Le Webzine de François-Xavier Prévot, Marcheur-Photographe


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« L’Europe veut de nous, mais nous, nous ne voulons pas de l’Europe… »  

La Vie est courte, le Monde est Grand...

« L’Europe veut de nous, mais nous, nous ne voulons pas de l’Europe… »

Partir en voyage en Roumanie: dépaysement garanti pour la grande variété des races et des cultures, suivant que l’on voyage en Bucovine (Moldavie roumaine), complètement au nord, à quelques kilomètres à peine de la frontière avec l’Ukraine, ou plus près de Bucarest et de Brasov, vers les Carpates et les Vallées de Munténie.

Car la première particularité de la Roumanie est d’être aussi et surtout un pays mosaïque: des tziganes (les « roms »), aux « Houtsouls » (peuple slave des montagnes du nord, originaires le Galicie, dans le sud de la Pologne), des paysans slaves (Ukrainiens, Serbes, Bulgares), aux prêtres ou nones orthodoxes dans les monastères de Bucovine « à fresques extérieures » du XVI° siècle, en passant par les Russes, les Hongrois (descendants des Huns), la Roumanie est un pays riche d’une grande variété de peuples et de cultures, de visages et d’origines.

Deuxième particularité : la Roumanie est le seul pays de l’est qui soit Latin. La langue roumaine ressemble étrangement à l’italien (« Note buena », pour dire « Bonne nuit », par exemple), et beaucoup de roumains, surtout parmi les plus âgés, parlent le français : de la fin du siècle dernier jusqu’au début de la deuxième guerre mondiale, Paris et ses grandes universités étaient un passage « obligé » pour l’élite politique et culturelle roumaine et Bucarest, la capitale, porte encore les traces architecturales de gigantesques monuments et bâtiments construits « à la française ».

Une constante dans toutes ces rencontres: tous les roumains à qui j’ai parlé portent encore, profondément ancrés en eux, les stigmates et les traumatismes du communisme depuis la deuxième guerre mondiale et de la dictature de Ceausescu, jugé puis exécuté publiquement (et très médiatiquement…) en 1989.

Un exemple, parmi des dizaines (centaines ?) de milliers d’autres : dans les montagnes du nord de la Roumanie, en Bucovine-Moldavie roumaine, près de l’Ukraine, des familles entières de montagnards, qui habitaient souvent des vallées différentes, ont été séparées pendant plus de cinquante ans, de 1944 à 1989, à cause des nouvelles frontières imposées par le communisme.

Des femmes enceintes à l’époque, comme Lenoutsa, Helena et tant d’autres, ne revirent jamais leur mari et durent, par la force des choses, refaire entièrement leur vie et ne surtout pas se plaindre de leur sort ni chercher à revoir leurs proches, sous peine de torture, emprisonnement ou même exécution.

Quand aux autres, fermiers, agriculteurs ou cultivateurs, le régime communiste leur imposait de tout «partager», c'est-à-dire, concrètement, de donner à l’Etat une grande partie (souvent la plus grande partie) du fruit de leur travail, de leurs terres et de leurs vaches, chèvres, moutons, etc.
Sans compter tous les rationnements en pain, farine, lait, et même en électricité (2 heures d’électricité par jour, de 20 heures à 22 heures), pendant toute cette période.
Certains roumains rapportent même que le gouvernement de l’époque revendait par la suite cette «collecte» 5 fois leur prix sur les marchés roumains…

Les roumains sont donc débarrassés de la dictature et du communisme depuis près de 17 ans, et pourtant, j'ai nettement senti que, bien que continuant d’apprendre à revivre et à enfin pouvoir « respirer » depuis cette révolution, beaucoup de roumains rencontrés ne savent pas trop quoi faire de cette liberté «nouvelle»…

Et voilà qu’on leur dit que, déjà, il va falloir qu’ils se réadaptent encore, individuellement et collectivement, à une nouvelle situation : leur récente entrée dans la Communauté européenne…

La Roumanie, au même titre que ses voisins slaves (Hongrie, Bulgarie…), est un pays globalement pauvre : plus de la moitié des roumains sont agriculteurs ou cultivateurs, et on y compte au moins 2 millions de Tziganes (les « roms ») sur une population totale de 20 millions.
Opprimés pendant très longtemps en Roumanie en raison de leur statut de « minorité », aujourd’hui, beaucoup de Tziganes photographiés essaient, dans le meilleur des cas, de survivre en fabriquant, dans leur « tipi » indien, faits de simples bâches en plastique, des alambics en cuivre pour la distillation (souvent même pour la double distillation…) de la «tsuica», un alcool blanc, extrêmement fort, fait à partir de marc de raisin, de prune ou de poire.

« L’Europe veut de nous et je me demande bien pourquoi, d’ailleurs, me confie un viticulteur des vallées de Munténie, au Nord de Bucarest. Mais nous, ici, nous ne voulons pas de l‘Europe, ça nous fait peur, on n’est pas prêt. On n’arrive même pas à se remettre de près de 50 ans de communisme, et encore moins de toute la corruption grandissante qui règne dans le pays. Alors, l’Europe… »

Cette perspective européenne leur fait d’autant plus peur qu’on ne leur a pas demandé, pour l’instant, leur avis sur la question, contrairement à d’autres pays « démocratiques », comme la France, où le peuple a été consulté (!).

Je me suis moi aussi demandé sur place, naïf, pourquoi, mise à part la sacro-sainte «diversité culturelle» chère au principe de l’Europe, l’Europe voulait de la Roumanie…
Et je crois, peut-être, avoir trouvé quelques débuts d'éléments de réponses, lors de ma traversée solitaire du pays : comme par hasard, il y a beaucoup de richesses minières en Roumanie.
Essentiellement du gaz (beaucoup de méthane) et de pétrole.
Et, malheureusement aussi, une main d'oeuvre (trop) bon marché...

Et bien sûr aussi, certainement des raisons géopolitiques, en raison de la position géographique privilégiée de la Roumanie au sein des pays de l’Est, et de sa proximité avec la Turquie et donc de l’Orient.

Bref, la Roumanie, comme tant d’autres pays dans le monde, vit une situation économique et politique d’autant plus difficile et préoccupante qu’elle est encore en transition. Emprisonnée, même, entre un ancien régime politique et une révolution qui laissent encore des traces visibles, une pauvreté grandissante (il y a des milliers et des milliers de pauvres et de SDF dans les rues de Bucarest et des grandes villes roumaines), un avenir plus qu’incertain, et une corruption épouvantable, classique des périodes post-révolutionnaires : la mafia roumaine (sans compter la mafia russe), et notamment la mafia du bois (il y a énormément de forêts en Roumanie) se partage et dilapide, peu à peu, toutes les forêts du pays : propriétaires terriens, police, gardes forestiers, tout le monde essaie de s’enrichir et de se partager le gâteau, à la faveur de multiples marchés noirs florissants ….

Avant de reprendre mon train à la gare (très mal fréquentée…) de Bucarest, qui me ramenait à l’aéroport, je déambulais, incrédule et hagard, dans les rues des magasins de cette capitale déprimante, perdu et coincé entre des monuments gigantesques à l’architecture française et pour la plupart laissés à l’abandon, et des innombrables immeubles gris et tristes laissés par le communisme.
Devant les vitrines de certains magasins « branchés », je me sentais revenu à la mode vestimentaire en vogue en France…dans les années soixante.

La plupart des roumains que j'ai rencontrés, principalement au nord du pays, ne veulent pas de l’Europe.
L’Europe a voulu de la Roumanie: et maintenant ?

F.X.P.

voir les photos de Roumanie sur le site de l'auteur, "Visages roumains" et "Roumanie Secrète"

Photo : femmes roumaines au bord de la crise de nerfs au marché de Sucevitsa, Bucovine, Roumanie.

© 2006 François-Xavier Prévot.



Mardi 06 Mars 2007 17:14


François-Xavier Prévot,
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