J’étais trop jeune lors de l’assassinat de Pierre Goldman, je ne m’en souviens pas. Quelques années après j’ai entendu parler de cet homme, tué en plein Paris, personnage qui avait autant de détracteurs que d’admirateurs. Il semblait être un personnage trouble, assez complexe, mais pour l’ado que j’étais c’était presque de l’histoire ancienne. Puis vous savez ce que c’est, vous grandissez et pour peu que vous vous intéressiez à ce qui se passe dans le monde ou seulement dans votre pays, vous constatez que des noms, des lieux, des dates reviennent régulièrement dans les articles de presse, dans les livres ou seulement dans les conversations. Pendant un temps, ce nom croisa donc certaines de mes lectures, mais on n’a jamais le temps d’approfondir toutes les données que l’on reçoit dans une journée, alors je suis un peu passé à côté de cette histoire. Il m’a fallu le livre d’Emmanuel Moynot pour comprendre à quel point cet homme avait été important à son époque et l’est certainement encore aujourd’hui pour un grand nombre de personnes. J’aurais du me pencher sur son destin beaucoup plus tôt. Le 20 septembre 1979 en plein centre de Paris, Pierre Goldman est assassiné par le commando « honneur de la police », qui revendique ce meurtre moins d’une demi-heure après. Le jour de l’enterrement au Père Lachaise, une foule de 20000 personnes était là. Parmi les anonymes, beaucoup d’intellectuels de l’époque (qui avaient défendu la cause de cet homme) faisaient partie du cortège. Jean Paul Sartre, Simone de Beauvoir, Régis Debray, Serge July, Alain Krivine, Simone Signoret. Les accusations de meurtres, les accusations de cambriolages, les procès, la prison, rien n’avait entamé la popularité de Pierre Goldman. Alors pourquoi cet homme fut-il autant soutenu et dans le même temps lâchement assassiné? Certainement pour les mêmes raisons au bout du compte. Certainement pour l’engagement à combattre qu’il portait en lui, certainement pour ses opinions et ce qu’elles représentaient. Pierre Goldman était aux yeux de l’époque, un anarchiste, un militant d’extrême gauche qui avait eu recours parfois au vol à main armée, mais pas à des fins politiques. Pierre Goldman a très tôt baigné dans l’engagement politique très fort. Ses parents, juifs polonais furent d’actifs résistants à Lyon. Très jeune il a intégré le parti communiste. Il s’est engagé dans la guérilla au Vénézuela , et c’est à son retour de ce pays en guerre qu’il fait trois braquages. Mais c’est sur dénonciation, pour un crime qu’il n’a pas commis : le braquage d’une pharmacie et le meurtre de deux civils lors de ce braquage, qu’il a été arrêté par la police parisienne. Pierre Goldman clame son innocence, mais les témoins sont formels, c’est lui le meurtrier. C’est à la suite de ce procès que des comités de soutien se créent un peu partout. Beaucoup de personnalités apparentées à la gauche se mobilisent, avec des articles dans les journaux ou même des chansons. Devant la mobilisation, la cour de cassation annule le premier jugement et ses avocats parviennent à prouver son innocence pour les meurtres qui lui sont attribué. Il sera quand même jugé pour les trois braquages et condamné à une peine de prison de plusieurs années. C’est en prison qu’il écrira un livre, qui pour l’époque, deviendra un grand succès : « Souvenirs obscurs d’un juif Polonais né en France ». Quand sa mort survient en 1979, il ne fait aucun doute que cet assassinat est politique. Plusieurs hypothèses sont alors avancées : un groupe de policiers déçus de sa libération, les services secrets, des groupuscules d’extrême droite ? A ce jour son assassinat reste non élucidé.
Ce qui m’a le plus passionné dans le livre d’Emmanuel Moynot, c’est la démarche entreprise pour rassembler les pièces de ce puzzle. On sent dans son récit une implication directe et totalement authentique. C’est « presque » une histoire de famille. C’est sur l’impulsion d’une personne qui lui est très proche qu’Emmanuel a décidé de faire cette bande dessinée, en effet il était tombé un peu par hasard sur le livre de Pierre Goldman dans sa bibliothèque. Pour réaliser ce livre Emmanuel a décidé de contacter des personnes qui connaissaient Pierre Goldman car certaines d’entre elles ont connu son père, à l’époque militant communiste engagé. Cet engagement politique commun va permettre à l’auteur de rencontrer le principal avocat de Pierre Goldman et certains de ses amis militants d’alors. Emmanuel Moynot n’est pas un journaliste et, dans toutes les pages explicatives de ses rencontres (le livre est vraiment séparé en deux : d’un côté la partie bande dessinée qui raconte l’histoire de Pierre Goldman et de l’autre des pages de notes et de croquis qui expliquent la démarche de l’auteur et les entretiens qu’il a eu avec les personnes actuelles) la tension et les émotions sont parfaitement palpables. Il fait ses premiers entretiens sans enregistrer, mais uniquement en captant par le dessin les visages, les mots, les lieux ou des noms avec son crayon. Et, même si son travail ne ressemble pas à ce qu’on peut imaginer du travail d’un journaliste, il n’en reste pas moins que son enquête est brillante et parfaitement bien menée. Emmanuel Moynot ne s’est pas contenté de dessiner une histoire qui a bousculé notre pays en son temps, il agrémente son livre d’une véritable et extraordinaire documentation. Reproduction de coupures de presse, de témoignages, de comptes-rendus de procès, de textes écrits par Pierre Goldman à sa sortie de prison quand il a collaboré à certains journaux comme Libération, une bibliographie complète etc…
Le résultat est extraordinaire. Des bandes dessinées qui abordent le principe du reportage pour narrer une histoire, cela commence à être un peu répandu, et c’est très bien, car cela permet à un public qui ne s’intéresserait pas forcément à cette partie de l’actualité de trouver des renseignements sur un sujet donné. Le livre d’Emmanuel va au delà de ça, peut être à cause du contenu atypique du livre qui mêle plusieurs sources documentaires différentes. Ce livre est à lire absolument car c’est aussi un très beau travail graphique de l’auteur.
Nul doute que si Emmanuel Moynot n’avait pas fait sa carrière dans la bande dessinée il serait certainement devenu un grand journaliste.
David Fournol.