Vendredi 16 Mai 2008

La page d'Edouard Husson


Un article

La crise toujours plus évidente du 'modèle allemand'

Durant le deuxième mandat de Gerhard Schröder (2002-2005), les faiseurs d'opinion, en France, étaient désorientés: le modèle allemand semblait avoir disparu. Nous avions rendu compte de ce désarroi dans Une autre Allemagne (Gallimard, Paris, 2005) et tenté de donner des clés de lecture pour l'indéniable crise du modèle allemand, explicable par ce fait tout simple: malgré de nombreux atouts, qui lui ont permis de résister plus longtemps que la plupart de ses partenaires du vieux Marché Commun au choc de la mondialisation anarcho-capitaliste, l'Allemagne finit par souffrir d'une situation d'asymétrie généralisée dans l'économie mondiale, qu'il s'agisse de la création monétaire illimitée des Etats-Unis ou des très bas-salaires de la Chine de l'autre. Cette réalité est évidente pour qui va régulièrement en Allemagne et y constate l'étendue du chômage chez les peu qualifiés, l'élargissement de la fracture sociale, la montée en puissance du parti Die Linke, le rétrécissement constant de la base électorale de la CDU et du SPD. Pourtant, les faiseurs d'opinion francais ont largement repris leurs mauvaises habitudes dès qu'ils ont eu quelque chose à se mettre sous la dent: de bons résultats allemands à l'exportation, qui signent, selon eux, le retour de l'Allemagne à une puissance économique qui n'a jamais été que temporairement ébranlée. Il nous faut donc reprendre le débat et nous voudrions, en prenant trois points de vue, montrer que la crise allemande est bien réelle, contrairement aux apparences. Nous nous interrogerons alors sur les conséquences de cette crise pour les relations franco-allemandes. C'est d'autant plus urgent que notre inénarrable président vient, à l'occasion d'un voyage en Allemagne, de rejoindre le choeur des thuriféraires du "modèle allemand"




Des succès économiques en trompe-l'oeil

Apparemment, l'économie allemande n'a jamais été aussi puissante. Elle accumule les records de surplus commerciaux, dépassant depuis plusieurs années 150 milliards d'euros de bénéfices. Ses exportations représentent plus de 800 milliards d'euros, le double de la France. Lorsque l'on sait que les exportations représentent plus de 35% du PIB allemand, on comprend que la croissance allemande soit repartie, ces dernières années, alors qu'entre 1993 et 2003 elle avait été inférieure d'un point, en moyenne, à la croissance francaise.

Mais avant d'admirer, regardons comment la croissance allemande est repartie.

D'abord, les entreprises allemandes jouent avec moins de scrupules, encore, que leurs homologues francais, la loi de la mondialisation. Depuis la réunification, les entreprises allemandes ont laissé détruire plus de quatre millions d'emplois (y compris l'ancienne RDA) et elles en ont créé autant ailleurs dans le monde. Aujourd'hui, les PME allemandes font produire en Europe orientale, et les plus grandes entreprises partout où, dans le monde, il y a des pays à bas salaire, la plupart des composantes dont elles ont besoin. Les sites industriels sur le territoire allemand sont essentiellement destinés à l'assemblage, à la finition, à la mise au point des produits. La même répartition vaut pour les services: on délocalise massivement les emplois de standardiste ou la comptabilité vers l'Inde; en revanche, on garde la recherche de pointe. Les bénéfices que permettent l'exportation viennent de ce qu'il est possible de faire payer très cher, encore, le "made in Germany", vu sa réputation. Mais certains économistes ont beau jeu de faire remarquer qu'il s'agit de succès en trompe-l'oeil (voir Hans-Werner Sinn, Die Basar-Ökonomie, 2006): on a donné l'image d'une supernova, l'économie allemande refondée dans les annés 1950 brillerait une dernière fois, de mille feux, avant de s'éteindre, parce qu'un jour les entreprises allemandes qui produisent en Chine feront aussi systématiquement assembler et mettre au point de nouveaux produits par des ouvriers qualifiés et des chercheurs chinois qui n'auront rien à envier aux Allemands. On produira pour des marchés asiatiques émergents ou ...pour les retraités allemands, de plus en plus nombreux, installés enThailande ou à Bali.

Dans l'immédiat, on constate que l'Allemagne a perdu, depuis le début des années 1990 un tiers de sa main d'oeuvre industrielle et que le chômage de la main d'oeuvre peu ou non qualifiée y dépasse 25%, le taux le plus élevé de l'OCDE. Les syndicats ont d'ailleurs été largement complices de cette évolution. Ils ont accepté, contre le maintien - provisoire - de l'emploi d'une partie de la main d'oeuvre industrielle, de mettre en cause l'équilibre général du système, en particulier l'idée selon laquelle la cohésion sociale était un atout majeur du "modèle allemand". La réduction du temps de travail en échange du maintien des salaires a été le leurre à l'abri duquel le patronat allemand a mis en place sa propre stratégie d'adaptation à la mondialisation. En petit, l'échec économique de la réunification annoncait la tendance générale: en négociant le rattrapage rapide des salaires à l'Est, les syndicats avaient, sans s'en rendre compte, poser le cadre de suppressions massives d'emplois, rendus non compétitifs.

La mondialisation ne joue pas seulement pour la production mais aussi pour les capitaux. Le patronat allemand profite du système mis en place ces vingt dernières années pour délocaliser ses bénéfices, afin de profiter de taux d'imposition plus favorables qu'en Allemagne. La fraude fiscale que traque actuellement le gouvernement allemand n'est rien par rapport aux pertes que subissent les collectivités locales du fait des artifices de la comptabilité des entreprises et qui permettent à ces dernières de ne verser pratiquement aucun impôt aux villes d'Allemagne où sont encore implantés leurs sites de production ou leurs sièges sociaux.

L'Allemagne est ainsi confrontée, de plus en plus, à un chômage de longue durée de la main d'oeuvre non ou peu qualifiée (le taux d'inactivité de cette catégorie frise les 50% à l'Est) et au désinvestissement des entreprises, non seulement allemandes mais aussi étrangères. Il y a dix ans, pour se dissimuler les conséquences néfastes de la stratégie des entreprises allemandes, des économistes se réjouissaient de ce que Motorola préférait l'Allemagne à la Tchéquie ou la Russie pour implanter un site industriel en Europe. Aujourd'hui, les mêmes doivent bien constater que Nokia avait empoché une subvention substantielle du gouvernement allemand pour implanter un site de production mais que l'entreprise veut à présent délocaliser le dit site en Roumanie, sans rien rendre au contribuable allemand.

Bien entendu, on peut s'enthousiasmer devant les résultats du commerce extérieur allemand mais il vaudrait mieux appeler les choses par leur nom et souligner qu'il s'agit d'une stratégie d'adaptation réussie du managériat allemand à la mondialisation anarcho-capitaliste. Il sait mieux que d'autres profiter d'une conjoncture favorable, où le site de production allemand garde son attractivité pour les activités intensives en capital. Cela ne doit masquer ni la baisse de qualité du "made in Germany", en partie fabriqué à l'étranger, dans un monde du "fabriquez bon marché, vendez cher"; ni les conséquences socialement dévastatrices de l'actuelle politique économique allemande; ni le fait que l'Allemagne a bénéficié, durant quelques années d'un avantage de compétitivité par rapport à ses voisins de l'Union européenne mais qui ne durera pas. Depuis une dizaine d'années, en effet, les salariés allemands ont accepté un quasi-gel des salaires; mais, après l'austérité des années Schröder, on commence à exiger à nouveau des augmentations - d'autant plus que l'on constate que les profits des entreprises augmentent et que le manageriat allemand s'est mis aux stock-options. Les entreprises allemandes vont devenir un peu moins compétitives et les entreprises francaises à nouveau un peu plus.

Il est enfin un dernier point qu'il faut mettre en valeur avant de tomber en admiration béate devant un "modèle allemand" qui n'en est plus un. La République Fédérale d'Allemagne écoule encore 30% de ses exportations vers le noyau historique du marché commun, 48% vers la zone euro, 55% vers l'ensemble de l'Union européenne, 75% vers l'Europe élargie, y compris la Russie. L'Europe amortit, pour l'Allemagne les chocs asymétriques provoqués par la mondialisation, le choc monétaire américain et le choc social causé par les pays à bas salaire. Il n'en est que d'autant plus étonnant quer la République Fédérale d'Allemagne s'obstine à jouer le libre-échangisme idéologique de la "mondialisation" contre la réussite pragmatique d'intégration des économies que représente l'Europe. Madame Merkel rêve d'un grand marché transatlantique où les banques allemandes prêteraient aux consommateurs américains de quoi acheter la production des entreprises allemandes; les sites internet des organisations patronales allemandes ne jurent, aujourd'hui, que par le Vietnam ou l'Inde, après avoir promu, durant quinze ans, les investissements en Chine. L'Allemagne préfère poursuivre le mirage de la coopération privilégiée avec les Etats-Unis ou de l'ouverture au Made in Germany des milliards de consommateurs asiatiques plutôt que d'aider ses partenaires à trouver le nouveau "modèle européen": il s'agirait essentiellement de protéger la zone de libre-échange européenne qui est en train d'émerger "de l'Atlantique à l'Oural" et d'inciter, par là-même, à l'intensification des zones de libre-échanges régionales contre un utopique libre-échange mondial. Il vaudrait mieux tout faire pour gagner deux points de croissance en Europe que de courir à la poursuite d'hypothétiques marchés asiatiques qui se fermeront aux exportations allemandes lorsque leurs entreprises auront acquis un savoir-faire suffisant. L'Allemagne laissera tuer la poule aux oeufs d'or européenne pour une proie asiatique qui ne sera finalement qu'une ombre.

Aussi pouvons-nous quelques instants être indulgents envers les faiseurs d'opinion francais. Ils ne font que répéter le discours proféré par des élites allemandes bien peu lucides et qui profitent actuellement d'une conjoncture favorable mais qui ne durera pas. Ce qui est plus gênant, c'est que le président francais, qui devrait être bien informé, ait entonné l'hymne au "modèle allemand".


Fractures allemandes (2)

Rien n'est plus instructif que de se promener à travers ce qui fut la RDA. La nature, souvent magnifique, dans le Brandebourg ou le Mecklembourg, est heureusement débarrassée de la pollution de la période communiste. Souvent, de grandes exploitations se sont substitués aux fermes collectivisées et, soutenues par la Politique Agricole Commune, elles prospèrent tout en redoutant les conséquences de l'élargissement de l'Union européenne. Bien des régions agricoles font penser à la Bretagne ou au Massif Central par le contraste entre la faible densité de la population et la modernité des infrastructures, en particulier routières. L'Allemagne a déversé 1400 milliards d'euros en vingt ans pour remettre à flot les nouveaux Länder qu'elle intégrait. Les équipements sont souvent, dans l'ancienne RDA, plus modernes qu'à l'Ouest.

Pourtant, l'Allemagne de l'Est ne cesse de perdre des habitants.Ce n'est pas l'excédent des décès sur les naissances qui impressionne au premier abord car c'est un phénomène que la RFA connait aussi depuis la fin des années 1970. C'est l'exode continu, de l'Est vers l'Ouest, qui n'a apas cessé depuis 1990. Les démographes parlent de zones entières des nouveaux Länder, qui, en 2050, seront reconquises "par la forêt et les loups". Les mauvaises langues font même remarquer que la RFA, au fond, ne fait pas mieux que la RDA: les jeunes et les individus les plus qualifiés partent à l'Ouest - sauf que cette fois-ci, c'est dans le même pays que l'on émigre. On ne fuit pas la tyrannie, on quitte une région qui n'a pas décollé économiquement depuis 1990, à quelques ilots près. Les villes sont encore plus révélatrices que les campagnes, bordées de friches industrielles qui sont là pour rappeler que la RDA a existé. Derrière les facades repeintes, la réalité des arrière-cours est souvent tristes; et puis il subsiste bien des grands ensembles bétonnés qui ne sont plus qu'à demi habités et où végètent des personnes âgées que la fin de la RDA a surprises à un âge trop avancé pour refaire leur vie à l'Ouest ou bien des hommes jeunes pas assez qualifiés ni motivés pour partir à l'Ouest et qui sont déjà quelquefois la proie de la propagande néo-nazie. Certaines villes ont perdu jusqu'à la moitié de leurs habitants. Il y a vingt ans, certains intellectuels francais craignaient la reconquête des territoires perdus de Pologne ou de Bohême par les Allemands; aujourd'hui les villes sur la ligne Oder-Neisse attirent les Polonais; la Saxe est une terre d'immigration pour la main d'oeuvre tchèque. Phénomène frappant: à part Berlin, la capitale, et la Saxe, qui est la seule région à s'en tirer économiquement, les nouveaux Länder n'arrivent plus à attirer et peuvent de moins en moins retenir les Allemands de l'Ouest qui étaient venus tenter leur chance à l'Est.

Paradoxe: au moment où la coopération franco-allemande connait bien des ratés, le centre de gravité de l'activité économique allemande se rapproche du Rhin. Plus précisément, il s'est déplacé vers le sud-ouest du pays. Au contraste Est-Ouest, en effet, vient s'ajouter en effet une opposition Nord-Sud. Le nord de la République Fédérale, dans ses frontières d'avant 1989, est victime des vagues successives de la désindustrialisation, depuis les années 1970. Le taux de chômage en Rhénanie-Westphalie atteint, dans certaines régions, 20% - la moyenne dans l'ancienne RDA. Trois centres économiques contribuent aujourd'hui au dynamisme de l'économie allemande à l'Ouest et au Sud: Francfort, centre financier; Stuttgart, capitale d'une région industrielle qui résiste aux effets destructeurs du libre-échangisme, en particulier dans le secteur automobile; Munich, capitale allemande des nouvelles technologies. Au Nord, seule Hambourg et son port sont dotés d'un dynamisme comparable. Nous avons donc affaire à un double déplacement historique: longtemps, le centre de gravité de l'histoire allemande se trouva dans ce que nous appelons aujourd'hui "Allemagne de l'Est". C'est de Thuringe que partit la Réforme; c'est la Prusse qui fit l'unité allemande; au début du XXè siècle, la Saxe était la région industriellement la plus dynamique d'Europe. Aujourd'hui, Dresde, capitale de la Saxe, seule région rescapée des années de communisme est-allemand et de réunification, est l'un des sommets d'un pentagone de dynamisme économique dont les quatre autres sommets sont Francfort, Stuttgart, Munich et Vienne. La Bavière est aujourd 'hui le poids lourd économique de l'Allemagne réunifiée et elle rechigne de plus en plus à financer les Länder en crise, selon le principe de péréquation financière qui fonde le fédéralisme de République Fédérale.

La fracture entre l'Allemagne du Sud et celle du Nord se fera de plus en plus sentir dans les années qui viennent. L'extrême sud de l'Allemagne, du lac de Constance à Berchtesgaden, attire non seulement les sièges sociaux des entreprises mais aussi, suivant un phénomène de sun belt, les investissements dans les nouvelles technologies. Dotés de gouvernements conservateurs musclés, la Bavière et le Bade-Wurtemberg pratiquent une politique sécuritaire moins spectaculaire que celle de Nicolas Sarkozy, mais bien plus efficace au regard de ses objectifs: les indésirables sont régulièrement et discrètement expulsés vers "le Nord". Ce n'est pas à Munich que vous comprendrez les inégalités grandissantes qui traversent la société allemande ni les difficultés d'intégration de la communauté turque ni la montée d'une violence urbaine spécifique: c'est à Francfort ou à Cologne, à Hambourg ou à Berlin.

C'est l'élargissement de la fracture sociale que l'on constate en se promenant à travers l'Allemagne du Nord. L'observateur francais repère le début d'une évolution que nous avons connue il y a vingt ans. Au début des années 2000, le chômage est devenue la grande angoisse de la société comme au début des années 1980 en France. Le gouvernement Schröder a réformé l'assurance chômage en 2004, pour faire face au chômage de longue durée, exactement comme le gouvernement Fabius en 1984. La nouvelle pauvreté commence à se répandre. Il y a peu, elle paraissait encore aux Allemands qui ont connu le "modèle allemand" une nouveauté incongrue, quelque chose, en tous les cas, de réversible. Mais, en ce début d'année 2008, est publié, sous la plume de deux chercheurs d'un institut économique berlinois un rapport sur la fragilisation toujours plus rapide des classes moyennes (Markus Grabba et Joachim Frick, www.diw.de ), qui affirme que les classes moyennes, piliers du "modèle allemand" des années 1950 aux années 1980, ne représentent plus que 54% de la population alors qu'elles en constituaient 62% encore en 2000. L'Allemagne est entrée avec vingt ans de retard sur son partenaire francais dans une crise structurelle. Elle avait pu tenir le choc des années 1970 et 1980 grâce au préjugé favorable dont disposait le "made in Germany" et surtout au rôle de valeur refuge du deutsche mark, qui a permis aux Allemands de garder longtemps un pouvoir d'achat et une capacité d'investissement qui masquaient une perte de compétitivité pourtant perceptible depuis les années 1980.

Ce n'est pas seulement pour cultiver le paradoxe que l'on défend ici la thèse d'une Allemagne entrant avec retard mais inéluctablement dans une crise que la France connait de puis vingt ans. Si les thuriféraires du "modèle allemand" en France regardait l'objet de leur admiration avec plus d'acuité, ils y verraient bien des points de rapprochement avec la France des années 1980 - cette France qui se réjouissait à l'époque de ses excédents de commerce extérieur "historiques". Cette France aussi, qui entrait dans l'ère de l'instabilité politique, comme l'Allemagne d'aujourd'hui.



L'Allemagne devient-elle ingouvernable? (3)

C'était dit et annoncé: en juillet 2005, peu de gens mettaient en cause l'ídée selon laquelle Madame Merkel était en mesure de ramener la CDU vers des sommets historiques. Beaucoup étaient certains que CDU (chrétiens-démocrates) et FDP (les libéraux) obtiendraient la majorité absolue. On entendit même dire que la CDU pourrait être majoritaire seule. Effectivement, Madame Merkel partait favorite, avec des sondages qui créditaient son parti de 45%. La candidate à la chancellerie crut qu'elle avait, dans de telles conditions, la possibilité de proposer une révolution "néo-libérale" pour l'Allemagne. A l'arrivée, le chancelier sortant, Gerhard Schröder avait fait quasiment jeu égal avec sa concurrente; il crut même possible, un temps, de réclamer sa reconduction à la chancellerie. Madame Merkel, que son enfance et sa jeunesse en Allemagne de l'Est ont rendue très hostile à l'Etat, fut pourtant obligée d'accepter une Grande Coalition avec le SPD - et de placer sa politique dans la continuité, social-démocrate, de celle de Gerhard Schröder.

Non pas que le SPD se portât beaucoup mieux. De même que la CDU a entamé un déclin historique sous Hrelmut Kohl, passant depuis les années 1980 de plus de 45% des voix à moins de 35 au niveau national, de même le SPD n'a jamais refranchi, depuis le début des années 1980, la barre des 40% au-dessus de laquelle l'avait conduit Willy Brandt. Les deux partis totalisaient à eux-deux, jusqu'au début des annés 1980, environ 85% des suffrages exprimés; ils n'en recueillent plus que les deux tiers. Toutes les enquêtes approfondies le montrent, la base électorale des deux partis qui ont construit la RFA ne cesse de s'amenuiser. La CDU recueille ses plus gros succès dans l'électorat âgé, chez les pratiquants (20% des catholiques il y a dix ans, 14% aujourd'hui) ou dans des classes moyennes précarisées qui continuent à voir dans la démocratie-chrétienne une garantie de la solidarité et de la cohésion sociales - à l'opposé, donc, de la camapgne menée par Madame Merkel en 2005; non moins inquiétant pour l'avenir est le désintérêt des élites urbaines pour la CDU, qui a un gros problème de renouvellement de ses cadres. Le SPD n'est pas en meilleure posture. S'il défend un peu mieux ses positions dans les élites, en revanche, c'est l'électorat populaire qui le quitte massivement, en particulier les employés et les ouvriers. Les conséquences politiques des délocalisations de l'emploi, en particulier industriel, sont parfaitement reflétées par la baisse historique du SPD.

Le parti social-démocrate est tellement inquiet de cette évolution que la Fondation Friedrich Ebert, qui lui est rattachée, a procédé à une étude en profondeur des comportements électoraux des Allemands. Son enquête (Politische Milieus in Deutschland, 2006) montre clairement les conséquences de la fracture sociale croissante sur les comportements électoraux: non seulement 14% de l'électorat considère avoir décroché socialement mais 15% se sentent totalement précarisés, 44% ont le sentiment d'être abandonnés par l'Etat; 46% considèrent que leur existence est constituée de difficultés permanentes du fait de la sitaution économique et sociale, 52% ne sont plus sûrs de leurs repères politiques traditionnels et 63% redoutent une détérioration de la situation sociale. Confirmant la thèse de la fragilisation des classes moyennes, la Friedrich-Ebert Stiftung remarque qu'entre 10 à 15% de nantis et un tiers environ de l'électorat devenu, au bas de l'échelle, inatteignable, les partis traditionnels (non seulement les deux partenaires de la Grande Coalition mais aussi le FDP et ,les Verts) se disputent en gros un peu plus de la moitié de l'électorat. Le reste hésite entre l'abstention et un vote de protestation.

Beaucoup d'observateurs attendent l'extrême droite depuis des années. Pour l'instant, c'est l'extrême gauche, ou ce qu'on qualifie de tel, qui effectue une percée. Au départ, l'ancien parti "socialiste unifié" est-allemand transdormé en parti du "socialisme démocratique" (PDS) a fixé les mécontents de la réunification à l'Est, atteignant jusqu'à 25% des voix à certaines élections. Au début de la décennie, Oskar Lafontaine, qui avait rompu avec le gouvernement Schröder, a fondé son propre parti, soucieux de donner un lieu d'expession aux decus du SPD. Progressivement s'est imposée l'idée d'une fusion du parti de Lafontaine avec le PDS. Comme le PDS est constitué, en partie d'anciens militants communistes est-allemand, nombreuses sont les voix qui s'expriment pour dénoncer la montée en puissance de Die Linke. Trois élections régionales (en Hesse, en Basse-Saxe et à Hambourg) viennent pourtant, en ce début d'année 2008, de confirmer l'implantation de ce nouveau parti, qui porte à cinq le nombre d'acteurs de la vie politique.

Sur le papier, la gauche politique en Allemagne recueille une majorité des voix lors de tous les scrutins récents: Verts, SPD et Die Linke sont régulièrement à plus de 50% lorsque l'on additionne leurs gains. Mais les Verts n'envisagent pas, pour l'instant, de gouverner avec les "anciens communistes"; et le SPD ne veut pas, dans une Allemagne qui reste, pour des raisons historiques évidentes, très hostile à tout ce qui rappelle le communisme, donner d'arguments à ses adversaires. Une coalition avec Die Linke apparaissant improbable au niveau national dans l'état actuel de l'opinion, le système politique allemand est en train de réfléchir à une coalition où les Verts entreraient aux côtés du FDP et de la CDU. Pour étonnante qu'elle paraisse une telle coalition n'est pas impossible - la CDU étant à la recherche d'un ancrage dans les nouvelles élites urbaines; les Verts étant en économie relativement libéraux ou bien ayant sur le clonage thérapeutique encore plus de réserves que les chrétiens démocrates. En même temps, le fait que l'on envisage une telle coalition, qui ne correspond pas au clivage droite/gauche montre bien comme le système gouvernemental allemand est devenu instable. Ajpoutons qu'une coalition CDU/Verts/FDP serait largement une coalition des nantis - tout comme l'autre combinaison envisageable des Libéraux, des Verts et des sociaux-démocrates, qui couperait un peu plus le SPD de sa base populaire.

Depuis 2005, il apparait que l'on a le choix entre la Grande Coalition, des coalition instables et coupées du peuple, et une coalition improbable, qui s'appuierait cependant sur la seule force politique capable actuellement d'attirer l'électorat largué socialement, Die Linke. Comment ne pas faire le rapprochement avec la France d'il y a une vingtaine d'années, la Grande Coalition jouant le rôle de la cohabitation des annés 1986-1988 et l'instabilité à venir des coalitions étant un équivalent des alternances systématiques des années qui ont suivi la réélection de Francois Miterrand.

L'observateur francais doit changer sa manière de voir sur deux points:
1. une certaine dose d'instabilité gouvernementale sera désormais le lot de l'Allemagne. Il faut nous défaire de nos a priori sur la solidité du système allemand.
2.l'avenir appartient - et c'est heureux - à Die Linke plutôt qu'à l'extrême droite pour rassembler l'électorat protestataire. En refusant de l'associer au gouvernement, le SPD lui rend le même service que le RPR, autrefois, au Front National: le parti protestataire évite l'épreuve de vérité du pouvoir et garde son potentiel de mobilisation.

Ajoutons que Die Linke a un autre défaut des partis protestataires: il entraine une partie de l'électorat dans une impasse. Militant pour la défense des "avantages acquis" ou pour des politiques de relance par la dépense publique, Die Linke, non seulement, scandalise l'establishment de RFA, ce aui n'est pas très grave, mais surtout elle détourne de lancer le vrai débat: quelle est la forme adéquate de protection dans le monde actuel pour des pays comme l aFrance ou l'Allemagne? L'avenir n'est-il pas en effet à plus de liberté économique à l'intérieur des Etats et de l'Union européenne en même temps que nos gouvernants mettraient en oeuvre une vraie protection, une joue correction des asymétries causées par "la mondialisation": en taxant les pays qui ne jouent pas le jeu de l'ordre monétaire ni celui des minima sociaux. Dans le programme de Die Linke, on ne voit rien d'autre que le recyclage d'idées keynésiennes inapplicables dans un monde marqué par la libre circulation des hommes des biens et des capitaux; il y manque en particulier une réflexion sur un protectionnisme intelligent, seul substitut possible aux Etats providence en faillite et seul accompagnement convaincant des politiques de réforme.




Où va la coopération franco-allemande?

Certains ont pu penser que la politique allemande de Nicolas Sarkozy s'appuyait sur des bases solides, celles des analyses de son conseiller Henri Guaino, très bon connaisseur de la réalité économique allemande. C'est sous son impulsion que la France a semblé un temps ne plus vouloir se laisser imposer systématiquement la volonté de l'Allemagne. C'est la raison pour laquelle la politique francaise a défendu le projet d'union méditerranéenne, réponse bien tardive au Council of the Baltic See States (Ostseerat) mis en place par l'Allemagne réunifiée dans sa zone d'implantation historique dès le début des années 1990 sans demander l'avis de la France- on consultera sur ce point www.german-foreign-policy.com . C'est aussi pour marquer plus de fermeté que sous Jacques Chirac que Paris a annulé des rendez-vous avec le partenaire allemand lorsque celui-ci, par la bouche de son minuistre des Finances Peer Steinbrück, a commencé à faire pression pour que la France résorbe son déficit - Jacques Chirac avait-il mis sous pression Berlin lorsque l'Allemagne s'était affranchie, sous Gerhard Schröder, du pacte de stabilité? Plus fondamentalement, Paris voudrait voir l'Allem agne à ses côtés pour mener une politique monétaire active vis-à-vis du dollar et fait sentir sa mauvaise humeur face à l'inertie allemande sur le sujet.

Les fermes résolution ne font pas cependant de la bonne politique s'il y manque la connaissance de la psychologie du partenaire: on n'annule pas des réunions avec des Allemands. On leur parle en face, en leur disant d'emblée ce qui n'est pas négociable. Il aurait été judicieux de le faire d'emblée, après l'élection du nouveau président; et ensuite de ne plus bouger d'un pouce tout en martelant, réunion après réunion, la volonté francaise. Helmut Kohl appelait cela "la force d'inertie de celui qui est assis en face de vous" et il maniait de facon redoutable la faculté à ne pas bouger d'un iota, à rester, assis, campé sur ses positions. Pour autant, il ne faut pas bouder une seule réunion: le partenaire allemand a beau jeu de crier au manque de coopération; à l'inverse, la réunionite aigue qui caractérise l'Union européenne n'empêche pas les Allemands d'y défendre avec acharnement leurs propres intérêts. Il est vrai que les Francais ont beaucoup de mal à tenir bon dans une négociation - ils n'ont ni la souplesse apparente des Britanniques qui font des concessions en trompe-l'oeil, ni l'obstination des Allemands à guetter le moindre relâchement chez l'interlocuteur ni la capacité des Italiens à embourber leur partenaire ni le sens de ce qui n'est pas négociable dont font preuve les Espagnols. C'est pourquoi de Gaulle, par prudence, recommandait à ses compatriotes la politique de la chaise vide. Mais peut-on pratiquer la politique de la chaise vide après Maastricht, Amsterdam et Lisbonne - à moins de vouloir faire éclater l'Union?

Nicolas Sarkozy a, face au gouvernement Merkel, dilapidé les plus belles cartes de son jeu d'emblée. Il arrivait en position de force, adossé aux 55% de Francais qui avaient dit non au Traité constitutionnel européen. Il pouvait dire au partenaire allemand: vous aurez un nouveau traité européen mais pour cela j'ai besoin que vous bougiez sur des points essentiels aux yeux de l'opinion francaise. Au lieu de cela, le président francais a tout donné d'emblée et n'obtiendra plus rien d'un partenaire d'autant moins enclin à lacher du lest qu'il est lui-même plongé dans de sérieuses difficultés économiques.

Dernier point à souligner, dans l'ordre psychologique: le style m'as-tu-vu? de Nicolas Sarkozy porte éminemment sur les nerfs des Allemands: ils n'ont apprécié ni la mise en scène à la Zorro de la libération des infirmières bulgares, le président francais tirant à lui une couverture qui avait été largement tissée par d'autres. Plus grave, le président francais semble ignorer que, lorsqu'on négocie avec des Allemands, l'argument d'autorité ne sert à rien: lorsqu'il s'est rendu en personne, en juillet 2007, au sommet Ecofin, il a joué sa fonction contre l'argumentation du Ministre des Finances allemands, au lieu de lui répondre factuellement. Pire encore, il a ensuite demandé à Angela Merkel de réprimander celui qui lui avait manqué de respect. Outre le fait que le chancelier allemand, de la CDU, allait peu probablement rappeler à l'ordre, en période de grande coalition, un ministre du SPD, Sarkozy ne s'est pas rendu compte comme il se ridiculisait: il était apparu incapable d'argumenter et en plus il voulait voir sanctionner. Mais il faut savoir qu'en Allemagne on mérite sa fonction; il n'y a jamais de situation acquise; une position d'autorité ne se justifie que si l'on prouve en permanence que l'on est le meilleur.

Au moment où nous finissions cette série de quatre chroniques, nous avons lu les dépêches sur une éventuelle percée de la politique francaise sur la question de l'union méditerranénne; trois hypothèses sont envisageables, qui ne s'excluent pas forcément l'une l'autre:

1. Madame Merkel étant en difficulté à l'intérieur - le SPD n'a pas été détourné par une menace de rupture de la Grande Coalition d'accepter les voix de Die Linke pour la mise en place d'un gouvernement de gauche en Hesse - elle est plus disposée au compromis qu'il y a quelques semaines. Un succès de politique franco-allemande est toujours appréciable pour un chancelier. Mais ce serait alors un succès bâti sur la faiblesse de l'Allemagne - bien loin de l'idée d'un "modèle allemand"
2. Suivant ses habitudes de faux dur, Nicolas Sarkozy a fait une concession majeure quant à son projet, pour avoir un succès d'annonce. Il faudra regarder de près ce qui sortira des négociaitions franco-allemandes sur le sujet.
3. Le président francais a obtenu quelque chose sur l'Union méditerranéenne mais il abandonne la bataille sur un autre front, comme celui du déficit ou de la politique monétaire - et attend que les élections municipales soient passées pour annoncer une nouvelle "rigueur" - voulue par l'Europe.

Dans tous les cas, on ne peut éprouver aucune confiance envers la politique allemande de la France si notre président se met à chanter les louanges d'un "modèle allemand" qui n'existe plus et d'une politique de réformes allemandes qui a été partiellement mise en place au détriment des partenaires européens (Madame Merkel s'est-elle préoccupé des exportations francaises lorsqu'elle a mis en place sa hausse de la TVA?).
Soit notre inénarrable président ne croit pas un mot de ce qu'il dit mais on est bien loin de l'esprit d'un Robert Schuman ou d'un Charles de Gaulle. Soit il est happé comme tous ses prédécesseurs depuis Valéry Giscard d'Estaing, par une tendance à l'alignement non critique sur la politique allemande et cela augure mal non seulement de sa politique mais autant de la viabilité du projet européen.

Si la relation franco-allemande conserve un sens, elle doit être bâtie sur une nouvelle lucidité francaise:
1. le "modèle allemand" est un mirage; et l'adaptation particulièrement réussie du patronat allemand à la mondialisation ne peut rien donner de bon pour la France ni pour l'Allemagne.
2. nous aurons affaire à un partenaire allemand instable politiquement et fragilisé socialement.
3. le retour à l'esprit du Marché Commun tel que l'a défendu Charles de Gaulle devient enfin possible, avec un partenaire allemand qui prend enfin la mesure des dégâts que fait la mondialisation anarcho-capitaliste chez lui. Autant la concurrence et le libre-échange entre partenaires de niveau de développement homogène sont de la bonne politique, autant il faut mettre en place les moyens de corriger, pour l'Europe, les effets dévastateurs du n'importe quoi monétaire américain et de l'exploitation par les entreprises transnationales de la main d'oeuvre quasi-gratuite mises à leur disposition par des gouvernements complices.