Manifestation "Contre l'islamisation de l'Europe" : c'est non !
J'ai pris la décision d'interdire la manifestation Contre l'islamisation de l'Europe le 11 septembre prochain. L'interdiction d'une manifestation est un acte d'administration qui relève de la compétence du bourgmestre. À ce titre, j'ai notamment pour tâche de garantir la sûreté et l'ordre public sur le territoire de la commune. Les conséquences dommageables des décisions que je prends peuvent être de nature à engager ma responsabilité personnelle.
Depuis 2001, j'ai autorisé plus de 3.500 manifestations et celle-ci est seulement la sixième que j'ai interdite. Le fait est donc suffisamment rare pour que je m'en explique publiquement, d'autant que, pour divers motifs, cette décision-ci a été plus particulièrement critiquée.
Les services de police ont analysé la demande de manifestation, notamment en recevant ses organisateurs, pour pouvoir apprécier au mieux leurs intentions, les mesures d'encadrement envisagées, le public attendu, les réactions auxquelles elle pourrait conduire… Ils ont établi et conclu que la manifestation en cause était de nature à troubler l'ordre public et à mettre en danger la sécurité des personnes et des biens.
Leur rapport a fondé ma décision.
Certains s'en étonnent, invoquant notamment la liberté d'expression et le droit de manifester ses opinions. Je tiens à dire que la liberté d'expression n'est pas ici en cause. Libre à ceux qui entendent s'exprimer « contre l'islamisation de l'Europe » de le faire. Ils s'y emploient d'ailleurs très bien en soulevant des polémiques et en trouvant des relais dans de nombreux médias.
Quant au droit de manifester, il trouve ses limites lorsque son exercice conduit à troubler la tranquillité et l'ordre publics. À cet égard, je me permettrai de souligner trois éléments.
Tout d'abord, prenons le choix de la date symbolique du 11 septembre pour la tenue de cet événement. Il a évidemment pour objectif de créer un amalgame entre d'une part, l'activité terroriste d'islamistes intégristes et d'autre part, la religion musulmane et l'ensemble des musulmans.
Ensuite, les principaux dirigeants de certaines organisations appelant à manifester tiennent et écrivent des propos qui confirment l'amalgame, notamment en affirmant que "Islam et démocratie ne sont pas compatibles" ou encore qu'ils "ne croient pas en un Islam modéré. Ils se font passer comme tels pendant un certain temps mais ce n'est que de la poudre aux yeux".
Les membres ou sympathisants de ces mêmes organisations sont notoirement connus pour leur attitude peu pacifique lors de ce genre d'événements.
Sans que cela soit intervenu dans ma décision, je tiens néanmoins à rappeler que les amalgames dangereux auxquels les organisateurs de la manifestation nous confrontent sont de nature à inciter à la discrimination et à la haine envers les personnes de conviction musulmane, et par extension envers toutes celles qui auraient un lien culturel avec l'Islam.
Cette incitation à la discrimination et à la haine, que l'on nomme communément racisme et xénophobie, est interdite par un grand nombre de conventions internationales et sanctionnée pénalement par nos lois et par la législation européenne. La Cour européenne des Droits de l'Homme a, à plusieurs reprises, condamné des faits de cette nature.
Par un arrêt du 21 avril 2004, confirmé par la Cour de cassation, la cour d'appel de Gand a considéré, compte tenu d'amalgames similaires, dans une affaire mettant en cause un parti politique, que celui-ci « a incité sciemment et volontairement à la haine à l'égard de certains groupes de population non seulement sur la base de leur nationalité, mais aussi sur la base de leur filiation nationale (situation géographique des pays d'origine et solidarité réciproque par la culture, ce qui serait criminogène, religion et coutumes et même aspect extérieur et vêtements), ce qui doit être considéré comme une forme d'incitation à la discrimination interdite par la loi ».
Je n'ai par ailleurs, à titre personnel, aucune réticence à ce que l'on critique une religion. Le droit de blasphémer est un signe de tolérance et de liberté dans une démocratie laïque. Mais cela ne peut conduire à mettre en cause des femmes et des hommes dans leurs convictions et leurs engagements personnels, et à les suspecter du pire.
Que je sache, s'il a fallu longtemps se battre pour que des règles de comportement liées à la foi catholique ne fassent plus office de loi civile en étant imposées à tous, aucune règle spécifique propre à la foi musulmane ne tend à s'imposer. Et je n'entends pas une très large majorité de notre population musulmane le réclamer.
Que l'on n'oublie pas enfin que Bruxelles a toujours su faire preuve de tolérance et d'écoute à l'égard de ceux qui y vivaient ou étaient venus y trouver refuge. La diversité, le compromis, la tolérance, le refus de l'extrême, restent les fondements de l'identité bruxelloise. Je connais mes concitoyens, ils ne veulent pas faire de leur ville la capitale de la haine.
Je laisse à chacun le soin de continuer à réfléchir, ou de se faire une opinion sur base de ces quelques considérations.
Pour ma part, et en ce qui concerne la tenue de la manifestation Contre l'islamisation de l'Europe le 11 septembre prochain, mon opinion est faite, et ma décision est prise : c'est non.