Informations et Actualités en continu et en temps réel


Un bouquet pour Lisbeth Littérature/Société

Jeudi 17 Novembre 2005 - 21:40

"La mort est la plus folle des illusions de l'Homme.

Au point que lorsqu'il s'enfouit sous terre, il se décompose à la surface."


Un bouquet pour Lisbeth
Nous habitions une de ces banlieues blafardes des environs de Paris. Ce jour-là, je réussis facilement, à cause de la pluie, à prendre mon métro sans dépenser un rotin.

Vers dix-huit heures, je m'engageai dans la puanteur misérable de notre cage d'escalier. Plus par habitude que par défi, j'urinai devant la porte du gros du troisième. Un jet foncé, continu, a l'odeur d'acétone.

Une odeur de plus.

Je pinçai les narines, plongeai le nez dans mon bouquet. Il était composé de trois artichauts séparés par de jeunes carottes à la verdure vive. Au centre, un énorme poireau déployait ses vertes feuilles. Le tout était lié à la base par un fil de fer camouflé par un joli ruban rouge. Le fumet de terre que dégageait les légumes m'émut.

Je continuai mon ascension.

Au cinquième, une minette était assise sur une marche, sa main nonchalamment posée sur la cuisse de son compagnon. Je leurs souris. Mon bouquet semblait les impressionner. Ils ricanèrent.
- C'est quoi, ce truc?” lança le garçon.
- Une soupe portative!” répondit la fille tout en inhalant une goulée de son joint.

Je montai encore. Notre chat était là, m'observant de ses yeux lumineux. Enfin, ce fut le neuvième.

Lisbeth, c'est moi!”
- Tu es mouillé. Tu as du travail?”
Je négligeai de répondre. Esquissant gaiement un pas de danse, j'empoignai le gros vase posé sur la commode.
La voix de Lisbeth m'interrompit:
- C'est quoi, ce truc?”
Je le lui tendis:
- C'est pour toi, ma chérie. Ce sont des primeurs!”
Elle avança la main, souriante.
- C'est trop tard pour la soupe de ce soir. Ce sera pour demain.”
- Quoi demain? criai-je”
- Mais la soupe, bien sûr.” affirma-t-elle avec force.
Mes mains tremblaient. La voix cassée, je réussis à articuler:
- C'est ton cadeau, Lisbeth!”
J'avais envie de la prendre dans mes bras. Elle dut le sentir, mon bouquet serré contre elle, elle tourna les talons. Je la suivis, la contournai pour lui faire face. Je me surpris à l'observer attentivement… Ma femme, du moins ce qu'il en restait: de grands yeux noirs mais désormais dans le vague, une lourde poitrine affaissée tout à la fois par l'absence de désir et de soutien-gorge. Le déclic que j'attendais depuis des jours, des semaines, des mois se produisit enfin.
La décision s'imposa d'elle-même à mon esprit.

Je m'écroulai dans notre unique fauteuil, laissant le rêve s'insinuer en moi.
Il y avait du soleil, des arbres et des oiseaux, un petit torrent coulait à mes pieds…

* * *

- Momo, viens dîner!

“Ce soir, Momo me fait peur; il a de nouveau son beau sourire assuré. Comme si nous n'étions pas à ce neuvième étage crasseux et que l'assedic continuait à nous verser nos 90%. Où a-t-il encore passé sa journée?”
“A-t-il seulement un peu d'argent ? Un bouquet de légumes. Ce sont des primeurs; il a dû les payer très cher.”

- Momo, seras-tu là pour déjeuner demain?”

- Je serai là, Lisbeth, demain et les jours suivants aussi.

* * *

Ce matin, il fait beau et doux. Lisbeth est encore endormie. Cette nuit, j'ai été heureux de sentir sous le mien son corps maigre et moite. Ses cheveux raides étaient étalés sur l'oreiller, elle gémissait doucement. Lorsque je m'enfonçai brusquement en elle, Lisbeth se cabra enfin.

Je suis heureux, si heureux…
Je ne pisserai plus sur la porte du petit gros du troisième, je ne bougerai plus de mon neuvième.

Allons, il était temps de brancher la cafetière électrique. Je me levai doucement pour ne pas réveiller ma femme.

L'odeur du café se répandit dans la maison.

Je regagnai le lit, m'étirai langoureusement contre la cuisse chaude de Lisbeth.
Merde! Le téléphone sonne.

- Allô… Ah, c'est vous Belle Maman. Lisbeth dort… Non, je n'ai pas de travail mais je crois que maintenant tout ira bien…”
Sur la commode, mon bouquet enfin délivré du réfrigérateur me souriait.
Toute la matinée, je flânai dans l'appartement, observant de temps à autre, par la fenêtre, les gosses du quartier qui s'ébattaient dans le terrain vague d'en face.

Vers midi, je transportai Lisbeth de notre lit jusqu'au fauteuil du salon. Je l'installai confortablement. Et, à genoux devant elle, je posai ma tête sur ses cuisses et ses mains sur mes épaules. Elle me regardait toujours de ses yeux vagues.

* * *

Pendant des années, je n'avais pas eu le loisir de m'occuper de Lisbeth. Je pouvais désormais m'y consacrer entièrement, je n'aurais plus à me préoccuper d'avoir un travail, de l'argent et surtout l'apparence décomposée de l'objet social que je refusai de rester.

Ceux qui pensent que le seul ciment d'un couple est et ne peut être que l'amour se trompent. Il est d'autres liants plus subtils, beaucoup moins avouables. Le véritable combustible de la flamme amoureuse demeure l'intégration sociale.

Mais dorénavant, Lisbeth et moi échappions à tout cela.
Mon bonheur était infini.

Avant elle, je pensais qu'un cadavre, ça pue, beaucoup, passionnément, à la folie! Ce n'était pas le cas de ma compagne car j'y veillais avec beaucoup d'amour et d'attention.
Le matin, j'enduisais son petit corps d'une crème hydratante mais aussi odorante. Le soir, je l'aspergeais d'eau de lavande, et en la couchant, veillais à me serrer contre elle, lui disant des mots tendres, des mots que je n'avais jamais osé prononcer.

Lisbeth grossissait. Ses seins naguère si plats gonflaient. J'aimais en caresser les tétons lorsque les tourments de la nuit m'éveillaient.

Nous avions toujours froid.
Le syndic de notre immeuble, malgré plusieurs réclamations téléphoniques, refusait de monter le chauffage. Cet imbécile prétendait que l'heure était à l'économie d'énergie. J'étais bien sûr d'accord avec lui. Pratiquer un peu de civisme ne me gênait pas, mais en l'espèce, cet aspect des choses ne devait pas nous faire négliger, l'un et l'autre, notre obligation d'entretien de l'immeuble. Bien sur, je n'en étais que l'un des locataires mais était-ce vraiment une raison pour que je me résigne au spectacle déprimant du papier peint que l'humidité décollait, de la peinture qui lentement se craquelait, se décomposait?

D'autres faits me choquaient.
Par exemple, je ne cessais de m'interroger sur les raisons - lesquelles manquaient certainement de la logique la plus élémentaire - qui faisaient que le gérant de l'épicerie “casino” de notre immeuble faisait mine de s'étonner de mes achats quotidiens d'eau de lavande. Son comportement me gênait beaucoup, d'autant que j'eusse bien sûr préféré acheter pour ma Lisbeth du parfum haut de gamme.
Malheureusement, j'étais loin d'en posséder les moyens. L'absence de délicatesse du personnage m'humiliait.

Dans mon environnent réduit, et excepté Lisbeth, seul notre chat se montrait compréhensif et chaleureux.
Son emploi du temps n'avait pas varié d'un iota, ne quittant les genoux ou le ventre de sa douce maîtresse - selon qu'elle était assise ou couchée - que pour chercher sur l'appui de la fenêtre les quelques rayons que le ciel magnanime nous offrait de temps à autre.

Une nuit, le chat se mit à pétrir de ses pattes le ventre de Lisbeth. Sa peau fine et délicate en fut rapidement blessée.
Oh, il n'y avait manifestement pas matière à inquiétude puisque peu de sang s'échappait.
Par contre, ce qui était plus de nature à m'alarmer était ce liquide jaunâtre qui coulait avec une certaine abondance et dont je ne parvenais pas à identifier la nature.

Il m'importa donc de prendre une décision responsable, digne du chef de famille que j'étais. Encore que notre chat, se sentant sans doute quelque peu coupable, s'évertua à lécher le mystérieux liquide.
Certes, je n'ignorais pas que cette salive, répandue sans avarice par l'animal, contenait un puissant antiseptique mais il n'en était pas moins vrai qu'une infection, étant donné la faible constitution de ma femme, était toujours à craindre.

J'appelai le médecin de quartier. En attendant sa visite, je m'attelai à la tâche que je trouvais toujours extrêmement désagréable de ranger l'appartement, même sommairement, et de me raser.

Par contre, repasser le vieux rasoir légué par mon grand-père, le faire crisser sur la lanière de cuir pendue au dessus du lavabo, ne cessait de m'enchanter, faisant surgir un peu de mon enfance. Le contact du blaireau et de la fraîche crème à raser sur mes joues m'était également agréable.

Lorsque le Médecin sonna, je n'avais pas encore commencé à faire glisser le rasoir sur ma joue car c'était bien cela que je n'appréciais pas, le risque de se blesser étant, avec ce type d'instrument, toujours possible.

Certains n'utilisaient-ils pas les rasoirs comme armes ?

A chaque fois, cette pensée me faisait frissonner au point que mes mains tremblaient.

C'est donc avec plaisir que je me précipitai à la porte pour pouvoir ouvrir.
L'homme se lança d'un bond à l'intérieur, gesticulant, proférant toutes sortes de paroles pour le moins déplacées, poussant même l'indiscrétion jusqu'à intervenir dans ma relation avec ma femme.

Puis, Dieu sait pourquoi, ce déséquilibré mental, non point médecin mais de toute évidence imposteur et délinquant de son état, me sauta dessus, ignorant jusqu'au rasoir que, dans ma hâte, j'avais négligé de poser sur la tablette de la salle de bain.

Ainsi en fut-il du destin de ce malfaiteur. Aveuglé par le ressentiment et la cupidité, il s'ouvrit la gorge sur le tranchant du rasoir de mon grand-père.

Naturellement, alors que l'infâme, expiant sa forfaiture, rendait son dernier souffle, je n'hésitai pas, comme de droit, à appeler la police afin qu'elle veille à alerter le médecin légiste en vue de l'établissement des indispensables constats de décès et permis d'inhumer. Enfin, j'abandonnais mes narines au parfum de mon bouquet, il fleurait bon la terre.



Rédigé par Henri VARIO-NOUIOUA le Jeudi 17 Novembre 2005 à 21:40 | Permalien | Commentaires (1) | Trackbacks (0)



Rechercher
Site Google

EditoWeb Magazine
Henri VARIO-NOUIOUA
Henri VARIO-NOUIOUA
Antiportraits Blog d'Actualités et d'Informations partagées en temps réel et en continu du réseau EditoWeb Magazine.


LIENS AMIS

SONDAGE
Les "Politiques" sont ils plus dangereux que les Bloggeurs?

Archives
L M M J V S D
  1 6
7 13
14 20
21 27
28 31      


RSS ATOM RSS comment PODCAST Mobile

Blog,d\'Actualités, et...

Classement de sites - Inscrivez le vôtre!
tirage tarotInformation en continu

Votez pour mon site

Le COLLAGISTE InTeRacTiF