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Textes Littéraires
Les enfants des ténèbres - 29 -
Roman - Chapitres 35 & 36
Chapitre 35 suite
Après avoir refermé les portes de la chapelle derrière lui, Jérôme s'agenouilla face au crucifix, se prit la tête entre les mains, pria:
- Seigneur, ne me soumets pas à la folie des hommes et des idolâtres. La croix est ton signe, Seigneur, qu'elle soit faite de la pierre la plus noble ou du bois le plus vulgaire."
Il se releva, aperçut Bébé. Caché derrière le confessionnal, l'enfant pleurait. Le moine le souleva dans ses bras :
- Tu veux que nous y allions encore ensemble Joseph?"
- Oui, je veux."
En rejoignant le bâtiment qui abritait les cellules, Jérôme serrait Bébé contre lui en
murmurant:
- Je ne connais que ma foi, Bébé. C'est elle qui m'a donné la connaissance aussi modeste qu'elle soit de l'esprit de l'homme."
Etendu sur la couche du moine, les membres raides, le regard introverti, Bébé Joseph parlait. A son chevet, Jérôme priait et lui donnait la réplique.
- De quelle sorte de lumière s'agit-il, Bébé?"
- Je ne fais que la sentir, le soleil la masque. Je vois les miens et beaucoup d'oiseaux, des milliers d'oiseaux. Il y a aussi des rivières et des collines verdoyantes. Les miens sont heureux."
- Qui est le Genio dont tu as parlé à notre précédente séance, Joseph, qui est-il?" Mais bébé hurla au point que plusieurs moines accoururent et trouvèrent Jérôme se préparant à injecter à son patient un tonicardiaque.
Le même jour, répondant à l'interrogation du Père Supérieur, Jérôme dira:
- C'est un enfant malheureux, Père. Il est normal que son esprit torturé plonge dans un autre monde."
Chapitre 36
Bastard retrouvait lentement l'usage de ses jambes. La convalescence, les séances de rééducation lui pesaient comme un cauchemar infini.
Il se sentait vide, usé, en voulait terriblement à Bébé d'avoir fait de lui autre chose qu'un bâtard ordinaire. Avant, sa vie était simple, facile, sans ambiguïté. Puis Bébé l'avait littéralement accaparé.
Il revoyait souvent la scène de Bébé se présentant à la réunion ministérielle: "bonjour, je m'appelle Joseph." A chaque fois, il ressentait la peur qui l'avait saisi ce jour là. La même peur, toujours aussi poignante. "Bébé, je n'ai pas changé depuis le premier jour où je t'ai vu. C'est vous que j'ai choisi ." Pourquoi Bébé ne l'entendait il pas?
D'autres fois, il souhaitait que Bébé s'évanouisse dans les ténèbres, disparaisse à jamais. Il pourrait alors se considérer comme un simple bâtard, un peu désaxé, mais récupérable par la société.
L'important, se disait-il, est de savoir renoncer à comprendre. Les enfants ne sont plus là et, pourtant, ta sale tête de flic ne croit pas en un "ailleurs".
Il voulait refaire sa vie déchirée, obtenir sa mutation dans un petit commissariat de province, disparaître à sa façon.
Au début, le cafard se déplaça en formant des arabesques au plafond. Puis, fuyant le faisceau de l'ampoule, il descendit le long du mur, déployant parfois ses ailes brunes.
Bastard, armé d'un journal du jour, le guettait, un sourire aux lèvres. Ses yeux fixaient l'insecte impudent, semblaient l'appeler. Lorsqu'il entendit frapper à la porte de sa chambre, il soupira, se leva, se dirigea vers la minuscule kitchenette, souleva le couvercle d'une sauteuse dans laquelle quelque chose cuisait.
On frappa encore. Il s'essuya les mains sur son pantalon. Pendant un moment, le cafard vola bruyamment au-dessus de sa tête puis se nicha sur l'étagère. ;:
Bastard rejoignit son fauteuil roulant, s'y assit, fit ressortir sa chemise de son pantalon. Enfin, il pressa la poire suspendue au-dessus de son lit. La sonnerie du téléphone lui répondit. Il décrocha:
- Tout va bien, Monsieur le Préfet?"
- Ouais."
- Vous avez de la visite."
- Ouais?"
- C'est une religieuse."
Bastard raccrocha, fit rouler son fauteuil jusqu'à la porte. Le cafard s'aventura sur le lampadaire de l'entrée. Il referma la main sur lui, la serra. Ses ongles avaient griffé l'abat-jour qui s'était mis à se balancer, faisant danser violemment le rond de lumière. En s'écrasant contre sa paume, l'insecte avait produit un petit bruit sec. Un jus blanc, gluant commençait à suinter entre ses doigts. En un geste délibéré, il l'essuya à sa chemise et ouvrit.
- Je suis soeur Marie Ange."
Bastard la toisa froidement. Le dos de la jeune femme se voûta imperceptiblement. Elle regarda le sol, reprit, la voix mal ajustée:
- Je suis la fille d'Anastasio. Angela ... "
Il se dit qu'il s'en foutait, se demanda pourquoi il n'avait pas attendu qu'elle soit là pour écraser le cafard.
- J'ai lu le carnet bleu."
Toujours silencieux , il fit faire demi-tour à son fauteuil. Elle le suivit, s'assit au bord du lit.
Son uniforme beige avait un col blanc rigoureux. Sa coiffe blanche était nette, bien empesée. La large ceinture, qui retenait les plis réglementaires de sa robe, aurait dû la mettre à l'abri de toute incertitude. Elle faisait jouer ses mains croisées sur ses genoux, l'une tordant méthodiquement l'autre. Une mèche blonde s'était échappée et ombrageait son front. Il l'observait.
- J'ai besoin de votre aide, Monsieur. Quel est votre prénom?"
Pouffant dans sa main, il s'esclaffa:
- Louis, Louis Bastard. Pour vous ce sera Bastard, comme désormais pour les autres. " Il lui tendit son unique main. Elle lui donna la sienne, qu'il serra très fort, la retenant rudement, chuchotant:
- Donnez-moi le carnet bleu."
Elle ne dit rien. Comme il relâchait sa pression, elle finit par se dégager, se lever, se diriger vers le coin cuisine.
- Ca sent mauvais." En se retournant, elle vit qu'il se grattait énergiquement la tête.
- J'me lave jamais, c'est ça qui pue."
Jeudi 24 Mai 2007 - 23:47
Henri VARIO-NOUIOUA
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