Après trois décennies au cours desquelles le monde a été sommé, par la grande machine à décerveler que constitue l’industrie de l’information-spectacle, de s’en remettre pieds et poings liés aux exigences prédatrices des oligarchies financières, le turbo capitalisme s’est littéralement explosé la tronche sur le mur du réel en 2008. La violence du choc a été phénoménale. Alors que nous n’en sommes encore qu’à tenter d’ouvrir les paupières dans l’attente de l’arrivée de l’équipe de désencastrage, déjà nous pouvons cependant nourrir certains motifs de stupéfaction, voire d’épouvante. Car l’équipe de désencastrage qui se profile au loin semble être formée de ceux-là même qui nous ont précipité dans le mur. Sur tous les plateaux de télévision, dans les journaux, les mêmes experts et hommes politiques qui nous vantaient les vertus des marchés financiers dérégulés défilent dans un ballet incessant, plastronnant que l’Etat doit désormais assumer ses responsabilités. Barak Obama à peine élu, ne voilà-t-il pas qu’il s’encanaille des mêmes conseillers, des mêmes responsables politiques, qui sous l’administration Clinton, ont doté - moyennant des mesures chocs de dérégulation - le moteur du capitalisme de quelques turbos supplémentaires ? Les mêmes qui parlaient d’austérité budgétaire, de rigueur monétaire, de privatisation, dérégulation, de main invisible des marchés dézinguent ceux qu’ils ont été pour se convertir aux bonnes recettes du docteur Keynes. A la vue du tourbillon schizophrénique dans lequel est emporté tout le petit monde des forgeurs d’opinion, on devrait légitimement penser qu’à la sortie des plateaux de TV, studios de radios ou salles de rédaction les attendent des comités d’accueil bienveillants qui les emmènent d’urgence en maison d’internement. Eh bien non ! On a beau se frotter les yeux, depuis le mois d’octobre, les mêmes « experts » sont toujours là à échafauder ou commenter des plans de relance en bon petits keynésiens orthodoxes. Alors quoi ? Dire un jour « je suis Napoléon » et le suivant b« je suis Jeanne d’Arc »]b n’est-ce pas faire la démonstration de son profond déséquilibre mental ? Chers lecteurs, nous allons peut-être vous surprendre, mais nous croyons qu’il n’y a absolument pas de quoi faire des bonds d’épouvante. Non que l’épouvante que nous éprouvons ne soit pas légitime, mais elle a en fait pour toile de fond un jeu de dupes bien plus profond qu’on ne l’imagine. La parade schizophrénique à laquelle nous assistons n’est en somme rien que parfaitement logique.

A l’époque où la gauche avait un certain fondement doctrinal, du temps où elle osait puiser dans le corpus marxien, quelques concepts cliniques étaient utilisés avec une réelle pertinence. Le travail salarial était ainsi reconnu comme la racine de l’aliénation primitive par laquelle le capitalisme subordonnait les masses à ses finalités. Le marxisme, pour dément lui aussi qu’il fut, avait cependant compris que le capitalisme suivait une logique de destruction, qu’il prospérait en réduisant l’ensemble du réel « au froid paiement en argent comptant. » Cette logique était fondamentalement incompatible avec une reconnaissance de la dignité humaine puisque celle-ci, pas plus qu’une autre notion métaphysique, ne pouvait résister à ses assauts. En soumettant au contrat marchand le travail, il viciait à sa racine la dynamique d’émancipation de l’homme, sa force productive, et faisait du prolétaire qui adhérait doctrinalement au travail salarial un traître à sa classe. Le capitalisme ne pouvant se développer qu’en balayant toute entrave (morale, culturelle, spirituelle) à l’extension des rapports marchands, il lui faut en effet sans cesse repousser les limites de son emprise, puiser dans de nouvelles ressources collectives, tant matérielles que symboliques. Par le passé, sa première attaque se porta sur la conquête de l’espace champêtre collectif ( ce fut l’époque des enclosures dont Karl Polanyi a rendu compte dans son maître ouvrage « la Grande transformation »). Aujourd’hui il porte son offensive sur les ensembles symboliques mais aussi sur nos corps, leur génétique. Oui mais nos conquêtes sociales l’ont fait reculer direz-vous ? Nous sommes parvenus par moment à dompter la bête. Telle a toujours été la ligne des réformistes, contre celle des révolutionnaires marxistes, qui bien plus instruits, tant des réalités anthropologiques que métaphysiques, avaient levé le voile sur une partie du vice originel du capitalisme. Ainsi qui peut plonger au cœur de la folie qui travaille notre époque comprendra que la régulation du capitalisme est une vue de l’esprit.

La voie réformiste n’a jamais été qu’un contournement du capitalisme par lui-même. Alors que l’appareil de production s’était mis à gripper, à dangereusement rejoindre les analyses marxistes qui avaient prédit l’effondrement du capitalisme consécutivement à la baisse tendancielle du taux de profit, celui-ci a muté dans les années 30-40. Ce fut le tournant fordiste du capitalisme, théorisé par Keynes et qui a servi de vache à lait à tous les sociaux démocrates pour asseoir leur opposition au marxisme. Marx n’avait pas prévu cette mutation. Il avait encore moins prévu la seconde qui eut lieu dans les années 70. Celle qui s’est épanouie par la levée des interdits moraux fondateurs de toute civilisation, selon la logique de l’économie du désir. En effet, dans les années 70, progressivement les institutions, les entreprises publiques, les règlementations qui avaient servi à redonner du souffle au capitalisme moribond des années 30-40 ne semblèrent plus nécessaire aux oligarchies. Elles virent alors dans la financiarisation de l’économie, c'est-à-dire la création d’argent virtuel, le moyen le plus avantageux pour elles de huiler le système sans avoir à redistribuer au travail la part de la plus-value qui lui était nécessaire pour consommer. Le crédit y pourvoyant.

La gauche « progressiste », social-démocrate, ayant liquidé toute attache doctrinale avec le marxisme, ayant donc lié son sort au développement du consumérisme, se retrouva sans plus aucun bagage conceptuel pour s’opposer à la montée en puissance du turbo capitalisme. Au nom de la compétitivité internationale, elle se fit alors la championne de la redistribution, ce qui était une façon d’avaliser le primat de l’économie sur le social, les mesures sociales n’ayant d’autre légitimité que le développement de la croissance. Dans les différents pays où elle accéda au pouvoir, elle se cantonna à faire croire qu’elle pilotait, à l’avantage de tous, la dérégulation économique. Mais compte tenu de son adhésion doctrinale à l’économie marchande, elle ne fit dans les faits que se soumettre aux diktats des oligarchies avec encore plus de complaisance que la droite, voulant se faire accréditer auprès de ses anciens ennemis de classe comme une bonne et docile élève. Elle réussit cependant à faire diversion, à masquer le vide prospectif où elle était ensevelie, en occupant le terrain du sociétal, en investissant dans l’agit prop tout azimut ( lois contre les discriminations, pacs, campagne pro-préservatif, lutte pseudo anti-raciste, régulation des sans papiers, homoparentalité…) Par là, elle ne fit en fait que mettre au jour le destin qui lie structurellement la gauche bobo-social-libertaire à la droite libérale d’affaires depuis mai 68. La réalité de cette congruence entre les deux composantes de l’alternance qu’on nous présente comme la garantie d’une saine démocratie est à ce point avancée ,de nos jours, que le pouvoir médiatique, totalement inféodé à cet ordre libéral-libertaire, a pour mission d’en empêcher la prise de conscience, de la camoufler.

Mai 68 doit ainsi être considéré comme l’acte fondateur qui permit à la gauche libertaire de liquider la gauche marxienne au nom du « jouissez sans entrave » quand la droite d’affaires faisait de même avec la droite traditionnelle et conservatrice au nom du développement économique. Les meilleurs analystes marxistes modernes comme Michel Clauscard, Jean-Claude Michéa ont en détail su rendre compte de la parfaite connivence idéologique entre les deux seuls camps légitimes de l’alternance dont on veut nous faire croire qu’elle est l’expression même d’une saine démocratie.
Ainsi de fait, toutes les démocraties occidentales sont désormais entre les mains d’un seul et même parti qui a su se donner, comme Janus, deux visages, pour duper les gogos que nous sommes. À l’aide du système médiatique qui l’a oint, cette fausse alternance doit donc être regardée comme une figure nouvelle du totalitarisme. C’est ce qui permet de comprendre que untel puisse se faire un jour l’oracle de l’ultra-libéralisme et le suivant le prophète de l’Etat providence sans que le monde médiatique n’y trouve rien à redire, bien au contraire.

Naturellement tous ceux qui ont sur le réel, l’état de notre culture et du monde, deux guerres mondiales de retard, ceux-là mêmes qui brament pour un oui et pour un non au retour du fascisme, de l’ordre moral, du nazisme ou que sais-je encore, sont parfaitement incapables de saisir qu’ils sont, eux, les idiots utiles de ce totalitarisme qui se met en place et qui est largement plus subtil que tous les autres. Sa grande force est d’avoir su liquider les structures lourdes du parti unique, qui était le propre des anciens totalitarismes, pour investir dans celles plus légères de la communication de masse, de la manipulation idéologique éhontée. Par ce biais, ce totalitarisme s’est logé au cœur même de son ennemi ( la démocratie légitime, celle qui est ordonnée à la loi naturelle), pour lui sucer toute sa moelle sans toucher à sa façade. Les autres totalitarismes devaient recourir aux massacres de masse, détruire les corps, celui qui se met en place ne les touche pas pour l’instant, il agit directement sur les âmes, détruisant en l’homme toute intériorité.

Le marxisme a toujours été intellectuellement largement supérieur aux autres doctrines politiques modernes car il a su très tôt débusquer le ver dans le projet des Lumières et des théoriciens du contrat. Ce sont ces deux mouvements idéologiques qui ont jeté les bases des sociétés libérales qui sont globalement les nôtres en occident depuis le milieu du XIXe. Le marxisme a en effet d’entrée porté le fer de son argumentation au cœur de l’imposture métaphysique de ces deux mouvements qui promeuvent une humanité libre de toute attache (culturelle, nationale, religieuse), douée de la liberté totale de définir ses propres valeurs, une humanité élevée hors sol en somme. Marx n’a eu de cesse de combattre cette conception purement formelle des libertés politiques et sociales. Car ne conférant pas aux hommes les moyens de les exercer, ces libertés ne pouvaient que profiter aux plus richement dotés et aux plus rusés, laissant le gros du bataillon se faire « bouffer le caviar sur le dos », comme disait Coluche. Au moyen du matérialisme historique - une lecture métaphysiquement orientée, mais assumée, de l’histoire des hommes - Marx donna alors une dimension messianique au prolétariat, faisant de ses valeurs le corps même des libertés politiques. En résumé, les libertés politiques n’auraient de réalité effective pour Marx que lorsque le prolétariat se les serait appropriées, donc lorsque le capitalisme serait renversé. Marx tendit en fait un miroir métaphysique aux libéraux dont toute la rouerie avait résidé - pour mettre à bas la société traditionnelle fondée sur le primat du spirituel sur le temporel - dans l’affirmation qu’ils ne défendaient aucune idée a priori de l’homme, que leur position ne relevait surtout pas d’un ordre métaphysique. Pour y parvenir, l’autorité de la science vagissante leur fut un puissant allié. Marx, lui, osa affirmer que le mouvement de l’histoire consistait en une auto-production de l’homme par l’homme, que l’état de la société n’était qu’une réfraction dans la conscience de l’organisation économique, tout étant réductible à un mouvement de conquête de l’homme sur les forces de la nature, la conscience humaine étant exclusivement déterminée par ses conditions de vie matérielle.

Pour lui, l’histoire des hommes était celle de l’homme avec un grand H (l’homme générique) dont le prolétariat était désormais l’incarnation historique qui allait unifier l’humanité en son corps. Les libertés politiques ne pouvaient donc être pleinement effectives que lorsque le pouvoir économique appartiendrait au prolétariat, le corps messianique de l’Humanité. La supériorité du marxisme réside donc dans cette position métaphysique pleinement assumée, quand le libéralisme est, lui, un matérialisme honteux. Car où ailleurs que dans son corps pulsionnel et ses objets de satisfaction immédiate, l’homme peut-il être regardé effectivement comme un être totalement isolé, aux désirs purement individuels, irréductibles à ceux des autres ? Depuis 200 ans, en fait, ce que le libéralisme nous vend comme étant le propre de la dignité de l’homme ( sa liberté d’indifférence, permettant à chacun de se choisir comme bon lui semble), ce n’est que sa dimension la plus primitive, son être pulsionnel, passionnel.

Le matérialisme historique et la matérialisme honteux du libéral ordinaire sont donc traversés par une grande fracture, car le matérialisme du marxisme a toujours eu une dimension générique, l’homme individuel y est subordonné à l’homme générique, c’est ce qui lui permet de ne pas perdre de vue la réalité sociale ontologique de l’homme, alors que le matérialisme des libéraux est platement égocentrique. Mais ces deux matérialismes se rejoignent ultimement pour célébrer dans la matière le principe de toute vie. Historiquement le matérialisme n’a été dominé sur une longue période que par le Christianisme, qui a toujours affirmé le primat du spirituel sur le matériel et est doté de réels moyens pour irriguer de sa vérité tout le corps social ( à la différence du platonisme et de l’aristotélisme qui, tout en étant rationnellement largement supérieurs au matérialisme ne pouvaient entraîner les masses).

Le marxisme ayant été heureusement liquidé, car étant le plus cohérent dans sa folie il est également le plus précocement destructeur, nous sommes donc désormais arrivés à l’ère du matérialisme hédoniste. Désormais la métaphysique cachée au cœur du projet libéral-libertaire donne sa pleine mesure dans les faits : l’homme n’est plus qu’un consommateur articulé à son tube digestif. La crise et les angoisses qu’elle génère permettent de saisir à quel point notre civilisation est captive de la logique consumériste. Quand reviendra enfin le retour du Dieu croissance ? Pourtant la force agissante de cette métaphysique atteindrait rapidement ses limites si elle était cantonnée à la seule sphère économique traditionnelle ( celle des biens de consommation de base et d’équipement). Ce qui donne à notre époque un relent de dégénérescence et décomposition avancées c’est que l’indéterminisme métaphysique, le ressort principal du libéralisme, a fait souche dans nos mœurs, détricotant tous les ensembles symboliques qui seuls peuvent faire tenir une société. Ce fut là, et ça l’est toujours, la grande mission historique de la gauche sociétale. Faisant de tous les sujets des choix de vie purement personnels, l’indéterminisme métaphysique a ainsi porté à toute la chaîne de la vie, par la légalisation de l’avortement, un coup terrible en la frappant en son maillon initial, le plus faible. Toléré au départ pour des raisons purement sanitaires, le meurtre pour raison de confort s’est rapidement engouffré dans la brèche. L’indéterminisme a également largement détruit la famille en valorisant le nomadisme sexuel irresponsable. Faisant de la liberté sexuelle le saint graal de sa quête, il a propagé dans tous les esprits la pornographie de masse (sous couvert de campagne anti-sida). Au nom de la libre expression, il a laissé les plus jeunes et fragiles d’entre nous satisfaire leurs pulsions primitives à travers l’industrie du cinéma et des jeux vidéos, dont nous goûtons quotidiennement maintenant les fruits pourris. Cette levée de toutes les entraves morales et symboliques se situe donc dans le prolongement parfaitement logique de la métaphysique honteuse du libéralisme. Elle offre au déploiement des forces du marché les nouveaux gisements dont il a inlassablement besoin. Ses prochaines conquêtes passent par la reconnaissance du mariage homosexuel et de l’homoparentalité, achevant de détruire la famille traditionnelle. Elle plongera définitivement l’humanité dans le chaos lorsqu’elle permettra, par la manipulation génétique, la redéfinition de notre corps de chair. Elle ne pourra être interrompue, encore et toujours, que par le soulèvement moral et spirituel des chrétiens.

Julien Gunzinger


Rédigé par Julien Gunzinger le Vendredi 24 Avril 2009 à 16:17 | Commentaires (2)

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"Nous te prions, Seigneur, de faire de nous des combattants de la foi inflexibles et miséricordieux, témoins brûlants, dans ce monde ravagé par l’apostasie, de ton alliance nouée dans ton sang."



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