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Textes Littéraires

Les enfants des ténébres -10-

Roman, Chapitres 10 & 11



Les enfants des ténébres -10-
Chapitre 10

Les jeux sont faits, rien ne va plus, me dis je en décrochant mon téléphone pour appeler Fabien Deguers.
Le récepteur vissé à mon oreille, j'attendis en lançant autant de regards meurtriers que je le pus au rappel de mon teinturier qui laissait - selon la formule consacrée - apparaître au débit de mon compte un solde - toutes proportions gardées - aussi énorme que l'affaire des avions renifleurs. Je rageais de n'avoir plus aucun moyen de contrôle, acharné que j'étais à faire disparaître toute facture aussitôt qu'elle était payée.
Bonjour Tam Tam, ici Crapeau."
J'avoue que je n'étais pas mécontent d'entendre Fabien.
Tam Tam ...
Cela lui venait de la nuit des temps, alors que nous étions enfants. "Là bas", comme nous disions entre nous pour ne pas nommer l'innommable ... Mais après tout, nous n'y étions pas si mal.
C'était le temps des petites joies. Lorsque nous étions capables, à l'occasion d'une distribution de chocolat noir, d'applaudir et de sauter sur nos petites pattes malingres. Une fois le chocolat bouffé, dévoré, soigneusement concassé, venait celui de la haine. Mais pas tout de suite, le lendemain !
Fabien avait un don unique, original, qu'il savait mettre en valeur. Il en était très fier et en tirait un énorme prestige. Il savait encaisser! Pour cela, il n'hésitait pas à se mettre dans toutes situations susceptibles de provoquer la fureur des éducateurs spécialisés - ou non - dans le châtiment corporel.
Une nuit, il m'avait réveillé en sursaut, contrevenant ainsi au règlement qui voulait qu'une fois au lit, il nous était interdit d'en bouger jusqu'au matin:
- J'me suis fait fourrer, Crapeau. L'enfoiré de pion m'a fourré. "
- Nom de Dieu, pourquoi?" Question imbécile!
- Parce que j'ai refusé de le branler."
Tam Tam riait à gorge déployée. Moi pas!
Pendant des jours, il marcha "en canard", se prêtant de bon gré aux plaisanteries que le fait provoquait. Tout le dortoir chantait: "Tam Tam saigne du cul" Lui se contentait de danser et de rire à l'intérieur du cercle que, pour la circonstance, les camarades formaient.

Je revins sur terre:
- Et si tu m'invitais à déjeuner, Tam Tam? "
- Ne me dis pas que tu veux encore divorcer? "
- Non, je suis toujours célibataire. "
- Ok. Je vous retrouve ton pantagruélique appétit et toi au "Caribou" .
- J'ai pas faim, aujourd'hui, Tam Tam. "
Il n'était que dix heures du matin. J'avais le temps, avant d'aller déjeuner, de vérifier deux ou trois petites choses ... Je me rendis donc à l'Évêché, puis au centre médico-légal.




Chapitre 11

Le "Caribou" n'était pas un restaurant comme les autres. Tout y était surfait: la clientèle, les tentures roses et le personnel à la mine patibulaire. Quant à la bouffe, je connaissais une ou deux combines pas très avouables permettant d'y manger convenablement. Oh, c'était simple, très simple. Je m'y faisais servir le seul plat que la nouvelle cuisine ne pouvait métamorphoser en une très jolie oeuvre d'art davantage destinée à alimenter l'oeil que l'estomac.
Au fil des années, j'avais fini par comprendre pourquoi Fabien m'y invitait. Ce fils de pute, par conséquent, si je puis dire, frère d'armes, espérait m'y voir succomber à la honte en mangeant comme les autres: du bout des dents.
Ce jour là encore, il fit mine de me présenter la carte, affichant, pour la circonstance, un air narquois qui se voulait sans doute sérieux. Cette fois, je la repoussai fermement:
- Fiche moi la paix Tam Tam, on bouffe pas tout de suite."
- Hé là! Du calme. Qu'est ce qu'il y a?"
Je m'astreignis à l'observer. Il était ravagé, un peu comme les fois où, sous prétexte de sa petite gueule d'androgyne, il se faisait violer en prétendant dur comme fer qu'il était consentant. En fait, ce n'était pas si bête, cela lui permettait au moins de déguster les sucreries que le digne éducateur lui refilait en douce. Avec ou sans consentement, ça crée des liens, disait Tam Tam.
Je décidai de calmer le jeu:
- D'accord, une paella pour moi. Je suppose que tu vas encore faire le malin avec tes filets mignons? "
Fabien passa la commande et vint le moment du silence. Chacun d'entre nous s'attela à essuyer son assiette, à lisser la nappe.
Il fallait bien y aller. Je décidai de foncer tête baissée:
- Donne-moi des nouvelles de Laurence..."
Le ton, j'avais foiré le ton. Le silence nous couvrit de nouveau de son voile pudique. Fabien, sauvé in extremis par le serveur, n'eut pas à répondre tout de suite.
Puis, alors que je m'appliquai à essayer d'évaluer la quantité de riz, mon ami et somme toute ma famille de toujours accrocha mon regard:
- Je saigne de partout, Crapeau. C'était plus facile quand il n'y avait que le cul. "
- Des gens t'ont vu quitter ton appartement portant ta femme dans un triste état... "
- Elle n'a rien, Crapeau! "
Tam Tam, le dessin d'un sourire sur les lèvres, faisait tourner le vin dans son verre. C'était chez lui le signe qu'il allait parler.

Pendant une bonne heure, je restai suspendu à ses lèvres. J'étais incrédule, sceptique. Mon ami avait il oublié que je le savais stérile? Je l'avais appris lors de mon divorce avec Milène, la plantureuse rousse.. Cette fille me fichait une trouille épouvantable. Par sa simple présence à mes côtés, rien d'autre. C'était juste après la dernière audience de conciliation. Je pleurnichais dans le giron de Tam Tam en lui faisant part de mon soulagement de ne pas avoir d'enfant. Il avait ri en me lançant:
- Fais comme moi, sois stérile. " Plus tard, Laurence m'avait confirmé le fait.
Je quittai Fabien près de sa voiture. Le moteur ronflait tout doucement. Je me dis qu'au fond il était possible que les BM ne soient que des récompenses offertes à ceux qui savaient saigner et en danser... avec les autres! J'avais beau jeu de penser cela: je saignais, dansais parfois, mais ne possédais pas de BMW.
- J'viendrai Tam Tam, attends moi! "

Avant aujourd'hui, j'avais toujours vu en Tam Tam un esprit rigoureux, équilibré. Tel une fourmi, mon ami me semblait accroché à la réalité quotidienne. L'image que j'en avais désormais était devenue floue. En d'autres circonstances, j'eus abandonné l'idée de lui venir en aide mais l'apparition du vieux toubib, fantôme de notre enfance, ne présageait rien de bon. C'est vrai, me dis je, j'irai. Et si après tout, comme l'affirmait Fabien, ces gosses venaient d'un ailleurs, y aller ne me déplairait pas. Ailleurs, c'est toujours mieux.
Naturellement, je ne croyais pas un traître mot de mon discours. Mon copain m'appelait au secours, d'une certaine manière sa femme aussi, j'y répondais: point à la ligne. Mais si je ne lui avais par téléphoné, aurait il demandé mon aide?

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Vendredi 06 Janvier 2006 - 00:11
Henri Vario


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