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Textes Littéraires

Les enfants des ténèbres -3-

Roman - Chapitre 2

Lorsqu'il accéléra pour tourner sur le vieux port, un vent frais lui caressa le visage, accentuant la sensation de bien-être que lui procurait l'isolement de sa voiture. La circulation était agréablement fluide. Il dépassa la Cathédrale, s'engagea dans une zone sombre. La peur l'oppressa.
Le pigeon aux ailes cendre frappa le pare-brise, Fabien freina.



Les enfants des ténèbres  -3-
Maître Fabien Deguers en était à son dernier rendez-vous de la soirée. Il soupira, appela sa secrétaire:
- Brigitte, s'il vous plaît, qui est cet Abbé Dupic?"
- Je ne sais pas Maître, sans doute un nouveau dossier."
- Très bien, faites entrer."
Il portait des vêtements civils. Seule une petite croix d'un blanc crémeux, fixée au revers de son veston, indiquait son état. Fabien se demanda si elle était de cire.
Il s'obligea à accueillir le prêtre avec chaleur. Le visiteur ne lui rendit pas son sourire, garda le silence, s'affaissa dans le siège profond et moelleux qui lui était désigné.
- Que puis je pour vous, Monsieur l'Abbé?"
Fabien se rendit compte que cet homme au teint de marbre et aux yeux gris était malade. Sa voix était pourtant chaude et assurée:
- Vous, rien. Quant à vous aider, il est possible qu'il soit trop tard!"
Un prédicateur, se dit l'avocat, ce fou est un prédicateur et je vais perdre mon temps à l'écouter au lieu de quitter ce bureau.
"Et sa croix, est-elle vraiment de cire?"
Il se leva:
- Je suis désolé, Monsieur l'Abbé, mais, ne partageant pas votre foi, je suis obligé de mettre un terme à cette conversation."
Il lui tendit la main. Le prêtre ne bougea pas :
- Je dois vous parler de votre enfant! "
Fabien serra de ses mains le bord du bureau et hurla:
- Quel enfant? "
Son interlocuteur le dévisagea, ses yeux prirent une coloration plus sombre. Sa voix, cette fois teintée d'angoisse, se fit lasse:
- Celui que porte votre femme. Appelez chez vous, je vous prie. "
- Pourquoi le ferais-je? Vous êtes fou! "
- Parce qu'elle n'y est pas. "
Deguers songea qu'il y avait là un bon moyen de se débarrasser du dingue. Du doigt, il pressa le bouton de l'interphone:
- Brigitte, voulez vous appeler chez moi?"
S'asseyant en une attitude arrogante, il montra l'assurance d'un mari tranquille. Le prêtre, les mains jointes, semblait sommeiller. Un vieux rapace, pensa Fabien, mais sa croix est peut-être de cire.
L'interphone grésilla:
- Maître, Madame Deguers sur la deuxième. "
Fabien décrocha lentement, plaqua sa main sur le combiné:
- Maintenant, fichez le camp ! "


Plus tard dans la nuit, l'Abbé Dupic écrira: "C'est trop tard, on ne pourchasse pas les ténèbres lorsque s'y mêle la lumière. Dieu nous semble bien cruel. Ses desseins nous échappent. Un jour, il nous faudra apprendre à ne plus jouir de l'ombre de l'arbre en lui opposant le soleil qui le nourrit."
Méticuleusement, il ôta la petite croix de son habit et la rangea dans son écrin de velours rouge. Ses mains tremblaient.


Fabien Deguers quitta son bureau à vingt heures trente, l'incident avec l'Abbé l'avait finalement mis de bonne humeur. Il en est ainsi des avocats, se dit il, seules les victoires importent; le reste, cet océan d'échecs consacrés par les condamnations infligées aux clients, ne devait pas être pris en compte...
Il voulait acheter des fleurs pour Laurence, pour cette nuit estivale qui faisait briller dans le ciel de Provence des milliers d'étoiles, pour le bébé aussi. C'était certain, la croix n'était pas de cire, rien n'était compromis. Habituellement, en fin de journée, Fabien était rompu par la tension nerveuse accumulée au bureau. Mais ce soir, sa petite victoire à la Pyrrhus l'avait stimulé. Au diable le diabète! Il allait même acheter des gâteaux. "C'est çà, des fleurs et des gâteaux; et bientôt, nous serons trois... pour la vie!" Avait-il déjà oublié que ce ne serait pas si simple, que le chemin serait long, très long?
Il se rendit au drugstore, y choisit de belles roses assorties de branches d'asparagus. Les gâteaux, quant à eux, étaient pleins de crème. En les regardant, les dévorant des yeux, il se souvint... lui, enfant, et Laurence, élevés tous deux dans cet orphelinat de la DASS. Ce n'était pas horrible, finalement, ils y étaient heureux, à leur façon... Sans savoir pourquoi ni comment, ils s'étaient battus, avaient brillamment réussi. L'acquisition de la maison en représentait la preuve. Celle des gâteaux et des fleurs aussi... D'une certaine manière sourit-il.
Mais il y avait cet autre combat qu'il devra livrer seul. Fabien reprit la route. La Canebière était richement illuminée; des badauds déambulaient sans but, certains tenaient à la main d'énormes sandwiches dégoulinants de graisse. Presque involontairement, il ralentit. Vitres ouvertes, la voiture glissait sur la chaussée. Malgré l'heure tardive, les vitrines des magasins étaient restées éclairées, jetant sur les trottoirs une joie artificielle. Lorsqu'il accéléra pour tourner sur le vieux port, un vent frais lui caressa le visage, accentuant la sensation de bien-être que lui procurait l'isolement de sa voiture. La circulation était agréablement fluide. Il dépassa la Cathédrale, s'engagea dans une zone sombre. La peur l'oppressa.
Le pigeon aux ailes cendre frappa le pare-brise, Fabien freina. Des mains, il se protégea le visage. De fines coulées de sang giclèrent sur la vitre; il y vit des torrents.


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Mardi 01 Novembre 2005 - 23:06
Henri Vario


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