Dans ce numéro nous entamons une collaboration avec deux grandes figures françaises du catholicisme intégral. Guy Delaporte, philosophe thomiste de tout premier plan, fondateur du portail Thomas d'Aquin( /www.thomas-d-aquin.com) et Christophe Geffroy rédacteur en chef de la revue "La Nef" (www.lanef.net)

Ce journal existe également dans une version physique distribuée gratuitement. Pour permettre à l'éditeur de couvrir ses frais, vous pouvez envoyer des dons à l'ordre de Julien Gunzinger, 2800 Delémont, compte postale : 10-233260-6.

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ESCHATON NO 2 juin-juillet-août-septembre
Un grand merci à l'artiste peinte Cristian deLeon pour nous avoir envoyé cette reproduction d'une de ses toiles intitulée "Notre-Dame du Parc". Elle représente selon son auteur "l'image que je me fais de la foi et de la philosophie." Un artiste québécois à découvrir sur [wwww.cristiandeleon.com]mail:






Sommaire:

Éditorial: Crise économique? Non, crise de civilisation
Dans ce numéro
la religion de l'homme divinisé
Polarisée
Le fric: deuxième membre de la trinité moderne
Nos frères d'Orient
Rebondissement dans le pornogate
L'apostasie silencieuse
Roman feuilleton: la légende des quatre clés








C'est la crise! Oui mais de quoi au juste?

Comme une éponge, la crise économique s'imbibe jour après jour de toutes nos craintes, toutes nos angoisses et alimente toutes nos réflexions. Que plusieurs États soient au bord de la banqueroute (les USA et la GB notamment), c'est la crise! Que notre jeunesse soit plus menacée que jamais par le désœuvrement, c'est la crise! Que nos anciens soient exposés à la volatilisation de leur retraite, c'est la crise! Que la classe moyenne soit en voie de précarisation, c'est la crise! Que la délinquance et la violence partout s'épanouissent, c'est encore la crise! Que l'homme perde le goût de l'existence, c'est la crise toujours! Or la crise économique actuelle, à mesure qu'elle progresse, met en fait en crise l'idée même de crise économique. Car elle révèle à quel point, tous, nous nous sommes livrés, pieds et poings liés, aux puissances de l'économie, à quel point notre vie quotidienne, sa relative pacification, est entièrement captive de la bonne santé de l'appareil de production et de consommation.
Comment redonner de la vigueur à cet appareil s'interrogent en se grattant la tête nos élites économico-politiques? Au-dessus du vide dont tout le monde est inconsciemment convaincu de la vertigineuse profondeur, en funambules, dans un exercice d'équilibre dans le déséquilibre, nos décideurs optent une fois pour une relance par l'offre, une autre fois pour une relance par la demande, une fois pour le sauvetage du secteur financier, une autre fois pour celui du secteur industriel.
En fait, ce que cette crise économique est en train de mettre au jour, c'est qu'elle n'est que l'écume d'une vague de fond d'une ampleur et d'une puissance inouïes. Antony Giddens, l'éminence crise de Tony Blair, parlait, pour caractériser notre époque « d'un monde en fuite ». Et en effet, depuis bien longtemps nous avons perdu le monde en le fuyant. La crise économique, nous frappe démunis dans cette fuite en avant. Nous cherchons à nous agripper aux quelques malheureux outils que cinq siècles de refonte totale de la pensée nous ont légués pour chercher à la stopper. Mais comme dans un des cauchemars de notre enfance où les visages des êtres familiers se transformaient en personnages d'épouvante, nous éprouvons le sentiment que nous ne pouvons plus nous fier à quoi que ce soit.
Ce n'est pas une crise économique qui nous a crocheté les pieds dans notre fuite en avant. En rester à ce niveau-là de compréhension c'est s'interdire de rien comprendre, c'est repartir de plus belle, à peine relevé, tête basse dans n'importe quelle direction. Nous sommes en fait entrés de plain-pied dans la phase de décantation d'une crise de civilisation. Elle marque la fin de la civilisation occidentale ( appelée aussi monde moderne) qui a succédé à la civilisation chrétienne. La fin d'une civilisation qui a donné son congé au monde. Que sa phase d'impact ultime ait eu pour détonateur la crise des subprimes est tout un symbole. Car qu'est-ce que la crise des subprimes? L'idée que les marchés financiers peuvent s'élever jusqu'au ciel, l'idée que les revenus financiers sont soustraits au réel, que l'on peut sans cesse ajouter des zéros sur les comptes en banque sans qu'aucune richesse correspondante soit produite. C'est le triomphe du virtuel sur le réel. Comme les spores d'un champion vénéneux titanesque portés par des vents mauvais, les subprimes, par les mécanismes de la titrisation financière, ont contaminé l'essentiel des agents économiques du monde: banque, Etats, entreprises, ménages. Mais pour que ces vents mauvais puissent se lever, encore fallait-il que nos esprits soient déjà tout acquis au congé donné au monde. Encore fallait-il qu'ils évoluassent déjà en plein déni du réel, qu'ils ne puissent plus rien lire dans le réel de normatif.
Il fallait cette désarticulation entre nos esprits et le réel pour que nous ne fassions plus la distinction entre réel et virtuel. Il fallait que, tout absorbés à construire un monde à l'image de notre raiso,n nous ayons renoncé de nous former une raison à l'image du monde.
Une civilisation fondée sur le déni ( du réel) et le meurtre ( de Dieu) est en train de mourir. Cela ne se fera pas sans douleurs, sans fureurs. Ayons la force de croire au pouvoir de la rédemption pour qu'un avenir nous soit encore donné, pour que le monde nous soit rendu.

Julien Gunzinger


Dans ce numéro d'ESCHATON


Ce second numéro d’ESCHATON cherchera à introduire à une compréhension en profondeur de la crise qui met à genou déjà plus d’une nation et par conséquent de nombreuses personnes. Car elle n’est pas tombée du ciel, cette crise, mais elle est, à notre sens, en continuité parfaite avec des options prises il y a déjà bien longtemps. Ces options, d’ordre religieux, métaphysique et philosophique ont présidé à l’édification d’une civilisation, la nôtre, qui, sous prétexte de promouvoir la dignité humaine, n’a eu de cesse de se placer sous le patronage d’idoles sanguinaires ( idole du sang, de l'Histoire, du fric...). Dans les faits, loin de permettre à l’homme d’accéder à sa réelle dignité, notre civilisation l’a réduit à un statut de bouillie indifférenciée, un avatar d’homme ne parvenant plus à soutenir le vertige et les tensions relatifs aux questions de vérité et de salut et qui a trouvé refuge dans l’aménagement douillet de son cadre matériel d’existence. Ce fut là toute l’ambition des premiers modernes à l’image de Galilée et Descartes ( voire l’article : la religion de l’homme divinisé). Ils donneront ensuite naissance à une lignée d’hommes ne parvenant même plus à assumer le projet volontariste de leurs Pères et qui abandonneront aux logiques du marché et du droit abstrait le soin de piloter à leur avantage l’organisation de la société ( voire article : le fric, deuxième membre de la trinité divine). Nous verrons alors que c’est en vampirisant la doctrine même du Christ, en la subvertissant, que la religion qui nous asservit a pris son envol. Nous devrons alors plonger douloureusement au cœur même de certaines pratiques pastorales de notre Église et de certaines doctrines théologiques pour débusquer les métastases qui s’y sont également développées ( voire l’article : l'apostasie silencieuse).
A travers ce numéro nous voulons donc essentiellement faire œuvre de mise en garde. Car toutes les options qui ont été prises aux niveaux politique, économique, social, mais aussi pastoral et parfois doctrinal, et qui sont constitutives de notre errance, de notre désarroi, vont tenter de se prolonger à la faveur des troubles qui menacent. D'ores et déjà ce sont ces mêmes options qui ont été à la manœuvre au congrès du G20 qui a tenté de faire croire que l’on entendait se pencher honnêtement sur les problèmes, alors que l’opération a consisté en un monstrueux tour d'illusionnisme pour ne pas s’attaquer au foyer infectieux de la crise financière, la City de Londres. Ce sont elles qui, au travers des plans de sauvetage des banques et des assurances, par le recours sans retenu à la planche à billets, sont à la manœuvre pour tenter de sauver l’hégémonie des oligarchies financières. Ce sont elles qui, tirant profit de la crise, tentent d’accélérer la mise en place d’un gouvernement mondial et fantasment sur une diminution drastique de la population mondiale. Ce sont elles qui poussent à hue et à dia pour la reconnaissance partout du droit à l’avortement, de la manipulation génétique, du mariage homosexuel et de l’homoparentalité, et qui ont trouvé en Barak Obama leur parfait représentant de commerce. Ce sont elles qui, tirant prétexte de la mauvaise réception dans les médias des paroles du Pape, travaillent, par la voix de nombreux évêques et théologiens, à faire de l’autorité du magistère pontifical un mode d’expression collégiale.

Dans ce numéro nous entamons également une collaboration avec deux centres de « résistance » catholiques français à la pensée unique qui, depuis plusieurs années, font de la fidélité au magistère et à la tradition le cœur de leur engagement. Christophe Geffroy, rédacteur en chef du mensuel La Nef, nous a ainsi aimablement permis de puiser dans les archives de son journal. De même Guy Delaporte, l’un des thomistes français les plus pointus à l’heure actuelle, fondateur du Portail saint Thomas d’Aquin, nous soutient en nous autorisant également à reproduire dans les colonnes d’ESCHATON les articles que nous souhaitons. Un grand merci donc à ces deux grandes figures françaises du catholicisme intégral.


La religion de l’homme divinisée


Chaque civilisation a sa scène primitive, son mythe fondateur, ses figures légendaires. Notre civilisation (qui selon nous est entrée en agonie) si affranchie de toutes croyances qu’elle prétend être, n’échappe pas à la règle. Pire, en exigeant du miroir qu’elle s’est donné (une rationalité mutilée) qu’il lui confirme jour après jour qu’elle est la plus belle de toutes, elle s’est asservie d’autant plus intensément à la puissance du mythe qu’elle s’est privée des moyens de le voir. Toutes les autres civilisations ont su qu’elles plaçaient à la source de leur être une transcendance dont le discours mythique cherchait approximativement à définir les traits, lui donner une figure. Toutes ont su qu'elles devaient la fermeté du sol sur lequel elles s'édifiaient à la mort de quelque divinité ( dans les religions païenne c'est le thème de la théomachie). Recourir à une figure divine pour expliquer ce qui se dérobe à la raison n’a rien d’irrationnel. C’est au contraire une démarche de salubrité mentale qui fait justice à notre raison. Car quel homme peut-il vivre sans chercher un principe qui soit à son origine ? Les premiers mots du petit d’homme témoignent déjà de cette exigence de notre humaine condition de pouvoir nommer, articuler une antécédence à notre existence. La supériorité des autres civilisations sur la nôtre réside précisément dans cette sagesse qui les a amenées à reconnaître dans leurs institutions, leurs créations, les miroitements de la transcendance. La nôtre, dressée sur ses petits ergots, s’est imaginé qu’elle pourrait convoquer le monde à l’existence. Comme un coq qui croirait que son chant fait apparaître le soleil, notre civilisation a cru que l’univers pouvait se passer de la transcendance, qu’elle ferait jaillir de sa seule raison les principes de son existence. En congédiant toutes les explications métaphysiques et religieuses, elle n’a pas vu qu’elle se condamnait au pire des obscurantismes, un obscurantisme au carré, celui que décrit la célèbre blague de l’homme qui cherche une pièce d’or sous un lampadaire alors qu’il l'a perdue deux rues plus bas et qui rétorque à un passant qui le lui fait observer : « Oui mais en bas il n’y a pas de lampadaire ! ». Nous sommes comme cet homme qui cherche à la lumière artificielle, celle que sa raison a produite, ce qui doit être cherché ailleurs, en recourant à une autre Lumière. En circonscrivant le monde au petit halo de lumière que produisent nos lampadaires, nous avons acédé au pire des mythes, faisant de notre lumière la Lumière ultime, nous avons élevé l’homme au rang de Dieu. A l’instant même où nous avons prétendu nous passer de transcendance nous avons porté l’homme au firmament, nous l’avons divinisé. C’est un obscurantisme au carré car en plus de faire de l’homme un dieu, toutes les possibilités pour l’homme de saisir en quoi cette pensée participe de la pensée mythique ont été taries.

Pour dénouer les liens de ce mythe qui nous entravent autant spirituellement, politiquement, qu’économiquement, il s’agit de revenir à quelques-unes des étapes qui lui ont permis d’élire domicile dans nos âmes.
La scène primitive d’où ce mythe a pris son essor opposa l'Église à l’un des plus puissants esprits de son temps, Galileo Galilei. La reconstruction du procès de Galilée au XIXe siècle a présenté l’Eglise poursuivant Galilée de son fiel parce qu’il prétendait que la terre tournait autour du soleil, contrairement à ce que l'Eglise enseignait. Or il n’en est rien. La résistance que l’Eglise opposa aux thèses de Galilée est en fait essentiellement de nature épistémologique. Instruite de la place organique qu’occupe la connaissance dans la cohérence d’une société, l'Église refusa à Galilée l’autorité supérieure à celle des Ecritures qu’en scientifique il prétendait disposer sur la nature du monde. Galilée ne se contentait pas d’affirmer que la terre tournait autour du soleil ( sans pouvoir le prouver du reste), il prétendait pouvoir, à partir de sa méthodologie, interpréter mieux que l’Eglise les Ecritures. Convaincu que la science mathématique naissante déterminait absolument la structure intime du réel, il affirmait que c’était à partir d’elle qu’il fallait désormais lire les Ecritures et corriger les dogmes de la foi. C’est sur ce problème éminemment philosophique que s’est cristallisée la controverse et non pas sur la révolution de la terre autour du soleil, que l'Église, à titre d’hypothèse, était prête à admettre. Et le fait que Galilée était impuissant à prouver le système de Copernic, ne fit qu’accentuer la méfiance de l'Église à son égard. Il était en fait suspect à ses yeux d’une double dérive : d’une part il faisait de la science un système d’énoncés absolus en vertu desquels il revendiquait le droit d’interpréter les Ecritures, d’autre part il ne parvenait pas à démontrer la pertinence du système de Copernic, qu’il disait précisément être de nature scientifique. Or avec le recul il est désormais avéré que c’est bien l’Eglise qui était dans le juste. En refusant de céder aux sirènes de la science nouvelle, elle anticipait de cinq siècles les propres conclusions auxquelles certains scientifiques sont parvenus dans le premier quart du XXe siècle. La science n’est pas un système d’énoncés absolus, elle porte sur des objets de connaissance relatifs aux données empiriques et aux hypothèses qu’elle formule. L'Église n’avait pas à aliéner l’interprétation des Ecritures aux découvertes que la science faisait dans son ordre propre, puisque ces découvertes, en effet, sont toujours susceptibles d’être dépassée, n’ont rien d’absolu.
Toutefois, dans cet intervalle de cinq siècles, c’est bien la perspective de Galilée, consistant à conférer à la seule démarche empirico-mathématique la possibilité de livrer un enseignement sur la nature du monde, qui s’est imposée. Pour comprendre comment s’est formé le mythe qui a donné son élan à la civilisation occidentale, il est important d’insister encore sur ce point. Galilée a produit une vision du monde qui est lovée dans un mythe, celui qui consiste à croire que la science mathématisée rend compte absolument de la nature du réel, que par cette seule démarche le réel se révèle à nous. Ce mythe témoigne d'une régression considérable par rapport à la pensée de Saint Thomas d’Aquin ( XIIIe siècle). Car le docteur commun de l’Eglise catholique avait clairement déjà reconnu que l’articulation des mathématiques aux données empiriques permettait d’accéder à un certain type d’intelligibilité du réel, mais suffisamment instruit des limites du formalisme mathématique il savait pertinemment qu’en opérant de la sorte on ne saisissait qu’une seule dimension du réel. La connaissance scientifique exige en effet toujours un dépouillement délibéré de l’objet étudié pour n’en retenir que des déterminations quantitatives, observables, mesurables, reléguant le reste dans l’inexistant.Prétendre que tout le réel se résorbait désormais dans la méthode empirico-mathématique c’était évacuer des pans entiers du réel et les exigences de la raison, bref succomber à une pensée mythique au nom de la science, de la raison elle-même.
L’assomption de l’ego de Galilée au rang d’autorité ultime du réel aurait pu ne pas déboucher sur le mythe fondateur de notre civilisation si Descartes ne l’avait rejoint à tire-d’aile ( d’ailes angéliques nous allons le voir). Car comme l’écrit Jacques Maritain, l’un des plus grands philosophes chrétiens du XXe siècle, « la philosophie de Descartes est une adaptation merveilleusement servile de la philosophie à l'état dynamique des sciences et de la recherche scientifique à son époque. Il transférerait précisément dans l'ordre philosophique cela même qu'au point de vue méthodologique et dans l'ordre physicomathématique la science exigeait. La science vise à l'interprétation mathématique de la nature sensible alors on pense que la science doit rendre raison de toute la réalité ontologique par l'étendue et le mouvement, si elle ne le peut tout de suite elle le pourra plus tard. Tout état de connaissance dans lequel les choses ne sont pas expliquées de cette façon-là devrait être considéré comme un état provisoire. La science mathématisée se confondant avec la philosophie de la nature devient le premier centre d'organisation de la philosophie, c'est à partir d'elle que se construira la métaphysique. ».

Alors que pour St Thomas l’élément premier de la connaissance c’est l’être (l’évidence première étant que les choses sont) Descartes, ébloui par Galilée et son mathématisme, veut faire procéder le savoir de la pensée elle-même. Tout comme le savoir scientifique trouve son intelligibilité dans le nombre auquel la chose est réduite, Descartes fait du premier objet de connaissance non pas le réel, mais la pensée. Ce qui est retenu comme méthode pour dégager les lois mathématiques qui régissent la physique, l’abstraction des qualités sensibles des choses pour ne retenir que les figures et les nombres, doit être transféré à la métaphysique. Le sujet connaissant doit exclure tout ce qui relève du témoignage des sens pour parvenir aux notions élémentaires (décalque de l’idée de nombre et de figure dans l’ordre métaphysique), les idées claires et distinctes. La réduction est ici identique à celle qu’opère la science mathématico-empirique sur ses objets, les idées claires et distinctes étant innées en l’homme, il ne les tire pas des choses. Ce qui donne son intelligibilité aux choses se sont les idées que l’homme a en lui. Il y a coupure totale avec le monde. Les idées ne sont pas tirées du monde, elles siègent en l’homme tout comme les essences mathématiques existent en soi, suivent leur propres règles. Le monde est dès lors perdu. Il est réduit en science à une dimension purement mathématique et métaphysiquement il ne contribue en rien à former nos idées.
En bref, à partir de Galilée, seule la science empirico-mathématique a son mot à dire sur l’ordre de la nature, alors qu'elle n’en est que la dimension intelligible au regard des mathématiques. Comme l’écrivit Péguy le réel de la science n’est qu’un réel mutilé, puisque le scientifique ne regarde jamais la nature telle qu’elle se donne mais « il place la nature dans les conditions de son entendement » A l’expérience « comme elle est, comme elle sort du ventre de la nature, la terreuse expérience toute pleine encore des scories(…) la science moderne substitue l’expérience comme elle n’est pas, l’expérience comme elle devrait être, l’expérience comme elle fait bien, l’expérience lavée, débarbouillée, vêtue, habillée, par les soins, les mains des meilleurs faiseurs, aseptisée, présentable, conforme, commode, obéissante, de bonne façon, de bonne tenue, celle qui se pliera aux hypothèses, qui entre bien, qui entrera comme un gant dans la conformation des lois »
Descartes donne sa caution à cette vision du monde, puisque selon lui ce n’est jamais dans un rapport de réception du réel ( qui renverrait à une certaine humilité) que l’homme a à se situer, les sens ne participent pas à l’élaboration du savoir, tout part de la raison elle-même. L’homme trouve innées en lui les vérités à partir desquelles il pourra se faire une juste représentation du monde, tout comme les mathématiques ne doivent rien aux sens, et existent comme structures innées à l’entendement. Dès lors le monde n’ayant plus rien à dire, plus rien de normatif à communiquer (l’homme extrayant de sa seule raison toute la vérité) il pourra devenir l’objet de conquête des hommes dans un premier temps. C’est ce qui caractérisera le projet de la modernité. Descartes leformulera on ne peut plus clairement « faire de l’homme le propriétaire de la nature… ». un peu plus de deux siècles plus tard, Hugo témoignera de la force opératoire de ce projet en ces termes « de toutes les dents du temps, celle qui travaille le plus, c’est la pioche de l’homme. L’homme est un rongeur. Tout sous lui se modifie, s’altère, soit pour le mieux, soit pour le pire. Soit il défigure, soit il transfigure. La balafre du travail humain est visible sur l’œuvre divine. » Mais la modernité va être inévitablement doublée par ce qu’elle a initié dans un second temps, car ce que la réduction de la nature aux mathématiques et l’avènement du sujet cartésien retranché dans l’enceinte du moi portait en germe c’était bien plus que la mise au pas du monde, bien plus que sa mise en chantier permanente, c’était en fait la rampe de lancement d’une nouvelle religion. Car dès lors que le monde n’est que ce que l’esprit humain peut en dire, dès lors que plus aucun rapport d’extériorité ne subsiste, dès lors que rien de ce qui est extérieur à l’homme ne subsiste, tout ce qui fermente dans l’esprit humain fait monde. Tout est légitime, rien ne doit être regardé comme universel, si ce n’est la liberté de chacun de pouvoir définir quelle est sa nature, la nature du monde. Le dernier universel est donc celui des droits de l’homme, cette figure en creux, émaciée de la vérité, que chacun peut combler de ce qui lui plaît. L’homme n’est plus ordonné à rien du tout, il est plasticité totale, comme le monde l’a été sous la modernité. N’étant plus rien en soi, il est mûr pour toutes les refontes possibles et imaginables. C’est là toute la tragédie de la post-modernité dans laquelle nous barbotons jusqu’au cou. A la mise en chantier du monde, succède la mise en chantier de l’homme. Or contrairement à ce que l’on voudrait nous faire croire, les deux premiers totalitarismes doivent tout à cette vision de l’homme qui promeut un homme sans plus aucune consistance, malléable à volonté, effondré en quelque sorte sur lui-même.

Pour les raisons profondes que nous avons évoquées, Galilée et Descartes doivent être donc regardés comme les deux géniteurs de la religion de l'homme divinisé qui, comble d’impudence, imposture ultime, prétend être affranchie de toute dimension religieuse et métaphysique. Elle qui a ses tables de loi (la déclaration de 1789), ses martyrs ( Kennedy, Luther King, Jean Moulin), ses diables ( Eichmann, Klaus Barbie), ses prophètes ( Bernard Henri Lévy, Bernard Kouchner) son bas clergé ( le monde médiatique), son haut clergé ( Simone Veil, Elie Wiesel), son inquisition ( les lobby pro-choice, amnisty international, etc…), sa liturgie ( les prides et parades de toutes sortes…). Elle prétend être la tolérance même, alors que c’est par l’asservissement qu’elle opère, exigeant de nous que nous communiions à ces principes premiers ( l’indifférentisme métaphysique, la reconnaissance que toutes les formes de vie, de valeurs doivent êtres regardées comme légitimes) pour ne pas être exclus du champ du débat, pour ne pas être juridiquement stigmatisés. Cette religion est donc celle de l’homme se faisant Dieu. Mais comme elle est singerie du christianisme, un surgeon pourri du christianisme, sous ses airs d’humanisme, elle est naturellement entièrement au service des puissants. Dans les faits cette religion affecte un profond respect pour toutes les formes d’expression, toutes les aspirations, mais, comme nous l’avons dit, d’une part elle procède par la stigmatisation, la relégation de ceux qui ne partagent pas ses principes premiers ( notre Pape en sait quelque chose), et surtout, d’autre part, elle n’est que la façade rutilante d’une réalité autrement répugnante. Dans la pratique, elle apporte son onction aux rapports de forces les plus brutaux, elle fait de la loi du plus fort le principe du droit. La domination que les élites culturelles, politiques et économiques exercent sur les grands médias de communication leur permet de poursuivre la mise en chantier de l’homme sans avoir à recourir comme par le passé à la violence physique. La manipulation des codes symboliques y suffit largement. Le nazisme et le communisme avaient besoin de mettre en scène régulièrement les signes de leur puissance, la légitimité de leur idéologie au moyen de la mobilisation des masses. Désormais la propagation permanente de la religion de l'homme divinisé et de ses droits sur toutes les ondes, par le matraquage de la publicité, les sitcoms, les prides etc crée un imaginaire politique nébuleux qui fait croire que la liberté de chacun est en jeu dès lors que l’on n’accepterait pas le clonage thérapeutique, le mariage des homosexuels, la recapitalisation de l’UBS, la libre circulation des personnes… A chaque fois on fait appel à notre intérêt privé immédiat : si vous étiez gay vous seriez bien content n’est-ce pas, si le marché du crédit ne s’effondre pas vous serez bien content n’est-ce pas, si vous vouliez aller vous établir en France vous seriez bien content n’est-ce pas? Ne pas y consentir serait tout simplement porter atteinte à votre propre liberté. La religion des droits de l’homme et tous les thèmes qu’elle développe pour étendre sa puissance se lovent en fait autour d’une idée mensongère parce que réductrice de la liberté, et par conséquent d’une idée tout autant réductrice de l’homme. Un homme conçu comme simple monade isolée, porteur de sa propre vérité, cherchant par tous les moyens à satisfaire ses pulsions. Dans les faits elle permet à une catégorie d’individus très restreinte de mener grand train, celle dont les revenus lui permettent de s’adonner à la consommation de loisir, qui n’a pas de réelles attaches, qui place son existence sous le seul horizon terrestre, qui est détachée de toute religiosité. Cette liberté n’est que celle du jouisseur, de celui qui fait de l’aménagement de son petit confort terrestre le point omega de sa quête. Ainsi ce qui se drape dans la religion des droits de l’homme n’est rien d’autre que la destruction de la réelle liberté, celle qui est la préoccupation de la plus grande majorité des gens confrontés aux exigences de l’éducation de leurs enfants, qui doivent leur enseigner d’en rabattre sur leurs désirs pour avoir une chance d’accéder précisément à un début d’autonomie. La religion des droits de l’homme ne sert donc en fait que de cache-sexe à un individu assoiffé de jouissance matérielle. Terme logique de la mise en orbite du monde autour du moi galiléen et cartésien. Cette religion ne sert qu’une seule finalité : mettre l’homme en bouillie, le réduire à un tube digestif, à être disponible aux marques, à le rendre suffisamment étranger à lui-même pour permettre à quelques-uns de jouir sans entrave.


Polarisée ?


Au Golgotha, le Christ déployé sur la croix, avec Jean et Marie effondrés à ses pieds, semble vouloir embrasser l’humanité entière pour l’emporter, dans une infinie souffrance, vers le Ciel. La croix parle d’elle-même : elle est la brutale rencontre de la verticalité et de l’horizontalité de l’humanité.
Mais il semble qu’aujourd’hui, en Occident du moins, ses deux montants soient devenus de même polarité : ils se repoussent mutuellement et refusent de s’associer. Des chrétiens (nous les dirons verticaux) attachés au sens de la transcendance, soucieux de fidélité au Magistère, assidus à la pratique des sacrements et à l’éthique de leur agir, s’opposent plus ou moins violemment à d’autres (nous les dirons horizontaux), attachés à l’universalité de l’évangélisation, fervents défenseurs de l’amour fraternel, de la solidarité avec les plus pauvres, de la liberté et de la créativité de chacun au service des autres.
Les premiers, chercheurs d’authenticité, restreignent leur société aux seuls milieux qui partagent leurs convictions, tandis que les seconds, au nom de la solidarité, s’ouvrent sans discernement à tous les vents. A force d’autarcie, la consanguinité et la dégénérescence culturelles menacent les “verticaux”, tandis que les “horizontaux”, par leur vagabondage spirituel, ont l’âme séropositive, mortellement privée de ses défenses immunitaires.
Chacun éprouve plus de répulsion pour l’autre encore que pour l’athée militant qui se réjouit de cette division et sait l’entretenir. Cette aversion mutuelle devient insupportable à l’heure où c’est plutôt la désertification et la sénescence des paroisses qui est le constat majoritaire. Depuis 40 ans qu’on nous annonce un renouveau, nous sommes toujours là, de moins en moins nombreux, accaparés à nous anathématiser mutuellement tandis que le vaisseau semble faire eau de toutes parts. Au moins dans la barque, les Apôtres étaient-ils solidaires devant la tempête ! Tous les chrétiens attachés à leur foi devraient s’interroger sur les meilleures façons de surmonter cette polarisation mortelle de l’Eglise.
Mais ce conflit n’est-il pas de toujours ? Dès l’origine de l’Eglise, saint Jacques ne s’en faisait-il pas déjà l’écho ? « A quoi cela sert-il, mes frères, que quelqu'un dise : " J'ai la foi ", s'il n'a pas les œuvres ? La foi peut-elle le sauver ? Si un frère ou une sœur sont nus, s'ils manquent de leur nourriture quotidienne, et que l'un d'entre vous leur dise : " Allez en paix, chauffez-vous, rassasiez-vous ", sans leur donner ce qui est nécessaire à leur corps, à quoi cela sert-il ? Ainsi en est-il de la foi : si elle n'a pas les œuvres, elle est tout à fait morte. Au contraire, on dira : " Toi, tu as la foi, et moi, j'ai les œuvres ? Montre-moi ta foi sans les œuvres ; moi, c'est par les œuvres que je te montrerai ma foi. » (2 Jc. 14-18) Cependant, à en lire le commentaire de Thomas d’Aquin, qu’on ne se précipite pas à penser que Jacques donne raison aux seconds contre les premiers : « Les œuvres sont dites " mortes " en raison de ce qui leur manque : parce qu'elles n'ont pas cette vie spirituelle qui vient de la charité par laquelle l'âme est unie à Dieu, recevant de Dieu la vie comme le corps la reçoit de l'âme. C'est de cette façon que la foi, sans la charité, est dite " morte ", selon Saint Jacques : "La foi sans les œuvres est morte." C'est aussi de cette façon qu'on appelle mortes toutes les œuvres bonnes par leur genre, qui sont faites sans la charité » (Somme théologique, Ia IIae, q89, a6, c). Saint Thomas, au nom de l’apôtre, renvoie dos à dos la foi morte sans les œuvres, et les œuvres mortes sans l’union à Dieu.
En resterons-nous là, en nous instituant, de facto, tiers observateur impartial et irresponsable, de l’opposition irréductible entre deux courants également légitimes ? Nous contenterons-nous d’appeler les uns et les autres au dialogue et à la tolérance mutuelle, comme si nous étions nous-même thérapeute du Corps du Christ ? Non, nous sommes partie prenante de sa blessure. Il est des faux balancements qui sont des abandons d’obstacles. C’est encore l’Evangile qui nous donne la réponse : «Malheur à vous, scribes et Pharisiens hypocrites, qui acquittez la dîme de la menthe, du fenouil et du cumin, après avoir négligé les points les plus graves de la Loi, la justice, la miséricorde et la bonne foi ; c'est ceci qu'il fallait pratiquer, sans négliger cela» (Mat. 23, 23). C’est au pharisien, qu’il incombait d’assumer la fraternité sans négliger la pratique de la loi. Ce n’est pas au bon samaritain, à qui la solidarité fraternelle a suffi pour son salut, malgré sa foi erronée. C’est au montant vertical qu’il est demandé de porter l’horizontal.
A nous donc et non aux autres ! A nous qui avons plus reçu, d’être de “bons” pharisiens et d’inverser notre polarité pour attirer et ne plus repousser. Jean Paul II nous le rappelait : “Il n’y a pas de renouveau sans conversion personnelle”.

Lettre du Grand portail Thomas d'Aquin de Guy Delaporte, publié avec son aimable autorisation.
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Le fric: deuxième membre de la trinité moderne.

Dans un article du numéro précédent, nous avons montré de quoi le préservatif était le nom (le préservatif premier membre de la trinité moderne). Sous couvert de lutte contre le sida, le préservatif a servi à promouvoir une sexualité purement objectale, une sexualité d’asservissement aux pulsions les moins élaborées, une sexualité du mépris. Le préservatif est l’une des prothèses de l’homme moderne sans lesquelles il ne pourrait exercer cette liberté fantoche qu’il a placée au firmament de ses valeurs. Tenir en respect les élans pulsionnels a, au contraire, toujours été vu, par toutes les civilisations, comme l’effort initial auquel il fallait éveiller la jeunesse. Universellement cet effort a été considéré comme la meilleure garantie pour ne pas être la proie d’un esclavage féroce, celui des passions, qui de par leur nature irrationnelle se prêtent avec une merveilleuse servilité à toutes les entreprises de manipulation. Or l’homme dominé par ses passions a servi de principe métaphysique aux pères de la modernité pour renverser l’ordre traditionnel. Ce n’est donc pas par hasard, qu’arrivé au terme de son développement logique, ce principe métaphysique fondateur de notre civilisation ait trouvé dans le préservatif un habit cousu sur mesure. Le préservatif, de par ses finalités contraceptives et permissives en terme de vagabondage sexuel, exprime mieux que tous les discours, le cloaque dans lequel l’homme moderne s’est relégué. C’est par ce simple bout de caoutchouc étanche ( prétendument à 100% mais dans les faits à 80% seulement) partie intégrante de la panoplie indispensable de l’homme moderne, que la stérilisation de l’homme dans ses dimensions rationnelles et mystiques ,entamée il y a plusieurs siècles, est désormais en voie d’achèvement. C’est pourquoi nous l’avons placé au premier rang de la trinité moderne.
Pour comprendre en quoi l’argent constitue le deuxième membre de cette trinité, sa face véritablement opératoire, comme l’est le Verbe dans la Trinité chrétienne, il faut maintenant revenir sur cette nouvelle configuration métaphysique qui a placé l’homme passionnel en son centre. Cela peut sembler à première vue contradictoire avec les conclusions auxquelles nous sommes parvenus dans l’article sur la religion de l’homme divinisé. Celui-ci a en effet identifié dans l’assomption du sujet cartésien et galiléen (un être entièrement logé dans la conscience rationnelle et amputé de ses sens) le premier jalon posé par cette religion. Mais nous l’avons dit, cette exaltation du moi rationnel ne s’adossant pas aux témoignages des sens était une construction artificielle, elle ne pouvait que perdre le réel et la raison en cours de route. Cela s’est traduit par toutes les dérives scientistes auquel nous avons assisté : réduction de l’homme à la race, à la classe sociale, à la génétique, à l’évolution, à l’économie… L’homme étant foncièrement un composé de forme et de matière, d’esprit et de sensibilité, ne peut s’abandonner exclusivement à une seule de ces dimensions sans progressivement devenir aveugle au surgissement effréné de l’autre, devenir le jouet de l’autre ( qui veut faire l’ange fait la bête).
Il s'agit de comprendre maintenant comment ce renversement c’est produit historiquement. Comment à partir de l'idéalisme de Descartes, le mathématisme de Galilée qui situent l'homme entièrement du côté de la raison, on en est venu à faire procéder tout l'ordre politique du sujet passionnel ( son contraire). C'est cette contradiction apparente qu'il faut lever.
En fait, la révolution cartésio-galiléenne a induit l’idée, chez les penseurs de la philosophie moderne, qu’il fallait non pas partir de l’homme comme être toujours enchâssé dans des relations sociales, comme l’indique le témoignage des sens, mais d’un homme a priori. Ils ont transposé sur le plan de la philosophie politique la même méthode et la même métaphysique qui étaient mises en œuvre par Galilée et Descartes. On a ainsi procédé à une épuration mathématique de la notion de nature humaine. Alors que pour la philosophie traditionnelle, la notion de nature désigne la finalité vers laquelle l’homme tend, le mouvement étant le passage d’un état en puissance à un état en acte, la science empirico-mathématique, elle, fait du changement le résultat d’une causalité externe, au niveau interne les objets étant soumis à la loi de l’inertie. La science empirico-mathématique interdit donc de voir une finalité à l’œuvre dans la nature humaine, celle-ci ne peut être dite tendue vers son terme naturel. L’homme est tout entier dans ses instincts. C’est donc dans cet être instinctuel et passionnel que se reverse désormais la notion de nature humaine. On est passé d’un régime où ce qui est le propre de l’homme c’est sa forme achevée ( l’homme ayant parfaitement réalisé toutes ses virtualités morales et spirituelles) à un régime où ce qui est le propre de l’homme se situe dans son immanence immédiate, sa sensibilité. Ce qu’il faut bien saisir c’est que la démarche de la pensée traditionnelle prend le réel pour point de départ, un être de chair et d’os pour lequel la vie sociale est aussi vitale que l’oxygène qu’il respire. L’homme y était donc spontanément tout à la fois reconnu comme animal politique et animal rationnel. L’actualisation de ses virtualités les plus hautes ( rationnelles et spirituelles) ne pouvant se réaliser en dehors de la vie sociale. Pour Aristote la vie solitaire ne seyait en effet qu’à un Dieu ou au barbare ( un être infra-humain). Partant de la réalité effective de l’existence humaine, il apparaissait de toute première évidence que partout où des hommes existaient, une communauté l’avait précédé, communauté, qui de par son organisation plus ou moins conforme à la justice, à l’ordre naturel, permettait aux personnes qui la composaient d’actualiser plus ou moins parfaitement leur essence. Or avec Hobbes (le père fondateur de la politique moderne) l’articulation subtile de l’homme animal politique à l’homme animal rationnel est détruite par méthodologisme mathématique. Tout comme Descartes et Galilée ne retiennent comme seule voie d’accès au réel que la démarche mathématique qui promeut les abstractions ( les nombre ou les vérités claires et distinctes de Descartes) à partir desquelles il s’agit de reconstruire le monde, Hobbes va construire l’ordre politique à partir d’une représentation parfaitement abstraite de l’homme , celle d’un être essentiellement passionnel et solitaire. Ce n’est plus de l’homme tendu vers la réalisation de son essence et pour lequel l’ordre politique doit veiller à garantir un bien commun conforme à la loi naturelle qu’il faut partir. Ce n’est plus de l’homme tendu vers sa grandeur, vers sa noblesse qui a besoin d’une vie communautaire saine pour soutenir sa marche dont on part, mais d’un être cherchant en tout la seule satisfaction de son égoïsme. C’est d’un être mauvais par nature, qui cherche à étendre sa puissance sur tous et qui naturellement dispose a priori de droits illimités. Or si, en droit, l’homme est doué d'une liberté illimitée, dans les faits il est soumis à la même illimitation dont disposent les autres, et par conséquent il vit, en proportion de sa force, dans la crainte qu’autrui ne l’assujettisse, le domine, le tue. C’est ainsi que du mariage de ce mathématisme méthodologique de Hobbes avec sa vision d’une nature humaine totalement déchue ( directement héritée du protestantisme) naîtra l’imaginaire politique qui depuis 500 ans travaille à détruire tout espace politique réel. Comment pourrait-il faire autrement puisque son acte de naissance procède d’un contrat de mariage qui nie la réalité sociale et politique humaine. En voici les termes. Comme les hommes sont en l’état de nature parfaitement égoïstes, voués à la seule poursuite de leurs intérêts, solitaires et tout puissants les uns à l’égard des autres, la terreur permanente qui résulte de cette situation atteint soudainement un tel seuil que les hommes décident de renoncer à leurs droits illimités en passant un contrat les uns avec les autres. Ce contrat en fait des sociétaires. Ils forment désormais une société en déposant entre les mains d’un seul ( le souverain) la violence légitime, à charge pour elle d’assurer la sécurité de tous. Pour pouvoir mieux poursuivre leurs intérêts égoïstes, sans craindre la mort permanente, les hommes entrent donc en société. L’existence de la société résulte donc d’un calcul égoïste que chacun fait. La société n’est pas le lieu naturel par lequel l’homme peut devenir humain, mais un abri derrière lequel l’homme peut continuer à cultiver son égoïsme. Tout comme Descartes, pour qui l’homme existe par sa seule pensée (sans que sa nature incarnée, sensible, intégrée à l’ordre du cosmos, ne joue le moindre rôle dans la certitude qu’il a de son existence) Hobbes postule que l’homme existe antérieurement à toute société. Il y a une unité structurelle parfaite dans ces deux démarches qui, comme le mathématisme, partent d’une abstraction coupée du réel : le nombre mathématique indifférent à tout ce qui n’est pas quantitatif, la conscience affranchie de la sensibilité, l’individu soustrait à sa réalité sociale.
Venons-en maintenant aux conséquences dévastatrices de la philosophie politique de Hobbes. Pour bien les comprendre, il faut saisir l’usage que nous faisons de la philosophie. On pourrait en effet me rétorquer: « Tout ce que vous dites ne se joue que dans l’esprit de quelques personnes, vous accordez trop d’influence à ces penseurs. » C’est l’argument classique qui renvoie les penseurs faire « mumuse » dans leur bac à sable conceptuel. Or la philosophie n’est pas le produit des fièvres pathologiques de quelques enfants gâtés, ayant été suffisamment richement dotés par papa et maman pour consacrer leur vie à la poursuite de folles chimères. Elle est la reine des sciences, car à travers ses plus puissantes expressions elle traduit ce qui agite une époque au plus profond de son âme. Elle est le plus grand témoin de l’âme d’une époque. Par la formulation des pensées qui traversent une époque, ses grands penseurs l’influencent alors en retour, mais ce n’est que parce qu’antérieurement ils en ont recueilli les plus intimes et subtiles aspirations.
Hobbes crée donc la matrice : l’homme dispose de droits en amont de toute vie en société. Il en abandonne une petite partie pour pouvoir mieux atteindre son objectif de jouissance privée. Nous sommes d’emblée avec lui plongé en plein calcul rationnel instrumental. La raison n’a plus d’autre finalité que d’opérer ce calcul de maximisation utilitaire. Pour faire ce renversement, il faut donc que toute la conception métaphysique antérieure de la sagesse traditionnelle soit mise en charpie. En d’autre terme il faut qu’une nouvelle métaphysique ( celle de Descartes faisant de la nature le règne de l’étendue physique mécanique, dont les lois peuvent être établies par la science, par opposition à une nature qui est ordonnée à une finalité) soit mise en place, il faut qu’une nouvelle vision de l’homme soit elle-même en place ( l’homme passionnel versus l’homme spirituel). Et c’est là que toute l’imposture moderne éclate soudainement au grand jour. Car que dit Hobbes et après lui tout le libéralisme? La vie en société n’est pas coextensive, à l’homme, compte tenu de sa nature foncièrement sociale ( politique) et spirituelle ( rationnelle), mais elle lui est utile pour sa sécurité et la poursuite de ses intérêts égoïstes. A la suite de quoi le pouvoir politique ne peut donc s’adosser à aucune idée morale ou métaphysique de la vie bonne et doit juste permettre à chacun de pouvoir suivre ses intérêts privés. C’est l’acte de naissance de la fameuse neutralité axiologique de l'État moderne. Or celle-ci n’a absolument rien de neutre, elle est de part en part tributaire d’une métaphysique et d’une anthropologie qui, comme nous l’avons démontré, se sont développées par opposition à la métaphysique traditionnelle. Pour que cette compréhension du rôle de la politique s’imposât il fallut donc qu’en amont fût reconnue valide la nouvelle vision du monde issue de la confluence de l’idéalisme cartésien, du mathématisme empirico-physique de Galilée, et de l'égocentrisme « mystique » de Luther. Comme nous l’avons évoqué plus haut, la politique est en effet toujours en rapport de dépendance avec la philosophie première ( la métaphysique), la philosophie étant reine de toutes les sciences. L'État moderne libéral est ainsi le pire des fanatismes idéologiques, car sa survie dépend de l’occultation des conditions métaphysique natives de son existence. Se parant à tout moment d’une virginale neutralité, il confond tous les pouvoirs temporels et spirituels, il entraîne les masses, sans qu’elles en aient conscience, dans le culte d’un homme abstrait ( n’existant pas, celui de Decsrates) qui, dans les faits, est celui de l’homme charnel, aliéné à sa sensibilité ( celui de Hobbes), qui place dans les progrès de la science tous ses espoirs ( Descartes et Galilée) et qui étend cet idéal scientifique à l’organisation politique, faisant de la politique un processus mécanique qui, tout comme la science, est veuf de l'agir humain ( processus sans sujet), l’idéal technico-libéral. Le film Matrix, ou le livre 1984 de Orwel, ont parfaitement rendu compte de la réalité du monde où conduit la configuration théologico-politique qui soutient tout le libéralisme. Cette réalité la plus intime est un mensonge, une imposture, qui retrousse tout, déforme tout, fait passer la mise en bouillie de la dignité humaine pour sa défense( clonage thérapeutique, enfant médicament) , l’économie spéculative pour l’essence de l’économie, la guerre pour la paix ( le fameux concept de guerre préventive), les décrets de mort pour le respect de la vie ( l’avortement, l’euthanasie). Uu monde qui, sous couvert de protéger les fameux droits de l'homme abstrait est attelé à détruire l'homme réel. Car c'est au nom des droits de l'homme abstrait que sont désormais systématiquement dévastés les grands régimes symboliques - la discrimination des sexes, des générations, des morts et des vivants - sans lesquels aucune société humaine ne peut exister. La théorie du gender qui laisse entendre que l’identité sexuelle est une question de choix, la dévaluation de la famille traditionnelle par la promotion de toutes ses formes dérivées, les techniques de fécondation artificielle qui permettent au sperme d’un père mort de féconder sa fille entrainent de facto la destruction de la communauté naturelle de base, la famille. Destruction qui est à la source de toutes les violences, les errances, les passages à l’acte effrayants dont notre quotidien est désormais saturé.
Il faut comprendre que cette folie mensongère fait système. Ce que Pascal appelait les grandeurs d’établissements ( les institutions, les lois...) puisent toutes à cette folie. Car au sein de ce cadre, de cette matrice, seules les personnes qui y adhèrent peuvent obtenir du succès. Si bien qu’à tous les niveaux, ceux qui occupent des postes d’influence sont sous la coupe de cette idéologie. Que cela soit dans les médias, en politique, en économie. Il n’y a guère que la tête de l'Église qui soit épargnée, ce qui lui vaut bien des hostilités. Si bien que tous les débats sont tronqués, l’alternance politique totalement factice. Toutes les forces réellement opposées à cette folie furieuse sont de facto reléguées à la marge, diabolisées par des étiquettes infamantes : intégrisme, fascisme, sectarisme, populisme.
Comment est-ce possible, y-a-t-il un complot mondial? Rien de tout cela! Cela découle tout simplement des postulats métaphysiques de cette religion qui ne se reconnaît pas comme telle mais à laquelle tant de monde désormais sacrifie: la liberté humaine est la dignité de l'homme ( et non pas la vérité), il n'y a rien qui norme la nature humaine, le monde est "branloire pérenne" ( pour la science tout est en régime d'évolution) par conséquent l'ordre politique doit être expurgé de toute référence métaphysique et morale, chacun est un empire dans un empire ( c'est-à-dire qu'on ouvre un boulevard à l'immanentisme, au présentisme, bref à l'homme sensible). Problème: comment faire tenir une société sur ces bases-là, sur l'anarchie des élans sensibles?
C'est là que cette constellation métaphysique que l'on appellera libéralisme culturel se retrouve bien démuni, et c'est pourquoi elle va être amenée à se tourner inévitablement vers le libéralisme économique, l'idée de main invisible selon laquelle les vices privés font les vertus publiques. Par le libéralisme économique il y ainsi réfraction, dans l'ordre de la politique, de l'autorité de la science: puisque la science prétend parvenir à une définition du réel sans recourir au sujet, est un discours sans sujet, l'ordre politique devra tenir aussi sans recourir au sujet, sans le mobiliser comme sujet moral. Le centre névralgique des constructions libérales c'est cette idée de processus sans sujet. Le libéralisme est donc un système à double entrée, d'une part la main invisible ( le marché), d'autre par le culturel, la levée de toutes les discriminations. C'est le jeu de dupe que l'on nous joue depuis maintenant 30 ans. La gauche, par son adhésion au libéralisme économique, tente de survivre par son idéologie progressiste, entendez pas là: la levée de toutes les limites au nom du combat pour l'égalité, la lutte contre les discriminations. On comprend mieux ainsi le rôle décisif que les défenseurs de l'idéal cybernétique ( après la 2e guerre mondiale), du paradigme structuraliste ( mai 68) ou du déconstructionisme postmoderne ( de nos jours) ont joué dans le long processus idéologique de légitimation du capitalisme moderne. « Leur naïve philosophie du soupçon en faisait, en vérité, des proies idéales pour tous ceux qui cherchaient une caution de gauche à l'idée libérale d'une politique sans auteur. ( l'intellectuel de gauche cherchant partout des causes structurelles, impersonnelles et ananonymes). »( Jean Claude Michéa). Or de nos jours nous sommes proches du terme de ce processus, c'est-à-dire que ce qui en constitue la racine métaphysique de ce système( l'homme n'existe pas en soi, il n'y a pas d'essence humaine) est en voie de réalisation. Cette exclusion du sujet qui est posée en amont, devient réalisation en aval, le système libéral ne pouvant se perpétuer qu'en poussant toujours un peu plus loin la destruction de l'homme, sa massification, sa réification. D'où des concepts comme le Tittytainment(*), d'où la destruction de l'école, du lieu de la transmission du savoir, au nom ici de l'idéal égalitaro-libertaire de la gauche mais qui n'est que l'autre jambe du libéralisme. Alain Finkielkraut exlique cela très bien: « les tracts contestataires d'autrefois sont les directives gouvernementales d'aujourd'hui. Voilà trente ans, en France, c'étaient les comités d'actions lycéens qui proclamaient que pour combattre les inégalités les professeurs ne devaient plus se contenter de transmettre la culture qu'ils possèdent, mais éveiller la personnalité de chaque élève et lui apprendre à se former soi-même. Désormais, ce sont les inspecteurs d'académies qui s'expriment en ces termes. » Laurence Lurçat prolonge l'analyse de Finkielkraut ainsi « les méthodes de lecture recommandées par Meirieu comme scientifiquement correctes ont contribué à la généralisation de l'illettrisme aux USA, où selon, Jacques Barzun, 60 millions d'illettrés doivent leur échec à la méthode look and say ». Ce qui est valable en France l'est naturellement en Suisse, puisque les HEP sont sur la même ligne pédagogique qui tend à dissoudre la culture littéraire dénoncée comme bourgeoise ( merci à Bourdieu), à ne plus en faire le pivot de l'enseignement. Pour les pédagogues, il s'agit d'opposer « l'usage culturel de la lecture, au rôle formateur des œuvres, à l'importance du patrimoine littéraire dans la formation de l'esprit, l'idée que la lecture sert à s'informer et à se documenter » (L.Lurçat, les destructeurs de l'enseignement élémentaire et ses penseurs.) Pour les pédagogues qui ont mis en œuvre ces méthodes, il s'agissait, en sapant les principes traditionnels de la transmission du savoir, d'étendre ce qu'ils croyaient être la « sphère de la liberté et qui n'est bien sûr que l'esprit de la consommation et du libre échange retranscrit en position pédagogique. »( Jean Claude Michéa)
Il en va donc désormais de la survie même du libéralisme ( et donc de tout le montage métaphysique qui le soutient), il faut que l'homme soit toujours plus décérébré, malléable, réceptif aux sollicitations de la publicité, d'où la nécessité du spectacle permanent, des prides, de toute l'industrie du divertissement, de la destruction de l'école traditionnelle. Il faut que l'homme moyen n'ait plus la moindre idée d'un quelconque ordre naturel, d'une normalité, d'où le défilé incessant de toutes les revendications communautaires ( droit au mariage gay, à l'homoparentalité, à l'avortement, droit à l'enfant parfait, théorie du gender ) il faut que l'homme soit réduit en bouillie. Or qu'estest dans notre monde l'agent cristallisant toutes ces aspirations, l'agent qui reflète cette fluidité de toutes choses, l'agent libérateur, l'agent qui permet de donner libre cours à toutes les satisfactions narcissiques et égoïstes à la base de toutes nos préoccupations? J'ai nommé l'argent. L'argent est le symbole de tout le processus libéral, l'argent est le symbole de l'appropriation du monde par l'homme mais aussi de l'homme par l'homme, de leur mise à disposition, de leur réduction en pur objet.


(*)en 1995, sous l'égide de la fondation de Gorbatchev, « cinq cents hommes politiques, leaders économiques et scientifiques de premier plan »(Hans Peter Martin et Harald Schumann, Le piège de la mondialisation) qui se définissaient à leurs propres yeux comme l'élite du monde se réunirent à l'Hôtel Fairmont de San Francisco pour dégager le destin de la nouvelle civilisation. L'assemblée commença à convenir que « dans le siècle à venir, deux dixièmes de la popualtion active suffiraient à maintenir l'activité économique mondiale. « comment dès lors, se demanda l'élite mondiale, maintenir la gouvernabilité des 80% de personnes laissées en marge par l'appareil de production? La solution qui obtint la faveur du plus grand nombre fut celle proposée par Zbigniew Brzezinski( fondateur de la trilatérale, ancien conseiller de Jimmy Carter, et désormais éminence grise du gouvernement d'Obama, l'une des personnalités les plus influentes de ces 30 dernières années).Il s'agissait tout simplement de proposer sous le nom de « tittytainement » un « cocktail de divertissement abrutissant et d’alimentation suffisante permettant de maintenir de bonne humeur la population frustrée de la planète ».


Rebondissement dans l'affaire des sites pornographiques


Le député Christophe Schaffter a demandé l'ouverture d'une enquête sur la procédure et les justificatifs invoqués par l'État pour effectuer des contrôles sur l'usage que certains fonctionnaires faisaient de leur matériel informatique professionnel. Pour Christophe Schaffter le gouvernement jurassien n'a pas respecté le principe de la séparation des pouvoirs pour mettre sous surveillance des magistrats, puisqu'il aurait fallu l'autorisation d'une autorité juridique. Or selon la version officielle, l'État jurassien, au départ, s'est contenté d'investiguer pour résoudre un problème technique de surcharge de réseau. De fil en aiguille cette enquête l'aurait ensuite amené à démêler l'écheveau des consultations de sites pornographiques.
Ce rebondissement permet d'illustrer les déficiences internes du libéralisme juridique sur lequel tous nos États, dits de droit, reposent. Dans le numéro précédent, nous félicitions le gouvernement pour avoir entrepris une mesure disciplinaire d'envergure et pour avoir communiqué avec bon sens, sans chercher à noyer l'affaire. Nous déplorions cependant que le caractère odieux de ces sites n'ait pas été suffisamment dénoncé par les autorités pour justifier cette procédure disciplinaire. Or, à la lumière de l'intervention de Christophe Schaffter, nous comprenons désormais mieux les raisons de cette retenue. Car si les autorités avaient diligenté leur enquête en raison de la nature des consultations que faisaient les fonctionnaires, les magistrats visés en auraient été avertis puisqu'un juge aurait dû être saisi de l'affaire. Éventée auprès des personnes soupçonnées, l'enquête n'aurait abouti à rien et la lumière n'aurait pas pu être faite. Il fallait donc à l'État opérer discrètement au nom d'un problème technique. Mais alors, une fois que plusieurs personnes furent confondues, l'État ne pouvait plus se prévaloir d'avoir mené cette enquête pour des raisons de salubrité morale, comme nous l'aurions souhaité. Mais Christophe Schaffter, à qui on ne la fait pas, a deviné que l'État ne jouait pas cartes sur table. En juriste éprouvé, il a compris que l'État avait cherché à jouer avec les limites que lui impose le formalisme juridique libéral de sa Constitution. Mais plutôt que de dénoncer ce formalisme juridique qui, en la circonstance, prive l'État de toute marge de manœuvre pour mener une action disciplinaire nécessaire et juste (puisque qu'il aurait dû révéler au milieu concerné qu'il allait entreprendre des écoutes pour confondre ceux qu'il soupçonnait), le député jurassien se dit prêt à intenter une action en justice contre l'État pour manquement aux principes de sa Constitution. Au niveau formel, je suis parfaitement convaincu que Christophe Schaffter a raison. Mais dans les faits, cela révèle que le formalisme libéral est une aberration, puisqu'il produit une justice inversée ( cette inversion rejoignant la longue liste que nous dénonçons dans ce numéro d'Eschaton). En ligotant l'État, le paralysant, la justice ne peut plus être rendue, et cela précisément sous prétexte d'une scrupuleuse fidélité aux principes juridiques. Les libéraux hurleront, « mais en revendiquant pour l'État le droit de s'affranchir du droit vous vous montrez tout simplement hostile au principe même de l'État de droit. » Or cette notion d'État de droit, est tout simplement « apologétique ». Car en se déclarant opposé à l'État de droit on paraît spontanément se placer dans le camp de l'arbitraire, du despotisme. C'est oublier que tout État peut revendiquer ce qualificatif d'État de droit, car aucun État ne peut se concevoir sans droit, de même que le droit ne peut avoir une quelconque réalité sans État. L'État totalitaire est par exemple très prodigue en normes juridiques puisqu'il prétend tout régenter, en abolissant tout ce qui relève de la coutume et de la tradition. En fait ce que permet de soulever cette affaire c'est une fois de plus les dérives inévitables auxquelles aboutissent la philosophie politique libérale. Car selon elle, le droit existe antérieurement à l'État, les hommes étant par nature détenteurs de droits. Or il est évident que l'État existe antérieurement au droit. Il résulte d'un acte fondateur d'une communauté politique qui entend se donner les moyens de préserver son indépendance en reconnaissant certaines valeurs comme étant à la source de sa vie, sans le respect desquelles sa survie ne serait tout simplement plus possible. Au nombre de celle-ci la justice. L'idée de justice ne renvoie pas au simple formalisme juridique, mais à la reconnaissance que certaines choses sont de soi mauvaises et condamnables. L'idée de justice a un contenu positif, jamais personne animée de bon sens ne pourra ainsi considérer que consulter des sites pornographiques pendant ses heures de travail est juste et ne mérite pas d'être sanctionné. Or dans les faits, une stricte observance du formalisme aurait empêché que l'État jurassien agisse contre ces consultations compulsives, et puisse ainsi condamner cette pratique. En fait c'est une merveilleuse arme de guerre pour déconstruire toute idée qu'une communauté politique est structurée autour de principes, de valeurs morales communes qui assurent sa cohésion. N'ayant en tête que la défense de l'individu privé, libre de se formuler la morale qu'il souhaite, le droit libéral est naturellement opposée à ce que l'État se fasse le garant d'une morale officielle, d'une justice naturelle ( le droit libéral ne peut donc qu'être le censeur d'Antigone). Par son appareillage formel il cherche à émasculer l'État, à lui interdire de s'adosser à des principes reconnus comme vitaux pour agir.
Cette affaire est un merveilleux exemple qui permet d'illustrer à quel point la philosophie libérale, en faisant de l'individu la source du droit, travaille en fait à dissoudre toute idée de justice, puisqu'elle interdit à l'État de répondre au défi des circonstances exceptionnelles. Aucune idée du bien commun ne devant être privilégiée, le droit libéral devient une simple mécanique procédurale. L'État ne peut plus agir au nom d'une morale publique, d'une justice naturelle. Et si d'aventure lui prenait l'envie d'agir pour la défense de principes de justice supérieurs, les juristes sont là pour le rappeler aux ordres.



Nos frères d'Orient


Brèves réflexions sur Papauté et « Filioque »


Certains demandent: de quel droit des papes ont-ils défini les dogmes mariaux(Immaculée Conception, Assomption)? Le Concile Vatican II répond « Le Pontife Romain, du fait de sa mission de confirmer ses frères dans la foi (Lc 22,32), jouit de l'infaillibilité de l'Eglise quand il proclame un point de doctrine touchant la foi ou les moeurs...Prononcées sous l'assistance du Saint-Esprit à lui promise en la personne de Pierre (Mt 16), ses définitions n'ont pas besoin( pour être vraies) d'un consentement de l'Eglise, elles sont irréformables. Mais à ces définitions l'assentiment de l'Eglise ne peut jamais faire défaut, car l'Esprit-Saint conserve et fait progresser le troupeau du Christ dans l'unité de la foi; le pape ne définit pas en tant que personne privée, mais comme docteur duprême en qui réside, à titre singulier, le charisme d'infaillibilité de l'Église. »( Lumen gentium, n.25)
Retenons cette distinction entre consentement préalable, non nécessaire, et assentiment postérieur opéré par l'Esprit de vérité et d'unité. Les définitions papes ont pour objet une doctrine déjà crue par l'immense majorité dans l'Église, dont le pape est le juge infaillible. Il est le définiteur infaillible de ces vérités. Il en précise le sens.
Cette vérité présente un fondement biblique: parce que Simon prononce, dans la lumière du père révélateur, la vérité fondamentale de la religion chrétienne ( la divinité du Christ), il en est constitué le témoin fondamental, indépendamment des autres apôtres(1).
Aussi bien, rien n'interdit de penser que les Églises orthodoxes soucieuses de fidélité à la Tradition apostolique et à l'Ecriture, adhéreront un jour aux définitions de Pie IX et Pie XII concernant l'Immaculée conception et l'Assomption, éventuellement complétées, tout comme le concile de Chalcédoine fit sienne la lettre du pape saint Léon au patriarche Flavius sur l'unique personne du Christ en deux natures: « Pierre a parlé par la bouche de Léon. »
Il convient d'ailleurs de noter que l'Église orthodoxe gréco-russe n'a jamais nié, par une déclaration à ses propres yeux définitive et infaillible, ni la primauté prophétique dans le témoignage infaillible que le Christ a concédé à Pierre, et à ses successeurs, ni la primauté pastorale d'amour et de service qui en découle et qui entraîne le droit de commander et d'être obéi pour l'amour du Christ.
De même, l'Église orthodoxe n'a jamais rejeté – en un concile œcuménique, seul infaillible à ses yeux – la doctrine proclamée par l'Eglise catholique sur la procession éternelle de l'Esprit-Saint à partir du Fils et non seulement du Père. Rien n'exclut qu'elle en vienne un jour, à l'exemple non seulement de saint Augustin, célébré dans la liturgie grecque et exalté à Constantinople II( 553), et de Léon le Grand, mais encore de plusieurs Pères Grecs, comme Epiphane de Salamine et Cyrille d'Alexandire, à reconnaître qu'il ne faut pas isoler Jn 15,26 (l'Esprit procède du Père) de Jn 16,12-15 : « L'esprit de Vérité dira tout ce qu'il entendra; c'est de mon bien qu'il prendra; tout ce que le Père a est à moi. » Dans son retour vers le Père, le Fils souffle l'Amour qu'est l'Esprit : « Verbum spirans Amorem », dit magnifiquement saint Thomas d'Aquin.

Bertrand de Margerie,s.j.

(1) Mt 16,16-17; S.Dockx,o.p; B.de Margerie, le Christ dans le monde, 1971, ch.XIII

Article tiré du numéro 66 de la NEF consacré à l'orthodoxie avec l'aimable autorisation de son rédacteur en chef Christophe Geffroy.

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L'apostasie silencieuse


« La figure du monde passe » disait saint Paul...L'enseignement vaut comme une mise en garde contre toutes les tentatives de vouloir ajuster l'Église aux mœurs du monde. Toute initiative dans ce sens trahit une volonté de défigurer l'Église éternelle, instituée une fois pour toute en sa plénitude le jour de la Pentecôte. Le Christ a bâti des hommes, les a formés durant son ministère pour les disposer à recevoir l'Esprit Saint. Par la promesse qui lui a été faite par le Christ, cette communauté d'hommes est depuis ce jour, par sa tradition, l'interprète de la volonté divine, dotée du droit d'établir ce qui doit être cru de façon définitive et infaillible. Qui plus est, en la personne du Pape, successeur de saint Pierre, cette communauté dispose d'une autorité ultime douée du pouvoir d'arbitrer ultimement et infailliblement les différends doctrinaux et moraux. Comme l'écrit Bossuet « « qu’est-ce que l’Eglise ? L’Eglise c’est Jésus-Christ, mais Jésus-Christ répandu et communiqué ». Selon la volonté-même de Dieu, l'autorité est passée du Christ à l'Église. Toutes les vérités de la foi doivent donc toujours être reçues par le fidèle à l'image de Marthe assise au pied du Christ et buvant ses paroles. L'Église, en son corps hiérarchiquement composé par le Christ lui-même, occupe ainsi désormais la place laissée vacante par le Fils de Dieu pour instruire le fidèle. En matière de vérité de foi et de transmission de la foi ne pourra donc jamais prévaloir une structure démocratique. La vérité a été donnée une fois pour toutes par le Christ à l'humanité à travers son sacrifice. Son enseignement et sa passion achèvent l'économie du salut dont Dieu a l'entière initiative et qui ne relève absolument pas d'une dynamique interne à l'homme. Tout au contraire, l'économie de la révélation, dès ses débuts ne cesse de prendre à contre-pied les élans naturels de l'homme. Si bien que la passion est dite, toujours par saint Paul, « scandale pour les Juifs, folie pour les païens ». Cela dit assez bien que le mouvement naturel de l'homme ne peut le mener à la vérité. Il faut qu'elle lui soit donnée de l'extérieur. C'est une Ecole d'humilité dont le Christ a fait reposer les fondations sur saint Pierre. Il a appelé les hommes à se faire petits par l'écoute attentive de son seul interprète autorisé: l'Église hiérarchiquement instituée. Le principe de la définition de la vérité et de sa transmission ne peut donc être éternellement que monarchique.
Or sous la poussée de la religion de l'homme divinisé, dont nous avons dégagé tout au long de ce numéro les jalons historiques de la formation, l'esprit du monde prétend non seulement dicter à l'Église la façon dont elle doit comprendre le dépôt de la foi dont elle est la gardienne, mais aussi la façon dont elle doit le transmettre. Nous aurons malheureusement à constater qu'au sein même de l'Église, cet esprit du monde a produit un grand aveuglement, causé beaucoup d'errance. Heureusement, en la personne de notre actuel Pape Benoît XVI, cet esprit a été confondu à de nombreuses reprises dans plusieurs de ses discours. Benoît XVI l'a clairement désigné comme étant à l'œuvre dans l'interprétation erronée qu'il tend à imposer du concile pastoral de Vatican II.
Il est entièrement noué autour de trois principes qui étouffent la lumière divine (que nous avons dégagé dans les articles précédents), qui forment une nouvelle configuration religieuse contraire au catholicisme et que nous appellerons, par commodité, la religion conciliaire.
Le premier de ces principes réside dans la relativisation du principe d'autorité. On a vu que la science, depuis Galilée, ( voire article: la religion de l'homme divinisé et ses droits) a cherché à disputer au magistère son autorité en promouvant une vision du monde mécanique d'où le sujet humain serait exclu. Elle s'est construite en prétendant pouvoir bâtir une vision du monde excluant toute idée de finalité et d'ordre. Ce qui est à la fois contraire à la réflexion métaphysique et à la révélation qui dit que tout a été ordonné à la volonté divine(Pr 3,19 « Yahvé, par la sagesse, a fondé la terre, il a établi les cieux par l'intelligence. »). La science comme discours culturel hégémonique a considérablement intimidé clercs et théologiens au point que nombreux furent ceux qui fondèrent tous leurs espoirs sur sa méthode d'investigation. Appliqué à l'étude de la formation des textes évangéliques, cet impérialisme scientifique indu en est venu à faire croire que certaines paroles du Christ ne devaient être comprises que comme une reconstruction a posteriori de la part de ceux qui avaient la charge d'une communauté, relativisant donc totalement l'autorité attribuée à ces paroles, les réduisant à une simple rhétorique de propagande.
Ce faux esprit de Vatican II est lové autour d'un deuxième principe qui veut que les hommes, d'eux-mêmes soient établies dans leur vérité. Nous retrouvons ici à la fois un naturalisme obscène qui fait litière du péché originel et du dérèglement qu'il induit chez chacun d'entre nous. Si la sexualité doit, par exemple, être dite bonne, l'usage qu'en fait l'homme n'est bon que s'il ne tombe pas sous le joug de la concupiscence. Par extension cette confiance béate dans les élans naturels de l'homme lève toute prudence à l'égard de la malice intrinsèque à tout groupe humain. Ce qui permet de faire croire que l'unité du monde visé n'a pas à être explicitement chrétienne, qu'il est donc nécessaire de collaborer avec d'autres mouvements purement séculiers, voire athées, comme si tous travaillaient inconsciemment à l'édification d'un même projet. Ce qui se cache derrière ces idées c'est naturellement tout l'idéalisme allemand qui place la volonté toute puissante de l'homme au cœur de l'être même, affirmant l'identité de la volonté de l'homme avec celle de l'absolu. On voit qu'il s'agit d'une redondance du premier principe qui récuse toute autorité, puisqu'est ainsi consacré qu'il n'y a rien de supérieur et rien d'extérieur à l'homme. L'homme n'ayant qu'à suivre sa conscience pour accéder à la vérité, accoucher du bien.
Enfin le troisième principe amplifie lui aussi les deux précédents en les couronnant. Il est la métaphysique qui sous-tend les deux autres, celle qui leur donne leur assise: l'idée que l'essence de l'homme est la liberté. La liberté de l'homme n'est plus dite en rapport de sujétion à l'égard de la vérité, mais elle est la vérité de l'homme. Ce principe est la fine fleur qui s'est épanouie sur le lisier des théories du contrat social. Mais ce lisier est le résultat lui-même de la fermentation du scientisme et de l'idéalisme.
Nous sommes nés libres déclarent tous les penseurs du contrat de Hobbes à Rousseau en passant par Locke. C'est une idée qui a une communauté de structure avec celle que les pharisiens opposait au message du Christ « “ Nous sommes la semence d'Abraham et n'avons jamais été esclaves de personne, et toi, tu prétends nous libérer ? ”( Jn 8.33)

Comment s'exprime alors dans la vie de notre Église ce faux esprit qui est celui de notre monde vouant un culte au moi, au petit sujet confiné dans sa sphère privée et qui confie au monstre de la société de consommation le soin de mettre toutes les monades ivres d'elles-même en contact les unes avec les autres en les évidant de l'intérieur, en en faisant de simples atomes polarisés pas l'appel de l'achat? Car comme l'a dit un jour l'ex PDG de TF1: le travail des grands médias consiste essentiellement à capter du temps de cerveau disponible pour l'achat de coca-cola, de Vuitton, de Chanel. Et bien il a tout simplement travaillé à rendre le message du Christ presque coextensif à celui de l'humanisme-droit-de-l'hommiste. Et il faut oser le dire, si cet esprit à pu se déployer à l'intérieur même de nos Églises, c'est que les formulations de Vatican. II s'y prêtaient largement par leur confusion. Mais étant un concile pastoral, Vatican II n'avait pas pour tâche de rendre compte formellement de la vérité de la foi. Le faux esprit de ce concile a cependant fait en sorte d'en faire un super-concile doctrinal, au mépris même du projet initial formulé par Jean XXIII dans son discours introductif.
A travers l'énumération des principes qui sont propagés par cet esprit malin, nous avons procédé dans un mouvement métaphysique ascensionnel en partant des conséquences pratiques ( la remise en cause de l'autorité qui fut l'œuvre du protestantisme ) qui furent les premières à se faire ressentir dans la chrétienté pour accéder progressivement à l'idée qui lui était sous-jacente: par lui-même l'homme est à même d'atteindre la vérité ( c'est l'immanentisme du rationalisme des Lumières), vérité qui se cristallise dans la conviction que l'essence de l'homme est la liberté ( libéralisme), qu'aucune finalité ne norme le développement humain. L'univers étant dans son ensemble en régime d'évolution, l'homme n'est lui-même tenu par aucune finalité. Il a à se choisir une identité dans l'infini des choix possibles. Il faut ainsi être pleinement conscient que l'ordre juridico-politique qui a soit-disant expurgé du champ politique toute référence religieuse et métaphysique pour se mettre au service de la liberté est en fait totalement inféodé à une métaphysique qui n'ose pas s'assumer et qui avance masquée. Cet ordre juridico-politique, que l'on appelle le libéralisme politique, n'a pu se mettre en place que par le renversement de tous les principes chrétiens, à commencer par le premier d'entre eux clairement établi par Saint Thomas d'Aquin : notre destin, notre but sur la terre n'est pas libre. Nous n'avons que le choix des moyens pour le réaliser. Dans la bouche du Christ cela donne « la vérité rend libre! » Ainsi le libéralisme qui prétend promouvoir une séparation claire du religieux et du politique confond totalement les deux ordres.

Il nous faut maintenant suivre le chemin inverse de celui précédemment pris, redescendre du principe métaphysique pour comprendre comment il rend bon nombre de fidèles étrangers au contenu même de leur foi.
« Dignitatis humanae » et « Gaudium et Spes » (texte du concile de Vatican II) ont ainsi servi à certains à faire croire que l'homme était, de par sa nature même, porté vers son plein accomplissement, que le monde moderne était mû naturellement vers une recherche authentique de vérité, que la conscience humaine avait atteint un degré tel de maturité historique que l'Eglise devait soutenir partout les démarches personnelles. En clair cela signifiait que la vérité ne devait plus être perçue sous le mode de la réception de quelque chose d'extérieur à soi ( d'une révélation dont la charge de transmission relevait d'une institution naturelle et surnaturelle: l'Église), mais sur le mode de la réminiscence platonicienne: l'homme ne se contente pas au fond de sa conscience de reconnaître le surnaturel, il le perçoit. Le surnaturel n'a plus à être médiatisé avec autorité par une institution, elle-même en partie surnaturelle, comme il dut être médiatisé par le Christ. L'homme est en tout temps, en tout lieu par lui-même susceptible de découvrir en lui la vérité. La vérité surnaturelle s'épanouit dans l'âme elle-même par la médiation de la conscience..La conscience de l'homme devient le centre de tout, les évangiles ne servent dès lors plus qu'à libérer des énergies cachées, ils n'introduisent donc plus à une vie nouvelle, ne font pas surgir en l'homme une énergie nouvelle. C'est parfaitement contraire à la foi de l'Eglise depuis ses origines, elle qui a toujours enseigné que la foi procède de ce qui est entendu: fides ex auditu.
Il faut donc dénoncer ce faux esprit pour ce qu'il est, une puissance démoniaque qui s'est propagée à des théologiens et des clercs par les miasmes de l'idéalisme allemand. Il est de plus totalement articulé à l'idée que l'homme naît libre, qui nous vient des penseurs du Contrat Social. Puisqu'il porte naturellement en lui-même la vérité, l'homme n'a plus à recevoir la liberté d'un autre, à faire le douloureux apprentissage de sa méchanceté, à devoir en rabattre sur son désir, à devoir se convertir. Tout est pour lui à évaluer en terme de liberté: ce Dieu, ce dogme favorisent-ils en moi une plus grande liberté? Dès que l'homme se conçoit nativement libre, il n'accepte d'avoir une religion que pour autant qu'elle lui garantisse plus de confort moral, de prospérité, plus de liberté, c'est à dire plus de droits. C'est là l'origine du rejet de Dieu par l'homme moderne, qui inspire ces propos à l'abbé de Tanouärn « Terrible grandeur de l'homme qui croit apprivoiser Dieu ! Au moment où il s'imagine en souverain absolu de sa propre existence, au moment où il est certain que sa propre fin se trouve en lui-même, ce droit absolu, qu'il s'arroge sur le monde et sur son principe, le rend esclave de ses impressions, de ses envies, de ses foucades ou tocades... Parfois jusqu'à l'autodestruction ou à l'esclavage. On pourrait nommer ce renversement de la toute puissance dans l'impuissance, le paradoxe de l'autonomie. Parce que l'individu croit à son propre règne, il se dispense de toute quête d'une finalité extérieure à lui, il ne cherche la transcendance que comme moyen de sa propre transcendance, et il se ruine : le point fixe, la finalité extérieure lui manque. C'est au moment où il s'imagine le plus libre qu'il se découvre vide. L'expérience terrible de la dépression provient souvent de cet excès de liberté qui se transforme en une cuisante impuissance. »
Comme nous l'avons déjà souligné, la religion confinée à l'intérieur des principes du faux esprit du concile Vatican II ne peut plus devenir qu'une sorte de mouvement spirituel d'accompagnement de la mondialisation financière dont la marche est soutenue par l'extension à la terre entière de l'individu consommateur-producteur bêlant son indéfectible respect des droits de l'homme. Mais c'est dans le domaine de la transmission de la foi et de la pastoral que ce faux esprit de Vatican II a commis le plus de ravages. En matière de catéchisme, tout doit en effet devenir affaire de témoignage de vie . Il ne s'agit plus de transmettre une vérité objective. Il faut surtout, par dessus tout, se défier de toute prétention dogmatique. Il faut que tout procède des chers petits êtres, leur permettre de découvrir au plus profond d'eux-mêmes les vérités cachées, les signes du royaume. Aux oubliettes les définitions imposées de l'extérieur, à reléguer dans un passé de sinistre mémoire le petit catéchisme, vive la recherche! Pourtant, à l'issue de toutes ces leçons auxquelles ils se trainent comme à un supplice ( il faut entendre comme les enfants parlent avec mépris et grossièreté de leurs heures de catéchisme! J'écris ceci sans vouloir le moins du monde jeter la pierre aux personnes qui se donnent tant de peine, vaille que vaille, dans cet exercice difficile. Je veux juste mettre en cause les principes de fond qui ruinent souvent tous leurs efforts et dont elles ne sont en rien responsables), il ne subsiste rapidement plus pierre sur pierre, comme me le confiait récemment un prêtre de ma paroisse. Il est d'ailleurs à relever qu'en matière de catéchisme les voies suivies sont exactement les mêmes qui ont cours en pédagogie moderne dans l'enseignement scolaire. L'enfant n'est plus à instruire, mais à éveiller. Il faut réduire le plus possible le rapport maître à élève.
En matière de pastorale, il découle de cela que l'autorité ecclésiale ne se présente plus comme un instrument de l'unité mais comme administration de la diversité. Les prêtres deviennent comme des figures managériales qui doivent fédérer une diversité interne toujours plus étendue. Il ne s'agit plus de faire prévaloir l'enseignement du magistère. On troque tout simplement l'unité de la foi pour une sorte d'unité sociologique. On va professant que l'Église est riche d'un grand pluralisme, ce qui est une façon tout a fait euphémique de reconnaître l'existence d'un schisme latent. Cette autorité vécue sur un mode sociologique et démocratique se substitue à une autorité régulatrice dans la foi. Nous avons donc affaire en la matière à une démission caractérisée de la tâche pastorale fondamentale qui incombe à tout prêtre et évêque. Elle est responsable au premier plan de la dérive hérétique de la foi de nombreux catholiques.
Enfin, tous les principes que charrie le faux esprit culminent dans la volonté de ravaler l'Église au rang d'une quelconque institution humaine. Henri Tincq ( auteur récent d'un insane « Catholicisme : Le retour des intégristes » , l'un des journalistes propagandistes, dans les colonnes du quotidien le Monde, du faux esprit du Concile VII) écrivait ainsi « des rangs catholiques, l'exigence monte que soit davantage assurée l'information du plus grand nombre, la libre délibération, la consultation, la négociation, le respect des minorités, la participation à l'élaboration des lois. Il s'agirait somme toute de faire une place plus large à des procédures démocratiques, tout en rejoignant la tradition la plus ancienne. » Hans Küng, toujours en première ligne quand il s'agit de tarir la sève surnaturelle de l'Église, écrit « l'absolutisme est dépassé. Regardez ce qui se passe dans la sphère économique: aucune multinationale n'est soumise au pouvoir d'une seule personne, il y a toujours des contre-pouvoirs(sic) ». L'Église doit donc être considérée comme n'importe quelle institution naturelle, elle doit se fondre dans les principes libéraux de la pensée politique moderne. Le pouvoir du pape ne doit plus être tenu comme n'étant limité que par la Vérité révélée, l'Évangile, la Tradition et l'enseignement infaillible de ses prédécesseurs, mais tout au contraire être soumis au jeu des rapports de forces comme n'importe quelle institution humaine, seuls à même de pouvoir le limiter dans le respect des procédures démocratiques. Avec ces chantres de la sécularisation totale de l'Église nous entrons de plain-pied dans le totalitarisme du politiquement correct, défini par Martin Peltier comme « une tyrannie née de la disparition de la vérité objective. » Il s'agit tout simplement d'une transposition au mode de gouvernement de l'Église des principes démocratiques totalitaires, dénoncés en son temps par Jean Paul II, lorsqu'il déclarait invalides les lois votées démocratiquement transgressant la loi naturelle. C'est Créon enfin libéré des exhortations d'Antigone. Michael de Jaeghere est ainsi parfaitement fondé à écrire qu' « avec Hans Küng, nous avons affaire à une tyrannie née de la disparition de la Vérité révélée et de la constitution divine de l'Église. (...) si on rêve ainsi d'une Église sans autorité, sans magistère, sans ministères, d'une institution sécularisée, fonctionnelle et régie par la démocratie, c'est parce qu'on refuse au fond qu'elle soit dépositaire de quelque chose qui dépasse les hommes qui la constituent: ce quelque chose qui est précisément le dogme catholique. C'est donc qu'on a cessé de croire qu'elle est le Temple de la vérité et l'arche du salut». C'est donc que l'on veut réduire au silence les paroles du Christ :"Celui qui vous écoute, m'écoute, et celui qui vous méprise, me méprise ; or celui qui me méprise, méprise Celui qui m'a envoyé." (Luc X, 16).« Tout ce que vous délierez sur terre sera délié dans le ciel, et tout ce que vous aurez lié sur terre sera lié dans le ciel ! »(Mt 18.18) « Tu es Pierre et sur cette Pierre, je bâtirai mon Église. »( Mt 16.18)« J’ai prié pour que jamais ta foi ne défaille »( Luc 22.32) « Pais mes agneaux, pais mes brebis »(Jn 21.15) « quand tu seras converti, confirme tes frères. »( Luc 22.32) « Allez, enseignez tous les peuples, baptisez-les au nom du Père du fils et du SE, et voici que je suis avec vous tous les jours jusqu’à la consommation du siècles ! »( Mt 28.20)
A suivre les apôtres enfiévrés de la sécularisation intégrale, c'est l'Église qui doit être réduite en poudre, l'Église qui est décrite dans Apocalypse 21, 14 comme une ville constituée de "douze pierres fondamentales sur lesquelles sont douze noms, ceux des douze apôtres de l'Agneau." On saisit mieux pourquoi les partisans du faux esprits de Vatican II ne cessent de salir notre saint Père actuel, lui qui, lorsqu'il était encore cardinal, écrivait « Une Église qui repose sur les décisions de la majorité devient une Église purement humaine, elle se voit réduite au niveau du faisable ou du plausible. L'opinion veut se substituer à la foi, l'expression je crois ne signifie rien d'autre que nous pensons. L'Église faite par nous a finalement une saveur de nous-mêmes révélant bientôt sa propre étroitesse. Ce n'est pas d'une Église plus humaine dont nous avons besoin, mais d'une Église plus divine, au contraire. » C'est pourquoi, dans le discours inaugural de son pontificat, Benoît XVI, conscient de la mission que lui confiait le Saint Esprit de substituer la foi à la place de l'opinion, a demandé de prier pour qu'il ne recule pas devant les loups dont il est entouré. C'est bien de prière dont a actuellement besoin notre saint Père pour que son courage devant les assauts des loups ne défaille pas.





Rédigé par Julien Gunzinger le Dimanche 28 Juin 2009 à 21:19 | Commentaires (0)

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Blog d'un catholique jurassien

"Nous te prions, Seigneur, de faire de nous des combattants de la foi inflexibles et miséricordieux, témoins brûlants, dans ce monde ravagé par l’apostasie, de ton alliance nouée dans ton sang."



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