suite du cycle entamé ici

L’hérésie occamienne, nous l’avons vu, à désarticuler foi et raison, elle a introduit le ver dans le fruit du système unitaire thomiste ( foi et raison, corps et âme, spirituel et temporel sont unis quoique distincts) en soutenant que sur le plan moral autant que sur le plan épistémique, la volonté et la raison pouvaient ne pas être finalisées par leur objet : un acte de connaissance ou un acte moral pouvant être produit sans aucun objet extérieur. La porte était ouverte aux gnoses qui disjoignent le corps de l’âme, le temporel du spirituel, la foi de la raison ( puisque la connaissance, la gnose, suppose un dépassement du principe de non-contradiction : Dieu étant porteur de son négatif, le néant, le mal etc). Avec le thomisme, jamais le corps et l’âme n’étaient rendus étanches l’un à l’autre, « l'âme pénètre le corps jusqu'à sa moindre fibre et le corps imprègne l'âme dans ses moindres recoins. » écrit Marcel de Corte dans i[L'homme contre lui-même]. « Il n'y a pas d'un côté l'âme de l'autre le corps comme un pilote dans un navire. Mais un homme naturel complètement et complètement surnaturel dans la mesure où il réalise en lui les exigences de la nature et de la grâce.(…) . Le thomisme est ainsi certainement le moment culminant de la pensée humaine où toutes les composantes de l’homme ont été parfaitement articulées à leur ordonnancement natif. » Or sous l’influence des reviviscences platoniciennes toute imprégnées de gnoses ( reviviscences rendues possibles notamment par la rupture occamienne), la vie surnaturelle n’a plus qu’une dimension de contre-plaqué déposée sur l'homme, elle n’est plus intimement mêlée à sa vie « comme la nourriture au sang » « la foi s'est isolée en l'homme » elle a divorcé « de la nature humaine, elle-même dégradée en naturalisme. Machiavel a bien vu que si le monde dissonne c'est que l'homme s'est fêlé. Il y a séparation en lui des extrémités vitales, l'ange qui saigne en lui sous l'aspect de l'esprit contemple du dehors la bête qui habite en lui sous l'aspect des passions et des instincts. Le croyant, l'être raisonnable et l'être animal ne communiquent plus en lui. » Devant cette invasion de concepts désincarnés, Machiavel a une réaction saine. Il « balaie du coude toutes ces poussières d'ésotérisme » écrit De Corte. Mais malheureusement son sursaut réaliste se fait dans le cadre de la désarticulation qui est à la source de cette irruption gnostique : la raison et la foi étant interdite de se faire écho, pas plus que le corps et l’âme, le naturel et le surnaturel. « L'homme est donc établi dans un monde duale: ici-bas, un monde dissonant, là-bas un monde idéal, consonnant. Par son corps il appartient au premier, par son esprit au second. Face à cette dualité, deux possibilités: fuir le monde ici-bas, se réfugier dans la contemplation. Marsile de Ficin, Nicolas de Cuse et Campanelle, ou reléguer le monde d'en-haut dans une attitude silencieuse et ne se consacrer qu'au premier pour s'y tailler une place. Beaucoup oscillent entre les deux: Vinci est technicien et ésotériste. Machiavel se lance lui vers le monde d'en-bas. (…) :c'est par l'animal en lui que l'homme est au contact du réel »

Il n'y a donc plus d’univers composé de parties parfaitement intégrées les unes autres par le Créateur. L’homme et le monde désormais se font face: la liberté n'est plus la possibilité de faire le bien ou le mal mais la possibilité de dominer un monde dorénavant malléable à souhait. Le croyant, l'être raisonnable et l'être animal n’ont plus de lien organique en l’homme. Les passions ne sont plus réglées par l’esprit. L’hermétiste croit pouvoir résoudre cette tension en se clivant, donnant libre cours à ces passions tout en cultivant une spiritualité désincarnée. Machiavel, par son sursaut réaliste, refuse cette partition bancale. La Raison est dès lors déchue de son ancien statut qui en faisait le signe de la destination suprasensible de l’homme, elle doit être est réduite à une pure fonction instrumentale et calculatrice(*). « La raison ne dévoile plus à l'homme sa nature d'être raisonnable, ne trouve plus dans le souverain Bien ce qui assigne à la volonté de s'en approcher de proche en proche. » écrit encore Michel de Corte. « Avec Machiavel, nous sommes vraiment dans un tout autre monde. le Moyen-âge est mort ; bien plus c’est comme s’il n’a jamais existé. Tous ses problèmes : dieu, salut, rapports de l’au-delà et de l’ici-bas, justice, fondement divin de la puissance rien de tout cela n’existe pour Machiavel. Il n’y a qu’une réalité, celle de l’Etat, il y a un fait, celui du pouvoir. Et un problème : comment s’affirme et se conserve le pouvoir de l’Etat. L’immoralisme de Machiavel, c’est simplement de la logique. Du point de vue où il s’est placé, la religion et la morale ne sont que des facteurs sociaux. Ce sont des faits qu’il faut savoir utiliser, avec lesquels il faut compter. C’est tout. » constate pour sa part Alexandre Koyré dans ses études d’histoire de la pensée scientifique.
L'homme n'est qu'un appétit béant qu’il revient au Prince de canaliser. « Car les hommes toujours se découvrent à la fin méchants, s’ils ne sont par nécessité contraints d’être bons. »(Le Prince, ch 23). Cette contrainte s’applique également au Prince, puisque la passion qui va éduquer l’éducateur c’est le désir de gloire. Le Prince est donc égoïstement intéressé lui aussi à bonne marche de la société.

La solution chrétienne passait par l’éducation morale, la nécessité de tenir la bride aux passions mauvaises pour permettre à l’homme de réaliser sa réelle vocation. Mais Machiavel, en raison de son adhésion à la rupture métaphysique et épistémique introduite par Occam et amplifiée par la gnose, ne croyant plus à l’ordonnancement de l’homme à la vertu se devait de trouver un substitut amoral ou immoral à la moralité. C’est donc pour lui par le bon agencement des institutions ordonnées autour du désir de gloire du Prince l’on peut orienter convenablement les passions. « la vertu du système permet de faire l’économie de la vertu des acteurs » conclut Philippe Bénéton(introduction à la politique) .

Toute la marche de la société est dès lors fondée sur l’intérêt. Ce principe va connaître un destin grandiose. Les hommes étant gouvernés toujours plus comme des choses ils agirent toujours plus comme des choses, comme des atomes ne poursuivant que leurs seules fins individuelles, se percutant, se combinant. La physique des chocs devint le principe régulateur de toute la société. C’est ainsi que la science économique devint petit à petit souveraine comme science régulatrice des rapports humains. Mais concomitamment à l’avènement du libéralisme économique, il fallait que dans l’ordre culturel et juridique l’homme fût également toujours plus réduit à un état de pur atome détaché de tout ensemble collectif, naturel ou spirituel. C’est ici que le travail de Jean-claude Michéa(L’empire du moindre mal notamment) doit être convoqué, lui qui a su parfaitement montrer que l’idée d’un homme souverain maître de lui-même, marche d’attelage avec celle du libéralisme économique. Ce sont les deux versants d’un même montage. La métaphysique de l’homme détaché de tout ordre normatif naturel doit être promue pour que le libéralisme économique puisse être sociogène. De même la métaphysique qui le sous-tend a besoin de l’extension du libéralisme économique pour pouvoir se prévaloir d’une certaine légitimité, d’une certaine confirmation dans les faits. Si bien que l’on retrouve, dans l’ordre économique et juridique, promu par le mondialisme, le bloc ontologique résultant de la déchirure de la Renaissance et la méthode de régulation machiavélienne. L’idée de souveraineté absolue de l’homme est un précipité de l’idée gnostique et platonicienne faisant de l’âme de l’homme un élément divin. L’idée de production du lien social par la libéralisation des égoïsmes renvoie l’homme à sa dimension purement bestiale. Machiavel avait construit son système pour tourner le dos à l’ésotérisme des platoniciens gnostiques, mais, se positionnant essentiellement par rapport à lui, la métaphysique gnostique ne pouvait que ressurgir au terme du développement du logiciel. L’ordre juridique et économique promu par le mondialisme est donc un ordre qui entretient en l’homme cette déchirure, asservit la bête à l’ange et l’ange à la bête. C’est un cloaque, une antichambre de l’enfer.


(*) « Toutes les conduites humaines doivent être décomposées comme des choses: on peut tuer si « la grandeur du crime en couvre l'infamie. » l'homme est une chose et le Prince est pour soi-même la chose que sa raison technicienne calcule s'il veut rester prince. Napoléon écrivait « pour moi, il n'y a pas de personnes, il n'y a que des choses, leurs poids et leurs conséquences » et il précisait « je suis le plus esclave des hommes, car mon maître (le pouvoir) est la nécessité, et ce maître n'a pas d'entrailles. » ainsi l'homme animal est pour l'homme-raison une mécanique. « j'ajuste ma loupe d'horloger, je prends d'un doigt délicat mes petites aiguilles fines, je démonte et remonte sans cesse les petites roues dentées, j'examine les pivots minuscules, je sonde les reins nerveux de tous les ressorts de l'âme humaine et je la fais fonctionner sous mes yeux, comme elle fonctionne chez tous les hommes. »( Michel de Corte, L'homme contre lui-même)

Rédigé par Julien Gunzinger le Vendredi 18 Février 2011 à 07:01 | Commentaires (0)

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