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Dimanche 27 Mai 2012
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Blog de promotion de la doctrine sociale catholique et de résistance au mondialisme
Suite du cycle entamé ici
J'ai traité, dans un précédent article, de la contribution de Machiavel au totalitarisme mondialiste en voie d’achèvement. Nous l’avons analysé comme une tentative de neutralisation du gnosticisme dans le prolongement de l’hérésie occamienne. Machiavel se dresse contre les perspectives spiritualisantes des gnostiques ( le courant ouvert par les maîtres de l’humanisme de la Renaissance : Marsile Ficin, Pic de la Mirandole tec) qui déchire l’homme en deux blocs ontologiques irréductibles : le corps et l’âme(*). Il le fait dans le sillage de l’hérésie occamienne qui précisément permit l’essor du gnosticisme en faisant voler en éclats le système unitaire thomiste. C’est parce que Machiavel relaie, sans en faire la critique, la structure de pensée occamienne qui disjoint la raison de son objet, la limitant à la seule dimension pragmatique et utilitaire, lui barrant l’accès à toute connaissance métaphysique(**) qu’il prend le parti inverse des gnostiques. Récusant leur vision désincarnée, il fait de la seule logique de l’intérêt individuel( des passions) le garant de l’ordre politique et social. Il subvertit dès lors toute la philosophie traditionnelle : prétendant partir des hommes tels qu’ils sont et non tels qu’ils devraient être, il isole le geste politique de toute considération morale et métaphysique. L’ordonnancement des hommes à la vertu relevant d’une lecture métaphysique qu’il s’est interdit de comprendre, il est pour lui non pertinent. Religion et morale deviennent dès lors des éléments que le Prince doit exploiter pour accéder au pouvoir et le conserver et assurer la stabilité de l’ordre social. Ce n’est pas dans le vertueux que se situe le bien commun, mais est vertueux ce qui sert le bien commun. En conséquence, la manipulation des passions humaines devient légitime. En somme la vertu du système de manipulation doit permettre de faire l’économie de la vertu qui est une chimère. Machiavel invente ainsi le ressort de l’amoralité qui fonde le bien commun.Ce principe lâché dans le monde comme une bête fauve connaîtra une longue carrière par la suite. Le premier a en affûté les griffes sera Hobbes.
La vision de Machiavel reposait essentiellement sur l’intérêt du Prince, son aspiration à la grandeur. Ce n’était pas recevable par ses contemporains, cela sentait trop le souffre. Hobbes en présentera alors une formulation plus acceptable. Il lie, comme Machiavel, l’ordre social à la seule mécanique des intérêts, mais plutôt que d’articuler son système à l’intérêt de domination et aux aspirations de grandeur du Prince il va le faire reposer sur les passions de ses sujets. C’est que Strauss appelait la correction hobbsienne de Machiavel. La philosophie traditionnelle déduisait l’ordre politique juste et le droit de la perfection, avec Machiavel et Hobbes ils sont déduits de la passion. Le génie propre de Hobbes est d’avoir « démocratisé » la passion fondatrice : la clé de voûte du système ce n’est plus la virtù aristocratique, mais l’intéressement à la vie des sujets. C’est parce que les sujets craignent pour leur vie dans l’état de nature (état de guerre de tous contre tous) qu’ils consentent à renoncer à leur liberté naturelle au profit du souverain. Pour prévenir la paix et la sécurité il faut alors un pouvoir total. Hobbes écrit « « aussi longtemps que les hommes vivent sans un pouvoir commun qui les tienne tous en respect, ils sont dans cette condition qui se nomme guerre » Dès lors « la cause finale, le but, le dessein ( de la société civile) est le souci de pourvoir à sa propre préservation et de vivre plus heureusement par ce moyen ; autrement dit s’arracher à ce misérable état de guerre. »(Le Léviathan)
C’est par peur que l’homme quitte l’état de nature, faisant le choix de la vie en société. Nous retrouvons ici la même opposition que chez Machiavel à la pensée politique traditionnelle. C’est la même clé de lecture issue de la réduction de l’homme à un état de nature purement pragmatique et pulsionnel, coupée de toute finalité métaphysique. Mais là où Machiavel se contentait de décrire et de tirer toutes les conséquences de cette nouvelle vision des choses ( pour le plus grand avantage du Prince), Hobbes lui construit un cadre théorique de grande envergure en forgeant un mythe des origines ordonnateur: les hommes n’ont aucune propension à vivre en société, l’homme entre en société que pour préserver ses intérêts. Le mythe du contrat social est né. Hobbes écrit: « chacun se donnant à tous ne se donne à personne, et comme il n’y a pas un associé sur lequel on n’acquière le même droit qu’on lui cède sur soi, on gagne l’équivalent de tout ce qu’on perd, et plus de force pour conserver ce qu’on a. » « chacun de nous met en commun sa personne et toute sa puissance sous la suprême direction de la volonté générale. » La vision de Hobbes est cependant encore trop sombre, prétendant soulager les peurs de tous par la soumission de tous à un seul. Locke exprimera parfaitement l’aporie la plus évidente que contient la pensée de Hobbes par sa célèbre formule « ce serait assurément s’imaginer que les hommes sont fous pour prendre soin de remédier aux maux que pourraient leur faire des fouines et des renards et pour être bien aise et même croire qu’il serait fort doux pour eux d’être dévorés par des lions ». Mais Hobbes a ouvert la voie en inventant le mythe du contrat social qui donne une puissante extension au principe d’amoralité de Machiavel sensée régir la société. Il a considérablement contribué à rendre opérationnel ce principe de rationalisation des passions en liant la question politique et sociale à la solution de l’épuration éthique du droit. Ce qui fait la société, l’anime, la mobilise ce n’est plus les questions des fins mais un principe agissant par soi-même pour peu que le cadre politique lui fasse place. Il a ainsi emprisonné la question politique dans un cadre étroit et limitatif: la politique n’a pas pour finalité de permettre aux hommes de tendre vers leur perfection ( qui était comprise en terme de moralité et de spiritualité dans la tradition classique), elle a sa raison d’être dans les garanties qu’elle offre aux hommes de pouvoir œuvrer à la poursuite de leurs intérêts privés. Tout gravitera désormais autour de cet homme nouveau auquel il a donné un mythe fondateur : un homme dont la raison le porte exclusivement à faire des choix de maximisation de son intérêt.
Hobbes entérine par là une conception bien particulière des capacités de la raison qui la voue au seul calcul des intérêts privés(**) :l’homme entre en société pour garantir ses droits. La rationalité n’est plus celle du telos du bien commun, mais de l’intérêt personnel. La raison est purement calculatrice.
Hobbes fait donc franchir une nouvelle étape aux principes que promeut l’hérésie occamienne. Le bien et la vérité n’étant pas finalisés par la volonté et l’intellect, la nature du droit ne tire sa justification d’aucune légitimité intrinsèque, elle procède essentiellement de l’autorité qui l’établit. Dieu et l’homme étant deux volontés absolues, non finalisée, celle de Dieu s’impose à l’homme de façon purement extrinsèque( Dieu peut rendre n’importe quel acte méritoire du salut, comme celui de tuer son prochain gratuitement par exemple, il n’est pas lié par l’ordre de l’amour qu’il est). De même dans l’ordre politique, la loi n’est pas liée à un ordre des choses vertueuses. Comme nous l’avons vu, le droit est déduit des passions humaines sur fond de terreur devant la mort. Alors que par le passé le souverain ne faisait qu’interpréter la loi divine ou naturelle immuable, la déduisait d’un ordre de perfection, il est désormais investi du pouvoir de faire la loi. Le pouvoir du souverain est désormais législateur et plus seulement judicaire. La loi ne procède ni de l’ordre naturel, ni de la volonté divine, mais de l’autorité du seul souverain qui lui revient par l’abandon à son profit de l’autorité naturelle absolue de ses sujets. Ce nouveau rapport au droit, cette institution nouvelle de l’autorité a pour assise fondamentale l’élévation au rang de principe sociogène l’idée d’intérêt privé. La politique des anciens avait pour vocation de permettre à l’homme d’accomplir sa vocation d’être spirituel destiné à la béatitude, la pensée politique que Hobbes porte sur ses fonds baptismaux n’aura de cesse de reléguer hors du champ politique toute idée de perfection, de destinée humaine au profit de la pulvérulence des intérêts privées. Elle placera tous ses espoirs dans l’idée d’un système qui puisse assurer la stabilité sociale sans recourir aux principes du Bien et du Vrai. Tout le travail des continuateurs de Hobbes sera de conserver le principe d’amoralité et de l’autorité législatrice du souverain pour l’étendre au corps politique dans son entier.
(*) La fameuse phrase de Luther : « Pèche fortement, mais crois encore plus fortement. » reprend également à son compte cette déchirure et témoigne d'une grande proximité avec la structure de pensée gnostique ( le libre examen étant au principe même de la divinisation de l'homme)
(**)Ce sont là les traits caractéristiques du nominalisme. Selon ce système philosophique « la réalité est constituée de choses individuelles différentes qui existent chacune en elle même. Il n’y a pas de choses universelles, (telle que ‘l’humanité’), qui donneraient aux choses particulières leur nature et leur être… Les créatures particulières ont un lien direct avec Dieu (qui) n’est pas obligé d’agir au moyen d’une série de causes créées, ordonnées de façon hiérarchique… Dans son agir Dieu est absolument libre et tout puissant… Ni la nature ni l’économie du salut n’ont une structure interne qui les ordonne nécessairement.
Ils sont déterminés dans tous leurs détails par une volonté divine qui, elle, ne dépend de rien » M. Hoenen, art. « Nominalisme », dans : DCT
Julien Gunzinger
"Nous te prions, Seigneur, de faire de nous des combattants de la foi inflexibles et miséricordieux, témoins brûlants, dans ce monde ravagé par l’apostasie, de ton alliance nouée dans ton sang."
