous arrivâmes au mouillage de la baie des Vents Propices, dûment gardé par des citoyens à l'uniforme fantaisiste, porteurs du bandeau rouge du Ralliement Minusal.
—Allons vite à la maison ! s’empressa Mategloire en m'indiquant le carrosse de la famille sur la placette attenante. De là, j'enverrai une sarmoiselle à Papa. S'il me répond par retour du courrier, tu sauras où rencontrer Phial et quand.
—Tes oiseaux-messagers sont-ils sûrs ?
—Absolument. Ils sont toujours passés au travers des obstacles, et ne se posent que sur la main de Papa.
—Bon, alors, vite, un écritoire et de la soie... il n'y a plus de temps à perdre.
—Maintenant ?
—Oui !

Un quart d'heure après, assis dans le carrosse arrêté dans une ruelle tranquille de Poularoy, penché sur la tablette rabattue devant le siège du passager, je repliai soigneusement le tissu sur lequel j'avais accumulé des lignes serrées, rageusement penchées, et l'attachai à la patte de la sarmoiselle que Mategloire venait de sortir de sa cage.
L'oiselet minuscule poussa un cri joyeux. Il sauta sur le bord de la portière de cuir, et s'envola, emportant les précieux rouleaux de soie et leur encre à peine sêche.





3. Résistance



Entre le récit qui précède et qui remonte à huit jours et ce qui va suivre, j'ai l'impression que le temps s'est accéléré. Mille ans se sont écoulés !

Je n'ai aucun loisir à consacrer à ces mémoires, mais leur fonction a changé, au sein des événements les plus tragiques : c'est maintenant un journal de bord, heure par heure; un témoignage qui peut servir mes amis, si je meurs, et s'ils ne sont pas encore anéantis; la consignation de faits, de noms. Cela devient d'ailleurs un document dangereux, et je le cache, aussi soigneusement que possible, hors d'atteinte de mains peu scrupuleuses (telles celles du valet Macapuze, au regard plus fuyant que jamais), sinon ennemies.

Inutile de me leurrer : il reste peu d'espoir. Dans une heure, si la voie est encore dégagée, et sans quelque nouvelle traîtrise, nous nous embarquons avec Phial pour un lieu incertain, et pour une résistance improbable.
Les équipements, les armes, les hommes du Ralliement, bien dirigés sont prêts à prendre le relais dans la clandestinité , notre Milice est en train de s'installer à bord, et les derniers commandos de Benjou —dont nous entendons les coups des tirapelle, sans cesse plus rapprochés— nous couvrent aussi efficacement que possible. Je n'ai rien d'autre à faire qu'à coucher sur le parchemin la chronique d'événements incroyables, dont je ne reviens pas encore, bien que j'en ai envisagés certains, au moins sur le mode de l'exercice intellectuel.

Par où commencer ?
Le mieux est de rappeler quelques-unes des scènes frappantes qui ont vu... le monde de Guama basculer.

Le cadre en est d'abord la grande maison de la noble famille Fitrion. Elle est alors vide de presque tous ses éléments masculins, mobilisés par la milice civile du Ralliement, ou encore partis sur La Mirande, avec leur maître Jansène, à la rencontre du nouveau Minus légitime, mon ami Phial.
Seules Fantige, la digne épouse de Jansène, et Mategloire, leur fille intrépide, hantent les lieux, trônant, inquiètes, au milieu d'une nuée de servantes nerveuses.
Lorsque j'arrive du port, Fantige m'acccueille maternellement, fort heureuse de me revoir après si longtemps, et me fait servir un bon repas. Une présence masculine la rassure à l'évidence, et je ne souhaite pas ajouter à l'inquiétude diffuse de la maisonnée en lui confiant mes préoccupations.
Mais l'inaction me pèse vite. Je tourne comme un fauve en cage, et je monte dans la petite chambre des combles, que je préfère à la grande pièce d'honneur que Fantige Fitrion m'a faite préparer.
Rongé par l'impatience, je ne trouve —ni ne cherche— le sommeil. Tard dans la nuit, je redescends au rez-de-chaussée, où je retrouve Mategloire, plus éveillée que jamais. Allongée sur le somptueux tapis du salon, face à l'âtre où pétille un feu de fragan, elle lit à mi-voix d'anciens récits de batailles navales.
Plus tard encore, assis sur la rambarde de pierre intérieure du grand patio, je regarde d'un oeil distrait les pièces blanches et vertes du jeu de Boc auquel Mategloire a tenu absolument à ce que je lui serve de cobaye.
¬—Tu joues mal, constate-t-elle. Tu n'es pas à ce que tu fais. Du calme, que diable !
—Tu m'étonneras toujours, petite fille ! Ton sang-froid est remarquable...
—Je sais que tu attends la fin du monde pour cette nuit, Monsieur le Grand Ultramondain, mais ce n'est pas une raison pour jouer comme une ancre.
—Une ancre ?
—Enfin, ce que tu voudras...

Des coups à la porte. Du bruit dans l'entrée. Des cris, des râles. Je me lève, la main à mon arme.
Ce n'est que le vieux Ménion Paulinard, le complice de Jansène, qui arrive, soutenu par un marin courtaud et buriné. Ménion a vieilli de cent ans. Il est blanc comme un linge, sauf la partie droite du visage brûlée, la peau du front et de la joue détachée, suintant du sang, l'oeil monstreusement gonflé, à demi-fermé.
—Ah c'est vous, Augustin ....
—Que vous est-il arrivé ? Venez vous asseoir ... On va vous soigner...
Ménion chancelle. On se précipite. On le fait s'allonger sur le grand canapé bleu. Mategloire, les dents serrées, regarde le vieil Hanséhard. Elle résiste à la pâmoison : son vieux Ménion, presque un deuxième père pour elle, blessé ! A mort ?
Fantige arrive sur ces entrefaites, entourée de suivantes éplorées.
—Mon pauvre Ménion ! qu'est-ce qu'on t'a fait !
—Ce n'est pas grave, dit-il. La flamme n'est pas passée loin. Je crois que l'oeil n'est pas perdu. Mais je vais changer de peau.
Fantige ne perd pas de temps :
—Vite ! Qu'on apporte des compresses à la chiroine... Cela ne peut pas faire de mal. Sylpia, vas chercher le docteur Trilh, sans tarder ma fille... Il faut couper l'infection...
—Je te remercie, mon Amie.



Le récit de Ménion Paulinard me consterne.
On le résume en peu de mots : l'homme de confiance de Jansène dirige la milice formée par son ami. Des partisans lui annoncent qu'on a surpris un bizarre bonhomme se coulant hors du palais villacopal, les mains cachant un objet. On les lui fait ouvrir de force : une sarmoiselle s'en échappe et disparaît dans la nuit noire. L'homme est ramené au poste central de la milice, installé tant bien que mal dans une taverne du Grand Bassin (dont le patron répond au nom de Broulican). Le ton monte rapidement.
¬—Vas tu parler !
¬—Crache le morceau, sale Villacopiste ! Quel message as- tu as envoyé ? A qui ?
L'homme ne dit rien et se prépare aux horions, qui lui auraient sûrement été généreusement distribués si Ménion n'était pas arrivé pour calmer l'ardeur de ses alliés.
—Laissez-le partir...
—Mais, Patron ! Il a essayé de...
—Laissez-le. Toi, file !
L'homme ne demande pas son compte. Il se retourne fréquemment pour vérifier qu'il n'est pas suivi par quelqu'un sortant de la taverne après lui. Rassuré, il prend la rue du Nord, pour rejoindre l'avenue qui borde le littoral, et qui va vers Cicéole, à l'Ouest, en traversant une région de dunes sauvages et de bois.
En réalité, il est suivi discrètement par des marins que Ménion, prévenu de la présence du suspect, a fait poster sur le chemin, avant d'entrer lui-même dans la taverne.
Les marins reviennent une heure après. Ce qu'ils disent est étrange : le Suivi a disparu... en mer.
—Il s'est suicidé ? s'étonne Ménion.
—Je ne sais pas, dit l'un des hommes, mais il a marché dans la mer, et puis, il n'était plus là...
—Il faut dire que la mer était très obscure.
—Et vous n'avez rien vu d'autre ?
Les marins se consultent du regard, s'encourageant l'un l'autre.
—Disons, que ce qu'on a vu... c'est pas vraiment possible. Alors on s'est dit que ce n'est pas la peine d'en parler...
—Dis toujours, suggère Ménion, patiemment. Je t'écoute, mon gars...
—Eh bien... reprend l'intéressé qui hésite toujours, et puis se lance. Eh bien voila : le ciel... avait beaucoup trop d'étoiles...
—Qu'est ce que tu veux dire ? s’étonne le vieux Hanséhard, surpris. Qu'est ce que tu veux dire par : "beaucoup trop" ?
¬—Eh bien, vous savez, les constellations de la Biche, du Guépard, de la grande Source...
—Oui, s’agace Ménion, navigateur chevronné, je connais mes astres...
—Dans ce cas, expliquez-moi, Maître, pourquoi il se trouvait, dans un ciel bien dégagé mais très sombre, une grande quantité d'étoiles bleues, disséminées entre ces constellations...
—Je ne sais pas, moi, dit Ménion, tu auras confondu avec la branche de la voie Lactée qui s'avance vers le Guépard et qui est souvent à cette heure cachée par la brume de mer, vaguement éclairée par les lumières de la ville. Ou encore, tu auras inversé le sud et le nord, et pris l'Elmeraude pour la Lueur .
De gros rires accueillent ces remarques ironiques, et vexent les deux marins qui se renfrognent.
—Allons, s'adoucit Paulinard, ne te choque pas. Prends-ton temps pour nous conter exactement ce que tu as vu.
—Ce que NOUS avons vu, n'est-ce pas Astiphon ?
Son compagnon acquiesce vigoureusement.
—Absolument, Tarcolisse !
—Un immense champ d'étoiles scintillantes, légèrement bleutées. On aurait dit un vol de spilias, mais lumineuses, très loin, bas sur l'horizon... Parole de marin ! Je n'ai jamais vu un phénomène semblable...
—Eh bien, ami, dit Ménion, nous en aurons le coeur net.
Il pousse les marins dans sa voiture et part au galop sur la route du Nord, accompagné de quatre ou cinq cavaliers armés de bons bâtons ferrés.
On arrive sur la plage où le nommé Astiphon et son ami Tarcolisse ont eu des "visions". D'abord, on ne voit rien qu'une nuit d'encre sur laquelle est tombée une chappe de nuages. Puis le vent les écarte, et.... oui ! Le vieil hanséhard, ébahi, est témoin d'une féérie : des milliers de minuscules points scintillants tapissent le fond du ciel, semblant se déplacer très lentement ensemble.
—Sapripoile ! Incroyable ! Il faut aller y voir ! Astiphon ! Hamelan ! Allez me chercher la barque du plus proche pêcheur ! Indemnisez le de ma part...
Quelque temps après, Ménion et trois hommes s'embarquent en direction de l'étrange apparition, qui semble, malheureusement, s'éloigner vers l'Est.
L'officier des Fitrion ne veut pas trop s'écarter de la côte, mais, pour vérifier s'il ne s'agit pas de quelque chose de plus proche qu'il ne le semble, il fait tirer une coulevrine en direction du milieu du nuage de lucioles.
Aucune réaction...
Ménion donne alors le signal du départ, et il est le premier surpris quand, après un vrombissement sourd jailli de nulle part, un projectile invisible arrive sur la barque et la fait voler en éclats. Le Hanséhard est jeté à l'eau, tout éclaboussé du sang et des tripes de Tarcolisse, l'homme de barre, qui n'a pas eu sa chance, et a été tout bonnement déchiré en deux par le boulet, sans doute de bonnes dimensions.
La lampe-tempête, arrachée au mât heurte Ménion au visage et de l'alcool gras, pulvérisé par le choc, se répand, en feu, dans sa barbe et ses cheveux. Il tente à la fois d'échapper à la noyade et à la transformation en torche, mais c'est moins facile qu'il ne le semble au premier abord, car le liquide enflammé résiste aux brefs plongeons sous la mer. Seul l'évanouissement du vieil homme, enfonçant son visage dans l'eau pour une ou deux minutes, en vient à bout.
Ramené au sol par ses deux autres compagnons, valides, il lui faut un moment pour reprendre ses esprits. Entre-temps, les étoiles voyageuses ont disparu.

—Voila l'histoire. Etonnant, n'est-ce pas ? Crois-tu qu'il y existe un rapport entre ce boulet qui nous a frappés, et les lumières ? me demande Ménion, perplexe, tandis que le praticien, appelé en urgence, s'empresse auprès de lui.
—Qui sait ? Il y avait en tout cas un navire non loin de vous, dans l'obscurité, et il est hors de doute que c'est lui, probablement après avoir recueilli votre fuyard, qui vous a envoyé une bordée.
—Bien sûr, acquiesce Ménion, (dont le visage disparaît maintenant sous d'épaisses gazes blanches enduites de crème), mais je voudrais bien comprendre ce qu'était cette nuée d'étoiles bleues... C'était fort beau, mais me laisse une étrange et maléfique impression. D'étranges choses se passent en ce moment. J'ai hâte que le Minus soit ici et que Fitrion soit rentré...

Je ne veux pas encore lui dire ce que je soupçonne, car je crains la panique. Pourtant, j'en suis convaincu, il faut maintenant organiser nos forces, sans attendre le retour, d'ici deux jours, de Phial et de Fitrion. Comment convaincre Paulinard de m'aider dans cette tâche ? Quels arguments trouver ?
—Ménion, pardonne-moi de te tourmenter encore quelques instants, avant que tu gagnes ta chambre pour un repos mérité...
—Parle, jeune Augustin, me répond l'homme d'un ton las.
—J'ai des raisons de croire que le retour de Phial ne se fera pas dans des conditions faciles. Je voudrais contribuer à réunir au plus vite autour de nous un groupe d'hommes décidés, valides, courageux, prêts à toute éventualité.
—A quoi pense-tu, Augustin ? s’enquiert Ménion (que la torpeur gagne, le baume ayant momentanément endormi la douleur de son visage écorché).
—Je sais que vous avez commencé, avec ce Ralliement, et je crois que c'est une excellente chose. Mais penses-tu que vos gens pourraient s'opposer à un coup de force du Villacope ? Imagine qu'Oriflan ait décidé de faire interner Phial dès son arrivée au Palais... Pourrions-nous nous y opposer ?
Ménion se redresse sur les coudes, réfléchissant autant qu'il le peut.
¬—Tu dresses là un tableau presque insensé... Du moins l'aurais-je pensé en d'autres circonstances. Mais depuis l'attaque de Hirpan et la disparition de Lucilia, l'ordre de l'univers a été ébranlé. Je m'attends au pire à tout instant, et je ne sais d'où le coup va venir. Si j'étais placide et calme, je te répondrais que nos forces miliciennes pourraient empêcher la police villacopale de tenter un mauvais coup... comme interdire à Phial de sortir du Palais, ou bien l'assassiner dans un coin sombre... Mais, pour le moment la plupart sont immobilisés au Villacopat, pour surveiller la paperasse. Si nous supposons des appuis venant de l'extérieur, nous serions rapidement défaits...
—Tu me pardonneras, vieux compagnon, mais je ressens une inquiétude plus vive que la tienne. Mes pressentiments sont encore plus noirs. Je te propose donc la chose suivante. Pendant que tu t'adonnes au sommeil réparateur, je prends le relais.
En ton nom, je cours la ville, et bats le rappel. Mon but est de rassembler cette nuit-même en cet hôtel tous les chefs de notre parti. Je leur donnerai alors des instructions précises : le parcours qu'empruntera le cortège triomphal du Minus, dès son arrivée à la Ménisle, devra être jalonné par des groupes de nos amis. Toutes les places, toutes les institutions, le Siège de la Hanse, le faubourg de Poularoy, le Saint Silo, le grand marché, le Bassin, le palais sapiential, tous les lieux importants devront être noirs de la foule de nos partisans.
De plus, je voudrais que dès demain soir, un véritable bataillon de choc soit constitué avec nos meilleurs hommes. Il devra être capable de s'opposer à une charge d'ennemis qui tenterait par surprise de massacrer le Minus et sa femme, ou de les enlever. Il devra pouvoir, en cas d'attaque de corsaires, ou de troupes ennemies en provenance de lieux inconnus, opposer assez de résistance pour laisser le temps à Phial d'Atoy d'organiser la riposte...
Es-tu d'accord ?
—Je te remercie de mettre ainsi toute ton énergie à notre service. Je ne sais pas ce que tu redoutes tant, mais je te fais confiance, soupire Ménion épuisé, en secouant la tête. Tu as mon mandat.
Il enleva un gros anneau de fer à son majeur et me le tendis.
—Prends la bague du cheftennat du Ralliement... Astiphon est témoin. Il te servira de factotum, et il est très bon pour taper sur les Pougnards .
—Oui, Maître, dit le rude marin, le regard perdu (je soupçonne qu'il ne se remet pas vraiment de la mort épouvantable de son ami Tarcolisse).
—Le mieux est que tu ailles d'abord réveiller Carital Fordon, rue des Ecluses. Il est capable de rassembler tout le réseau en quelques heures... Bonne chance, Augustin, cette fois, je vais plonger dans les bras de la Grande Reine ...
—Repose-toi, noble compagnon. Tu as porté trop de poids sur tes épaules ces derniers temps.


Je me souviens de Carital, l’un des plus solides piliers de l’association de la Bonne Glône, autour de son président Jansène Fitrion, et qui fut aussi jadis le coeur du parti du candidat Phial d'Atoy.

Accompagné d'Astiphon, je me rends chez lui presque en courant, par le dédale des ruelles sombres qui s'enfoncent dans Poularoy-Sud à partir de Magnestrade.

Toc, toc !
On fait la sourde-oreille derrière la porte de marocal épais, au dessus de laquelle deux félins de pierre me regardent, souriant de leurs dents de faïence. Puis un huis minuscule s'ouvre au milieu du battant, et deux yeux bleus très clairs apparaissent. Aussitôt, des jeux de clefs se font entendre.
Carital Fordon, petit homme pâle et sans âge apparaît sur le seuil et me serre dans ses bras.
—Augustin ! Bienvenue ! Entre vite, les rues ne sont pas sûres, ces temps-ci !

Le trésorier de la campagne de Phial m'a reconnu immédiatement. Nous nous asseyons autour de verres de glône —Une merveille— qu'Astiphon siffle cul sec (en être fruste qu'il est.. à moins que ce ne soit le deuil de son camarade Tarcolisse...), et je mets rapidement Carital au courant de mes inquiétudes et de mes projets.
Il n’exprime aucun commentaire. L'idée de rassembler séance tenante les principaux personnages susceptibles d'organiser une "défense", ne lui semble ni déplacée ni impossible.
Il dresse aussitôt le compte sur ses doigts :
—Bon, je ne parle pas des absents : Fontrelon le mage... Personne ne sait où il est... Il faudra tout de même avertir sa concierge. Il peut aussi bien surgir de nulle part et nous aider au moment le plus imprévisible : il est donc bon qu'il soit prévenu.
¬—Je suis d'accord...
—Le procureur Callengue Nistrogue et l'avocat Aremboys Parz sont sans doute à Mirandol, pour le renouvellement du conquoriat. Ils sont plus utiles là-bas qu'ici. Mais la famille Parz peut être mise dans le coup, surtout son frère Ruzzéo, un maître d'armes très agressif.
—Bien...
—Ensuite, sur Canémo, il y a les clans Pendalis et Benjou. Je suppose que la famille Benjou a été accueillir son héros, mais il y a plusieurs cousins qui ne demanderont que de mettre leur ardeur belliqueuse au service de la bonne cause... Quant aux Pendalis, je crois que...
Je le coupe :
—Athiello était en lieu sûr, à Draco, la dernière fois que je l'ai vue.
Mon intervention allège le malaise de Carital, visiblement au courant de la liaison que j'avais eu avec cette jeune femme.
—Sa famille a un grand poids dans les milieux intellectuels et juridiques, continue-t’il. Il est bon de la prévenir. Ils enverront sûrement un représentant. Et bien-sûr, il y a ton ami de l'université de Thyrse... Comment s'appelle-t-il déjà ?
—Veux-tu parler d'Olivon Clinus ?
—Oui..
—As-tu de ses nouvelles ?
—Pas directement. Je sais qu'il travaille dur pour réunir des informations sur la corruption dans l'administration et son implication dans les complots sur l'archipel. Mais je sais aussi qu'il est très difficile à trouver. Il n'habite plus depuis longtemps sa maison du parc universitaire de Thyrse , par peur d'un attentat contre sa personne.
—¬Sais-tu comment le joindre ? Sa présence serait sans doute très utile pour une réunion stratégique...
—Je vais essayer, dit Carital. Peut-être en joignant certains de ses étudiants...

Je maîtrise la douleur lancinante qui s'avive à chaque fois qu'on évoque devant moi quelque chose se rapportant à Nadja... qui avait été justement une brillante étudiante d'Olivon, avant que la mort ne l'emporte...
—Pour ce qui concerne le Peuple, continue Carital, enfin les travailleurs du Grand Bassin, tout est à faire. Mais nous disposons de bons appuis là-bas. Il y a Prudal Maghin, l'écrivain public de la rue de la Goyave, et son amie Myza, la grande Pétacle.
—Ah oui, je les connais, s’exclame Astiphon, sortant de son triste mutisme. Ce sont de bonnes gens !
—Ils ont beaucoup milité pour soutenir le candidat fulgurac'h, à l'époque, mais depuis les Jeux, ils se sont ralliés avec enthousiasme à Phial. Je crois que par eux, on peut avoir l'appui de contingents très solides... car ils détestent le Villacope plus que tout au monde.
—Ouais, approuve Astiphon... et ils apprécient Phial, parce qu'il est courageux... Ils n'arrêtent pas de se raconter l'histoire de la course de l'Egarement... Faut dire que c'était une belle course !
—Il reste Cicéole, pour laquelle nous avons quelques paysans révoltés contre le clan des Fariniers, mais ils sont toujours très isolés. Enfin, ils peuvent être utiles pour les renseignements concernant les mouvements de nourriture. On ne sait jamais... C'est le nerf de la guerre.
Et, bien sûr, je garde pour la fin toute ma bande de clochards du marché souterrain. Ils sont d'une efficacité incroyable.
Carital se lève et tire sur un cordon crasseux qui se confond avec des chutes de chanvre mises à sècher (pour la protection des bouteilles).
Nous n'avons que le temps de porter un toast "à la victoire de Phial", et déjà l'on gratte à la porte.
Carital ne se lève pas et met son doigt sur ses lèvres, m'incitant à regarder.
Un morceau de papier journal glisse sous le battant, et la grosse clef, repoussée de la serrure tombe bientôt sur le papier, aussitôt tiré vers l'extérieur, avalant la clef du même coup. L'instant d'après, une ombre naine fait irruption dans la place.
—Zalkoz, je t'ai déjà dit d'entrer normalement!
gronde Carital , l'air (faussement) fâché.
—Mais que vois-tu d'anormal ? s'exclame l'être étrange qui vient d'entrer, posant triomphalement la clef sur la table. Il faut bien que je m'exerce sans trop de risque ! Mm, vous venez de boire de la 721...
—Le millésime, m'explique Carital. Il a un bon nez...
Le nain, dont la casquette ne dépasse guère du bord de la table, semble très jeune. Son visage est doux et régulier, encadré de boucles dorées. Seuls son nez massif et ses yeux jaunes en amandes au regard aigu rappellent qu'il ne s'agit pas d'un enfant. Il est vêtu d'une vareuse couleur nuit d'orage et ses grosses sandales découpées dans des tranches de peau crue exhalent un léger parfum de tannerie.
—Zalkoz est l'un des meilleurs voleurs du marché de Poularoy... C'est aussi un ami, et un excellent informateur.
Le nain rayonne de fierté. Carital avance un verre et le remplit à son attention.
—Zalkoz, nous voudrions que tu fasses deux choses pour nous..
—A votre service, Messignours ! répartit l'interessé en se courbant jusqu'au sol.
—D'abord, nous souhaitons que tu avertisses une liste de gens qu'ils devront venir dès le petit matin, disons quatre heures, à la maison de Jansène Fitrion. C'est pour un motif urgent qui a trait à la venue de notre Minus. Nous craignons que le Villacope ne tente quelque chose de terrible, et nous voulons que tous nos partisans se tiennent prêts.
—Je comprends, Maître. Dans une heure, tous nos amis seront prévenus... Le système est maintenant au point et les gens ont confiance dans nos "mendiants". Mais, s'il y a des nouveaux-venus sur la liste, il vaudra mieux que quelqu'un y aille à notre place, ou bien que tu m’écrives des billets.
—Ce sera fait. La deuxième chose, mon ami, c'est que j’aimerais que ta compagnie se tienne prête à des choses bien pires...
—Tu veux dire à la guerre ? s’exclama joyeusement Zalkoz...
—En quelque sorte. Nous avons besoin d'armes, et tu sais où en trouver. Quant au le rôle que vous pourriez vous-mêmes tenir, il serait bon que tu t’en informes toi-même à la réunion de ce matin...
—C'est d'accord, maître, dit Zalkoz les yeux brillants de malice et de fierté. Comptez sur moi...
L'instant d'après, il a disparu, comme par enchantement. La porte est fermée, la clef dans la serrure, comme si rien ne s'était passé.
—Tu vois, Augustin, c'est un bon atout dans la manche...
—Je n'en doute pas.

Je me lève et prend congé.
—Maintenant, je vais me préparer à notre grande rencontre de tout à l'heure, Carital.
Et je retourne à la Maison Fitrion, efficacement accompagné par Astiphon, repoussant ivrognes et importuns.


Les quelques heures de nuit blanche qui me restent, je les consacre à réfléchir aux propositions que je vais soumettre aux partisans.
Mon problème est ardu : je ne peux dévoiler tout ce que je sais (ou que je subodore), et je dois en même temps parvenir à déclencher la mobilisation la plus forte possible.

Ce que je sais ou crois savoir ?
Après tout, confions-en la teneur à ces Mémoires devenues journal de bord. Ce "savoir", j'en ai fait part à Phial, dans la missive que j'ai rédigée hier à son intention, et envoyée, aux bons soins d'une fragile sarmoiselle.
En voici le texte, tel que je m'en souviens :

«Cher Phial, Salut au Grand Minus ! Un concours de circonstances (peu fortuites) nous a tenus séparés jusqu'ici. Or il est une chose que tu dois apprendre immédiatement, et en termes clairs. Le message transmis par Fourret a dû te mettre sur la piste, mais il était nécessairement sibyllin : "les bateaux ont été construits plus vite que nous le pensions".
Voici : une escouade de soixante bateaux rapides expérimentaux, porteurs de 900 soldats zwölles d'élite, ont traversé avant-hier matin le grand Dragon, et se dirigent vers le banc de Dysme. Je ne sais pas plus que toi comment les Zwölles Noirs ont réussi à mettre sur pied une telle flotille en si peu de temps : mais c'est un fait. Nous les attendions dans trois mois, et ils sont déjà là, comptant sur l'effet de surprise.
En se fiant à leur vélocité exceptionnelle, ils doivent être en vue de leur cible depuis un moment. Quand tu recevras les premiers messages des marins ou des gardiens du banc de sable, il sera trop tard. Les envahisseurs auront bouclé l’îlot, et ils se seront rendus maîtres de la foule des pélerins qui s'y trouvent rassemblés, avant de se rendre à la fête des Morts à Sanabille.
Je suis certain également que leur but, aussi étrange que cela paraisse, est de faire marcher —oui, marcher— les pélerins, en une procession incessante, sur le sable fragile de cet atoll, afin que le piétinement répété de dizaines de milliers de personnes pendant plusieurs jours produisent un certain tassement de la dune à l'intérieur des parois coraliennes de l'ancien cratère.

Je t'ai expliqué à Hirpan le but de cette opération : le sable, en descendant dans le cratère est expulsé par un orifice sous-marin et va boucher une sorte de siphon. D'après ce que ton oncle Karool Jion de May pensait (et je le suis dans son raisonnement), ce bouchon se situe sur le côté intérieur du siphon, ce qui contribue à éloigner le courant froid (le Rieufret) passant par là, d'une rencontre avec le Grand Dragon, plus chaud. Cet éloignement diminue la dilution des énergies chaudes du Dragon, et ce dernier devrait donc, dès le début de la semaine prochaine, gonfler démesurément, l'amplitude du phénomène ressemblant aux crues centenaires déjà décrites par les observateurs.
Or, tu sais que j'ai réussi à faire croire aux Zwölles, —je t'ai raconté par quel subterfuge— que le bouchon se produirait sur la face externe du siphon, et que l'effet produit serait donc exactement l'inverse : ils croient, grâce à moi, que le tassement du pas de Dysme va dériver le Rieufret vers le Dragon, et que celui-ci, refroidi massivement, va s'atténuer, se diluer, se dissoudre, permettant ainsi à une armada de galions d'assaut de partir enfin à la conquète de l'autre partie Guama.
Autrement dit, je soupçonne qu'une vaste quantité de grands bateaux de guerre sont en train de se masser à l'abri d'ilôts discrets devant Draco ou Périache (dont les Zwölles ont désormais le contrôle, via leur ami Sapharx, le chef des sorciers). Dès que le courant aura (pensent-ils) baissé, ces bateaux se rassembleront et se rueront sur Clotone et sur la Majeure, derrière le panache noir de l'amiral, et cousin de Mortone Trug, Larr de Sioulque.
Tu me diras que, si ton cher Oncle avait bien raison à propos de la physique des Courants, ce sera le contraire qui se produira : le dragon gonflera, rugira, et, dans le meilleur des cas, une bonne partie de l'orgueilleuse flotte zwölle, chamboulée, s'en ira par le fond.
Mais c'est justement là que je voudrais te mettre en garde, cher grand Minus :
—Tout d'abord, nous pouvons nous tromper. Et dans ce cas, j'aurai contribué à la plus grande catastrophe de l'histoire de Guama en dévoilant le phénomène de Dysme aux Zwölles. Ils ne feront qu'une bouchée de nos maigres forces...
—Ensuite, j'ai appris à respecter Mortone Trug. J'en suis venu à penser qu'il n'était pas nécessairement persuadé du succès du mécanisme de variation des courants. Mais qu'il pouvait se servir de cette découverte —vraie ou fausse, peu importe— pour susciter l'enthousiasme parmi ses troupes, et dans l'ensemble de ses ingénieurs et de ses ouvriers, passablement déprimés par leur isolement politique depuis des décennies. Si j'étais Mortone Trug ¬—ce qui n'est pas le cas, heureusement— j'aurais évidemment profité des informations données par ce jeune et mystérieux ultramondain se faisant passer pour un de ses officiers d'origine Grise (moi-même... sous le nom de Handjo Hnobich) . J'aurais ordonné l’immédiate mise en état opérationnel de la flotte que Larr de Sioulque faisait depuis longtemps construire dans de grandes cavernes au sud de Draco. J'aurais enfin trouvé là le prétexte idéal à lancer la patrie dans la guerre.
Imagine que je n'aie pas été dupe des (faux) carnets de ce jeune intriguant. Aurais-je pour autant arrêté l'opération ? Certes non. Simplement, son organisation aurait été différente. J'aurais amené la flotte au pied du Dragon, mais à distance assez grande pour reculer en cas de gonflement (et non d'apaisement des flots). Constatant l'impossibilité de passer, j'aurais ordonné de mettre cap sur le nord-ouest, en direction des Passes.
Tu me répliqueras encore que Lario représente un obstacle non négligeable sur la route des Passes, surtout en présence des corsaires Penthérites ou Hatrobates, audacieux, voire intrépides, et constants dans leur haine des Zwölles. Une résistance opiniâtre de leur part suffirait à bloquer l'armada sur l'étroit chenal entre le dragon et Lario, en attendant l'arrivée des vaisseaux de la ligue des Grands Hanséarts, traditionnellement liés à Clotone par contrat d'aide mutuelle.
J'entends bien. Mais, vois-tu, Phial, je sais que Mortone Trug complote avec les nouveaux maîtres de Lario —la tribu des Fulgurac'h— (dont j'ai appris qu'elle était l'une des branches les plus nobles d'anciennes familles royales Zwölles). Officiellement, ces sombres habitants de l'ilôt furieux, à la pointe septentrionale de Lario, secondent Mina Termina, la Ruloxane de l'île, mais ils témoignent de toute l'indépendance voulue, lorsque cela les arrange (comme lors de l'attentat contre les chefs penthérites et hatrobates, auquel j'ai assisté en personne il y a quelques mois ).
Je soupçonne donc un coup fourré qui pourrait être le suivant : Kryalîche et son frère Allastair, les chefs Fulgurac'h, prennent le pouvoir sur Lario. Ils décrètent la loi militaire et envahissent les côtes du sud, où vivent les héroïques Penthérites et Hatrobates. Résultat : ceux-ci battent le rappel de leurs forces vives et de leurs corsaires. Mobilisés par ce combat, ils laissent donc passer l'armada zwölle, qui parvient en dix-huit heures en vue de Cicéole. Larr de Sioulque ordonne le déploiement en quatre flottes de débarquement. Celles-ci prennent en tenaille La Ménile, Canémo, Fustelle et La Mirande. En quelques heures tout est consommé : les envahisseurs écrasent les milices embryonnaires, se rallient les gardes cercopsaires, et font leur jonction au grand Bassin. Dans trois jours, au petit matin, alors que tout le monde à la cour se passionne encore pour ce qui arrive du côté de Dysme, ils pénètrent sans coup férir dans le palais Villacopal. A supposer que tu te sois réfugié dans la tour centrale, tu y es traqué, appréhendé, mis en prison jusqu'à l'arrivée de Mortone Trug qui se proclame empereur de Guama et exhibe ta tête fraîchement tranchée au balcon... applaudi fébrilement par Mulibron qui est depuis longtemps à son service !
J'espère que je ne te coupe pas trop... l'appétit avec ce scénario apocalyptique, mais hélas tellement plausible que c'est folie de ne pas l'avoir imaginé jusqu'ici !
Réponds-moi sur le champ et convoque un conseil militaire d'urgence !
Ton ultramondain d'ami, Augustin. »






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Trettin (trois heures du matin). Il fait presque froid et les oiseaux familiers sont venus se nicher sous les tuiles de la Maison Fitrion.
Mon "exposé" aux militants est prêt. Si l'angoisse me taraude, ce n'est pas à cause de cela. C'est pour une raison qui doit maintenant sembler plus évidente au lecteur :

Et si le nuage d'étoiles bleues, au large des côtes de Clotone, était... la multitude des lampes, accrochées aux mâts de l'armada de Mortone Trug, en train de prendre position autour de nos îles ?
Et si ce dernier n'avait pas attendu le "test" du pas de Dysme pour foncer sur Clotone ?
Et si je m'étais fait manipuler comme un enfant par Hrulich, la mission du commando de Transdragon étant de faire diversion, purement et simplement, à une attaque massive conduite par le nord ?

Et si Tarcolisse, le matelot de Ménion Paulinard dont le corps avait été déchiqueté par un mystérieux projectile venant du large, n'était que la toute première victime de la guerre-éclair conduite par le Prince Zwölle ?

Et si ... tout était déjà trop tard ?



L'assemblée a lieu dès sept heures, sur la terrasse, où l'on a installé deux braséros pour chasser l'humidité de l'aube. Leur rougoiement répond gaiement à l'embrasement de la ville par les rayons solaires. Je me sers deux tasses d'un nectar d'Arabie à l'arôme si fort que, pour la durée de la réunion, j'oublie mes nuits blanches. Le passage à l'action contribue également à dissoudre mes angoisses comme de mauvaises brumes.
Zalkoz et Carital ont travaillé avec une grande efficacité, et nous sommes finalement quinze, tous fort décidés.
J'ai envoyé Macapuze aux courses, afin de l'éloigner, mais, convaincu de l'importance du grand repas que nous ferions vers dix heures, il ne paraît pas s'en être offusqué.
Clotone se trouve assez bien représenté par notre petite assemblée : du côté du peuple, Zalkoz et ses deux comparses (Foug et Viaq), aussi petis que lui, témoignent pour la nombreuse faune du marché, et Carital pour l'échoppe, fort influente. Myza la belle pétacle et Astiphon le marin parlent au nom du Grand Bassin. Prudal Maghin -l’écrivain public- connaît tout le monde, et Jannoue, la concierge de Fontrelon le mage (qui avait tenu à venir), encore davantage. Les Bourgeois disposent de bons embassadeurs en la présence de Kajak Pendalis (le cousin germain d'Athiello, et de Mathio Sendis (cousin de Benjou). Les paysans sont présents à travers les deux Cicéoliens dissidents Baratr et Frogish. Quant aux militaires, Ruzzéo Parz , le violent maître d'armes les incarne en personne.
Je regrette amèrement que mon bon Jean ne soit pas des nôtres. Je suppose, sans en être sûr, qu'il a quitté Hirpan aux côté de Phial, et qu'il en organise la garde rapprochée (mais je ne l’ai pas vu sur l'esplanade du champ de course). Tant de choses devraient être encore éclairées sur les événements terribles qui ont précédé ma découverte par le commando zwölle au milieu des flots ! Mais ce n'est pas le temps d'y penser .
Ménion Paulinard, qui ne peut guère dormir à cause de sa brûlure lancinante, est venu assister au colloque, ce qui évite toute ambiguité sur l'appui de la maison Fitrion à mon égard.
Avant de commencer, je prend Myza à part.
—Dame Myza, vous souvenez-vous de moi ?
La grande et belle femme hausse ses sourcils en deux arcs parfaits :
—Je vous ai entrevu, je crois, près de la Maison commune, sur l'îlôt Hirpan, avant que ma pauvre Aguza ne soit lâchement assassinée...
—Myza, en deux mots, comment êtes-vous rentrée ici ?
—Oh, le plus naturellement du monde. J'ai repris la simière avec laquelle j'étais venue sur Hirpan en compagnie d'Aguza.
—Etiez-vous présente lors de la fête des épousailles de Phial et de Chantenelle ?
—Oh, non ! J'étais tellement déprimée par la mort d'Aguza que je suis rentrée dès le lendemain, juste après les obsèques de ma pauvre amie...
—Vous ne savez donc rien de ce qui est arrivé après l'attaque de l'îlôt par les thrombes ?
¬—Non... J'ai appris ce terrible événement en posant le pied sur le débarcadère, au Grand Bassin...
—Merci, Myza.
J'ajoute en souriant :
— Vous savez ,je vous connais depuis plus longtemps que vous ne le pensez.
La pétacle se pencha vers moi, intriguée.
—Oui, j'ai même assisté, dans une taverne du port, au lancement de votre campagne en faveur d'Allastair Jovial-Bonheur...
A l'évocation de ce nom, elle fronce le sourcil et serre les mâchoires :
¬—Oh celui-là ! Je me demande encore comment j'ai pu me tromper à ce point... Il faut dire qu'il avait belle prestance.. Elle soupire, et revient à moi :
—Vous étiez donc chez Broulican ? Quel étonnant hasard ! Mm, continue-t-elle en me jaugeant d'un air professionnel, dommage que je ne vous aie pas remarqué alors... Vous savez que vous êtes joli garçon ?
—Hélas, cela ne me sert pas à grand chose dans ces circonstances, Myza !
—C'est cette ignorance de vous-même qui vous rend séduisant, jeune homme. Mais je ne veux pas vous troubler... Nous sommes ici, paraît-il pour des affaires bien sérieuses !
¬—C'est vrai ...

Je me suis installé sur un rebord, faisant fuir les oiseaux, et j'ai parlé brièvement : selon moi, il s'impose de former une petite armée capable de défendre Phial contre toute attaque imprévue. Je demande à mes interlocuteurs de me faire confiance sur ce point : une telle agression, à laquelle Oriflan —bien que désormais le beau-père du Minus— participerait vraisemblablement, au moins passivement, est désormais très probable. Nous n'aurions que très peu de temps, dès le débarquement de Phial, pour parer à toute éventualité.
J'ajoute enfin : dans l'hypothèse où les forces hostiles se révéleraient plus puissantes que prévu, nous devrions tenir un navire prêt, afin de dégager le Minus, et l'emmener dans un lieu sûr.
—Comment ! dit le Hanséhard, étonné, tu penses vraiment que nous pourrions en venir à une telle extrémité ?
—Hélàs, mon cher Ménion, j'en suis persuadé.
—Mais d'où sortiraient de telles armées ? Du royaume des ombres ? Nous ne sommes pas à Hirpan, qui se trouve à quelques centaines de mètres de Périache, elle-même alliée aux Zwölles... La nature nous a heureusement séparés des peuples les plus sauvages de notre archipel.
—Détrompe-toi, vieil homme. Nos ennemis se préparent depuis longtemps et sont capables des coups les plus inattendus. Nous devons témoigner de la plus grande vigilance. Nous ne nous pardonnerions pas si un coup d'Etat parvenait à éliminer Phial.
—Il a raison ! s'exclament plusieurs voix.
—Je ne dis pas cela pour ralentir nos activités, se défend Ménion. Mais je me désole plutôt de la gravité de la situation, que je n'ai su prévoir, trop à la joie d'avoir vu notre candidat élu, et me fiant à la déconfiture visible du Villacope ! J'ai toutefois une confiance totale dans Augustin. Nous ferons ce qu'il nous recommande.
—Merci, Ménion.

Je prends alors des mesures pour que le service d'ordre déployé le long du parcours soit bien coordonné, et pour qu'on nous envoie —en aussi grand nombre que possible— des jeunes gens, afin de les armer et de les entraîner. Ruzzéo Parz s'offre spontanément pour ce travail, ajoutant qu'il trouverait certainement une dizaine de bons amis pour encadrer cette nouvelle troupe.
—Maintenant, la question se pose de trouver un lieu pour le rassemblement et l'entraînement, ajoutai-je. Car nous ne pouvons faire courir des risques à la famille Fitrion... Le lieu doit être discret pour ne pas attirer l'attention des Villacopistes, et être en même temps situé à proximité du palais, pour pouvoir intervenir très rapidement.

Zalkoz, qui se balance sur la ferronerie entourant la terrasse, indifférent au vertige, saute sur le sol :
—J'ai une idée ! la Taverne du Ronmonde !
—C'est une bonne idée, approuve Ménion.
—Eclairez-moi mes amis !
—Cette taverne, explique Zalkoz, se trouve à l'angle de Magnestrade et du grand Bassin, sur la place où tout le monde se rencontre pour parler, faire des affaires...
—Jeter un coup d'oeil sur mes collègues en poste, plaisante Myza.
—J'inclus cela dans les affaires, rétorque Zalkoz. Le Ronmonde a ceci de particulier qu'on y joue des pièces de théatre, et qu'il est empli d'une foule diverse, de jour comme de nuit. La nuit, en effet, les acteurs répètent ce qu'ils présentent le jour.
—Eh bien, je ne vois toujours pas...
—Tu vas comprendre : les dépendances de la taverne sont très vastes. Plusieurs cours sont occupées par diverses troupes de comédiens, ou encore par des marchands qui y louent des salles pour se rencontrer, et des chambres pour dormir. L'agitation est telle qu'un peu plus, un peu moins , personne n'y verra que du feu. De plus, si vous voulez tirer l'épée, on croira qu'il s'agit d'une répétition de théâtre, car les pièces racontent souvent des histoires de guerres, et les Clotonois adorent les grandes batailles sur scène.
—Je commence à saisir. Penses-tu que nous pourrions occuper l'une de ces cours ?
—Je m'y engage, dit Zalkoz. Le patron du Ronmonde est un de mes amis.
—Dans ce cas, l'affaire est dite. Je vérifierai le dispositif cet après-midi. Que chacun s'active selon le plan. Je serai dès bimère au Ronmonde, afin d'accueillir les premiers participants.

L'on se disperse alors, et Jannoue, la petite dame maigre dont la voilette empêche de bien distinguer les traits s'approche de moi.
—Je suis sûre que vous êtes déçue d'une absence, dit la vieille dame d'une voix aigrelette.
—De qui voulez-vous parler ?
—D'une grande autorité en matière d'informations secrètes !... dit Jannoue.
—En effet, Fontrelon nous manque, mais sa façon de nous aider est toujours spéciale... Je ne me fais pas de souçi pour lui... D'ailleurs, vous le tiendrez au courant de nos décisions, j'en suis sûr.
—Non, jeune homme, je ne parle pas de Monsieur Fontrelon.
¬—Ah... Eh bien, pourquoi tant de mystère ? dis-je, un peu agacé. Nous n'avons guère le temps de badiner.
—Parce que j'attends que tout le monde nous ait quittés, tout simplement.
—Je comprends, vous voulez me parler seule à seul.
¬¬—C'est exact, jeune homme.
—Moi, je reste, s'écrie Mategloire tombant du toit la tête en bas. Elle opère un double saut périlleux et un hardi rétablissement pour atterrir sur la terrasse et non dans le vide.
—Encore toi ? m'exclamai-je. Tu as, je suppose, assisté à toute la réunion?
—Bien sûr, les tuiles vernies conduisent excellement le son...
—Je suppose que j'aurais dû t'inviter à y participer normalement, soupirai-je.
—Mais le sentiment de supériorité masculine n'étouffe guère les Ultramondains, ais-je ouï dire ... !
Elle esquisse trois pas de danse, virevolte, et revient vers moi, avec l'évidente intention de m'embrasser le nez. Privauté à laquelle je me soustrais de justesse.
Le rire qui secoue la vieille Jannoue a quelque chose d'excessif. Ses accents rauques et enroués, qui se transforment en quinte de toux, ne sont guère seyants, même pour une femme du peuple.
Elle se redresse.
—Ah, je n'en puis plus ! dit-elle, la voix changée.
Et elle ôte d'un même geste la voilette et la chevelure grise.
La magnifique calvitie qui est ainsi dégagée ne peut appartenir qu'à une seule personne : Olivon Clinus.
—Professeur ! Est-ce vous ? Je n'en crois pas mes yeux !
—Si fait, si fait ! dit l'intéressé en se débarrassant de la longue robe grise qui recouvre ses vêtements masculins.
—C'est bien moi... Incognito, comme vous le voyez !
—Mais...Jannoue... Elle n'existe donc pas ? s'écrie Mategloire ...
—Oh si, la chère vieille dame existe, et elle est bien portante, rassurez-vous. Je n'ai fait qu'emprunter sa ressemblance, d'assez loin, je dois dire. En réalité, j'occupe l'appartement de notre ami Fontrelon, absent pour cause de voyage ininterrompu dans des contrées inconnues.
Mais c'est lui qui m'a appris certaines techniques de déguisement. J'ai dû me montrer extrèmement prudent ces dernières semaines, car les agents zwölles, qui me surveillaient depuis longtemps, sont passés à une phase active. Ils ont tenté trois fois de me supprimer, avant que je ne me décide à me cacher.
Cependant, ajoute Olivon en nettoyant le maquillage savant qui modifiait ses traits, je crois que le moment est venu d'agir à visage découvert.
—Il serait bon que nous échangions nos informations, Professeur. A commencer par la plus terrible des nouvelles.
—N'en dites pas plus, Augustin, je suis au courant pour Nadja.
—Cela diminue la souffrance d'avoir à en parler. Mais... puis-je vous demander comment vous êtes au courant de l'événement ?
—Le mieux, Augustin, est que je vous raconte tout...







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Olivon Clinus, très agité, se lance alors dans le récit suivant :

—Le hasard voulut que le jour où vous me fîtes imprudemment envoyer Allastair Jovial-Bonheur pour m'informer de votre sort, je me promenais sur la dune qui domine ma maison à Thyrse. C'est ainsi que je surpris, sans être vu, un groupe de plusieurs hommes en pourpoint noir. Ayant laissé leurs montures près d'un arbre, ils se faufilaient le long d'une combe en direction de mon domicile. Je suivis les cornufiaux de loin, puis, comme ils se postaient à l'abri d'un buisson de salges, je m'en approchai sans bruit. Le plus grand d'entre eux était Allastair. Je compris qu'il se proposait de frapper à ma porte et de s'entretenir avec moi. Après m'avoir mis en confiance, il ferait alors entrer les autres, afin de me soumettre à la torture.
—L'être immonde ! Mais pourquoi ?
—Ce que vous lui aviez dit de moi, de mes enquêtes en cours et de mes connaissances avait sans doute donné à penser aux chefs de son clan que j'étais un très redoutable adversaire, cela d'autant plus qu'ils m'avaient totalement ignoré jusque là.
—Ces hommes étaient des Zwölles noirs, je présume ...
—Je le pense aussi, mais, sur le moment, j'étais étonné de les voir en uniforme, celui-ci étant strictement interdit sur Clotone, depuis les traités dits de Moudrelay.
Je compris, en tendant l'oreille, qu'il s'agissait d'une bande extérieure aux personnels de l'ambassade dracoise, et qui opérait de façon complètement clandestine. Peut-être étaient-ce les mêmes gens qui assassinaient tous ceux qui génaient alors la candidature soutenue officiellement par Mortone Trug, le cicéolien Wiril Braighcht.

Ma curiosité l'emporta sur ma frayeur. Je courus prévenir mon voisin Pandréasz Velpeau, un recteur-administrateur de l'université, à qui je donnai pour mission de venir annoncer à Allastair que j'étais en vacances, absent pour une longue durée. Puis il entrerait lui-même dans la maison, afin d'éviter que les visiteurs n'y pénètrent par effraction, et n'y dérobent tout ce qui les intéresserait.
J’empruntai à mon ami l'un de ses chevaux, et je retournai m'embusquer en vue du groupe de Zwölles. Mon attente ne fut pas longue : bientôt Allastair revint vers eux, fulminant, et tous décidèrent de décamper. Ils rejoignirent leurs montures et galopèrent sur la plage, vers les rochers de Mayonne, qui se trouvent au bout du "doigt" le plus nordique de notre petite île universitaire. Je les serrai de près, chevauchant en arrière de la dune, pour leur demeurer invisible. Lorsque je parvins aux rochers, -de magnifiques agglomérats blancs qui simulent une sculpture monumentale- j'eus à peine le temps de voir une pierre rouler devant une caverne, dérobant les cavaliers à ma vue.
Mon coeur, vous le pensez, s'accéléra : l'une des entrées du mystérieux réseau dont je soupçonnais depuis longtemps l'existence venait de m'être révélée. Mais comment y pénétrer à mon tour ?
La chance me servit. Au moment où la pierre se refermait, quelque chose se remit en place du côté d'un ressaut couvert de coucule grimpante, embaumant l'atmosphère. J'y mis la main et appuyai sur les parois. Un morceau de roche recula sous la pression. Et la "porte" se mit à rouler en sens inverse. Sans réfléchir, je m'y engageai.
La galerie, vaguement éclairée par des ouvertures percées vers le haut des falaises, s'enfonçait en pente douce sous le petit bras de mer qui sépare Thyrse de la côte de Canémo. Domptant mon cheval réticent, je le forçai au trot sur une allée de sable fin, de plus en plus obscure, et qui finit par remonter, de l'autre côté du chenal, vers des lueurs grises.
Celles-ci provenaient des fenêtres vides d'une grande muraille fermant une grotte. Je reconnus, de l'intérieur, l'un des anciens cimetières phrysogeois, étrangement construits contre certains enrochements, sur plusieurs sites de l'archipel.
Mais ici tous les ossuaires sculptés, ordinairement posés sur les plans taillés dans le roc, avaient été évacués. En revanche, de nombreuses caisses y étaient entreposées, dont je reconnus certaines pour provenir des ateliers d'armes de Sanabille. M'étais-je aventuré dans le repaire de simples brigands ? Où avais-je enfin découvert l'un des dépôts des bandes qui intriguaient pour manipuler les épreuves du minusat ?
Je n'avais pas le temps de m'attarder pour répondre à ces questions. Il fallait que je continue la poursuite.
Cette fois, ce fut le crottin frais des montures qui trahit ceux que je poursuivais. Pourquoi cet amoncellement à l'intérieur d'une logette, si ce n'est parce que celle-ci cachait l'issue du cimetière, nécessairement empruntée par les cavaliers ? Je mis pied à terre et examinai l'endroit. La paroi était ornée d'un disque de motifs enroulés autour d'un centre. Le geste attendu était presque trop évident : j'appuyai sur ce moyeu et le mur s'affaissa lentement, pour disparaître dans une large rainure du sol. Je n'avais sans doute qu'un bref délai pour sortir avant qu'il ne se remît en place. J'empoignai rudement le cheval par la crinière et le tirai au dehors.

L'après-midi était bien avancé, mais l'ombre portée allongeait les empreintes des fers, les rendant plus visibles encore. Elles cheminaient, avec l'espacement propre au galop, vers la route côtière, bien dégagée, de la Lande d'Obsidienne. Ne voyant personne à l'horizon, (sinon les habituelles silhouettes déjetées des ramasseurs de champignons) je cherchai à terre d'autres indices, mais je n'en trouvai point, ni dans une direction, ni dans une autre. Le groupe semblait s'être volatilisé !
Il y avait bien des chevaux qui paissaient l'herbe de la bande marécageuse jouxtant la route. Mais ils ne portaient ni harnais ni rènes, ni selles et... surtout nul cavalier.
Je finis par m'en approcher. Les chevaux, à n'en pas douter, avaient couru. Ils reprenaient souffle à grands bruits de naseaux, et leur robe était pleine de sueur.
Mon intuition m'avertit : les hommes ne devaient pas être loin ! Ils me guettaient peut-être. Je devais faire preuve de prudence : me faire prendre ne m'avancerait à rien, sinon à faciliter les projets des Zwölles à mon égard !
Par bonheur, ce n'était pas le cas. Je découvris en revanche une stèle solitaire, assez incongrue dans ce paysage de désolation. Vue de plus près, il s'agissait d'une fontaine au flux tari. Son bassin était d'une belle pierre, quadrangulaire, et son fronton assez élevé, gravé d'inscriptions antiques. Je le contournai, et découvris une ouverture creusée dans sa face arrière. J'y risquai un oeil : ce n'était qu'un accès, comblé depuis longtemps, à l'évacuation de la source.
Des voix féminines retentirent à ce moment là, de l'autre côté de la fontaine.
—Tu as vu, ma Soeur, ce que j'ai vu ?
—Oui. Des gens montant aux cordes du ciel... C'est assez peu courant.
—Des hommes vêtus de nuit, étrangers à nos îles... Je ne savais pas qu'ils connaissaient l'art de dompter les Lourds.
—Ils le connaissent. J'ai vu ces gens se hisser dans les nacelles à quelques pas de moi, deux ou trois gros Lourds bien harnachés, immobiles à cent mètres au dessus de nous. L'un des hommes a même crié de colère, quand son poignard est tombé sur le sol à mes pieds... Je l'ai ramassé.
Tiens, vois cet objet sinistre. Sa lame luit comme si elle n'avait jamais servi, mais, c'est trompeur. Il en a peut-être essuyé le sang sur sa cuisse, un instant auparavant...
—Laisse donc cette horreur, se récria l'autre femme d'un ton profondément révulsé.
—Regarde, ils volent vers l'ouest... De temps en temps les nuages les montrent, et puis ils les cachent.. Ils sont de plus en plus petits... de minuscules araignées soutenues par le vent...
—Ne les regarde pas trop, ma Soeur, tu vas perdre une cabrasse. Les bêtes adorent que les pastourelles regardent le ciel. Elles en profitent pour courir vivre leur vie sur la plage, mangeant les algues salées qui les empoisonnent.
—Tu as raison, partons. D'ailleurs les Lourdonautes ont disparu...
Les femmes s'éloignèrent, avec leurs troupeaux, se confondant à nouveau avec les croupes grises du chemin des Vents.
Je sortis de ma cachette et je m'emparai du poignard que la femme avait laissé sur la margelle. Je le dégageai de son fourreau de cuir noir.
"Vii Spii un Tzan", lus-je sur la lame étincellante. Ce qui veut dire, je crois, en vieux zwölle : "Par le jeu et le chant."
Il y avait quelque chose qui dépassait du fourreau : un rouleau de papiers de soie plié, comme celui des messages envoyés par oiseau. Celui-ci à l'évidence, n'avait pas été envoyé.
J'ajustai mes lunettes et m'assis pour lire.


C'était -Vous rendez-vous compte, Augustin- la première preuve tangible, incontestable, du complot après lequel je courais depuis si longtemps comme derrière une ombre impalpable !
La lettre, longue d'une dizaine de feuillets denses, était signée "Vos respecteux Agents", et adressée à son Eminence sérénissime le Prince Mortone Trug. Elle fourmillait de détails sur l'état d'esprit des populations de Clotone à l'approche des élections. Elle décrivait scrupuleusement les diverses opérations menées par les "respectueux agents" pour déstabiliser la vie politique. Elle expliquait clairement comment le Villacope Mulibron Oriflan avait été recruté depuis longtemps, et comment tout avait été mis en oeuvre pour soutenir Wiril Braighcht, dénommé pourtant "notre candidat de diversion". Etait aussi rappelé par le menu comment avait été recruté le grand Nodulateur de la Conque, la plus haute autorité de justice de Clotone, tout bêtement payé par Braighcht en personne !

Tout ceci était concret, mais, en un sens, cela ne m'apprenait rien que je ne sus déjà.
En revanche, la lettre faisait allusion à des aspects jusqu'ici ignorés de moi, et qui m'ouvraient des perspectives vertigineuses. L'auteur répondait à une question du Ministre Zwölle, Flatron Longarde, concernant les "points d'arrivée, et les "portes d'entrée" de Clotone, pour des "formations thrombes" en provenance de La Majeure.
J'ai été alarmé par cette thématique, car vous n'êtes pas sans savoir que les Thrombes résistent mal au transport par bateau...
—Ah ? J'ignorais cela, dis-je.
—Ces êtres humains transformés en animaux sont de véritables machines de guerre. Mais, s'ils sont invincibles au combat, ils présentent certaines fragilités. Ainsi, lorsqu'ils sont en mer, ils sont sujets à un mal auquel, en comparaison, celui dont sont atteints certains hommes serait le comble du bien-être. Ils ne tardent pas à mourir, saisis dans d'atroces convulsions, après avoir rendu tripes et boyaux. C'est l'une des raisons pour lesquelles les Thrombes sont généralement transportés à leur lieu de combat via des galeries souterraines.
—Ah, je comprends votre alarme à la lecture de la lettre : elle impliquait que de tels passages souterrains puissent existerentre La Majeure et Clotone ...
—Exactement. Depuis les savantes études de la "Terre et de son Dessous", par Karool Jion de May, il était admis (bien que jamais prouvé) qu'il existât d’ immenses réseaux de galeries naturelles (d'origine volcanique) entre Périache et La Majeure. Mais il n'avait jamais été question, chez aucun spécialiste, de tunnels entre celle-ci et l'île-capitale. Encore le Ministre se contentait-il de poser la question. Plus terrifiant encore était ce qu'impliquait la réponse du "respecteux agent", dont j'avais pu constater par ailleurs la connaissance intime des souterrains de Canémo et de Thyrse.
—Que disait-il ?
—Oh ! Rien moins que ceci : un ensemble de grandes cavernes, reliées entre elles par d'anciennes rivières partirait d'un point situé à proximité de l'îlot des Danseurs, la résidence du vieux Huimror, pour aboutir... directement sous la colline des Pouvoirs, près du palais du Villacope à Clotone !
—Insensé ! rétorquai-je. Apportait-il la moindre preuve à ces assertions ?
—Non, pas la moindre. Et c'est la raison pour laquelle j'aurais voulu de vérifier le seul élément qu'il avançait...
—Lequel ?
—Eh bien, la lettre faisait référence à "Lucilia, qui connaît les anciennes cartes du Dessous du Monde."
Après avoir lu ces mots, Augustin, j'aurais aimé pouvoir vous rattraper sur la route de Lario, sur laquelle je savais que vous étiez alors parti, en compagnie de votre amie Athiello.
De mon côté, il fallait maintenant aller droit au but : filer sur Périache et sur Hirpan, voir Lucilia et la mettre au courant de tout, en prenant le risque de me faire trucider par l'horrible Nardor Botulis, dont je croyais encore à l'époque, qu'il était au service de la Grande Sorteresse.
¬J’interrompis le professeur pour lui faire part de mes connaissances les plus récentes :
—Je crois que ce monstre travaille pour Mortone Trug qui l'a délégué à la surveillance de Sapharx, le chef temporel des Sorciers de Périache. Mais en réalité, au fond, il ne travaille que pour lui seul, dans une jouissance sadique parfaitement solitaire. Je dois vous avouer, Olivon, que j'ai fait de cet être mon seul ennemi absolu sur l'archipel. Je me suis juré, je vous le dis, de ne pas quitter Guama avant de l'avoir tué de mes mains.
—Je vous comprends, mon ami, approuva Clinus en me serrant le bras, et je vous aiderai de toutes mes forces dans ce projet salutaire.
—Non, Olivon, c'est MON affaire. Mais continuez, je vous prie...
—La suite est simple, reprit le professeur. J'ai envoyé un message à Chamilah, dont je savais qu'elle est la conscience la plus sage de la Considia (le collège des Magdes). Je lui ai demandé de m'indiquer un moyen de me rendre auprès de Sapharx et de Botulis, sans me faire soupçonner, afin de prendre connaissance de leurs intentions de recourir aux thrombes agressifs dans une guerre d'invasion. Ensuite, lui écrivai-je, j'aurais de bons arguments pour discuter avec Lucilia.
Par retour de sarmoiselle, Chamilah m'a indiqué un moyen asses simple : je devrais me faire passer pour un vendeur de Thrombes, et me glisser ensuite sur les routes souterraines qui rejoignent Périache, où Botulis et Sapharx ont leur quartier général.
Il existe en effet plusieurs collecteurs indépendants qui rôdent dans les montagnes et les forêts de La Majeure, à la recherche de Thrombes égarés. Une fois une petite troupe de leurs proies rassemblées, ces collecteurs se rendent à Michemin, et les vendent à un agent de Sapharx, travesti en marchand de poisson.
Les thrombes attendent dans un entrepôt secret, puis, par une nuit sans lune, ils sont entassés sur une barge et transportés vers certaines "bouches de l'enfer", présentes sur des digues du grand marais. Un nombre important, ne supportant pas même les vaguelettes des bras marins du marécage, meurent en chemin et sont laissés sur place, charognes à demi dévorées par les nombreuses faunes carnivores de l'endroit. Les autres sont conduits dans ces bouches, et vendus sur leur seuil à de mystérieux gardiens, venant de contrées lointaines par des chemins obscurs.
En me mettant au service de ces "gardiens", je pourrais peut-être, suggérait Chamilah, remonter toute la filière, dirigée, soupçonnait-elle, par Sapharx et Botulis. Mais c'était, ajoutait-elle, sans aucune garantie.

Un ami, qui me cachait sur Clotone, m'apprit alors que Nadja était probablement retenue par Sapharx sur Périache et cette information acheva de me décider. Je me fis livrer la totalité de mes avoirs en banque, et je les changeais en Liards, la monnaie de la Majeure. Puis je quittai la Capitale et me rendis sur cette grande île sauvage.
Ma transformation en chasseur de thrombes crédible me prit quelques mois, avec l'aide du vénérable Huimror (que je mis dans le secret, et qui, tout comme sa douce épouse Moïra, m'appuya de toute son énergie) et de quelques autres complices. Enfin, je me présentai à Michemin, à la tête d'une "procession" de thrombes déguisés, comme à l'accoutumée, en pélerins. Je me rendis aux entrepôts clandestins, et de là aux portes de l'enfer situées sur la digue du marais de Fliouchfène.
Les fameux Gardiens sortirent de la gueule puante des cavernes et se portèrent acquéreurs de ma troupe docile. La vente se fit, dans les règles de l'art. Puis je les priais de m'entendre :
—Ce que je désire le plus, arguai-je, est d'appartenir à vos rangs, devenir pasteurs de thrombes, dans les sous-sols telluriques les plus effrayants. J'aime la nuit absolue du Monde Inférieur, proclamai-je, et ce qui répugne à la plupart de mes contemporains, moi, je le désire !
—Ne veux-tu pas plutôt, comme certains de tes frères les plus abjects, découvrir quelque trésor de pierres précieuses, pintocle, améthyste ou elmeraude, diamants noirs, ambres pourpres, et ramener ces objets sacrés au marché, pour les troquer contre de la vile Fufe d'argent, ou, pire, du vulgaire Liard de bronze ?
—Non point, Nobles Gardiens de l'Ombre... Je ne rêve que de profondeurs, de cascades chutant vers le centre de la terre, de rivières obscures moussant hors de goulots comme de la glône. Depuis tout enfant, je veux découvrir les mystères insondables des entrailles de Géa !

Mon discours enflammé étonna, fatigua, mais, de guerre lasse, convainquit. Je fus adopté par le Haster Algassiz (le maître des douleurs) qui contrôlait les Portes de La Majeure, et qui m'assigna d'abord à des tâches subalternes.

Le petit professeur reprit son souffle et but une gorgée hâtive de Nectar d'Arabie.

¬— Vous ne vous imaginez pas, Augustin, ce que j'ai pu voir et entendre pendant les longs jours que j'ai passés sous terre ! Je vous en ferai le récit détaillé une autre fois, mais sachez que la réalité dépasse l'imagination la plus vive que nos auteurs de romans de soie ont su déployer à propos des mondes obscurs. Une immense machine à traiter des êtres humains est installée dans le Dessous. Son emploi principal est la Mine d'Asbalte, qui s'étend sur des centaines de kilomètres sous la mer du Mitan, et dans laquelle des milliers de pauvres Thrombes sont utilisés à la taille de la roche la plus dure qui soit. Le premier usage de cette substance est l'éclairage du monde souterrain, des blocs luminescents étant déposés aux carrefours ou de loin en loin. Tâche infinie, éternellement recommencée, puisque, séparée de la roche-mère, les morceaux d'asbalte s'éteignent en moins d'un mois.
Des canaux, infiniment réticulés, joignent les lieux les plus éloignés, transportant des trains de barques étroites sur un flux noir et rapide. Les sentiers de leurs berges vertigineuses (ou d'autres couloirs à sec) sont consacrés à la transhumance incessante de troupeaux humains -je ne vois pas de mot qui convienne mieux- , destinés aux travaux variés, ou à la vente.
Un jour —ou une nuit, car on perd vite la notion du temps à l'intérieur de ces espaces indéfiniment verdâtres— l'on me confia la surveillance d'une cohorte de Thrombes, récemment capturés par les rabatteurs des marais, et qui étaient destinés à l'entraînement militaire, près de Périache. Je dus donc marcher interminablement sur un chemin humide, taillé dans la pierre, tandis qu'en contrebas, deux cent pauvres êtres étaient entassés -eux qui supportaient mal le voyage aquatique- dans un convoi de cinq barques atttachées l'une à l'autre, ainsi qu'à deux méyots qui en contrôlaient l'allure, l'un en tête et l'autre en queue. Des thrombes-coureurs nous rattrapaient deux fois par vingt-quatre heures et distribuaient un affreux biscuit de pierre aux condamnés. J'avais droit pour ma part à un brouet infâme et à un peu de vin.
Douze Thrombes moururent pendant le trajet (j'avais "droit" à un quota de vingt, chiffre au delà duquel je devrais passer en Conseil de Sanction), baignant dans leurs déjections. Je ne pouvais pas faire grand chose, sinon forcer les plus intelligents à écoper le jus immonde du fond des barques, en leur remettant un seau.
Nous parvînmes enfin dans des galeries plus larges et plus aérées. Des écluses en cascade nous remontaient peu à peu vers la surface. Enfin, nous-nous trouvâmes dans une salle, au plafond irrégulier de laquelle des trous de lumière étaient percés. Je crus défaillir de joie à voir enfin les rayons du soleil, même atténués et déviés vers les parois, bien au dessus de nos têtes. Là, les thrombes furent pris en charge par des Zwölles noirs, triés et emmenés dans des directions différentes.
Une fois la transaction effectuée, l'on me conduisit à une petite hostellerie souterraine, où je partageai une vilaine chambre gluante avec trois autres "transbordeurs". J'appris de leur conversation des abominations plus grandes encore que celles dont j'avais été le témoin, hélas, bien passif.
Un officier zwölle à l'uniforme gris et au brassard noir orné d'un aigle vint enfin distribuer les rémunérations et nous donner congé. Quand vint mon tour, je demandai à réinvestir aussitôt la somme gagnée, pour avoir le droit d'émerger à l'air libre. J'arguai d'une période souterraine bien plus longue que celle que j'avais connue, et qui me semblait déjà insupportable.
L'homme rit :
—C'est le Mal de l'Obscur, camarade ! Cela te passera avec l'âge... Mais, si tu veux bien me donner la moitié des Fufes de ton salaire, je m'engage à te conduire moi-même sur la plage du Puits, où j'ai quelques affaires à règler. Je t'y laisserai une heure ou deux, et je te reprendrai au retour. D'accord ?
Je m'empressai d'acquiescer.
Je dois dire que je fus déçu quand je m'aperçus que la plage du Puits était située à la base de l'immense cratère d'Ardamont, ce qui en faisait encore un site plus ou moins enterré.

J’interrompis Olivon, pour m’écrier :
—Tu étais donc à Périache, Mouribulle ! Je connais fort bien ces lieux, pour y avoir couru en tous sens, y compris verticalement !
—Par chance, reprit Olivon Clinus, il faisait jour et le bleu du ciel inondait l'enceinte rocheuse, aussi bien du plus haut, où le soleil passa, faisant mouvoir les ombres avec une surprenante rapidité, que par la faille des hautes portes de Fer, où entraient et sortaient les navires. Une étrange lueur azurée montait aussi de la lagune, allégeant magiquement ce paysage fermé .
—Il est vrai que c'est somptueux, confirmai-je. La cascade en particulier.
—Oui. La blancheur des colonnes d'eau torsadées qui s'effondrent sur le cône d'énormes blocs à sa base, le grondement et la vibration permanente, le nuage en formation qui s'en sépare continuellement, tout cela est magnifique !
Dommage, ajouta Olivon, que ce lieu sacré soit corrompu par d'aussi ignobles pratiques.
—En réalité, je crois que la plupart des prêtres Omen ignorent les agissements des Zwölles qui forment là-bàs une milice étrangère. On hait les "Frissipels" (les camarades, en langue Zwölle) qui sont vécus par beaucoup comme des envahisseurs, plutôt que comme des alliés. Encore les Zwölles gris, généralement commis aux tâches pacifiques et administratives sont-ils moins détestés que les Noirs.
—C'est aussi ce que j'ai pu remarquer, approuva le professeur. Mais les soldats du Sacre, comme on nomme la garde armée de la hiérarchie-Omen sont néanmoins aux ordres des Zwölles. Ils rechignent parfois, mais ils obéissent. Cela les chagrine tant qu'ils ne cessent de s'apitoyer sur leur sort et de critiquer la politique de leurs maîtres. C'est d'ailleurs grâce à cette propension à la complainte, que j'ai pu apprendre, de la bouche d'un proche subordonné de Sapharx, la plupart des projets sinistres de celui qu'il appelait, parfois avec une ironie appuyée, "Sa Magnanimité le Grand Médiat".
Cet homme, revêtu d'un splendide uniforme d'apparat, attendait son maître sur la plateforme de transport vertical, où l'officier zwölle m'avait laissé peu de temps auparavant. Nous fîmes naturellement connaissance. Le Major Doreille ...
—Soreil, je crois, dis-je sentencieusement, si ma mémoire est bonne.
—Vous le connaissez aussi, Augustin ?
—Je l'ai rencontré .Je crois qu'il est inévitable,, puisqu'il règle les protocoles de visite entre la plage du Puits et les palais de Ciel-Omen au sommet d'Ardamont, où résident Sapharx et le Grand Omen.
¬—Ce doit être cela. Il s'agissait d'une personne fort affable, mais qui, un peu de bonne glône aidant (dont j'avais toujours gardé une fiole sur moi), se révéla une ressource extraordinaire.
Croyant parler à l'un de ces zwölles-Gardiens de l'Ombre en qui il voyait les jumeaux des Noirs, ce Major Soreil en profita pour me dresser la longue liste de ses revendications. Il s’échauffa et déversa un torrent de bile amère. Rien n'avait grâce à ses yeux, ni son maître, l’Omen-Médiat Sapharx —accusé d'inconstance et de méchanceté— ni le vieux Grand Omen ¬gâteux, impuissant, laissant la décadence s'installer sans mot dire — Encore moins les hordes sauvages de Zwölles qui venaient là, comme s'ils étaient chez eux, diriger le commerce et conduire la défense.
J'épongeai patiemment les acerbes récriminations du pauvre homme, et j'en appris ainsi bien davantage en deux heures qu'en un mois passé sous terre.
Voici brièvement la teneur de ses propos : d'après lui, quelque chose d'anormal était en cours. Il avait entendu, entre deux montées d'ascenseur, sa Magnanimité elle-même, le Médiat Sapharx, évoquer une "opération Sphinge" qui devait être déclenchée au moment de l'élection du Minus, sur l'ilôt Hirpan.
Le brave Soreil s'étonnait de ce discours, car les relations entre Périache et Hirpan, la résidence des Magdes, étaient soigneusement réglées, pour éviter de rééditer les horreurs de conflits passés, jamais terminés à l'avantage des Sorciers. La discussion sur la "faiblesse des défenses de Hirpan", sur la "pusillanimité de ces pauvres vierges folles", ou sur "l'incapacité des Magdes à diriger correctement des Thrombes-tueurs, malgré le recours aux pierres de Belturet", semblait à Soreil un tissu de méyoteries. Mais un tissu fort inquiétant, alarmant, même ! Cet imbécile de Sapharx (l'expression échappa facilement à Soreil se sentant en familiarité avec moi), cet homme" boursouflé de vanité", n'allait tout de même pas entraîner Périache, ses sorciers, ses disciples, ses pacifiques pélerins, dans un conflit absurde ?
Pour en savoir plus, notre homme prêta une attention soutenue aux propos des officiels qui n'arrêtaient pas de descendre et de monter le long du puits, pour des conférences de travail auprès de l’Omen Médiat. Et ce qu'il entendit le confirma dans ses angoisses les plus vives. L'opération Sphinge avait bel et bien pour but d'écarter Lucilia du pouvoir sur la Considia Magde. Un "coup de pied dans la fourmilière", "un bon nettoyage", "un peu de feu de Fulte, versé dans cet entonnoir impur", voila quelques-unes des métaphores utilisées par les agents de Sapharx, qu'ils fussent zwölles ou périachiens. Leur sens n'en était quetrop clair.
Un point restait incompréhensible pour l'entendement de Soreil : pourquoi tant de rage ? Qu'est ce qui pouvait valoir de déséquilibrer, voire d'anéantir une merveille d'ajustements patiemment négociés et ritualisés entre la Sorteresse et le Grand Omen depuis des siècles ?
La réponse à cette énigme finit aussi par émaner des nombreuses conversations surprises par le Major du Sacre : l'invasion zwölle de l'archipel était, comprit-il, à l'ordre du jour. Sapharx était partie prenante du complot, au plus haut niveau. On lui promettait le poste convoité de Grand Omen (qu'il n'avait aucune chance d'obtenir autrement, pour des raisons mystérieuses), et bien plus, le contrôle absolu de Hirpan.
La raison de cette main-mise était simple du point de vue du dictateur zwölle. Le jour du départ de ses troupes en direction des îles de l'Est, il serait nécessaire que les îles de l'Ouest soient solidement en main. Il n'y avait évidemment pas de problèmes pour Draco, placée sous la coupe directe de Trug (malgré la résistance résiduelle de quelques hobereaux Gris), et d'autres projets (que je n'ai pas explorés) semblaient à l'oeuvre pour l'île de Lario. Quant à Périache et Hirpan, ils représentaient pour le futur "Empereur" un enjeu majeur, tant symbolique que pratique.
Le côté pratique ne devait surtout pas être négligé : mécontents, les sorciers et les magdes pouvaient en effet unir leurs forces et produire à distances des phénomènes qui handicaperaient lourdement le maître du mont Atrosse. Ils pouvaient, par exemple, provoquer la création d'un immense nuage de pierres, le transporter au dessus de Draco, et tout larguer sur l'antre du chef des Zwölles, détruisant ses infrastructures.
Pour réaliser une telle prouesse, ils auraient pourtant besoin de la "Pontifiance" de leurs maîtres respectifs, les mains unies au dessus de la Cladague d'Oeuf, un énorme diamant noir magique conservé dans la crypte d'Hirpan. Sans cette rencontre de Lucilia et du vieillard de Ciel-Omen, les pouvoirs collectifs des Magdes et des sorciers resteraient faibles. C'est pourquoi, pour les conjurés, cette rencontre devait être empêchée coûte que coûte, et la Cladague d'Oeuf détruite, si possible. L'opération Sphinge devait donc prendre de vitesse toute avertissement de Lucilia au Grand Omen, ce qui aurait eu pour effet la venue de celui-ci au secours de sa vieille et intime ennemie.
—Je comprends mieux maintenant la violence effroyable de l'attaque que nous avons subie à Hirpan : il ne s'agissait pas comme je le croyais sur le moment d'une simple vengeance de candidats déçus. Toute l'affaire était préméditée, et au plus haut niveau !
—Exactement, approuva Olivon. C'est ce qui explique aussi la seule chose réellement nouvelle que je dois maintenant vous apprendre.
—Ne me dites pas qu'il y a pire que...
—Bien pire, mon pauvre Augustin ! s'exclama le professeur. En réalité, l'opération Sphinge n'avait pas comme but unique (ni même essentiel) de chasser Lucilia et de rattacher Hirpan et Périache au gouvernement Zwölle sous la houlette de Sapharx. Son premier objectif était d'utiliser Hirpan comme base de départ d'une armée de thrombes, spécialement entraînés sur Draco, et destinés à investir La Majeure en empruntant les voies souterraines.

La nouvelle me fit bien plus d'effet qu'une pleine tasse de Nectar d'Arabie :
—¬ Etes-vous sûr de ce que vous avancez, Olivon ?
—L'officier périachien fut sur ce point aussi clair que sur le précédent : il avait entendu des hommes de l'Etat-Major discuter à bâtons rompus de l'organisation pratique des convois. On devrait suspendre trafics et transports pour laisser passer l'immense procession des dix milles surhommes par les galeries les plus larges. Des haltes seraient prévues dans les cryptes d'où seraient écartés les mineurs, risquant, par leurs cris, de démoraliser les bataillons. Ces derniers seraient acheminés jusqu'aux portes situées en divers endroits stratégiques de La Majeure. L'invasion se réaliserait simultanément à partir de ces points, et, l'île mise à feu et à sang, écrasée par les monstres aux cuirasses d'ébène, la jonction s'effectuerait enfin au pied du palais de Mungabor, le gouverneur de l'île.
J'appris en passant que ce dernier était un rouage du complot. Il y gagnerait de voir changer sa fonction en un Duché d'Empire, aux pouvoirs plus absolus encore, à la condition qu'il effectue les services dûs à Mortone Trug, devenu empereur de Guama. Le rôle dévolu à Mungabor serait de mater toute révolte sur La Majeure, puis d'enrôler la population disponible dans une milice unique qui devrait se tenir prête à venir à la rescousse du Prince sur Clotone, en cas de difficulté.
Cette dernière information, vous le comprendrez aisément, acheva de m'accabler : elle correspondait trop bien aux points évoqués par le rédacteur de la lettre trouvée dans le fourreau du "poignard tombé du ciel".

Dans cette histoire, conclut Olivon Clinus, je n'ai pas pu rencontrer Lucilia, et je m'abstiendrai de vous raconter les tribulations qui m'ont tant retardé pour le retour. J'ai bien cru que je n'y parviendrais jamais et que les hordes de monstres mécanisés me passeraient sur le corps avant que j'ai le temps de vous prévenir en temps utile... Mais finalement me voici...

Je posai la main sur le bras du professeur :
—Parlons vite et bien, Olivon : pensez-vous que l'armée des thrombes soit déjà en marche dans les souterrains ?
—Hélas, Augustin ! Non seulement les thrombes de Sapharx et Botulis sont en route depuis plus d'une semaine. Mais je crois que leurs avant-gardes sont en train d'infiltrer La Majeure en s'appuyant sur leurs alliés naturels : contrebandiers mortanglars et Pathiolans dissidents.
—C'est épouvantable ! m’écriai-je. Bien pire que ce que je craignais...
Je marchais de long en large sur la terrasse, cherchant quelque solution au casse-tête dont la difficulté croissait à chaque moment davantage.
—Mategloire !
—Oui, Chef, fit la jeune fille parodiant un petit soldat aux ordres.
—Va secouer encore une fois notre vieux Ménion. Qu'il demande en personne à ses amis hanséhards de faire affrêter pour nous au plus tôt non pas un mais DEUX navires de guerre, armés jusqu'aux dents... Dans tous les cas, il nous faudra détacher une petite armée de Clotone pour se porter au contact des thrombes, avant qu'ils n'aient eu le temps de s'installer sur la Majeure et d'autoriser la dictature de Mungabor.
—A votre service, répondit la jolie frimousse aux taches de son. Et Mategloire s'éclipsa, rapide comme l'éclair.

Je me tournai vers le professeur.
— Je crois, Olivon, qu’il faut en convenir sans plus se fermer les yeux : c'est la guerre totale.
Inutile d'attendre Phial. Je vais rédiger immédiatement des messages à nos amis de La Majeure, Jostique et Jormail du clan des Joor, la plus influente des famille pathiolanes, Huimror, ainsi qu'aux citoyens de Michemin. J'espère qu'ils auront au moins le temps de s’abriter derrière de leurs murs. Tout point de résistance est important : il peut servir de ralliement à des populations saisies par surprise.
Je soupirai .
—Bien que nos chances de l'emporter s'amenuisent de plus en plus...
Olivon intervint, l’air pensif :
—N'êtes vous pas pessimiste, mon garçon ?, Après tout, la Majeure peut être assez facilement reconquise si nous décrétons la mobilisation générale : quarante mille hommes valides peuvent être sur le pied de guerre d'ici un mois, et...
—Professeur, coupai-je, vous ne savez pas encore tout...
¬—Que voulez-vous dire ?

Je ne répondis pas, et me dirigeai lentement vers ma petite mansarde, pour y prendre quelques heures d'indispensable repos, avant d'affronter la suite des événements.
Olivon, livide, me rappela de loin :
—Vous ne voulez pas suggérer que... Mortone Trug est sur le point d'attaquer Clotone, par mer ?
Surpris de la perspicacité de mon ami, j'éludai pourtant sa question pressante.
—Professeur, veuillez prendre le commandement de notre groupe, le temps que je dorme... Et, s'il vous plaît, faites-moi réveiller dès que l'annonce est faite de l'arrivée de Phial sur La Ménile... De toutes façons, je devrai être debout pour deux heures...

—Comme vous voudrez, répondit Olivon d'une voix blanche.





4. Théâtre et réalité


Sur les tréteaux dressés au milieu de la cour, l'homme trop grand s’avance lentement, les mains au visage, voûté sur sa torture intérieure.
—Ah, Destin, pourquoi m'as-tu choisi ? Et quand, sous quelle forme, m'as tu adressée cette folie qui a pénétré mon âme ?

Le public est très varié. Extraordinairement attentif, il s'interroge avec l'homme, les yeux tournés comme lui vers le ciel pur au dessus des étages circulaires enveloppant la scène.
— ...La trace sanglante est encore là sur le mur. Et l'on me dit que ce n'est pas moi ? Les éclats de cervelle glissent au sol, encore attachés aux cheveux blonds d'un petit crâne, et l'on me dit que je n'y suis pour rien ?
La douleur exaltée creuse encore la poitrine de l'acteur, qui titube sur ses talonnettes perchées.

Dans l'encadrement d'une porte factice, un jeune homme, drapé jusqu'aux pieds, le visage mal vieilli par le fusain et par le nuage de coton qui est collé sur ses joues, apporte la réplique.
—Non, mon Fils, ce n'était pas toi, j'en témoigne. Un double, un esprit, une ombre passagère...
¬—Ce double ? interroge, hagard, le premier personnage, tournant ses regards aveugles de tous côtés. Mais... c'est moi-même, bien sûr ! Cet esprit ? C'est mon âme, nul doute à ce sujet. Cette ombre ? Oh ! la vois-tu, là, qui rampe à mes pieds ? C'est la mienne, et sa honte, celle de mon coeur... Qu'on m'apporte l'épée... Je dois disparaître...
—Non ! hurle le vieux jeune-homme d'une voix de fausset, tu ne dois pas MOURIR...
—Arrête !
Le metteur en scène a bondi sur les tréteaux, l'air furibond.
—Cela fait quatre fois que je te dis de faire durer ce "non". Tu dois expirer tout ton souffle sur ce "non", ce "nooooon" chargé de toute la misère paternelle. Tu dois être la douleur impuissante incarnée. Doglor est toute ta descendance, toute ta famille. Certes l'infanticide est horrible, mais si le père se tue, c'est toute la lignée, ses autres enfants, ses parents, le clan même qui est en péril. Comprends-tu ?
La barbe vaporeuse s'agite en signe d'accord. Découragé, le metteur en scène va s'asseoir au bord des planches.
—Jamais nous n'y arriverons... pour demain. Le Minus nous trouvera misérables. Adieu les contrats du Palais ! Tout cela, ajoute-t-il avec une haine à peine contenue, à cause de ce petit mirouflet nullissime !
Le jeune vieillard encaisse sans un mot, les yeux baissés sur ses chaussures à la poulaine.
—Allez, on reprend ... soupire l'homme en noir, qui replonge dans l'obscurité de l'orchestre.
Le jeune-vieillard prend sa respiration.
—Nooooooon...

En attendant qu'arrivent les partisans tant espérés, je surveille d'un oeil l'entrée de la taverne du Ronmonde, suivant la pièce de théatre de l'autre, assez distraitement, je le confesse.
Soudain, j’aperçois le rouge bonnet pointu de Zalkoz qui se faufile dans les rangs serrés des badauds, comme la nageoire d'une carpe entre les nénuphars. Il émerge à mes côtés, essouflé, ses yeux proéminents tout-à-fait exorbités.
—¬Eh bien, mon ami, respire... Que t’arrive-t-il ?
—Phial ! parvient-il à dire d'un filet de voix.
—Il a débarqué ?
Il opine du bonnet et reprend enfin ses moyens :
—Les trois simières d'apparat sont au mouillage de Moludée...
—Moludée ? On ne les attendait pas là, Sacripoile !
(Moludée, je le rappelle, est un petit port de la baie des Vents Propices, mais située de l'autre côté de l'estuaire de la Thiale par rapport au centre de Clotone. Cela rajoute deux kilomètres, mais permet d'éviter la cohue des faubourgs commerçants et de prendre la route la plus directe pour la Colline des Pouvoirs. )
—Oui, c'est ennuyeux... d'autant que je ne sais pas exactement quand ils sont arrivés. J'ai fait déplacer en catastrophe nos services d'ordres.
—Mais... mais, veux-tu dire que tu ne sais pas où ils sont en ce moment ?
—Eh bien, répond Zalkoz tout congestionné, on a vu la tiare du Villacope, au milieu d'un attroupement... à hauteur de la fontaine des Espoirs. J'ai rameuté tout le monde pour s'y rejoindre.
—Bien. Je veux que vous trouviez Phial en personne, et que vous me rapportiez où il est. Je ne bouge pas d'ici avant d'avoir une certitude.
—D'accord...
Trop heureux de s'en tirer à si bon compte, le nain disparait dans la foule, plus vite qu'il n'était arrivé.
L'inquiétude m'étreint, mais que faire, sinon attendre ? De toute façon, il n'y en a plus pour longtemps. Les choses ne vont pas tarder à se dénouer.

—Furie, tu t'éloignes !
Folie,
Comme une tempête noire que la marée oblige pourtant à se retirer ,
Tu me quittes !

Mon regard revient distraitement au proscenium où le grand acteur à la voix de stentor a commencé l’ultime monologue de la pièce. Dans la salle, chacun retenant son souffle, est passionnément suspendu à ses lèvres, bien que tous connaissent exactement le texte.

— Tu te caches, marâtre céleste, continue-t-il en un trémolo poignant,
Derrière ce buisson de coucule odorante,
Mais je t'ai vue.
Je t'ai entendue râler de dépit !
Ton projet a failli.
Une fois encore, le Destin épargne ma patrie,
Et l'échec est promis à la force maléfique.
L'épouse est morte, le visage écrasé !
L'enfant est déjà sur le bûcher, son fragile corps tout démantelé !
Mais ce terrible sacrifice, conçu par une pensée étrangère, sera reçu par le Dieu.
La porte de la haute maison
Ne se fermera pas !
Je suis là, sans force,
Ton pardon m'a touché.
Je suis prêt, cette fois, à l'épreuve suprême.
Ordonne, céleste père, et je m'avance en armes
Sur la montagne noire où l'ennemi réside,
Plein de fiel,
Empli de peur,
Car il sait que sa mort
est certaine,
dès lors que Doglor
vers lui se met en marche....

Un silence absolu accueillit les ultimes paroles du drame. Puis un formidable orage d'applaudissements éclata, s'enfla, piqueté de lazzi et de sifflements aïgus, déferla, continua, s'éternisa... puis, tout de même, décrût, s'apaisa et mourut. Sauf un inconditionnel qui s'acharnait à battre des mains avec enthousiasme.
Je ne voyais que de dos cet amateur aux longs cheveux noirs, qui me reppelait vaguement une silhouette bien connue.
Flatté, le grand acteur descendit de ses talonnettes et, redevenu tout-à-fait moyen, se pencha vers l'homme qui s'était levé pour lui tendre la main. La haute taille, les culottes de chasse en cuir, les chemises passablement débraillées, le sabre... tout cela me disait décidément quelque chose. Serait-ce lui ? Impossible !
Je sautai de banc en banc, bousculant sans vergogne les spectateurs qui se levaient, et rejoignis le personnage.
—Phial !
—Augustin !
Nous tombâmes dans les bras l'un de l'autre et l’émotion nous étrangla un moment.
¬—Comment diable....
Phial m'intima aussitôt le silence, et se retourna vers l'acteur, achevant de le complimenter.
—Il se peut que j'aie une bonne surprise pour vous et votre troupe. Rappelez moi donc le nom de votre compagnie ...
—Le théâtre du Siècle !
—Bien, je m'en souviendrai. Adieu, et encore Bravo.

Phial m'entraîna derrière les décors, dans un petit salon utilisé par les acteurs assoiffés, et desservi gratuitement par le personnel de la taverne.
—Bougretoche ! Que çà me fait plaisir de te voir, Ultramondain, tu as l'air assez en forme, bien que beaucoup amaigri !
—Le manque de sommeil... et autres avatars d'une vie mouvementée. Mais toi, tu sembles peu supporter la gloire attachée au destin du grand Minus !
—Tu as vu comme j'ai faussé compagnie à cette vieille ordure d'Oriflan ! Il était tellement accaparé par les acclamations de sa propre horde qu'il n'a pas réalisé que je faisais prendre à mon char une légère tangente à la fontaine des Espoirs. Je ne sais pas si tu vois la borne qui divise les flots circulation avant la grande vasque : dès qu'elle nous a séparés, j'ai saisi les rènes et fouetté le cheval, le lançant dans une ruelle adjacente. Surpris, ce brave animal est sorti de la cohorte officielle comme le pépin d'une plouche pressée. Je n'ai pas regardé en arrière mais je suppose que ce doit être l'affolement généralisé ! On a perdu le grand Minus ! Tu te rends compte, mon ami !
Phial se frappait les cuisses, riant à gorge déployée, les larmes coulant des deux côtés de son grand nez, busqué à la huronne. Visiblement, l'escapade l'avait libéré d'un poids, et toute la tension nerveuse accumulée depuis des jours se libérait enfin.
—Phial, dis-moi, as-tu reçu mon message ?
—Oui, ne t'inquiète pas. Je ne suis pas fou et je n'ai nulle intention de me soustraire à mes devoirs. J'ai, au contraire, pensé que pour assurer ma propre sécurité dans cette île quadrillée par les agents du Villacope, j'avais intérêt à me glisser hors des manifestations officielles, de plus en plus oppresssantes depuis trois jours.
—Chantenelle est aux côtés de son père ?
—Oui, et je me suis entendu avec cette chère femme. Elle fera son possible pour modérer les colères de Mulibron. Elle sait que je viendrai au palais en temps voulu, et elle tentera de le décider à m'attendre, sans esclandre.
—Comment as-tu eu l'idée de venir ici ?
—Un homme de confiance de Ménion Paulinard a réussi, je ne sais comment, à se trouver près de moi au débarquement des simières. Quand je l'ai reconnu, il s'est penché et m'a chuchoté à l’oreille où te trouver. Il m'a aussi mis en garde sur les dangers du parcours, et j'avoue que son intervention m'a décidé à fausser compagnie à la vieille baderne.
—Sais-tu, Phial, que nous courons de terribles périls ?
—Oui, je connais ton interprétation, mais...
—Il ne s'agit plus d'interprétation, mais de faits nouveaux, insistai-je. Peux-tu m'écouter une minute ?
—A ta guise, jeune imprécateur, mais tu ne m'empêcheras pas de me rincer le gosier. Holà, Tavernier, qu'on m'apporte une cruche de la meilleure Annelle.
—Bien, Signour ! s’empresse le garçon de passage.
—Et pour agrémenter le boire, il faut aussi du manger : du pain et une dizaine de tranches de ton meilleur phomard fumé !
—Mais bien sûr, répond le garçon de plus en plus respectueux.

Je rapportai aussi concisément que possible à Phial les informations que je tenais d'Olivon Clinus. Le signour de Michemin et nouveau Minus de Guama, m'écouta paisiblement en dégustant son pichet mousseux à petites gorgées.
—Est-ce tout ? fit-il quand j'eus terminé. Puis il attaqua la chair rose du phomard.
—Oui... C'est tout ce que j'ai trouvé d'amusant et d'intéressant à te raconter pour que tu fasses de beaux rêves ! répartis-je, vexé de son manque apparent de réaction. Mais il faut aussi que je t'expose les quelques mesures que je me suis permis de prendre en t'attendant...
Et je lui parlai de la formation en cours du groupe de partisans.
—Ruezzo Parz est d'ailleurs dans une salle voisine, ajoutai-je. Il apprend les rudiments du combat rapproché aux jeunes volontaires envoyés par nos amis.
—Les pauvres ! je les plains. C'est un excellent combattant, mais un maître d'arme fort irascible !
—Tu le connais ?
—Nous avons partagé d'anciennes aventures militaires... Je ne le porte pas sur mon coeur, mais j'avoue qu'il peut nous être très utile.
—Phial, je suis désolé de troubler ta sérénité, mais il faut décider sans tarder de nos actions. Je pourrai regrouper en ville un nombre assez considérable de tes amis, bien armés, d'ici une heure ou deux. Tu disposeras d'eux pour former une garde rapprochée, à l'intérieur du palais, leur donner mission de protéger tes appartements. Ainsi bien séparé des gardes villacopistes, tu seras prêt à parer un attentat. Et, en cas d'invasion par les Zwölles, ils pourront aussi couvrir ta retraite .
Phial essuya sur ses manches la mousse qui s'accrochait à sa barbe de deux jours.
—Tu es décidément d'un recours indispensable, Augustin. C'est une bonne idée !
—Pour ce qui concerne les mesures de fuite éventuelle, cette milice sera à même de te conduire aux vaisseaux que nous faisons armer.
—Là, je t'arrête, jeune -homme, coupa Phial, fronçant ses gros sourcils. Il n'est pas question de fuite. J'ai voulu fuir tout de suite quand Jansène m'a proposé de me présenter, tu te souviens?
—Et comment ! tu ne voulais rien savoir de cette candidature.
—Mais maintenant, j'ai trop labouré pour accepter de me faire écarter du sillon. Donc, pas de fuite !
—La mort, les armes à la main ?
—Pourquoi pas ?
—La gloire dans la défaite ...
—La défaite ? Comment cela ?
—Ecoute, Phial, soupirai-je. Prends au sérieux une seconde ce que je t'ai dit : Clotone tout entière risque de grouiller d'ennemis d'ici ce soir ou demain. Si tu souhaites, dans ces conditions, avoir la moindre chance de l'emporter, c'est en organisant la résistance à partir de La Majeure... C'est d'autant plus vital que les guerriers morts-vivants sont en train de s'insinuer là-bas également.
—Je t'écoute avec attention, mon cher Augustin Coriac. Mais vois-tu, sans être Clotonois de souche, je connais bien les moeurs de notre archipel. Je me rappelle la tendance de mes compatriotes à se monter d'invraisemblables scénarios, pour se faire peur, pour donner un sens à leur vie. Que sais-je ?
—Comment ? Tu ne me crois pas ? Tu récuses le crédit de mes informateurs ?
—Non, je respecte beaucoup le professeur Olivon Clinus, et je trouve son témoignage impressionnant. Mais, conçois-le, il a pu succomber aux rumeurs, très habituelle ici.
—Mais il n'a tout de même pas inventé l'histoire du poignard et de son message ! m'exclamai-je d'un ton quelque peu exaspéré.
—Eh bien parlons-en de ce message ! Crois-tu sérieusement qu'un guerrier Zwölle ait pu laisser tomber son arme la plus personnelle, et un message de la plus haute importance stratégique... par hasard ?
Interloqué, je me tus.
—Penses-tu qu'un de ces hommes, élevés dans la discipline absolue et le mépris de la mort, ait hésité à revenir, à faire redescendre le Lourd, pour récupérer son bien précieux, s'il s'agissait d'une chute inintentionnelle ?
—Non, dis-je faiblement, tu as raison... Je n'y avais pas pensé. Mais il a pu ne pas s'apercevoir de sa chute, ou s'en rendre compte trop tard...
Phial ne daigna pas même relever l'argument.
—Je ne sous-estime en aucun cas les raisons de ton inquiétude, mon cher Augustin. Mais je juge qu'elles ne sont pas assez fortes pour justifier une retraite prématurée...
Je cherchai désespérément une façon de résister.
—Phial ?
—Oui ? dit ce dernier, se curant tranquillement les gencives.
—Plaçons-nous, veux-tu, dans l'hypothèse où une attaque massive des Zwölles deviendrait une réalité tangible... Dans ce cas, et dans ce cas seulement, accepterais-tu de prendre la tête d'un commando pour la contrer, avec les meilleurs chances de victoire ?
¬—Bien sûr, tu décris là mon simple devoir...
—Bon. Et si, —je dis bien si— écrasés sous le nombre et confrontés à la nécessité de nous rendre à l'ennemi, nous disposions par miracle d'une possibilité de nous replier stratégiquement, la refuserais-tu ?
—Présenté comme cela, je pense que... que je ne la refuserais pas, non.
—Eh bien, c'est tout ce que je te demande, Phial : laisse-moi organiser une force secrète qui conduira l'assaut, et en cas d'impossibilité, te permettra de préparer la riposte dans de meilleures conditions.

Phial, les bottes posées sur la table, réfléchissait intensément, cure-dents coincé entre les incisives.
—Mais... si je t'accorde cela, n'est-ce pas prélever de précieuses forces qui seraient utiles à autre chose ?
¬—Pas du tout ! Regarde : dans le cas où tout se passe bien, tu auras besoin de former les bases d'une milice minusale. Quel meilleur entraînement pour un tel groupe d'hommes fidèles, que de participer à la surveillance des bureaucrates et des militaires qui voudraient enrayer le processus d'établissement de ton pouvoir légitime ?
—En effet.
—Et si, au contraire, tout se passe mal (comme j'en ai, hélas, le fort pressentiment), c'est bien à la défense que toutes nos forces devront être consacrées.
—Tu as raison...
—Par ailleurs, il ne faut pas confondre les genres. Si tu souhaites créer une vie démocratique, tu devras t'appuyer sur des forces pacifiques dont le Ralliement est sans doute un embryon. Il serait très mauvais que ces gens, aussi favorables à ta cause soient-ils, mélangent le maniement de la conviction et celui du bâton.
—Sans doute...
—D'où l'évidente urgence de la constitution d'une force armée nettement distincte de la foule de tes partisans.
—Mm.. Tu n'as pas tort, mon jeune ami. Bien que par la suite, une armée régulière devra être formée sous le commandement du vice-minus, Homer Benjou...
Mais, temporairement, ajouta-t-il en se levant, c'est d'accord. Toutefois, que cela soit bien entendu entre nous : pas question, pour un grand Minus en exercice, de fuite devant l'ennemi !
Je secouai la tête, desespéré. Au moins avais-je obtenu l'essentiel, pour le moment : Phial avait avalisé ma "politique de défense provisoire". Nous verrions le reste en marchant.

A ce moment, Zalkoz fit irruption dans la taverne, accompagné d'une Mategloire toute rose d'avoir couru. Le nain s'agenouilla aussitôt, ôtant son bonnet, ne sachant que dire, et Mategloire sauta, sans façons, au cou de Phial.
—Tiens, la petite délurée qui tient lieu de fille à Jansène !
Qu'as-tu donc encore inventé pour nous mettre le coeur en émoi ?
—O Grand Minus ! railla Mategloire, qu'as-tu encore imaginé pour conduire mon vieux père au bord de la mort prématurée ? Sais-tu qu'il est fou d'inquiétude ?
—Vas donc vite le rassurer, et par pitié, ne t'expose pas aux dangers de cette ville en folie. je ne me pardonnerai pas qu'il t'arrive quelque chose.
—Le courage n'est pas l'apanage des messieurs ! rétorqua la jeune fille. Et puis... je m'amuse tant !


Une heure plus tard, Phial se présentait tranquillement aux portes du Palais, entouré d'une centaine de civils bien armés.
—C'est que, votre Suprématie, dit le chef du protocole, totalement désarçonné, rien n'est prévu pour...
—Ce sont mes amis, trancha Phial d'une voie sans réplique. Je ne tolérerai pas qu'ils soient mal reçus.
—Je ne crois pas que le Minus tolèrerait cela, ajouta, débonnaire, un être en forme de barrique géante, toisant le portier du haut de ses deux mètres. Il soulignait ses dires d’un sifflant
tournoiement de sa masse d'armes, maniée avec l’aisance que d’autres auraient à remuer une canne ou un parapluie . Mais, safoinvert !, m’écriai-je, C’est mon bon Jean !
¬—Non, je ne crois pas non plus, surenchérit à ses côtés le vieux Braho Nohé, dont le sourire métallique insistant sous la moustache grise ne manquait pas d’inquiéter.

Je passe sur les effusions qui accompagnèrent les retrouvailles avec mon ami de toujours, ainsi qu’avec le marin chenu, génial inventeur du Transdragon. Elles furent d’ailleurs écourtées par l’urgence de la situation.


° °

°

Le palais du Villacopat est un édifice massif qui couronne la colline du Pouvoir, au milieu des quartiers centraux de la Ménile. Il présente un ensemble d'esplanades et de terre-pleins, séparés par des séries de remparts de pierre basaltique.
Une dizaine de tours longilignes semblent soutenir le nuage sombre qui tournoie en permanence au dessus du site.
Placée au sommet du dispositif, se tient une tour plus trapue, isolée des autres bâtiments par plusieurs étages de cours plantées d'arbres aux ramures échevelées : c'est l'habitat du Villacope, l’administrateur suprême des îles de l’archipel de Guama. Lorsque le Minus élu instaure son règne, il s'y installe parfois, s'il le souhaite.
Noire et trapue, cette maison forte surveille de haut le long parallépipède rectangle du Conseil du Peuple, situé en contrebas, à demi encastré dans la ville.
La bâtisse de marbre du Conseil, soutenue de colonnades, étincelle au contraire de blancheur. Sa façade aux trois portes s'ouvre sur une large place couverte de mosaïque, où se déroulent les manifestations de la vie civile. Bourgeois et hommes politiques, idéologues, juristes, marchands, travailleurs de corps divers s'y donnent rendez-vous quotidiennement. Ils palabrent, concluent des marchés, signent des pétitions, élaborent des discours, font circuler entre groupes des billets -que portent des courretiers empressés- et interpellent les Membres du Conseil du Peuple qui se rendent aux séances, ou bien en sortent.
Elue par le biais de collèges tribaux, cette vénérable instance n'a qu'un pouvoir consultatif, mais le Villacope doit lui faire part de ses décisions. Le Grand Minus, en revanche, n'est pas soumis d’emblée à cette stricte obligation, et c'est pourquoi chacun attend que Phial annonce quelle sera sa politique en ce domaine.
C'est aujourd'hui, sur cette même place du Palais que le nouveau grand Minus doit, d'un moment à l'autre, prononcer son discours inaugural face au peuple réuni autour de lui, sans barrières ni service d'ordre.
Ceci en théorie, car un oeil exercé ne tarde pas à envisager une tout autre réalité : la foule est aujourd’hui truffée de partisans qui se surveillent avec la plus grande vigilance, et les tuniques des Bourgeois cachent malaisément caparaçons de cuir ou manches d’armes.

Depuis le matin, je fais venir et disposer par petits groupes les hommes entraînés intensivement depuis trois jours. Mon ordre de mobilisation a rencontré un succès inespéré. Cent soldats —de qualité bonne ou passable— entourent Phial nuit et jour, protégent les appartements privés qu'il partage avec Chantenelle (situés dans la tour Nord du Palais) ainsi que ses allers et retours dans divers lieux officiels. De plus, un petit millier de jeunes recrues enthousiastes forment désormais l’embryon d'une force initiée au combat de rue et à l'attaque de commando.

Les chefs de la police villacopale se sont vite aperçus du changement. Au début hautains et arrogants, ils se font maintenant tout miel, car ils craignent pour leur emploi.
Leur attitude me réjouit à deux titres :
—D'abord, leur passivité relative face à notre organisation nous laisse le loisir de disposer nos contingents dans tous les lieux stratégiques, à condition que nous restions discrets et que nous ne provoquions pas inutilement leur fierté. Il y a bien quelques heurts de la part de certains subalternes, mais dans l'ensemble, tout se négocie assez pacifiquement.
—Ensuite, leur démoralisation même peut signifier qu'ils n'attendent rien d'un complot zwölle, et qu'ils ne sont pas nécessairement des traîtres. Peut-être, en cas de besoin, pourrons-nous même retourner les plus loyaux envers Clotone.
J'ai donc décidé de les ménager. Surmontant ma répugnance et ma haine, j'ai même demandé une entrevue à l'horrible Glavial Mollé, l'éminence grise du Villacope (dont je suis persuadé, en revanche, qu'il joue un rôle crucial dans la conjuration), sous l'arbitrage de Chantenelle. Je dois dire que l'appui de la fille de Mulibran a été ici décisif. Glavial, qui a la haute main sur la police, a été obligé de composer. Il essaie de temporiser, mais cela m'arrange (il sera bien temps, dans une époque ultérieure, de me venger de lui de ma pénible incarcération dans la tour du Roc).
Devant ses officiers, il a fini par reconnaître le caractère temporaire de la légitimité de la force villacopiste, et la validité d'une milice composée de partisans du Minus. Cela me permet désormais de négocier directement le partage des zones de surveillance et le contrôle des provocations.

Aussi, quand Phial sort du Conseil (où il a été reçu par les Conseillers démissionnaires), je ne suis pas trop angoissé. Il descend les marches de marbre sous d'immenses hourras, pour serrer les mains qui se tendent autour de lui. Il s'avance vivement vers le cercle des palabres (symboliquement représenté sur la mosaïque) et, spontanément, un vide se creuse pour que l'orateur puisse s'adresser confortablement à la foule.
Des "Chhht" et des signes d'apaisement parcourent la masse humaine multicolore. Chacun se fait attentif, et bientôt un silence parfait s'installe, inattendu pour un tel concours d'hommes, de femmes et d'enfants.

—Amis Citoyens, dit Phial sans forcer une voix qui porte naturellement, je ne serai pas un dictateur. Je vous répète ce dont les Corps Constitués et le Conseil sortant ont déjà pris connaissance : Je consacrerai mes forces à permettre aux peuples de Guama d'être responsables directement de leurs destinées. Le Minus, ce délégué de la force populaire est un personnage important, peut-être indispensable pour donner une impulsion, trancher entre des opinions trop contraires ou trop brouillées...

Phial parle avec un art consommé (talent que je découvre en même temps que tous, et avec grand plaisir ) en utilisant son corps, ses bras, en sachant se tourner vers les diverses composantes de son public.
— ...Mais il n'est pas bon qu'il puisse se croire délié de tout. Nous savons hélas (l'histoire nous l'a montré à plusieurs reprises) que toute libération du caprice purement personnel du Minus peut conduire à des folies. Celles-ci, à leur tour, effraient le peuple et l'amènent à réagir avec autant d'outrance. Protégé du Minus par de fortes règles et de bonnes représentations, le peuple se sentira moins enclin à l'enragement contre les excès et les turpitudes des puissants.
Je m'engage à proposer d'ici deux ans une Constitution Civile qui réaménagera complètement les rapports entre...

Au loin, des trompes entonnent un chant grave, aux accents lourds et sauvages. Les gens se tournent de tous côtés pour savoir d'où le dérangement provient. Ne trouvant rien, ils reviennent à l'orateur, quoique plus distraitement.

—...Entre les institutions de l'archipel, continue Phial, imperturbable. Je compte sur tous pour appuyer cette rénovation profonde de...

Cette fois, le son éclatant des cuivres a retenti tout près, l’écho brisant sur les angles des murailles et des bâtiments. Phial suspend son discours et regarde lui aussi, sourcils froncés, mains sur les hanches.
Sans attendre, j'agite le mouchoir en signe de branle-bas de combat. Des mouvements silencieux ont aussitôt lieu dans la foule, et un mur humain se forme autour du Minus.
¬¬—Non, hurle celui-ci, laissez-moi ! Je veux terminer... Je...

Un choeur multiple de trompes, de cors, de siffres , scandé par les vagues pesantes et sinistres des tambours, couvre sa voix. Un orage éclatant sans nuages, dans le ciel céruléen !
Parmi l'assistance, les questions laissent la place à l'inquiétude. Ici et là, c'est la panique qui frémit. Des femmes se saisissent de leurs enfants, sagement assis sur des bornes, pour les entraîner hors de la place. Cris et pleurs s'élèvent, ajoutant au vacarme.

Je me suis approché de Phial et je pointe mon doigt vers la Tour villacopale, qui s'élève, noire et drue, sur le rocher qui surplombe le Palais du conseil du Peuple.
¬—Cela vient de là-haut !
Le sommet de la tour grouille de formes en ombres chinoises.

—¬Regarde ! On hisse des drapeaux...
De grands draps sombres hissés au sommet des mâts d'or se déploient en effet dans le vent. Les oriflammes rouges et noirs au soleil rose ondulent maintenant paresseusement aux quatre coins de la tour.
Puis, le canon tonne. Le sifflement d'un projectile se fait entendre au dessus de nous, et soudain l'une des maisons bourgeoises qui encadrent la place implose littéralement. Elle s'effondre sur elle-même dans un fracas assourdissant, tandis que des pierres, des gravats et des morceaux de bois ou de verre tombent en pluie sur les manifestants. Un volute de fumée rousse s'élève paresseusement des ruines, tandis que la masse hurlante se précipite vers les rampes qui descendent en ville.
—Qu'est-ce que cela signifie ? rugit Phial. Qui a osé ? D'où est parti ce coup.
—De la Tour du Villacope, fait la voix pointue de Mategloire, grimpée sur une borne. Vous n'avez pas vu la fumée là-haut ?
—Mategloire, veux-tu rentrer à la maison ? s'égosille le vieux Jansène, la voix blanche, la barbe électrisée.
Mais l'intéressée a sauté dans la foule et a disparu comme par enchantement.
Son père hausse les épaules, découragé, puis se reprend. Les chefs du Ralliement se sont regroupés autour de lui et de Zalkoz.
—Essayez de calmer les gens, ordonne le vieux bourgeois dont l'autorité est plus assurée sur ses hommes que sur sa propre fille, ou bien ils vont s'écraser les uns les autres. Organisez l'évacuation...
Spontanément, les Ralliés se répartissent les sorties de la place, et tentent de discipliner les flux de personnes affolées.

Maintenant que l'action réelle a commencé, le calme s'est installé en moi.
—C'est la bannière de Mortone Trug, dis-je à Phial. Il n'y a aucun doute.
—Tu crois que ses partisans ont pris le palais ?
—Je crois que le Villacope leur a ouvert les portes. Voila ce que je crois.
—Mais...
Phial secoue la tête, au bord de la congestion. Puis ses épaules retombent.
— Tu avais raison...
—Hélas, oui. Si tu veux tenter ton baroud d'honneur, c'est maintenant... car je crois que, ne s'attendant à aucune résistance sérieuse de ta part, les Zwölles ne sont pas encore très nombreux. Après, je crains qu'il ne faille se dépêcher de rejoindre les vaisseaux qui attendent à Moludée.
—Tu penses qu'on ne peut pas essayer de contrer l'agression ?
—Non ! Car leurs forces —invisibles, pour le moment— seront bientôt cent fois supérieures au nôtres. Mais on peut au moins tenter un assaut symbolique de la tour. Il faut que les gens voient ton courage. Ensuite, si tu peux, utilise les Voix de Marbre pour faire savoir que tu reviendras...

Un deuxième coup de canon retentit, tiré cette fois du milieu de la paroi de la tour, et c'est le vaste toit blanc du Conseil, dont la panne dorsale est soudain brisée, projetant de grands éclats de marbre. Le projectile achève sa course dans une ruelle sombre en contrebas.
Phial ne discute plus. Je donne des ordres brefs, convenus à l'avance. Nos hommes se regroupent à l'abri du mur dominant la place. Une phalange se forme devant nous, sous le commandement de Ruezzo Parz, et nous ouvre le passage vers l'escalier qui monte à la tour. Zalkoz, de son côté, instruit ses messagers. Ils partent discrètement dans la foule qui s'égaille en criant. Bientôt la place se vide, sauf quelques chiens hurlant à la mort, au milieu des objets abandonnés dans la fuite : vêtements, papiers, sacs, et même chaussures.

Un tir nourri éclate des meurtrières de la courtine intermédiaire. Plusieurs de nos hommes, trop avancés, s'écroulent sans un cri, foudroyés par l'impact de milliers de minuscules éclats ailés. Les blessés, ne commencent à crier qu'avec un temps de retard, et encore est-ce sans doute en réaction au choc, plus que de douleur. Elle viendra plus tard.

Un ordre rauque : les boucliers carrés que j'ai fait confectionner se lèvent. La vieille tactique romaine de la tortue devrait fonctionner. Le cuir épais devrait être suffisant pour arrêter pierres et poinçons de tirapelles.
—En avant ! hurle Ruezzo d'une voix formidable, et il entraîne irrésistiblement son groupe de tout jeunes gens vers la poterne encore béante du palais villacopal.

—Où est Homer Benjou ? Sacripoile, il devrait être ici ! grommelle Phial.
—Non. J'ai pris la liberté de lui demander de se mettre à la tête de notre force d'attaque, sur la Route du Nord. Je suis presque persuadé que le gros des forces navales de Trug sont en train de débarquer là bas. Benjou devrait les retenir assez longtemps pour que tu puisse narguer le Prince, montrer qu'il existe une résistance. Ensuite...
—Je t'ai dit : pas de fuite !
—Tu as dit aussi : un repli stratégique, s'il est indispensable.
Phial ne répond pas, et, furieux, dégaine son épée. Jansène, son ancien officier, en fait autant, l'air heureux comme un roi, tandis que Jean se porte au devant de notre petit groupe, une impressionnante double hache posée négligemment sur l'épaule.

Nous montons rapidement vers les jardins du Villacope et notre riposte, totalement inattendue par les Villacopistes, a été assez rapide pour que nous y parvenions avant que les portes ne se ferment. Les soldats qui tentent maintenant de rabattre les énormes battants ornementaux sont tués, et la petite garnison, qui ne comprend rien et n'a pas d'ordre précis, lève les bras et se laisse désarmer sans coup férir.
La tour centrale est maintenant devant nous au centre d'une pelouse circulaire. Sa porte en triples plaques de marocal est hermétiquement close. Notre carré d'assaut s'y rend immédiatement, tandis que deux groupes se déploient en arrière pour désarmer les tireurs des murailles intermédiaires.
Zalkoz et son équipe arrivent d'on ne sait où, et se fraient un passage au premier rang. Là, précairement à l'abri des boucliers oscillant sous un bombardement de pierraille, ils se mettent à forer le bois dur à certains emplacements précis.
—Allez-y ! crie Zalkoz triomphalement, poussez maintenant, la barre de fermeture intérieure n'a plus d'appui !
Ce malin génie a dû repérer à l'avance les emplacements des énormes chevilles tenant la barre : il ne lui a fallu que deux minutes pour en scier le contour, depuis l'extérieur.

Nous chargeons dans la vaste salle d'armes, qui semble vide.
—Aux escaliers ! hurle Jean.
Averti des dispositions du lieu, il se précipite sur une petite porte dans la paroi massive et en défonce le battant à grands coups de hache.
Nous sommes obligés de réduire à trois hommes le front engagé dans le large colimaçon, mais, (par chance ou par piège ?) personne ne nous accueille sur le palier des salons d'honneur, sauf le dragon de pierre qui, ailes déployées au milieu de la fontaine, nous regarde de ses yeux d'onyx, tout en vomissant un torrant d’eau pure.

Une soixantaine d'hommes ont le temps de se positionner autour des portes, derrière les colonnes, à l'abri du lourd mobilier d'apparat. Des éclaireurs se glissent vers la galerie des réceptions qui jouxtent une rangée des hautes fenêtres, dont les balcons baroques sont réservés aux apparitions villacopales.
L'officier commandant l'assaut revient bientôt vers moi, agenouillé derrière un fauteuil au gigantesque dossier rembourré.
—Signour Augustin ! On ne peut pas passer. Trois rangées de thrombes gardent l'accès des balcons...
—On va tout de même essayer... rétorque Phial, et il s'élance sur les parquets lustrés.
—Non, Phial, pas toi ! Tu es le Minus, que diable !
Jean et moi courons derrière lui vers la salle d'apparat et... nous stoppons net.
Face à nous, à quelques pas sur le même plancher de canipore ancien, se découpe dans le flamboiement multicolore de hauts vitraux, une masse d'hommes gigantesques et immobiles.
Ils nous barrent le passage, cuirassés comme de monstrueux insectes. Le contrejour nous cache un instant les tirapelles à boulets chaînés, qu'ils tiennent devant eux, bras tendus, visant à hauteur de nos têtes.
—En arrière ! hurle Phial, courageux mais pas suicidaire.
Nous refluons en désordre jusqu'aux entrées et nous reprenons position un peu partout, derrière des tables renversées et de vastes divans de brocart.

Un rire tonitruant retentit loin devant nous, en provenance de la pièce aux balcons. Je reconnais l'organe puissant et acéré de Mortone Trug.
—Salut à vous, petits Clotonois... Bienvenue dans la nouvelle résidence de vacances de votre Prince. Venez participer aux réjouissances de ma venue ! Votre ami, le Villacope, vous attend.
Un silence prolongé, puis la voix reprend, goguenarde :
—Allons, Signour Phial d'Atoy... Viens donc me rejoindre ! Je t'offre de bon coeur le poste qui revient au vainqueur des épreuves minusales. Je fais de toi le capitaine de ma garde ! Qu'en dis tu ?
—Vas te faire tourloutourer, répond distinctement Phial.
—Mm ? Quelle verdeur populaire ! J'adore ces expressions droit sorties de la vase du Grand Bassin ! Un capitaine des Gardes n'a pas besoin d'être très distingué ! Encore une fois, viens ! Les festivités vont commencer !
—Allons Phial, mugit à son tour la voix tremblante de Mulibron Oriflan, ne vois-tu pas que c'est la seule solution ? Tout cela devait arriver ! Il fallait de l'ordre sur cet archipel !
—Traître ! tonne Phial qui ne se contient plus. C'est toi qui a ouvert les portes de l'île à ces bandits dracois !
—Le Prince est celui qui a la force, glapit le Villacope.
—Et que t'a-t-il promis, vieille poutache, pour que tu te vendes ainsi ?
—Le villacope a toujours désiré rester villacope, reprend la voix gouailleuse de Trug. C'est ce que je lui ai généreusement accordé, pour le bien de nos peuples... C'est un si bon administrateur... Phial d'Atoy, admettons que tu ne veuille faire aucune concession à un pouvoir que tu honnis ! Pourquoi ne viens-tu pas au moins discuter tranquillement des conditions les plus honorables de votre reddition ?
—Va te faire empacrougner ! dit Phial jamais en défaut de vocabulaire.
—Préfère-tu qu'il y ait de nombreuses morts d'hommes ? C'est absurde ! Alors que les soldats valeureux qui t'entourent pourraient être si utiles au nouvel Empire Guamaais ! S'ils veulent d'ailleurs faire défection, c'est le moment ou jamais. Ma bonne humeur pourrait être affectée par une trop longue temporisation...

Phial s'avance soudain, marchant à grands pas, droit vers le haut portique derrière lequel se tiennent les machines vivantes du Prince.
—Non !
Jean, Zalkoz et moi nous élançons à nouveau pour le retenir, mais c'est trop tard : il passe l'entrée du salon d'apparat, épée au poing, défiant les thrombes qui forment un large demi-cercle autour de Mortone et de Mulibron, à demi- engagés sur le balcon.
Phial s'arrête, plein de défi, à quelques mètres du premier rang de brutes pétrifiées. Nous l'entourons aussitôt.
De l'autre côté du mur des morts-vivants, se tient un homme brun et pâle, au grand front diaphane et au nez à l’arête aiguë, tout vêtu de velours noir. Il s'approche lentement, avec les précautions d'un oiseau de proie, et nous regarde, l'oeil étincelant, la bouche fine sinueuse tordue en un sourire de mépris absolu.

—Tiens, mais voila "Handjo" le traître ! raille-t-il. Bienvenue également. Tu me pardonneras si je ne te réserve pas un sort aussi doux que celui de tes maîtres.
—Prince, dis-je aussi calmement que possible, il est encore temps pour que vous-vous incliniez devant le Minus, légitime souverain de l'archipel. Votre grossière irruption pourra encore passer pour une façon personnelle de venir participer aux cérémonies légales. Sinon, vous disposez encore du loisir de partir. Je suppose que Phial ne retiendra rien contre vous.
La bouche en fil de rasoir se tord hideusement :
—Tais-toi, larve intestinale ! Je vais te faire écorcher !
—N'insulte pas mes amis, arrogant personnage, s'écrie Phial. Je t'accorde encore quelques secondes pour renoncer à ton crime et te retirer dans un moindre déshonneur, sans poursuites immédiates...
—Tu oses parler de poursuivre le Prince ! Fitrule vergéteuse ! Glossule enfouacrée ! Vous allez être exterminés comme des insectes nuisibles !
Je ferme les yeux, m'attendant à ce qu'il donne l'ordre à ses statues de cuir de nous abattre sans autre forme de procès. Mais il n'en est rien.
L'homme tourne les talons et rejoint le Villacope qui l'attend, transi, près du balcon.
Je rouvre les yeux, étonné d'être encore vivant.
—Vite ! je crois qu'il faut partir, Phial. S'il donne l'ordre aux thrombes d'avancer, nous sommes fichus. Et plus nous attendons, plus nous nous exposons à être pris à revers.
—Attends... pas encore... Je veux savoir ce qu'il est en train de mijoter.

Mortone Trug a entraîné Mulibran sur le balcon.
Il se penche vers une conque de pierre qui fait renflement sur la rambarde et parle lentement, à voix forte.
Au dehors, la voix du Prince est répercutée. Elle atteint la ville, et s'y réfléchit, revient sur la tour, repart, démultipliée.
—Habitants de Clotone, votre souverain, le prince Mortone Trug vous parle. Je suis venu pour restaurer définitivement la paix. Vous ne connaîtrez plus les troubles de la compétition permanente entre les héros ! Je sais que vous êtes las, que vous aspirez à la tranquillité !
A mes côtés, se trouve votre cher Villacope, Mulibron Oriflan... Je lui laisse la parole.
Le souffle sans timbre, traversé de sursauts nerveux incontrôlés, Oriflan souhaite la bienvenue au Prince. Il explique pourquoi tout l'archipel doit se plier devant la volonté unique, seule capable d'assurer la prospérité des îles.
—Le Minus, vous le savez, n'a pas les compétences requises. C'est pourquoi j'ai tant tardé à organiser des élections minusales, tant résisté à la nomination du candidat. C'est que je sais, mes Chers Enfants, ce qui est bon pour vous, ce que vous aimez réellement, malgré la querelle incessante des opinions. Je sais que vous aimez l'ordre ! Je vous demande de vous soumettre au Prince, et je continuerai à vous servir, enfin lié à un pouvoir plus vaste, mieux armé. Je vous demande de ne pas faire obstacle à l'entrée des troupes de sa sérénissime Hauteur. Je vous supplie de faire bon accueil à ses soldats dont la présence momentanée protégera la mise en place d'un régime de bonheur à Clotone, et ailleurs.

Le Prince zwölle met une main paternelle sur l'épaule du Villacope et lève l'autre vers une assistance invisible.
De dehors nous parvient une ovation assourdie.
—Grand Equilibre ! enrage Phial, il a rallié des amis...
—J'en doute. Ce sont ses troupes qui doivent faire la claque, sur la pelouse. Ne t'inquiète pas...
—Que faisons-nous ? Nous avons l'air stupides, comme cela...
—Le mieux est de déguerpir au plus vite, avant d'être coincés... Je crois qu'il essaie de gagner du temps, car il n'est pas venu ici avec assez de soldats, thrombes ou zwölles, pour écraser une troupe aussi conséquente que la nôtre. Il ne s'y attendait pas du tout ! Il en est d'autant plus furieux ...
—Vous avez écouté votre vieux Villacope ! déclare maintenant la voix âpre de Mortone. Il a raison. Il va me servir... Il va m'être très utile. N'est-ce pas, Villacope ?
¬—Oui, mon Prince !
—Regardez le ciel, Villacope, qu'y voyez vous ?
—Euh... la gloire de Guama à travers la vôtre Monssignour...
—Bien. Et maintenant ?
—Gggg!
Rapide comme l'éclair, Mortone Trug vient d'enfoncer sa dague dans la nuque de Mulibran, qui reste figé, les yeux exorbités, la bouche béante pointant la lame qui la traverse, comme une deuxième langue obscènement dressée, au dessus de la première, rabattue sur sa grosse lèvre inférieure.
Mortone dégaîne maintenant son sabre, et d'un revers précis, tranche la gorge tendue en arrière du vieil homme.

Le poignard toujours planté comme dans une pomme, la tête de Mulibran tournoie sur elle-même, dégorgeant son sang en lourdes giclées. Elle tombe, le nez sur le parquet, et se sépare de la tiare rose de sa fonction. Deux puissants jets vermeils fusent, par pulsations, du corps décapité vers le plafond. Plus courts et plus rapides, ils s'inclinent ensuite vers le ciel pour retomber en pluie sur les jardins, tandis que le buste s'affaisse lentement sur le bord de la rambarde.

Comme nous tous, Phial reste sans voix.
Jean, le premier, se ressaisit, et met des mots sur la chose innommable :
—Il a tué le Villacope !
Le prince part d'un rire dément, et essuie sa lame sur le dos du mort.
—Le villacope, cette vieille crapule, me servira bien mieux ainsi que vivant, gronde-t-il dans la conque acoustique. Car vivant, cette éponge n'a pas même réussi à m'organiser un comité de réception correct ! Il m'avait pourtant juré que je pourrais venir en avant-garde, sans craindre aucune réaction... négative de la population ! Et, pouacre, voila que je tombe sur un groupe de rebelles armés ! J'espère, ajoute-t-il en se penchant dans la machine vocale, que TOUTE SON ADMINISTRATION VA ME SERVIR DE FAçON SATISFAISANTE ! ME FAIS-JE BIEN COMPRENDRE, GENS DE CLOTONE ?
La phrase résonne longuement dans le silence apeuré de la ville.

—Nous ne devons plus le laisser gagner de répit ! pressai-je. Et comme nous ne pouvons pas l'attaquer sans pertes insupportables, je suggère que...
¬—D'accord... Repli stratégique ! décide Phial.

Il n'est que temps. Comprenant notre manoeuvre, Mortone revient dans le salon et hurle aux thrombes de faire feu.
Les granules métalliques acérés crépitent en s'enfonçant dans les lambris, tandis que les hauts miroirs s'étoilent, basculent, et se désintègrent dans un fracas assourdissant.

Nous fuyons vers le palier, frôlés par les projectiles vrombissants. Le dragon qui crache éternellement dans la vasque du palier connaît le même sort que son maître : sa longue tête, brutalement effritée, libère le vulgaire tuyau de cuivre coudé qui lui sert d'oesophage. Tout vibrant, celui-ci continue à couler, éclaboussant les marbres alentour.

Nous descendons quatre à quatre le grand escalier, protégés par la courbe de sa spirale. Mais à peine avons-nous rejoint l'étage inférieur que des cris et des détonations nous accueillent. Nos maigres troupes de couverture se voient attaquées de flanc par des thrombes sortis des communs et des cuisines. De quels souterrains ignorés ? C'est ce qu'il nous faudra un jour vérifier ... Pour le moment, une seule pensée : foncer pour sortir du piège mortel, libérer Phial de la main de fer qui se referme sur lui.

Plus bas, sur la pelouse, nous sommes bombardés de boulets en provenance de murs latéraux. A chaque niveau, nous battons le rappel et le repli rapide s'effectue sans trop de pertes (deux morts et six blessés). Nous redescendons en courant sur la place, où des chevaux nous attendent, malaisément retenus par des valets d'armes eux-mêmes terrifiés.
Des tirs sporadiques accompagnent notre départ, mais, par bonheur, les thrombes ne nous poursuivent pas. Ils sont là pour protéger leur maître, et ne sont pas encore assez nombreux.

La cohue la plus indescriptible nous attend dans les rues des quartiers sud. Nous remontons sur Magnestrade : elle est aussi bloquée. Des incendies se sont déclarés ici et là, dans des maisons ou des entrepôts, et de la fumée noire empuantit l'atmosphère.
—A pied ! dit Phial.
—Je vais vous ouvrir un passage, dit Jean.
—Ne violente pas trop ces pauvres gens, ils n'y sont pour rien !
—Ne vous inquiétez pas...

En chemin, des passants nous reconnaissent et les questions fusent :
—Que se passe-t-il, Grand Minus ? Les Zwölles sont-ils ici ? Ou allez-vous ?
Phial distribue les paroles rassurantes et incite les citoyens à rester sur place, à leurs postes.
En approchant de la Baie des Vents propices, il me prend à part :
—Je ne peux pas partir ! Tu te rends-compte ! Je prêche la résistance, et moi, je m'en vais ? C'est une honte !
—Des gens vont organiser la résistance clandestine sur place, Phial, j'y ais veillé ! Zalkoz et Carital en ont déjà pris la direction.
—Oui, mais l'exemple, l'exemple du grand Minus ?
—Viens , je vais te montrer quelque chose ...
Je ne suis pas sûr de moi, mais je prend le risque. Nous entrons dans l’immeuble en forme de pain de sucre nommé "le grand silo", et nous montons en hâte sur la terrasse du huitième étage.
Le vent nous gifle, mais je n’en ai cure. Je désigne à Phial le Chenal de Clotone qui s'étend devant nous, au delà de La Mirande et de Fustelle.
—Regarde ! vers l'Est... Ces taches sombres dans la brume ...
—Des pêcheurs...
¬—Non, la taille est hors de proportion, si l'on tient compte de la distance. Regarde mieux, je t'en prie !
—Mm, tu as raison, Ce sont des gros vaisseaux, une dizaine... douze.. quinze... Et il y en a encore, plus loin..
—Oui, c'est une petite partie de la flotte de Trug, celle qui est chargée d'attaquer Clotone par le sud. A mon avis, ils seront aux embarcadères de la Hanse dans une dizaine d'heures. Ce sont des navires lourds, mais six heures d'avance nous sont au moins nécessaires si nous voulons doubler le cap Charbin et aller nous cacher sur La Majeure, en évitant les coins déjà infestés de thrombes, ou d'agents de Mungabor ! Tu vois le problème ?

—Oui! Mais je ne suis toujours pas convaincu d'abandonner la population à cet assassin!
—Tu es dans la nasse, Phial ! Si nous n'avions pas pris la précaution de mobiliser réellement quelques commandos, tu aurais déjà subi le même sort que Mulibron. En fait, je crois qu'il te le réservait, et c'est par dépit qu'il s'est retourné contre la pauvre crapule, aussi étonnée que lui de notre capacité d'action !
En désespoir de cause, je propose à Phial d'attendre, auprès des bateaux, des nouvelles de "l'armée" de Benjou.
¬—Nous pourrions de préférence, rejoindre, cette armée non ?
Je soupire :
¬— Le gros de nos partisans n'est pas encore capable du moindre combat régulier, Phial. Et, quant aux quelques commandos opérationnels, crois-tu sérieusement que soixante huluberlus de plus peuvent aider Benjou à l'emporter sur une flotte de dizaines de vaisseaux lourds et des milliers de zwölles noirs ?
Le rôle de la force de Benjou est très clair : ralentir la marche de l'ennemi et nous laisser le temps d'embarquer, avant de prendre avec nous le bateau.
En redescendant, Phial argumente encore :
—Et qu'allons-nous faire sur La Majeure, cette île sauvage, alors que presque toute la population se trouve ici ?
—Tu sais fort bien que La Majeure est un enjeu essentiel : c'est de là que Mortone attend la concentration du gros des thrombes, amenés de Hirpan par les souterrains. En les attaquant, nous bloquerons un élément central de son dispositif. Il ne faut en aucune manière laisser Trug dévorer La Majeure, comme il l'a fait de Lario, de Périache et maintenant de Clotone. Il est trop tard pour t'exposer ici : laisse le travail aux résistants locaux qui se débrouilleront très bien en l'état de faiblesse totale des Villacopistes démoralisés. Au contraire, tu as encore tes chances, sur La Majeure, de te mesurer au Gouverneur, qui n'est après tout qu'un chef de bande un peu supérieur aux autres, et qui ne contrôle presque rien des grands espaces forestiers ou désertiques de son île.
—De MON île !
¬—Raison de plus !

Phial ne répond plus, mais le jeu de ses mâchoires serrées des mauvais jours en dit plus long que tout discours.
Nous trouvons finalement des chevaux qui nous emènent en quelques dizaines de minutes de l'autre côté de la Thiale.

Le moment le plus affreux est sans conteste celui que nous vivons depuis deux heures dans le camp retranché formé devant l'embarcadère de Moludée : nos soldats doivent repousser les civils en déroute, qui veulent monter avec nous dans les deux vaisseaux. Ils viennent s'écraser contre les baïonnettes et les chevaux de frise. Il y a des morts.
Par hasard, je laisse passer trois femmes prises entre la foule qui les presse et le cordon qui les repousse impitoyablement. Mais je ne peux pas répéter ce geste.
C'est terrible, et Phial n'a pas pu supporter ce spectacle. Il s'est enfermé dans sa cabine du Berto Sigmarin et broie du noir.
Ce sont les messages de Benjou qui l'ont finalement persuadé de procéder à l'évacuation. La teneur en est semblable à celui-ci :
«Forces zwölles mille fois supérieures aux nôtres. Résistance impossible. Tout au plus, capacité de bloquer quelques heures le passage. Canémo occupé par l'ennemi. Fustelle pris à revers. Commandos zwölles à pied d'oeuvre sous les falaises de La Mirande. Jonction des forces zwölles et des thrombes de la garde princière prévue sur Grand Bassin dans moins d'un quart d'heure. Tireurs des toits du Ralliement assez efficaces pour obliger les Zwölles... à ralentir aux carrefours !»

Je passe bien du temps à tenter de rassurer Jansène, terriblement inquiet pour sa fille. Phial veut qu'il vienne avec lui sur La Majeure, pour participer à l'instruction militaire de la nouvelle armée, aux côtés de Ruezzo Parz.
Mais le vieil homme n'est guère enthousiaste :
¬—Je serai plus utile aux partisans de Clotone... Je connais très bien la ville, alors que je n'ai jamais mis les pieds sur La Majeure ! A mon âge, ce genre de voyage peut être facilement fatal. Et mourir d'une indigestion ou d'une fièvre quarte ne me rendrait pas très utile à la cause.
—D'un autre côté, tu es brûlé sur Clotone. Ces sauvages vont mettre le feu à ta maison, et ta gente épouse sera plus en sûreté avec nous qu’en menant une vie clandestine, de cave en cave. Pourquoi ne laisses-tu pas la chose à Zalkoz et Carital ? Je suis sûr qu'ils seront très efficaces.
—C'est justement le problème... As-tu pensé qu'en cas de victoire de notre parti, nous offrons ainsi à l'Artisanat et aux Voleurs la haute main sur la vie de Clotone ? La Bourgeoisie, sous-représentée dans la résistance, n'aura plus l'autorité morale pour se faire respecter...
—Ah, les éternels problèmes des classes ! constatai-je avec quelque amertume désabusée. C'est probablement sans solution. Mais je ne crois pas que les Bourgeois soient par essence moins courageux que les autres. Je suis persuadé que des résistants se lèveront parmi eux, et que Zalkoz en aura tant besoin qu'il ne pourra pas les évincer des partages du pouvoir, après la défaite des Zwölles.
—Et Mategloire ! Ma petite fille ! gémit le vieux soldat. Je ne peux pas la laisser...
—Tu ne la contrôleras pas plus en restant ici, crois-moi.

Coïncidence : un Rallié, tout essouflé, m'apporte une enveloppe. C'est un mot de Mategloire.
«Cher Augustin, je reste à Clotone. Dis à Papa que les Zwölles ne m'auront pas. Notre réseau d'étudiants de Canémo est très efficace. Depuis de longues années, il fonctionne pour éviter les immixtions de la police de Mulibron (l'enfer ait son âme, ou le torchon acide qui lui en tient lieu!). Les liens avec les groupes de Zalkoz sont bien établis. J'ai confiance, nous viendrons à bout de ces horreurs !»
Je ne lis pas à Jansène la dernière phrase :
«Je t'embrasse... sur le nez, puisque je ne peux pas me risquer un peu plus bas. Mais sache que je t'aime, disons, très beaucoup, énormément... Prends soin de toi. Ne laisse pas notre grand homme t'entraîner dans l'inutile témérité. Ta petite (mais très éveillée)... Mategloire.»

Jansène finit par se laisser convaincre, bien à regret, et part s'occuper de l'installation de sa famille sur le traversier.

Nous nous tenons maintenant prêts à embarquer Benjou et ses voltigeurs : ils doivent décrocher à temps pour ne pas attirer les Zwölles à leur poursuite. Quant aux francs-tireurs du Ralliement, je compte sur la sagacité de Zalkoz pour qu'ils se fondent dans la nature... ou plutôt, dans la ville, et y constituent des bases solides, bientôt capables de harceler sans répit l'occupant.
Comme me l'a dit tout à l'heure l'héroïque Nain à la frimousse juvénile :
—Ce n'est qu'un au revoir. Rendez-vous au Ronmonde, dans quelques semaines !
—J'en suis sûr ! ais-je menti en l'embrassant.


5. Exil

La traversée de la mer de Clotone s'effectue presque miraculeusement.
Mon coeur s'est serré quand j'ai vu arriver sur nous une dizaine de transdragons rapides, mais ils ne se sont pas déroutés, nous prenant sans doute pour les traversiers réguliers en route pour Cap Charbin. Ils avaient, en tout cas, affaire ailleurs.
Quant aux gros lignards Zwölles, nous les suivons à la jumelle : ils ne cherchent pas du tout à nous poursuivre, mais à encercler Clotone, pour créer la peur et empêcher toute révolte. Les messages furieux de Trug ont dû encore infléchir en ce sens la stratégie de Larr de Sioulque, son pompeux amiral. La priorité des priorités est de dégager au plus vite le Prince de sa situation incertaine, peut-être précaire, s'il en juge par notre "intolérable" incursion dans "sa" tour.
Phial est finalement sorti de sa cabine du pont-Paradis et observe soigneusement les parages à la lunette.
—C'est inespéré ! conclut-il. Cela me rend encore plus triste pour les Pauvres Clotonois qui vont subir le joug sanguinaire de Mortone.
J'estime inutile de lui répondre sur ce point.
—Pour un peu, suggérai-je, nous pourrions débarquer sur La Majeure dans l'anonymat le plus total et prendre Mungabor par surprise.
—Ne rêve pas, dit Phial. Les Sarmoiselles mettent aussi peu de temps entre Moludée et le palais gouvernoral de Trigone, qu'entre Moludée et la colline des Pouvoirs. Autrement dit, l'horrible Mungabor est déjà prévenu de l'arrivée prochaine d'un lot de gens bizarres, au milieu desquels siège son vieil ennemi et ancien subordonné, Phial d'Atoy ! Je crois que nous devons nous méfier, et éviter Cap Charbin ou Zigône comme la peste. Glissons-nous plutôt dans la mer du Mitan et descendons vers la côte insalubre du fliouchfène. Nous y courons moins le risque d'être dérangés.
—Je suis d'accord avec Phial, approuve Braho Nohé qui nous tient lieu d'amiral. Je connais d'ailleurs des bras de l'estuaire de l'Arioso, dans le coeur le plus malsain du Fliouchfène. On peut s'y fondre complètement dans le paysage.
—Deux gros navires, comme les nôtres ? s’enquiert Homer Benjou, une expression de scepticisme répandu sur ses traits juvéniles.
—Parfaitement, réplique le vieux marin, dont la moustache prend de plus en plus l'allure de pinces de homard.
¬—Bien, dit Phial soudain très las. Tentons le coup !




° °

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Je reprends la plume en un lieu très étrange, digne des mystères de La Majeure : une véritable ville abandonnée, au milieu de la savane de la Roposa, où nous sommes montés pour nous cacher, sans subir les miasmes du Fliouchfène.
La plupart de nos maisons sont dépourvues de toitures. Au moins les murs épais nous protègent-ils des vents froids dévalant du Mont Wino.
Comble du luxe : on a installé des bâches cousues sur les pignons d'un ancien hôtel où la compagnie de "chefs" —à laquelle j'ai le privilège d'appartenir— se trouve logée, protégée des pluies de soirée, abondantes en cette saison.
Mon lit de camp est au coin de la grande salle, succinctement séparé des autres par un paravent de toile. J'utilise le rebord de la fenêtre comme table et je prends le temps d'écrire.
L'action ne reprendra pas avant quelques jours, et je tiens à ce qu'un peu de répit soit accordé à la mémoire. A la méditation aussi.

Voici une semaine que je suis donc à nouveau sur La Majeure, la grande île maternelle à la nature efflorescente. J'y ai vécu mes premières aventures sur Guama, il y a maintenant un peu plus d'un an. C'est en tout cas ce que le calcul m'apprend, là où le sentiment m'aurait plutôt incité à parler de décades.

J'ai déja traversé la zone des Villages Morts, où nous avons dressé notre campement de rescapés, encore et toujours fugitifs. C'était lors de la fameuse course de chevaux Braques . Le jeune Jostique de Joor et moi-même étions poursuivis par d'autres joueurs pathiolans, pas toujours sympathiques ni loyaux. Je me souviens des lieux que nous occupons, proches de l'endroit où je tendis un piège à nos poursuivants, ruse qui nous assura la victoire. Je me remémore cet épisode amusant, car il allège mon angoisse dans les circonstances présentes, bien plus tragiques.

Nous avons réussi à éviter le pire : être pris en tenailles entre la flotte de Mortone Trug, et les cohortes de ses supplétifs, sur l'île même. S'il en avait été autrement, nous serions tous morts ou en captivité à cette heure.
Grâce à la talentueuse navigation de Braho Nohé, qui pilotait le Berto Sigmarin, suivi du Zélos (plus petit et plus vétuste) comme un chien fidèle, nous avons évité les funestes Mortanglars des marais de Flioutchfène, qui devaient nous attendre bien plus à l'ouest. Pénétrant la côte par l'estuaire de l'Arioso, nous avons remonté des canaux non répertoriés sur les cartes de marine marchande, ou réputés non navigables.

Nos navires, pourtant d'une grande hauteur sur l'eau, ont été facilement dissimulés en une certaine anse, entourée de majestueux agras noyés dans la brume. Je crois qu'ils y sont à l'abri des visites, mais nous y avons laissés quelques hommes en faction.

De là, nous avons progressé à pied sur les chemins humides remontant vers les collines du Vinois. Jostique et son père Jormail de Joor ont immédiatement réagi à la supplique apportée à Pathiol par nos émissaires. Ces nobles amis sont venus à notre rencontre. Nous avons fraternisé, et ils ont confirmé nos pires inquiétudes : le gouverneur Mungabor est bien en train d'imposer un régime dictatorial sur toute l'île, en s'aidant de petits contingents de thrombes qu'il fait manoeuvrer comme des tourelles mobiles. Les Mortanglars les assistent en harcelant pêcheurs et chasseurs, progressivement soumis. Il y a quelques jours déjà, Michemin est tombée entre les mains du capitaine Morhol, le meilleur officier de Mungabor.
A cette nouvelle, Phial a pâli, mais ne dit rien.
Je crois savoir ce qui l'émeut : son château est probablement entre les mains des ennemis, et tous ses amis et sujets de Michemin doivent connaître un sort difficile, peut-être cruel. Sur un plan plus personnel, il doit craindre pour la vie ou la liberté de la famille de Pimlic, son fidèle jardinier-confident.
Mais il ne faut pas s'apitoyer inutilement. Chaque chose en son temps, et l'heure de la reconquête de Michemin viendra sûrement ! (en tout cas, l'on doit en conserver l'espoir).

D'après Jormail, Pathiol était encore sûr, et les vieux Magonautes nous accueilleraient comme une bénédiction. Mais il serait avisé de nous installer clandestinement dans la plaine de la Roposa.
Certes, les clans qui avaient trahi la cause de la liberté pour le service de Mungabor avaient été chassés loin de la ville (c'était le cas des Magoulay), mais ils y disposaient toujours d'agents, et mieux valait être discrets, si nous voulions exercer notre armée encore néophyte, et l’agrandir en y incorporant les trappeurs, et tous ceux qui fuyaient l'oppression gouvernorale. Les Villages Morts convenaient parfaitement à ce plan, car les Pathiolans pourraient nous y ravitailler facilement sans utiliser les routes. Ils nous indiqueraient aussi l'emplacement du seul puits non contaminé par la remontée des eaux salines, qui avait stérilisé la région.


Ce répit nous est nécessaire. Epuisés par les marches, mal nourris, atteints au physique par des myriades de moustiques (contre lesquels nous ne disposons plus de l'onguent-miracle de Païcou) et au moral par la désagréable impression de fuir l'affrontement, nous accueillons la halte avec soulagement.
Nous ne perdons d'ailleurs pas de temps à nous plaindre. Organisation et entraînement sont les maîtres mots. Pour accélérer l'intégration des paysans de La Majeure dans la force de résistance, Phial accueille Jormail dans le collectif de direction et l'a nommé chef des armées de La Majeure. Son fils Jostique a pris tout de suite en charge la formation d'une cavalerie rapide.
—Ton rôle est de briser Mungabor, pour le remplacer, dit Phial à Jormail.
—Comment cela ? s'étonne ce dernier, je ne suis pas gouverneur...
—Tu l'es, à partir de maintenant. Souviens-toi que je suis Minus, maintenant. Mes pouvoirs sont absolus.
—Bougremolle, répond Jormail en secouant la tête, je ne m'y ferai jamais !
—En attendant, nous t'assisterons évidemment dans cette tâche, mais la nôtre est de préparer la reconquête de l'Archipel...

Ce noble but, en dépit de l'optimisme du Seigneur Phial, semble devenir de plus en plus difficile à atteindre. Les nouvelles consternantes qui nous parviennent de tous côtés le rendent même irréel.

A l'heure où j'écris ces lignes, la situation est en gros la suivante :
Toutes les îles de l'Ouest sont passées sous le contrôle du prince Zwölle. D'après deux envoyés des Penthérites et des Hatrobates (qui nous ont été adressés par le réseau de Zalkoz), la résistance est désespérée sur Lario, où Kryalîche a pris le pouvoir, déléguant à son frère Allastair la conduite de la "pacification" de toute l'île. La ruloxane légitime, Mina Termina, a été arrêtée et enfermée dans une cage de fer du château Furieux, suspendue au dessus de l'Océan.
La magnifique forêt de Giraise, siège du gouvernement caché des fées, serait la proie des flammes. Ignoble vengeance que nous nous promettons de punir implacablement, le temps venu. Quant aux peuples résistants du Sud, ils ont dû trouver refuge sur certains rochers inaccessibles, et en sont réduits à des escarmouches.
L'unique espoir pour l'Ouest est que Lucilia n'a toujours pas été retrouvée par le Médiat Sapharx, qui a pris le pouvoir à Périache et Hirpan, et promet à qui veut l'entendre une importante rançon pour s'emparer de cette "sinistre renégate", comme la qualifient les affiches apposées partout sur Ardamont, en grands caractères gothalgiques .

En ce qui concerne Clotone, notre belle île-capitale, de loin la plus populeuse de tout Guama, elle est désormais entièrement occupée par les troupes zwölles. Elle sert maintenant de siège officiel au Prince qui s'est rebaptisé lui-même Empereur. D'après certains informateurs, il aurait été couronné des propres mains du patriarche de la forêt cercopse.
Cette nouvelle nous a grandement étonnés :
—Quel patriarche ? demande Phial, notre vieux Fur'hion a été lâchement assassiné pendant la course minusale, et c'est moi-même qui devais procédér à son remplacement à partir de propositions du collège cercopsaire.
—En général, ajoute un Omen, rallié à notre armée, c'est parmi les plus hauts titres de la sorcellerie périachienne que sont choisis les prêtres soumis au jugement du Minus pour ce poste éminent.
—Qui donc cette baderne enflée de Trug a-t-elle pu nommer ?
—Sans doute un proche de Sapharx...
—Il faut en savoir plus là dessus. Zalkoz ne pourrait-il pas se faufiler dans le parc de la Conque et nous renseigner ?
—On va lui demander, fait Ménion qui a pris la direction des transmissions, et règne sur une vaste volière de sarmoiselles messagères.
Le seul point positif ¬—mais précaire— à propos de Clotone est que les Villacopistes, ulcérés par la mort tragique de leur chef, ne collaborent pas spontanément avec les Zwölles. La plupart ont abandonné leurs fonctions, et les envahisseurs ont bien du mal à prendre en main les rouages de l'administration. Lorsqu'ils le font (pour la poste, les finances, etc.), les tâches subalternes les accaparent. Ils perdent du temps, et ne peuvent se consacrer au contrôle de la population, qui s'est refermée comme une huître, et n'offre pas la plus petite prise aux séductions ou aux menaces. Hurlant et tempêtant, Trug a confié à son Ministre Longarde, récemment débarqué, la tâche de constituer une police spéciale, recrutée sur place.

Le prince a d'autres soucis en tête : ses brillants commandos marins du bataillon Transdragon contrôlent le pas de Dysme, et nous savons, par des indiscrétions au palais de Mungabor, qu'il projette maintenant de s'en prendre à Sanabille, la première des deux îles de l'Est. Et cela en priorité sur La Majeure.
—Pourquoi cette priorité ? demandai-je, naïvement.
—Parce que, me répond aimablement Ménion Paulinard, en comparaison du potentiel de puissance qui dort à Sanabille, notre petite armée d'amateurs bientôt affamés lui semble peccadille, amusement.
En revanche, il sait qu'en osant toucher à Sanabille, il s'attaque à forte partie. L'île des Morts est en apparence gouvernée par une oligarchie de pacifiques bourgeois et d'artisans. En réalité, sous les collines de Lagma, règne Savroun le Long. Il ne sort jamais de ses catacombes, sauf en cas d'urgence absolue. La dernière fois remonte à une trentaine d'années, lorsque ses Morts-Réveillés ont participé à la bataille contre les intrus de l'Ouest, (une génération précédente de Zwölles) dont des centaines de soldats ont simplement disparu, sans bataille, dans le néant.
Le redoutable monarque du Dessous n'a jamais fait parler de lui depuis, mais Trug n'ignore rien de cette présence. C'est pourquoi, il a décidé de conduire le gros de ses troupes d'invasion sur Sanabille, et d'attaquer le Royaume des Morts à l'aide de ses propres thrombes géants.
—L'unique problème de Mortone, dit Phial, est le transport de ceux-ci, sous narcose, et dans des bateaux spéciaux, assez lents.
—Donc, si je comprends bien, s'il réussit à Sanabille et à La Majeure, le Prince a pratiquement gagné la guerre ?
—Il ne resterait en liberté, toute provisoire, que l'île orientale de Malamè, remarque Homer Benjou. Ce qui ne nous est pas d'un grand secours, car sa population est réduite et fort placide.
— Non, dit Phial avec fermeté, Mortone n'a pas encore gagné ! Loin de là : Sanabille est un gros poisson qu'il n'avalera pas comme cela, je vous prie de le croire. C'est pourquoi il cherche à la conquérir vite, par l'effet de suprise, et en utilisant ses propres morts-vivants, parfaitement mécanisés.
Quant à la Majeure, tu m'as convaincu toi-même, Augustin, que les choses étaient loin d'être jouées.
—D'autant que, si ce que m'a rapporté Augustin de toi est juste, renchérit Homer, tu connais chaque pouce carré de cette terre sauvage, Phial. Il ne pourrait exister de meilleur chef à cette expédition, ni de meilleur terrain pour engager une reconquête solide.
—De toute façon, conclut Phial en secouant la tête, on ne peut plus reculer. C'est ICI qu'il nous faudra mourir, ou infliger les premières défaites aux partisans des Zwölles.


Pour oublier les souçis, je me promène dans les environs. Les ruines ont un charme certain. Les fougistrales sont en fleurs, et les fanguiers qui poussent sans vergogne dans les anciennes cours bourgeoises en soulevant les pavés, allongent leurs branches mélancoliques au dessus des murets, fermant de leur vert sombre les perspectives des rues. Je me souviens de la danseuse au tandoran, rencontrée l'an passé sur les marches d'un vieil amphithéatre. Mû par une vague nostalgie, je recherche ce lieu romantique, mais sans le retrouver. La ville morte a subtilement changé... ou est-ce moi qui, déjà, n'apprécie plus la vie de la même façon ?

En rentrant au camp, je remarque une jeune fille très brune, les cheveux tressés, qui me regarde en souriant, tout enveloppée d'un poncho camaïeu grisé.
Je lui adresse un vague salut.
—Bonjour, répond-elle. Vous ne me reconnaissez pas ?
—Non, j'en suis désolé.
—Vous m'avez fait traverser le service d'ordre à Moludée... Sans vous ma mère, ma soeur et moi aurions été sans doute piétinées par la foule...
—Ah oui, je me souviens ! Vous avez eu de la chance. D'autres en ont eu moins... Etes-vous bien installées ?
—Oui, regardez : une grande maison pour nous toutes seules ! Elle manque un peu de toit, mais il reste encore cette vaste pièce couverte... d'un jardin suspendu.
Une croûte de terre où poussent des fougistrales s'est formée à partir des débris organiques d'un parquet, et enveloppe une salle dont seule la façade s'est écroulée. Les femmes s'y sont aménagé un espace de vie presque agréable.
— Comptez-vous rester avec nous, ou avez vous d'autres projets ? m'enquis-je par politesse.
—Oh, nous voudrions rentrer chez nous assez rapidement, mais je crois que nous allons rester quelque temps avec l'armée du Minus. Il n'y a pas de meilleure protection dans ces parages dangereux.
Nous allons essayer de nous rendre utiles... ajoute-t-elle d'un ton décidé. N'auriez-vous pas besoin de faire laver du linge ? Il y a une petite rivière d'eau douce par là-bas, fait-elle, désignant le pied d'une avancée du Vinois sur la plaine. Je crois que nous saurions faire cela...
—Je vais demander autour de moi. Mais ne vous croyez pas obligées, nous nous débrouillons assez bien.
—C'est la moindre des choses, puisque nous profitons du couvert... et du gîte.
Elle rit encore.
—Je sais aussi écrire, lire, compter, et ma mère joue assez bien du chantimbre.
—C'est peut-être une meilleure idée. De la musique égayerait les soirées de l'Etat-Major. Venez quand vous voudrez...


Du matin au soir, nos interminables discussions au sommet portent sur la place stratégique à accorder à La Majeure. Homer Benjou, le fougueux jeune vice-Minus est partisan de constituer aussi vite que possible une force d'intervention visant Clotone…, tant que le Prince s'y trouve.
—Il faut frapper à la tête, et par surprise...
—D'accord, admet Braho, mais avec quelle flotte ?
—Nos deux vaisseaux peuvent suffire à transporter une armée trois fois plus nombreuse que celle que nous formons maintenant.
—Leur vulnérabilité ne t'inquiète-t'elle pas ? Ces gigantesques paniers peuvent être coulés par au moins dix méthodes aussi simples les unes que les autres, dit Braho, un soupçon d'ironie dans la voix : on peut les allumer comme des gâteaux d'anniversaire, creuser deux ou trois voix d'eau dans leur fond en faisant mâcher la trame par des traquarts d'assaut; on peut aussi bloquer leurs pales-à-vent par des filets : ils se mettent à tourner sur eux-mêmes et chavirent après avoir rendu fous tous leurs passagers; on peut...
—D'accord ! d'accord ! l'interrompt Homer exaspéré, j'ai compris.
Le jeune homme se prend le menton dans la main et réfléchit intensément.

Une seconde position est défendue par Jormail. Le Pathiolan trapu et peu disert a une idée simple : prendre le palais de Mungabor lors d'un assaut nocturne, et cela très rapidement, avant que la rumeur de notre présence ne parvienne au gouverneur. De là, les attaques pour reconquérir le contrôle de la Majeure seraient bien plus faciles. Les immenses réserves du Palais, sa vastitude, sont autant d'atouts.

Mais Phial et moi sommes réservés à ce propos. Mungabor sait déjà que nous sommes quelque part sur l'île et il nous fait rechercher par ses espions, terrestres et aériens. Partout les dactyloges crépitent dans les villages, dénonçant les voisins suspects. Nos hommes ont aperçu plusieurs volavelles de cuivre passer au dessus de l'horizon, et je suis de plus en plus méfiant quant aux vols de Lourds, ordinairement amicaux. L'effet de surprise d'une attaque du Palais est loin d'être garanti. De plus, à supposer que nous parvenions à l'investir, nous aurions tendance à y concentrer nos forces, devenant à notre tour assez vulnérables pour une offensive conduite à l'aide de thrombes-sapeurs.
—Ceux qui ont vécu la bataille de Hirpan, renchéris-je, savent que ces êtres sont presque invulnérables dans un assaut.
—C'est là tout le problème, dit Olivon Clinus. Quelle que soit la façon de travailler, nous butons toujours sur la même question : comment trouver la faille des thrombes ? Je m'acharne là-dessus depuis des semaines, et je n'y parviens pas. Nos amies Magdes disposent des pierres de Belturet, qui désorientent les thrombes, mais elles n'ont qu'un effet passager et sur un seul thrombe à la fois.
—De combien disposons-nous de pierres, ici ? demande Phial.
—De quelques dizaines, répond Mazine Tical qui nous a rejoint depuis la veille, du moins à ma connaissance. Si quelques soeurs parviennent jusqu'à nous dans les jours qui suivent, nous augmenterons peut-être nos capacités, mais cela ne pourra pas excéder une cinquantaine... Car nous n'en avons jamais possédé davantage.
—A-t-on réussi à contacter Huimror et sa femme, Moïra Chiron ? demande Olivon.
—Pas que je sache, dit Ménion. Nous avons dépéché plusieurs courriers, mais il n'y a pas de réponse.
—C'est contrariant, parce que Huimror est certainement celui qui en connaît le plus long sur les thrombes.
—Exact, dis-je. Ce n'est sans doute pas trahir un secret que de rappeler que le vieux Huimror a autrefois vécu l'existence d'un thrombe, avant de s'y arracher pour devenir à son tour un sauveteur de thrombes perdus, luttant pied à pied, et parfois corps à corps pour les empêcher de tomber dans les griffes des Mortanglars et autres contrebandiers. Ensuite, il les soigne et parvient, dans beaucoup de cas, à les ramener à une certaine humanité.
Je suppose donc qu'il sait aussi ce qui peut infliger de graves atteintes à leurs capacités. Mais cela ne résoud pas nécessairement notre problème, car Huimror n'aimerait peut-être pas être enrôlé dans une activité visant à blesser ou à tuer ses protégés...

—Il faut le lui demander, en tout cas, insiste Phial. Ménion, arrange-toi pour qu'on retrouve Huimror !
Le vieil Hanséhard soupire et grommelle :
—Facile à dire ! On va faire ce qu'on peut.

Au fil des jours, se dessine une conviction collective : nous ne pourrons plus guère différer l'action. Prêts ou non, capables ou non de contrer une attaque des Thrombes, nous perdons plus à éviter l'engagement qu'à le provoquer.
—Il faut qu'on sache que nous existons, que nous résistons ! Sans cela les gens se découragent ! s’exclame Homer, bouillant d'impatience. Phial demeure d'un calme olympien :
—Tu as raison, mais encore un peu de patience.. Tiens tes hommes sur le qui-vive... Nous ne tarderons pas, maintenant.
Notre chef attend visiblement quelque information cruciale, dont il ne souhaite pas encore nous parler.





° °

°


—La nuit suivante, nous sommes réveillés par les valets d'armes, et convoqués d'urgence autour de la grande table d'Etat-Major.
—Signours, déclare Phial gravement, l'heure est venue ! Nous partons en campagne !
—Quoi ? dit Homer mal réveillé, tu ne nous as pas prévenus...
—Je vous préviens, MAINTENANT. J'ai mes raisons. Préparez-vous au départ, avec armes et bagages. Emportez-tout, sauf les bâches et les fanions. Laissez des feux allumés : on doit croire de loin que le camp est encore occupé. Est-ce clair ?
—Mais où allons-nous...je...
—Homer, cesse de faire l'enfant. Si tu viens me voir, je te le dirai en particulier.
—Pourquoi ne pas le dire là, devant les camarades? Crains-tu quelque chose ?
—Pas vraiment, mais le secret est absolument requis.

La marche de nuit, sans lumières, est éprouvante, d'autant plus que nous nous dirigeons droit sur le Wino, sommet de tout l’archipel. L'immense procession serpente presque sans bruit sur des sentiers de chevirelles, guidés par des Pathiolans muets, empaquetés dans leurs ponchos épais.

Nous atteignons un replat rocheux d'où se déploie une plaine de graviers, jusqu'au pied d'un vaste cirque creusé dans le massif.
—Faites passer le mot : suivez bien à la file ! un ou deux de front, pas plus !

Nous marchons encore quelques kilomètres, nous enfonçant au coeur du large amphithéâtre aux parois encore ombreuses. Devant nous se présente une vague éminence, qui, de plus près, s'avère être une dune en forme de croissant. Phial fait grimper les tirapelliers sur la crête de cette espèce de château de sable affaissé, tandis que les chariots et la cavalerie le contournent. Ils sont installés entre les pointes latérales de la dune, fermant l'ouverture de l'arc, pour y protéger le petit monde de l'intendance et de la logistique. Un grand feu est allumé au centre de l'espace creux, et chacun s'en approche, pour chasser le froid piquant qui nous envahit.
Le matin pointe, rosit, puis jaunit.
Et je prend soudain conscience, terrifié, de l'endroit où nous sommes. Car j'y suis déjà passé...
Phial, qui a saisi ma pensée, me sourit et m'adresse un clin d'oeil confiant.
Je garde ma perplexité pour moi, mais je ne m'en interroge pas moins : POURQUOI nous a-t-il entraînés dans un lieu aussi DANGEREUX ?
Accroupi à mes côtés, derrière un rebord de sable où s'accrochent de rares touffes d'alfa, Jean Latoile s'agite. Quelque chose l'indispose, le travaille. Il est visible qu'il voudrait parler, me questionner à voix haute et sonore. Je n'ai que le temps de lui plaquer la main sur sa vaste bouche.
Il est surpris, mais se ravise.
—Ah, c'est un secret ?
—Oui, pour le moment...

Un soldat posté en vigie descend en courant le flanc intérieur de la dune :
—Il y a des gens qui arrivent, armés. Ils sont nombreux...
—Bien, dit Phial, mettez-vous en formation de défense. Les tirapelliers du premier rang se font des créneaux dans la crête et attendent en position de tir. Deux autres montent en renfort derrière leurs camarades... Tenez les arrivants en joue, mais ne tirez pas ! Et surtout, ne débordez pas sur l'autre versant, il y va de votre vie !
Il va lui-même se poster au point le plus élevé de l'arc de sable, face aux chemins qui convergent à l'entrée du cirque, et par lesquels nous sommes nous-mêmes arrivés. Je l'y rejoins avec Jean et Homer.

Bientôt le mouvement indistinct qui agite au loin la plaine de graves se précise. Une masse serrée de silhouettes sombres avance vers nous à bonne allure. Dans la clarté qui se déploie, nous découvrons soudain l'évidence : c'est un bataillon de thrombes à pied qui vient à notre rencontre, empruntant le chemin par lequel nous sommes arrivés.
Sur le côté, quelques hommes à cheval surveillent leur progression, parmi lesquels je reconnais un grand barbu roux, malgré son uniforme noir emprunté aux Zwölles : c'est Morhol, l'âme damnée de Mungabor.

Il aboie un ordre bref et la masse compacte des cuirassiers thrombes s'arrêtent, comme un seul homme, face à la pente de sable qui forme la paroi de notre "fort". Vus de près, ils ne sont pas très nombreux, peut-être moins de trois cents, mais leur taille et leur musculature imposantes, leur équipement métallique, leur indifférence absolue, tout concourt à créer une impression terrifiante. Ce n'est pas une armée humaine, mais une machine aux mille terminaisons agressives.

Phial se penche vers son officier de transmissions et chuchote des instructions, que celui-ci s'empresse de diffuser auprès des différents chefs de compagnies.
Il dénoue le vieux chiffon rouge que je lui ai toujours vu autour du cou, lève la main et l'agite brièvement.
Aussitôt, les tirs commencent. Le sifflement caractéristique des grenailles envahit le paysage, suivi aussitôt du crépitement des éclats contre les cuirrasses. Impassibles, les Thrombes encaissent sans bouger d'un iota.
—Cela ne sert à rien, constate Jean, sans espoir, ils sont en pierre.
—Mais si, Fiston ! réplique Phial. Cela sert à les inciter à avancer, sans faire le tour de la dune ... Cela sert à ce qu'ils ne viennent pas nous embêter dans l'ouverture du creux. Et surtout, tu vas voir...
—Oui, dis-je, je crois comprendre.

Morhol, qui s'est mis à l'abri derrière les thrombes, lance l'ordre d'attaque. La phalange s'ébranle, marchant d'un pas égal, bien huilé. Un autre cri et les thrombes mettent en joue, tout en montant la dune.
Dans nos rangs, on attend fébrilement l'ordre de la riposte qui ne vient pas. La sueur froide commence à couler des nuques, le long des dos. Ceux, nombreux, dont c'est le baptême du feu, tremblent ou se raidissent, se préparent au corps-à-corps avec les monstres .

Mais quelque chose se passe. Les thrombes semblent éprouver des difficultés à progresser sur la faible pente de sable gris. Leur démarche bien symétrique se dérègle. Ils passent en régime d'effort, et baissent parfois leur garde pour s'aider de leurs mains.
Ils approchent, approchent... mais toujours plus lentement.
¬—C'est drôle, dit Olivon, ils ont l'air de s'embourber...
—Tu ne crois pas si bien dire ! raille Phial, sarcastique, qui s'allume une pipe de choulcave.

Chez les ennemis, rien ne se déroule comme prévu. L'élan de l'assaut est enrayé. Chacune pour soi, les gigantesques poupées de corne et de métal tentent de s'arracher à un sol qui fuit sous leurs pas. Un thrombe est tombé sur le ventre et se relève, un deuxième, puis un troisième. Derrière eux, Morhol jappe comme un chien enragé. Mais rien n'y fait : telle une foule de gymnastes maladroits, les attaquants dérapent, glissent, avancent, reculent, repartent en ahannant, traînant autour de leurs mollets engloutis des mottes de sable mouillé.
¬—C'est étrange, dit Olivon : on dirait que... que ce sable est gluant ! Cela ne nous a pas fait la même chose, il me semble.
—Non, bien sûr, fait Phial imperturbable. La nuit, le Gigastome... dort !
—Bougremolle, s'écrie Homer Benjou, ais-je bien entendu tes mots ? le Gigastome ? Nous sommes SUR le gigastome ?
—Oui, mon cher ! Mais calme-toi, nos guides sont formels : le repli de terrain où nous nous sommes installés n'en fait pas partie. C'est un refuge naturel qu'utilisent les animaux et que les Pathiolans ont repéré, en venant chasser. Ils utilisent la même technique : ils passent de nuit les "chemins" qui sont en réalité des plis de la peau du gigastome, puis ils restent une journée ou deux sur ce refuge et y font leur chasse, avant de retourner chez eux, la nuit d'après.
—Regardez, les thrombes s'enfoncent !
En effet, à la grande joie de nos soldats, les monstres cuirassés parviennent de moins en moins à préserver leur équilibre. Plantés jusqu'au dessus des genoux, la plupart se déhanchent comme des pantins, sans pouvoir désormais enlever leurs bottes du piège minéral. Quelques-uns sont tombés à genoux, d'autres, assis, tandis que certains rampent en arrière, à plat ventre ou sur le dos. La centaine de thrombes qui n'a pas atteint la zone des sables s'est immobilisée devant cette improbable gesticulation de leurs compagnons. Morhol, qui n'y comprend rien, fait sonner la retraite, et une partie de sa troupe commence à reculer, sans se retourner.
Sans prévenir, le premier rang des thrombes, parvenu à mi-pente, tire sur nous. Deux hommes se font surprendre, et roulent en arrière, surpris... et morts.
Ces sagoupiards ont beau être en difficulté, ils visent juste !
—Ne tirez pas, hurlai-je, anticipant la réaction des camarades des victimes.
Mon ordre est obéi, d'extrême justesse. Des geyser de sable se dressent autour de nous, et nous forcent à nous abriter avec plus de soin, derrière nos "créneaux" de fortune.
Soudain une clameur s'élève du reste de l'armée ennemie. Elle est prise à son tour dans d'étranges mouvements du sol caillouteux. Comme si celui-ci était formé de draps brusquement tirés par une main cachée, les thrombes titubent, s'écroulent, les bras battant l'air, entraînant leurs compagnons dans des chutes en séries, ce qui déclenche dans nos rangs une tempête de rires.
Morhol ne demande pas son reste. Il s'enfuit au galop, suivi par l'un de ses compagnons. Mais pour ce dernier, c'est trop tard. Son cheval a beau courir, il galope sur place, et bientôt, spectacle extraordinaire, il recule tout en accélérant. Terrifié, le cheval s'arrête, naseaux fumants, et d'une ruade imprévisible, jette son cavalier à terre. Officier et bête, comme posés sur un torchon géant, sont attirés vers une anfractuosité où ils sont immédiatement avalés, mettant un point d'orgue au beuglement d'horreur de l'homme. La tête du cheval reparaît un moment, hennissante, le sable jaillissant des naseaux, puis elle est engloutie à jamais.
Des orifices se sont formés, ici et là, comme les pores d'une peau géante. Chacun attire vers lui son lot de thrombes, parfois accrochés les uns aux autres en grappes. Ils disparaissent tous dans un silence impressionnant. En quelques minutes, le paysage est redevenu ce qu'il était : lunaire, paisible, innocent, parfaitement immobile, sauf quelques nuages de sable jouant à la surface, matérialisant les tourbillons de vent qui les animent.
Des combattants, incrédules, se redressent sur la crête et certains commencent à descendre vers l'extérieur. Il faut toute l'autorité de Phial pour rappeler à l'ordre ces imprudents.
Mais bientôt tout avertissement devient inutile. Par petites saccades, des vaguelettes de sable se dessinent autour de la dune, comme une mer minérale subitement liquéfiée. Le sol s'éveille, vibre s'agite comme sous l'impact de chocs souterrains.
—¬Un tremblement de terre maintenant ! constate Benjou, impressionné.
¬—Non, c'est bien pire, dit Phial, et j'espère que mes renseignements sont bons... A l'intérieur de l'arc de sable, nous sommes tranquilles, mais nous devrons tout de même subir les manifestations de colère du gigastome, qui nous sent, là, tout près... et qu'il ne peut pourtant atteindre.
—Cette chose n'a-t-elle pas assez mangé d'hommes pour aujourd'hui ? demande Jean scandalisé.
—Justement : plus il mange, plus il est en appétit. Cela me rappelle certains humains...

Nous sommes secoués un moment comme des pruniers, et la dune semble se tasser sous nos poids, impression assez terrifiante. Puis les coups sourds de l'esprit frappeur harcelant le plancher se font plus lents, plus faibles. Le Gigastome se lasse, ou nous oublie. Bientôt, plus rien que le calme sépulcral, seulement traversé par le vent qui tournoie dans le cirque de falaises environnantes, avant de prendre de la hauteur.

—C'est incroyable ! s’écrie Olivon, les yeux grands comme des soucoupes. Toute une armée de Thrombes... gobés par le sol ! Je n'en reviens pas...
Il se lève et applaudit Phial. Les soldats l'imitent. Une ovation puissante monte, enfle, se réfléchissant sur les falaises roses fermant l'horizon de trois côtés.
—Allons mes amis, du calme ! Une victoire aussi facile n'a guère de mérite. Elle nous sera surtout d'une grande utilité symbolique. Cela va jaser dans les ménages ! On va savoir que le Minus ne se laisse pas manger tout cru par le Prince zwölle!
Une nouvelle clameur accompagne ces paroles.
¬—Et maintenant, continue Phial, nous devons attendre ici que la nuit tombe ! C'est l'inconvénient de la chose. Profitez-en pour vous entraîner au corps-à-corps, nous pourrions en avoir bientôt besoin. Mais allez-y doucement sur les rations, les Pathiolans ne sont plus là pour nous ravitailler.

—¬¬Comment as-tu eu cette idée ? demande Homer, partagé entre l'enthousiasme et la jalousie.
—Ce n'est pas très compliqué, répond modestement Phial. Et l’'idée n'est pas de moi. Nous avons été avertis, par notre informateur du Palais, que Mungabor nous avait repérés. Il fallait donc partir, avec la quasi-certitudes que, ses agents surveillant tous nos déplacements, il ordonne la poursuite immédiatement.
J'ai pensé aussitôt à la chasse à l'Immogre. Cette bête féroce a l'habitude de feindre la fuite. Quand elle a entraîné le chasseur dans une excavation qui lui est familière, elle contre-attaque. Mais la question se posait de savoir où nous pourrions transformer notre fuite en attaque, car les soldats de Mungabor connaissent bien cette île.
C'est alors que notre ami Jostique... (Viens ici, mon Garçon !) qui n'est jamais sans ressources, me raconte l'histoire de ce refuge de sable au milieu du Gigastome. La seule façon de ne pas mettre la puce à l'oreille de Morhol, était de ne rien dire de notre destination, et de circuler de nuit, en zigzaguant beaucoup. Ma seule hantise était qu'il ait tout de même, tout en nous poursuivant, reconnu les parages dangereux. Mais non, ce cerveau étroit n'a rien remarqué ! Et nous voila débarrassés à bon compte de trois cent thrombes, ces merveilles de la guerre moderne !
—Fantastique ! s'exclame Olivon. Il applaudit encore comme une enfant, esquisse un pas de danse, et manque de rouler sur le versant dangereux de la dune.
—Malheureusement, ce n'est pas un coup que nous puissions rééditer, dit Phial redevenu sérieux. La prochaine fois, nous devrons VRAIMENT avoir découvert une technique pour nous opposer à ces monstres. J'espère que nous bénéficierons bientôt des conseils de Huimror.
—Peut-être cela ne nous sera-t-il pas nécessaire, susurre Olivon.
—Que veux-tu dire ?
Olivon, l'air énigmatique, secoue la tête.
—Je vous ferai part plus tard de quelque chose qui peut avoir son intérêt.


Nous continuons à gravir la forte pente du mont le plus élevé de tout l'archipel. Le point culminant est encore éloigné et nous jouissons déjà d'une vision presque panoramique de toutes les îles, sauf de Malamè, plus lointaine et cachée par la masse rocheuse aride qui couronne le Wino.
La marche dans les éboulis et pénible, surtout pour les premiers de la longue colonne, qui tasse ensuite son chemin sous son propre poids.

Le soir tombe déjà. Nous parvenons enfin sur la calotte de roche, polie comme du bronze. Notre foule armée s'y rassemble, évoquant plutôt un vaste pélerinage. La miraculeuse chute des vents qui survient à l'heure bleue contribue au sentiment de confiance. Je vois enfin Malamè, détachant ses courbes pâles sur le côté le plus sombre du ciel.

—Elle est belle, n'est ce pas ?
La voix douce à mes côtés est celle de la jeune fille de la maison au "jardin suspendu".
—Ah, vous voila !
—C'est chez moi, reprend-elle fièrement. On ne voit pas Malio, ma ville, car elle donne vers le Nord-Est. Mais on distingue les premières lumières de Roudoul, à gauche du Gondemiel.
Elle soupire .
—J'espère que nous y serons bientôt, maintenant.
—Vous allez vous séparer de nous ?
—Je crois que vous allez bivouaquer dans les grottes de la façade Nord. Alors, nous continuerons à descendre sur le chemin du littoral, et nous irons prendre un petit bateau, là en bas... Les Chuchoteurs passent souvent pour ramasser les thrombes morts ou blessés. Ils vont à Sanabille, mais de là, il est facile de rejoindre Sanabille.
—Les Chuchoteurs ?
—Oui, vous savez, la confrérie qui s’occupe des obsèques des gens sans sépulture.
—Ah ? j’ignorais. Je ne crois pas que j’en ai déjà vus.
—Cela ne m’étonne guère : ce sont des gens qui cherchent justement à passer inaperçus... Ils sont un peu étranges, mais très pacifiques. Il n’est pas très drôle de naviguer en compagnie de cercueils ou de thrombes en catalepsie, mais que voulez-vous ? avec cette guerre...
—Eh bien, bonne chance !
—Je dois vous remercier, Augustin. Sans vous...
¬—Ce n'est rien, n'y pensez plus. C'était un pur hasard.
—Il y a aussi l'argent que le Grand Minus a fait remettre à ma mère...
—C'est bien normal : elle joue divinement bien, et elle a réussi à apaiser l'âme inquiète de nos chefs.
—Oui, mais cela nous permet de payer le voyage à Malamè. Elle en est si heureuse.
La jeune fille me tend la main.
—Au revoir.
La main est tendre et chaude. J'ai l'impression qu'un courant passe, mais elle la retire vivement.
—A...dieu, comme nous disons chez nous.
Elle court sur la pente, légère, charmante.
—Dites...
Elle se retourne.
—Comment vous appelez-vous ? Je...
— Nolibé ! Nolibé de Malio. Adieu...
Elle me tire une gracieuse révérence (non sans une nuance... d'irrévérence) et s'esquive entre les chariots en contrebas.

La corniche sur laquelle nous nous sommes établis ressemble à un vaste balcon de la montagne, à mi-pente, face au nord.
L'accès difficile de ce magnifique site rend ce lieu assez sûr. Nous avons dû descendre certains passages en nous encordant. Méyots et chevaux ont été suspendus à des bigues grossièrement assemblées. Le ventre soutenu par des couvertures épaisses et les yeux bandés, ils ont été descendus comme de gros colis, une centaine de mètres plus bas.
En supposant que Mungabor puisse réunir à nouveau un groupe assez conséquent de thrombes, il mettrait un certain temps avant d'admettre que ses informateurs ont raison, tant est improbable l’endroit où nous nous sommes arrêtés. Et s’il finit par les croire, encore faudrait-il que Mortone Trug —furieux de son échec— l'autorise à engager à nouveau contre nous de précieuses machines humaines, qu'il destine à la conquète de Sanabille.
Bref, nous ne nous sentons pas en péril immédiat. Tant que nos voltigeurs hantent les sommets de la falaise qui nous surplombe, tout va bien.

En revanche, nos conditions d'existence deviennent précaires : les grandes tourtes de céréales pathiolanes que nous portons sur le dos, enveloppées dans une toile cirée, sont bien entamées. Viande sèche et légumes sont terminés depuis plusieurs jours. Nous ne mangeons plus à notre faim, et il faut envoyer les chasseurs toujours plus loin.
Heureusement, les troupeaux de chevirelles sauvages, qui nous narguent du hauts de leurs minuscules pâtures presque verticales, ne se doutent pas que les bergers winols (dont une dizaine nous ont rejoint spontanément) sont de redoutables alpinistes. Les pauvres bêtes auront bientôt le choix entre se jeter dans le vide, ou tomber entre leurs mains, deux façon aussi directes de finir à la broche. Les enfants brandissent déjà leurs fourchettes en direction des rochers, et encouragent les animaux à se lancer vers eux. Mais les chevirelles, fixant sur eux leur gros oeil en bouton de culotte, demeurent indifférents à ces objurgations. Elles n'ont pas encore vu ni senti les montagnards qui descendent vers elles par des cheminées vertigineuses, couteau entre les dents.
Leur consommation va, sans conteste, faciliter notre survie...
Bien sûr, au cas où l'ennemi prendrait position au dessus de nous, le lieu se transformerait rapidement en piège effroyable. Mais nous pourrions alors recourir à d'autres ressources que la première apparence ne dévoile pas : l'ensemble majestueux de grottes qui s'ouvrent au pied de la tranchée géante de la face nord du Wino.
Elles constituent des abris remarquables pour des maquisards nombreux. L'eau potable, coulant de nombreux stalactites, y abonde. En cas de difficultés majeures, nous pourrions nous y incruster pour une longue période et même y soutenir un siège de la part d'agresseurs terrestres, aussi bien que maritimes.

L'avantage le plus intéressant des falaises de la Paroi Nord ese situe également là. Phial croit savoir que plusieurs entrées des souterrains reliés au réseau des mines d'Asbalte débouchaient autrefois au fond de ces vastes cathédrales naturelles. Des avant-gardes de sapeurs sont en train d'en explorer les confins, cherchant des issues cachées sous les éboulements. Si nous trouvons un passage suffisant, et s'il est bien connecté aux grandes galeries de transhumance des thrombes, nous pourrions peut-être attaquer Sapharx et Botulis sur leur propre terrain. Nous désorganiserions ainsi la constitution des appuis principaux de Mungabor. Ensuite, nous pourrions nous en prendre directement à lui et reconquérir La Majeure.
Mais ce rêve ne pourra se transformer en réalité qu'à la condition de disposer enfin de la technique de destruction des invincibles amas de muscles et d'acier ! Olivon Clinus s'y emploie avec acharnement, s'enfermant dans sa tente des journées entières. La lumière vacillante de sa lampe nous livre de lui la silhouette penchée d'un ascète de la lecture et de l'écriture, que tempère néanmoins le recours assez fréquent à la pipe de choulcave.

¬—Que fait-il donc ? enrage parfois Phial. Nous ne pouvons pas nous permettre des recherches éternelles! Nous sommes en sursis... L'a-t-il bien compris ? Mungabor ne va pas tarder à contre-attaquer.
—Allons, camarade, le rassurai-je, les Parz ont mis au point un filet de gladiateur, qui arrête assez bien les plus grands de nos soldats.
¬—Oui, mais ce ne sont pas des thrombes. Je te parie qu'ils vont en déchirer les mailles comme si elles étaient en dentelle.
—Enfin, pour le moment, les éclaireurs ne nous annoncent aucune présence armée sur les flancs du Wino. Nous disposons donc toujours de nos deux jours d'avance.
—Je sais, admet Phial. Mais nous vivons très mal. Il y a deux cas suspects de maladies. J'espère que la sous-alimentation ne va pas nous introduire au statut d'armée malade. J'ai connu cela dans le temps... C'est épouvantable !

L'équipe de sapeurs, dirigée par Mathio Sendis (le cousin d'Homer) revient, toute souillée de terre et d'écailles de roche.
—Alors ? interroge impatiemment Phial.
—Il y a bien un passage, au fond de la grotte centrale. Mais il faut dégager trois ou quatre blocs gros comme des maisons.
—Eh bien, qu'attendez-vous pour le faire !
Le Minus est d'une humeur exécrable. Personne ne sait trop pourquoi, mais je m'en doute : l'attente est une chose que mon ami supporte de plus en plus mal. Il a le sentiment que nos forces s'alanguissent dans l'inaction.
Je ne partage pas cette opinion : l'isolement, la clandestinité, l'entraînement permanent, le partage des responsabilités communes, la vie dure au grand air et en montagne, tout cela est en train de souder notre petit millier de compagnons dans un effort salutaire.
C'est vrai : il n'y a pas grand chose à manger, les chevirelles miraculeuses n'apporteront qu'une faible quantité de nourriture riche, à répartir entre plusieurs centaines de bouches affamées. Mais, dans ce monde presque vertical, chacun dépense des trésors d'initiatives, dans son domaine propre. Hier, par exemple, des gens ont remonté, grâce à d'ingénieuses poulies, une pêche miraculeuse offerte sans contrepartie par des marins Malaméens, de passage au pied des falaises.
Je reste d'accord avec Phial sur un point : nous n'avons pas encore subi l'épreuve de la grande bataille décisive, qui "tremperait" l'énergie commune. Je redoute ce moment tout autant que je l'appelle de mes voeux.

De la corniche, nous voyons courir les nuées légères, toujours pressées d’en connaître plus sur les confins du monde occidental. Le ciel est immense et varie du matin au soir entre l’argent et le plomb, l’azur et la laine blanche. En bas, à quelque distance du rivage abrupt, passent et repassent lentement les barges des Chuchoteurs. Ont-ils l’éternité devant eux ? En tout cas, leurs bateaux ressemblent fichtrement à de longs cercueils noirs auxquels on aurait attaché une voilure.






° °

°

—Voila, j'ai trouvé !
Nous sommes en train de déjeûner à la grande table dressée sous une bâche blanche au milieu du "balcon" naturel, quand Olivon Clinus surgit de sa tente, avec tant d'enthousiasme qu'il se prend les pieds dans un tendeur et s'écroule, le nez dans l'herbe rase.
Phial se tourne vers lui.
—Viens donc nous rejoindre, Olivon, cela fait deux jours que tu ne manges qu'un peu de soupe... Tu en as perdu le sens de l'équilibre !
L'intéressé, toujours au sol, est saisi de fou rire.
—Justement, dit-il quand il reprend souffle, il s'agit PRECISEMENT de cela...
—De l'équilibre ?
—Oui, je vais vous expliquer.
Le petit homme de vif-argent grimpe sur un banc vide :
—Savez-vous comment fonctionne une pierre de Belturet ?
—Pose la question à Mazine ou à Myza...
—Euh, non, répondent les intéressées en s'entre-regardant, avant de pouffer de rire.
—Soyons sérieux, dit Ménion, Olivon va nous apprendre de grandes choses.
—Je ne sais pas, moi, se lance Homer Benjou. J'imagine qu'elles émettent une certaine lumière qui hypnotisent les thrombes par sa pulsation ou sa couleur...
—Eh bien non, mon cher Homer... Pas du tout. Elles reflètent effectivement les rayons lumineux, mais ce phénomène est purement esthétique. Il faut chercher leur efficacité du côté des sons.
—Des sons ? Mais elles ne produisent aucun son, se remémore Mazine. je m'en suis souvent servie autrefois quand j'étais affectée à la baignade des Thrombes, et...
—Je n'ai pas dit qu'il s'agissait de sons audibles consciemment par les êtres humains ...
—Ah oui, se souvient Myza : la pierre que j'avais ramenée dans ma chambre de Magnestrade a toujours effrayé les licadions de mes clients... Crois-tu qu'ils entendaient quelque chose ?
—Exactement, Myza : chiens et licadions perçoivent des fréquences très supérieures à celles que nous entendons... consciemment, je précise à nouveau ce dernier point.
Olivon sort de sa poche une bague de fer dont le châton porte une belle pierre ovale, couleur miel, et enfile un gros gant de chasse.
—Voici la bague dont j'ai eu l'usage pendant mon emploi de garde-thrombe. J'aurais dû la rendre au retour, mais, moyennant finance, j'ai réussi à la garder. Et maintenant, s'il te plaît, Jean, peux-tu approcher un verre... non pas cette timbale, le verre de cristal dont se sert notre cher Grand Minus.
Regardez tous...
Le petit professeur chauve commence caresser doucement le côté de la bague de sa main gantée en prenant soin de diriger le sommet de la pierre vers le verre placé au coin de la table, à moins d’un mètre. Soudain le splendide ustensile aux circonvolutions baroques explose, répandant partout ses éclats .
—Sapugouince, proteste Jean, il y en a jusque dans ma côte de chevirelle ! Tu exagères !
¬¬—Mon pauvre Jean, fis-je goguenard, tu es une victime de la science : elle t'empêchera d'avaler ta troisième portion de viande.
—Mais je n'ai rien mangé depuis trois jours ! Et j'ai attrapé cette chevirelle sauvage au risque de me casser le cou. JIl me semble que je l'ai méritée.
—Je ne le conteste pas.
—¬Allons les enfants, dit paternellement le tout jeune Homer. Ecoutons le professeur nous expliquer cette expérience passionnante.
—C'est simple : les ultrasons puissants émis par la pierre légèrement tournée dans son berceau métallique sont entrés en phase avec la vibration propre du verre de cristal. Sollicité, celui-ci s'est mis à trembler, puis sa structure s'est brusquement désagrégée.
—Et le rapport avec les thrombes ? demande Phial l'oeil sombre, et avec... l'équilibre ?
—J'y viens. Celles et ceux qui ont été en possession d'une Pierre de Belturet savent qu'on leur a recommandé de ne pas la frotter, sauf s'ils veulent l'utiliser comme arme déflagrante. En effet, si l'on utilise le grattoir cristallin caché dans l'armature, en tournant vivement le bijou d'un quart de tour, on provoque une friction qui, cette fois, le fait exploser lui-même. Les éclats coupants comme des rasoirs sont projetés vers le haut, perpendiculairement à une main horizontale, paume au dessous. Bien dirigé, le jet d'éclats peut déchirer un corps humain à très courte distance .
—Oui, confirmai-je. J'en ai été le témoin horrifié, lors d'un combat entre un vieux chef penthérite et une amazone zwölle. La pauvre (si l'on peut dire) a été tout bonnement éventrée à travers sa cuirasse épaisse...
—Mais, reprend Olivon, tout cela démontre seulement que le cristal de Belturet est déjà caractérisé par une vibration intense à l'état naturel. D'après ce que j'ai pu vérifier dans certains textes, et en pratiquant moi-même quelques petites expériences, la pierre boit littéralement tous les sons autour d'elle, et les transforme en ultrasons qu'elle renvoie autour d'elle dans un rayon de quelques mètres.
Or, mes amis, c'est précisément à ces sons que les thrombes sont extrêmement sensibles. Je ne saurais dire si leur métamorphose a modifié leurs organes de la perception, où s'ils sont seulement devenus allergiques à ces fréquences, mais le fait est qu'ils ne les supportent pas et tentent à tout prix de s'en éloigner. Si l'on maintient la pierre trop proche d'eux, ils titubent, se cognent contre ce qui les entoure, puis ils s'écroulent, tétanisés, et subissent une crise épileptique, qui peut aller jusqu'à la mort.
Les sons de la pierre ont donc un effet sur leur oreille interne, qui, vous le savez peut-être, conditionne le sens de l'équilibre. Une fois perçu, le son attaque leur représentation du monde. Ils ne savent plus où est le haut, ni le bas. Ils deviennent alors absolument inoffensifs.
¬—Intéressant, admet Phial d'un ton morne, mais encore ?
—Eh bien, continue le professeur, il reste un gros problème : nous savons désormais comment les thrombes sont incapacités par les pierres de Belturet, mais nous ne disposons que de très peu de celles-ci. Par ailleurs, elles sont inefficaces à plus de quelques mètres de chaque monstre, et ont alors autant de portée que des hochets face à une masse en marche. Tu es d'accord, Phial ?
—Oui, tu décris bien le problème. En apportes-tu la solution ?
—Oui ! s'exclame Olivon. Tout du moins, j'en possède le principe théorique. Ecoute : si la pierre fait exploser le cristal, et que le cristal peut faire éclater la pierre... c'est probablement que le verre peut également faire tomber les thrombes !
Or, si nous ne pouvons pas nous procurer de pierres de Belturet, ni, a fortiori, en fabriquer, nous pouvons produire du verre. Je compte au moins dix artisans-verriers dans notre armée. L'équipe de sapeurs a repéré du quartz et du silice en abondance autour de nous, et un four est vite construit.
—Où veux-tu en venir ?
—J'y viens : il s'agit de fabriquer de grandes lames de verre réglables, qui, frottées par un archet, pourraient produire des fréquences sonores identiques à celles des pierres, mais sur des amplitudes, et avec une puissance bien plus grandes. Tu comprends ?
—Je te laisse la théorie, Olivon. Si tu me garantis que nous obtiendrons que des centaines de Thrombes se tordent sur le sol, bavant leurs tripes jusqu'à en crever.
—C'est l'objectif, reprend Olivon, mais il nous faudra plusieurs jours, peut-être une semaine, pour parvenir à contrôler la... musicalité de nos morceaux de verre. Nous aurons aussi besoin de ta réserve de verres à pied, pour tester l'arme, avant de l'essayer avec la seule pierre de Belturet dont nous disposons.
—Un si beau cadeau de noces de notre douce Chantenelle ! s'écrie Phial avec une touche d'ironie. Enfin, cette gente Dame n'assistera pas au massacre ! Il t'est donc accordé de détruire allègrement ces biens ostentatoires, privilèges du Minusat en déplacement clandestin ! D'ailleurs, cela me donnera l'occasion de me faire pardonner par Pimlic de l'avoir méchamment tancé pour avoir embarqué deux pleines caisses d'un luxe totalement inutile, et d'en avoir chargé un pauvre méyot pour la traversée de La Majeure !
—Il serait aussi bon que nous disposions d'un thrombe prisonnier, pour vérifier si l'arme est au point...
—Cela, non ! répond Phial d'un ton sans réplique. Un chasseur ne torture pas sa proie. Nous essayerons ton procédé lors d'une embuscade à la loyale.

Je confesse éprouver quelques difficultés à saisir ce concept phialien d"embuscade à la loyale", mais j'ai tendance à être d'accord avec lui. Je me souviens à ce propos d'avoir été profondément choqué par les affirmations de Diderot sur le droit des sociétés à disséquer in vivo des condamnés à mort, au nom du bien commun.
—Je suis d'accord, déclare Olivon après avoir réfléchi un moment. Ta position est noble.
¬—Elle n'est pas noble, dit Phial : elle est simplement logique.


Trois jours ont encore passé. Notre situation est plus précaire que jamais. Pourtant la bonne humeur règne sur le camp. Nous avons faim mais nous subsistons en dévorant des algues cuites, et il n'y a toujours aucune mauvaise nouvelle du côté de Mungabor. Notre réseau de renseignements est rattaché à celui des Pathiolans, et nous sommes maintenant sûrs de disposer d’un peu de répit du côté du Gouverneur. Notre recours inopiné aux talents du Gigastome l'a en apparence décontenancé. Le vieux Bandit serait-il en état de crise morale ? Je ne le crois pas un instant. Mais il fait probablement preuve de prudence. Je m'inquiète bien davantage de tentatives d'infiltration et je fais surveiller plus étroitement toutes les tentatives de contact ou d'adhésion à nos rangs. C'est un peu désagréable pour le berger winol sans arrière-pensée. Mais rien ne ressemble plus à un berger winol sans arrière-pensée qu'un espion de Mungabor déguisé en honnête berger winol.

Nous n'avons pas que des soucis. Les malades se sont vus administrer par Mazine Tikal des baies médicinales qui les ont ressuscités. L'action nous accapare et détourne de nous l'angoisse rongeuse. Stimulés par la "découverte" d'Olivon, les ouvriers du verre et du bois se sont empressés de construire les dispositifs qu'il demandait. Le verre liquide, tiré de la roche et du sable, a coulé sur des nappes de basalte pur, bien aplanies, formant des plaques lactescentes, lisses sur leur face, et granuleuses sur leur envers. Plusieurs essais ont été nécessaires pour parvenir à des épaisseurs assez fines. Les lames ont été ensuite découpées au diamant, et montées sur des tables portatives, dotées ou non de roues.
Les expériences ont enfin commencé. Du matin au soir, de longs miaulements de violons incertains se déchaînent, suivis parfois d'éclatements cristallins.
Les opérateurs atteignent peu à peu un bon rendement, et tous les verres magnifiquement incrustés de Phial ont été détruits par implosion. C'est enfin le tour de la pierre de Belturet, installée sur un chevalet devant deux "violonistes" : ils lui réglent son sort en deux coups d'archet et elle s'évapore en un joli bouquet doré.
Il nous reste à savoir si les "lames à musique" auront le même effet sur les énormes thrombes que sur ces menus objets de verre ou de cristal. Personnellement, j'en doute.



Ce soir, le chef de la sape est venu avertir Phial de la bonne nouvelle : la galerie souterraine de la grotte est maintenant déblayée. Un petit groupe a exploré le passage, et a fini par rebrousser chemin sans avoir rencontré d'obstacle. Il semble exister trop d'issues plutôt que pas assez : le labyrinthe doit être parcouru systématiquement, à l'aide de lampes et de cordes.
—Je crois, dit l'homme, que nous sommes tombés sur l'une des entrées principales d'un ancien réseau, très diversifié. Il y a des salles innombrables, des cachots, des escaliers, des rampes assez larges pour deux chariots de front. Par endroits, au contraire, plusieurs couloirs sont à peine assez larges pour se glisser de profil.
¬—C'est problématique, reconnaît Phial, car cela peut beaucoup ralentir un important corps d'armée.
—Existe-t-il de la pierre d'asbalte ? s'informe Olivon Clinus.
—Oui, mais en couches trop minces pour être restée vivante. La question de l'éclairage est donc cruciale.
—Eh bien, tout cela me confirme dans l'idée que seul un commando d'une centaine d'hommes peut envisager de s'enfoncer sous terre à la recherche des colonnes thrombes, dit Phial d'un ton pensif.

Notre Minus fait réunir l'Etat-Major sur le champ. Sa décision est simple : il va prendre le commandement d'un groupe d'hommes, parmi les plus entraînés. Doté de plusieurs machines de Clinus, ce groupe cherchera activement le contact avec les surhommes, afin de tester l'efficacité de ces nouvelles armes. Pendant ce temps, Homer Benjou prendra la tête de l'armée, prêt à tout moment au départ. En cas de réussite de l'opération "Traviata" (comme Phial l'appelle, sur mon pernicieux conseil) , des messagers courront prévenir Homer.
—Fort bien, admet le jeune homme, mais alors, que faisons nous ?
—Voila : tu laisses sur la corniche une arrière-garde suffisante, avec les femmes et les enfants. On ne sait jamais, nous aurons peut-être à revenir ici en urgence. De plus, c'est un bon endroit pour fabriquer les Machines de Clinus, s'il s'avère qu'elles sont efficaces.
Pour le reste, tu te diriges droit sur Michemin, devant lequel tu mets le siège, si tu n'as pas assez de force pour la prendre en te servant de tes propres machines musicales. Je te rejoins alors, après avoir occasionné le plus de dégats possibles aux hordes du Dessous.
Le visage de Benjou s'éclaire, et un large sourire apparaît, que je ne lui ai pas vu depuis longtemps.
—Ce plan me plaît...
¬—Je le savais bien, dit Phial. Pour un peu, tu aurais cru que je voulais te frustrer de toute gloire.
—Je voudrais l'accompagner, si c'est possible, demande Jostique en souriant.
—Mais c'est prévu, mon jeune ami. La cavalerie n'est pas faite pour les souterrains. Quant à ton père, Jormail, je veux que vous l'honoriez tous comme le nouveau gouverneur de La Majeure, et que vous le fassiez savoir partout où vous passez, et spécialement à Logatrou, où vous bivouaquerez nécessairement. Ces bavards professionnels ne tarderont pas à renseigner l'archipel entier sur le nouvel ordre des choses.
Jormail et Homer Benjou se regardent un moment, un peu gênés, ce qui n'échappe pas au regard d'aigle de Phial.
—Que les choses soient claires, mes amis : Homer, notre vice-minus, a autorité potentielle sur toutes les armées de l'archipel. Jormail de Joor, noble pathiolan, a vocation à présider aux destinées civiles de La Majeure. Jormail, tu n'es donc pas le chef militaire principal de cette opération, mais, en tant que Gouverneur, tu peux animer, en accord avec Homer, la formation d'une résistance populaire dont tu tireras les cadres de ta future administration. Quant au détail de ce partage des tâches, je vous en laisse l'entière responsabilité.










A peine vingt-quatre heures se sont écoulées.
La procession de flambeaux qui attend sous la voûte géante de la grotte pourrait tromper : il ne s'agit pas d'une file de pénitents, mais d'une compagnie de soldats équipés de pied en cap. Une dizaine de machines de Clinus sont vissées sur de petits chars à deux roues, tirés par des hommes. Les suivent leurs "musiciens", munis de longs archets.
Le groupe des chefs est composé de Phial, de Jean (qui a pour mission explicite de le protéger), d'Olivon, de Ruezzo Parz, et de moi-même. Une seule femme nous accompagne : Mazine Zical, dont les compétences d'ancienne magde pourraient être fort utiles. Précédé des sapeurs prêts à étayer les parois au moindre signe d'éboulement, Phial donne le signal du départ de la “Traviata”. Nous nous enfonçons dans la chair de l'île sauvage.

C'est la troisième fois que je m'aventure ainsi dans le Monde du Dessous, et les expériences précédentes ont été assez dramatiques pour aviver en moi une angoisse lancinante.
La lumière vacillante des torches se perd dans le drapé de hautes murailles obscures, et nos pas sont assourdis par une poussière épaisse et légère, qui ressemble à de la cendre. D'énormes protubérances, de loin en loin, ressemblent à des yeux aveugles.
¬—Des cristaux d'asbalte en formation : encore quelques éons, et ils commenceront à luire, prévoit doctement Olivon.

D'abord, le long feulement nous parvient de très loin en avant. Il semble n'être que le vent errant. Mais, plus nous progressons, plus le son confus se déplie, se partage en modes distincts. Ce sont bien des voix, des cris sourds, des glapissements.
Phial dresse un doigt impératif, et deux machines de Clinus sont tirés devant le groupe. Tout en marchant, les joueurs font glisser leurs archets sur les lames de verre. Une étrange mélodie grinçante, disharmonique, comme la plainte de plusieurs scies, envahit le sombre boyau et se propage dans les deux directions.
De temps en temps, les instruments se taisent. Il n'y a plus un bruit.
Si !
Un gémissement très faible, comme le pleur d'une femme. Des soldats se portent en avant, torche dans une main, et glaive dans l'autre.
Quelque chose entre dans le champ de vision, constamment déformé par le mouvement des flammes grasses. On s'approche.
Le spectacle est très étrange, poignant même s'il n'était pas aussi inquiétant.
Un mot me vient à l'esprit : une Piétà !

Une femme est en effet agenouillée devant le corps d'un homme, allongé sur le sol, face enfoncée dans la poussière.
En nous rapprochant, nous constatons que de grands cheveux blancs auréolent la nuque de l'homme, faisant de sa tête une étoile pâle sur la chaussée.
—Moïra Chiron ! m'écria-je, m'élançant vers la femme.
C'est en effet la femme de Huimror. Des larmes coulent sur son visage étonnamment calme.
— Ces sons.... Est-ce vous ?
—Oui, dis-je, c'était nous... Moïra, pardonnez-nous, nous ne pouvions savoir... que vous alliez venir !
—Vous l'avez tué, dit-elle doucement. Il n'a pas supporté. Il a mis ses mains à ses oreilles, et... il s'est écroulé comme une masse.
Phial met un genou à terre et prend le corps dans ses bras, le retourne. Le beau visage de Huimror apparaît, souillé de cendre presque blanche. Du sang noir goutte des oreilles du mort et tachent le poncho bleu du Minus.
—C'est une nouvelle arme, Moïra, je suis désolé... Je ne pouvais pas savoir que...
Il secoue la tête, contenant son émotion, les mâchoires rigides. Quand il peut enfin parler, c'est pour rappeler comment il a connu Huimror, alors que, jeune noblaillon chasseur, il avait participé —à son corps défendant— à une curée contre un thrombe fuyard. Puis il raconte tout : le rôle du vieillard dans l'équilibre des pouvoirs à La Majeure, sa patience merveilleuse, son rôle vis-à-vis des Enfants de l'Eau, anciens thrombes éveillés à un autre rêve. Son autorité sage et discrète.
—Quelle fatalité, dit Olivon consterné. J'aurais dû...
Mais il ne trouve pas, car, en réalité, la coïncidence tragique était par trop imprévisible.
—C'est toi, Augustin, qui nous a rappelé que Huimror avait lui-même été un thrombe. Il a dû en conserver l'extrême sensibilité aux sons suraîgus.
—Oui. C'est affreux, mais cela confirme que nous avions raison. La Machine musicale est bien une arme efficace, et de longue portée, encore !
—Je m'en voudrai toute ma vie, chuchote Phial baissant la tête.
—C'est un drame terrible, soupire Moïra, mais ne vous en pensez pas coupables. Nous-mêmes aurions dû prévoir que vous vous engageriez dans la galerie. Nous aurions dû porter une lampe... Mais Huimror, comme tous les anciens thrombes, voyait la nuit. Il me tirait par la main, et...
Ellene peut plus résister au sanglot. Je la prends contre mon épaule et la console doucement, relayé bientôt par Mazine.
—Mais pourquoi étiez-vous dans ces lieux obscurs ? demande Olivon.
—Oh, soupire Moïra, il avait reçu votre message. Nous venions vous voir, et Huimror connait... connaissait tous les dédales souterrains de l'île.
—Une chose me tracasse, dit Olivon. Quand nous avons entendu vos voix, elles étaient mêlées à autre chose, comme à des cris d'animaux...
—Vous avez entendu cela ? s’étonne Moïra.. Huimror m'a dit que c'était une Immogre. Elle a traversé la galerie quelque part devant nous, et, stupéfaite de nous croiser, elle s'est enfuie en hurlant. Enfin, elle a plutôt poussé une sorte de plainte, très différente de son grand cri affreux.
—Une immogre ? s'exclame Olivon... Quels idiots nous faisons ! Nous avons dû piétiner toutes ses traces en arrivant ici. Prêtez-moi ce flambeau, voulez-vous ?
Le professeur retourne sur ses pas, lentement, déchiffrant chaque marque inscrite dans la poussière.
—Ici !
Phial et moi le rejoignons. Le Minus, chasseur chevronné, confirme que cette grosse empreinte de patte de chien (d'un chien de la taille d'un ours !) est bien celle qu'a laissée une Immogre.
—Est-ce dangereux ? demande un homme de l'escorte.
—Pas vraiment. C'est une sorte de licadion souterrain, trois fois plus gros que son homologue de surface. C'est un animal plutôt craintif, qui passe l'essentiel de son temps à débusquer des rongeurs et des gros insectes pour nourrir sa petite famille. Mais en cas de disette absolue, il peut attaquer l'homme. D'où sa réputation terrifiante, par ailleurs fondée sur l'abominable hurlement qu'il parvient à arracher à ses poumons. D'un autre côté, il est assez facilement apprivoisable, et je soupçonne certains contrebandiers d'attacher au cou de ces pauvres bêtes certains paquets suspects.


Moïra décide de venir avec nous. Nous la laisserons rejoindre l'îlôt des Danseurs, dès qu'elle reconnaîtra les portes et les allées qui y conduisent. Quatre hommes l'accompagneront pour procéder à l'inhumation du grand vieillard, dans le jardin de son célèbre phare. Phial s'est engagé à venir présider une cérémonie d'obsèques, dès qu'il pourra le faire.
—Avant de nous séparer, chuchota Moïra, il faut que je vous dise...
—Je vous écoute, dit doucement Phial en prenant affectueusement son bras.



° °

°



La rencontre avec les thrombes a enfin eu lieu, ce matin (si j'en crois ma montre, au couvercle passablement cabossé dans la bataille).
Une vraie boucherie : peut-être soixante thrombes tués, et de façon atroce. Six morts et trois blessés de notre côté.
Les machines de Clinus ont été efficaces, mais là n'est pas la cause essentielle du massacre. Les acteurs principaux de l'horreur ont été leurs maîtres : les Zwölles noirs.

Voici comment les choses se sont passées.
Nos “voyeurs de nuit”, expédiés en reconnaissance en avant d’un étroit conduit latéral reviennent très excités et nous annoncent qu’ils ont découvert un canal souterrain, où circulent des trains de barques chargées de thrombes.
—Sont-ils conduits vers l’Ouest ? demanda Olivon.
— Le canal semble assez large à cet endroit pour que s’y croisent deux flux. D’après l’orientation, ceux qui circulent vers l’Est, sont en armures et sont dotés d’armes à feu. Ils ont l’air enflammés et agressifs. Dans l’autre sens, ils sont enchaînés, à demi-nus, et très abattus.
—Oui, dit Olivon, ce sont les fuyards classiques qui ont été rattrapés dans les marais ou ailleurs, et que les Zwölles essaient de recycler. Les thrombes-soldats sont-ils nombreux ?
—Nous n’avons pas pu les décompter précisément, car les pierres lumineuses étaient faibles, mais il doit y avoir une dizaine de barques encordées, à quai. Soit une centaine de thrombes-guerriers.
—Sont-ils accompagnés d’un contingent zwölle ?
—Nous n’avons vu personne. Il est possible que les gardes dorment dans une cave voisine, mais dans ce cas, ils ne doivent pas être très nombreux. En tout cas, quand nous les avons quittés, les thrombes étaient en train de manger leurs rations ¬—des cylindres noirs de consistance caoutchouteuse— .
—Si vous attaquez avec vos machines, remarqua Mazine, vours risquez de blesser ou de tuer les pauvres diables qu’on emmène en captivité, et pas seulement les soldats.
—J’en ai conscience, dit Phial, mais comment faire autrement ?
Il se tourne vers les éclaireurs.
¬—Existe-t-il d’autres couloirs pour approcher l’endroit ?
—Oui, Signour, tout un réseau de chambres a été creusé en arrière de cet espèce de port, pour les marchandises ou les hommes. Il débouche sur le quai par au moins quatre portes, assez larges. Mais il faudra d’abord démonter les machines pour traverser cinquante mètres de passage étroit et parvenir aux galeries du complexe de chambres.
—Ces lieux sont-ils déserts ?
—Oui, seuls les abords immédiats du canal se trouvent occupés.
—C’est parfait, dit Phial, nous attaquons. Deux hommes se glisseront parmi les thrombres-esclaves pour défaire leurs liens. Nous ne pourrons pas éviter que certains soient touchés par les ondes sonores, mais d’autres pourront tenter de s’enfuir. Je ne peux pas faire mieux...
—C’est nos stratèges nomment pudiquement des “dommages collatéraux”, déclarai-je. C’est sans doute une notion appelée à un grand avenir.
—Vous avez vraiment des mots pour tout dans Oultremonde, ironise Phial un peu tristement.

Collés au cadre sculpté d’une porte, nous observons subrepticement le canal, mal éclairé par six piliers d’asbalte. La surface obscure luit faiblement entre les trains d’embarcations.
Trois Zwölles sont en train de récupérer des récipients métalliques des mains des thrombes. Ces derniers sont assis par trois sur leurs banquettes, dans les barques dont le plat-bord donne de plain-pied sur le quai de pavés irréguliers.
S’il y a d’autres soldats de Trug dans les parages, ils doivent se trouver dans une loge, située de l’autre côté de la voie d’eau, et d’où nous parviennent de joyeux éclats de voix.
Les machines de Clinus ont été remontées. Elles sont amenées silencieusement près de deux autres portes d’accès. Quand le signal de l’attaque sera donné, elles seront légèrement avancées sous la voûte, pour que leur son envahisse le volume du lieu, mais en restant toujours à l’abri d’une vingtaine d’hommes ¬—tirapelliers et archers— chargés de les défendre coûte que coûte.
Pendant ce temps, un commando doit s’en prendre à la loge des Zwölles et réduire ses occupants à l’impuissance. Un autre groupe mobile de réserve se voit attribuer le mauvais rôle : abattre les thrombes menaçants avant qu’ils ne s‘approchent de nous.

D’un sifflement aigu, Phial donne le signal et court vers la passerelle de bois qui enjambe le canal. Jean et moi nous élançons à sa suite. Nous sommes une vingtaine à nous engouffrer dans le court tunnel qui mène à la loge des gardes, tandis qu’en arrière l’investissement des quais a commencé.
Nous débouchons sur une salle bien plus vaste que ce à quoi nous-nous attendions. Pire : ce ne sont pas quelques Zwölles qui s’y reposent en jouant aux cartes, mais des centaines de soldats (en réalité des cadets de l’école du mont Atrosse), attablés, debout, ou dormant sur des rangées de hamacs, sont ici regroupés. Un véritable camp !
Ils sont aussi surpris que nous, mais très vite les sous-officiers hurlent des ordres et les hommes proches de nous dégaînent, tandis que les autres se lèvent, se regroupent, se précipitent vers les rateliers d’armes.
Phial ordonne la retraite immédiate, et, courageusement, peut-être pour payer son erreur, veut nous couvrir. Il faut que Jean le saisisse au col pour le tirer en arrière, l’étranglant à demi.
Déjà les premiers Zwölles s’élancent dans le tunnel. C’est à leur tour de commettre une imprudence : nos tirappelliers postés en faction nous laissent passer, puis ouvrent le feu aussitôt. Tout ce qui bouge dans le conduit est fauché par la décharge que la galerie étroite, transformée en tube d’une espèce de canon, rend terriblement meurtrière.
Sans attendre, nous refluons en désordre sur le quai où règne une agitation sans nom. Sous une étrange musique aux accents déchirants, les thrombes se ploient, se tordent comme des roseaux dans la tempête, en une sorte de danse tragique. Mais le comportement des “fugitifs” n’est pas le même que celui des soldats. Les derniers se dressent, armes pointées, et cherchent à trouver des cibles, tout en oscillant, mettant en péril leurs embarcations. Au contraire, les “fugitifs” ne pensent qu’à quitter les bateaux pour s’éloigner le plus vite possible des sons horribles qui les tuent.
Ils grimpent sur le quai, tronçons de chaînes ou de cordes encore aux poignets et aux chevilles, et rampent ou courent dans toutes les directions. Ils se heurtent aux parois, les râclent de leurs ongles, refluent, se bousculent les uns-les autres, se battent parfois avec la vigueur de lynx, ou s’écroulent, les yeux révulsés, crachant leurs poumons.
La majorité d’entre eux finissent par s’assembler en une foule beuglante qui se dirige vers la seule ouverture disponible : la porte que nous venons de quitter. Terrifiés d’être écrasés par leur masse en délire de plus en plus compacte, nous nous plaquons contre les murailles rugueuses pour les laisser passer.
Les voila qui pénètrent le tunnel, nous séparant momentanément du contact avec nos ennemis.


Dans le port souterrain, le vacarme est assourdissant, et pour un peu, nos oreilles humaines deviendraient aussi sensibles que celles des humanoïdes.
Les clameurs des Thrombes-guerriers sont abominables. Elles reflètent une souffrance intolérable, qui, bientôt, leur ôte toute velléité de combat. Mais ceux qui ne sont pas tombés dans l’encrier où tanguent leurs bateaux, se roulent comme des déments sur le chemin de halage, et certains, par désespoir, se précipitent sur nos hommes, placés en cercle autour des machines à bruit. Malgré l’incohérence de leurs gestes, ces ours colossaux lancés dans une charge folle, sont susceptibles de produire de gros dégats. Les fronts de défense sont plusieurs fois enfoncés, des hommes piétinés, blessés, jetés loin de la mêlée, avant que les monstres soient abattus, et que l’on puisse pointer les lances et les ficher dans leurs seuls orifices vulnérables : les yeux. Encore ne se laissent-ils pas mourir sans convulsions horribles, qui, parfois, cassent les manches des javelots.
J’en vois un qui se relève, géant éborgné, un éclat de hampe dépassant de l’orbite comme l’appendice d’une licorne. Il saisit au cou le soldat égaré qui ne tient plus qu’un tronçon de manche. Il le soulève, et serre le poing. La tête du malheureux ne tient plus au corps que par de la chair écrasée giclant entre les phalanges du thrombe comme une éponge pressée. Le monstre la détache bientôt du tronc et la lance contre la voûte où elle laisse une trace blanchâtre.
Un autre est parvenu à l’une des quatre machines. Il atterrit sur elle en un formidable vol plané, et la fracasse en mille morceaux, envoyant bouler le “musicien” contre le mur où il s’assomme, l’occiput enfoncé comme la calotte d’un oeuf !
Cependant, la situation évolue en notre faveur. Les machines de Clinus se confirment être des armes redoutables. Déjà un bon nombre de thrombes sont au sol, saisis par la crise finale. Leurs tremblements sont incoercibles. Par des mouvements soudains de leurs membres contre le sol dur, ils s’infligent des fractures qu’un attaquant n’aurait pas pu produire. Certains sont maintenant immobiles, casques arrachés. Leurs étranges faciès pétrifiés déversent une abondante bile safranée sur leur cuirasse. Sont-ils morts ou agonisants ? Nous apprendrons par la suite que si quelques-uns meurent, la plupart sont seulement évanouis. Mais ils ont perdu tout conditionnement, et sont devenus parfaitement inoffensifs.

Le véritable massacre est perpétré au moment même. Les Zwölles tuent les “fuyards” qui pénétrent en foule dans leurs quartiers. Devant le déferlement des pauvres hères par la porte où ils nous avaient vu arriver, puis refluer, les cadets ont sans doute pensé que nous avions trouvé un moyen de les lancer contre eux. Ils tirent donc sans discontinuer, et les thrombes s’écroulent les uns sur les autres, magma de cadavres entassés sur lesquels viennent s’étendre de nouvelles couches d’arrivants hagards.

Je me dis que l’erreur des Zwölles ne durera pas éternellement. Les officiers vont s’apercevoir de la panique des thrombes fugitifs, et finir par reprendre le contrôle des cadets affolés. Il est clair qu’alors, nous devrons nous battre contre eux, ce qui serait une erreur stratégique, même si nous réussissons à tenir longtemps la position. Le temps jouerait contre nous : ils rameuteraient d’autres bataillons et viendraient à bout de notre petit commando, acculé à fuir dans des directions inconnues, pour ne pas attirer la riposte sur notre camp de base : la corniche du mont Wino.
Phial a tenu le même raisonnement que moi. Il ordonne le repli général. Les blessés sont placés sur de civières munies de roues et emmenés en premier, avec les machines qu’il n’est pas question de laisser aux Zwölles (nous avons même ramassé les débris de celle qui a été pulvérisée par un thrombe).
Hélas, tout ceci a consommé un temps précieux, et le premier Zwölle vient de déboucher, sabre au clair, sur le quai du port, à la seconde même où nous quittons la place. Par chance, il ne nous voit pas. Dès lors, nous disposons d’une demi-heure d’avance dans le labyrinthe, car c’est le temps que prendra le désamorçage de la grenade installée sous la passerelle du canal.

Phial décide de nous engager dans l’une des rampes adjacentes à notre galerie d’arrivée. Une rapide exploration en a plus tôt vérifié l’aboutissement : une haute salle entourée d’une coursive donnant sur des dizaines de cellules monacales. Aujourd’hui, humides de mille fissures dégoulinantes, ces lieux ont-ils été autrefois le refuge de peuples en exil ? Sont-ce les restes des catacombes d’une secte ou d’une religion naissante ?
Phial ne se pose pas ces questions. Il ne considère que la commodité défensive de ces creusées, d’où l’on peut mitrailler facilement des arrivants sans être atteints par eux. De plus, certaines cellules comportent des issues en arrière. Où conduisent-elles ? Nous l’ignorons encore. Il vaut mieux imaginer que ce ne sont pas des impasses.
Les hommes chargés de nettoyer toute trace de notre passage à l’aide de rameaux de fragan viennent de revenir. Tout le groupe est maintenant tapi, à l’affût dans ces compartiments en hauteur. Nous comptons bien que la troupe furieuse des Zwölles ne viendra pas ici et continuera sur sa lancée. Sinon, il faudra se battre, sans espoir de victoire définitive.

Ce que nous a dit Moïra Chiron avant de nous séparer, pourrait finalement nous être utile... C’est ce que nous espérons en tout cas de plus en plus ardemment.
Mais QUE nous-a-t-elle révélé de si important ?
Le point suivant : d’après elle, les “licadions de nuit”, mieux connus sous le nom d’immogres ne sont pas si sauvages qu’on le pense généralement (ou plutôt qu’on le laisse croire aux crédules chasseurs de la surface). La plupart sont, en réalité, dressés ou apprivoisés. Un petit nombre de personnes sont capables d’amadouer ces étranges créatures : Lucilia et trois ou quatre magdes de son entourage. Au grand dam des Zwölles et de leurs agents omens, jamais les immogres n’ont pu être domptées par d’autres, et le grand projet de faire garder les thrombes par ces chiens du Dessous, n’a jamais fonctionné. En revanche, la grande Sorteresse a pu se servir de ces animaux pour des tâches mystérieuses.
—Lesquelles ? avait demandé Phial à Moïra.
—D’abord, avait répondu la gente veuve, ils sont capables de voir en l’absence totale de lumière visible. lls peuvent parcourir très rapidement des centaines de kilomètres dans les galeries les plus étroites, et se rendre dans des endroits précis. Très intelligents, ils peuvent parfois comprendre le nom des lieux où l’on désire les envoyer.
—En quoi cela peut-il nous concerner ?
—Je ne sais pas, Signour, mais supposons que vous souhaitiez joindre Lucilia...
—Oui, certainement, avait dit Phial, si la Sorteresse n’est pas morte, ce serait important.
—Dans ce cas, les immogres peuvent vous conduire à elle...
—Mais comment ? Il faudrait en capturer une, et lui indiquer ce que nous voulons, lui faire porter un message. Or, vous disiez que seules quelques magdes connaissaient l’art de les apprivoiser…
—Oui, c’est ce que j’ai dit. Mais justement, je crois qu’une telle personne n’est pas loin de vous en ce moment même .
—Vous, Moïra ?
—Non.
Nous nous étions regardés, perplexes.
—Oh, et puis à quoi bon tant de mystère... avait soupiré Mazine Tikal derrière nous, je crois que Moïra fait allusion à moi-même.
—Pardonnez-moi, Mazine, mais je pense sincèrement que vous rendriez un grand service à vos amis.
—Vous... Vous maîtrisez le dressage des Immogres, Mazine ?
Notre belle amie rousse avait souri :
—Oui. Depuis longtemps. C’est même pour cela que j’ai été envoyée jadis à Logatrou par Lucilia. Parce que l’immogre était un moyen sûr et rapide de communication avec le centre de la Majeure. Vous savez que les sarmoiselles n’aiment pas voler au dessus de l’Emphale, où elles sont fréquemment happées par les vents violents, et englouties. L’immmogre est beaucoup plus efficace.
—Mais, avait dit Phial, toujours pragmatique, comment pensez-vous pouvoir attirer l’une de ces bêtes ?
—C’est simple, avait répondu Mazine, comme ceci.
Elle avait pris son souffle et commencé à hurler, nez au plafond. Son cri, poussé du fond du diaphragme, était glaçant, inhumain. Nous eûmes, un instant, peur de la voir se transformer sous nos yeux.
Puis elle s’était tue et restait aux aguets, un certain temps. Nous avions retenu notre respiration, écoutant tous les bruits. Un très vague écho chuintant s’était alors fait entendre, répercuté de lointains dédales.
—Voila, avait dit Mazine, il y a une femelle qui s’est déroutée pour moi. Elle sera ici dans dix minutes. Je vais vous demander de vous éloigner à plus de cent mètres de moi, sans quoi elle n’osera pas se montrer. Phial ?
¬—Oui, Mazine.
—Dites-moi vite le message que vous désirez voir porter par l’animal auprès de Lucilia.
—Oh, dites-lui que nous allons attaquer les Thrombes au port souterrain, en lui donnant les coordonnées que nous connaissons par rapport à la galerie conduisant à la corniche. Dites-lui que notre camp est là-bas et que nous l’y attendrons si nous y retournons. Qu’elle nous donne, en retour, des informations sur sa position.
Nous n’avions pas vu Mazine transmettre le message, mais elle nous assuré que tout s’était bien passée.
¬—C’était une jeune femelle très éveillée. Je suis sûre qu’elle réussira sa mission...

En pleine retraite forcée dans une salle obscure, je me surprends maintenant à imaginer que Lucilia, prévenue à temps de notre position, pourrait peut-être nous aider...

Nous nous immobilisons, muets, coeur battant. Les soldats zwölles sont en train de passer à quelques dizaines de mètres, et de vagues rayons indirects de leurs lanternes nous parviennent, faisant bouger l’ombre des piliers ruisselants. A la durée des bruits, j’évalue à plus d’une centaine le nombre d’hommes lancés à notre poursuite. Les chances seraient probablement en notre faveur en cas de combat, car les cadets sont moins expérimentés que les hommes sélectionnés pour cette action. Mais il faut penser aux vociférations des combattants : répercutés, ils attireraient certainement d’autres zwölles, et ainsi de suite...
Ils nous maintenant dépassé, et le lourd flic-floc multiplié des bottes diminue. L’obscurité la plus intense nous enveloppe à nouveau.
Nous rallumons les torches et... nous demeurons saisis de stupeur.

Lucilia en personne se tient debout les bras croisés au milieu d’une vaste arène, majestueuse dans son manteau de nuit étoilée, toutes les facettes mauves de ses yeux comme éclairées de l’intérieur.
Huit énormes immogres gris sont assises autour d’elle, montant la garde, gueule béante.

L’apparition semble irréelle et Phial hésite une fraction de seconde, avant de s’avancer sur la coursive.
—Lucilia, est-ce vous ?
—Tu m’as fait demander, Grand Minus ? Me voila.
Je ne me demande pas comment la Magde suprême a pu répondre aussi vite à notre voeu. L’important est qu’il soit exaucé. La jonction des forces anti-zwölles s’est effectuée. Tous les espoirs sont permis.


Une heure après la rencontre, toute la troupe bivouaque au creux d’une cathédrale de roche éclairée a giorno de centaines de pierres d’asbalte incrustées dans de magnifiques stalagmites. Au milieu, sur une légère éminence, de splendides tapis ont été jetés. Divans et fauteuils d’un style opulent entourent une table de porphyre découpée comme une dentelle. Deux thrombes géants, vêtus du même tissus étoilé que Lucilia, nous servent à manger et à boire.
Je suis étonné par la douceur de la température ambiante, effet probable du tellurisme local. La fontaine qui prolonge le monticule coule d’ailleurs d’une eau verte, qui fume légèrement.

Assise un peu en retrait sur un sofa, Lucilia foule de ses pieds nus la fourrure noire d’un cerf de Draco. Impassible, le regard indéchiffrable, elle nous regarde nous restaurer.

¬— Je savais bien que vous-vous en étiez tirée, dit Phial en dévorant le phomard fumé. Je ne voyais pas Lucilia prisonnière des Omen, et encore moins des Zwölles.
—J’ai cru moi-même être parvenue bien près de la fin.
—Mais comment ces hommes ont-ils pu s’en prendre à la Sorteresse, s’exclame Phial, et surtout la mettre en danger, cela m’échappe !
—Tu acceptes trop facilement, mon cher Phial, les croyances populaires qui ont conféré un prestige si utile à mon nom. Je peux bien te le dire, maintenant que tu occupes ton rang : mes pouvoirs militaires sont tout ce qu’il y a de plus limités.
Les Zwölles se sont débarrassés de ma petite garde de fidèles et m’ont prise en chasse dans des mines qu’ils connaissaient mieux que moi. Au moment où j’allais m’échapper vers des zones secrètes, ils m’ont coupé la retraite et m’ont tenue en joue. Epuisée je n’aurais pas été capable de geler plus d’un ou deux soldats . Je serais morte si Sapharx n’était pas intervenu auprès de Nardor Botulis, cet infâme reître zwölle, pour m’épargner. Celui qui fut le “Médiat”, et que je me refuse désormais à appeler de son titre après son épouvantable traîtrise, a reculé devant le pire des crimes. Il aurait mieux valu pour lui aller jusqu’au bout de son crime, car je ne lui en témoignerai aucune reconnaissance. Il devra être jugé. Quant à ce Nardor...
¬—Lucilia, m’écriai-je. Je veux la peau de cette immondice humaine. Dites-moi où je puis le trouver...
Lucilia me regarde de ce regard multiple, déroutant, que forment les facettes de ses yeux, puis ses lèvres pulpeuses s’étirent en un sinueux sourire.
—Je te le dirais volontiers si je le savais, jeune Ultramondain, mais ce n’est pas le cas. La seule chose sûre, c’est qu’il dirige l’une des deux armées de thrombes, celle qui doit attaquer Malamè, et qui est déjà passée depuis un certain temps par les souterrains, en direction de l’Ouest. Je ne sais pas où ils ont embarqué, ni même s’ils l’ont fait. Sapharx, quant à lui, commande les troupes qui collaborent avec Mungabor. Ce sont ses subordonnés que vous avez attaqué, avec une certaine inconscience sympathique, je dois l’admettre.
—Tu dis que les thrombes ont été divisés en deux contingents ?
—C’est ce que mes espions m’ont affirmé. Ils m’ont aussi appris que Sapharx a beaucoup de problèmes pour préparer ses cohortes à l’embarquement pour Sanabille. Il en “stocke” une partie dans les cryptes du palais de Trigône, en attendant de leur injecter la drogue qui immunise les monstres contre le mal de mer. Je crois que Larr de Sioulque, l’amiral Zwölle doit lui envoyer dans les jours qui viennent une dizaine de grandes barges, dont le roulis est censé être très faible. Mais je les ai entendus dire que les pertes seraient néanmoins de près d’un tiers.
—Cela explique pourquoi nous n’avons eu droit qu’à un faible bataillon, sur le gigastome. Malgré le grand nombre d’hommes appréhendés par les Zwölles pour être thrombifiés, le thrombe reste une denrée rare, qu’ils doivent ménager...
—Savez-vous, Lucilia, pourquoi Nardor est expédié sur Malamè, cette petite île inoffensive ? demandai-je, tout à mon idée fixe de vengeance.
— Mortone Trug convoite ce petit paradis pour installer sa future résidence de plaisir. Mais il ne veut pas que la moindre trace des autochtones y soit encore perceptible lors de son arrivée. Le mandat de Nardor est simple, et lui convient parfaitement : massacrer femmes, enfants, vieillards, jusqu’au dernier, et en faire disparaître les corps. Il s’attaquera ensuite aux bâtiments qu’il rasera, sauf quelques maisons d’allure romantique.
—C’est épouvantable, dit Phial, préoccupé. Je ne peux pas laisser cela s’accomplir.
—Dès que ce sera possible, laisse-moi partir à Malamè avec un petit groupe décidé, et deux ou trois machines de Clinus.
—D’accord dans le principe, Augustin, mais il nous faut d’abord nous sortir de ce piège.
—Pour ce soir, au moins, peux-tu me faire l’honneur de rester dans le piège ? demande doucement Lucilia.
—Bien sûr, ce n’est pas de cela que je veux parler, tu le sais bien.
La sorteresse se lève, altière.
—Viens, Phial, je vais te faire visiter mon refuge.

Ils quittent le centre de la caverne, et leurs voix résonnent dans un dédale invisible.

Bien plus tard, quand tous les compagnons, écrasés de fatigue dorment dans leurs hamacs tendus entre les piliers de pierre, j’entends, bien malgré moi, des râles sauvages en provenance d’une petite hypogée latérale. Les ombres vacillantes qui se projettent, agrandies, sur la voûte irrégulière, ne sont guère équivoques. Le nouveau maître élu de l’archipel travaille sa lionne avec acharnement, leurs longs cheveux mêlés dans la bataille. Phial et Lucilia font interminablement l’amour, avant d’exploser, pour sombrer à leur tour dans le sommeil.
Longtemps, je reste seul éveillé, pensif, remuant ma nostalgie.






° °

°




Ce sont les thrombes de Lucilia qui nous réveillent. Le visage caché de bleu, tels des nomades sahariens, ils passent silencieusement dans les rangs, distribuant des gobelets de chiroine brûlante et des morceaux de pain sombre.
Je rejoins la plateforme aux tapis, où Jean, Olivon et Phial se trouvent déjà en grande discussion, tout en avalant leur breuvage fumant.
Le débat semble porter sur la direction à prendre en émergeant du sous-sol. Faut-il rejoindre Homer Benjou qui doit être en train d’affronter Michemin, d’après les derniers renseignements de Lucilia, ou l’attendre sur le chemin de Pathiol, pour prévenir tout mouvement en provenance du palais de Mungabor ?
—Encore faudrait-il savoir où nous sommes, intervins-je.
Mes interlocuteurs sourient à ces propos.
—Ais-je dit une naïveté ?
—Cela, nous le savons, dit Phial, nous sommes au beau milieu de Fliouchfène. Notre hôtesse m’a dressé un plan détaillé des lieux, au dessus de nos têtes.
—Et comment allons-nous sortir ?

Phial pointa le doigt vers le zénith.

—Par là.
—Très amusant, grand Minus, mais encore ?
—Regarde mieux la voûte de la grotte. Ne distingues-tu pas un renfoncement plus sombre ?
—Oui.
—Eh bien, d’après Lucilia, la lumière du soleil ne devrait pas tarder à nous parvenir par ce puits.
—Cela me rappelle les gouffres qu’on nomme Aven dans le sud de la France. Mais comment rejoindre cet orifice, qu est bien situé à trente mètres au dessus de nous, au beau milieu d’un plafond presque sans aspérités ?
—Avec l’aide de cordes, Augustin. A un signal, des complices de la Sorteresse nous enverront l’extrémité d’un câble. Nous y attacherons plusieurs rouleaux de cordes qu’ils fixeront à leur tour solidement avant de les dérouler dans le vide.
—J’espère que nos soldats n’éprouvent pas le vertige.
—J’y ai pensé, répartit Phial. Les premiers montés hisseront les paquetages, les machines... et les hommes qui ne peuvent soutenir l’escalade directe.
—Je leur souhaite du plaisir, ironisai-je, surtout quand ils devront soulever Jean.
—Ah mais tu te trompes, Augustin, je peux très bien grimper trente mètres de bonne corde, et même sans me retenir avec les pieds.
—Je te crois, mon bon Jean. Ta force herculéenne m’étonnera toujours.

Lucilia n’est pas magicienne pour rien. Nous la retrouvons tranquillement assise sur un rocher, là où il nous a fallu mille efforts pénibles pour nous arracher au gouffre vertigineux, atteindre les pentes raides du goulot, nous frayer un chemin presque vertical entre les chikruas aux épines sans pitié, et finalement parvenir au sommet de ce qui s’avère être un petit cratère, volcan miniature perdu au milieu des étendues marécageuses.
Le soleil levant est encore caché derrière le massif forestier des pentes du Wino, embué de lourdes brumes.
—C’est beau, n’est-ce pas ?
—Je ne sais pas, dit Lucilia. Tu sais que je suis presque aveugle au grand jour.
—Ah ? Je l’ignorais. Sur Hirpan, tu n’avais pas l’air incommodé par la lumière diurne.
—Je ne suis pas incommodée, surtout dans un lieu familier. Mais je ne vois guère au delà de quelques pas. Le paysage se fond pour moi dans un grand halo inquiétant.

L’astre apparaît maintenant entre les ramures des agras et des canipores, forçant les brouillards à retomber, pour ramper servilement entre les troncs.
—Faites attention, dit Lucilia, ces marécages sont dangereux.
¬¬—Ne t’inquiète pas, répond Phial, nous allons confectionner des glisseurs et des patins.
—Je ne parle pas de cela. Mais des émanations de gaz. Nous sommes dans la région des “marais de flamme”.
—Je le sais bien.
¬—Et j’entends l’ébullition...
Je dresse l’oreille, mais je ne perçois aucun bruit. Lucilia est aveugle mais ses capacités auditives sont toujours aussi acérées.
—Les incendies de marais ne surviennent pas le matin, affirme Phial d’un ton enjoué. Nous avons le temps de parvenir au pied des falaises de Phtil avant que les gaz soient assez chauffés.
¬—Méfie-toi.

La troupe est maintenant en pleine activité. Chacun coupe des roseaux et de branches dures de fragans, ou des lianes de canipores. On assemble de petits radeaux qui porteront les charges. D’autres clouent des patins carrés, assez larges, qui supportent le poids d’un homme marchant sur la vase la plus gluante, du moment qu’elle est couverte d’algues.
Il n’est pas onze heures quand le signal de départ est donné. La colonne s’ébranle vers l’ouest : cap sur Michemin.

Parvenu au premier gué, Phial se retourne et adresse de grands adieux à Lucilia, assise sur ses roches, très droite. Les deux thrombes bleus la rejoignent et l’encadrent.
Phial se détourne et prend la tête de la caravane.

Un vague cri d’oiseau, en arrière, le pousse à se retourner une ultime fois.
Etrange, la petite silhouette de Lucilia s’agite entre les deux formes penchées sur elle.
Intrigué, Phial remonte le flot humain, la main en visière.
Lucilia semble vraiment lutter contre ses deux gardes du corps. Et cela ne ressemble pas à un jeu.
Un homme arrive à la hauteur du Minus, tout essouflé.
—Je crois que quelque chose d’anormal arrive à Lucilia. Elle n’arrête pas de crier en se débattant. J’ai l’impression que les thrombes essaient de la tirer vers le gouffre.
—Pourquoi feraient-ils cela ? fait Phial en commençant à courir, les patins limitant sa vitesse.

—Lucilia ! Que se passe-t-il ? hurle-t-il.
—Ils... pas... mes...
Les propos haletants sont incompréhensibles, et Lucilia, enveloppée par les deux corps géants, vient de disparaître dans la cuvette qui mène à l’orifice de l’aven.
Phial met le pied sur la terre ferme du monticule, et se débarrasse de ses patins encombrants. Il dégaîne et court follement.
La robe de Lucilia s’est déchirée autour d’un tronc de sapinet blâve brûlé. La souche et le tissu résistent à tous les efforts des thrombes qui veulent précipiter Lucilia dans le gouffre. Cela donne le temps à Phial d’arriver au contact. Son sabre siffle en s’abattant avec précision sur la main qui tient le bras de la Sorteresse. Un choc sourd absorbe la vibration. Le Thrombe pousse un cri et lâche sa victime, le poignet à demi-tranché. Instantanément, Lucilia se retourne contre l’autre agresseur, comme pour l’embrasser. Elle cherche sa bouche et y applique ses lèvres, serre sa tête contre la sienne, à deux mains.
Le thrombe a un hoquet, émet un râle étouffé par le baiser mortel. Son cou gonfle à en éclater, ses yeux exorbités s’injectent de sang. Tombant à genoux, il essaie d’écraser le corps de Lucilia, maintenant penchée sur lui. Mais ses bras s’ouvrent à l’horizontale, comme ceux d’une baudruche, battant le vide.
Son compagnon est fasciné. Il s’est immobilisé, sans un regard pour Phial, un rictus ébahi peint sur ses traits hâves. Son adversaire en profite, et d’un formidable coup d’épaule, l’expédie à la renverse dans le trou béant. Son hurlement décroît lentement puis cesse.
—Phial, où es-tu ? crie Lucilia à bout de forces. Je n’y arrive pas...
Le thrombe s’est arraché à l’étreinte de la femme. Il cherche l’air désespérément, mais est déjà capable de repousser brutalement la sorteresse.
Il se remet debout et, le visage bleu sombre, reprend haleine.
Lucilia, terrifiée, s’enfuit maintenant, heurtant les pierres, s’accrochant aux branchages.
Phial veut la rejoindre mais le géant se dresse devant lui, ses énormes mains contractées en serres.
Le Minus joue son va-tout. Il se précipite sur le thrombe, tenant son sabre pointé à deux mains.
La lame pénètre le cuir, puis se plie brusquement, comme une scie mal dirigée. Le coup a tout de même déséquilibré le zombie qui s’asseoit, les griffes toujours dardées vers Phial.
Rapide comme l’éclair, celui-ci a dégaîné un poignard et l’enfonce dans l’oeil droit du thrombe, jusqu’à ce que la garde s’encastre dans l’orbite. L’homme se raidit, toujours assis, et cesse de bouger, mais la masse de son corps oppose son inertie à Phial qui s’écroule sur lui.
Le temps de se dépétrer des membres aux ultimes mouvements convulsifs, et Lucilia s’est engagée dans le marais, jusqu’aux cuisses, prise d’une toux incoercible. Le gaz des marais forme autour d’elle une nappe presque palpable, à l’odeur suffocante. Des oiseaux jaillissent des buissons environnants et s’enfuient à tire d’aile en silence.

Phial va la rejoindre, quand, de partout à la fois, la surface huileuse s’enflamme. Le feu, couronné de mille flammèches bleues sombre semble d’abord froid, sans prise sur les végétaux. Puis des brindilles et des pointes d’herbes se nimbent de traits lumineux. Des étincelles les parcourent, et subitement ils se rétractent, dans une intense clarté fauve.

Phial tente d’arracher Lucilia à la succion terrible de la glaise mouvante. Il la prend à bras le corps et elle doit appuyer sur ses épaules de toute sa force pour soulever enfin ses longues cuisses englouties dans la vase. C’est maintenant lui qui se trouve planté dans le sol mou. Il progresse vers la roche émergente, toute entouré d’un halo rougeoyant. La robe de la sorteresse, déchirée en plusieurs traînes s’enflamme soudain, le scintillement des braises remplaçant celui du taffetas. Phial achève d’en débarrasser sa compagne, mais ce sont les manches d’organdi qui prennent alors feu.
Depuis plusieurs minutes, nous essayons de rejoindre Phial et Lucilia en coupant dans le marais. Mais nous sommes particulièrement mahabiles à la marche sur patins et il a déjà fallu que je sorte deux fois Jean de la bourbe. Quand le marais s’embrase, nous nous arrêtons, muets de stupeur. Par une sorte d’ironie, l’incandescence court dans notre direction et s’arrête à quelque pas.

Les flammes dansent maintenant autour du couple prisonnier. Phial a récupéré la robe déchirée, la trempe en profondeur dans la boue et en recouvre Lucilia recroquevillée dans se bras. Avec une lenteur terrifiante, il progresse vers le bord, lêché avec ardeur par le feu bondissant, maintenant du plus bel écarlate. La silhouette de Phial noircit, semble fondre à mesure que ses cheveux se consument. Il progresse toujours, son fardeau dans les bras. Un ultime effort et il s’abat sur la plage de cailloux, laissant tomber le paquet boueux qu’est devenue Lucilia. Les vêtements de Phial continuent à brûler sur lui, plus faiblement, puis s’éteignent, laissant fumer son corps comme du bois mouillé .
Nous sommes contraints à un détour pour les rejoindre, espérant que le thrombe survivant ne repasse pas à l’attaque. A mesure que nous nous rapprochons, en suivant les méandres d’une digue, l’atroce odeur de chair grillée attaque nos narines.
—Mon pauvre Phial, sanglotai-je.
Je cours dans le marais incandescent et enfonce mes mains dans le limon, plus frais en dessous, pour en ramener des mottes épaisses que je jette sur le corps de mon ami. Jean m’imite et bientôt le blessé est enfoui sous un monceau de boue. Seul son visage en dépasse, dont la mâchoire ouverte témoigne de la souffrance indicible.
—Lucilia ! parvient-il à souffler.
—A...mour...
Revenue à elle, la Sorteresse dégage son visage. Sa main rejoint celle, à demi-enfouie, de Phial, et ils restent ainsi, vaguement enterrés, mains serrées entre leurs quasi-tombes de tourbe.
Quasi ?

Hélas, Phial vient de mourir. Impensable mais exact : aucun souffle ne sort plus de cette bouche tragique, dont le feu à enlevé les lèvres.
Je dégage fébrilement la vase du torse de mon ami et colle mon oreille sur la peau ulcérée, creusée des gradins que la flamme y a pratiqués. Nul battement perceptible. Le grand homme est mort.
Je me relève au moment ou Lucilia hurlante, se couche sur lui, se confond à la fange qui le recouvre, le baisant partout, la bouche mangeant, crachant la vase, mordant la peau.
Dans le ciel mauve que soulève le vaste brasier, je crois voir la faucheuse, et j’entends son rire : ha ha ! La mort est plus forte que la magie, plus forte que l’amour...


Silence. Silence dans le crépitement continu de l’incendie. Le feu crie pour nous. Abattus, sidérés, pétrifiés, nous attendons le néant, allongés sur la grêve qui, elle aussi, se réchauffe.


° °

°

Un lourd nuage vert de gris broute le marais éteint, comme une larve gigantesque mangerait une immense feuille lisse. Il s’éloigne peu à peu de nous, poussé vers le large, et laisse de pauvres fumerolles hanter les squelettes d’arbres cuits .
La seule réaction dont nous sommes capables, le soir tombant, est de nous emparer de brandons pour former de petits foyers sur l’éminence maintenant refroidie, autour desquels les groupes muets sont alanguis, prostrés.
L’espoir nous a quittés. La pipe de choulcave circule par habitude et les yeux s’hypnotisent des flammes minuscules.
Quelques hommes errent dans les rochers, pleurant, buvant, se parlant à eux-mêmes. Je finis par rejoindre Olivon, assis sur une souche. Il examine distraitement le cadavre du deuxième thrombe, dont la main tranchée gît, retenue par la peau, comme par la lanière d’un gant.
—Regarde, dit-il d’une voix absente. Ce ne sont pas les garde du corps de Lucilia. Ce sont des hommes de la réserve personnelle de Botulis.
—A quoi vois-tu cela ?
—A la marque de fer rouge qui boursoufle leur nuque.
Il pousse le crâne du pied, et je distingue une profonde cicatrice en forme de “B” dans le cuir chevelu au dessus du cervelet.
—Ils se sont déguisés, ou ont pris les vêtements des serviteurs de la Sorteresse.

Nous nous taisons. A quoi bon en savoir plus ? Tout est terminé maintenant. L’aventure est finie, mais nous avons toujours du mal à nous accommoder de la finitude. Alors nous restons là, bras ballants, sans pouvoir nous décider à réorienter le cours de nos existences insipides.

Des cris lugubres s’élèvent, puissants, inhumains, en provenance du gouffre proche. Ce sont les voix, étrangement modulées des Immogres, qui doivent percevoir la peine de leur maîtresse. Chaque animal relance le choeur mourant, qui reprend sa phrase hullulante, sans fin, parfois en sourdine, parfois comme une plainte claire, déchirante, enflée vers le ciel par le résonnateur géant de la caverne. Puis, peu à peu, les pleureuses sauvages se taisent, nous abandonnant à la solitude.

—Benjou va bientôt arriver...

Qui a parlé ? Une voix de femme, ouatée par la brume froide...
Je me retourne. Lucilia est assise un peu plus loin, drapée de boue, la tête dans les mains.
—Je le sens. Il y a une cavalerie. Ils ont emprunté la Longue Digue. Ils seront ici à la nuit.

Elle parle d’une voix sans épaisseur, d’où toute morgue a disparu. Une voix de femme, ais-je pensé, plus que d’une magicienne.

Elle se relève pourtant, son corps nu craquelant, telle une statue vivante, sèchée trop vite. Elle s’avance une fois encore vers le cadavre de Phial et ramasse un bâton. Sur le sable, elle trace des signes. Une sorte de trident, des lettres. Elle fiche le bâton au milieu du dessin, profondément, puis elle s’éloigne, grise dans la brume grise.
Une dernière fois, nous entendons sa voix :
¬—Courage... Soyez dignes de lui.

Une estafette arrive au galop, par la digue. L’homme, debout sur les étriers, laisse aller son cheval, sans souci des nombreuses fondrières. Il parvient aux feux et met pied à terre.
—Puis-je parler à Phial d’Atoy ? Un courrier urgent de la part de Homer Benjou...
—Phial nous a quittés, dis-je. Retournez le dire au Vice-Minus.
—Que... Que voulez-vous dire ? balbutie l’homme.
—Voyez vous-même, dit Jean, son corps est là-bas.
—Mort ! Phial est mort !
Combien de fois devrons-nous assister à un deuil recommencé ?
Nous restons silencieux, les visages fermés. Le cavalier ne nous demande pas comment la chose a pu arriver. Il tourne bride et s’enfuit prévenir son maître.
Maintenant, nous attendons le gros des troupes. Un vague réconfort nous soulage, mais l’heure est si morbide que nous ne nous demandons même pas si Benjou viendra en vainqueur... ou en fuyard.




° °

°


Toute l’armée du Minus est maintenant en grand deuil. Par bonheur, les troupes de Benjou, galvanisées par une série de petites victoires contre les garnisons trop rapidement installées par Mungabor à Logatrou et Michemin, ne sont pas emportées par le découragement absolu des fidèles de Phial.
Le cérémoniel impressionnant qui entoure la levée du corps possède la vertu de dissoudre nos chagrins personnels dans un sentiment plus ample, moins désespéré.
Une chapelle ardente est improvisée sous une tente, à l’endroit même où Phial s’est écroulé avec son précieux fardeau, entourée de mâts où claquent toutes les bannières de l’archipel.
Homer nous réunit pour un dernier hommage. L’Omen qui l’accompagne respecte le passé farouchement laïque du Minus décédé, et se contente d’une bénédiction silencieuse du cercueil massif, sur lequel sont posées les armes du guerrier mort.
Nous remarquons tous que Lucilia est absente, cachant sans doute sa douleur dans quelque secrète caverne, mais un groupe de magdes sont venues à la cérémonie. De sa part, l’une des magiciennes a déposé une pierre noire dans le sarcophage de marocal.
Homer fait l’éloge du défunt, rappelant sa témérité au corps-à-corps, son esprit d’indépendance, son côté visionnaire, son exceptionnelle constance en amitié. Il promet un juste châtiment à tous ceux qui ont osé attaquer l’ordre légal, et une sévérité accrue à l’égard de ceux qui ont agi par fourberie, en cherchant à assassiner la Sorteresse.
Le très jeune nouveau Minus (dont l’autorité ne fait aucun doute, malgré l’impossible enregistrement du transfert par les patriarches cercopsaires) nous appelle maintenant à continuer la lutte. Il croit au triomphe final. Partout les habitants manifestent leur engagement à nos côtés, nous rappelle-t-il d’une voix vibrante. Les partisans de Mungabor, un moment triomphants, ont rapidement été obligés de se taire, pour ne pas être lapidés. Non seulement les forêts et les montagnes sont à nous, mais tous les bourgs et villages de l’Est sont passés de notre côté, fournissant armes, ravitaillement et soldats en abondance. Lors que des auxiliaires thrombes ont été rencontrés, les machines de Clinus, bientôt fabriquées en série, donnent partout de bons résultats. D’ailleurs, ce qui est peut-être plus important, nos soldats ont moins peur des monstres que par le passé. Certains casse-cou jouent entre eux l’honneur de se faufiler dans les bras —meurtriers, mais lents— des hommes-machines, pour leur introduire une longue aiguille dans les fosses nasales, et la tourner rapidement, pour réduire leur cerveau à l’état de mousse gélatineuse.
Homer est confiant et sait nous communiquer son optimisme. Les plus désolés d’entre nous se trouvent insensiblement rassérénés.
—Nous continuerons ton oeuvre, Phial, conclut-il. Je jure qu’avant la fin de cette année, la paix sera revenue sur Guama. Je m’engage alors à réaliser ton programme, et à faire de notre archipel une grande démocratie ouverte.

Je ne peux retenir mes larmes lorsque le catafalque aux armes croisées de Guama et de Michemin est installé sur un char, tandis que les hommes entonnent, bouche fermée, le refrain très doux de la Geste de Sanabille, un chant épique ancien, symbole de la durée de la culture Guamaaise.



6. Le monde mou


La situation est vraiment bizarre : des ennemis mortels vaquent à leurs occupations à quelques kilomètres les uns des autres, mais s’accordent réciproquement une paix royale. Ce sont là des hasards de l’histoire qui peuvent parfois se prolonger, tel le petit royaume arabe de Grenade, délaissé près d’un siècle par les rois de Castille et d’Aragon, avant qu’ils aient les forces de chasser d’Europe les dernières miettes de la brillante et tolérante civilisation islamique.

Hélas, je suis sûr que la paix armée entre les Zwölles et nous ne durera pas aussi longtemps. Pour l’instant, ils ne souhaitent pas nous attaquer car la prise du palais de Mungabor —que nous avons occupé par surprise il y a une semaine— leur serait trop coûteuse en temps et en hommes alors qu’ils doivent se consacrer entièrement au départ de leur flotte d’invasion de Sanabille.
Sapharx dirige les opérations depuis la grande villa de Zigône où il a installé son état-major, après en avoir massacré les propriétaires réfractaires. Le transbordement des Thrombes dans des navires spéciaux, aussi emplis que nos “négriers” est difficile, délicat, dangereux, et l’ancien Médiat de Périache ne pourra libérer ses Zwölles pour s’occuper de nous, qu’une fois la flotte en route.
En attendant, il doit continuellement freiner les ardeurs de Mungabor. Le potentat est, on le comprend, furieux d’avoir dû abandonner sa superbe forteresse sans coup férir, et sa fureur -de plus en plus dangereuse pour son entourage- est à la mesure de l’impéritie qui l’avait conduit à n’y laisser qu’une faible garnison pour mieux “poursuivre les rebelles”. Frôlant l’attaque cardiaque à tout moment, le gouverneur ne rêve que de reconquérir manu militari sa chère demeure, afin, comme il le dit élégamment, de faire flotter la peau de Benjou au sommet de sa plus haute tour, “ses couilles en guise de contre-fanion”.

De notre côté, nous n’avons pas intérêt à tenter une sortie qui pourrait s’avérer désastreuse.
Certes, les armées légitimes de Benjou ont libéré les deux-tiers du territoire de l’île (il reste à reprendre le contrôle du Fliouchfène-est, occupé par les sinistres marins des palus, les Mortanglars, traditionnellement opposés au pouvoir de Clotone, et à qui se sont adjoints depuis quelques semaines des bandes pathiolanes rebelles. )
Mais le succès est précaire. Chacun des corps laissé à la défense d’une ville ou d’un village doit se séparer d’une armée déjà faible numériquement, et encore peu capable, malgré les machines de Clinus, de résister à la charge de nombreux combattants thrombes bien entraînés.
Une parade —peu efficace— vient d’ailleurs d’être trouvée par l’encadrement zwölle : de gros bouchons d’ouate tressée sont appliqués sur les oreilles des monstres, atténuant assez les sons qui les troublent, pour ramener leur excitation à un niveau supportable. Ils se battent beaucoup moins bien, mais ils ne meurent plus.
Le rapport de forces est donc en train d’évoluer en faveur de Sapharx, et nous devons rapidement trouver une solution.

Homer Benjou fait un Minus trop jeune, mais acceptable, étant donné les circonstances dramatiques. Il ne manque ni de courage, ni d’intuition, ni de sens de l’action immédiate. Il est surtout doué d’un enthousiasme à toute épreuve, ce qui nous a vraiment sauvés de la torpeur macabre où nous nous complaisions après la mort de Phial.
Le corps de celui-ci a été, selon se propres volontés, ramené à Michemin et enterré sous la pelouse du château Karahuet, face à la mer. Une simple pierre d’asbalte fermera sa tombe, en attendant que la victoire définitive permette aux institutions de lui bâtir un mausolée la hauteur de sa gloire.
J’ai hérité de son épée, Jasius, de sa vieille jument, Taradelle, qu’il m’a fait jurer d’amener dans tous les combats, et... de la bibliothèque de son oncle Karool Jion de May, cadeau magnifique, mais un peu encombrant, je l’avoue. J’ai demandé à Pimlic, se mourant de désespoir, d’accompagner le cercueil de son cher maître, de prendre soin du château Karahuet et de toutes ses richesses, avant mon retour. J’espère que cette charge, ainsi que le jardinage de ses potagers bien-aimés, le garderont en vie.


Mais retournons à l’actualité. J’ai retrouvé ma grande chambre gothique du palais de Trigône. Je ne l’occupe à vrai dire que pour de courtes nuits, et pour rédiger, par bribes, la suite de ces mémoires. Ce qui m’est désormais pénible mais que je m’impose coûte que coûte.
Depuis trois heures, le Conseil militaire suprême est en réunion dans la chapelle haute, dont seule la coupole du transept émerge, on s’en souvient, de la vaste terrasse du palais.
Il se compose ainsi : Homer, officiellement consacré Minus par une lettre du Patriarche clandestin de Clotone, rappellant les termes de l’élection de Phial, le préside avec droit de Veto et voix prépondérante.
Mazine Tikal y est déléguée par la Considia des magdes en exil, et s’exprime au nom de Lucilia.
La douce Sariella Trodon est représentante de Sanabille (et officieusement, interprête des sentiments de Savroun le Long). C’est grâce à son aide que nous avons pu pénétrer dans le palais de Mungabor, qu’elle connaît parfaitement.
Notre cher professeur, Olivon Clinus, bien qu’historien et juriste de formation, est nommé conseiller de science stratégique. Il nous prépare sans doute encore une invention bien à lui.
Le vieil hanséhard, Ménion Paulinard, est responsable des communications et cumule avec ce poste celui des relations avec Clotone, où le réseau du nain Zalkoz rend de plus en plus la vie impossible aux occupants.
Braho Nohé dirige les forces navales, pour le moment réduites au Berto Sigmarin et au Zélos, qui dorment dans leur mouillage de Fliouchfène-ouest. Braho se sent un peu inutile et a tendance à manquer les réunions quotidiennes. Le vieux rebelle s’ennuie.
Jormail de Joor, futur gouverneur de La Majeure en cas de victoire, est membre de droit. Il représente les corps armés qui maintiennent la paix et l’ordre sur l’île, et travaille en lien étroit avec son fils, mon ami Jostique, chef de la cavalerie.
Harno Geroy, le vieux chef hatrobate qui a réussi par miracle à échapper à l’Emphale en fuyant les Zwölles, représente Lario. Il est en contact permanent avec son complice et ami, le Penthérite Trémis Dendron Budain, qui a pris en main la résistance de leurs deux peuples contre le pouvoir terroriste de Kryalîche et Allastair, et se propose de libérer Mina Termina, la ruloxane légitîme de “l’île triste”.
Un nouveau venu, que je ne connais pas, participe aux travaux. J’apprendrai que ce blondinet au nez taché de roux est Jitan Rondol, le petit-fils d’Emeisle Rondol, le chef de la famille des Gardiens de Dysme.
Enfin, bien-sûr, votre serviteur, Augustin Coriac, escorté de son fidèle Jean Latoile, est conseiller personnel spécial du grand Minus, et aussi responsable des opérations de commandos.


Homer, sérieux comme un pape, a ouvert la séance. Le petit Oclavo Fourret, qui lui sert de secrétaire, se prépare à boire ses paroles pour les transcrire scrupuleusement sur un grand livre, à l’aide d’une plume de sophore, peut-être moins longue que son nez.

—Signour Harno, dites-nous donc les dernières nouvelles de l’Est, puisque vous êtes un des derniers à être venu de la région. Répétez, s’il vous plaît, à nos amis ce que vous m’avez déjà confié à propos de l’état du Grand Dragon.
—Depuis maintenant une dizaine de jours, un phénomène extraordinaire est survenu, dit l’homme au mufle de dogue sénile. Le grand Dragon est mort ! Ou bien il s’est endormi plus longtemps qu’il ne l’a jamais fait. La mer, ordinairement déchaînée à son pourtour, s’est aussi assagie. Nous avons maintenant un paisible lac entre l’Est et l’Ouest !

A ces mots, je blémis :
—Voyons, Harno, tu es sûr de ce que tu avances ? Ce n’est pas un témoignage de seconde main ? Tu as vu de tes yeux la disparition de Dragon ?
—Et comment, mon garçon ! J’ai même failli en mourir !
—Rappelle donc en deux mots ce qui t’est arrivé, Signour Geroy, propose Homer s’essayant à son rôle d’arbitre impartial.
—Oh, c’est très simple. Nous avons observé le phénomène à la lunette, et, de peur qu’il ne cesse aussi vite qu’il n’était apparu, j’ai décidé de passer à l’Est de nuit, laissant à Trémis la lourde charge de commander la résistance. Nous somme tombés d’accord pour penser que je serais plus utile ici pour vous tenir au courant de la situation sur Lario, qu’en restant dans les jambes des résistants plus jeunes.
J’ai donc sauté dans le petit bateau d’un de me cousins, marin chevronné. Les flots étaient si lisses, le courants si faibles, que nous-nous sommes inconsidérément laissés rabattre par le vent vers une trajectoire encore plus occidentale, beaucoup trop près de l’Emphale.
D’ordinaire, celui-ci couvre une circonférence d’un kilomètre, mais là, il avait triplé de volume ! Notre petite simière a failli être engloutie. Elle l’aurait sûrement été si l’homme de barre, averti des subtilités de la région, n’avait pas entendu les oiseaux qui crient au dessus de l’Emphale. Il n’a pas réfléchi et à mis le cap à au nord, sans plus attendre. Le tourbillon nous entraînait déjà en arrière et nous consacrâmes presque deux jours à tirer des bords qui, mètre par mètre nous arrachèrent à son attraction. Enfin, cette activité épuisante et angoissante se termina à notre avantage. Nous étions passés.
—Cette histoire t’inspire-t-elle quelque commentaire, ami Augustin ? Tu sembles accablé...
—Sans doute. En réalité, je suis consterné. Voici pourquoi.

Je rappelle alors à mes interlocuteurs l’histoire des carnets de Jion de May. D’après ce savant, oncle de Phial, le niveau et la force du Grand Dragon dépend d’un facteur unique : sa rencontre avec le Rieufret, un autre courant sous-marin, remontant des fonds glacés de l’antarctique. Si le Rieufret n’est pas ralenti ni dévié, le Grand Dragon, soudain mélangé à des eaux froides, s’affaisse, ralentit, se perd en méandres paresseux. Si au contraire, le Rieufret est retenu ou diminué, le Grand Dragon reprend sa force maximale, se précipite au travers de la mer du Mitan, comme un train de laves dévalant la Soufrière ou l’Etna.
Mais l’oncle Karool Jion de May a aussi découvert autre chose : le pas de Dysme, cet atoll empli de sables apportés par le vent, se trouve SUR le parcours du Rieufret. D’après lui, le sable qui échappe de l’atoll par des fissures sous-marines, peut bloquer les autres directions disponibles çà l’écoulement du courant froid, le rabattant sur le grand Dragon, pourtant bien plus à l’est, et entraînant sa dilution.
Or l’hypothèse personnelle de Karool, étayée par de petits croquis (auxquels j’avais eu la chance d’accéder dans la bibliothèque qu’il avait transmise à Phial) est qu’une augmentation rapide du déversement du sable aurait un effet CONTRAIRE : les grains, poussés en masse au plus loin, iraient boucher tout passage vers le Dragon, entraînant un gonflement démesuré de celui-ci.
Pendant mon passage auprès du Prince zwölle, j’avais tenté de le convaincre la première idée, que je croyais fausse, (plus de tassement du sable = disparition du Dragon), pensant quant à moi que la flotte qu’il ferait traverser à ce moment là serait, en réalité, détruite par une brusque montée en puissance du courant. J’avais donc donc tout essayé pour l’inciter à masser des bateaux et à tenter le passage du Dragon, dès que son avant-garde aurait envahi Dysme et engagé le processus de tassement.

Or, ce que vient de nous apprendre Harno Geroy, c’est que je me suis trompé DU TOUT AU TOUT, en me fiant aux interprétations de l’oncle Karool !
Le tassement entraîne effectivement l’atténuation du grand courant. Le sable en surplus est donc bien poussé vers une issue extérieure du siphon sous-marin du Rieufret, ramenant ce dernier au contact avec le Dragon, au lieu de l’en éloigner, comme je l’avais pensé.
Je n’ai donc pas raconté un mensonge simpliste au Prince, mais bien la vérité !
Le plus drôle, en un sens, est qu’il ne m’a cru qu’à moitié, et a d’abord massé ses navires, non pas le long du Dragon, mais, beaucoup plus au Nord, face à des passes toujours disponibles la navigation. En revanche, on peut supposer que l’arrêt du courant monstrueux ayant été dûment vérifié, les Zwölles utilisent maintenant la Mer du mitan comme une véritable mare nostrum, et y font circuler des centaines de convois sans la moindre difficulté.
—Exactement, confirme Harno, le mufle plus affaissé que jamais. La mer est couverte de bateaux zwölles en direction de l’Est. On dirait qu’ils transportent toute leur population à la conquête de Clotone.
—C’est donc maintenant que votre erreur s’avère coûteuse pour nous, Augustin ! constate froidement Homer.
Je baisse les yeux, sentant le rouge de la honte envahir mes joues.
—Je trouverai un moyen... marmonnai-je.
—Je vous garde ma confiance, soyez sans inquiétude. Votre découverte demeure du plus haut intérêt. Elle sera finalement une bienfaisance pour tout l’archipel, si nous gagnons. Et je suis sûr que nous l’emporterons.
—N’oubliez pas la malédiction du “maître des Vannes”, dit Sariella Trodon d’une petite voix. Toute réunification durable des îles a toujours entraîné une catastrophe.
—C’est un temps révolu, Dame Sariella, coupe Homer. Mais, rassurez-vous, nous saurons tirer les leçons du passé.

Jistan Rondol, le mince adolescent blond aux cheveux bouclés, prend alors la parole :
—Je voudrais apporter ici le témoignage du traitement brutal que les occupants Zwölles font subir à Dysme, et surtout à des milliers de personnes traversant notre atoll sacré.

Jistan nous raconte le sort inhumain des pélerins, pris en otage par les commandos Transdragons, en pleine fête des morts. Des milliers de Baaji (pélerins, dans la langue sacrée) ont été cernés par les Zwölles au beau milieu de la cérémonie de l’Ecoulement du Temps, devant la fontaine de sable.
Ils ont très vite tué les quelques hommes qui protestaient. Puis ils ont escorté des moines Omen appartenant à leur parti jusqu’aux autels, où ils ont remplacé les officiants, séance tenante. Sous le menace de la terrible mitraille, les pélerins ont été “conviés” à se mettre en marche en colonne par six. On leur a distribué des miches de pain et des outres d’eau fraîche pour se ravitailler en route. Deux processions ont été constituées, défilant en sens inverse l’une de l’autre. Chacune devait continuer à avancer pendant que l’autre faisait halte, une demi-heure toute les trois heures, deux heures au milieu de la nuit.
La ronde a commencé, empruntant une route circulaire sur le versant intérieur des dunes. Au centre de la gigantesque roue ainsi formée, les Omen, montés sur un mirador, hurlent des poésies sacrées et antonnent des chants que tous doivent reprendre en choeur.
Voici dix jours que les gens tournent, tournent, sans fin. Des mères ont accouché prématurément. Des dizaine de vieillards sont déjà tombés, raides morts. Des femmes et des enfants sont épuisés, incapables d’avancer.
—Les force-t-on à le faire ? s’informe Benjou, le sourcil froncé.
—On les laisse dormir dans des hamacs une dizaine d’heures, puis ils sont remis dans le circuit.
Les pauvres gens sont amaigris, essouflés, brûlés par le soleil, consumés de l’intérieur par l’air empli de sable fin. Il faut arrêter cette horreur, sans quoi nous allons droit à l’hécatombe...
—J’en suis convaincu, dit le jeune Minus. Nous allons prendre une décision rapide à ce sujet. Augustin, Olivon et Braho, réunissons-nous tout de suite après le conseil, pour un plan d’action rapide.
—Quoi, hein ? fait Braho Nohé qui se réveille en sursaut du sommeil qui l’a saisi depuis le début.
—Rien, je t’expliquerai, lui chuchotai-je.
—Imaginez que nous devions demain reprendre ce travail de contrôle des courants, dit doucement Sariella, voyez-vous l’esclavage auquel nous vouons les masses humaines qui s’y consacreront ?

Personne ne relève son commentaire, et je ne crois pas que Fourret l’ait pris en note. J’ose pourtant espérer qu’il est resté gravé quelque part dans le cerveau suractif de notre nouveau Minus.


Le débat porte maintenant sur la stratégie à adopter vis-à-vis des troupes de Sapharx et de Mungabor, qui s’entraînent, de plus en plus arrogantes, au pied des monts Vinois.
Ne doit-on pas tenter d’empêcher le départ des bateaux-thrombiers ? se demande Ménion, notre massif hanséhard à collier de barbe grise.
¬¬—Ce serait un suicide presque certain, dit Homer, mais un suicide utile, puisqu’il fixerait la flotte d’invasion pour quelque temps.
Pourtant, je crois qu’il y a mieux à faire. N’oubliez pas que les thrombes-guerriers ne sont pas embarqués par Sapharx pour une partie de plaisir : ils vont sans doute au massacre devant les morts-vivants de Savroun le Long, si l’on en croit les précédents historiques.
—Je vous arrête, dit la voix triste de Sariella. Dans les combats anciens, les gens de Savroun n’avaient jamais été opposés à des thrombes, mais à des Zwölles, qui en avaient une terrible peur. Nul ne sait aujourd’hui comment peut tourner une rencontre entre thrombes et morts-vivants, c’est-à-dire entre... frères.
—Je vous concède ce point, gente Damoisielle, dit Homer. Quoi qu’il en soit, je pense qu’il est bon de diviser les risques. Nous devons le reconnaître : notre armée n’est pas capable d’affronter l’ensemble des forces ennemies. En revanche, une fois les bateaux partis, et Sapharx avec eux, nous pouvons nous mesurer à Mungabor et à ses cohortes amollies par vingt années de fénéantise dominatrice.
— Elles sont plus nombreuses que notre légion, et les Mortanglars sont en train de constituer un renfort important, remarque Ménion, soucieux.
—Jormail, la parole est à toi, dit Homer, impassible. Je crois que tu as un plan.
Trapu, le visage carré encadré de courts cheveux fauves, l’ami de Phial se lève et rejoint le parvis d’un ancien autel, en arrière duquel a été tendu entre deux piliers une vaste carte peinte.

—Rappelons d’abord quelques données. L’ennemi entoure le palais de tous côtés sauf au nord, qui n’est qu’une immense falaise à pic. Les sapeurs, les ingénieurs et les artificiers sont surtout massés à l’est, où ils construisent des machines pour le siège et préparent des rampes d’accès pour traverser les gorges étroites de la rivière. Il ne faut pas sous-estimer leur travail, sous prétexte que tout l’effort de guerre serait concentré sur le port de Zigône, à l’ouest. Nos éclaireurs ont surpris plusieurs fois d’importantes caravanes dans les montagnes : elles apportaient des matériaux en quantité considérable.
Par ailleurs, Sapharx fait mine de se désintéresser de nous, laissant le soin à Mungabor de régler notre sort. Mais c’est une habile intoxication. Nous savons, de source sûre, que les barges qu’il achève d’équiper dans la baie de zigône sont dotés d’engins de tir sophistiqués. Il est possible que le départ de son armada coïncide avec un bombardement massif du palais, depuis la mer. Ceci pour faire diversion à une attaque conduite sur terre par Mungabor.
—Bien, dit Homer, et que proposes-tu ?
Jormail sourit, découvrant une impressionnante rangée de dents intactes, cas rare pour un Pathiolan de son âge.
—Je crois qu’il faut jouer de vitesse et frapper avec la précision du chirurgien. Le seul moment de fragilité de l’adversaire sera le départ même des vaisseaux zwölles. Une fois en mer, ils ne pourront revenir dans la baie étroite qu’avec difficulté, au risque d’éperonner les derniers sortis. En même temps, les troupes de Mungabor seront encore mobilisées pour couvrir le départ, et ne seront pas prêtes à l’assaut du château. Enfin, la légion d’ingénieurs, à l’est, la plus dangereuse pour nous, ne s’attend pas à être elle-même prise à revers...
—A revers ? s’étonne Ménion, mais il faudrait encore pouvoir sortir d’ici, traverser les chutes vertigineuses du Rû Fou, nettoyer les chevaux de frise placés sur l’autre rive, échapper aux archers mortanglars, et... j’en passe.
—Ton objection est raisonnable, digne Hanséhard. Permets-moi de la réfuter.
Jormail développe alors un projet d’une grande audace qui séduit d’emblée Homer, et finit par emporter l’adhésion générale.
Comme tout repose sur le secret le plus absolu, j’attendrai sa réalisation pour en coucher par écrit les astucieuses dispositions. J’ai confiance dans nos aides de camp et la domesticité est sûre... Mais tout de même.




° °

°

L’orage dont les coups de tonnerre monstrueux ébranlent mon coeur se change subitement en roulement de coups frappés à ma porte. Un mauvais rêve ! Mais qui donc veut me voir avec tant d’empressement ?
—Augustin, gronde l’organe de baryton de Jean. Il y a là une jeune personne qui veut s’entretenir avec toi. Elle dit que c’est urgent !
J’ouvre, les yeux encore ensommeillés.
—Mon Dieu, Athiello !
La jeune fille brune au grand front me sourit, les yeux brillants.
Nous tombons dans les bras l’un de l’autre.
—Je te croyais aux mains des gens de Trug, dis-je. Entre vite.
—Tu as l’air frigorifiée, je vais te faire apporter de la chiroine...
—Ce n’est pas de refus. Quatorze heures assise dans une nacelle de Lourds à peine domestiqués, c’est quelque chose qui vous rafraîchit passablement.
—Tu nous viens directement de Draco ?
—Oui, enfin si l’on peut dire, car ces braves Lourds m’ont presque fait remonter le grand Dragon à la source, avant de trouver l’axe de pénétration de La Majeure.
—Lutel Morgin se porte-t-il bien ?
¬—Oui. Il te souhaite une longue vie et de tendres amours.
—Le vieux gredin ! C’est ce qu’il possède lui-même en abondance ! C’est gentil de le souhaiter aux autres, mais cela sonne un peu comme un défi.
—Il y a sans doute de cela, admet Athiello en riant.
¬—Je te retrouve. Tu es toujours aussi belle.
—Merci, jeune homme. Et toi, tu semble avoir mûri. Tu es plus fort, plus amer aussi.
—Oh, la mort de Phial nous accompagne partout, surtout ici, où nous avons partagé quelques aventures intenses. C’est une douleur qui ne cesse de se réveiller.
¬—Je sais.
—Mais que deviens-tu, jeune érudite ? Te passionne-tu toujours autant pour les mystères anciens ? J’avoue que, de mon côté, j’ai un peu mis de côté ma quête de mystère. L’amitié, l’amour que j’ai rencontrés dans cet archipel m’ont forcé à m’engager dans l’actualité. Et je n’y renoncerai pas tant que la vengeance ne sera pas accomplie, contre celui qui a contribué à me les enlever tous les deux. Nadja... Phial...

Ma voix se brise. je regarde à la fenêtre sans pouvoir prononcer un mot de plus.
¬—Je comprends, dit Athiello en posant doucement sa main sur mon épaule. Ce que j’ai à te dire te servira peut-être dans ce but.
—Parle, dis-je d’une voix blanche, en regardant l’horizon immense sur le fond de laquelle Clotone commence à dessiner ses courbes douces, d’un bleu à peine plus grisé.

Athiello s’asseoit.
—Tu as en tête, je suppose, l’histoire des théories de l’équilibre et du rôle du pas de Dysme...
—Bien sûr. Mais, apparemment, nous-nous étions trompés, Karool Jion de May, et moi-même : le tassement du sable de Dysme a bien entraîné le dépérissement temporaire du Grand Dragon, alors que nous prévoyions le contraire. La mer du mitan est désormais plate comme une plaque de marbre, et les forces navales de Draco et de Périache ont pu établir à sa surface une chaîne continue entre ces îles et Clotone. Cela permet à Mortone Trug de mettre les bouchées doubles pour coloniser et “pacifier” l’île capitale, et surtout pour préparer l’invasion de Sanabille.
Le pire, tu le sais, est que le Prince n’a même pas attendu la décrue du courant pour pousser son armada de l’avant, en utilisant le détour habituel des passes du nord, sur la route hanséale. Grâce à ce stratagème, il nous a pris de vitesse et a pu s’emparer de Clotone et de La Majeure presque sans livrer bataille.
Je suis furieux contre moi-même à double titre : j’ai commis une grossière erreur scientifique et j’ai gravement sous-estimé la capacité de ruse des élites Zwölles.
—Ne te déprécie pas, Augustin. En attirant continuellement l’attention de Phial et d’Homer sur les ambitions des Zwölles, tu as permis au parti de la liberté de réagir tout de même à temps. Rien n’est perdu, et c’est un peu grâce à toi.
—Il est vrai que nous reprenons insensiblement l’avantage sur la Majeure, mais tout est si limité, si précaire...
—J’irai donc droit au but. Lutel te presse de te rendre à la fontaine de sable du pas de Dysme. Il y est inscrit quelque chose que tu DOIS lire.
—Il sait sans doute que le Pas est entièrement sous contrôle Zwölle ?
—Oui, nous le savons, et nous savons aussi que des milliers de pélerins sont entre leurs mains, contraints de marcher en rond comme des forçats, pour “tasser” le sable de l’atoll sous leurs pas.
Il faut les délivrer.
—Tu comptes sur moi pour le faire ?
—Lutel compte sur toi, en effet.
—Mais quelles forces m’attribue-t-il généreusement pour réaliser ce but ? Il n’est pas facile de l’emporter sur des centaines de Zwölles bien entraînés.
—Que fais-tu des pélerins ?
—De pauvres gens pacifiques, sans armes, terrifiés de surcroît, et maintenant avilis, ne font guère des bons guerriers.
—Tu sous-estimes peut-être la force de la foi.
—Que veux-tu dire ?
Athiello prend sa respiration et me regarde de ses grands yeux noirs, emplis d’intelligence.
—Ceci : les Zwölles ne traitent pas réellement les pélerins en forçats. La colère des Rondol est compréhensible, mais elle les rend aveugles à une chose évidente : c’est autour de l’autel du Rite que les envahisseurs font tourner les foules, et ce sont de véritables Omen qui les bénissent à chaque tour. Certes, la marche est harassante et son but réel est purement pratique. Mais les Baaji (les pélerins) ne le savent pas. Ils pensent être en train de réaliser l’effort grandiose, celui de la prophétie ancienne dite “quadratiste”, (tradition précieusement conservée par les hautes castes de sorciers) selon laquelle le Grand Equilibre surviendra grâce à l’expression d’un ”courage suprême”.
Je ne suis pas sûr que ces gens continueraient à tourner comme des fous sur la dune de Dysme si l’on trouvait le moyen de les convaincre du but véritable de l’opération. Les centaines de gardes zwölles n’y suffiraient pas, et contre un grand nombre de fanatiques décidés à se venger d’eux, je me demande même s’ils seraient en mesure de rester sur l’atoll.
Je médite les implications de ses propos.
—Si j’ai bien compris, Lutel Morgin m’invite à me rendre sur Dysme pour révéler aux Pélerins qu’ils sont des dupes.
—C’est -à-peu-près cela.
—Intéressant. Mais j’oserais formuler trois questions.
—Je t’en prie.
—La première, c’est que je ne comprends pas bien pourquoi Lutel Morgin, artiste à la retraite, guide d’une secte d’adeptes de la vie bucolique, depuis longtemps cachée dans une vallée secrète de Draco, s’intéresse tant au destin du monde...
—Lutel est une sorte de héros mythique pour tout l’archipel. Ses sculptures ont été jadis des symboles de la libération des esprits et des expressions. La jeunesse l’a toujours adulé. Personne ne comprendrait qu’il ne prenne pas position dans cette guerre terrible.
—Bien, je vois mieux. Ma seconde question est celle-ci : Morgin ne sous-estime-t-il pas la propension des dupes éclairés sur leur sottise à se retourner contre leur informateur, pris comme bouc émissaire ? La troisième, découle de la précédente : pourquoi ne va-t-il pas lui-même sur Dysme ?
—Tu es injuste, Augustin. Lutel a dépassé cent ans. Il a mérité mille fois des peuples de l’archipel, qui se sont montrés fort ingrats à son égard. Par ailleurs, pour t’aider dans ta mission, il ne te laisse pas dépourvu.
—Bonne nouvelle !
—Oui, dit Athiello fort sérieuse, voila ce qu’il te confie.
Elle ouvre la main. Une magnifique améthyste, grosse comme un oeuf de pigeon, y luit doucement.
—Si tu places cette pierre dans le logement qui y correspond dans la fontaine de sable, il se produira quelque chose. Quelque chose susceptible de convaincre les plus réticents des croyants.
—Mais encore ?
—Je ne peux pas t’en dire plus.
—Ce n’est pas vraiment rassurant.
—Autre chose : tu retrouveras sur Dysme un ami puissant.
—Tu me fais languir, Athiello. De qui s’agit-il ?
—Là encore, Lutel m’a fait promettre de ne pas divulguer de nom. Il m’a seulement dit qe tu le connaissais bien et que tu avais été plusieurs fois témoin des manifestations, disons —originales— de sa puissance.

Athiello me parle encore longtemps, de cent sujets d’intérêt commun. Sa venue m’a fait grand plaisir et m’a détendu, malgré les énigmes irritantes de son époux, Lutel. Je voudrais qu’elle reste encore un peu avec moi, mais la jeune fille a d’autres taches urgentes à accomplir.
—Nous nous retrouverons plus tard, Augustin, très probablement à l’Est.
—Comment es-tu si sûre que...
Elle pose ses doigts sur mes lèvres, m’intimant le silence, et... j’arrondis ma bouche pour un léger baiser volé.
Athiello me regarde, frémissante, et s’enfuit.



° °

°



Les jours se suivent et se ressemblent, dans l’espace confiné de la forteresse. Nos préparatifs répondent à ceux de Sapharx, dont les bateaux ne sont pas encore achevés. Nos sapeurs se sont enfermés dans les oubliettes, et travaillent dans le plus grand secret au plan de Jormail. Nos troupes d’assaut s’entraînent sans cesse, mais dans la discrétion : le jour, elles croisent le fer dans les salles fermées, et la nuit, sans lumière aucune, elles escaladent et dévalent sans cesse la paroi nord, plantent et arrachent des grappins, essayant de réduire le temps nécessaire à l’embarquement dans des coques de noix.
Parfois, le soir, quand l’épuisement ne les abat pas, officiers et soldats jouent “à la cour” et dansent avec les (peu nombreuses) filles de salles dans les appartements d’apparat du Gouveneur. Homer est complice, et parfois, fait brêve une apparition, buvant invariablement à la victoire prochaine.
Le temps est maussade, un crachin tiède imprègne tout. Claquemuré dans ma chambre, je dors beaucoup et laisse filer mes rêves.
Un projet germe peu à peu dans mon esprit fatigué, tourne, revient, prend consistance presque malgré moi. Il me permettrait de résoudre en même temps plusieurs préoccupations et désirs contradictoires : je souhaite en effet m’éloigner de ce champ de bataille où je me sens tout-à-fait inutile, sinon comme combattant de base. Mais je souhaite plus que tout racheter l’erreur commise à propos du pas de Dysme, ceci en mémoire de Phial. Les éléments apportés par Athiello vont peut-être me permettre de résoudre le dilemme...

Je marche dans les jardins suspendus qui couronnent le palais. Vus de l’escalier central qui y débouche près du lagon artificiel, on pourrait les croire sans limites. Les agrandit encore la petitesse relative du “village” de maisons basses, implanté à leur surface par Mungabor, pour les divers caprices de sa vie privée.
Au détour du chemin de pierres qui dessert les différentes “fermettes” je tombe sur une silhouette aux cheveux gris en broussaille, assise les pieds dans l’eau du lagon, au mépris de tous les risques que présente la colonie de murènes du gouverneur déchu.
— Salut à toi, O Braho Nohé ! cela fait quelque temps que je te cherchais. Je vois que tu désires à tout prix tremper quelque chose dans un liquide... Plutôt que de vouer tes orteils à disparaître dès qu’une gloutonne murène en aura aperçu l’ombre, pourquoi ne pas, comme dans les bonnes traditions, mettre à l’eau la quille d’un de tes Transdragons ?
—Pourquoi te moquer d’un marin à la retraite, Augustin ? me rétorque le vieil homme en haussant les épaules. Tu sais bien que le Protopse a été démantelé, et que les Transdragons sont en train d’écumer les mers de l’Ouest sous le commandement de Hrulich, ou plus exactement de son maître idiot Minouïr...
—Je n’ai pas l’habitude de me moquer de toi, bon compagnon, lui dis-je en posant mes mains sur ses épaules. Je ne te parle pas pour plaisanter : je crois vraiment qu’il y a moyen de s’emparer d’un Transdragon.
Le vieil homme se retourne, ses moustaches en pinces de homard ouvertes au grand large.
¬—C’est vrai ?
—Oui. Mais je te l’affirme : il n’y a pas de place à bord pour un capitaine cul de jatte.
—De quel bateau veux-tu parler ?
—De l’un de ceux que j’ai aperçus à la lunette, bien cachés dans un renfoncement des falaises de Trigône. Je pense qu’ils sont venus là pour l’escorte des “Négriers”.
—Des Négriers ?
—Excuse-moi : c’est ainsi que j’ai tendance à appeler les barges où Sapharx entasse les thrombes sous narcose. Braho, une dernière fois, veux-tu retirer tes pieds de cette horrible mare ?
Une forme jaune tachetée ondule sous la surface et prend de la vitesse.
Par chance, notre Amiral n’a pas encore la vue trop basse et lève prestement les mollets. Les cerntaines d’aiguilles de la gueule, dressée en l’air, se referment à quelques millimètres de ses talons. La murène retombe sous la surface et file comme une flèche se cacher sous un large nénuphar.
—MAIS CE SONT VRAIMENT DES MURENES... s’exclame Nohé, pourquoi ne m’as tu rien dit ?
Les bras m’en tombent.
—Je veux dire pourquoi ne m’as-tu pas dit que ce n’était pas une blague ? Je croyais tout à fait impossible de dresser de tels monstres dans de l’eau douce !
—Mais c’est de l’eau de mer, vieux crabe ! Tu ne t’en es pas aperçu ? Mungabor la faisait monter directement par tout un système de pompes à roues. Une coquetterie qui a dû coûter quelques millions de fufes.
—Bon, parle moi de ces Transdragons...
—Suis-moi, allons au parapet nord... Le mieux est que tu voies les choses par toi-même.



° °

°


La nuit est d’un noir bitumeux. La couverture remontée jusqu’au nez, je ne dors pas. Non que je souffre d’insomnie : j’attends.
Je guette un signal, le chant suraigu du rossiflard en chaleur, plutôt rare en cette saison.
Voila ! Do-mi-si-sol. Les quatre notes favorites de l’oiseau noctambule ont retenti, très nettes, isolées dans le silence.
Je me lève tout chaussé, équipé de pied en cap, comme des centaines d’autres soldats dans les chambrées et les dortoirs. En quelques brèves minutes, le palais se transforme en une ruche. Des milliers d’individus sont maintenant actifs, chacun à son poste, travaillant à sa fonction, minutieusement arrêtée par le plan de Jormail, et répétée sans trève depuis deux semaines.
Sur la terrasse sud, les troupes d’assaut, couleur nuit, s’engouffrent dans les escaliers secrets qu’on a ouverts pour elles. Les hommes descendent des colimaçons infinis, et viennent se presser contre la porte de galeries obscures. Pour eux, ce sera encore l’attente, la plus inconfortable qui soit. Devant, à quelques mètres, les sapeurs consultent leur montres.

Je monte en courant sur la terrasse, et rejoins le flot d’hommes en collants gris qui accrochent leurs grappins à la balustrade nord et laissent pendre leurs cordes le long de la falaise.
Braho, rajeuni de dix ans sous son bonnet de laine bleue, me rattrape, et se tient à mes côtés. Des arc-boutants sont dressés et les barques suspendues, bientôt descendues lentement sous les régulateurs de poulies. Chaque groupe attend devant l’appareil de larguage de son embarcation. Deux coups tirés sur le câble indiquent qu’elle est à flot, cent mètres plus bas, protégée des chocs par de gros boudins de cuir cousus et gonflés pour l’occasion. Alors, chacun se saisit de la corde qui lui fait face et se laisse glisser, seulement retenu par les chaussures et l’intérieur des cuisses. A genoux sur les boudins, des auxiliaires torse nu repoussent les barques loin des brisants à l’aide de longues perches à la pointe émoussée par des chiffons serrés.

Nous voila en mer avant d’avoir réalisé que nous quittions la terre ferme et le confort du palais. Les hommes des autres barques ont emmanché leurs demi-pagaies et rament énergiquement en cadence. Nous les imitons, nous efforçant de rester au milieu du groupe dense. Bientôt, nous passons le cap qui nous sépare des anses de Zigône. C’est le moment de nous séparer. Les quatre hommes qui nous accompagnent passent à bord d’une autre barque et nous laissent à notre sort, sifflant comme des houglars en guise de salut.

Une fois seuls, nous nous laissons dériver à la côte, où la grande houle se fracasse contre un ressaut qu’elle a depuis longtemps rendu concave. Il faut viser juste pour arriver exactement sur la petite grève étroite, prise entre deux étraves de roche, hautes de centaines de mètres. Nous y atterrissons au jugé, comme un oiseau de proie. Laissant la barque rouler et se casser, nous bondissons sur le Transdragon tiré sur les galets, dans l’obscurité.
L’homme est couché le long du rouffle, le front contre le pont. Je n’aime pas ce que je fais mais il le faut. Je lui tire les cheveux en arrière et l’égorge posément. Il meurt dans un rot monstrueux, bientôt étouffé par le ressac, et baptise le Transdragon de son sang. Dans la cabine, un cri d’agonie. Je me précipite : Braho a réglé le compte de l’officier zwölle en l’étranglant avec sa ceinture, puis en le pendant au grand volant de barre, pour plus de sûreté. Sa tête oscille avec le mouvement du gouvernail qui reçoit des paquets d’eau à l’arrière.
Nous cherchons fébrilement d’autres présences. Mais non : il semble que le reste de l’équipage soit absent de la plage et du vaisseau.
Revenu à l’intérieur, Braho allume sa lampe tempête et fait le tour du propriétaire.
—C’est le modèle III développé par Huimror... dit-il au bout d’un moment. Je vais vérifier s’il n’y a pas de pièces trop nouvelles que je ne connaitrais pas.
—Dépèche-toi, vieux Crabe, nous n’avons vraiment pas le...
Une monstrueuse déflagration retentit soudain, soulevant littéralement le petit navire.
—Meeerde ! Nous allons être écrasés sous les pierres tombant de la falaise. Les crétins auraient pu at...
L’inévitable bombardement de cailloux et de rochers a commencé. Ils dégringolent des hauteurs qui nous surplombent en pluie abondante.
—N’attendons pas d’être enterrés vifs, tirons le dans l’eau, vite ! Nous prenons le risque d’être écrasés par les météores qui fusent autour de nous, et, accordant nos élans, nous lançons le bateau dans les flots, poupe la première.
Un bruit plus fort nous fait craindre que le pont a été crevé, mais non : il a résisté, le pavé de vingt kilos a rebondi comme un ballon avant de s’enfoncer dans le sable.
Nos efforts sont récompensés, grâce à la légèreté de la coque. L’habileté manoeuvrière de Braho fait le reste. Il débloque immédiatement les voiles qui sortent de leurs gaines comme des fusées, et se tendent vers le nord, m’arrachant au sol et me traînant sur une encâblure, avant que je trouve la force de me hisser à bord.

¬—Iahou, hurlai-je dans l’ouverture arrière du cockpit.
—Prends la barre Moussaillon, et cap au nord, tandis que je calcule notre route.
—Bien, Capitaine...
—Et ferme ce capot, Bougrioule, avant que toute la mer ne s’y engouffre !
—Bien, Capitaine ! C’est parti, Capitaine.

Toute la noirceur poisseuse des dernières semaines est tombée de moi, comme de la suie glisse de la peau sous une douche.
Je me sens revivre. Enfin !


Le Transdragon file comme le vent, cap plein-est. Je viens de me débarrasser du cadavre encombrant, qui n’a pas daigné quitter le bord de lui-même (ce qu’après tout l’on ne peut lui reprocher).
Le petit jour se lève et la grande fumée noire qui monte lentement de l’arrière du Palais semble le panache d’un volcan.
—J’espère qu’ils ont réussi, fait Braho, pipe au bec, comme tenue par la pince de ses moustaches.
—En tout cas, je ne vois aucune voile sortant de la baie de Zigône. Nos commandos ont au moins réussi à les retarder.

Je peux bien dire, maintenant quel était le plan de Jormail, puisqu’il paraît avoir réussi.

Dès que nos espions ont repéré des signes sûrs des préparatifs du départ de la flotte de Sapharx, ils en ont transmis l’information à notre Etat-Major. Celui-ci a déclenché alors la “phase furtive”. Chacun feint de dormir ou de vaquer à ses habitudes, mais se tient prêt à l’action immédiate, déclenchée dès que les amarres des navires zwölles sont larguées.
L’opération “Eruption” s’articule en trois volets, à partir de l’annonce du mouvement des barges zwölles au mouillage de Zigône.
Le premier volet est une contre-attaque dirigée à l’extérieur du flanc fortifié de l’est. Nos sapeurs ont creusé des tunnels sous les rapides qui courent au pied des murailles. Puis ils les ont reliés par une galerie transversale, bourrée d’explosifs.
Nos troupes d’assaut, secrètement entraînées, attendent l’explosion. Celle-ci pulvérise littéralement la montagne où les ingénieurs zwölles ont installé tout leur dispositif de siège, et où les soldats ennemis ont ordre de prendre position, pour attaquer le palais dès que la flotte de thrombes sera en mer.
Les assiégeants assiégés : voila le secret de l’affaire. Nos cohortes passent sous le lit bouleversé du Rû Fou, et remontent au milieu des installations zwölles dévastées, ouvertes, crevassées. Ils n’ont qu’à cueillir les soldats hébétés.

Enfin, cela, c’est la théorie. Je prie le Grand Equilibre que tout ce soit réellement passé ainsi, au delà de l’explosion, qui a, quant à elle, parfaitement réussi, si j’en juge par l’ébranlement communiqué aux falaises situées à près d’un kilomètre de l’épicentre, et sous lesquelles nous avons failli être écrasés.
Le second volet, c’est le commando de voltigeurs qui a pour mission de retarder la sortie des bateaux thrombiers, en semant la panique parmi les matelots et les dockers, en allumant quelques incendies et quelques mines très bruyantes, puis de s’enfuir avant d’avoir été repérés. Le but est d’obliger les Zwölles, croyant à des attaques simultanées, à maintenir le gros de leurs effectifs autour du port pour couvrir la sortie de leurs lourds galions chargés d’hommes et de thrombes.
Le temps ainsi gagné comporte deux objectifs. Le principal est de permettre aux troupes d’assaut de liquider toute résistance dans la montagne et d’y implanter des modules tactiques assez forts pour protéger une sortie en masse de l’armée de Benjou.
Le second, bien plus occulte, est de cacher le départ de Braho et de moi-même, pour une destination... connue de nous-seuls et de quelques membres du Conseil minusal.

Le troisième volet, c’est, bien-sûr, la charge frontale qu’Homer et Jormail doivent conduire à l’encontre des armées de Mungabor, en dévalant sur Zigône, dès que le départ de l’armada de Sapharx sera annoncée.
La catastrophe serait, à ce propos, que le Médiat renonce momentanément au transport des thrombes sur Sanabille, pour faire face avec toutes ses forces au débordement.
Le Minus a longtemps tergiversé sur les chances que nous prenions ici, et je dois dire que j’ai encore risqué gros, en tentant de le convaincre que JAMAIS Mortone Trug ne renoncerait à sa stratégie de conquête rapide et que, du même coup, Sapharx ne voudrait pas mettre en danger ses précieuses cargaisons de soldats-machines, si coûteusement préparés à un voyage périlleux, en restant à terre une minute de plus.
Si je me trompe dans ce cas comme dans l’affaire du sable de Dysme, je crains fort que ma carrière de conseiller du Minus ne s’en trouve abrégée... Mais tant pis !

De toute façon, il est inutile de se préoccuper de cela maintenant : si les vaisseaux de Sapharx sont conduits en pleine mer dans les heures qui suivent, nous n’en saurons rien, car nous serons loin, à la vitesse actuelle du Transdragon, qui double la vague comme une épée fend l’air .






° °

°




Suis-je vraiment porté par les ailes de la fortune ?
Tout semble presque trop facile depuis que notre Transdragon est entré dans les eaux claires de l’anse d’arrivée de Dysme. Braho l’a guidé tout droit sur la large rampe empierrée où une dizaine de bateaux exactement semblables au nôtre sont amarrés, coque contre coque. C’est presque miraculeux : aucune patrouille maritime ne nous a interceptés aux abords du vaste banc de sable, et aucun vigile ne semble s’intéresser à nous, dans le “port” qui paraît désert. Si des regards nous surveillent, il est possible que nous paraissions jusqu’ici nous fondre dans une routine ordinaire. Pourquoi, d’ailleurs, les Zwölles se méfieraient-ils, alors qu’ils pensent avoir gagné l’hégémonie maritime sur cette région ?
Un autre facteur expliquerait la légèreté de la surveillance des côtes : les marins semblent avoir été réquisitionnés par les fantassins pour les aider à stimuler “la grande marche” des pélerins. Celle-ci exige de plus en plus d’énergie oppressive, et tout le monde est mis à contribution.
La première chose que je cherche à voir est si le “Prince n°II”, le bateau de mon ami Hrulich et de son fidèle Bubert se trouve au mouillage, ou bien hissé au sec. Cela ne semble pas le cas. J’aime bien ce jeune ingénieur, et je souhaite qu’il n’ait pas eu à jouer le rôle avilissant de garde-chiourme. Mais s’il y a été contraint, j’espère néanmoins pouvoir entrer en contact avec lui. Il ne me trahira pas, et encore moins Braho qui a été son maître, et qu’il aime autant qu’il le respecte.
Avant d’abandonner le bateau, où nous sommes relativement à l’abri, je grimpe en vigie et parcours de ma lunette l’étrange paysage plat, entouré d’immensité bleu-vert.
Un nuage flotte entre les dunes de l’ouest, et attire mon attention. La brume de sable blanc fait écran à la vision nette, mais je crois comprendre qu’elle se dégage au croisement des deux foules en marche. Des points noirs, tout autour : ce sont les gardes armés. Le brouillard blanc commence à s’étaler sur l’horizon : c’est que les deux colonnes sont en train de diverger, et commencent leur lent retour, à droite et à gauche (c’est à dire au sud et au nord), vers le port où elles se croiseront à nouveau d’ici quelques heures.
J’ajuste maintenant la lunette vers le centre de la dépression en forme d’assiette, sur le rebord de laquelle tournent les malheureux. Un monticule plat y est entouré de quatre miradors rudimentaires, couverts de toits de paille. Au milieu, je crois distinguer une haute table ornée de grands luminaires. Des silhouettes roses s’agitent sur cette scène irréelle. Sont-ce les prêtres-Omen incitant les pélerins à la grande marche ?

Au Nord-Est, à deux heures à pied peut-être, une dune un peu plus haute que les autres soutient un bâtiment carré, le seul élément en dur de tout le banc. C’est, m’a expliqué Jistan Rondol, la maison de sa famille, chargée depuis des temps immémoriaux de veiller aux “cultes de traversée”.
Dysme est en effet une étrange institution. Tous les voyageurs en route vers les îles orientales, et notamment ceux du traversier Malamé-Sanabille, doivent, sans exception, faire halte sur ce petit banc de sable peuplé seulement d’une dizaine d’habitants et d’une unique rangée de cocotiers aux palmes folles, agitées par les alizés.
Tous les êtres humains, capitaines et équipages inclus, doivent débarquer sur la plage d’Occident et marcher dans un sable fin, crissant sous les pas, sur environ trois kilomètres, pour atteindre la grêve orientale. Les plus dévôts font un détour vers l’Autel du Grand Equilibre, s’y recueillent un moment, et rejoignent leurs compagnons à la pointe de l’Est, où un repas mystique est parfois préparé. On parcourt ensuite l’itinéraire inverse pour revenir au vaisseau. Celui-ci reprend alors sa course vers l’est en empruntant les chenaux situés au nord du banc.
Dans l’autre sens (Est-Ouest), le voyageur est normalement dispensé du rituel de traversée de Dysme, et il peut prendre la tangente en mer sans s’y arrêter, mais beaucoup préfèrent s’y soumettre une fois encore pour éviter le mauvais sort.
Aux grandes fêtes d’automne, les pélerins pour Sanabille, l’île des Morts, s’installent plusieurs jours à Dysme et y accomplissent une cérémonie très antique, dont les buts et les liturgies demeurent mystérieux.

—Braho ?
—Oui, Augustin ?
—Ecoute, je crois que je vais tenter quelque chose. Je préfère que tu m’attendes là. Tiens-toi prêt à m’embarquer en catastrophe. D’accord ?
Le vieil homme soupire.
—D’accord. C’est probablement ainsi que je te serai le plus utile. Prends soin de toi, je t’en prie !
—Et que le crabe soit encore en état de pincer quand je reviens...

Je saute sur la grève et commence à courir sur le sable, décrivant un grand arc pour demeurer hors de la route des pélerins. Si personne ne m’a vu jusque là, j’espère pouvoir parvenir à la Fontaine de Sable située, m’a précisé Athiello, dans le jardin de la maison des Rondol. Je dois aussi vérifier quelque chose d’important, dont Jistan m’a parlé avant notre départ. Tout cela avant que les gardes zwölles ne me voient et ne m’arrêtent pour vagabondage.
Je cours sur la plaine grise et salée. A mesure que la plaque molle se déroule sous mes pas, j’éprouve une curieuse impression de sur-place. Les distances sont bien plus grandes que ne le donnait à croire la lunette marine. De loin en loin une petite dune couronnée de joncs ressemble à un crâne mal coiffé.
La corne de ma plante des pieds est —lentement mais sûrement— mise à vif par les incrustations de sel du sable parfois détrempé.
Indifférents à mes problèmes, les Siouzes violets, prospectent, par bandes de quatre, les zones inondées à l’odeur sulfurée. Ils crient comme des trompettes, et marchent sur l’eau pour s’envoler ou se poser élégamment, leurs épaisses palmes résistant au sel.

Au bout d’une heure de course dans l’immensité plate, tantôt humide, tantôt sêche, je vois réapparaître enfin entre les dunes rases, la silhouette du bâtiment, entourée des plumets cocasses de trois cocotiers. Encore deux kilomètres et elle se change en une haute bâtisse carrée de pierre grise, très ancienne, presqu’en ruines, sculptée sur son pourtour d’un bas-relief de feuillages géométriques.
J’y parviens enfin, à bout de souffle, et m’approche de la porte massive, à l’arc de plein cintre, qui ouvre la façade comme celle d’un temple ou d’un bâtiment officiel. Un courant d’air frais m’accueille, et je dois m’habituer à la pénombre, pour distinguer une grande salle nue, dallée de noir, et un large escalier. La salle est déserte, mais plusieurs lits de camp défaits y sont installés, ainsi que des bagages, des armes, des ustensiles divers. Un pot de chiroine fume sur une table pliante, entourée de tabourets bas. Les occupants (soldats ou pélerins ?) ne sont pas loin.
—Ils sont partis...
Je sursaute. Serrée contre le battant de bronze rabattu contre le mur, une vieille femme minuscule me regarde.
—Qui est parti ? De qui parlez vous ? lui demandai-je doucement.
Elle hausse les épaules et de sa main maigre désigne les lits.
—La marche...
—Les pélerins ?
—Pélerins ? répête-t-elle, cherchant à se souvenir de quelque chose, et elle secoue la tête. Sa main retombe et elle me dévisage à nouveau, fixement. Ses yeux me rappellent ceux de quelqu’un d’autre. De qui donc ? Décidément, l’endroit est propice à l’amnésie.
Ah si ! Ce sont les yeux de Chochitle, la sorcière Soroakl de la côte guyanaise, qui me prédit naguère un terrible destin... justement sur “un monticule de sable” (“tepetonndli na challi” : je me souviens même de son expression en nahuatl).
Je regarde encore la vieille femme. Elle ne bouge pas, et hormis le clignement de ses yeux aux paupières lourdes, on croirait une statue de cuir.

Je quitte la maison et, longeant le muret qui la contourne, je me dirige vers la faible levée qui protège le site des colères de l’Océan. Des carcasses de bateaux y gisent, ainsi que de vieux treuils de bois, dégorgeant des câbles rouillés et cassés.
C’est autre chose qui m’intéresse : un long boa-constrictor... de toile, lové sur lui-même, à demi-englouti par le sable. Je défais un noeud et soulève la bâche fissurée pour vérifier que le contenu est encore en état d’accomplir sa fonction. Je suis satisfait par cet examen. Si la chance est avec nous, cela représente un atout important dans une éventuelle bataille avec les Zwölles. Je remercie mentalement Jistan Rondol de son conseil avisé.
Je reviens vers l’habitation, et je regarde le portail latéral du “jardin”. Béants de toute éternité, ses battants de bois pourrissent, le pied pris dans des lames de sable rouge. Je pénètre sur une étendue caillouteuse, semée de hautes fleurs d’aloès et de pierres sculptées, amoncelées en désordre. Morceaux de colonnes et fragments de frises, plus ou moins gommés par le vent, sont des restes rassemblés, puis abandonnés par une archéologie elle-même disparue depuis longtemps.
Je finis par trouver la fontaine, incrustée dans les racines d’arbustes aux formes torturées.
Elle ressemble beaucoup aux autres fontaines dispersées dans l’archipel, avec le même haut fronton rectangulaire gravé de caractères anciens, et la même vasque profonde. Mais le bec de bronze de l’animal fantastique censé y verser de l’eau pure est sec, et la vasque de marbre est emplie de sable.

Je scrute attentivement toutes les parties de la fontaine, dans l’espoir d’y trouver un renfoncement qui correspondrait à la forme de l’améthyste de Lutel Morgin. Mais rien n’attire le regard. Aucune moulure proéminente ou en retrait, aucune dalle de texture différente des autres...

Le texte lui-même, plus effacé que sur les autres sources, paraît bien être le même, si j’en crois le carnet où j’avais rapidement noté la transcription proposée par Athiello :

∏◊†¬•n!,π≠r!dun mz◊
πhu•nß! st•m!n!ss◊!ß
Vrßc•n◊ cßl•v•s◊
t• tetrß𕆬!c•sm!ß
ßπ•gl◊sm• †¬! fer!s◊
†¬en!nnuncπelßsg•uf!rß
De Fontan le va-et-vient
Féconde le ventre des îles.
Du Dragon Veille-au-bien
Le monde aux quatre piles
En haut du gouffre se soutient
Et jamais ne sombrera.

Peut-être, le signe ◊ de la première ligne est-il gravé un peu plus profondément que les autres, mais la main de l’artiste ne recherche pas toujours les symétries parfaites.


J’en suis là dans mes réflexions quand un pas tranquille foule le gravier derrière moi.
Je me retourne. Un Zwölle massif s’approche, goguenard, jouant du fouet.
—Alors, jeune homme, on veut éviter la marche ?
—Non... Cette pensée impie ne m’effleure pas... Je... j’étais venu admirer la Fontaine, dont on dit, chez nous, qu’elle possède un pouvoir sacré.
Les veines du cou du gros homme se gonflent de colère.
—Vaurien ! Retourne immédiatement à la procession. Je t’en ficherais, moi, du pouvoir sacré !
Le détour que je fais en le croisant ne me suffit pas à éviter le coup cinglant qu’il me darde, d’un geste précis, sur mes mollets.
—Et plus vite que çà, Morpion, je veux que tu courres...

Je m’exécute, mais au moment où je passe le portail, le Zwölle me rappelle.
—Hep, Gamin, viens ici !
Je fais demi-tour et j’obtempère, sentant la forme de mon poignard sanglé sur mon bras, caché par la chemise de toile épaisse, à la mode clotonoise.
Le bonhomme a-t-il remarqué quelque chose de suspect ? Je dois jouer le jeu jusqu’au bout, mais s’il va trop loin, je le tuerai.
Il enlève son casque sous lequel la sueur coule, collant une masse informe de cheveux gris.
—Tu parlais de pouvoir sacré... De quel pouvoir s’agit-il exactement ?
¬Je respire. L’homme ne se doute de rien.
—Eh bien, improvisai-je, l’on dit que lorsqu’on plonge les bras dans la vasque de sable, on rajeunit instantanément de dix ans. Les forces vous reviennent, surtout pour l’énergie que l’on dépense au lit, si vous voyez ce que je veux dire.
Le Zwölle rit, d’un rire épais, gras, glaireux.
—Mais tu es jeune, tu n’en as pas besoin, si, du moins, tu es constitué normalement !
—Je suis venu vérifier la légende, pour le compte de mon grand-père, qui est dans la procession et qui est épuisé. Cela lui ferait le plus grand bien.
—Voyez-moi cette impiété ! Et le Noble Effort ? Crois-tu que ton grand-père accèdera aux bienfaits du grand Equilibre s’il ne subit pas l’épreuve avec courage ?
—S’il meurt en route, je ne vois pas quel bienfait...
—Ces jeunes gringalets sont impossibles ! Nierais-tu que la mort d’un Baaji soit sainte et sacrée, et que les portes du Délice lui soient ouvertes toutes grandes ?
—Loin de moi cette pensée digne des incroyants, me récriai-je. Mais...
—Mais, soupira l’homme, excédé, tu n’éprouves aucun remords à fourvoyer ton propre aïeul sur les voies de l’aisance superficielle, de la facilité déplorable, alors qu’il est en train, héroïquement, de gagner la félicité véritable. Tout ceci est à désespérer du genre humain...
Je pris un air contrit, me promettant de corriger un jour ou l’autre l’affreux hypocrite, s’il me passait à nouveau à portée de mains. En attendant, il fallait subir l’épreuve.
—Enfin, je veux bien passer l’éponge pour cette fois, jeune débauché. Va donc, cours à ton devoir. Je vais, de mon côté, procéder à la vérification de tes allégations... par pure curiosité désintéressée, cela va de soi.



Voila trois jours que j’ai plongé dans la tourmente, au coeur de la souffrance humaine. La plus inacceptable : celle que vous impose une volonté obtuse, d’autant plus acharnée qu’elle ignore elle-même pourquoi elle vous fait plier.
Car les gardes Zwölles ne connaissent pas le but réel de la marche forcée, j’ai pu le vérifier à plusieurs reprises en écoutant leurs conversations. Mais cela ne les gêne pas : ils prennent trop de plaisir à humilier les hommes, les femmes et les enfants qu’ils contraignent à avancer, toujours et encore, sans répit, les pas dans leurs propres pas, imprimés lors des tours précédents, depuis des jours et des jours.
Je suis moi-même au bord de l’épuisement, mais je tiens bon, car la tâche que je me suis assignée n’est pas encore achevée.
Au moins ne me semble-t-elle plus impossible, ni même irréaliste. Je suis arrivé au moment propice : l’exaspération monte au sein de la foule. La discipline des gardes, acceptée au début, est de plus en plus contestée. Leur refus que des parents ou des amis placés dans une procession différente puissent se rejoindre n’est pas compris. Personne n’admet que les “pieds en sang” doivent reprendre la route après une seule nuit de soins. L’attitude distante ou faussement rassurante des Omen commence à en choquer plus d’un.
Des groupes de marcheurs, les capuchon sur les yeux, parlent entre eux de toute autre chose que d’un verset sacré à commenter. La révolte gronde, en sourdine. Elle court, vole d’esprit en esprit, mais demeure encore cachée par les masques tragiques ou impassibles des douleurs personnelles.

Hier, un homme a été battu sous mes yeux. Il revenait de l’autel central où de l’eau douce est entreposée, les épaules affaissées sous les outres dont on l’avait chargé. Tout en distribuant le précieux liquide autour de lui, il criait, à qui voulait l’entendre que les Omen n’étaient pas de vrais prêtres, qu’il en avait entendu se moquer de la Marche.
—On nous trompe ! hurlait-il, même les prétendus officiants ne croient pas dans le Noble Effort ! La seule chose qui les intéresse est que nous tassions bien le sable avec nos pieds ! Mais qu’avons nous à faire de fouler le sable, je vous le demande ?
—Vas-tu te taire, bâtard d’impie !
Deux zwölles armés de lourds bâtons ferrés ont pris l’homme entre eux et l’ont roué de coups à tour de rôle, comme on bat un tapis. Atteint au sternum, le souffle coupé, il est tombé, le nez dans le sable et n’a plus bougé. Au tour suivant, je l’ai vu rentrer dans le rang en boîtant. Il ne répondait plus à ses compagnons, et regardait devant lui, fixement.
Le soir, une querelle a éclaté entre des gardes et des femmes qui prétendaient aller elles-mêmes coucher leurs filles dans une tente de repos.
Au début agressifs, les Zwölles ont dû reculer devant une marée féminine se portant en défense de leurs soeurs.
—Violeurs ! Dégénérés! Impies !
Des sacs, des bâtons de marche, des pierres ramassées le long du chemin ont commencé à voler en direction des soldats qui ont dégaîné. Le pire a été évité grâce à l’intervention d’un Omen qui a calmé les Zwölles. Mais ce n’est que partie remise : ceux-ci parlent de prendre des otages parmi les familles indisciplinées.

Ce matin, au moment du croisement des deux processions, j’ai vu la tignasse grise de Braho dépasser des capuches de l’autre foule.
Sacridule, ais-je pensé, le crabe sénile s’est fait prendre ! Après tout, ce n’est pas si mal.
Je fais un signe à Bibou, un enfant de huit ans que j’ai adopté temporairement, pendant que sa mère récupère un peu de santé dans une tente de repos.
—Oui , Grand ? (c’est ainsi qu’il me nomme).
—Tu vois le vieux bonhomme avec les moustaches énormes, dans la file d’en-face ?
—Oui...
—Va vite le voir et dis-lui qu’Augustin l’attend... au croisement suivant. Essaie de le ramener, tu te débrouilles si bien.
—D’accord, Grand, c’est comme si c’était fait.
Bibou se faufile d’un cortège à l’autre, au moment précis où les gardes qui les séparent se dépassent et se tournent le dos.

Au croisement suivant, Braho me rejoint, essouflé.
—Salut, Blanc-Bec !
—Tu t’es fait arrêter ?
—Non, mais je trouvais le temps long. J’ai simplement attendu que la caravane passe devant mon nez au petit matin, et je m’y suis introduit, ni vu ni connu. Si tu veux, j’ai des graines de karahuet...
—Oui, je suis vidé... Donnes-en aussi à Bibou, il l’a bien mérité.
—Où en es-tu ?
—Les choses avancent. Je me suis entretenu avec une dizaine d’hommes, de bons pères de famille de plus en plus outrés de la tournure du “pélerinage”. Nous nous voyons encore ce soir, avant la halte de deux heures. Je crois que c’est mûr pour leur proposer une révolte concertée.
—Tu ne crains pas une hécatombe ?
—C’est un risque, mais j’ai une idée pour la minimiser.
—On peut savoir ?
—Voila : le moment où les deux processions se croiseront à hauteur du port devrait tomber demain soir, vers minuit. Si, d’ici là, je réussis à mettre dans le coup suffisamment d’hommes valides, je crois que nous pouvons réduire à l’impuissance les garde-chiourme et la petite garnison qui garde distraitement les bateaux.
—Bien, cela me semble encore assez raisonnable. Mais ensuite ?
—Ensuite, nous installons le campement devant les bateaux, et, pendant que les gens se reposent, tu essaies d’apprendre des rudiments de manoeuvre du transdragon aux volontaires. Au matin, tu devrais pouvoir embarquer femmes et enfants (qui sont un peu moins de trois cent cinquante, si j’ai bien compté).
—Quelle responsabilité ! Et où les emmenerais-je ?
—File sur la côte Nord de la Majeure, au pied de la corniche du Wino. Notre ancien bivouac est toujours occupé. C’est un site sûr, et tu ne rencontreras probablement pas grand monde en chemin, car ce sont des eaux tourmentées.
—Et si nous croisons l’armada de Sapharx ?
—D’après moi, Sapharx est déjà passé, en direction de Sanabille. Mais même au cas où il y aurait des retardataires, je doute qu’ils puissent rivaliser avec des transdragons...
—Des transdragons manoeuvrés par des néophytes, ne l’oublie pas ! Ce sera déjà un miracle si nous n’en perdons pas en route !
—Le risque est à prendre.
—Bon, grommelle Braho, supposons. Que fais-tu, pendant ce temps ?
—Pendant ce temps, je prends avec moi deux centaines d’hommes, et nous attaquons le camp des gardes-chiourme, à côté de l’autel du grand Equilibre.
—Tu es fou ! Il sont trois fois plus nombreux, bien nourris, en pleine forme, entraînés, et sans pitié. Tes paisibles bourgeois, sans armes, et épuisés de surcroît, n’on pas une seule chance de l’emporter !
—L’énergie du désespoir, le sentiment d’injustice, tout cela n’est pas à mésestimer...
¬—C’est de peu de poids face aux tirapelles et à l’acier des glaives.
—N’oublie pas que nous fondrions sur eux en plein sommeil.
—Mais les armes ?
—Il y en a dans les Transdragons, et nous les distribuerons.
—Mais enfin, s’indigne le vieux routard de mer, ils n’ont aucune pratique de combat ! De plus, tu les envoies à la bataille à un contre trois, c’est de la folie !
—Ce serait fou s’il n’y avait pas... un joker ! Enfin, je crois que c’en est un. Je ne t’en parle pas encore, mais sache qu’il s’agit d’une donnée importante, qui peut contribuer à renverser le rapport des forces en présence.
Braho se tait, à court d’argument, mais je sens bien qu’il n’est pas convaincu. Je dois dire que je ne le suis guère moi-même. Mais je ne vois aucune autre solution qui ne conduise soit à l’épuisement mortel d’une foule réduite à l’esclavage, soit à la tuerie active des mêmes par des Zwölles enragés.
—Je t’accorde que ce n’est pas très reluisant, mais que faire ?
Je lui propose de nous retrouver à la rencontre collective du soir pour envisager les choses avec plus de précision. Peut-être trouverons nous avec les pélerins quelque meilleure idée...


La réunion s’est tenue pendant la marche du soir, plus lente que les autres. Les gardes se fatiguent, eux aussi, et ont hâte que vienne la relève, pour rejoindre leur camp. Nous parlons à voix basse, la mine recueillie, modulant nos phrases sur le ton de la prière.
Non seulement mon projet de révolte vient à point, mais si je ne l’avais pas exposé, d’autres pélerins auraient évoqué une démarche encore plus expéditive. Ma solution, plus prudente, mieux concertée, agrée à tout le monde. “L’arme secrète” proposée par Rondol (et dont je parlerai bientôt, que le lecteur se rassure) les intrigue et les amuse. Mais, quoi qu’il en soit, la question de notre force n’inquiète pas les comploteurs. J’apprends à cette occasion qu’un bon tiers des présents sont des officiers de la Hanse, de milieux réputés conservateurs et très pieux, mais renommés aussi pour leur côté aventureux et pour leurs compétences maritimes. Je suis doublement soulagé : les Transdragons seront vite pris en main, et mes compagnons de combat, s’ils n’ont pas l’entraînement des Zwölles, ne seront pas effrayés à l’idée de se battre contre eux.
—Ne vous inquiétez pas sur ce point, dit un homme parmi les plus écoutés du groupe, nous nous ferons un plaisir de leur rendre généreusement ce qu’ils nous font subir depuis trop longtemps.
Et tout le monde d’acquiescer à qui mieux-mieux, la haine incoercible bouillonnant sous l’apparence calme et maîtrisée de mes compagnons.
Nous arrêtons du mieux que possible les détails de la révolte et nous nous dispersons dans les deux cortèges.




° °

°



Le plan a fonctionné jusqu’ici, et plutôt mieux que prévu. Au signal, des hommes, surgis de nulle part, ont glissé des cordelettes autour du cou des gardes stupéfaits, et tiré les noeuds coulants de toutes leurs forces, tandis que jeunes et enfants ont sauté sur les mains et les pieds des ennemis pour entraver tout mouvement. En quelques minutes, les deux processions ont été libérées.
A l’instant même, et dans une totale unanimité, tout le monde s’est laissé tomber à terre, se roulant dans le sable, les pieds enfin arrachés à la torture qui les détruisait peu-à-peu. Les Petits criaient de plaisir, et il a fallu toute la conviction des plus grands pour faire de ce moment de pure joie un défoulement silencieux, ou presque.
Les Zwölles encore chauds ont immédiatement été enterrés succinctement sous les dunes, et la foule s’est installée sur la plage occidentale.
Une cinquantaine de volontaires, tous plus ou moins marins professionnels, ont entouré Braho, grimpé sur un plat-bord, prêts pour la partie théorique du “cours de transdragon”.

Deux “lieutenants” se sont placés spontanément sous mon commandement et j’ai pu réunir deux compagnies de près de cent hommes fatigués, mais décidés. S’y ajoutent une dizaine d’anciens corsaires de Draco qui se proposent de jouer les égorgeurs de sentinelles. Enfin, nous nous sommes emparés des chevaux laissés par les Zwölles au poste de la côte Occidentale.



Nous sommes maintenant tapis à l’affût, derrière les ridules qui tentent de passer pour des dunes, autour du centre de Dysme. Même les chevaux sont couchés sur le flanc, tête abandonnée sur le sol, pour ne pas être visibles de l’ennemi.
Le dispositif est prêt, et je prie tous les dieux de la création pour que les engins fonctionnent correctement.
Nous attendons que repas et boisson aient bien alourdi les Zwölles, répartis dans trois aires, non loin de l’autel de l’Equilibre. Au pied du lieu-saint, attablés autour d’une grand planche séparée, soupent les redoutables prêtres Omen.
La partie la plus corsée va se jouer dans la prochaine demi-heure. En un sens, c’est la première fois que je participe directement à la guerre en position de chef, et non de conseiller du prince, et cela provoque en moi, je le concède, un sentiment d’exaltation. Ce sera un peu MA bataille.

La nuit est tombée. C’est le moment.
Je fais signe à un homme qui imite à la perfection le cri du Siouze. Aussitôt, les chevaux sont relevés en silence et montés. Un second cri bref et la chevauchée folle s’engage. Les filins se tendent, et les trois larges rouleaux qui attendent dans le sable commencent à se dérouler.
J’ai d’abord très peur que les filets à siouzes ne s’élèvent pas dans les airs derrière les chevaux qui les tirent, et râclent inutilement le sol. Mais la technique que m’a décrite Jistan Rondol est éprouvée par des millénaires de chasse au grand oiseau des bancs. L’aile de cuir qui arme le front des filets force ceux-ci à s’élever comme d’immenses couvertures légères. Les petites pièces de toile qui couvrent un tiers de la surface de chaque maille incitent la résille géante à planer.
Le piège aérien est presqu’invisible et les Zwölles, pas plus que les regroupements de siouzes auxquels il fut destiné, ne réalisent ce qui est en train d’arriver.
Les soldats de Trug situés à la périphérie des trois camps se doutent soudain de quelque chose. Nous les voyons se hèler, mettre leurs mains en visière, courir vers les tablées. Ils ont sans doute vu les chevaux qui galopent de part et d’autre de leurs installations, et peut-être aussi les filins de traîne, qui se rejoignent aux harnais de montures comme les nervures d’ailes transparentes. Mais lorsqu’ils lèvent la tête et aperçoivent le gigantesque maillage qui s’abat sur eux, il est beaucoup trop tard.
Les filets, une fois largués, ne planent plus. Ils tombent comme des pieuvres, s’aplatissent au sol, enserrant les corps des soldats, les moulant et les tirant à terre, les déstabilisant d’un lent mouvement traînant.
Les Zwölles hurlent, tempêtent, crient des ordres contradictoires. Certains se relèvent déjà, le dos arrondi, agrippant les cordes dures, enduites d’une résine élastique. Les glaives apparaissent, traversent le filet, des gestes frénétiques cherchent à trancher, en vain. Même le feu des foyers renversés ne parvient pas à ouvrir des trous dans le réseau serré.
Le gros de nos troupes s’avance alors en courant, gourdins levés et entreprennent d’assommer les guerriers englués dans cette fatale toile d’araignée. Il faut faire vite : bientôt des ennemis plus patients vont réussir à briser les filets en cent points. Furieux, ils se regrouperont en carrés et nous opposeront une résistance à chaque minute plus efficace. Il faut en assommer le plus grand nombre possible, et surtout, en marchant sur la trame élastique, les isoler les uns des autres en petits contingents que nos tirapelliers pourront tenir en respect.
Vite, nous couperons alors nous-même les cordes avec des pinces spéciales, et nous renverrons les prisonniers à l’arrière, où ils seront dûment ligotés par nos pélerins moins belliqueux.

Pour protéger l’action, plusieurs commandos circulent entre les “assommeurs”, veillant à empêcher que les plus vaillants des ennemis ne reconstituent leurs troupes autour de leurs percées.
Je me suis mis à la tête d’une de ces équipes, dont l’utilité va bientôt devenir cruciale.

Déjà, près des tables reversées, des Zwölles se sont libérés. Trois ou quatre se sont mis à l’abri et tirent sur nos hommes qui tombent, farcis de grenaille, comme des lapins. D’autres, couverts par les premiers, dégagent des armes des rateliers et les distribuent. Très vite la résistance s’étend, et des groupes, chaque seconde plus étoffés, s’élancent en hurlant contre nos assommeurs, qui doivent changer de tactique et affronter le corps-à-corps.
Les mêlées sont violentes, sanglantes. La colère enragée des uns vaut l’indignation vertueuse des autres. En plusieurs endroits, nos soldats doivent laisser fuir des zwölles prisonniers, au risque d’être pris à revers par ceux-là même qu’il tenaient sous la menace des armes.
J’ai heureusement prévu cette évolution, et nos hommes, loin de se laisser démoraliser, se regroupent eux-mêmes en pelotons d’assaut. En cas de débordement, les hommes assignés à la surveillance des ennemis détenus devront se lancer dans la bagarre.
Je ne parviens pas à estimer le nombre de Zwôlles qui ont été mis hors de combat dans la première phase de la bataille, mais je n’ai pas le sentiment que nous soyons débordés. C’est l’heure du pur combat tactique, qui va rapidement se transformer en une boucherie générale, sans qu’aucune vue d’ensemble ne soit momentanément possible.

Je suis ramené aux contingences immédiates par un rugissement formidable : l’énorme Zwölle rencontré il y a trois jours dans le jardin me fait face, un javelot à la main. Il le lance d’un geste puissant, et m’aurait sûrement transpercé la gorge si je n’avais trébuché sur un casque. Souvent la maladresse tue, mais parfois elle sauve...
La pointe fend la peau de ma tempe, et déjà, l’homme est au contact. Je n’ai que le temps de me mettre en garde.
—Non, hurle, le Zwölle à l’adresse d’un compagnon qui m’a pris en joue, laisse-moi ce petit salopard. je vais lui extraire les tripes moi-même.
—A ta guise, Mardorio !
Mon adversaire sourit sans cesse en jouant du poignet avec beaucoup de virtuosité, repoussant avec aisance n’importe laquelle de mes bottes.
—Je vois que tu as essayé le sable de la fontaine, tu as l’air tout gaillard... ironisai-je. Dommage que cela manque de femmes par ici...
—Le petit monsieur fait de l’humour. Il rira encore plus avec la grande bouche que je vais lui offrir, à hauteur du nombril.
—Hélas pour toi, l’effet magique ne dure pas plus de dix minutes, tu a dépassé ton temps ! En fait tu es déjà mort, montagne de graisse !
—Quelle ambition pour un si piètre bretteur !
Le nommé Mardorio redouble soudain d’énergie et me force à reculer. Je commence à me sentir inquiet, quand, il se prend un pied dans une maille du filet, et vient de lui même se planter le front sur mon épée. J’en profite pour l’aider un peu et le fixe au sol, entendant distinctement le crissement de sa boîte cranienne transpercée, comme un oursin traversé par une pointe de foënne. Il avait l’air étonné, ses yeux regardant le monde comme un écran mystérieux. Je dois lui mettre le pied sur la joue pour retirer la lame.

L’homme à la tirapelle, qui vient de recharger, s’aperçoit de l’issue de notre combat et pointe l’arme sur moi, visant soigneusement la tête. Trop soigneusement, peut-être, car il est bonnement asssommé par un jeune homme au bonnet marin. Le coup et si fort que le gourdin disparaît dans la masse chevelue comme la cuiller d’un oeuf à la coque.
—Merci, Compagnon, à charge de revanche!


Mais le destin en décide autrement. Nous attaquons ensemble le réduit des Omen, où il semble que les Zwölles ont organisé une résistance plus efficace qu’ailleurs, et où ils se rendent en masse.
Je comprends bientôt à quoi est due cette efficacité . Debout sur l’autel de l’Equilibre, six mages Omen ont formé un cercle tourné vers l’extérieur. Leurs bras tendus constituent une couronne de longues épines articulées, terminées par les faisceaux de leurs doigts dressés. Chaque doigt est enveloppé d’un halo irisé qui, de temps en temps se décharge en avant, propulsé le long d’un axe invisible, d’une dizaine de mètres. Tout être humain touché par ces prolongements se fige, les mains à la poitrine, cherchant l’air, puis s’effondre. Lorsque les efforts de deux ou trois Omen se conjuguent, le visage de la cible se déforme et s’aplatit comme s’il était plaqué contre une vitre. La bouche se tord et s’élargit, le nez s’invertit, les oreilles coulent, formant avec la gorge une même masse ligneuse. Puis tout le corps entre en fusion avec les vêtements et se tasse sur place, comme une bougie fondue.
Des dizaines de nos compagnons ont déjà rencontré cette mort horrible et ignominieuse. Reconnaissant un de ses proches dans une victime ainsi lyophilisée, le jeune homme au bonnet marin s’élance en hurlant. il est stoppé net dans son élan, et son cri de rage se change en chuintement mouillé. En une fraction de seconde, il est réduit à l’état d’une masse de cire dégoulinante, lymphe et sang attirés à travers la peau en énormes gouttes sirupeuses, puis son bonnet prend feu, en faisant une étrange lampe grésillante.

Les Zwölles regroupés autour des prêtres reprennent courage et lancent de petites attaques à l’épée, de plus en plus sûrs d’eux.
La situation est préoccupante. Il faut très vite venir à bout des Omen, si nous ne voulons pas que la victoire écrasante se transforme en défaite humiliante.
Mais comment ? Les magiciens semblent inattaquables, et leur énergie inépuisable.

Je distingue alors dans la pénombre la cape d’un Omen de haute taille, plongé dans le plus profond recueillement. Est-ce le chef de la communauté religieuse ? L’énergie des-uns est-elle seulement l’émanation de la force de leur maître ?
Inversement, ce dernier n’a-t-il pas besoin de ses disciples comme “organes” de propagation de sa puissance ?
Je m’approche de lui, furtivement, dague en avant. La longue face glabre semble un masque mortuaire, osseux, les lêvres réduites à un fil. Les paupières enfoncées dans de larges orbites, sont bombées sur les globes oculaires invisibles.
Il ouvre les yeux et me sourit, comme une momie dont le muscle labial dessêché se rétracterait sur les dents.
Terrifié, j’hésite un moment. Il lève alors la main sur moi et je pense être transformé en pierre dans l’instant .
Mais sa main poursuit son geste et se tourne vers la fleur vénéneuse des six Omen en action.
Et ce qui arrive alors dépasse mon entendement. Le halo émis par les bras des Omen semble refluer vers eux, s’absorber dans leur corps, tandis que la plaque d’asbalte sur laquelle ils se tiennent devient vaguement luminescente. Les prêtres demeurent immobiles, impassibles, noués ensemble comme un haute gerbe sinistre. Rien ne survient, et pourtant tout est évident : ils sont déjà morts, totalement consumés de l’intérieur.
Il suffit d’un souffle de vent pour que le vieil arbre carbonisé qu’ils forment ensemble commence à s’effriter, les branches de leurs doigts réduits en cendres de cigarettes, tombant dans le néant en petit tas volatiles. Puis le tronc lui-même pâlit, devient diaphane, et le drapé de leurs robes, un instant préservé comme une écorce portée à blanc, s’écaille et se dissout. Tout croule sans un bruit et seule une farine grisâtre marque l’emplacement du groupe.

Fasciné, je me retourne vers l’Omen à faciès de momie.

Il a disparu.





° °


°




La victoire est complète. Mais nous avons encore beaucoup de travail.
Nous avons regroupé les Zwölles désarmés en une longue colonne, et nous les avons fait tourner à leur tour sur la piste du carrousel affreux qu’ils nous avaient contraints d’arpenter. Seulement quelques tours, en attendant que leur “prison”soit prête : une sorte d’immense chapiteau confectionné avec trois épaisseurs de filets à siouzes, solidement ancrées sous le sable par de gros rochers. En l’absence de tout matériau, les malheureux cocotiers ont été coupés pour en constituer les poteaux de soutien.
Nous n’espérons pas que les vaincus soient empêchés pour longtemps de se libérer, mais nous croyons que dûment rossés, découragés, épuisés, les mains liées dans le dos et les chevilles entravées, ils y mettront assez de temps pour nous laisser le temps de partir en toute tranquillité d’esprit.
Tandis que Braho, qui a réquisitionné d’autres Transdragons et de grosses galéasses de transport de troupes, procède à l’embarquement sur la plage occidentale, je tente une dernière fois d’accomplir la mission que m’a donnée Lutel Morgin, aux bons soins de sa charmante et jeune épouse, Athiello .

Je suis assis sur le bord de la vasque de la fontaine de sable, méditant devant son fronton énigmatique. Mais aucune lueur ne vient mettre un terme à ma perplexité. Et j’avoue que le mâchouillement incessant produit par la vieille femme debout derrière moi m’agace passablement.
Inlassablement, je répète les syllabes phrysogeoises et leur signification dans ma langue, et je cherche le rapport qu’ils pourraient entretenir avec l’améthyste que je réchauffe dans ma paume.

Le soleil a soulevé l’océan vers l’est. Elle est née une fois de plus, cette orange énorme qui nous abreuve de son suc lumineux ! Il va falloir que je rejoigne mes compagnons. Il ne ferait pas bon être empoigné par une bande de Zwölles furibonds, qui me réduiraient en miettes, en guise d’apéritif à leur vengeance.

—Le sable...
—Quoi, le sable ?
—Vide le.
La voix de la vieille femme me semble vraiment très enrouée. Je me retourne. A la place du tas de chiffons gris traversé par une chair de lézard, un grand homme maigre se tient, une expression vaguement goguenarde répandue sur le parchemin crevassé de sa face.
—Mon Dieu, l’Omen...
—Oui, Augustin, c’est moi, et tu me connais.
—Je... je vous connais ?
—Bien sûr, mon ami. Mais il faut toujours que j’y mette du mien pour que tu finisses par me reconnaître. Allez, un petit effort !
J’ai l’impression qu’en parlant, son visage s’est légèrement arrondi.
—Souviens-toi, le champion du transformisme! l’as de la métamorphose ! le grand prix des changeforme !
Est-ce une illusion, ou les lèvres de papier se sont-elles un peu rembourrées, cachant mieux les dents jaunes ?
—Non, je...
Une idée me frappe soudain :
—Es-tu Fontrelon ?
L’homme sourit, deux fossettes apparaissant maintenant nettement aux coins de sa bouche étirée.
—Fontrelon... ou Hottor Niktamutti, si tu préfères ?
Mon interlocuteur est secoué d’un petit rire intérieur, et ne répond toujours pas, mais les couleurs de ses pommettes ne sont plus celles d’un mort, loin de là.
Le modelé de ses paupières s’adoucit et ses globes oculaires paraissent moins enfoncés dans leurs orbites.
—Ou encore... Miguardin, le berger hordihou, qui nous aida si bien, à Lario, contre le terrible Kryalîche !
—Je crois que tu n’es pas loin de la vérité, mon jeune ami.
Les pommettes s’élargissent, les yeux noirs diminuent de taille pour acquérir ce pétillement malin que je connaissais bien chez Fontrelon. Pourtant ce nez, de plus en plus fort et busqué, était plutôt celui de Hottor...

Suivant les phases de mon ébahissement sur mon visage, l’Omen hausse les épaules :
—Eh oui, que veux-tu, à force de mélanger les sorts, j’ai fini par oublier à qui ressemblait la personne naturelle, telle que sa mère l’a fait naître. Ma pauvre mère me le pardonnera, qui était d’ailleurs une magde fort curieuse d’ensorcellements variés !
—Mm, je crois que Fontrelon avait le nez moins ... enfin plus...
—Ce n’est pas grave. Il me faudrait un miroir. l’essentiel est que tu m’aies reconnu, n’est-ce pas ?
—En effet, car sans cela, j’avoue que j’éprouverais une peur bleue. Tes pouvoirs semblent s’être étendus formidablement, depuis le temps. Tu as détruit ces prêtres maléfiques en quelques instants.
—Oui, mais tu ne t’imagines pas l’effort intense et prolongé qu’il m’a fallu pour emmagasiner l’énergie suffisante, sans me trahir !
—Comment as-tu su que nous allions intervenir ?
—Mais je ne le savais pas, Augustin, je ne suis pas devin ! Je cherchais désespérément un moyen de délivrer ces pauvres pélerins, et je n’avais rien trouvé d’autre, pour préparer mon coup, que de m’infiltrer parmi les mages renégats pressentis par Trug pour cette tâche immonde.
—Dis-moi, Fontrelon, je constate qu’il difficile de jouir de ta présence davantage que de brefs moments, avant que tu disparaisses dans quelque espace parallèle.
Fontrelon rit silencieusement.
— Je voudrais donc profiter du privilège de t’avoir à mes côtés pour te demander quelque chose. Pourrais-tu donc t’abstenir de te dissoudre pour un court laps de temps ?
—Demande toujours, jeune homme, je verrai ce que je peux te répondre.
—Dans la bataille de Hirpan, lorsque Lucilia a failli être écrasée sous un thrombe, c’est toi, n’est-ce pas qui a fait “fondre” l’énorme bête, n’est-ce pas ?
—Je ne dis pas non, dit modestement Fontrelon. J’étais assez content du sort de “fonte des graisses” que je venais d’apprendre d’un vieux maître.
—Je le savais, mais tu étais déguisé en jaunet, et tu avais une petite tête blonde, si je me souviens bien .
—Exact.
—Et lors de la fin de la course de Fahoney, à la Mirande, après l’assassinat de notre vénérable Furh’ion, c’était toi, n’est-ce pas, qui tua le monstrueux dément Zaharo ?
—Euh... et bien oui, je l’avoue. Mais je ne suis pas du tout content de cette affaire.
—Comment ? Tu a a réduit en trois minutes ces deux tonnes de muscles en une sorte de souriceau dentu, et tu n’en es pas content? Quel perfectionniste !
—Non, vois-tu, dit le Mage rougissant. C’est que... mais, tu ne le répéteras pas ?
—A Dieu ne plaise !, me récriai-je, la main sur le coeur.
—Eh bien, voila : je lui avais lancé le sort de “gonflement bullaire”... Il aurait dû tripler de volume et exploser, réduit à une fine pellicule de peau tendue. J’ai dû bafouiller légèrement. J’ai dû dire PSATREMLO au lieu de TSATRELO...
—Attention, Fontrelon, regarde ce que tu fais !
Un chien jaune de désert, trop gras pour être honnête, et qui nous regarde avec une certaine concupiscence baveuse depuis un moment, s’est mis à courir en glapissant. Mais il ne parvient jamais à atteindre la moitié de la distance déjà parcourue, car sa taille diminue en proportion. A la fin, minuscule acarien quadrupède, il s’efforce de dépasser sa propre taille. Mais trop tard : il mesure déjà moins qu’un grain de sable.
—Ce doit être une réincarnation de Zénée d’Elon, (à moins que ce ne soit Zélée d’Enon : mon érudition me fuit, depuis quelque temps) .
—Excuse-moi, je suis confus, j’ai toujours des problèmes avec ce sort. Je vais le répéter : TSA...
—NOON ! Plus tard !
—Tu as raison, soupire le pseudo-Miguardin, piteux.
—J’aurais encore mille questions, Fontrelon, mais je n’ai le temps que pour une dernière : la vieille femme qui se trouvait là à ta place, il y a quelques minutes, était-ce toi aussi ?
—Non, répond l’Omen interloqué et jetant un regard circulaire autour de lui. De qui veux-tu parler ? Il n’y a personne.
—Bon, j’éclairerai ce nouveau mystère une autre fois.
—En revanche, Augustin, tu devrais suivre mon conseil et vider le sable de la vasque.
—Tu crois que ?...
—J’en suis sûr.
—Bon, soyons plus précis : penses-tu que l’améthyste que je tiens dans la main trouvera à se loger dans la vasque ?
—Je t’ai dit que j’en étais sûr, Augustin.
—Si tu sais autant de choses, tu peux me dire alors, ce que je cherche ainsi ?
—Bien sûr... un message.
—Nous gagnerions du temps si tu me le transmettais directement...
—Non, car je n’en connais pas la teneur. Pas plus que Lutel ne la connaît.
—Bon, alors, au travail.
Je remonte mes manches et creuse dans le sable qui durcit à mesure que je m’y enfonce. De grosses concrétions s’accrochent aux parois et cèdent, finalement, emportant avec elles des croûtes salées.
Le fond poli de la vasque renaît à nouveau et l’orifice d’écoulement apparaît, beaucoup trop grand pour que la pierre précieuse ne s’y perde pas.
—Je ne comprends pas.
—Moi non plus, saproulette ! s’emporte Fontrelon, les poings sur les hanches. Le vieux Lutel commence-t-il à boboter du pilou ?
—Attends.
De mes deux doigs en crochets, j’évide le siphon autant que je le peux. Une dépression vaguement ovale apparaît alors dans la paroi du puisard.
Je gratte la croûte : la forme, s’arrondit, se précise. J’y glisse alors l’améthyste avec précaution, pour qu’elle ne tombe pas dans l’évacuation. Je tente d’enfoncer la pierre avec le pouce et quelque chose cède.
—Ah, voila !
Hélas, la pierre est rejetée par un ressort et disparaît dans le tuyau de bronze.
—Sacripoile ! m’écriai-je, la petite futée s’est sauvée dans le profondeurs. Adieu énigme, adieu trésor, lupifers, traquarts, et glône de canémo !
—Chhht ! Regarde donc le fronton.
Je relève la tête et ne vois rien que le poème habituel.
—Qu’y-a-t-il à voir ?
—Mais regarde-donc, Ultramondain sans foi !
Je scrute attentivement la pierre, toujours aussi désespérément aveugle. Rien, sinon que la paroi sculptée est peut-être un peu plus fendillée que je ne l’aurais cru.
Fendillée ? lézardée, oui ! et même fissurée.
Des morceaux de poème tombent, comme des pièces de puzzle, dans la vasque maintenant vide.
D’autres suivent, dégageant une plaque plus sombre, encore en partie masquée par ce qui apparaît maintenant comme un crépi imitant le marbre à la perfection.
Fontrelon-Hottor se précipite et arrache le revêtement avec ses ongles. Il en abat des pans entiers, et enfin l’inscription camouflée est complètement libérée.
Les caractères, gravés profondément dans un matériau difficile à identifier, sont ceux de la même langue que le texte détruit. L’Omen m’en traduit chaque ligne :

«Jetée au vent la myriade (ou le nombre infini)
effleure insensible la peau,
Plongé au fond (dans l’abysse)
le poids des temps
change le monde.
Homme qui vois...(qui dépasse les apparences)
prends garde à la cinquième pierre.
Son berger
sous le Salcyle rieur
regarde l’eau
passer.»

—Eh bien, ce n’est pas plus clair ! admet Fontrelon.
—Il y a peut-être une allusion au rôle du Pas de Dysme. La myriade qui ne fait rien à la peau mais change le monde au fond, c’est peut-être le sable, qui, coulant de l’atoll, va modifier les courants. Mais ensuite, je ne comprends rien. Cela t’inspire-t-il quelque chose ?
Fontrelon fait la moue et secoue la tête.

Sur mon petit carnet, je note scrupuleusement le texte dans les deux langues. L’avenir nous éclairera peut-être rétrospectivement.


Nous revenons par la grève vers le port occidental où Braho se prépare au départ. Il court vers moi accompagné de deux hommes pieds nus, sales, dépenaillés et barbus.
—Une bonne nouvelle, Blanc-Bec ! Tu reconnais ces deux gars ?
Les yeux bleus de l’un et la taille de l’autre ne trompent pas : Hrulich et Bubert !
—D’où sortez-vous, aussi élégants ?
—Ils ont déserté l’armée Zwölle, révoltés par les consignes de Trug.
—Oui, dit Hrulich, nous avons repris notre Prince n°II, et nous sommes allés nous cacher dans des bancs de coraux, à quelques encâblures de Dysme. La nuit, nous revenions pour boire et manger, tant que des copains, qui nous avaient pris en pitié, ont pu le faire. Par la suite, ils ont aussi eu des ennuis, et nous sommes devenus sauvages. Nous sommes désormais de grands pêcheurs de lupifers, et la collecte des glossules par dix mètres de fond n’a plus de secret pour moi.
—Formidable ! Je suppose que vous repartez avec nous ?
—Bien sûr, Augustin. Mais il y a un rêve que j’aimerais vraiment réaliser.
—Dis, Camarade !
—Assister à la défaite de Sapharx sur Sanabille. Ce détestable personnage y connaîtra certainement sa fin, et je trouverais délicieux d’être aux premières loges du spectacle.
—Moi aussi, assure Bubert, roulant de gros yeux, mais je préfèrerais que Mortone Trug y crève en même temps...
—Alors, en avant, mes amis, déclarai-je, enthousiaste, prenons votre Prince n°II, et droit sur Sanabille !
—Tu es fou, s'insurge Braho, tu ne peux pas aller te jeter ainsi en pleine gueule du loup !
—Personnellement, j’estime que j’ai assez contribué à la gloire de Homer Benjou, et mon but est désormais l’ile de Malamè où je veux retrouver et tuer Nardor Botulis, mon ennemi personnel. Mais je ne me dérouterai pas beaucoup en passant par Sanabille, qui est à peu près sur la route.
—En revenant à Sanabille, fredonne Bubert, j’apportais des perles aux filles...
J’ai déjà entendu chanter ce refrain léger.
—Bon, dans ce cas, dit Braho, nos chemins se séparent encore, Augustin. Viens-ici que je t’embrasse, Blanc-Bec.
—Ne m’étouffe pas, vieux Crabe, et bonne chance. Tu en auras besoin, car tu as charge d’âmes.
—Ne m’en parle pas, deux cent cinquante enfants sur trente bateaux...
—Dépèche-toi, il fait grand beau temps.


Un peu plus tard, la grêve est désertée, et les voiles de la flotte de Nohé s’amenuisent dans le lointain.
Notre Transdragon est prêt. Ses fanions rouges et noirs de corsaire claquent fièrement au vent.
Je serre la main de Fontrelon, qui paraît méditer sur la dune, les pieds légèrement au dessus du sol (à moins qu’il ne s’agisse d’une hallucination).
—Adieu, Augustin, je ne sais pas si nous nous reverrons.
—Adieu, Prince du Changement !
—Ah, un dernier mot... A ma connaissance,
de salcyle rieur, il n’y en a que sur Malamè.
—Je suppose que c’est un arbre ?
—En effet.





° °


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7. Savroun le Long



La réputation de Sanabille, la première des petites îles de l’Est, était fort ambiguë.
Tout ce qu’on disait d’elle comportait un revers, toute légende rapportée à son propos semblait donner lieu à son contraire. On prétendait, par exemple, que ses habitants étaient de paisibles et joyeux lurons, aimant plus que tout la danse et la musique. Mais la puissante secte des Babourgeois, dirigée par Maître Tirch, agissait partout sur l’archipel pour censurer les chansons populaires et interdire les danses “obscènes”.
Le pays, pensait-on généralement, vivait dans la succession des fêtes et des agapes, et pourtant une seule fête comptait vraiment, dont les réjouissances se mélaient de tristesse et de peur : celle des Morts, au cours de laquelle avait lieu le grand concours de la danse au Tandoran (une sorte de tambour léger agité et frappé par le danseur au dessus de sa tête). Si, pour certains, Sanabille évoquait immanquablement “les perles qu’on apporte aux filles”, pour les cérémonies collectives des fiançailles, pour d’autres c’était seulement... l’île-tombeau de l’archipel.
Tout le monde admettait en public que le potentat officiel, le Phiagde Obaro Trodon, était un personnage sympathique, jovial, fort amical envers les étrangers (pour tout dire : “bon vivant”), mais on savait bien que le maître officieux de Sanabille était Savroun le long, présumé “roi des morts”. Ce dernier était l’objet de rumeurs sinistres, et son pouvoir —immense— n’était évoqué qu’avec circonspection.

Au cours de mon séjour à Guama, plusieurs personnes m’avaient parlé de Savroun le long. Mais le portrait que je pouvais en esquisser en consultant les notes prises au hasard de mon périple, demeurait vague. Le triste signour de Sanabille “et de tout le pays de la mort" était considéré par les uns comme un demi-dieu immortel, et par les autres comme un homme très âgé, peut-être mythridatisé contre le vieillissement lors d’une thrombification ratée (ou trop réussie).
Savroun serait venu s’installer à Sanabille il y a plus d’un demi-siècle (certains parlaient du minusat presque mythique de Philon Poutiargues), appelé par le Phiagde de l’époque pour procéder à l’aménagement d’un grand cimetière souterrain. La situation était en effet devenue intenable : les pélerins venaient déposer un peu partout des urnes funéraires. Pire, ils creusaient des tombes au beau milieu de l’unique plaine fertile de la petite île.
Savroun, (un ancien contremaître des mines d’asbalte, d’après des traditions incontrôlées) aurait été embauché pour dégager sur la rive nord de Sanabille de très anciennes excavations. A l’issue d’un travail acharné de plusieurs années, il y aurait déplacé des dizaines de milliers d’ossuaires et d’urnes, et installé de nombreux caveaux. Il s’était ensuite porté volontaire pour garder la nécropole, proposition à laquelle le Phiagde avait été trop heureux d’agréer.
Enfin, Savroun était devenu le maître de vastes espaces souterrains non recensés. Sombre et taciturne, il ne communiquait avec presque personne sur l’île, et, parmi mes connaissances, seule Sariella Trodon, l’une des treize filles de l’actuel Phiagde, avait rencontré le Signour des Morts, étant petite. Encore ne se souvenait-elle que d’un lieu obscur et malodorant, d’où une voix sinistre avait émergé, infiniment lasse, pour présenter ses félicitations et ses voeux de réussite au jeune patricien du Bourg, alors nouvellement élu.
Personne, a fortori, ne connaissait l’histoire de Savroun avant qu’il n’eût choisi Sanabille pour sa résidence permanente. Parmi les récits invérifiables, on tenait pour véridique celui selon lequel il aurait été l’époux secret de Cathéa, qui précéda Lucilia dans la fonction de sorteresse, avant qu’elle ne meure, dans des circonstances tragiques. Il en aurait eu un fils.
Au moins, une information s’était-elle révélée exacte : Savroun ne s’occupait pas uniquement d’entretenir les jardins du dernier repos des Guamaais les plus dévôts. Il faisait surtout office de “trieur de thrombes”, et, s’il enterrait en grande pompe les pauvres surhommes qui n’avaient pas survécu aux avanies de leur terrible existence, ni aux traitements mystérieux administrés pour les sauver, il gardait auprès de lui un grand nombre de thrombes “éveillés”, qui l’assistaient dans les tâches matérielles aussi bien que dans la liturgie des Morts.
Savroun s’était montré capable, quand l’occasion s’en était présentée, de ranger ses compagnons thrombes en ordre de bataille, de faire sortir les morts-vivants des anciennes carrières où ils dormaient, pour les opposer victorieusement aux bandes les mieux armées. L’expérience en fut douloureusement vécue par les imprudents qui attaquèrent l’archipel sous le minusat de Phingel Magdaz, en 1857. La défaite sanglante que les ancêtres des Zwölles avait alors subie ne fut sans doute pas pour rien dans le soin qu’apportèrent Magido Trug, puis son fils Mortone, à former eux-mêmes des troupes thrombes. Ils songeaient sans doute que ce serait le seul moyen de venir à bout du chef suprême de la confrérie des Chuchotoirs (ainsi qu’on nommait les croque-mort sur Guama), qui semblait tenir le sort du petit monde entre ses mains.

Le personnage était effrayant, mais fascinant. Il détenait bien des clefs de cet univers, et en particulier celles de la vaste ronde des thrombes, dont je ne parvenais pas à comprendre vraiment la logique d’ensemble : comment était-elle alimentée ? Par quels sortilèges des êtres humains pouvaient-ils être ainsi abaissés, en masse, au rang d’animaux ? J’avais moi-même subi une tentative d’hypnose poussée, lors d’une aventure qui aurait pu tourner très mal . Mais le procédé précis ne m’avait pas été expliqué. Surtout : que devenaient les êtres qui avaient été libérés de ce sort affreux ? Il devait certainement en exister beaucoup, car sans cela, la population des îles étant limitée, chaque Guamaais aurait irrémédiablement fini par devenir zombie !
Certes, sur Guama, il n’existait pas d’asiles, ni de prisons (sauf quelques geôles politiques dans les chateaux des princes), et il était facile de supposer que toute personne s’étant engagée dans la déviance, courait le risque d’être livrée aux marchands d’hommes qui sillonnaient l’archipel, puis transportée jusqu’à Périache, où les moines Omen s’adonnaient sur eux à des pratiques magiques avant de les faire descendre dans le monde du Dessous.
Je ne connaissais qu’un aspect superficiel du processus : déjà transformés par des rituels déshumanisants (que je n’avais jamais pu percer à jour), les malheureux devaient enfin subir les radiations émises par la grande pierre nommée Cladague d’oeuf, dont les Magdes avaient la maîtrise sur Hirpan. Ensuite, les thrombes étaient, contre toute attente, “lâchés” par le labyrinthe des sous-sols, peut-être pour y subir une sélection naturelle, les plus endurants étant seuls récupérés comme main-d’oeuvre. Certains retournaient à Draco pour y subir un entraînement militaire secret, dont je n’avais rien pu savoir, malgré ma liberté d’action à l’époque où j’étais membre du conseil privé de Mortone Trug. Une grande partie allait former la main d’oeuvre des mines, et enfin, une forte minorité, composée de fuyards ou d’esprits mal stabilisés, finissait par parvenir (via les marais et les souterrains) sur la côte nord de La Majeure, où beaucoup mouraient de faim, après de longs mois de disette, ou périssaient noyés en se lançant à la mer.
Certains étaient sauvés par le réseau de Huimror, le Vieux de l’ilôt des danseurs, qui connaissait l’art de les déconditionner en partie. Ils demeuraient muets et se changeaient en “Enfants de l’eau”, vivant de leur pêche et de leurs jeux de feuilles à voile.
Les Morts et les survivants qui n’avaient pas la chance de rencontrer le philantrope étaient embarqués pêle-mêle sur les barges des Chuchoteurs, qui rasaient La Majeure en permanence, et ils étaient conduits à Sanabille, chez Savroun le long.
Le “roi des morts” nourrissait les Vivants, et, sans aucun traitement particulier semble-t-il, les thrombes rescapés connaissaient une rémission de leur état.
Alors la fête des Morts avait lieu, sur la plaine d’herbes jouxtant les anciennes carrière. Les plus belles des nobias (danses) effectuées à cette occasion par les jeune gens et les jeune filles des meilleures familles, semblaient avoir sur eux des effets bénéfiques... ou tragiques. Certains revenaient à l’humanité, recouvrant une partie de la mémoire de leur ancienne vie, tandis que d’autres entraient dans de terribles convulsions et connaissaient cette fois une mort réelle. Caché derrière des rochers, Savroun faisait avancer progressivement les thrombes : les “Renaissants” retournaient d’eux-mêmes chez les Vivants. Ils étaient embrassés, honorés, et l’on aidait leurs “premiers pas”, avant de les baigner dans l’eau lustrale d’une grande piscine. Les autres, tombés sur place, étaient placés sur des civières et emportés dans les profondeurs du “Val des Assagis” par les Thrombes de service. Là, une ultime cérémonie avait lieu, au cours de laquelle on disait que Savroun pleurait et gémissait, inconsolable, pendant plusieurs jours et plusieurs nuits.
Chaque famille de Sanabille adoptait un ou deux “hommes nouveaux”, dont le comportement était proche de celui d’enfants de six ans, et les traitait comme leurs propres rejetons. Au bout d’une année au plus, ils devaient s’installer à leur compte ou émigrer sur d’autres îles.
Une bonne part de la population de l’île était ainsi constituée d’anciens thrombes revenus à la vie normale, et pratiquant l’une des activités traditionnelles, telle la verrerie d’objets incassables, dont les fours et les souffleries étaient situés non loin d’un gisement de pur silice. Les tissages des longues chasubles de blin étaient aussi renommées, sans parler de la production des instruments de musique, et notamment des tandorans servant la danse.
On parlait moins fièrement de la fabrique de tirapelles à grenaille, l’une des meilleures technologies de l’archipel, et moins encore de la production de petites séries de lance-liècles, ces armes projettant un ver perforateur de chair, réduisant un être humain en bouillie sanglante en quelques heures. Une question, d’ailleurs, se posait : où trouvait-on les liècles pour charger les lance-liècles, alors que cette monstrueuse espèce était censée avoir disparu de son seul foyer, la colline d’Ollange, au dessus du Bourg, scrupuleusement incendié par le Villacope Constantinos Praximard, près de cent ans auparavant ? Encore une des étrangetés de Sanabille !
Nous n’allions pas tarder à apprendre qu’il en existait d’autres.




° °


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—Terre ! cria Bubert.

Le Prince n° II était en vue de Sanabille.
Depuis la route des traversiers venant de Dysme, l’île ressemblait à une grosse molaire de cheval usée, ou à un iceberg aux couches successives plus ou moins noircies.
En approchant, Hrulich s’attendait à la voir entourée d’une nuée de navires zwölles, mais aucun ne pointait son nez sur la rive sud, où se trouvait pourtant le seul port et la seule ville : le Bourg. C’était étrange. Comment une flotte aussi impressionnante avait-elle pu se volatiliser sans laisser de traces ?
—Deux solutions, dis-je : ou bien Sapharx n’a pas encore quitté les côtes de La Majeure, ou bien il a concentré sa flotte de débarquement sur la rive nord, au contact direct avec les domaines de Savroun le Long, et nous ne la voyons pas d’ici.

—Ta seconde hypothèse est sans doute la meilleure, me répondit Hrulich. Tel que je connais Sapharx, il aura tout misé sur l’effet de surprise. Je sais par ailleurs pour en avoir discuté il y a longtemps avec un capitaine de galion, que l’on préparait d’immenses échelles-gigognes pour grimper aux falaises de Sanabille .
—Mais, fis-je en observant l’île qui se rapprochait, il est tout de même curieux que le Bourg ne connaisse aucune agitation.
—Ne peut-on supposer que les habitants ont été enrôlés par Savroun, et qu’ils sont tous massés sur les crêtes Nord, en train de déverser des rochers sur la tête des agresseurs ?
—C’est possible, mais j’en doute, car, d’après ce que j’ai appris de Sanabille, la population se souciait peu du “roi des morts”, et réciproquement, sauf pour les cérémonies. Ce sont deux mondes qui cohabitent sur le même nid, mais qui ne se mélangent pas.
—Il ne faut pas oublier, dit Bubert, que nous arrivons le jour de la fête des Morts.
—Oh, Safoinvert ! Mais tu as raison, Bubert, j’allais oublier. C’est évident : tout le monde est monté auprès des carrières des morts pour les rituels. Et c’est précisément le moment qu’a choisi Sapharx pour attaquer ! Ses Thrombes sont en train de grimper aux échelles et de s’installer dans des replis de roches. Ils attendront d’être au complet et au milieu de la cérémonie, quand les Morts-Vivants de Savroun sont le plus fragiles, ils fondront sur eux.
—Pense-tu que nous devrions doubler le cap.... le cap Cul (drôle de nom) pour surprendre l’action ?
—Non, Hrulich, c’est trop risqué ! Un Transdragon non recensé arrivant à l’improviste : nous serions immédiatement arraisonnés.
—Bon, que faisons-nous ?
—Le mieux est de viser le Bourg et d’y mettre le bateau à couvert. Ensuite, peut-être pouvons-nous tenter de prévenir Savroun ou les participants à la cérémonie de ce qui les menace...

Le seul accostage possible était une anse étroite entre deux longues aiguilles blanches de la rive Sud. Une fois le bateau tiré au sec, on découvrait une faille presque verticale où l’on avait ménagé des échelons creusés dans la paroi, et une rampe creuse où roulaient lentement les deux roues de bois d’un archaïque monte-charge halé par un énorme câble de chanvre.
On parvenait alors au sommet, et l’on pénétrait directement par la poterne Sud dans le petit bourg fortifié de Sanabille, surmonté de son drôle de campanile bicorne aux deux cloches de cuivre vert.

Les vieux fortins de brique, qui, naguère avaient servi de logements à Chrisdouiche et Anniatelle Praximard, les villacopes incestueux en fuite, abritaient la ville comme deux paumes creusées. Nous les traversâmes sans problèmes, les gardiens ayant déserté la porte pour grimper sur une tourelle de surveillance d’où ils semblaient observer le nord avec une grande excitation. Sapharx avait-il déjà débarqué ?
—Non, dit Bubert, dont l’oreille fine semblait accoutumée aux accents rauques du dialecte sanabillois, ils ont l’air de suivre la cérémonie, c’est tout.
Quand nous parvînmes à la taverne de la place du Centre, une grosse dame en sortait et se retourna pour fermer la porte à clef.
—Que se passe-t-il, bonne Dame, ne pouvons-nous pas humecter nos gosiers de marins assoiffés ?
—Oh, Signours, je suis désolée. J’ai fermé le plus tard possible, mais je dois monter aux Plaines, ma nièce va danser la nobia dans une petite heure. Vous comprendrez que je ne puisse la manquer. Tout le monde est déjà là-haut !
—Bien sûr, gente Dame. Nous allons aussi, dans peu de temps, monter aux Plaines, dis-je.
—Soyez les bienvenus ! Vous prenez la rue Moudrelay et à gauche, l’avenue Trodon, jusqu’au bout. Ensuite, le chemin est facile à trouver : c’est le seul qui se dirige droit au nord en sortant du quartier de la Fabrique. Mais je me dépèche ! ajouta-t-elle en retroussant ses longues jupes sur ses mollets. Tout comme Sariella, elle portait les cheveux tombant en dizaines de tresses sur les épaules.
Nous la perdîmes de vue un moment, mais notre longue foulée de gens entraînés eût tôt fait de rattraper ses petits pas pressés sur le sentier montagnard.
—Ah, ces Signours ont-ils eu l’occasion d’étancher leur soif ? dit la plantureuse personne, un peu essouflée.
—Hélas non, mais ce n’est que partie remise ! plaisanta Bubert.
—Nous trouverons un peu plus haut un point d’eau pour les méyots. Une source est aménagée pour les hommes, en amont. L’eau en est très désaltérante.
Nous nous arrêtames au lieu indiqué, et, ayant laissé la femme boire, nous fîmes circuler entre nous la timbale grossière qui flottait dans le trou de pierre emplie d’eau pure.

Dame Jonka ¬—c’était son nom— fort diserte et peu intimidée par trois hommes hirsutes, se plût finalement à cheminer en notre compagnie, ce qui était prétexte à ralentir tous les deux pas, afin de commenter pour nous le paysage.
Vers le nord, où nous nous dirigions, plongeait d’abord un plan semé de céréales et creusé de vallons secrets. Il se relevait plus loin pour rejoindre l’arête nord de la “molaire” : les Plaines Tranquilles, demeure mortuaire de Savroun.
Vers l’Est, une sorte de mur naturel coupait l’île en deux.
—Qu’est-ce qu’il y a de l’autre côté ? demandai-je.
—Mais, le royaume de Lagma ! répondit la femme, s’étonnant de mon ignorance.
—Un royaume ? s’écria Hrulich, je croyais que le seul Signour de l’île était Savroun.
—Oh, Savroun règne seulement sur les Plaines Tranquilles, et sur les carrières, ce qu’on appelle la vallée des Assagis, dit Jonka. Le responsable de l’île est mon ami le Phiagde Obaro. Mais il est vrai que Lagma n’est pas un royaume réel. C’est plutôt un lieu sacré... Voulez-vous le voir ?

—Nous ne voudrions surtout pas vous retarder, Dame Jonka...
—Nous ne nous retarderons pas : le chemin de la crête est plus court que celui des plaines, qui se perd dans les herbes hautes. D’en haut, vous pourrez voir Lagma. C’est très beau.
¬—Eh bien d’accord, va pour le chemin de crête.
Nous montions de terrasse en terrasse. Le chemin serpentait maintenant sur une rampe d’éboulements, approchant des formations de lave, jusqu’à un promontoire de basaltes torturés, tel une souche géante coupée net.
De là, le panorama oriental de l’île se découvrait : une cuvette émeraude dans l’écrin de ses murailles abruptes. C’était le royaume de Lagma.
Nous nous arrêtâmes quelques instants sur le minuscule belvédère qui suplombait le cirque.
—Est-ce habité ?
— Oui, dit Dame Jonka, par un fermier taciturne qui entretient la rizière et le vergers. Vous voyez la tache claire au centre de la plaine circulaire ?
—Oui.
—C’est le palais de roche. Il a été fermé depuis si longtemps que personne ne sait ce qu’il est advenu de ses merveilles, au delà des portes de bronze scellées par les accrétions calcaires et presqu’enfouies sous les lianes peuplées d’oiseaux bavards. De même, invisibles au coeur de bois touffus, les maisons des quatre reines sont devenues légendaires, fantômes plutôt que ruines. Leur rencontre est si improbable que jamais les chasseurs occasionnels qui cherchent la bête touchée par leurs flèches, n’entrevoient les silhouettes élégantes de leurs toitures multiples. Vous n’êtes pas des chasseurs, au moins ?
—Non, par le Grand Equilibre ! me récriai-je.
—Ah bon. Ce qui est le plus étrange, ajouta Jonka, c’est que le petit temple construit par le roi Lagma sur une terrasse du cirque de basalte, au nord du palais, est régulièrement entretenu. Ses girouettes de bois sont repeintes, on ne sait trop par qui. Le fermier, interrogé, répond toujours, par signes, qu’il ignore tout d’une magie qui lui semble, par ailleurs, naturelle.
—Vit-il seul, dans ce vaste parc ?
—Oui.
—Personne n’a jamais revendiqué d’y habiter ?
—Oh, non, cela ne viendrait à l’idée de personne. C’est notre royaume des Chuchots.
— Des Chuchots ?
—Je vais essayer de vous expliquer, mais je ne sais pas si vous saisirez. Ou plutôt, se ravisa-t-elle, je vais vous raconter une histoire. Voila : si l’on accepte de prendre un bol de chiroine avec le fermier, qui se nomme Lagmorion, il se peut, en une saison où il n’y a pas trop de tâches urgentes à exécuter avant le coucher du soleil, qu’il se détende, et, de bonne humeur, vous fasse le récit suivant.
Jadis, ayant vieilli, le grand roi Lagoma manda la Fée des Soirs. Ils sortirent sur la terrasse du pavillon d’or, et s’assirent sur les bancs de marbre. Le roi exprima son dernier voeu (les deux premiers font l’objet d’un autre récit) :
—Peux-tu, puissante Dame, me conter une histoire si belle, si captivante, que je ne sente plus le temps s’écouler sur mes vieux membres ?
—Certainement, grand Roi, dit la fée, et elle commença le plus étrange récit qu’il fut jamais donné au monarque d’écouter. Il fut si intéressé aux détails qu’il demeura pour l’entendre, oubliant les heures qui tournaient à l’horloge du Beffroi. Des jours, des mois, des années passèrent sans que Lagoma se rendit compte de quoi que ce fût. A peine se caressait-il de temps en temps la barbe, sans même s’apercevoir qu’elle poussait, tout comme ses cheveux blancs, si longs, si longs qu’ils se plantèrent dans le sol au bas de la terrasse. Des surgeons, semblables à des lianes, en éclorent, poussant autour d’eux comme des bosquets, puis des forêts. En dix ans de temps, tout le royaume se couvrit d’un manteau de plantes géantes à la longue feuillure d’argent. Les voyageurs émerveillés appelèrent ce pays la terre chevelue, et l’on se mit à raconter toutes sortes de légendes sur ces parages où ne pouvaient plus pénétrer que les écureuils et les oiseaux. Parfois, en écoutant le vent qui le traversait de part en part, on entendait des voix, comme les bribes d’une douce conversation entre un vieil homme et une jeune femme.
Dame Jonka soupira.
—Mais cette histoire, je le suppose, se passe dans un temps révolu, dit Hrulich. Rien ne vous empêche aujourd’hui d’occuper les lieux et de le faire fructifier.
—Vous êtes fou ! s’indigna Jonka. Et si nous allions arrêter la conversation du roi et de la fée ?
—Eh, bien, répartit Bubert, ils se rendraient compte que le temps a passé, voila tout .
—Non, reprit Jonka, ils seraient brusquement projetés dans notre temps à nous, mais le leur serait aboli. Ils seraient perdus.
Elle se remit en marche d’un air décidé.
—Vous n’êtes pas fâchée, au moins ? s’inquiéta Hrulich.
—Non, mais il faut avancer, maintenant, nous allons être en retard. Heureusement, cela ne monte plus...


Nous nous engageâmes dans les herbes allongées par le vent, et nous parvînmes enfin au pied des carrières, dont les ouvertures aux piliers faits de cubes irréguliers posés les uns sur les autres, découvraient d’infinis décrochements, de plus en plus obscurs.
Sur un amphithéatre d’herbe dont la scène formait l’entrée d’une carrière, une foule bigarrée était assise, silencieuse regardant une flamme vive tournoyer, tantôt raccourcie, tantôt haussée vers le ciel, au rythme d’un léger tambour.
Je n’eus pas besoin de m’approcher davantage pour reconnaître le style inimitable d’Ennelle Trodon, merveilleuse danseuse au tandoran.
L’angoisse m’étreignit : comment interrompre une si extraordinaire manifestation ? Et comment ne pas l’interrompre, connaissant le danger imminent ? Je regardais avec inquiétude les roseaux qui couronnaient le profil des carrières, et cachaient, à moins d’un kilomètre, les roches dont l’autre face plongeait vers la mer (comme plusieurs formations analogues sur Guama). Peut-être les thrombes de Sapharx y étaient-ils déjà tapis, à quelques mètres seulement au dessus de leurs frères émancipés par Savroun.

Je scrutai la porte de calcaire, sombre carie creusée dans la dent émoussée du pourtour de l’île, et crus distinguer des formes noires, bien plus maigres que les silhouettes rembourrées des thrombes cuirassés. Etaient-ce les soldats du Roi des Morts ? Et Savroun lui-même, où se trouvait-il ? Sans doute tout près, à l’abri de la lumière, derrière un pilier ...

Je laissai mes compagnons en position de guetteurs, et je me faufilai sur les gradins de pelouse, descendant vers le premier rang des spectateurs hypnotisés par Ennelle. Une dizaine de filles plus blondes les unes que les autres étaient assises en position du lotus sur le sol de l’arène : étaient-ce ses soeurs ?
J’avisai trois personnages plus imposants, aux chasubles brodées. L’un était sans doute le Phiagde Obaro Trodon, à en juger par son air béat : s’il ne s’agissait pas de fierté paternelle, c’est que je ne savais plus lire les sentiment les plus évidents ! Le second, aux cheveux longs ramassés en un gros chignon, était vêtu de gris, rehaussé de bandes argentées. Ses traits transpiraient la tartufferie insolente : c’était sans doute le fameux Maître Tirch, chef de la secte des Babourgeois censeurs. Que faisait-il là ? Peut-être vérifiait-il que la danse ne comportait pas de gestes incitant la jeunesse à la débauche ? Triste crétin pervers, pensai-je, mais qui devait parfois servir de caution utile.
Dame Jonka s’était assise derrière les officiels, essayant de se faire toute menue, mais n’en occupant pas moins deux places à elle seule.
Je me glissai à ses côtés, mais elle ne tourna pas la tête, fascinée comme toute l’assemblée, des larmes coulant sur ses bonnes joues rouges.
La danse cessa. Ennelle, immobile, un genou en terre, laissait s’envoler les Ennelles multiples qu’elle avait évoquées. Toute l’assistance se leva et un tonnerre d’applaudissements retentit, résonnant sur les parois de pierre. Les filles du premier rang applaudirent plus longtemps que tout le monde et, quand le sience s’installa enfin, une sorte de pleur assourdi se fit entendre, montant de l’obscurité.
—Est-ce Savroun ?
—Oui, dit Dame Jonka entre deux sanglots. Il apprécie l’art de la petite... Divin, n’est-ce pas ?
—Merveilleux, acquiescai-je convaincu, mais...
Il était inutile de tourmenter la chère femme.
Je me penchai et touchai le coude du Phiagde.
—Signour ?
L’homme ouvrait les bras pour y accueillir sa fille, et ne sentait rien. Il ne voulait rien savoir d’autre que la joie du triomphe.
La lippe maussade, Maître Tirch était en grande conversation avec trois personnages drapés de gris. Visiblement, ils cherchaient des objections, mais n’en trouvaient pas.
Tirch monta debout sur son gradin et ouvrit la bouche, mais un berger bossu (du nom de Benulle me dit-on), qui souvent disait tout haut ce que les Sanabillois pensaient tout bas se dressa sur ses ergots, du fond de l’amphithéâtre :
—Tirch, pour une fois, tu ne vas pas nous escargafier avec tes embrouillaminis ! Tu sais bien qu’Ennelle mérite la grande Noisette d’honneur. Alors, fais-nous une faveur : tais-toi !
Des hourras irrésistibles accueillirent ces propos et le Babourgeois dut finalement se rasseoir.
Les arbitres, qui chuchotaient depuis un moment, se levèrent et, solennellement, annoncèrent le résultat :
—Pour sa Nobia exceptionnellement belle, Ennelle Trodon est déclarée détentrice de la grande Noisette d’honneur. Le duo de Til et Piole, les tenanciers de l’Auberge de Doucepêche, reçoit le prix de la Fraise d’argent, pour leur danse très vive, piquetée de quelques erreurs dans les retours au sol. Quant à Sophonet, le vernisseur de tandorans, il a le prix de consolation qui est cette année... Ah, on me dit que c’est un lance-liècle de collection, très ancien, paraît-il.
—Oui, dit le Phiagde, tenant fièrement sa fille par la main, c’est une vieille chose que nous avions au dessus du buffet, depuis quarante ans, mais avec l’actualité turbulente, il n’est pas très diplomatique d’arborer un tel objet.
Il rit et la foule également. La procession de ses filles poussa des youyous de joie.
—Mais il sera très bien chez Sophonet, pour effrayer se apprentis paresseux.
Les applaudissements reprirent, mais le Phiagde imposa le silence :
—Et maintenant, que notre peuple participe à la traditionnelle descente au Val des Assagis ! Que les volontaires s’avancent et se préparent à entrer dans la nécropole, pour y accueillir les nouveaux Vivants, et pour aider à mettre les Vrais Morts sur les brancards.
Je n’hésitai pas et avançai d’un pas, tout comme une centaine de jeunes gens et de jeunes filles. Le Babourgeois, se prenant sans doute pour une sorte de prêtre, ordonnateur de la pompe, présida aux appariements pour former une colonne par deux. Une jeune blonde un peu benête me fut associée, mais Ennelle la bouscula et prit sa place, sous le regard furibond de l’homme en tunique grise.

—Salut, Augustin, dit Ennelle, tu ne m’as pas oubliée ?
¬—Comment oublier une aussi merveilleuse artiste...
—Ne me regarde pas : je rougis jusqu’au front.
—Cela doit bien t’aller. Comment t’es tu tirée du massacre de Hirpan ?
—La concierge Botiziane nous a cachées derrière des tonneaux. Et puis nous avons filé au port...

—Avancez, cria le Babourgeois, et ne parlez pas dans l’enceinte sacrée ! Vous devez le respect aux Défunts...

Nous marchions lentement sur une poudre grise, dans des espaces de plus en plus sombres.
Bientôt nous distinguâmes des hommes nus, très maigres, qui venaient vers nous, mains tendues, yeux aveugles aimantés par la lumière, une sorte de sourire béat sur leurs lèvres déssèchées. Ils se levaient les uns après les autres de gradins qui formaient la contrepartie souterraine de l’amphithéatre de verdure.
—Ce sont le Nouveaux Vivants, dit Ennelle.
—Il ont été réveillés par ta danse ?
—Par les danses... Oui ! Ce sont à nouveau des hommes, capables de vouloir. Regarde les larmes sur leurs joues : ils pleurent d’avoir retrouvé le désir !
Les jeunes Sanabillois se déployaient maintenant à leur rencontre, les saluaient doucement, leur prenaient les mains avec respect et les accompagnaient vers le jour.
Mais il y avait aussi d’autres formes immobiles, assises ou couchées, recroquevillés ou droites : c’étaient les thrombes qui n’avaient pas supporté le retour aux souffrances de la vie. Ils s’étaient figés pour toujours, morts mentalement sinon tout à fait physiquement.
D’autres Sanabillois, porteurs de brassards, dépassèrent leurs camarades et se dirigèrent vers les Vrais Morts. Ennelle et moi les accompagnèrent. Bientôt des thrombes barbus, excessivement décharnés, vêtus de chasubles vinrent nous assister, les uns tenant des flambeaux rougeoyants, les autres portant des civières de bambou et des linceuls.
—Que faut-il faire ?
—Regarde, dit Ennelle.
Une bassine de cuivre dans la main gauche, elle caressait d’un bout de chiffon doux le visage des Morts, semblant les démaquiller de leur douleur figée.
Je trouvai une bassine semblable et des bols remplis de chiffons.
—Quelle est la signification de ce geste ?
—Les vivants doivent enterrer les morts. C’est une forme d’adieu. Parfois, le geste suffit à ramener une étincelle dans l’un de ces corps.
—Et ensuite ?
—Ensuite, nous les confions aux gens de Savroun qui les conduisent dans les sous-sols, au lieu nommé Val des Assagis, c’est-à-dire la véritable cité des morts, et personne ne les reverra jamais. On dit qu'il sont placés en attente d'un avenir lointain. Mais je préfère ne rien savoir du Signour et de ses pratiques sinistres...
—Savroun est-il là ?
—Chht ! dit Ennelle, en regardant de tous côtés. Il pourrait t’entendre.
Je tentai de percer l’obscurité, mais en vain.
Soudain, à la lueur de deux falots tremblants, j’entrevis une silhouette géante, dont l’ombre, cassée par les angles des piliers et des plafonds dissymétriques, s’allongeait en espaliers démesurés, environnée de faibles flamboyances.
Il fallait que je maîtrise ma peur. Je posai le bout de tissu et marchai dans la galerie vers l’endroit où le phénomène prenait sa source.
—Non, cria faiblement Ennelle, en tendant la main vers moi, n’y va pas...

Je manquai de tomber d’un front de taille de cinq mètres de hauteur et m’arrêtai. En face de moi, dans la totale obscurité, je sentais une présence... une présence massive, dont je perçus bientôt la respiration lente, chuintant comme un souffle sans fin.
—Sa... Savroun ?
Pas de réponse.
—Je voulais te dire... qu’il y a danger...
Le silence me répondit.
—Dehors, les troupes de Sapharx sont là... Elles vont attaquer...
La respiration s’arrêta un moment, puis une voix sépulcrale s’éleva, lente et non dépourvue de douceur.
—Je sais, Augustin. N’éprouve aucune crainte !
—Vous êtes ... Savroun ?
—Bien sûr, dit la voix lasse. Qui veux-tu que je sois ?
—Le péril est là, tout proche...

Je ne croyais pas si bien dire. Au dehors, des hurlements de terreur retentissaient. A en juger par la tonalité suraiguë des cris, la foule était en proie à la panique.
—Vous entendez, ils arrivent !
Les jeunes Sanabillois, désemparés, ne savaient que faire. Certains coururent au dehors mais refluèrent bientôt.
—Il y a une attaque, des espèce de monstres armés... Ils descendent avec des cordes. Ils tirent dans la foule...
La voix de Savroun retentit, claire, puissante :
—N’ayez aucune peur, Jeunes Amis. Accompagnez mes Enfants de l’Ombre à l’abri, vous remonterez quand tout sera fini.
—Mais nos parents ? Nos fiancées ? protesta un jeune homme. Nous ne pouvons pas les abandonner au massacre.
—Je ne crois pas que les agresseurs en veulent à vos parents. Ils les ont effrayés pour faire place nette. Ils vont venir ici maintenant. Si vous ne voulez pas risquer d’être criblés de grenaille, descendez dans le Val, avec mes Enfants. Il ne vous sera pas fait me moindre mal.
—Vas-y, Ennelle...
—Tu restes ?
—Je veux être témoin de cette bataille.
—Tu savais qu’on allait venir ?
—Oui, je voulais prévenir Savroun, mais il semble l’avoir su.
La voix grise ébaucha un rire infiniment triste.
—Bien sûr que je le savais, Augustin ! Tous les thrombes qui viennent ici m’ont appris depuis longtemps les projets de cet imbécile de Trug et les menées de son valet, l’arrogant Sapharx. Mais si tu veux rester, viens te mettre à l’abri derrière ce muret.
Une lampe tremblotante s’alluma devant moi, m’indiquant un passage.
—Je ne veux pas rester seule, gémit Ennelle.
Savroun rit encore.
—Alors reste aussi, petite danseuse. Tu pourrais d’ailleurs être utile : si tu dansais devant les thrombes de Sapharx, ils en mourraient sur le champ !
—Vous...vous croyez ?
—Allons, ne t’inquiète pas, je plaisante. Je ne vais pas t’exposer au danger.

Nous étions blottis l’un contre l’autre, le nez dépassant d’une suite de blocs tailllés qui n’avaient pas été transportés. A nos côtés, un grand corps obscur respirait avec force, mais nous n’en éprouvions plus la même peur.

Des bruits divers se multipliaient à l’orée des carrières : râclements, chutes, grincements, courses rapides, cris rauques et brefs, et des mouvements d’ombres furtifs les accompagnaient.
—Ils se mettent en place, dis-je. Il doit maintenant y avoir des centaines de thrombes, en face de nous.
—Eh bien qu’il entrent, railla Savroun, nos hypogées sont très grandes. Deux ou trois mille personnes peuvent y tenir à l’aise. Une véritable bataille rangée souterraine ! Un cas dans les annales de l’histoire militaire !

Le roi des Morts semblait doué d’un humour qu’on n’aurait pas attendu de sa sinistre fonction. En un sens, je me sentais rassuré par la tranquillité qu’il opposait à l’ennemi, mais je me disais aussi que nous nous affaiblissions à attendre.
—Savroun, pardonnez mon impudence, mais s’ils bombardent les carrières de l’extérieur ?
—Ils ne le feront pas, crois-moi. Ils savent qu’il existe mille issues au labyrinthe et que nous pouvons y disparaître sans laisser de traces. Ils veulent une bataille décisive, après laquelle il soit dit que Savroun le long a été extermi...
Une salve de tirapelles l’interrompit, et des milliers d’étoiles s’allumèrent brièvement aux points d’impacts. Deux thrombes barbus et squelettiques furent projetés en arrière, et se tassèrent sur eux-mêmes, leur chasuble trouée de cent éclats.
—Vous voyez, dis-je en me baissant, ils vous tuent des gens...
—Ce seront les derniers. Leur gloire sera éternelle. Ils ont courageusement tenu leur rôle d’appâts.
Il y eut encore trois salves. La poussière des effondrements acheva de se déposer, et nous vîmes les têtes des thrombes se découper dans la lumière pâle des ouvertures.
Ils avançaient par rangées de cents, d’un pas lourd, terrifiant.
—Savroun ?
C’était la voix maniérée de Sapharx, que les salles transmettaient comme des haut-parleurs.
—...
—Bien, ne réponds pas, vieil ours fossilisé. C’est ta dernière guerre. Tu reposeras bientôt aux côtés de tes chers Vrais Morts. Soldats.... Avanceeez !
Les bottes pesantes des Thrombes-soldats faisaient trembler le sol sous leur rythme lent.
Ils avaient progressé sur près de cent mètres quand les éclaireurs Zwölles aperçurent, derrière de gros piliers cubiques, des petites foules de thrombes maigres et dénudés, serrés les uns contre les autres, la barbiche en bataille et l’oeil aveugle.
—Ils sont ici ! glapirent-ils.
—Encerclez les piliers ! Ces chiens vont crever où ils sont!
Le flot de machines à tuer envahit les hectares de mines et se répartit autour des pilastes géants, s’approchant dangereusement de notre poste d’observation.

—En joue ! cria Sapharx, et son ordre se multiplia en dizaines d’échos : en joue... en joue... joue... oue... !

Alors, j’entendis l’être caché près de nous se lever péniblement. Un flambeau fut allumé et nous vîmes Savroun le long.
Taillé dans un matériau sombre et rugueux, il avait la forme générale d’un homme... qui aurait été mal dégrossi, tel le Golem dont parlent les fables juives. Sa tête énorme à la barbe irrégulière, figée par la suie, ressemblait à une glaise de ce sculpteur parisien à succès, Rodin, je crois.
La silhouette de Savroun se dépliait lentement, lourdement, les doigts toujours posés sur les bras d’un trône de fer noir. Seulement alors, nous pûmes voir à quel point le dieu du Dessous était d'une taille inhumaine, peut-être d'une vingtaine de mètres de hauteur. Les pointes de sa couronne râclaient le plafond de l'ancien front de taille, avant qu'il ne soit complètement debout.
Et c'est ainsi, les pieds enracinés et la tête prise dans la pierre, qu'il entonna la convocation des Morts.

—A moi, sortilèges,
A moi Esprits du Passé,
Levez vos défunts parcheminés,
Mettez une fois encore vos héros rouillés en marche,
A la rescousse !
La panthère du mal
A mordu de nouveau
L'ombre du deuil,
A pleines dents.
Folle il faut l'abolir,
Ou l'apprivoiser,
Qu'elle ronronne à nouveau
Près du feu froid
De l'immortalité.

La voix de basse vibrante créait un courant d’air, et prenant du volume avec la distance, elle agitait les aigrettes des casques thrombes. Les traits figés, Sapharx semblait fasciné, incapable de donner l'ordre de tir pour faucher le Récitant.

Savroun, immense ursidé gémissant, scandait son poème, sa main s’abattant sur le fer à chaque phrase. Séparés de lancinantes et répétitives formules, il martelait des noms étranges, qui ne semblaient pas relever de la culture Guamaienne, et que je reconnaissais vaguement :
—Homr, viens, redis ton chant,
Celui où le sang coule pour chaque beau combat,
Valmiki, orne ton poème,
Si Mest'Fa, viens, ouvre tes cantilènes magiques,
Kamoès, viens, à ton chant,
Hoshi, à vos romans, pincez vos Biwa,
Victor, viens, à ta Légende,
Zuniga, ton Araucana,
Ariosto, tes furies,
et toi, Mofolo, joue ton Chaka...

Essouflé, Savroun se tut, tandis qu’alentour, un bruissement se répandait, en provenance des groupes encerclés, tel celui des instrumentistes d’un orchestre qui se prépare.
Sapharx regardait de tous côtés, tentant de comprendre ce qui se passait. Il leva la main pour l'ordre fatidique, mais Savroun reprit, d'une voix plus forte encore, roulant comme l'orage sous un ciel de pierre :
—Maintenant que vos maîtres ont composé l'accord,
Qu'ils ont ouvert les portes,
Venez maintenant, héros de fer,
Héros de pluie, héros de sang, dégagez vous de l'oubli,
Sortez de vos gangues de glèbe blanche, et,
Tout armés, venez à moi,
Gueulegamèche le nocher, sors de ton fleuve de boue,
David de Sassoun, jaillis de ta montagne neigeuse
Chevalier à peau de tigre, émerge de ta mer,
Gesar de Ling, perce ton ciel où l'air fait défaut,
Rejoins ton frère Gesserkhan, coureur de sables,
Olysseos, l'enragé, sors de tes îles...

La vaste bouche fatiguée hullulait, comme pour déchaîner une meute. A chaque nom, des pans lointains ou rapprochés des murs diaphanes de l'immense salle s'effritaient en silence, et l’on croyait voir passer les ombres armées de ceux qu’il avait appelés, et venir s'immobiliser devant lui.
La suggestion était si hallucinante que Sapharx était figé bouche béante, tel un paysan à la foire.
—Doglor, fends pour moi une vallée entre les monts,
Rois en sac d'ours, rugissez,
Couvrez-vous de sang sêché,
Loups coureurs des marais, changeformes et changelins,
Marcous, héros sans noms, éveillez-vous.
Horlando, je t'ai entendu,
Déploie vite les ailes de ta monture,
Inia, bondis hors de ta barque et dépose ton père, pour venir au combat,
Er-Töshtuk, fuis de ta plaine poudreuse,
Roi Harilo, vieil Orion ou bien Merilin,
Qu'on dit encore Wodin l'emporté,
Mon vent d’orage, mon chasseur noir, cours
Drogué de mauvaise joie,
Sur ta lande,
Tes chiens déchireurs en avant,
Chaka, hors de ta savane,
Rama Ramin, Vis Viri, accourrez, cent fois multipliés,
Lance au poignet, vos trophées de bêtes fauves
En pendeloques,
Abatteurs de remparts aux baudriers scintillants,
hissez vous hors de vos tombes,
Secouez la poussière de vos os reformés
Marin Fierro, viens, loin de tes chènes-lièges,
Nous avons besoin de toi,
Et de vous aussi, égorgeurs anonymes voltigeant
de tranchée en tranchée...

Les derniers échos de l’exhortation moururent dans des galeries lointaines, et Sapharx, qui s’était finalement courbé à l’abri de ses soldats, se bouchant les oreilles, se redressa avec hésitation.
—Eh bien... as-tu fini ? fit-il d’une voix blanche.
—Oui, dit paisiblement Savroun.
—A... alors...
Sapharx déglutit malaisément, puis il s’engouffra dans la colère pour éviter la terreur qui montait en lui.
—Tirez ! Tirez ! hurla-t-il.

...rez ! ...rez ! répéta l’écho.
Et... rien ne se passa.
Les soldats qui encerclaient les squelettes vivants semblaient fascinés par quelque chose. Mais quoi ? Leur masse compacte interdisait de voir quoi que ce fût.
Puis il y eut un mouvement, et ceux qui étaient en arrière reculèrent pour faire la place à ceux qui, en avant... s’accroupissaient, tandis que des milliers de petites lampes s’allumaient.
Quelque chose de fantastique survenait : la plupart des thrombes-guerriers étaient en train de s’asseoir en tailleur, et, leur silhouette massive se repliant, je vis enfin pourquoi.
Chaque guerrier assis faisait face à un maigre thrombe à barbe, assis dans la position symétrique. Entre eux, sur le sol était posé.... Bigredouche ! je n’en croyais pas mes yeux... un échiquier de Boc, le jeu national de tout l’archipel !
—De... debout, hurla Sapharx, debout, ou je vous repasse tous au conditionnement ! Il écuma, tempêta, s’égosilla, en devint aphone. Mais ses soldats, déjà pris par le jeu que leur proposait leur alter-ego presque nu, ne bougèrent pas. De temps en temps, dans un silence religieux, une main cuirassée, articulée comme la pince d’un monstrueux homard, venait saisir délicatement une pièce et la bouger.

Soudain, Savroun partit d’un rire homérique, dont je crus bien qu’il allait provoquer l’écroulement général des carrières. De gros moëllons tombèrent et les Zwölles, qui entouraient Sapharx, interdit, reculèrent en désordre. Le rire reprit, enfla, monta, descendit, se fit bruit assourdissant, dont les basses faisaient trembler l’intérieur du corps, et enfin, s’épuisa.
—Attends, vieille immogre pelée, tu vas voir...
Le médiat Sapharx se tourna vers ses compagnons et ordonna un tir groupé sur le géant, bien visible maintenant. Une déflagration en série retentit, sans parvenir à couvrir la voix du Signour des Morts.
Savroun, indemme, redoubla de rire. Sa carcasse gigantesque était tellement secouée qu’il faillit en perdre sa couronne. Il reprit alors son sérieux et prononça ces mots :
—Fils, j’ai besoin de ton aide. Des importuns doivent être reconduits.
—Tes volontés sont des ordres, mon père, dit une voix aux consonances familières.
Une forme sortit de l’ombre de son trône métallique et tendit la main.
Aussitôt une violente bourrasque s’éleva. Elle souleva la craie pulvérulente en un nuage épais, bientôt presque un mur mobile, qui s’avança vers les Zwölles, les enveloppa et pénétra leurs rangs.
Les hommes commencèrent à tousser. La suffocation se propagea et la retraite fut ordonnée, au milieu de quintes épouvantables. Le nuage suivit les hommes, transformés en statues mouvantes. Certains allaient donner de la tête contre des piliers, d’autres revenaient ou tournaient en rond, aveuglés. Plusieurs s’écroulèrent évanouis devant nous et quelques-uns tombèrent dans des puits de mine.
Au milieu de la déroute, une petite élévation blanche se mit à remuer. Une tête en émergea : celle de Sapharx, si déconfite, que ce fut le tour d’Ennelle et de moi de rire aux éclats.
Eh bien, voila, dit le Médiat, se relevant sur les coudes, le visage gris de poussière. Je crois que j’ai perdu.
—Oui, dit calmement Savroun.
—Suis-je prisonnier ?
—Oui. Ne bouge pas, mes amis vont venir prendre soin de toi. Ta résidence d’hiver est prête.
—Et... et mes hommes ?
—Tes Zwölles, veux-tu dire ? Eh bien, ceux qui résistent dehors seront abattus sans pitié, les autres seront employés dans mes services thanatologiques.
Quant aux marins de ta flotte, nous les renverrons à Trug sur deux bateaux. Le reste sera désarmé et démantelé. L’artisanat local a toujours besoin de métal et de bois.

Des gardes squelettiques, en pagne noir, surgirent de nulle part et vinrent encadrer l’Omen. Sapharx eut un ultime regard de défi en passant devant le géant barbu impassible.
A la silhouette drapée qui se tenait dans l’ombre du trône, il montra le poing.
—Je ne sais pas qui tu es, mais tu a utilisé indûment le sort de Vent Terrible, un des savoirs les plus secrets de notre sainte hiérarchie ! Tu nous a trahis, tu seras puni un jour.
—Tes propos sont téméraires, Sapharx, gronda Savroun. Mon fils est susceptible.
—C’est vrai, Père, ce gluant personnage m’agace considérablement.
Il y eut un sifflement, et la robe de Sapharx s’élargit, formant le pied d’une énorme limace orange, bavant une émulsion violacée par l’orifice qui lui pulsait sur le côté. Sapharx hérissa ses yeux désormais montés sur des tiges rétractiles et ils se regardèrent dans le blanc, très étonnés de se voir l’un l’autre.
—Ceci nous économisera une cellule, constata paisiblement Savroun. Il ira rejoindre ses semblables dans les égouts.

L’immense bonhomme sembla soudain accablé. Il se rassit et, les torches ayant changé de place, il m’apparut plus petit.
Autour de nous, à perte de vue, les lampions oscillants éclairaient mille paisibles scènes de jeu. Passionnés, les thrombes-guerriers se défaisaient peu à peu de leur harnachement lourd et chaud, pour mieux se concentrer sur les coups du jeu de Boc.
—Vont-ils jouer longtemps ? demandai-je.
—Toute la nuit, répondit Savroun, distraitement.
—Et ensuite ?
—Ensuite, ils s’endormiront doucement et seront conduits au Val, où nous les réveillerons très lentement, en ôtant de leurs esprits les “griffes” qu’y ont implanté les Omen de Sapharx. Les survivants seront libres de revenir au grand jour.

Des coups de feu retentirent dehors, isolément d’abord, puis de plus en plus nombreux.
—La bataille n’est pas finie. Je vais aller voir.
Je dégainai ma tirapelle, assez désireux d’en découdre.
—Reste-là, Ennelle, je reviendrai te chercher !
—Ou...oui. Mais ne m’oublie pas...

Je courus de pilier en pilier vers la sortie, où le ciel se découpait, déjà bien assombri, et je pris rapidement la mesure de la situation.
Au dessus de ma tête, les longues coulevrines des Zwölles tiraient, faisant assez souvent mouche au milieu des rangs des Morts-Vivants de Savroun, installés en arrière des plus hauts gradins de l’amphithéatre. Les rafales roulantes ne laissaient pas de répit aux pauvres êtres mal armés. Nous allions au massacre, et peut-être à un revers.
Savroun arriva sur mes pas. Ce n’était plus qu’un assez grand homme, de près de deux mètres de haut, la barbe encrassée de charbon.
—Que se passe-t-il ?
—Les Zwölles ont repris l’avantage. Il y a certainement un tacticien avisé qui les conduit au feu. Je vais essayer de monter sur les falaises avec mes amis, pour les prendre à revers.
—Prends garde à toi, jeune Ultramondain, nous n’en avons pas fini, toi et moi...

Je réquisitionnai Hrulich et Bubert qui s’étaient couchés derrière des pierres, pour faire le coup de feu, ainsi que quelques jeunes Sanabillois combatifs. Nous longeâmes l’entrée des carrières sur une certaine distance, puis nous commençâmes l’escalade, plus facile depuis des éboulis. Prudemment, nous rampâmes dans les herbes hautes, nous rapprochant de la position zwölle, embusquée entre de gros rochers.
Je vis alors QUI commandait le bataillon discipliné couvrant le réembarquement. Et je connaissais très bien cette personne.
La jeune femme, vêtue d’un collant de cuir violet, montant au ras du menton, se tenait en arrière, sur un surplomb dominant la mer. Depuis les longs mois que je ne l’avais pas vue, son visage triangulaire s’était tendu et ses grands yeux sombres avaient pris la fixité de l’obsidienne.
Annylanne ! la fille du gardien de phare de Lario, Nysan Gron, qui nous avait tirés, Athiello et moi, des geôles de la marine zwölle, et avec qui nous avions traversé la partie la plus sauvage de Draco. Hélas, cette belle jeune fille n’avait pu résister à l’attrait du pouvoir et du lucre. Elle était passée au service des Zwölles et avait épousé l’ami intime de l’Empereur Mortone Trug, l’Amiral Larr de Sioulque lui-même. La dernière fois que je l’avais rencontrée, dans l’entourage de Mortone, elle m’avait gentiment annoncé quand elle allait me trahir, et me livrer à la police du sinistre Longarde.
Ainsi donc Mortone n’avait pas entièrement confiance dans l’Omen-Médiat, et avait dépéché auprès de lui dans la conduite de l’invasion de Sanabille, la propre femme de son complice le plus proche.

D’un geste, je fis ouvrir le feu sur les Zwölles allongés devant nous, en clouant au sol une dizaine. Les autres, se croyant pris à revers refluèrent en désordre vers le bord de l’abime, cherchant tant bien que mal à couvrir la descente de leurs compagnons. La plupart disparurent ainsi, laissant leur Dame environnée d'ennemis.
Annylanne, furieuse, vociférait.
—A l’attaque, bande de lâches ! Vous ne voyez pas qu’ils ne sont qu’une poignée !
—Annylanne, arrête ce massacre stupide, m’écriai-je. Rends-toi ! Les hommes de Savroun vous attendent aussi au bas des falaises ! Vous êtes vaincus !
—Ah c’est toi, Augustin ! Etranger malfaisant ! Meurs donc ! éructa la jeune femme, la bouche tordue de haine , et elle se tourna d’un bloc vers moi, les deux mains soutenant sa tirapelle, visant au jugé.
Mais, au lieu de tirer, elle fit de grands moulinets et lâcha son arme. Elle tomba en arrière et disparut, son cri aigu diminuant jusqu à s’éteindre.
—Annylanne !
Au risque de prendre des balles perdues, je m’élançai vers le lieu de sa chute et y parvins sans encombre. Le surplomb rocheux où elle se tenait s’était dérobé sous son poids. Indifférent aux derniers Zwölles qui ne pensaient qu'à la retraite, je me penchai, et restai saisi par un spectacle inexorable.

Le décrire ne m’est toujours pas aisé. Essayons pourtant : les morceaux de roche sont en train de traverser la surface des eaux, projetant de hautes gerbes blanc-bleu. Mais le corps de la jeune fille ne les accompagne pas.
Trente mètres au dessous du bord de l’a-pic, Annylanne est restée suspendue à la corde qu’elle a, je ne sais par quel miracle, réussi à saisir de ses mains recouvertes de gantelets d’acier.
A demi-assommée par le choc, elle, parvient tout juste à maintenir sa prise.
La corde, qui plonge jusqu’à la mer oscille d’un lent mouvement de pendule, et... horreur ! je distingue à l’endroit où elle pénètre le flot, une masse écailleuse oblongue qui évoque irrésistiblement un caïman de taille gigantesque.
Annylanne reprend ses esprits et saisit la situation.
—Violongre, hurle-t-elle d’une voix tremblante, ne reste pas là !
Ainsi, l’énorme corps écailleux est bien celui de l’animal favori d’Annylanne, le crocosophe qui a guidé notre barque le long de Draco. Il semble bien aimer sa maîtresse, mais d’une inquiétante affection.
—Violongre, va -t’en...
La voix faiblissante d’Anylanne me fend le coeur.
—Annylanne ! Tiens bon, je vais essayer de remonter la corde...
Elle relève la tête vers moi.
—Va en enfer, crache-t-elle.
Sacrée nature ! Il va être difficile de la sauver malgré elle, d’autant que, je viens de m’en apercevoir, la corde se balance au dessous du reste du surplomb, s’usant à chaque passage sur la roche coupante. Je tends la main, désespérément, pour la saisir au dessous des brins endommagés, mais je n’y parviens pas. Il faudrait que quelqu’un vienne me tenir les pieds, pour que je puisse allonger suffisamment le bras.
—Annylanne, tiens-bon ! Je vais essayer de hisser la corde.
Elle change soudain de ton.
—Augustin , je... Je vais lâcher...
—NON, tu ne lâcheras pas...
Au moment où, les pointes des chaussures enfoncées dans la terre meuble, je parviens à refermer les doigts sur le chanvre, le dernier brin se brise et le poids du câble est trop lourd pour que je puisse le retenir sans être projeté à mon tour dans l'abîme.
Le mufle aux reflets de bronze accompagne attentivement le mouvement du balancier. Quand la corde se rompt, le crocosophe file exactement à la verticale du point où elle tombe en hurlant.
Il est au rendez-vous. Sa mâchoire démesurément ouverte forme un vortex rose pâle dans la surface vert sombre. La jeune fille s’y enfile, les deux jambes happées dans les entrailles de l’animal et aussitôt, poussant un effroyable cri de rage mêlée de souffrance, elle tente d’écarter les membrures puissantes qui enfoncent en elle leurs poignards.
—Violongre ! hurle-t-elle dans une mascarade de maîtrise, je t’ordonne de...
D’un coup de queue, l’énorme bête se retourne et plonge dans les profondeurs, entraînant sa proie.
Plus tard, à près de cent mètres de là, le crocosophe remonte, tenant toujours la jeune fille à demi-avalée au dessus de lui, et reprend son souffle par ses courts naseaux latéraux.
Annylanne est debout, renversée en arrière, la moitié inférieure de son corps sous la mer, portée par le monstre qui est en train de la dévorer. Bouche béante, bavant ses sucs, elle semble être une figure de proue qui aurait abandonné son vaisseau pour avancer seule dans l’immensité.
Ses bras sursautent : Violongre la mâche. Puis sa taille se réduit sur les vagues et bientôt seule sa tête tragique émerge de la mer, crachant un dernier jet de sang.
L’animal l’engloutit complètement. Les longs cheveux forment des favoris obscènes sur ses joues musclées, avant d’être aspirés comme des spaghettis . Cette fois la bête plonge sans retour, mais le bouillonnement qu’il laisse émerger au dessus de lui recrache un pied, encore logé dans sa chaussure à talon aiguille.

Je reste là, sans réaction, ne parvenant pas à admettre la réalité de la scène. Je ne sais combien de temps, je demeure dans cet état second. Puis, comme un noctambule, je reviens vers les herbes et prend le chemin du retour.
Parvenu sur l’amphithéâtre d’herbe, je me laisse tomber, hagard.
—C’est la mort de la femme-chef, qui te met dans cet état ? dit la voix puissante et sourde de Savroun le long.
—Je la connaissais... Elle avait été une jeune fille pleine de générosité.
—Les gens attendent souvent le moment propice pour se réaliser dans leur vraie nature.
—Qui sait quelle était la vraie nature d’Annylanne Gron ? En tout cas, elle n’a pas mérité la façon dont elle a péri...
—Viens, gronde Savroun, sa main énorme pesant sur mon épaule, il est temps de passer aux choses sérieuses.
—Où... où allons-nous ?
—Au Palais de Roche, rencontrer les Sages.




° °


°




J’avoue que je n’ai conservé aucun souvenir du trajet. Je ne sais plus quand ni comment j’ai pris congé d’Ennelle et de mes amis. Les images atroces de la mort d’Annylanne revenaient sans cesse devant mes yeux, et les émotions contradictoires de la journée avaient été trop fortes.
C’est dans un état second que je me laissai guider par Savroun dans la vallée secrète du royaume de Lagma, et quand je repris un peu mes esprits, je me trouvais assis sur un tabouret de bois inconfortable, dans une petite salle étroite et haute, dont les voûtes gothalgiques étaient éclairées par quelques hublots perchés au zénith.
Le rayonnement lunaire découpait de larges cercles sur une table de marocal. Plusieurs personnes étaient assises autour d’elle, mais j’en discernais mal les traits dans la pénombre mauve.
Mes yeux reconnurent peu à peu des visages qui n’étaient pas inconnus, des silhouettes familières, pour la plupart âgées.
Lutel Mirgône, placé non loin de moi, me salua d’un discret sourire.


—Mes amis, maintenant qu’Augustin émerge du choc des combats, nous allons commencer la séance.
Je ne distinguais pas clairement le visage de l’homme encapuchonné qui avait pris la parole à l’autre bout de la longue table, mais je reconnus sa voix à son timbre chaud, et aux effets oratoires majestueux : c’était Métaphos Blavarian, le grand maître des conteurs de Logatrou, le résistant de toujours aux menées du pouvoir de Mungabor, l’ami et le confident de Mazine Tikal...
Maître Blavarian se tourna vers moi :
—Augustin, bonjour, mon petit ! Tu vas bientôt comprendre pourquoi nous avons profité de ta présence à Sanabille pour t’enlever... Mais d’abord, parlons des Absents. Huimror, notre doyen, est mort, vous le savez, tué par des machines à musique dont, ironie du sort, l’effet mortel ne lui était aucunement destiné.
Nysan Gron, le père de la pauve Annylanne, s’est enfoncé dans les turpitudes et la trahison. Ne l’accablons pas : le décès de sa fille chérie le plongera déjà dans l’affliction.
Ventopse, notre Grand Omen, s’est déplacé à Clotone pour remplacer momentanément Furh’ion, tombé il y a quelques mois, dans l’exercice de ses fonctions. Nous le soutiendrons dans sa tâche, sans doute épuisante, de réorganiser le patriarcat dans la clandestinité.
—A propos, Augustin, je dois te transmettre un message de Ventopse, dit Lutel.
—De Ventopse ? Mais je ne le connais pas.
—Eh bien, lui te connaît ! Il te fait dire ceci : “Gentil Ultramondain, la casquette de zigônois se porte la visière sur la nuque, et jamais avec des mocassins en peau de phomard”. C’est un peu énigmatique, mais je suppose que tu comprendras.
Un instant, je demeurai interloqué. Puis ce fut l’illumination : le vieillard alerte que j’avais vu passer sur le ponton de Boutophane à ma sortie de l’eau, venant de nulle part... (il devait marcher sur l’onde...) : était Ventopse, le mystérieux grand Omen en personne, débarquant incongnito à Clotone pour venir à la rescousse des patriarches déboussolés. Je ne l’avais pas compris, mais lui, avait saisi immédiatement qui j’étais ! C’est bien ce qu’il me faisait comprendre : que mon déguisement était risible...

—Quant à Saghin, continua le président de séance, il aurait dû venir, mais le vieil ermite nous offre encore une démonstration de son effroyable caractère. Il ne veut pas entendre parler d’une réunion en ce moment, malgré la situation exceptionnelle.
—Saghin nous fait toujours une crise au moment crucial, soupira la voix douce et modulée de Lutel Mirgône. Peut-être qu’Augustin saura le prendre : il n’a encore aucun motif de le haïr.
—Nous verrons, dit Blavarian. Maintenant, les présents : je ne crois pas qu’Augustin connaisse tout le monde.
Il mit la main sur l’épaule d’un beau vieillard chenu à longue barbe vaporeuse, assis à sa droite .
¬—Voici Lagmorion, notre hôte. C’est lui qui joue les fermiers muets et distille les rumeurs les plus insensées sur cet endroit, dont l’unique but est qu’il demeure inviolé.
—Insensé toi-même, répliqua l’interpelé. Je ne porte pas de jugement sur les paraboles imbéciles que tu sers aux voyageurs de passage à Logatrou...
—Ne te fâche pas, Lagmorion, nous te sommes tous extrêmement reconnaissant de parvenir à l’impossible : préserver des visites le royaume de Lagma.
—J’en partage le mérite avec Savroun, qui soutient la réputation de toute l’île.
—J’en conviens....
A ma gauche, Emeisle Rondol, le grand-père de Jistan, et qui garde le pas de Dysme depuis presque une éternité.

L’homme carré, aux petits yeux bleus enfoncés et aux cheveux frisés poivre et sel semblait pourtant plus jeune que les autres.

Je ne te présente pas Lutel Mirgône, Savroun, et moi-même. Passons donc à l’ordre du jour, car il n’y a pas de temps à perdre. Chaque heure nous rapproche de la catastrophe contre laquelle nous ne pourrons plus rien. Lutel, veux-tu exposer les choses à Augustin ?

—Comme il te plaira, Ermos.
Lutel suivit mon regard étonné et expliqua :

—Oui, celui que tu connais sous le nom de Métaphos Blavarian est en réalité Ermos Passor, le descendant d’une très ancienne famille des îles. C’est le chef élu de notre petit groupe. Nous sommes membres d’une religion presque éteinte, étouffée par le tourbillon idéologique qui agite nos îles.

Notre secte, qu’on appelait parfois les “Quadratistes” ou “Saisonneurs” s’est officiellement éteinte il y a cent ans, interdite par Sokalitos de Monitos. Mais, grâce au royaume de Lagma, une tradition s’est perpétuée dans des séminaires secrets tenus ici, ou, pour les cérémonies, dans le palais des quatre reines. Depuis trois ans, nous n’utilisons d’ailleurs plus ce dernier, en l’absence de vocations assez nombreuses.
Les Saisonneurs estimaient que le grand Dragon, notre courant régulateur finirait nécessairement par être détruit, et qu’il faudrait alors substituer à toute la théologie fondée sur les sept îles et les douze stations de la course de Braques, un système beaucoup plus simple à quatre pôles ou “saisons”, qui lieraient les îles deux à deux, sauf Draco, indomptable, mais qui resterait isolée.

Sanabille et Périache seraient jumelés dans la saison “Hiver”, à cause de la froideur des savoirs scientifiques et magiques réunis.
La Majeure et Malamé, seraient liés dans la saveur printanière de la Nature (amour et fécondité).
Clotone et Lario seraient unies dans un même aréopage, entre politique partisane et pouvoir, et associées à l’automne, saison des sages décisions à prendre avant le froid.
Cette théorie séduisit beaucoup d’intellectuels de Périache et de Canémo. Elle donna lieu à un vaste mouvement de prosélytisme, mais fut farouchement réprimée par Viénèse Milone et Hontard Sixtuffe, aidés par les brigands de Draco qui ne voulaient pas être isolés dans un système d’alliances bilatérales entre îles.
L’argument fallacieux le plus utilisé pour déconsidérer la secte des Saisonnistes dans l’opinion fut leur volonté alléguée de déclencher volontairement le tarissement du courant pour prendre le pouvoir, alors que ces derniers ne faisaient que pronostiquer sa diminution plausible. Bientôt réduits à l’état de groupe minuscule, les tenants de l’idée quadratiste devinrent un cercle d’érudits. Ils s’appuyèrent sur des travaux menés secrètement avec des savants de Thyrse, et ils finirent ainsi par découvrir le secret de Dysme.
Loin d’en profiter pour essayer de tarir le courant (comme certains membres le proposèrent en faisant un grand feu sur Dysme afin d’en cristalliser le sol), ils s’adonnèrent au contraire à sa stabilisation, en contrôlant le nombre de pélerins qui y passaient, tassant le sable sous leurs pieds.
En même temps, ils s’adonnaient au perfectionnement de leur modèle politique, afin qu’en cas de disparition du Courant, une nouvelle culture de l’équilibre fût prête à se répandre, cette fois indépendamment du phénomène naturel.
Or, Augustin, il semble bien que cette période soit advenue, d’ailleurs en large partie grâce à —ou plutôt à cause — de vous.
—Il est vrai, dis-je, que j’ai trouvé les carnets de Karool Jion de May, où le savant expliquait le mécanisme des deux courants et le rôle de Dysme. Mais je me suis trompé dans leur interprétation : je croyais que le tassement entraînerait un réveil formidable du Dragon...
—Cela n’a aucune importance. Karool Jion de May était lui-même tombé sur des informations tronquées laissées à son intention par nos prédecesseurs.
—Pourquoi votre secte voulait-elle l’induire en erreur ?
—Parce que nos Anciens estimaient qu’il était trop versatile. Jamais ils ne l’auraient convaincu d’adhérer à notre cause, et la détention d’un tel savoir était bien trop dangereuse.
—C’était un vrai savant, objecta Lagmorion.
—Oui, concéda Lutel, mais un peu irresponsable pour cette raison même. Quoi qu’il en soit, le Grand Dragnon est bel et bien en train de mourir, et les îles se trouvent réunies de fait.
—C’est malheureusement le pouvoir des Zwölles qui est en train d’unifier votre petit monde, remarquai-je, et leur dictature habile et bien organisée n’en est pas moins une oppression générale des libertés.
—Certes. C’est pourquoi nous avons fait jouer toutes nos forces pour enrayer la victoire de Trug. Savroun est en train de le battre à plate couture à Sanabille et ...
—A propos, coupai-je, pouvez-vous me donner des nouvelles d’Homer Benjou ?
—Ne vous inquiétez pas, dit Ermos Passor (alias Métaphos Blavarian) Homer a défait Mungabor et l’a logé au chaud dans ses propres prisons. A cette heure, le nouveau Minus est en route pour Clotone à bord de centaines de petits bateaux de pêche surchargées de ses troupes galvanisées.
—Homer est trop bouillant ! Il prend un risque énorme.
—Non, reprit Ermos, car il y a du nouveau sur tous le fronts : un soulèvement général s’est déclenché sur La Ménile et Canémo. Mortone Trug trône encore sur la colline des pouvoirs, mais il est de plus en plus isolé, et Larr de Siouque a fait masser les grands navires de l’amirauté dans le Grand Bassin, prêts à rembarquer le Prince en catastrophe. Mirandol est encore aux mains des Zwölles, le Ministre Longarde et son âme damnée Glavial Mollé organisant une résistance très efficace autour de l’inexpugnable tour de Roc.
—Vous voulez dire que les Zwölles sont partout sur la défensive ?
—Absolument, Jeune Homme, sauf chez eux, à Draco. Les choses ne sont pas encore jouées mais le temps joue maintenant contre eux. Ainsi, à Lario, les Penthérites et les Hatrobates ont réussi un raid surprise sur le château des Fulgur’ach et ont libéré Mina Termina qui est en train de rallier les populations à son voile vert. On rapporte que Kryalîche est mort, et qu’Allastair est en fuite.
—Les nouvelles que j’ai de Périache ne sont pas meilleures pour Trug et sa bande, ajouta Lutel. Les Magdes ont réussi à retourner des thrombes-mineurs et elles ont envahi le Puits d’Ardamont, où elles sont en train de détruire systématiquement la fabrique de Morts-Vivants cachée sous la grande Cascade.
—Est-ce vrai ? s’exclama Savroun, plein d’espoir. Ce cauchemar aurait-il une fin ?
Lagmorion, hocha la tête pensivement :
— On aurait pu croire que cette chaîne entre le Dessus et le Dessous ne s’arrêterait jamais.
—Revenez à l’ordre du jour, fit nerveusement Emeisle Rondol. Augustin doit être averti de notre demande, maintenant.
—J’y viens, dit Lutel Mirgône avec douceur.
Voila : la marche forcée sur Dysme étant terminée, le Grand Dragon va sans doute progressivement revenir à sa puissance normale.
—Oui. Eh bien, où est le problème ?
—Nous souhaiterions préserver l’état d’unité géopolitique de l’archipel, Augustin. Notre rêve se réalise enfin, et, une fois éliminés les Zwölles, nous pourrions aider Homer à construire une République fédérale Guamaaise, fondée sur les principe du pluralisme quadratiste. Or, il n’est évidemment pas question d’organiser dans l’avenir un tour de rôle pour continuer le tassement forcé de Dysme. De toutes manières, le vent n’alimente plus assez l’atoll en nouveaux apports de sable, et le tassement deviendra aussi inutile que de gaver un phomard avec du vent.
Mais il existe peut-être une solution.
—Ah ?
—Une légende ancienne dont nous avons pris connaissance par notre grand érudit Lagmorion, ici présent, affirme qu’en jetant des roches en un certain point au large de Dysme, on obtiendrait le même effet, et pour une durée indéterminée. Au moindre signe de reprise du Dragon, il suffirait d’en basculer à nouveau une quantité adéquate, pour être tranquilles pour des décennies.
—Connaissez-vous les coordonnées de ce point ?
—Non, c’est tout le problème, dit Ermos Passor.
—Mais nous croyons une chose, ajouta Eméisle Rondol de sa curieuse voix éraillée, c’est que Saghin, lui, les connait.
—Or il ne veut plus rien écouter de nous, dit Savroun, de sa voix d’outre-tombe. Il est fâché, et cela peut durer un siècle.
—Nous aimerions que vous le convainquiez de nous en livrer le secret, conclut Lutel. Nous savons que vous devez aller à Malamè. C’est là qu’il vit. Nous ne vous demandons aucun détour dans votre quête personnelle, mais seulement de lui parler.
—Ce serait vraiment gentil de votre part, soupira Lagmorion en se caressant la barbe.

Je réfléchis un long moment, et les Cinq vieillards de Lagma, les anciens chefs secrets de l’archipel, respectèrent ma méditation en silence.
—Voulez-vous mon sentiment ? dis-je enfin.
—Certes, dit Passor, nous en serions charmés. J’espère que votre point de vue n’est pas trop critique.
—Non, mais voila : je crois qu’aucun système de représentation englobante de votre monde n’empêchera jamais les guerres ou les irréductibilités.
—Ce n’est pas notre but essentiel, jeune Sage, reprit Lutel. Il est de satisfaire enfin le grand désir d’unité qui traverse les peuples de l’archipel.
—Je sais. Mais le régime en cours n’est pas si mauvais. La course des héros, la compétition entre le Villacope et le Minus, les pouvoirs qui s’opposent, se réconcilient, se défont. Les complots qui ratent, les espoirs qui sans cesse renaissent, tout cela est assez vivant. Il y a du jeu, de la marge, de l’aléatoire. Il y a place pour le drame, la comédie, la tragédie.
Dans un système simplifié à quatre cases, vous enfermeriez les gens...
—Au contraire, dit Passor. Le quadratisme est la seule solution pour préserver la diversité alors que les Puissants savent maintenant passer outre le Dragon grâce à des techniques maritimes nouvelles. Nous n’avons plus le choix qu’entre une homogénéité forcée, que ce soit celle des Zwölles ou de leurs successeurs, et un cadre garantissant l’équilibre des cultures et la liberté des échanges.
Nous devons prévoir absolument un principe intérieur qui empêche durablement le pouvoir d’une dictature centrale sur l’archipel. Et la seule façon est d’ouvrir toutes les routes, en avançant quelques principes de respect mutuel.
-Vôtre idée est intéressante. Et, après tout, il s’agit de vôtre monde. Je voudrais cependant avoir l’assurance d’une chose .
—Dites, fit Savroun.
—Si je parviens à trouver ce Saghin et à lui arracher les coordonnées du lieu où les pierres doivent être jetées, afin d’anéantir pour toujours le Grand Dragon, je voudrais que vous me promettiez d’en soumettre la décision à la population des îles.
—Toute la population ? s’écria Emeisle, mais c’est impossible !
—Non, c’est possible, le contredit posément Lutel. Souviens-toi, y a un précédent : la question posée par Walbon Mungar en 1704 qui voulait établir la Fufe comme monnaie commune.
—C’est vrai, admit Lagmorion, mais, souviens-toi aussi : le résultat majoritaire refusé par La Majeure entraîna la guerre.
—Oui, mais il en serait différemment aujourd’hui, intervint Ermos Passor. Je crois qu’avec l’appui d’Homer Benjou, le vote se passerait très bien.
—Que répondons- nous à Augustin ? demanda Lagmorion, toujours sceptique.
—Si personne n’objecte, je pense que nous devons lui répondre “oui”.

Il n’y eut pas d’objection. Je promis donc de rechercher Saghin et d’obtenir de lui l’information désirée par le groupe des Quadratistes. Nous soupâmes ensuite agréablement au coin d’un âtre. Lagmorion m’indiqua une petite crypte décorée de belles tentures anciennes, et qui me servirait de chambre. L’humidité en fut chassée rapidement par un feu odorant, et je dormis d’un sommeil sans rêve, pour la première fois depuis longtemps.
Le lendemain, Savroun m’accompagna jusqu’à la dernière colline avant le Bourg.
—Savroun, une chose encore... Fontrelon est-il ton fils ?
Savroun tourna vers moi son visage osseux, sculpté dans la pierre polie, et je ne savais pas s’il me souriait ou si ses lèvres blanches s’étiraient en une mimique perplexe, en me répondant de sa voix de basse à faire trembler le sol :
—Je ne connais pas tous les noms d’emprunt de mon fils. Mais je sais qu’il te connaît, Augustin. Je ne peux pas t’en dire plus... Adieu !


Je passai par le quartier de la Fabrique pour réaliser un certain achat.
Je me fis longement expliquer le maniement de mon acquisition, puis je descendis dans le centre où j’entrai dans la taverne tenue par Dame Jonka.
Heureuse de me revoir après le événements tragiques de la veille, la plantureuse femme me raconta mille anecdotes. Je l’interrompis au bout d’un moment :
—Auriez-vous vu Ennelle Trodon ?
—Oui, elle est rentrée chez son père assez tard, et la famille a fêté son succès, avec d’autant plus de joie que tout le monde s’inquiétait de sa disparition pendant la bataille des zwölles.
—Et avez-vous des nouvelles des camarades avec qui je suis venu ?
Dame Jonka rougit jusqu’aux oreilles.
—Eh bien, ces deux là ! Ils sont restés ici tard dans la nuit, et sont partis avec deux amies.
—Je ne les dérangerai donc pas. Si vous les revoyez, faites leur savoir que je me rends à Malamè, comme prévu. Ils peuvent m’y rejoindre, s’ils le désirent mais je dois emprunter un moyen de transport plus rapide que le bateau.
—Bien, je le leur dirai.

Je dirigeai mes pas vers la vallée d’Ollange, et de là, je descendis à la petite plage, cachée par le bois de Doucepêche.
Il faisait beau et chaud. J’avais un peu de temps avant que le transport prévu n’arrive, et je m’allongeai sur une longue terrasse de marbre sculptée par le vent depuis des millénaires. Je m’endormis au soleil, jouissant de l’instant de paix.
Il ne dura pas longtemps. Des beuglements me réveillèrent. Une silhouette trapue, la tête enveloppée dans une étrange dentelle, se précipitait sur moi, suivie d’une foule d’adolescents en chasubles.
Le personnage s’arrêta en face de moi, le menton en avant. C’était une femme viriloïde dotée d’une massive poitrine.
—Je me présente : Pamaranthe Choulisse. Je suis archéologue sapientissime, patentée par le Phiagde, pour réaliser les fouilles sur cette île. Pouvez-vous me dire qui vous a donné la permission de vous allonger sur la rampe de cet ancien port Phrisogeois ?
Elle croisa les bras, et son pied battit le tempo de l’impatience la plus légitime.
—Vous rendez-vous compte que vous piétinez dix-huit siècles d’histoire ?
Je bâillai et me rallongeai, chapeau de paille rabattu sur les yeux.
—Votre attitude est indigne, Signour ! aboya l’archéologue. Vous abimez le poli du marbre.
—C’est vrai, renchérirent quelques adolescents boutonneux qui se cachaient derrière l’arrière-train imposant, Madame Pamaranthe a raison ! C’est honteux.
Je me retournai paisiblement.
—Vous savez ce que font les Zwölles aux femmes ? dis-je en plissant les yeux en une grimace horrible.
—Euh... les ZwÖ... non.
—Voulez-vous tenter l’expérience ? ajoutai-je en me levant, le visage encore plus déformé.
—Euh non... Vite les enfants... on s’en va...
—Où çà, Madame ?
—Sur le chantier des latrines charbiniotes. Il y a encore deux mètres à creuser. Vous ferez çà pour moi, les enfants, n’est-ce pas ? ajouta la grosse femme en jetant des regards furtifs pour vérifier que je ne la suivais pas.
—Oh oui Madame ! dirent en choeur les bons petits. Nous aimons travailler pour vous dans les latrines anciennes.
—Mes amours d’esclaves, que je vous adore, roucoula Dame Choulisse en s’éloignant, cette fois sans ce retourner, son étrange dentelle battant au vent comme les ailes d’une coiffe de bonne soeur.


—Ohé !
Je mis ma main en visière pour voir qui me hélait ainsi d’un point situé en altitude.
—Fais attention, Augustin !
Je reconnaissais maintenant la voix de mon bon Jean.
—Mais où es-tu ? Supitoire de brelouque !
¬—Dans le ciel ! Mais peut-être pas pour très longtemps...
Je vis alors trois Lourds descendre à travers les nuages, comme des ballons un peu dégonflés. Ils arrivèrent au sol à bonne vitesse, ébranlant le marbre de leurs masses imposantes : pouf ! pof ! et... boumpf !
Entre eux, la nacelle de paille atterrit rudement, heurta un gros caillou et se renversa comme une crèpe, projetant une massive silhouette qui roula sur elle-même plusieurs fois, rentrant la tête dans ses mains.
Jean se releva, se tenant les reins et se dirigea vers le plus gros des Lourds, sous lequel la précieuse plate-forme phrisogeoise s’était crevassée comme la surface lunaire atteinte par un météorite.
—Sieur Chbaoum Achoupf ! s’écria-t-il, au bord de l’apoplexie,Cela fait dix fois que je te dis de rester éveillé pendant les atterrissages ! Tu as vu ce gâchis : tout le panier d’oeufs écrasés ! et mes bouteilles de glône !
—Excuse-moi, grasseya la monstrueuse patate minérale, mais comment veux-tu que je me réveille si je ne tombe pas d’abord ?
Je tentai de calmer mon vieil ami.
—Ce n’est pas grave...
—Pas grave ? Mais il reste encore des centaines de kilomètres à faire dans cette nacelle au dessus des flots, et nous n’avons plus une seule provision intacte...
—Et pourtant j’ai freiné ! dit la voix de meule d’un Lourd plus petit, en forme de cône.
—Moi aussi, dit le troisième, vague ébauche d’un (gros) pavé parisien, mais maintenant, j’ai sommeil.
—Ah non ! beugla Jean. Il n’y a plus de groupenouille, alors vous restez reveillés, ou je...

—Attends, Jean, laisse-les.
Je m’approchai de Chbaoum, dont les cavités oculaires se refermaient, puis se redressaient.
—Bonjour, Signour ACHOUPF, je vous connais !
—Oui ! je crois que je me souviens. Tu es un homme que j’ai rencontré dans la forêt du Wino, après avoir écrasé quelqu’un par inadvertance...
—C’est exact, à ceci près que cette fois-là, tu n’avais écrasé personne !
—C’est... RRRRR... curieux ! D’habitude, quand je m’endors en l’air, je m’éveille toujours en plein drame. Eh bien , bonjour... Je te présente VICHROM et POUMIFFF, deux de mes plus jeunes soeurs, que j’initie au transport aérien.
—Et cela nous plaît beaucoup, approuvèrent les deux autres Lourds en même temps.
—Vichrom est celle qui a la forme d’un pain de sucre, et Poumiff, est la plus petite, très fière de son style cubique, me dit Jean en apparté.
—Faut-il les nourrir maintenant ?
—Non, rocailla Chbaoum, nous n’avons besoin que d’un petit somme d’une dizaine de minutes, après quoi, nous pourrons repartir.
—A la bonne heure...
Je me tournai vers mon vieux compagnon :
—Je ne m’attendais pas à te voir. Savroun m’avait bien dit qu’Homer m’avait envoyé des Lourds avec un messager, mais...
—Je te raconterai en rentrant.
—En rentrant à Clotone ?
—Clotone est presque libéré. Je suppose que...
—Non, Jean, on file sur Malamè.









8. Le Maitre des Vannes


Il me restait une dernière île à connaître du petit monde de Guama, et —je n’aurais su dire pourquoi— je m’en approchais avec une certaine émotion.
Allongés sur notre grand assiette d’alfa tressé, soutenue dans l’azur tranquille par nos trois Lourds en pilotage automatique, nous sirotions nos narguilés de voyage. J’avais l’impression délicieuse que le bruit et la fureur s’éloignaient derrière nous, même si je savais pertinemment que Nardor Botulis était à l’oeuvre sur la petite terre isolée, semant la mort et la désolation.

Paresseusement, Jean me racontait les dernières nouvelles de Clotone et d’ailleurs.
Quand il avait quitté Homer Benjou, celui-ci venait de recevoir l’adoubement suprême du nouveau Patriarche, Ventopse, qui, pour l’occasion, était sorti de la clandestinité. La cérémonie avait eu lieu sur Fustelle, le site sacré des trois Chênes gigacarpa étant à portée de boulet de la tour de Roc, toujours tenue par Longarde et Mollé.
Mais Homer ne s’en préoccupait pas : on les pousserait à épuiser leurs munitions. Après quoi on les laisserait où ils étaient : après tout, le Roc n’était-il pas la prison d’Etat de Guama ? Les criminels s’y étaient eux-mêmes enfermés. Grand bien leur fasse ! La foule avait applaudi cette décision et en avait apprécié tout le sel.
Comme les amis majorois étaient restés sur leur île (Jormail et Jostique de Joor achevaient d’y liquider les rebellions résiduelles), Pierre-Jacques Gonflamond avait été nommé chef de l’Etat-Major. Il devait présenter dans les jours à venir un plan de reconquête générale de l’archipel.
Mon brave ami Braho Nohé avait rejoint Benjou (après avoir mis à l’abri du Wino son précieux fardeau de pélerins). Il venait d’être nommé chef de la marine, avec pour pour première mission de bloquer les navires de l’amirauté Zwölle.
Mortone Trug écumant et sauvage (il avait gravement blessé son frère débile Minouïr, en lui envoyant son sceptre au travers du visage) avait repris place, avec une extrême réticence sur l’un de ces vaisseaux. Jusqu’au dernier moment, sa garde personnelle s’était faite tuer dans les appartements de la tour centrale du palais villacopal, pour lui permettre finalement de fuir par les égouts.
Sa mégalomanie n’avait en rien diminué et, selon les espions du nain Salkoz, qui fourmillaient parmi les manoeuvres emplissant les cales et armant les voiles, il ne parlait que de”parfaire la conquête”, et de “revenir dans moins d’un mois, avec des bateaux-bombes pour raser les villes”.
Si ces rodomontades n’étaient pas sérieuses, Braho Nohé qui ne disposait que d’une douzaine de simières, de quatre galéasses et de deux vaisseaux lourds, aurait néanmoins affaire à forte partie contre les soixante navires de ligne. Il faudrait les empêcher de sortir du port et les couler sur place en leur envoyant du feu phrisogeois. Sans cela, on ne ferait guère mieux que les harceler dans leur retraite, et ils pourraient rentrer à Draco sans trop de dommage, en profitant du sommeil du Grand Dragon.
—Quelle plaie ! soupirai-je. Draco est une forteresse naturelle imprenable, et Trug y reconstituera ses forces pour repartir à l’assaut dès qu’il le pourra. Il faudait absolument empêcher les Zwölles de revenir chez eux.
¬—Très bonne idée, dit Jean, en écarquillant les yeux pour mieux aspirer la fumée bleue de choulcave. Mais comment ?
Au bout d’un moment d’extase, il poursuivit :
—J’ai aussi le courrier du coeur. Cela t’intéresse-t-il ?
—Oui, mon bon Jean.
—Sacripoile, arrête de m’appeler “mon bon Jean”, ceci n’est point une histoire de la Comtesse de Ségur, que Diable !
—Ah, si tu te réfères au diable, je veux bien m’arrêter de t’appeler...
—Chut ! Alors voici : Mina Termina vient d’annoncer qu’elle se marierait avec son ancien ennemi Trémis Dendron Budain.
—Ils feront un fort beau couple... A propos, Kryalîche a vraiment été tué ?
—Oui, Budain l’a étripé en combat singulier.
—Fort bien. Cette crapule me faisait froid dans le dos.
—Quant à Marion La Faël, qui pleurait les larmes de son corps sur sa belle forêt de Giraise réduite en cendres, il paraît que le vieux Harno Geroy, qui en était follement amoureux depuis des lustres, lui a déclaré ses sentiments. Il a promis de consacrer tous ses efforts au reboisement, et Marion lui a fait jurer qu’il ne s’agirait pas de Choulcaviers de construction, ni de Canipores nains qui poussent en trois jours.
¬—Sage précaution. De toutes façons, leurs arrières-petits-enfants verront à peine les Agras parvenir à leur pleine hauteur.
— Mais j’ai gardé la meilleure pour la fin...
—Dis vite !
—Eh bien, Homer a rencontré Mategloire Fitrion lors d’une réunion d’Etat-Major où elle s’était glissée...
—La fouine !
—... Et ce fut la rencontre de leurs vies. Désormais, ils sont tout le temps ensemble, et Homer délaisse passablement ses devoirs stratégiques. Jansène fait le bougon, mais je crois qu’il est suprêmement heureux.
—Oui, fis-je avec un peu d’amertume, la petite est vraiment charmante. Mais au fond, trop gamine pour moi...
—Car tu avais des visées, vieux renard ?
—Parlons d’autre chose, veux-tu. Sur La Majeure, qu’est-ce que les Joor ont fait de Mungabor ?
—Oh, cela, je l’ignore. Mais on dit qu’il lui ont promis un poste, si toute l’affaire se terminait bien.
—Ils ne sont pas rancuniers.
—...Nous ne savons pas de quel poste il s’agit.
—Tu as raison.
—La seule chose neuve à propos de La Majeure est que les Logatrossiens ont exécuté Trophilogue. Ce vil agent de Sapharx avait transformé la grande taverne en centre de tortures pendant la brève dictature de Mungabor...
—Bien fait. As-tu glané des informations sur Nardor Botulis ?
—Pas la moindre. Il s’est volatilisé.
—Je crains, hélas, que nous en entendions encore parler, là où nous allons.
Jean pointa le suçoir de son Narguilé en direction de l’horizon occidental.
—Je crois qu’on aperçoit Malamè...





De notre aéronef, nous aperçûmes bientôt la douce courbure de l’île, vue du nord-ouest. La petite ville de Roudoul dominait une colline de jardins et de vignes, jusqu’à la pointe du même nom, fendant le flot comme une étrave. Plus à l’est, le bras de sable qui reliait l’îlôt de Minolé à la terre principale semblait être une chaîne de cuivre pâle à demi-immergée.

—Regarde... je crois qu’il y a un feu.

Jean avait raison. De Minolé s’élevaient des volutes de fumée grise et noire, en bien trop grande abondance pour être seulement l’effet des foyers domestiques ou même d’un feu de joie communal.
Ayant réveillé Chbaoum d’un petit coup de cordon, je lui demandai de nous diriger vers l’arc sablonneux.
De plus près, l’incendie devint visible : les arbres en feu étaient prolongés de grandes écharpes rousses flottant au dessus d’eux. Le coeur du brasier était un village de maisons rondes aux toits maintenant détruits. Des petites silhouettes humaines et animales couraient en tout sens sur les places et les chemins.
—Il y a de la vie, au moins, soupirai-je.
—Les pauvres gens !
—Je m’attendais à un massacre...

Les habitants avaient vu les Lourds de loin et se précipitaient à notre rencontre. Chbaoum et ses deux soeurs trouvèrent trop fatiguant de calculer le lieu d’atterrissage de la nacelle, et laissèrent celle-ci se poser sur l’eau. Bientôt gorgée comme une éponge, elle coula. Jean, grognant comme un sanglier, réussit cette fois à sauver son paquetage, ses armes et son narguilé en les tenant au dessus de sa tête.

Sur la plage, la “foule” était composée d’enfants de dix à quinze ans.
—Pouvons-nous voir vos parents ?
—Ils ont été emmenés... se désespéra une petite fille, les yeux grands comme des soucoupes.
—Des soldats leur ont dit de venir avec eux, expliqua le frère aîné.
—Est-ce qu’il n’y a pas de grande personne avec vous ?
—Si... Elles arrivent.
Deux femmes couraient vers nous. Je reconnus la jeune fille que j’avais rencontrée à deux reprises sur la Majeure, fuyant les troupes de Mungabor.
—No... Nolibé !
—Par le Grand Equilibre...
L’émotion était forte et elle ne put parler. Elle vint spontanément se nicher dans l’abri de mes bras. Je l’y serrai et la réchauffai.
—Ma soeur Anphidiane est avec moi. Nous avions les enfants avec nous à la baignade quand les Zwölles sont arrivés... Nous nous sommes cachés dans les buissons d’ajoncs, jusqu’à ce qu’ils repartent. Ils ont rassemblé nos parents, nos anciens, et les ont emmené sur le chemin.
—Puis ils ont mis le feu aux maisons avec des flèches... renchérit la petite Anphidiane.
—Combien y avait-il de soldats ?
—Une trentaine, à dos de méyots. Ils venaient de l’île-mère...
—Quand cela s’est-il passé ?
—Ils sont partis, il y a une heure...
—Vous n’avez vu aucun bateau ?
—Non.

—Bon. Je ne crois pas qu’ils reviennent. Retournons tous au village.
Il faut éteindre les flammes.
—On a essayé, dit Anphidiane, mais avec les bols de kachol, c’est très difficile.
On la sentait au bord des larmes.
—Nous allons voir ce qui est possible.
—De toutes façons, le feu a grimpé dans les arbres, et il n’y a presque plus rien à brûler, constata Nolibé.

Jean alla couper à la hache les arbres qui menaçaient de laisser tomber leur tête encore enflammée. Nous nous organisâmes en chaîne, et chaque maison fut éteinte l’une après l’autre. Tandis qu’un groupe était délégué pour cuisiner une soupe de lupifers et de galettes, et qu’un autre était chargé de surveiller et de nourrir les tout petits, les autres sortaient des maisons les objets indemmes.
Le soir tomba et les fumées finirent par s’arrêter.
Avec Jean et Nolibé, nous nous activâmes à reconstruire un toit pour la maison commune avec un bric à brac de poutres et de palmes demeurées intactes. La petite population s’y abriterait pour la nuit contre le vent de l’est, doux mais humide.

Le cercle se resserra après le repas, et Nolibé raconta de longues histoires aux enfants cachés jusqu’au nez sous les ponchos. Ils s’endormirent les uns après les autres, et Jean ne fut pas le dernier.
Nolibé vint s’asseoir contre moi et nous partageâmes le même poncho, en regardant le petit foyer que j’avais rallumé devant nous.
Puis elle s’allongea en chien de fusil et je la bordai, laissant dépasser son nez et ses lèvres dans le froid qui se faisait piquant.


Le lendemain, dès l’aurore, nous décidâmes d’aller à Roudoul pour chercher des secours. En espérant que la ville n’avait pas subi la visite des bandits.
La meilleure solution était de laisser Jean avec les enfants. Je partis pour Roudoul avec mission d’en ramener une carriole de pain et de lait, et, si possible une petite escadre armée, pour protéger, plus tard, le transfert des enfants, (car ils ne pourraient pas rester ainsi à Minolé.)
Nolibé me rattrapa sur le chemin.
—Il vaut mieux que je sois avec toi pour discuter avec les Roudouliens, sinon ils ne te croiront pas.
Sa main glissa dans la mienne et nous marchâmes ainsi, en silence.

Roudoul n’avait pas été attaquée. Les citoyens étaient en réunion nuit et jour, pour préparer une éventuelle résistance. Une milice avait été levée, et les Jeunes étaient entraînés au bâton et à la foënne, dans les champs et les jardins.
Comment défendre une bourgade aussi pacifique et dont les derniers remparts avaient été démantelés huit siècles plus tôt ?
Nolibé interrompit le débat et demanda de l’aide. Les citoyens, un peu gênés (car ils n’avaient pas eu le courage d’envoyer des éclaireurs s’informer sur la cause de la grande fumée) s’empressèrent. On réunit un groupe en armes et des victuailles furent placées sur une charrette.
La jeune fille devait rentrer aussi. Ses yeux inquiets trouvèrent les miens et, sans nous soucier des regards, d’ailleurs indifférents, nous nous enlaçâmes, comme si la séparation, déjà, faisait mal. Je caressai son beau front et noyai mes mains dans sa longue chevelure d’un noir profond. Nos yeux s’évitaient encore pour ne pas rendre plus difficile un arrachement à la plongée dans un unique tourbillon.
Je restai pour participer à l’organisation militaire.
—Augustin est conseiller du Minus. Il sait tant de choses sur l’art de la guerre, avait dit Nolibé au maire et à ses adjoints apeurés de tout.
Je discutais ferme avec leur conseil de guerre, quand Nolibé, sur le départ, passa sa tête par la porte et me sourit.
De ce sourire émanait toute la chaleur de son corps, souvenir de notre première et chaste toucher, et promesse d’autres, moins placides.
Elle ne me manquait pas. Seule l’évidence de la rencontre m’étonnait.
Toutes les combinaisons complexes de la survie s’écartaient comme un décor inutile devant le monde concret de l’amour, de son intemporalité absolue. Ce “nous”, si simple, qui avait toujours existé et serait encore là, dansant dans l’espace, quand nous serions morts.
Je tentai de me raisonner. Mais que m’arrivait-il ? Tout cela pour une simple rencontre ?
Le tout se résorba aussitôt dans un rien discret, posé comme une pierre d’attente dans un coin de ma tête, et je revins aux tâches de l’heure.

Deux jours après, je revis Nolibé, à la tête de son petit peuple, bientôt hébergé chez les habitants, souvent liés à leur famille par un cousinage.
Entretemps, la milice prenait forme, et j’avais placé des contingents aux accès principaux. Le sommet de la colline, qui correspondait à la vieille tour du Moulin fut transformée en forteresse capable d’accueillir très vite la totalité des Roudouliens, et de tenir un siège de quinze jours contre une petite armée. De vieux passages secrets entre des maisons et la tour furent réouverts, qui permettraient éventuellement de sortir pour prendre les assiégeants à revers.

Je n’avais pas beaucoup le temps de voir Nolibé, mais le soir, nous nous retrouvions sur la place du Moulin, et nous prenions une chiroine aux petites tables rondes de l’unique estaminet.
Anphidiane venait souvent, inquiète, et aussi un peu jalouse de sa soeur.
—Qu’est il arrivé à la mère ? disait-elle souvent.
Je tentai de la rassurer :
—Nous la retrouverons, avec toutes les grandes personnes.
—Mais les Zwölles ont pu les tuer ?
—Oui. Mais je crois qu’ils les auront gardées en otages, avançai-je, bien peu sûr de moi, car ils savent qu’ils ont perdu partout ailleurs. Ils voudront avoir quelque chose pour négocier leur retour, ou leur départ.
Je connaissais les projets de Mortone (dépeupler Malamè pour en faire son paradis personnel) mais sa défaite temporaire les avaient probablement repoussés à plus tard. E,n revanche, j’avais très peur de la folie meurtrière de Nardor Botulis que l’on pouvait suivre à sa trace sanglante, partout où il passait.
—Ne sait-on pas où ils ont emmené nos parents ? demandait Anphidiane, angoissée.
—J’ai fait envoyer des émissaires un peu partout dans l’île. Personne ne sait exactement où leur chef tient son camp.
—Une contrée n’a pas encore été visitée par les explorateurs : la forêt profonde d’Ardilonne, entre le fleuve Mourranche et le mont Gondemiel. C’est la région la plus sauvage de notre petite île, dit Nolibé.
—Je pourrai tenter d’y aller avec Jean, maintenant que vous êtes à l’abri.
—Oui, admit Nolibé, et elle baissa la tête, sa main serrée autour de la mienne, mais vous ne savez pas combien ils sont.
—Il faudrait retrouver leurs bateaux, dis-je. Des marins pourraient faire le tour de l’île, et observer discrètement tous les mouillages possibles. Ils ont peut-être camouflé leurs vaisseaux.
—Il faudrait aller voir les pêcheurs, en bas, avec le maire.
—C’est que je ferai. En attendant, nous formerons un commando assez nombreux, et quand le camp zwölle sera repéré, nous monterons un plan pour libérer les prisonniers, et pour détruire l’ennemi.

Je passais maintenant une bonne partie de mon temps à entraîner de jeunes Roudouliens auxquels étaient venus s’adjoindre plusieurs dizaines de Malionais et de Bistriens volontaires, mécontents de la politique de neutralité de leurs cités respectives.

Je n’étais pas sûr que cette petite force pourrait résister plus de cinq minutes à la charge de Zwölles, dont la bellicosité serait décuplée par la rage d’avoir perdu la guerre. Mais il fallait donner un peu d’espoir à ces gens.

Nolibé et moi éprouvions de plus en plus la présence tardive des enfants inquiets autour de nous, comme un obstacle à vivre ce que nous savions grandir entre nous. Anphidiane le sentit, et prenant sur elle avec un grand courage, elle décida de jouer les mamans pour nous libérer.
Un jour, j’emmenai Nolibé sur une barque, et nous plongeâmes dans la lagune de la petite crique, à l’ouest de Minolé. Elle était une remarquable plongeuse, et remontait beaucoup de glossules dans le tissu de sa robe mouillée. Je désirai de plus en plus sa beauté et son regard me dit qu’elle aurait bien aimé me dénuder. Les contingences favorables se réunirent : soleil, douce fatigue, tranquille familiarité des corps dans la lumière. L’envie de la prendre se fit impérieuse. Elle roula dans la barque, m’échappant en riant. Sa robe se défit. Au risque de chavirer, je la plaquai sous moi, les boucles de nos toisons pubiennes imbriquées.
Elle s’ouvrit, bouche et sexe, et j’entrais en elle sans ménagement. Elle me mangea en même temps du haut et du bas, presque déçue que j’explose en elle, en quelques instants de paroxyme trop retardé. Ce fut mon tour de la manger, et son plaisir fut si vif que nous chavirâmes effectivement.

Par la suite, nous vécûmes un arrêt du temps. Au fil des jours (que je crus innombrables, mais qui ne l’étaient pas), elle me fit découvrir le plus beaux sites, et pour en imprimer le souvenir en moi, elle me caressait habilement, me conduisant au plaisir suprême de mille façons.
—Où as-tu appris tout cela ? lui dis-je fort étonné.
—Ce ne sont pas mes parents, tu peux t’en douter... Peut-être est-ce inné ?
Nous nous perdions dans les yeux l’un de l’autre, et je devais m’accrocher aux paillettes d’argent qui ornaient le ciel sombre de sa prunelle, pour ne pas y mourir.
Chacun, sans le savoir, donnait à l’autre occasion d’un désir plus grand, et bientôt nous dûmes nous quitter dans la journée, pour faire la pause, respirer un peu de ces forces d’ivresse que nous libérions et qui nous emportaient.
Chaque soir, cependant, nous avions hâte de nous reprendre, de nous saisir. De nos sexes, de nos capacités à jouir, nous faisions les marches d’un escalier sans fin.
La nuit, épuisé, je sortais pour boire. Jean voyait mon état et ne disait rien, mais je savais qu’il ne m’avait jamais vu ainsi.
Et puis je retournais à la passion, et comme des jumeaux imbriqués, giron de l’un contre les fesses rondes de l’autre, nous nous embarquions pour un sommeil mêlé, vers un destin commun, qui n’était que le nôtre.

Vint le jour où nous devions partir pour l’aventure. Minolé voulut venir avec moi, mais je refusai.
—Je serai avec toi, tu le sais bien.
—Oui, nos doubles se rencontreront et feront l’amour sur le Gondemiel.
—D’accord, toutes les nuits à minuit.
—Minuit pour toi, minuit pour moi, je me caresserai.
—Et moi, je t’enverrai ma semence par télépathie.
—D’accord.
Nous nous embrassâmes encore, ayant cru oublier la forme de nos corps qui s’étaient étreints quelques minutes auparavant. Et un peu plus tard encore, au bout de la rue pavée qui sortait de Roudoul, je l’étreignis encore. J’aurais voulu lui emporter au moins les yeux.

Pendant mes errements coupables, Jean avait pris les choses en main. Il avait recruté et entraîné à la dure une vingtaine d’hommes combatifs et résistants qu’il équipa pour une semaine de vie autonome. Il avait aussi dessiné une carte grossière de Malamè, en y incrivant tous les renseignements qu’il avait pu glaner au cours de conversations avec les membres de notre groupe armé.

La façon la plus sûre de se diriger vers la forêt d’Ardilonne était d’emprunter le chemin des collines qui grimpait au dessus de Roudoul, serpentant vers l’espèce de chapeau haut-de forme du mont Gondemiel.
On passerait le gorges du Mourranche, puis on suivrait le lit de la rivière vers l’ouest, jusqu’à ce qu’elle reçoive l’apport de tous ses affluents et devienne fleuve majestueux... sur seulement une vingtaine de kilomètres. Là, sur les deux berges, s’étendait la sauvage étendue sylvestre où nous avions de bonnes raisons de penser que les horribles Zwölles de Botulis séquestraient la population adulte de Minolé.
La marche se déroula sans encombre, par une belle journée tiède.
La colline aux ruches nous apparut bientôt, au pied du Gondemiel. Elle était presque cachée dans l’ombre du sommet de l’île, qui se creusait comme pour lui permettre de s’y nicher.
Sa forme était parfaitement arrondie et elle était couverte de sapins diposés si régulièrement qu’on pouvait un moment croire qu’il s’agissait d’objets artificiels. Une allée en spirale montait sous les arbres et rejoignait le sommet du mamelon où l’on entrevoyait la présence du petit temple aux tuiles vertes, et, tout autour, six grandes ruches sur leur pied de fer forgé. Le monastère de Maalouch était en partie creusé dans la paroi du Gondemiel, et en partie saillant. On disait que c’était un ancien poste de surveillance de Phrisogeois, en direction de tout ce qui naviguait sur le grand courant ou dans la Mer de Malamé, au sud. Le monastère était aujourd’hui désert, mais je désirai y pénétrer pour vérifier quelque chose.
La porte était ouverte et j’entrai dans le sanctuaire baigné d’ombre. Ma recherche prit peu de temps et je ressortis rapidement.
—En route !
Nous obliquâmes vers l’ouest, où la vapeur des chutes du Mourranche s’élevait dans l’atmosphère.
Dans les premières heures de l’après-midi, nous rejoignîmes le col des dix-sept vents, lieu fort bien nommé, et de là, nous engageâmes dans les ravins.
Nous parvînmes en peu de temps sur le piémont aux arbres clairsemés, et je demandai à Jean de préparer le camp en cet endroit d’où nous pouvions voir toute la forêt moutonner à nos pieds.

J’avais une autre raison de m’arrêter dans ces parages.
J’avais en effet demandé un soir à Nolibé, si elle savait où l’arbre nommé “salcyle rieur” pouvait se rencontrer sur Malamè.
—Je crois qu’il n’y en a plus, dit la jeune fille. Les artisans ont tout coupé il y a plus de cent ans. Mais s’il devait encore en subsister un ou deux, ce serait dans le cours supérieur du Mourranche .
—As-tu une idée de la manière dont je pourrai le reconnaître ?
—Pas la moindre. Mais tu peux voir cela sur les peintures murales du monastère de Maalouch. Je crois que toutes les décorations s’inspirent de l’apparence de cet arbre, autrefois sacré et très répandu.
Les fresques de Maalouch étaient fort décrépites, mais j’avais néanmoins retenu la forme de lance finement dentelées des feuilles très claires, le branchage tendu vers le ciel en un vaste bouquet, qui retombait très bas sur une large circonférence autour d’un tronc large et tordu, grenu et craquelé.


Je laissai à mes compagnons le soin de dresser le camp, et je marchai le long de la rivière.
Déja large et noire, elle coulait, en apparence paresseusement, en réalité très rapidement si l’on observait les menus objets emportés à sa surface. Les rives étaient de véritables pièges pour le piéton : mélange instable de sablières molles, d’arbres morts à demi-enfouis, de rebords en suspens, creusés par en dessous. Elles pouvaient se refermer sur le malheureux voyageur obligé de les emprunter.
Sans jamais trop m’éloigner du Mourranche, je traversai des petits bois qui débouchèrent sur un étang. Je décidai d’en faire le tour, et je suivis un sentier à peine tracé dans les herbes hautes, les campanules, les fleurs en cône des salges. Je débouchai bientôt sur un amphithéâtre de verdure, d’un calme étonnant. Le fond en était composé de plusieurs niveaux de frondaisons, les premiers Agras tentant désespérément de se jeter au dessus de l’eau, où ils capteraient plus de lumière. En arrière, de grands sapins serraient leurs squelettes sombres. En avant-garde, au milieu d’une émergence couverte de pelouse trônait un arbre gigantesque, envoyant ses branches dans toutes les directions.
Je le reconnus sans erreur possible : c’était bien un Salcyle rieur, peut-être le dernier de Malamè. C’était l'arbre de la sagesse, celui à qui j’avais à demander quelque chose : où habitait donc le vieux Saghin ?
Le grand salcyle penché ne répondit pas directement à ma question muette, mais j’utilisai l’extrémité d’une de ses énormes racines égarées loin de lui pour passer à pied sec au dessus de la surface emplie de lentilles. En tournant autour de sa base parfois soulevée par le vent, je découvris une arcade noueuse, réancrée au sol par de nombreuses radicilles.
Sous la voûte ainsi formée, il y avait une maisonnette de bois et de torchis soigneusement blanchi à la chaux. De sa petite cheminée sortaient des ronds de fumée bleue. Je subodorai que c’était là le logis de Saghin, le plus ancien des Vieux de Guama.

Je frappai l’huis. Personne ne répondit. Je supposai que Saghin était passablement sourd et je réitérai, avec un peu de force.
—Vous voulez casser ma porte ? fit une voix derrière moi.
Je sursautai et me retournai.
Un petit homme en bottes de pêche et en casquette sur l’oeil venait vers moi, un seau à la main.
Il s’arrêta devant la maison sans me regarder, et me tendit le seau.
—Allez remettre ces poissons-chiens à l’eau, sinon ils vont sauter toute la nuit dans le jardin. Prenez les à la main et jetez-les dans des directions différentes, sans quoi ils vont se battre.
Je regardai le seau avec un peu de dégoût.
—Dépéchez-vous, ils ne mordent pas...

¬Je me résignai à prendre ces corps glissants et frétillants, en évitant tout de même les grandes bouches dépliables, et à les jeter en pluie dans le liquide poisseux de l’étang. Aussitôt, non loin de là, un oiseau jaunâtre au bec démesuré battit des ailes, comme pour applaudir à mon geste.
—Etes-vous Saghin ?
—Oui, dit le petit homme en enlevant ses bottes.
—Je me présente : Au..
—Je sais qui vous êtes. Et je sais ce que vous voulez : je ne suis pas d’accord !



Une heure après, je soupais avec Saghin de délicieuses morilles au lupifer d’eau douce. Le vieil homme, qui avait commencé par me laisser mariner dehors, m’avait appelé pour l’apéritif (un verre de glône-lumière, véritable petite merveille, suffisante pour renoncer au reste du monde), tandis qu’il cuisait les poissons sur un gril, utilisant un pinceau pour les humecter de sauce blonde .
—Saghin, réitérai-je, vous savez pourquoi je...
—Goûtez donc ces poivrons marinés dans de l’huile de galpoure, avec un peu de citron.
Il enchaîna aussitôt par une salade de chiufs finement coupés, et parfumés à la pimpregarne.
Les poissons vinrent à table et se posèrent par deux dans nos assiettes de bois. Leur fumet était irrésistible et je n’eus aucune effort à faire pour continuer à me taire.
Le vieil homme me tendit une coupelle où traînaient des morceaux de pétales sêchées.
—Mangez donc de la Chimère des prés, ce n’est pas bon, mais çà revigore.
J’en mâchais prudemment une, au goût de papier amer.
—Allez-y, n’hésitez pas.
—Non merci, c’est très bon, mais...
—C’est infect, mais il est plus malin d’en mâcher un peu que de l’utiliser pour envelopper le fromages comme ces idiots de Malaméens. Car çà vous rallonge la vie. C’est utile, si on aime la vie comme moi, inlassablement recommencée dans les petits détails.
—Ah? fis-je, intéressé, et puis-je vous demander votre âge, Saghin ?

—Calculez-le vous-même, dit Saghin : j’ai d’abord atteint 85 ans, il y a très longtemps, puis j’ai mis vingt ans à revenir à l’âge de trente ans, et cela fait un certain temps, disons soixante ans, peut-être, que je mets 160 ans à atteindre l’âge canonique de cent ans.

Je n’avais plus du tout envie de poser des questions au petit homme quand celui-ci, s’étant soigneusement curé les dents avec une épine de chikrua, se mit à parler comme une fontaine coule après la pluie.
—Règlons d’abord les problèmes pratiques. Les bandits Zwölles que vous cherchez sont peu nombreux : la plupart sont repartis il y a une semaine, dès qu’ils ont eu de nouvelles des revers de Mungabor. Mais Botulis ne voulait rien savoir. On lui avait donné mandat de détruire Malamè, et il s’y tenait. Une bagarre s’en suivit et il tua un officier. On l’arrêta, mais, connaissant son pouvoir auprès de Sapharx, on le laissa finalement sur l’île, où une dizaine de fidèles l’ont accompagné.
Ils ont commis plusieurs exactions : brûlé trois fermes, tué plusieurs voyageurs, attaqué de marchés; et enfin ils ont incendié Minolé. Les gens de ce pays sont terrorisés. Ils ont peu de courage et une expérience militaire nulle. C’est pourquoi j’apprécie votre venue, car les Zwölles commençaient à m’échauffer les oreilles. Non contents d’avoir enlevé ces pauvres gens, ils saccagent ma forêt et organisent des battues meurtrières pour tuer des brenèles, et des chevirelles sauvages d’une sous-espèce très rare.
Je vous dirai demain comment vous rendre à leur camp, qui est un peu plus bas. Le mieux sera d’attendre qu’ils sortent pour la chasse, et vous libérerez les otages. Ensuite, je vous indiquerai une cachette pour le Minoléens, pendant que vous retournerez leur donner une correction définitive.

Saghin ne me laissa pas l’interrompre.
—Quant à l’affaire qui vous amène de la part de mes collègues quadratistes, nous n’aurons pas le temps d’en discuter aujourd’hui, ni demain. Je vous donne rendez-vous à l’embouchure du Mourranche, sur la rive nord, après-demain matin. Voys y verrez une ruine d’observatoire. Je vous y attendrai, et j’écouterai alors vos arguments.
J’espère que vous en aurez terminé d’ici là avec vos ennemis.
Maintenant, je vais dormir, et vous feriez bien d’en faire autant. Il n’est pas question que vous reveniez à votre bivouac en pleine obscurité. Ce serait aller une mort certaine.
—Mes compagnons vont s’inquiéter.
—Laissez-les orphelins pour quelques heures, et repartez de bon matin.
Il se leva et entra dans sa maison, dont il referma la porte.
—Où... où dormai-je ? dis-je à mi-voix.
La porte se rouvrit.
—Où avais-je la tête ? Là.
Il désignait un grand hamac tendu entre deux branches du Salcyle, en travers duquel pendait une grosse couverture tissée.
—Bonne nuit !



° °


°


Pour la première fois depuis bien longtemps, je me sentais bien seulet dans mon hamac, mais le double de la main de Nolibé m’apaisa le front, et prit la main de mon double pour m’emporter, têtes à l’envers sous la lune basse, au sommet du Gondemiel. Ils jouèrent de longues heures, plongeant sur le monastère à trois cent mètres au dessous, pour venir s’asseoir au bord des tuiles, pieds dans le vent de nuit. Puis ils allèrent se dissoudre sous les chutes du Mourranche et remontèrent se sècher sous une lune pointes en bas (étions-nous, finalement dans l’hémisphère sud ?). A la fin, je (le double) poursuivis Nolibé pour lui ouvrir les cuisses et la baiser, tout en l’emprisonnant dans mille bras aussi avides et inquisiteurs les uns que les autres, mais la vraie jeune fille avait du s’endormir quelque part, car je n’étreignis qu’une nuée, ne perçai que la voûte d’étoiles, et me retrouvai dans mon hamac, la couverture hissée en son milieu comme un drapeau à son mât.
—Nolibé ! Où es tu ?
Bientôt le relief de la couverture s’aplanit et je passai à de vrais rêves, dont je n’ai aucun souvenir.


A l’aube, je me levai et revins sur mes pas en courant, non sans apercevoir, avec un frisson rétropectif les traces de pattes d’énormes bêtes griffues ayant arpenté le sentier pendant la nuit. Mes camarades m’accueillirent avec rancoeur et avec joie.
Je leur fournis une partie de l’explication de ma disparition, et nous levâmes le camp.
Saghin m’avait donné quelques bons renseignements pour trouver les bandits, dans une partie incendiée de la forêt. Leur camp retranché avait une forme de boîte de fromage vaguement carrée. Ils avaient dressé des pieux grossiers, reliés entre eux par d’autres troncs croisés, en utilisant les lianes qui pendaient partout des Agras. Les Minoléens étaient couchés ou assis au centre du terrain pelé, l’air abattu.
Comme le vieux sage me l’avait dit, les gardes, impeccablement sanglés dans leurs uniformes noirs, sortirent en fin d’après-midi pour leur chasse quotidienne, ne laissant que cinq d’entre eux surveiller les prisonniers.
Je vis aussitôt Nardor, en tête des chasseurs, qu’il dominait de sa haute taille. Il émanait aussi de lui une énergie forcenée, et le mouvement saccadé de ses jambes, évoquait celui d’un automate. Comme à l’accoutumée, il cachait les cicatrices terribles de son crâne sous le casque zwölle réglementaire, que ses compagnons avaient abandonné, avec la chaleur lourde de la journée.
—Allons-y, susurra une petite voix féminine.
Je me retournai, surpris.
J’entendais des voix, maintenant ! Une voix, celle de Nolibé, et son rire, aussi, de m’avoir joué ce bon tour.
—Ne nous dérange pas pendant la bataille, lui répondis-je en moi-même.

Les Zwölles étaient si sûrs d’eux qu’ils n’avaient pas même refermé la porte de planches grossières du “fort”. L’assaut fut facile. La peur des Malaméens avait fait place, dès qu’ils avaient vus leurs parents et amis, à une rage à peine contenue. Nous-nous massâmes simplement derrière, et, sur un signal, nous nous précipitâmes. Sitôt dans la place, nous fonçâmes en criant, et nous divisâmes aussitôt par groupes de cinq autour de chaque Zwölle. Nous surprîmes l’un à sa douche, l’autre en train de se refaire une beauté devant un morceau de glace, et les trois autres assis autour des prisonniers, comme s’ils gardaient un troupeau de vaches.
Je plongeai sur celui qui s’était ressaisi le premier et tournait sa tirapelle vers moi. Il tomba de son tabouret que je repris aussitôt pour l’assommer, pour le compte. Les deux autres homme armés, effrayés, levèrent les mains. Toute la superbe Zwölle était tombée d’eux comme une teinture lavée à grande eau.
Les Minoléens, stupéfaits, restèrent d’abord immobiles, puis se levèrent, et, reconnaissant les Roudouliens, se mirent à crier de joie.
Il fallut que nous les fassions taire à grand gestes.
Tout de suite, nous organisâmes le départ de la colonne, interdisant à chacun de prendre quoi que ce soit. Ligotés et baillonnés, les Zwölles furent placés au milieu de la cohorte qui s’engagea sous les bois, sur un sentier qui devait les ramener à Roudoul par la mer.
Je laissai Jean prendre la direction du convoi, et j’emmenai dix hommes avec moi pour faire la chasse au chasseurs.

Je ne voulais qu’une seule chose : séparer Nardor de ses hommes, afin d’obtenir le combat singulier attendu depuis si longtemps.

Mais il fallait d’abord retrouver le groupe silencieux, qui était sans doute monté sur les pentes grasses, délices de la chevirelle sauvage. Nous devrions peut-être attendre les premiers coups de feu pour les repérer, et cerner leur dispositif.
Cela ne fut pas nécessaire : je vis un uniforme noir se détacher sur le fond gris des arbres.
—Voila un papillon qui n’a pas lu notre cher Darwin ! me dis-je. Un compagnon me frappa l’épaule : un second chasseur se tenait à genoux un peu plus à droite.
Cela suffisait pour comprendre : cinq hommes se tenaient vers le bas de la clairière, tandis que Nardor et le dernier Zwölle étaient certainement montés tourner un troupeau à revers. Quand les bêtes prendraient peur, ce serait leur fin, quelle que soit la direction qu’elles prendraient.
Plus silencieux que des sangliers, mes Malaméens se glissèrent derrière les guetteurs.
Il y eut un cri rauque et les Zwölles épaulèrent, attendant que le gibier surgisse devant eux.
Quatre ou cinq Chevirelles très frisées surgirent en bondissant, l’écume à la gueule. Trois s’abattirent aussitôt, fauchées par la grenaille cruelle.
A ce moment précis, mes homme intervinrent.
—Pas un geste, ne vous retournez pas ou vous êtes morts !
Les Zwölles levèrent les mains, et celui qui tenta de se retourner armé eut les mains emportées, sa seconde tirapelle dispersée en l’air.
¬—Nous sommes sérieux. Rendez-vous.
Pendant qu’on s’occupait des prisonniers, je m’avançai seul à la rencontre des deux derniers ennemis.
Nardor avait sans doute compris que quelque chose d’anormal était arrivé. Il avait dû se cacher, obligeant son ultime compagnon à plonger au sol.
—Nardor, je suis seul ! Viens te battre. Je t’attends.
La forêt seule me répondit.
Les nuées se déchirèrent à ce moment, et le soleil sanglant illumina de trait horizontaux les clairières d’agras géants.
J’entendis soudain un fracas à ma droite. Le Zwölle, un tout jeune homme blond, venait de se prendre le pied dans une liane et s’était effondré, perdant son casque et son arme.
Protégé devant moi par un tronc, je le mis en joue.
—File... et ne reviens pas... Vas te rendre au camp.
Le garçon poupin ne se le fit pas dire deux fois.

Alors la voix cassée de Nardor Botulis retentit.
—Ainsi c’est toi, petit Ultramondain. Tu es venu rencontrer ta mort. C’est dommage, tu avais encore une longue vie devant toi ! J’avais fini par éprouver une certaine tendresse pour toi. D’autant qu’il y avait le plaisir de chasser d’achever tes petites biches blondes...
—Nardor, j’ai décidé de te laisser une chance. Avance en terrain découvert.
—Un duel ? Tu es bien romantique ! Que tu saches au moins combien j’ai éprouvé de plaisir avec Nadja, avant de vérifier le temps qu’elle résisterait sous l’eau...
Ma voix trembla.
—Nardor, je te rejoins au centre, nous nous retournons, nous comptons trois pas, et que le meilleur gagne.
—Oh, après tout, pourquoi pas ? Cela me rapellera mon jeune âge. J’ai bien dû liquider une quinzaine de hobereaux Gris à ce jeu là.
—Tu ne m’impressionnes pas.

Le visage bouturé de greffes rougies apparut subitement dans le vert doré.
—Me voila.
J’avançai aussi, inspectant son regard.
—Il a peur, vas-y, me dit Nolibé-la-double, cachée dans le ciel au dessus de mes épaules.
C’était vrai. Cela donnait une chance au jeu.
Lorsque Nardor vit mon arme, il eut un rire grinçant.
—Tu comptes me descendre avec cette tirapelle malaméenne ? Tu es bien courageux... çà me donne envie de tirer tout de suite... Ta tête sera emportée bien avant que tu aies le temps d’appuyer sur la détente.
—Vas-y, pourquoi tant de paroles ?
Le grincement hilare reprit, de l’acide en guise d’huile pour les gonds.
Je savais pourquoi il ne tirait pas tout de suite : parce qu’il était lâche, tel que je m’en souvenais. Mais je savais aussi pourquoi il ne tirerait pas plus dans quelques secondes. J’étais à l’ouest et j’avais le soleil dans le dos. Je faisais certes une ombre chinoise parfaite, mais un rayon lumineux libéré d’un tronc pouvait aussi bien l’éblouir, rendant son tir bien plus aléatoire que ma riposte.
Maintenant, nos canons se touchaient presque et il était trop tard : au moindre mouvement de l’autre doigt, nous nous arracherions réciproquement le ventre, et ni l’un ni l’autre ne souhaiterait mourir seulement pour que l’autre l’accompagne.
Nous nous retournâmes lentement, nous suivant chacun d’une longue oeillade meurtrière.
—Un !
Je le sentis s’éloigner un peu.
—Deux !
Je ne le sentais presque plus, mais la symétrie me sembla soudain transgressée derrière moi.
Je rentrai la tête dans les épaules, et fus propulsé en avant , par un monstreux coup de poing.
Il n’y avait pas eu de “trois”. Il m’avait tiré dans le dos.
—Adieu, petit !
Je le laissai s’éloigner un peu et me retournai, l’arme tendue.
—Attends, tu oublies quelque chose !
Stupéfait, il reçut le projectile au creux du sternum, et s’arrêta pile.
—Qu’est ce que ?
Il mit la main à sa poitrine et la retira sanglante.
—Ha ! ha ! je t’avais dit de ne pas utiliser de tirapelle malaméenne ! La grenaille n’a même pas explosé !
Son rire était assez laborieux, et une teinte grise se répandait sur ses traits couturés.
—Qui te parle de tirapelle ! Regarde mieux...
—Qu’es-ce que c’est ?
Il approcha, un voile sur les yeux, et de plus en plus crispé.
—Comment... Comment n’es-tu as mort ?
—Une bonne écorce de marocal accrochée sous la chasuble, çà absorbe bien les éclats, en général...
Il souleva péniblement un repli de sa vareuse et dégagea une tirapelle de poche dont il visa soigneusement le milieu de mon visage.
—Tu n’as pas reconnu mon arme, Nardor ? Tu en as pourtant utilisé une, dans un proche passé...
Nardor titubait. Il retira son casque, laissant apparaître l’appareil de veines bleues et gonflées qui couraient sur son crâne.
—Tu... Ce n’est pas possible...
Il voulut rire et se mit à tousser du sang et des morceaux de viande.
—Tu n’as pas ? ... Non... Il n’y en a plus, de toute façon...
Il essaya de hausser les épaules, et sans prévenir, sa main gauche tomba sur le sol, dans son gant.
Il regarda son poignet pisser le sang comme une lance d’arrosoir, avec l’étonnement d’un homme ivre.
Son ventre semblait se gonfler sous l’effet d’une respiration puissante, mais il ne reculait pas avec l’expiration. Il continuait à grossir, par accoups, se boursouflant à droite, puis à gauche.
—Crêve, maintenant ! di-il en perdant deux dents.
Il me remit en joue, mais sa main droite se détacha et tira en tombant sur le sol. La grenaille se planta dans la terre entre mes jambes. Une douleur cisaillante me loger un éclat dans le mollet.
Je devais m’éloigner, car les centaines de liècles dont son corps fourmillaient maintenant chercheraient aussitôt un autre corps pour se reproduire, et je savais qu’ils pouvaient effectuer des bonds d’un ou deux mètres.
Je me levai et reculai, m’accottant au tronc d’un agra. La blessure ne semblait pas avoir entamé le muscle. Je pouvais marcher. Je m’éloignai.
Son hurlement d’agonie me figea une seconde, par son inhumanité. Je me retournai un instant pour voir tous ses organes s’affaisser à ses pieds, laissant sa cage thoracique vide et sans chair. Il me regardait encore, le cou déjà débranché. Puis ses yeux disparurent à l’intérieur de son crâne, comme sucés.
Sa tête tomba dans les herbes et ne fut plus qu’un gros bulbe gluant de champignon violet. Des milliers de petites choses vibrionnaient alentour, s’attaquant même aux feuilles. Il ne valait mieux pas s’attarder.
—On l’a eu ! s’écria le double de Nolibé, perchée sur une haute branche.
—Viens ici qu’on se mélange ! lui intimai-je.
Ele rit, et devint translucide comme les ailes de feuilles qui l’entouraient.
—Reviens d’abord à Roudoul, Amour ! Ton Double est trop fatigué pour m’honorer.
—Bonne idée, convins-je. Mais d’abord, j’ai une envie terrible d’aller me baigner dans le fleuve !
—Je te comprends, fit la voix, et elle me baisa le front de ses yeux de velours.


Je laissai mes compagnons rejoindre Jean et la cohorte de Minoléens. J’allais me tremper dans le flot rapide et froid, puis je remontai sur la berge et examinai ma blessure. Rien de grave. Je déchirai un bandeau dans ma chasuble, et serrai contre la plaie un bulbe de chicague rose, très bonne pour absorber les infections.
Puis, je me mis en marche vers l’embouchure du Mourranche.




° °


°




Une nuit, une journée. Je suis las d’être criblé de vents et des petites balles d’eau salée des embruns. Allongé nu sur la plage mouillée, j’essaie de me convaincre que les épreuves sont finies, que je suis passé de l’autre côté d’un long tunnel.
Sagement, le double de Nolibé joue avec le mien dans les dunes et je ne m’intéresse plus à ce qu’ils font. J’ai envie de la revoir, en chair et en os.

La petite barque bleue, renversée, là-bas, au pied de rochers joufflus sous la ruine de l’observatoire, est en train de bouger. Un mirage ?
Non, deux mains fermes l’agrippent et la retournent. Une silhouette courbée en caban jaune la tire vers l’eau, très loin encore.
J’enfile un pantalon, me lève et m’approche.
C’est Saghin, bien sûr, visière rabattue, touchant presque son menton prognathe.
—Mettez le bateau à flot, dit-il quand j’arrive près de lui, je vais chercher mes casiers à glossules.
La barque est menue mais sa grosse quille fait un profond sillage dans la peau humide de la plage. Plus je m’approche des vagues, plus elle me semble lourde.
Saghin me rejoint en clopinant.
—Si vous voulez, je rame, dit-il en souriant, me dévoilant trois dents espacées.
Je ne dis rien et me mets à la nage.
—Bizarre, dit-il en m’observant. Ici, nous ramons en regardant l’avant du bateau, cela évite de se dévisser le cou pour savoir ou l’on va.
Bon, je ne vous remercie pas d’avoir flanqué la lièclite à une de mes chevirelles, j’ai été obligée de la foudroyer pour qu’elle ne la transmette pas aux troupeaux... Mais enfin, vous avez eu l’horrible Nardor, et pour cela, je vous dois quelque chose.
—En réalité, Saghin, je ne parle qu’au nom de vos amis quadratistes.
—Je sais... Argumentez un peu.
—Ecoutez, je ne peux pas à la fois ramer comme un bagnard, et argumenter...
—Mais si, vous pouvez. Pendant ce temps je me prépare une pipe de choulcave, si cela ne vous dérange pas trop.
—Il exagère, fit le double de Nolibé, assise sur la proue, les genoux croisés.
—Qu’a-t-elle dit ? fait Saghin, me regardant de ses petits yeux d’éléphant nain.
—Oh rien...
Brusquement je réalisai :
—Sapituile de cornevache ! Vous la voyez ?
—Evidemment ! Le seul double que je ne vois jamais est le mien, soupira le vieillard. Je crois qu’il est resté dans une de mes vies précédentes, plus amusantes...
—Bon, voici donc ce que veulent Lutel, Métaphos (je veux dire Ermos), Emeisle, et Savroun...
Et je lui répétai la conversation que nous avions eu dans la chapelle du mausolée de Lagmorion.
Saghin enleva sa pipe et partit d’un rire juvénile.
—Ces vieux impies pensent vraiment que je détiens la clef de ce monde !
—Et c’est faux ?
—Augustin, ne posez pas de telles questions, vous savez bien que je n’y réponds jamais. Voulez-vous me passer les casiers, s’il vous plaît ?

Saghin s’affairait à fixer les cages à fausse sortie sur des anneaux, eux-mêmes noués sur de longues cordes tressées, terminées par des flotteurs en noix de blave. Puis il les plongea dans l’eau bleue, où ils se déformèrent à nos yeux, à mesure qu’ils s’enfonçaient.
— Pourquoi m’avoir fait venir, dans ce cas ?
—C’est que, voyez-vous, jeune homme, je ne suis pas encore décidé.
Saghin s’allongea sur le fond de sa barque, les bras derrière la tête.
—Donnez-moi une seule bonne raison d’agréer à cette folle volonté d’arrêter nos courants immémoriaux.
—L’unité...
—L’unité ? Mais qui vous dit qu’elle est meilleure que l’autonomie et la diversité ?
—La paix ...
—La Paix ? La domination d’un Mortone Trug, vous appelez cela la paix ? Et même celle d’un Homer Benjou. C’est un charmant jeune homme, mais repassez dans vingt ans, nous en reparlerons ! Vous savez que le pouvoir absolu a une étrange propension à transformer les gens en grosses bulles, et les nations en grandes pieuvres.
Je tentai encore de me faire l’avocat de la cause perdue, mais Saghin ne m’écoutait que d’une oreille distraite et jetait à la mer de petits cailloux, provoquant la curiosité immédiate de poissons-bouche, sortes de plats verticaux muticolores flottant gaiement entre deux eaux.

¬—Saghin, s’il vous plaît, écoutez-moi !
—Mais je t’écoute, jeune Ultramondain, et tes efforts pour me convaincre d’une idée qui n’est même pas la tienne me semblent méritoires !
Il se leva sur les coudes, regardant attentivement ses doigts de pieds en éventail.
— Je voudrais te poser une question personnelle, Augustin .
—Je vous en prie, fis-je, un peu inquiet.
—Tu es venu ici chercher le passage... n’est-ce pas ?
Je me sentir devenir livide.
—Comment le savez-vous ?
—Cela n’a aucune importance. Mais c’est bien cela, l’objet de ta quête la plus secrète ?
—Oui.
—Alors, Petit, comment ne t’es-tu pas rendu compte que tu l’avais trouvé ?
—Je ne l’ai pas trouvé... D’ailleurs, cela est moins important pour moi, maintenant.
—Justement parce que tu l’AS trouvé.
—Il a raison, dit le double de Nolibé, les pieds jouant dans la vague de proue. Tu M’AS trouvée.
—Veux-tu bien te taire, toi ?
—Non, elle a raison, dit mon double en sortant de l’eau, des langoustines pinçant plusieurs de ses mêches de cheveux. Nous NOUS somme trouvés.
—Cause toujours, ma belle, gromella le vieux Saghin, pointant la galoche de son menton, un tic favori.
—Mais cela n’a rien à voir avec le TRANSLATADOR ! m’écriai-je, ni avec le passage dans le temps, avec le retour à l’origine...
—En un sens, non, convint Saghin, et il jeta encore des cailloux par dessus bord.
Mais en un autre sens, ce que tu as trouvé est bien plus extraordinaire : c’est le passage qui écarte les portes du monde en carton, et nous fait accéder à celui de l’éternel présent, de l’événement pur.
—Tu es gentil Saghin, mais je n’ai jamais supporté les cours de phi...
—Augustin, regarde ! Une sarmoiselle vibre, là-haut...
—Ah oui ! Elle semble chercher quelque chose.
—C’est moi qu’elle cherche.
En effet, le petit oiseau rapide tomba comme une pierre et se rétablit pour se poser sur le ventre maigre de Saghin.
—Alors ma petiote, c’est la douce Chamilah qui t’envoie, hein ?
Il m’adressa un clin d’oeil qui voulait dire : Chamilah est MA double à moi, je crois que tu la connais...
Il ouvrit le rouleau de soie et lut à haute voix :
—Salut, mon Saghin, une bonne et mauvaise nouvelle : toutes les flottes du Prince refluent en bon ordre vers Draco. Nous sommes revenus au point de départ, à ceci près que désormais, la menace sera constante, car le Dragon est mort...” Bon, dit Saghin en rougissant, la suite est personnelle.
Il enveloppa un caillou du message froissé et le jeta à l’eau.
—Voila, il n’y a que çà à faire.
Et il s’installa confortablement pour la sieste.
—Saghin, tu ne vas pas t’endormir, implorai-je, on ne peut pas rester comme çà....
—Mais si. Quand le devoir est accompli, on peut se reposer.
—Quel devoir accompli ? Je ne comprends pas.
Saghin releva un peu sa casquette sur ses yeux.
—Ecoute, Augustin, je crois que tu prends des notes sur les choses importantes, n ‘est-ce pas ?
—Oui ! je...
¬—Et bien, relis-les et ne m’extragousse pas pendant la sieste , Oh !

Enervé, je me tournais en tous sens, puis je me résolus à tirer mon carnet de ma besace.

Mon oeil tomba sur le poème hermétique que j’avais recopié avec l’aide de Fontrelon sur la fontaine de Sable à Dysme. Je le relus attentivement :

«Jetée au vent la myriade
effleure insensible la peau,
Plongé au fond
le poids des temps
change le monde.
Homme qui vois...
prends garde à la cinquième pierre.
Son berger
sous le Salcyle rieur
regarde l’eau
passer.»

Le berger... de la cinquième pierre ?

Mon Dieu...
—Saghin, COMBIEN de pierres as-tu jetées à l’eau ?
La poitrine du vieil homme fut secouée de rire.
—Poser la question, c’est y répondre.
—iouiiiik ! approuva la sarmoiselle, qui avait grimpé sur le plat-bord de la poupe.
—Tu as jeté CINQ PIERRES.
—Oui, et alors ?
—Piuuk ? s’interrogea la sarmoiselle, qui, soudain, vit le double de Nolibé, et s’envola à tire d’aile.
—Et alors, ces cinq pierres, tu ne les a pas jetées n’importe où...
—Non, je te l’accorde, je connais bien ces parages.
—Tu les as jetées exactement en un certain point du parcours du Rieufret...
Saghin releva sa casquette, et découvrit ses trois dents.
—Ah, bravo, là, mon petit, tu m’étonnes !
Je ne relevai pas l’ironie, et continuai, exalté :
—Ces pierres ont beau être toute petites, elles vont progressivement entraîner la formation d’un tas de sable obturant une certaine cavité anodine sur le cours du Rieufret. Il va se créer une dune sous-marine, qui va détourner le courant vers le nord.
—C’est exact...
—Le Grand Dragon, bientôt libéré du Rieufret va gonfler... gonfler... et..
¬—Et faire couler d’un bloc toute l’armada de l’horrible Trug, au moment même où il croira être rendu tranquillement chez lui ! Oui, c’est cela, Augustin !
—Mais alors, Saghin.... Vous êtes le Maitre des Vannes ! Celui que tout le monde cherche à Guama.
—Oui, c’est vrai. Mais ils peuvent toujours se lever de bonne heure, sacrisdouiche ! Et maintenant, laisse-moi finir cette sieste !
—Incroyable. Si j’avais pu imaginer qu’on puisse changer le cours du monde avec cinq cailloux !
Je restai sans voix. Tout commentaire était d’ailleurs devenue inutile.

Nous nous quittâmes sur la plage, et Saghin tint à me donner deux bourriches de glossules pour fêter mon retour à Roudoul.
—Adieu, Grand Sage, fis-je, un peu ébranlé.
—Adieu, et permets moi une dernière mise en garde pour la route.
—Je ‘écoute.
—Voila, le PASSAGE existe vraiment, je veux dire le translatador, et tu es sur la bonne île. Mais fais très attention, Augustin, si tu le trouves, ou plutôt s’il te trouve, tu devras dire adieu à ton amour.
—Mon amour ? Mais ?
—L’amour entre toi et la jeune fille qui n’arrête pas de t’envoyer un double, çà n’est pas de l’amour ? Tu crois qu’on peut expédier des doubles comme çà sans amour ?
—Je... je ne sais pas... ce sont des projections imaginaires... C’est dans ma tête ...
—Et alors, qu’est ce que cela change ? Ta tête est bien assez vaste pour qu’un double s’y perde...
—Bon, je m’en souviendrai.
Au revoir.

Saghin ne me répondit pas et déjà, son menton en galoche en position haute, il marchait d’un air décidé vers le fleuve dont il devait remonter le cours, et qui torsadait paresseusement ses limons, pour en faire des tresses marines.





° °

°



9. Translatador




Je revins à Roudoul et fus accueilli en triomphateur. J’embrassai Jean et même le Maire, avançant la tête au dessus de sa ventripotence.
Puis je marchais dans la rue, flattant les boucles blondes, levant au ciel les bébés que l’on me tendait avec reconnaissance. Soudain je sentis une nuque appuyer contre ma poitrine, et je refermai mes bras sur celle, glorieuse et souple, de Nolibé.
Et nous continuâmes à déambuler dans les rues étroites et blanche, cette fois pour nous seuls.
—Nos doubles se suivent ?
—Oui, ne les regarde pas.
—Pourquoi t’es tu sauvée sur le Gondemiel ?
—Tu aurais laissé une tache dans ta couverture...
—Une tache ?
Je souris.
—Ah oui... Mais comment le sais-tu ?
Elle ne répondit pas.
—Et puis, dit-elle, je voulais qu’on n’oublie pas nos vrais corps.
¬—Tu as raison. L’odeur de la peau.
—Et aussi la vrai absence de la présence...
—Que veux-tu dire ?
Je l’interrogeai, renversée vers moi, et je crus comprendre obscurément quelque chose :
Qu’aimer à travers la chair était plus DIFFICILE qu’à travers les doubles de l’espace imaginaire. Sa densité même, cette insupportable résistance du corps qui sépare autant qu’il unit, et qu’on ne peut supprimer qu’en tuant.
Je songeai à Botulis, et aux délices de sa mise à mort.
—Tu m’aimes ?
—Je t’aime.

Nous nous le redimes cent fois, car cent fois sur le métier remets ton mot d’amour, on ne sait jamais, il pourrait te saisir. A chaque fois, nous rations de peu le ton juste, surtout quand nous le sentions le mieux. A la fin, nous attendions qu’il vienne, surtout en se quittant après la jouissance des corps.

Nous visitâmes Malamè de fond en comble, et je voulus même présenter Nolibé à l’espèce de prêtre qu’était Saghin. Mais il n’y avait plus de maison sous le grande Salcyle rieur, qui feuillolait de haut en bas comme s’il trouvait cela vraiment très drôle.
Nous eûmes d’autres nouvelles de Guama :
la mort de Trug, noyé par le Dragon ressucité, et l’effroyable destruction de la flotte zwölle, bien sûr, dont les morceaux d’épaves alimenteraient les îles en bois de chauffage pour dix ans au moins; Benjou, couronné Minus officiellement cette fois, et son mariage avec Mategloire prononcé par Ventopse; Fontrelon devenu grand Omen, en remplacement du précédent (Il l’avait mérité); l’institution d’une fête archipélagique de la libération; le gouverneur Mungabor nommé gardien de phare sur un rocher avancé, très loin au nord, en plein Atlantique (c’était drôle); la réalisation d’une université à Logatrou sous la présidence de Blavarian (çà l’était moins), etc, etc...
Mais j’avoue que je prétais moins d’attention à toute une actualité qui se détachait de moi, comme je me détachai d’elle.
Une seule nouvelle me fit plaisir : Pimlic avait planté la graine donnée par Arcomo à côté du tombeau de Phial et un pommier géant y poussa en un mois. Il paraît qu’on le voit de Périache, et que ses fruits sont délicieux.

Mon bon Jean s’ennuie sur Malamè, car il n’a pas, lui, été ravi par l’amour. Je crois qu’il m’attend, et passe son temps, dans les jardins de Roudoul, à jouer au Boc avec les gros cerveaux cachés dans les petites têtes blondes.
J'ai reçu une très longue lettre d'Olivon Clinus, que j'ai lue à voix haute devant Jean, friand de nouvelles.
Le professeur se porte bien, et a renoncé à toute charge officielle dans l'aréopage d'Homer, déjà surabondant. A la superficialité des hommages, il préfère de loin la sérénité de la vie universitaire. Il connaît d'ailleurs un succès remarquable parmi les étudiantes admiratives de sa renommée. Il doit passer l'essentiel de ses cours à raconter toute l'aventure, depuis la mission confiée à Nadja jusqu'à la victoire. Le département des Métiers Ingénieux lui a offert une seconde chaire, pour exposer le principe et le fonctionnement de ses machines à musique. Pour un peu, Olivon regretterait de ne pouvoir disposer de thrombes pour démontrer l'efficacité de son invention !
Wiril Braighcht, un moment retiré dans sa famille à Cicéole, et vertement tancé par l'ancêtre de son clan, fait à nouveau l'objet des derniers potins de la cour... Il a fait, par hasard, la connaissance de la pauvre Chantenelle, dont le veuvage officiel se termine ces jours-ci. Les gazettes de Clotone ne parlent que de leurs possibles fiançailles (sous le manteau, car officiellement, le couvre-feu est encore en vigueur pour quelques jours).
—C’est un peu injuste pour la mémoire de Phial, remarqua Jean, mais enfin, ce Wiril n’était pas absolument un mauvais bougre.
—Il était “mal conseillé”, comme on dit dans ces cas là...
J'appris enfin que l'idylle d'Homer Benjou avec Mategloire ayant pris un cours plus serein (le mariage est prévu pour dans un mois), le jeune Minus s'est employé activement à la reconstruction de l'Archipel. Il a dépéché des troupes pour réduire définitivement des poches de résistance sur Draco, où le pouvoir a été remis à une confédération de Zwölles Gris et de Dracois d'origine. Les Noirs se sont vu proposés des postes mineurs, pour une période probatoire indéterminée.
Benjou a sérieusement commencé à démanteler la chaîne des thrombes, avec l'appui de Lucilia et du nouveau grand Omen, Fontrelon. Serait-ce l'amorce d'un régime plus humain et plus démocratique dans le microcosme de Guama ?
—Ah, remarquai-je en lisant le post-scriptum : ils ne m'ont pas oublié ! Benjou veut envoyer ici une délégation chargée de me remettre la plus haute distinction minusale qu'il a créée : la glossule d'asbalte. C'est le grand Myriapodis Situs, son conseiller personnel, qui est chargé de cette haute mission...
Soudain songeur, j’ajoutai par devers moi :
—Il serait peut-être avisé de changer d'adresse avant que ces importuns ne débarquent...
—Que tu es devenu sauvage, Augustin !
—Moins que toi, mon Cher Jean.

Un matin, Nolibé est partie du petit appartement qu’elle occupe avec sa mère et Anphidiane, dans la maison d’un cousin. Elle m’a laissé un mot :

J’ai hérité d’une maison aux Plages Chantantes. Elle sera pour nous. Je suis allée la voir, et arranger ce que je peux. Rejoins-moi dans quelques jours. Je te laisse mon double et tu pourras la pourchasser dans la nuit. Je ne réponds de rien.
Ta Nolibé.

Je suis content d’avoir un peu froid sans elle. L’incendie permanent, çà brûle, çà réduit à peu de choses. Il faut le temps de repousser.
Mais quand je pars pour les Plages chantantes, je cours presque.
Je mets la journée à traverser l’île. Je passe Malio vers cinq heures, et j’arrive en vue des plages avant le coucher du soleil.

Les Malaméens l’appelent l’heure-fleur (chogian). En Europe, c’est l’heure rouge, mais je préfère l’heure d’or, comme disent les gens de la Majeure.
Ce n’est pas une heure mais quelques brefs instants pendant lesquels tout le paysage se mordore, se gave de rayons infra-rouges, sans verser encore dans le flamboiement qui en marquerait la fin.
D’un coup, la chaleur qui a tendu le pays vers la suffocation se lasse, jette le torchon. Un vent plus frais caresse choses et gens, et puis s’estompe. Une promesse de détente s’empare des êtres qui cessent de lutter de tout leur organisme contre la canicule.
Et la dorure qui, en frisant, faisait vibrer les objets sombres, onduler la route aux pierres noires, pâlit. La chaleur gorgeant les sols relaie le soleil épuisé. C’est le signal pour les insectes jusque-là écrasés au sol. Ils s’élevent en nuages massifs, s’offrant au piqué avide des Sarmoiselles.

Je sais depuis longtemps que si quelque chose de magique devait enfin m’arriver, ce serait dans ce laps de temps où tombent les fièvres, où s’envolent, malgré elles, les âmes les plus pragmatiques.
J’ai remarqué, que, tout particulièrement sur Malamè, un second paysage semble alors se superposer au premier, à la fois identique et différent. J’ai parfois cherché la faille, le passage entre le deux, mais l’heure d’or s’était toujours achevée, rendant au monde son contour habituel. Je sais que quelques artistes ont tenté de fixer cet envers du réel, visible à l’heure d’or, et seulement à celle-ci.
Une fois, je m’étais ouvert de mon intuition à Lucilia, qui m’avait mis en garde contre les chimères. Mais Lucilia, avec ses yeux à facettes décomposant le réel, voyait-elle seulement l’heure d’or ? Elle ne semblait pouvoir réunir les faisceaux séparés de sa vision que dans un lointain avenir ou dans le passé. Mais dans le présent, il fallait en convenir, elle ne voyait rien, surtout au soleil, et cette infirmité même avait été la cause indirecte de la mort de Phial.

Quand l’heure d’or se produit, je parviens au sommet du mamelon, marchant à côté de mon cheval. Je comprends alors ce qui manque d’ordinaire à l’accomplissement du prodige : le lieu, la configuration exacte du site.
J’avance vers l’est, poussé par l’or pâle du ciel, sur la route de sable qui file vers d’autres hauteurs, entre des champs de blé asymétriques et des agras en dents de rateau géant.
Sur la droite, une haie composée d’essences variées se voûte pour former au domaine une porte de verdure, dont la barrière de bois est toujours ouverte. La maison n’est pas visible, et j’ai l’impression qu’au delà de frondaisons changées en ombres chinoises sur le papier froissé des champs, le domaine s’étend jusqu’à la mer, jusqu’au liseré des plages chantantes.
Puis la construction m’apparait en contrebas, jouxtant le miroir où des canards se poursuivent, courant sur l’eau. Le contrejour découpe la silhouette de la vieille maison aux toits d’ardoise, enveloppée de lierres, et prolongée par la margelle d’un puits, couronnée d’un appareil en fer forgé.
“Paix du soir”, pensai-je automatiquement et, presque sans m’en rendre compte, je pénétre dans le domaine et me dirige vers la maison.
Les Luloudias nocturnes sortent leurs pétales de leur étui, mais elles hésitent encore à attaquer leur mélodie d’odeurs. Le vitrail des fenêtres ne reflète aucune lumière intérieure et je ne tente pas d’entrer. La maison est témoin de quelque chose, mais l’alchimie n’a lieu qu’en ne faisant rien.
Quand je passe l’angle du pignon, je vois la fenêtre ovale, creusée dans l’ombre d’un mur épais. Le rideau est soulevé par une longue main de femme. Le visage tendre de Nolibé apparait derrière la vitre. Elle me sourit.

Je lui adresse un baiser et reprend ma marche lentement, tenant sa monture par la bride, vers l’étable.
La lumière a encore changé.
L'angoisse, indéfinissable, me traverse. Je retourne à la fenêtre, car le regard de Nolibé m’a semblé fixe, et son sourire un peu absent.
Laissant la longe, je monte à genoux sur le rebord, frappe la fenêtre.
Nolibé ne me voit pas, ne m’entend pas, mais elle semble m’imaginer et s’adresse à moi à travers des espaces infinis, tentant de ranimer son double disparu.
Je plaque les mains sur la vitre, épaisse comme de la roche, et crie son nom, cherche ses lèvres de ma bouche. Elle arrondit les lèvres et baise celles d’un fantôme situé de l’autre côté de la vitre, à la place même d’Augustin, à la place d’un autre moi-même.
Que lui dit-elle maintenant ?
Elle répéte un mot : quelque chose comme : continue... Continue...
Puis elle baisse la tête et s’éloigne dans l’obscurité trouble, saisie comme une trace de vie ancienne dans un gemme.
Et maintenant, je deviens plus léger, soulevé par la tempête moléculaire qui fait crépiter le paysage, lui donne un grain plus subtil.
La fenêtre est tout-à-fait aveugle. Une fausse fenêtre.
Que se passe-t-il ?
Je contourne la maison et tente d’ouvrir la porte. Mais elle est minéralisée, poignée incluse. Ce n’est pas une porte, mais un pur décor.
Rien ne bouge dans le jardin, sauf moi et mon cheval, qui hennit, là-bas, près du puits.
Il faut me réveiller de ce rêve insupportable ! Je vais attendre que l'étrange phénomène cesse, puis je retournerai auprès de Nolibé. Le seuil finira par s'ouvrir, et nous tomberons dans les bras l'un de l'autre.
Je rejoins la monture et m’arrête près du puits. je défais la corde nouée et je laisse filer le seau de bois, profond, profond, jusqu’au clapotis. Le seau s’alourdit et je le remonte, m’efforçant de ne penser à rien. J’attire le seau à moi et le pose sur la margelle, à côté de la louche posée là pour l’usage. Je me sers d’eau et je laisse le reste au cheval.

L’heure d’or est enfin passée. En apparence, rien n’a changé mais tout repose maintenant dans la fraîcheur, s’alanguit dans une ombre heureuse.
Je m'apprête à revenir vers la maison, libérée de sa gangue vibratoire.

C’est alors qu’un bruit métallique se fait entendre sur le chemin, comme une meule frottant par accoups sur une lame éraillée. Une chose jaune arrive de l’Ouest en cahotant, une machine roulante, autant que je peux en juger, mais avec des roues étonnament petites et entourées d’une matière noire.
L’apparition ne m’étonne pas outre mesure. Les Guamaiens ont tant de curieuses inventions. Celle-ci semble banale : un fourgon de métal, dont la seule originalité est de se mouvoir de façon autonome, un peu comme les automobiles que quelques fous de la mécanique ont commencé à construire en Europe. Non, ce qui me saisit d’étonnement, c’est l’inscription en larges lettres latines que porte le véhicule sur ses flanc : POSTES.
La voiture s’arrête sous la tonnelle et en sort un authentique facteur, sacoche de cuir en bandoulière, l’uniforme un peu plus lâche et moins empli de boutons que les facteurs français que je connaissais autrefois en France.
—Ah, bonjour ! dit l’homme doté d’une moustache en balai-brosse. Ce qu’il fait encore chaud, c’est pas possible... Mais j’ai un paquet urgent pour Madame, vous ne savez pas si elle est là par hasard ?
A mesure qu’il parle avec son fort accent méridional, le postier semble de plus en plus intrigué, voire défavorablement impressionné. Je peux lire dans sa pensée : pour le brave homme, je suis sans doute un vagabond, un gitan, un rôdeur peut-être...
L’homme se détourne et marche à grandes enjambées vers la petite porte de chêne sombre, sous sa protection en tuiles de verre. Il frappe plusieurs fois, et, la réponse tardant, il se retourne vers Augustin, le poing sur la hanche, l’air d’avoir trouvé :
—Vous êtes le rebouteux de Fangasse, n’est-ce pas ? C’est pour les varices de Madame Lescaille que vous venez...
Je ne démens pas, trop sous le coup de tout ce que signifie cet uniforme, ce langage, ces mots, dont je n’ai pas réalisé sur le coup la familiarité absolue... Un bout de Provence, je suis en Provence... ou alors, finalement, Guama n’est peut-être qu’un de ces territoires français de l’autre bout du monde, dans les Antilles, ou ailleurs, une de ces petites îles parfois gouvernées par les Anglais, les Français ou les Hollandais, voire les trois à la fois ? Mais alors : que signifie cette machine révolutionnaire, ce service de postes en voiture automobile d’un modèle ultra-moderne, quand en France même, les postiers ne se déplacent encore qu’à pied, à cheval, parfois sur un vélocipède ?

L’homme continue, se rapprochant, et, sur le ton de la confidence :
—On dit que vous faites du bien... Je ne suis pas superstitieux, notez-bien, ce serait plutôt le contraire... républicain, laïque et moderne, résolument moderne, mais ma vieille Germaine a des douleurs terribles dans les poignets, qui résistent à tout... Vous croyez que vous pourriez...
—Peut-être, mentis-je doucement, il faudrait voir...
—Ah mais, elle n’est pas là, Félicie, finalement ?
Risquant le coup, je reprends l’accent familier :
—Non, je passais par là. Quelques fois elle aime bien un massage, mais je crois qu’elle est au marché, ou bien au lavoir.
—Bon, je lui pose ce paquet et son journal... Au revoir Monsieur Marceau...je suis content d’avoir fait votre connaissance... A Monbouzil, on parle quelque fois de ce que vous faites, vous savez.
Monbouzil ? Bon sang, c’est le nom d’un village distant d’à peine quinze kilomètres de Padaillan.
Je me maîtrise et demande, naïvement :
—Oui, et à Padaillan aussi, les affaires marchent ?
—Eh oui, toutes ces vieilles paysannes qui se sont cassées au travail... Là où je comprends moins, c’est les bourgeoises. Des fois leurs mains sont encore plus recroquevillées...
—C’est l’arthrite, dis-je d’un ton autorisé, les os s’effritent sous les tendons et les muscles... Heureusement, nous les hommes, avons moins ce genre de choses, que les personnes du sexe.
—Du sexe ? ah oui, vous voulez dire les bonnes femmes, corrige le facteur en partant d’un gros rire. Allez, je vous quitte... et peut-être viendrai-je avec Germaine à une consultation, fan de choune.
—Fort bien mon ami, vous serez reçus...
L’homme remonte dans la carriole de métal, agite des leviers et des volants, et le bruit de la machine devient beaucoup plus sonore. Il y a de la fumée bleue à l’arrière et l’engin s’ébranle, faisant en tanguant le tour du rond-point devant le beau jardin potager, avant de repartir par où il vient.

Je m’asseois sur la margelle, me retenant de ne pas y tomber à la renverse. Tout se mélange dans ma tête. Suis-je soudain rentré en France... à une époque plus avancée ? Aurait-on poussé la grande et la petite aiguille des années, sans que je m’en aperçoive?
L’heure d’or aurait-elle vraiment fonctionné comme point de transfert ? Est-ce cela leTranslatador, contre quoi Saghin m'avait mis en garde ?
S'il s'agissait bien de cela, quelle ironie du sort ! La porte du temps, que j'ai toujours cherchée dans ma quête la plus secrète, se serait ouverte au moment le moins souhaité, creusant un gouffre insondable entre Nolibé et moi.
Je cours à la maison. La fenêtre est béante. Je m'approche. Elle ne donne plus sur le léger décor peint de pampres que j'entrevoyais tout-à-l'heure, derrière mon amie. L'ouverture laisse voir une cuisine sombre, puante de graisse. Un vieillard tousse quelque part dans l’antre, sur un lit crasseux.
Nolibé n’a jamais été ici. Jamais.

Nolibé ! Où es-tu ?
Le coeur en torche, j'appelle nos doubles, mais ils sont effacés, coupés de leur enlacement vital.
La rencontre, la véritable aventure m’ont une fois de plus échappé ! Tout est à recommencer.

Un bruit. Des voix dans le jardin... Des chuchots indistincts proviennent du verger...
Non : cela vient du puits ...
Sont-ce des échos de Guama ? Ai-je encore une chance d'y rejoindre l'archipel, subitement séparé de moi par le temps, comme la mer écarte le bateau du quai ?

Je crois que je vais enjamber la margelle, et bondir...






° °

°





Addendum au journal d’Augustin Coriac


(Il n’est pas rédigé de la main d’Augustin Coriac, mais d’une écriture violette plus grande, plus épaisse, moins déliée. Probablement, celle de Jean Latoile).


J’ai trouvé ce “journal” sur un banc de pierre, dans le jardin de la nouvelle maison de Nolibé. Mon maître a disparu. Terrifié par la dernière phrase griffonnée, j’ai fait fouiller le puits : rien. Il n’y est pas tombé.
J’ai attendu un mois à Malamé. C’est trop. Nolibé semble savoir qu’il ne reviendra jamais. Elle en a l’intime certitude. Elle en porte le deuil, presque sereinement. Au début je ne la croyais pas, mais maintenant, c’est différent.
Je crois que je vais rentrer à OutreMonde. Il y a des passeurs, quelquefois, qui font halte à Michemin. Je vais aller en attendre un. Je vivrai dans le château de Phial, et je sais que je serai triste, même en croquant les pommes monstrueuses du pommier géant qui a poussé sur le tombeau de notre héroïque ami. Heureusement, Pimlic est un cuisinier hors pair, et il se défend pas mal au Boc.
Et puis, nous irons boire au “Crocaster Blanc”.
A la mémoire.
Ou bien à l’ironie du sort. On raconte, dans les milieux populaires, que Phial n’est pas mort, et qu’il s’amuse avec Lucilia dans le sous-sols. Il aurait même “attrapé” les yeux violets de son amante.
Je ne sais pas si je dois y croire.



Epilogue et considérations diverses
(par Jean Boucquard)


Là finit abruptement le manuscrit que je découvris il y a vingt ans (en 1930) dans le bric-à-brac du vieil Indien Tabiraho, à Point-Des-Diables, sur le Rio Milpa. Comment a-t-il fini là ? On peut supposer, sous toutes réserves, qu’il a été rapporté de Guama par Jean Latoile, avec quelques pipes de son Maître.
Mais pourquoi Latoile n’a-t-il pas ramené le manuscrit en France ?
Nous avons la certitude qu’il est bien revenu dans son pays natal. Il ne s’est pas remis au service de la famille Coriac, et il est allé vivre la fin de ses jours dans la petite ferme d’une parente. Personne n’a plus entendu parler de lui, au delà de quelques intimes, et jamais, semble-t-il, il n’a fait part à son confident et confesseur, l’abbé Poutiargues, des aventures extraordinaires dont il est ici question.
De ce monde foisonnant et peuplé, peut-être faut-il seulement rire comme d’un canular.
L’hypothèse la plus vraisemblable est qu’Augustin Coriac, cet étrange ami de mon grand-père, a construit une rêverie extravagante, un songe à épisodes, un délire d’autant plus fécond qu’il était soutenu par de fréquentes prises d’une huile de choulcave aujourd’hui introuvable. On se souvient que cette essence, désormais disparue depuis que l’abattage des sorgouges en Guyane en a supprimé les niches naturelles, à l’abri du soleil trop violent, était autrefois capable de produire chez les Indiens Soroakl les plus grands excès d’imagination .
Qui sait si la même substance, utilisée par un graphomane, n’a point réussi à en faire un conteur, un romancier lyrique. J’imagine fort bien notre homme, toute la journée affalé dans son hamac, le long du fleuve, à quelques mètres du lieu même où je rencontrai Tabiraho, se lever fiévreusement la nuit venue, pour dégorger sur le papier humide, les avatars d’une hallucination devenue trop véridique pour être écartée de son esprit .
Je ne sais si le mot même de Guama (langueur ? longue guerre ? longue heure ?) est tiré d’un écho du réel, mais, en me reportant aux cartes marines, cette fois bien réelles, des aires parcourues auparavant par notre héros, je ne puis m’empêcher de songer que l’archipel magique évoque, en les condensant, en les déplaçant, ou en les déformant, d’autres lieux tout à fait matériels, d’autres noms, cette fois bien répertoriés.

Si, par exemple, on veut bien se pencher sur une carte des Antilles, on constatera que La Majeure possède un air de famille avec les îles des Saintes, au sud de la Guadeloupe. Le Pain de sucre serait-il l’original du mont Wino?
L’île Saint-Barthélémy possède un ilôt Chevreau qui rappelle l’île Chevirelle de notre conteur. La pointe Colombier aurait-elle inspiré l’idée d’une grotte aux oiseaux, près du mont Ardamont ? La forme ronde de Malamè évoque aussi celle de la Réunion, située, certes dans une toute autre partie du monde.

Nous savons par ailleurs que Coriac a été élevé en partie par un précepteur, qui était bouquiniste à Saint Louis de Marie-Galante (Guadeloupe). Ce personnage n’a t-il pas inspiré le vieux et sage Saghin, et le monastère du mont Gondemiel, entre Roudoul et Bistra, n’évoque-t-il pas le monastère sur la route entre Bourg et Capesterre ?

Clotone même pourrait ressembler à la forme de papillon de la Guadeloupe, à condition de la soulever grâce à quelques volcans, et de remplacer la Thiale, par la Rivière Salée.
Il est amusant de constater que l’emblème de Cicéole est représentée, sur un croquis d’Augustin, par trois tortues : or c’est le nom même d’une plage située au sud-ouest de la pointe Noire de Grande-Terre !

J’ai confronté mon point de vue avec un de mes vieux amis géologue, Spiridon Tartiades, et il m’oppose une hypothèse radicalement différente. Guama ne serait qu’un camouflage de certaines îles des Cyclades, en pleine Mer Egée, où Coriac aurait navigué plus jeune, et où il aurait connu des aventures sentimentales, rendues difficiles par la moralité austère des habitants, et par la présence récurrente des Turcs.
Je ne suis nullement convaincu, mais il est vrai que La Majeure, tout en longueur, et plus encore Sanabille, à la fois longue et montagneuse, font penser à l’ile d’Amorgos. Katapola (la ville du bas) pourrait évoquer le Bourg, et surtout Chora (la ville perchée) rappelle les éléments troglodytes des Plaines Tranquilles. Malamè, dans cette même veine, a évidemment la forme circulaire de Naxos.

Si la conjecture vous amuse, il vous est toujours loisible, cher lecteur, d’y contribuer.


Samedi 20 Juin 2009 - 18:32
Jeudi 2 Juillet 2009 - 21:03
denis duclos
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