« Ils sont pas lourds en février à se souvenir de Charonne, des matraqueurs assermentés qui fignolèrent leur besogne, la France est un pays de flics, à tous les coins d’rues y’ en a 100, pour faire régner l’ordre public ils assassinent impunément. »
La première fois que j’ai entendu parler des évènements qui se sont déroulés dans l’entrée de la bouche de métro de la station Charonne dans les années 60 s’était à travers les paroles d’une chanson de Renaud : Hexagone. J’avais à peine plus qu’une dizaine d’années et j’ai vite compris que cet épisode de l’histoire de notre pays était assez particulier. J’ai donc cherché (à la bibliothèque, il n’y avait pas internet quand j’étais jeune) avec l’aide de mes parents, des renseignements sur ce qui c’était passé et le moins qu’on puisse dire c’est que le gouvernement Français de l’époque ne sort pas grandit de cette histoire. Maryse Tripier est aujourd’hui une femme d’une soixante d’années. En 1960 elle a 17 ans et va vivre l’horreur de la station Charonne, non pas comme témoin, mais comme victime. Elle ne parlera pas de ça pendant longtemps, pourtant elle a éprouvé le besoin de témoigner auprès d’une amie, suite à une opération médicale très difficile qui lui a rappelé son statut de rescapée. C’est donc, ici la retranscription de son témoignage. En ce temps là, Maryse est une jeune fille comme les autres. Elle aime, la musique qui vient des Etats Unis, le cinéma, les garçons. Elle a la chance d’être dans un lycée « pilote », dans la région parisienne, qui essaie de dispenser un enseignement diffèrent de celui que l’on donne ailleurs. Ses parents sont communistes militants et elle vit dans un immeuble ou la plupart des réunions syndicales se font dans son salon. Autant dire qu’assez tôt Maryse a baigner dans une conscience politique forte. Pourtant, la conscience en 1960 ce n’est pas assez. D’abord Maryse est une fille, et les années 68 sont encore bien loin, ensuite Maryse est d’origine égyptienne, ce qui ne lui confère pas beaucoup de droits mais plutôt des devoirs. Elle a entre autre le devoir de ne pas se faire remarquer, car en ces temps ou la guerre d’Algérie divise le pays en deux (ceux qui sont pour la guerre et ce qui sont pour l’indépendance), la police et le gouvernement Français ne font de détails entre ces gens qui se ressemblent tous et qui viennent presque des mêmes endroits : ces immigrés, ces étrangers. Même si il lui semble évident que l’Algérie mérite son indépendance, Maryse est avant tout convaincue qu’un conflit armé ne résoudra rien, bien au delà de l’indépendance de l’Algérie, Maryse combat plus que tout contre la violence et la guerre. C’est dans cet esprit là qu’elle va aller manifester, alors que ses parents le lui ont interdit, ce 08 février 1962. Maryse va braver l’autorité parentale et gouvernementale, et malgré la violence avec laquelle la police essaye d’endiguer le mouvement de contestation qui monte dans la capitale depuis des mois (on parle de nombreux assassinats, de tortures) elle décide d’aller défiler avec ses copains de classes. La suite, fait partie de notre histoire. Le préfet de police Maurice Papon, donne l’ordre de disperser la foule. Les CRS chargent alors. Les manifestants pacifiques sont alors roués de coups. La foule se disperse dans un mouvement de panique. Certaines personnes essaient de fuir par la bouche de métro de la station Charonne. Bilan, huit morts sous les coups des matraques des policiers ou étouffés et piétinés par les gens. Des témoins affirment même que les policiers frappaient les gens à terre, même ceux qui étaient les uns sur les autres. Pire encore, des grilles métalliques entourant normalement les pieds des arbres de l’avenue, ont été lancées sur les manifestants déjà à terre. Chaque grille pèse en moyenne 40kg. Les agents de la RATP chargés du nettoyage en ont dénombré plusieurs le lendemain au bas des escaliers. Ces grilles sont à l’origine de la plupart des morts. Le lendemain une personne de plus succomba à ses blessures à l’hôpital. On n’a jamais pu réellement compter le nombre de blessés dus à cet acharnement. Sur ordre du gouvernement De Gaulle, la manifestation a été réprimée comme il se doit. Le 12 février 1962, le Premier ministre Michel Debré s’est rendu dans les locaux de la police parisienne, pour « apporter le témoignage de sa confiance et de son admiration » puis, le 13 avril de la même année, il écrit une lettre à Maurice Papon, rendant « un particulier hommage à ses qualités de chef et d’organisateur, ainsi qu’à la façon dont il a su exécuter une mission souvent délicate et difficile ». Fin de citation.
Maryse est donc une rescapée. Elle s’est enfuit dans cette bouche de métro, son corps a été happé par la foule et elle s’est retrouvée ensevelie sous les dizaines de personnes. La grande force de ce livre, réside dans son récit (non pas que le travail de la scénariste et du dessinateur ne soit pas bien, c’est même tout le contraire). La guerre d’Algérie, les attentats, les manifestations et cette répression sont vus à travers le prisme d’une jeune adolescente, et c’est là que le discours prend toute son importance. Maryse n’est pas affirmative dans ses propos, dans ses prises de positions, elle doute, elle écoute les autres, elle est entrain de se créer une conscience politique, elle est entrain devenir une adulte, d’apprendre à affirmer ses positions, à comprendre que sa voix est toute aussi importante qu’une autre. Ce parcours est admirable.
Dans l’ombre de Charonne est un livre très important que tout le monde devrait lire.
David Fournol.