Je crois qu’une société humaine isolée (ou globale, ce qui revient au même) est suicidaire, qu’elle vise sa propre disparition en conduisant toujours au-delà de son terme viable le système de ses propres principes. Car une société n'est rien d'autre qu'un accord autour d'une métaphore dominante, laquelle peut se réduire à un énoncé assez simple, répétée "ad nauseam". Ainsi la société romaine tardive était-elle fondée sur l'idéal civique (autorisant l'esclavage) combiné au droit et à l'imperium. Le système s'effondra d'abord parce que l'imperium -pour maintenir le tout- vida de leur contenu ses deux autres fondements. Le capitalisme-monde n'est rien d'autre que la croyance acceptée dans le fait que l'argent -comme logique de concentration et d'allocation des ressources- réalise la vie sociale la mieux équilibrée. Or cette métaphore -exclusive de toute autre- est ignorance absolue de sa propre tendance inhérente à entraîner tous les humains dans la dette toujours croissante, simplement parce que le profit qui est son ressort intime ne peut plus se contenter d'un travail humain à rentabilité limitée, ni d'une nature qui ne peut plus fournir la demande sans se dégrader. Le simple fait de vouloir continuer ce mécanisme implique une volonté aveugle d'autodestruction, car la population humaine ne supportera pas d'être réduite sur plusieurs générations à l'esclavage pour dette. Or jusqu'ici, jamais dans l'histoire des sociétés "chaudes" (et rarement dans les sociétés "froides"), les sujets politiques ont été capables de décider de "changer leur système" (ou leur métaphore centrale) suffisamment à l'avance pour éviter de grands drames humains.
Mais je comprends que nombre de personnes soient sceptiques quant à l’inéluctabilité de cette destinée, surtout s’il s’agit de faire l’hypothèse d’une sorte de nature suicidaire de l’esprit humain, ou bien encore de notre vérité de moutons de Panurge. C’est pourquoi je voudrais démontrer ici que la pente vers le suicide collectif n’a pas le moindre besoin d’une théorie psychologique –mortelle ou suiviste- pour exister. Je montrerai ensuite qu’une telle théorie explique en revanche l’accélération du comportement autodestructeur.
On dira, pour commencer, qu’une société se suicide tendanciellement quand son mécanisme central, celui qui définit ladite société comme telle ne peut s’arrêter de fonctionner, même quand ce fonctionnement s’avère pathogène pour elle. Cette orientation se manifeste souvent par un dilemme que l’on pourrait exprimer ainsi : soit la société continue à être elle-même, et dans ce cas elle meurt réellement, physiquement. Soit elle change de nature, et dans ce cas elle est morte comme telle, symboliquement, laissant éventuellement ses membres se recomposer autrement. Notons qu’il arrive que nombre de sociétés préfèrent la mort réelle à la mort symbolique, considérée bien pire, comme l’ont montré les anthropologues des petites sociétés.
On soutiendra, ensuite, que toute continuation du système formant l’architecture d’une société donnée finit par être suicidaire, mais en changeant suffisamment l’architecture, on change de société. Par exemple, une société fondée sur des principes démocratiques ne peut y renoncer sans devenir « autre chose », et, en somme, mourir à soi-même.
Enfin, on reconnaîtra que toute société isolée, n’ayant aucun autre exemple de ce qu’elle pourrait être si elle ne continuait à être elle-même, finit par se suicider, du seul fait de prétendre se prolonger soi-même sans changement important, cela parce qu’elle ne dispose pas des instruments conceptuels alternatifs permettant de repérer sa propre faille logique.
Quand votre dictionnaire et votre grammaire ne comportent pas la possibilité d’exprimer ce qui pourrait vous permettre de vous en sortir, il suffit de parler pour vous rapprocher de votre perte.
Le cycle inéluctable conduisant effectivement toute société à sa perte peut être ramené à des éléments généraux :
-La société (comme énoncé partagé d'un ensemble de champs interdiscursifs) est menacée par l’extérieur et construit un pouvoir politico-militaire qui résiste victorieusement à ces menaces.
-La victoire, finalement totale, (la seule qui permet la continuation de la société en tant que telle, ses concurrentes ayant été absorbées) aboutit à la consolidation de ce pouvoir, même si son emploi classique est diminué.
-Le pouvoir politico-militaire doit désormais se maintenir contre d’autres tendances intrinsèques. Il commence à devenir pouvoir politico-policier, à retourner sa puissance contre soi-même.
-Plus le pouvoir, incarnant la société, doit se défendre contre cette société même, plus ses institutions lui sont inféodées, et deviennent ses organes, figeant le système et plaçant la population en exclusion interne (en état « d’enclave », dirait Mary Douglas).
-Plus le peuple est en exclusion interne, et plus la prévention et la répression de ses révoltes devient nécessaire en permanence.
-L’ensemble des institutions définissant cette société est bientôt devenu l’ennemi de son propre peuple, mais lorsque celui-ci réussit des révolutions, il n’est pas capable de détruire l’ensemble institutionnel, précisément parce que celui-ci n’est que l’incarnation de la société.
-Au bout de plusieurs révolutions successives, le système institutionnel est « mithridatisé » contre toute autre révolution. A ce moment là, le peuple s’est pratiquement étranglé lui-même sans voir que la main qui l’étrangle est la sienne. Il ne peut pas s’en rendre compte car tous les outils de la légitimité populaire sont ceux-là même qui le tuent.
Nous allons prendre l’exemple actuel de la « société-monde » construite sur le principe du libéralisme économique, ce qu’on a coutume d’appeler capitalisme. Et nous allons démontrer que cette société universelle suit les étapes décrites ci-dessus, et que même un contrôle étatique ou interétatique renforcé de ses mécanismes de circulation ne fait que mithridatiser progressivement la société elle-même contre toutes les tentatives de la changer.
Nous insisterons sur le fait que cette auto-strangulation du capitalisme (ou mieux du système techno-chrématistique) n’est que superficiellement un « phénomène économique ». Il ressortit plutôt d’une mécanique du pouvoir.
Ce qu’on appelle « les marchés » et qui représentent les propriétaires de masses d’argent liquides investis dans la spéculation immédiate ne sont que le moment de la « liquidité généralisée », le moment où l’économie est réduite à son versant « argent ».
L’actuelle société chrématistique, fondée sur le culte du profit, protège l’intégralité des libertés permettant à cette masse gigantesque d’argent de se valoriser au mieux.
A partir de ce principe de base, et une fois déterminé un niveau temporel moyen d’enrichissement global, la tendance la plus massive concerne la projection dans le temps. Ce qu’on appelle le crédit n’est en effet que la projection dans le temps du retour valorisant. Le problème (déjà traité par Marx sous le concept de « baisse tendancielle du taux de profit ») est alors le suivant : à chaque cycle de l’investissement dans un circuit universel supposé « sans frictions », une part plus ou moins grande de l’argent va se retrouver inutilisable, et va ainsi contribuer à faire baisser la valeur de l’ensemble. Cette tendance est compensée par l’élargissement plus que proportionnel des opportunités de vente et d’achat. Si cette dilatation des opportunités d’échange est supérieure en valeur à la masse d’argent non utilisé pendant un cycle, on peut dire qu’il y a croissance (de la richesse).
Une façon tendanciellement catastrophique de maintenir les opportunités supérieures à la non valorisation est de créer des ouvertures dans un avenir de plus en plus long. Autrement dit, grâce aux autorisations administratives délivrées dans ce but, on ouvre des terrains non défrichés à la conquête par l’argent, en supposant qu’au bout d’un laps de temps le retour en sera important.
Comme l’ouverture de possibilités dans l’avenir est potentiellement infini, l’engagement de toute une société dans cette voie est rapidement catastrophique car il survient nécessairement un moment où la masse de capitaux investis dans cette voie devra refluer sur la masse ordinaire, et s’ajouter à la quantité en valeur de capitaux inutilisables dans le cours du cycle présent.
C’est ce qu’on appelle d’un mot qui rappelle l’étonnement enfantin, « l’ éclatement de la bulle », encore qu’il puisse s’agir d’un phénomène spécifique et local, découlant d’un engouement indu. En réalité, au-delà du phénomène proprement spéculatif des bulles, et une fois même ce phénomène régulé, le retour massif d’argent « prospectif » de fait inutilisable paraît un facteur de mise en crise « systémique ». Mais là encore, il ne faut pas entendre par « systémique » un effet aberrant de propagation d’une spéculation en phase baissière, mais, beaucoup plus profondément, l’engagement d’une société tout entière dans une projection de soi impossible à soutenir. La « crise » n’est pas due essentiellement à l’appauvrissement de fait induit par l’effondrement d’une part de la valeur globale (par exemple sous forme finale de rétrécissement des budgets publics d’une nation), mais au seul fait que l’activité humaine a été dirigée et engagée passivement dans une voie sans issue.
Or –et c’est là que le mécanisme suicidaire propre à la société chrématistique se met en place-, non seulement il ne sera jamais reconnu que cette activité était inutile, mais encore on tentera de faire rembourser la défaillance en valeur par un surcroît de travail, par une accélération de l’exploitation du travail.
Paul Jorion, dans la présentation de son livre « L’argent, mode d’emploi » (Fayard, 2010) pose la question : « Est-il possible d'assigner à l'argent une place plus " juste "? Et si l'argent, au lieu d'aller en priorité et majoritairement à ceux qui le possèdent déjà, investisseurs ou "capitalistes ", prêteurs d'argent qu'ils ont en trop en échange d'intérêts ou de dividendes, revenait vers les authentiques créateurs de richesses? » Mais je crois que la question, aussi bien intentionnée soit-elle, porte à faux, car les « authentiques créateurs de richesses » -endettés à vie et/ou salariés à vie- sont bien en peine aujourd’hui de produire ce qu’on attend d’eux au niveau des espérances transformées en argent en attente d’investissement.
Si le travail pouvait être redirigé vers une opportunité de superprofit, par exemple grâce à une innovation techno-scientifique à l’impact extraordinaire, cette solution serait sûrement employée. Mais quand il se manifeste une saturation des possibles dans cet ordre d’idées, alors c’est le conservatisme le plus borné qui triomphe, et avec lui, la tentation de « faire trimer », pour en arracher la plus-value toujours facile du labeur de base.
La conséquence d’une crise vraiment structurelle sera donc non seulement de faire « retomber » la valeur comme si le travail n’avait pas existé dans la direction ayant suscité la bulle, mais encore d’exiger des populations un « effort » encore accru, pour compenser la perte liée à une activité tacitement présumée désormais inutile.
Evidement, il n’a pas échappé aux observateurs de la masse d’argent (constituée comme on le sait de masses monétaires différemment appuyées sur l’échange réel ou sur le crédit dans le temps) qu’une politique de « rigueur », risquait immédiatement d’aggraver la situation en réduisant le bassin existant de la circulation d’argent. La déflation ou la dépression guettent évidemment toute société qui suit ses leaders les plus constipés et constipationnistes (type François Fillion).
Cette contradiction visible cache néanmoins un paradoxe plus profond : plus on rend une société solidaire du mécanisme de la perte, par exemple par l’étatisation des déficits privés,
et plus on la fait fonctionner comme une vaste prison des peuples, ceux-ci étant contraints de n’exister qu’en fonction de la dette (laquelle traduit un aspect de cet enrichissement raté, de cette perte de jeu sociétale). En un sens, plus la dette s’accroît et plus les peuples appartiennent aux institutions qui organisent leur activité et leur consommation, leur vie domestique et publique. Même si l’Etat ne prend pas nécessairement de mesures coercitives, la tendance massive est d’organiser une contrainte généralisée et détaillée autour de l’obligation collective de « diminuer le déficit ». C’est cette contrainte généralisée autour de l’obligation de payer la perte de valeur escomptée qui forme la structure de pouvoir légitime centrale de cette société, et pas du tout la « liberté ».
Il en découle, à l’évidence, le développement d’une tendance inverse, à ne pas rembourser, à échapper, à fuir la contrainte et ladite « solidarité » .
Cette tendance compréhensible peut être à son tour gagée sur l’avenir (surtout quand des politiciens ont peur que la rigueur ne nuise à leur réélection), mais une fois une limite acquise,
Nous entrons nécessairement dans l’ère de la mise « en exclusion interne » du peuple par les institutions formalisant la légitimité de l’agir.
Alors la société chrématistique s’engage à son tour dans la spirale de prévention-répression qui détermine une partie croissante de son propre peuple comme son ennemi, se nourrissant des révoltes de celui-ci.
Une société révolutionnaire qui s’en prendrait au seul groupe des spéculateurs ne trouverait pas non plus la solution car en nationalisant des masses considérables d’argent (et donc de dette potentielle ou réelle), son Etat devrait encore plus directement en gérer les conséquences négatives.
Le suicide sociétal est ainsi littéralement programmé. Pour qu’il ne devienne pas le suicide ou l’assassinat d’un peuple, il n’existe plus alors qu’une seule solution : détruire en valeur les dispositifs de contrainte qui coûtent en eux-mêmes. Et refonder l’existence sociétale des gens sur la formation d’un nouveau genre de société. Il faut alors accepter le suicide symbolique de l’entité en crise, pour ne pas avoir à aller au suicide physique. Cela peut nécessiter la violence et la dépossession d’une fraction : ceux que l’on traitera alors de « voleurs ». Pourtant, il faudrait alors, pour le bien de la vérité, rappeler que les spéculateurs les plus éhontés, et les détenteurs de fortunes privées les plus astronomiques, ne sont pas du tout obligatoirement les voleurs : ce sont simplement des agents placés dans des positions de pouvoir et de contrôle afin de permettre la valorisation optimale de la masse d’argent. Les fonds qu’ils auront éventuellement détourné pour un profit purement personnel seront dans tous les cas dérisoires en comparaison des flux qu’ils auront orienté. La valeur de biens réquisitionnés, aussi luxueux soient-ils, ne vaudra jamais qu’une fraction infime de celle qui a été socialement perdue. On peut certainement récupérer le yacht du milliardaire, mais que fera-t'on des milliers de logements dont il a bétonné la côte la plus belle ? On peut aussi l’exécuter, mais cela ne fera pas revenir les espèces végétales ou animales qu’il a contribué à faire disparaître, sans parler de la beauté du paysage qu’il a massacré, avec la complicité active de ses salariés, des gens à qui il a acheté les terrains, de la masse énorme des consommateurs peu regardants et de toutes les institutions qui lui ont facilité le travail.
C’est d’ailleurs pour ces raisons, qu’une fois prises des mesures absolument inutiles contre des boucs émissaires de la colère populaire, toute l’affaire est reprise par les institutions qui viennent en bout de cycle, et qui les remettent dans le circuit, formant à nouveau les conditions d’une contrainte prolongée et aggravée.
On peut conjecturer que plus le système s’organise pour réguler les différentes crises et compléter ainsi le brassage opéré par les marchés sur les disparités de la mise en valeur, et plus il scelle son propre destin, car désormais, ce n’est pas d’un déséquilibre ou d’une rupture, d’une disparité ou d’un excès ponctuel (panique, euphorie, etc.) que dépend la résorption de la dette, ce n’est pas non plus de la tentative de réduire les déficits publics (déjà constamment refinancés par la planète boursière), mais c’est d’une politique de coupes sombres et d’obligations au travail de plus en plus « forcé ». Or celle-ci peut conduire à des guerres lorsque la disparité se retrouve entre des Etats, mais, fait bien plus grave, quand la plupart des Etats sont eux-mêmes liés dans leur traitement solidaire de la dette, la société globale ainsi constituée devient inexorablement chaque jour davantage « antisociale ». Au stade ultime, elle se réduit à un « couvercle » constitué d’une élite extraordinairement dure mais aussi extraordinairement efficace et organique, et d’une masse qui, même rendue incapable de révolutions (comme la masse chinoise) risque aussi de devenir progressivement incapable de produire. L’implosion et le délitement, la décomposition sur pied sont alors proches : la société est morte.
L'impasse dont le fond fermé est le suicide de cette société de pseudo-engagements mutuels n'offre qu'une issue : l'effacement de la dette. Comme il est exclu que cet effacement soit supporté par les populations quasi-insolvables et au bord de l'inanition réelle, et comme il est aussi exclu que l'on cesse de faire fonctionner un Etat organisateur minimal, il est parfaitement clair que les grands perdants, les principaux suicidés de la société capitaliste... sont les capitalistes eux-mêmes, destinés à perdre la grande majorité de leur fortune, tandis que le reste est réquisitionné. C'est pourquoi le paradoxe principal de la société antisociale est de finir soit dans une anarchie complète (en fait impossible,à moins de destructions désastreuses) soit dans un hypersocialisme autoritaire.
Ces deux formes de mort ne doivent pas concerner ceux qui souhaitent rester vivants, c'est-à-dire se situer hors de la logique des remboursements,mais il est parfaitement illusoire de croire que le refus des populations de rembourser les dettes gigantesques engagées en leur nom par les financiers pourra seulement s'effectuer par la passivité à l'intérieur du squelette de la société morte.Tels des journaliers qui choisiraient de fuir le latifundio plutôt que d'obliger leurs arrière petits enfants à rembourser leurs emprunts au propriétaire, les vivants préfèreront quitter le navire, ou, pour reprendre la métaphore sous un autre jour : réinventer des relations sociales de liberté. Celle-ci commencera à l'évidence par le retour ( techouvah) à une certaine proportion d'auto-alimentation, d'auto-construction, de bricolage hors argent et d'économie d'échange de services. C'est ce degré d'autonomie retrouvé ou conquis qui correspondra à la décrue de l'endettement. Une autre partie -sans doute moins importante- sera due à un rendement social accru bénévolement. Mais ne nous leurrons pas : un rendement social atteint dans l'enthousiasme ou la peur ne sert pas réellement la survie ou le retour à a la vie. En témoigne (voir photos ci-dessous) l'histoire des Haïtiens obérée par leur volonté de rembourser pendant deux siècles les plantations aux propriétaires français lésés. Le résultat en a été une ruine accrue et accélérée de leur patrimoine vital. D'autant que dans le cas des milliards de salariés concernés par une gigantesque remise de dette, on voit mal le patronat -même enragé- capable de leur envoyer les canonnières.
Reste enfin, la partie réellement virtuelle de la dette, et dont on peut sans doute calculer (par exemple si l'on est un bon économiste atterré), ce qui revient à une véritable duperie professionnelle de la part du monde financier (tout en sachant qu'on aura beau multiplier les années de prison pour les milliers de Madoff encore en place ce n'est pas cela qui nous rendra les milliers de milliards engagés dans un avenir qui n'aura pas lieu).
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Est-ce vraiment si difficile de prendre un peu de champ ? De s'élever dix minutes au dessus du flux de dépêches ? D'arrêter de courir après sa mort, comme disent les Caribbéens ?
L'immédiateté nous rend idiots, tout comme elle change les pauvres journalistes en imbéciles malheureux ! Hélas pour eux, l'instantané est leur gagne-pain et ils n'y peuvent rien. Qu'ils tentent de s'éloigner une seconde de l'éphéméride et les voila traités de rêveurs et des songe-creux ! Quant aux politiques, comment ne pas compatir au fait en généralement méconnu qu'ils sont 24 heures sur 24 dans la bousculade absolue, et n'ont de prise sur rien, sauf par hasard ou sursaut héroïque ? Nous ne les plaindrons pas : n'est-ce pas là la rançon d'une volonté infantile de pouvoir qui les a toujours farouchement animés ? Mais pour nous tous qui, hors de la presse quotidienne de nos boulots et de nos métros, pourquoi ne pas utiliser quelque moment, avant, ou même pendant le dodo, pour réfléchir et rêver un peu (ce qui est probablement la même chose) ? Pour nous écarter des conventions les plus sottes qui nous tiennent au ras du sol, le nez dans la gadoue intellectuelle ?
Mais trêve de bavardage ! Stop à l'ironie qui pourrait glisser à la haine. Voici le fil ici proposé : il suffit de prendre un peu de distance à l'actualité et ses embardées, à ses oscillations genre boursicoterie, pour repérer une orientation plus profonde, plus longue, plus puissante : c'est précisément le resserrement progressif des écarts entre les deux positions extrêmes de la métaphore moderne - la liberté du fric et la justice sociale, généralement étatiquement assurée. Qu'on le veuille ou non Marx, Keynes et Milton Friedman sont en train de se rapprocher de plus en plus, et le moment où ils fusionneront dans un inceste généralisé n'est pas très éloigné.
C'est cette atténuation du mouvement du grand balancier qu'est la société moderne (ou post-moderne, pour reprendre le concept de Toynbee) qui constitue l'événement le plus consistant de l'époque, se manifestant et s'affirmant dans chaque étape aussi bien "Etat providence", qu'Hyperlibéralisme", de sorte que les oppositions géographiques qui étayaient ces directions différentes sont aussi appelées à s'atténuer, voire à se dissoudre. Même si les grosses têtes (plutôt anglo-américaines) de l'ancienne économie repeinte en nouvelle économie voudraient bien voir l'Europe -pour eux toujours symbole de l'étatisme fascisant- casser et crever d'un euro planté en travers de sa gorge, et même si les Etatistes impénitents que sont les Continentaux se réjouissent d'un dollar faible, réduit à sa vérité de chewing gum de papier, les uns comme les autres en seront pour leur frais. La troisième guerre mondiale, si elle a lieu un jour, ne reproduira pas les frontières matérielles et conceptuelles de la seconde : car un ensemble homogène est en train de naître, auquel appartient d'emblée l'Empire du Milieu (que veut dire le mot Chine), voire la plupart des "Emergents". Cet ensemble proprement global, effet de la mondialisation tout en étant peut-être la mort de son processus libéral, dépasse les oppositions classiques en son sein, y compris toutes sortes de contradictions secondaires entre créanciers et débiteurs, ou entre exportateurs et importateurs. Comment ne pas se rendre compte que ce spectacle quotidien ou plutôt gogotidien accôté à celui de la ligne brisée des boursicotages géants n'est que théâtre ? Dans la réalité, la dette s'enfle et circule par la connivence profonde entre le Capital et L'Etat, comme l'avait parfaitement vu Marx en son temps. Mais aujourd'hui cette connivence est devenue, sous le "semblant" dénoncé par Paulo Jorion (notre preux chevalier barbu de l'analyse financière en temps réel, aux vidéos chaque semaine plus pantelantes des gnons et autres horions que les salopards lui envoient dans les gencives), un système de plus en plus organique, hiérarchisé, réticulé, militarisé, organisé jusque dans ses plus petits détails.
Voila donc tout le propos que vous pourrez ici suivre et vérifier, voire contester : les pires crises ne sont que l'avenue d'une rapide consolidation du système-monde, qui passe aussi bien par l'Europe plus organique que par la fusion du couple Amérique-Chine, ou encore par le GIEC terrifiant chacun de la fragilité de la planète comme patrimoine de l'humanité.
C'est cette consolidation que nous allons étudier de près au cours même des désastres, des approches du gouffre, des catastrophes en tous genres, des pandémies et de leur production planétaire de mouchoirs, bref de tout ce qui s'avalanche au jour le jour sur la tête du pauvre sept milliardième d'espèce humaine que nous sommes désormais chacun et chacune.
Ce que nous espérons tirer de ces études de cas, ce sera une évaluation plus précise de la machine sociétale mondiale en train de se construire à toute vitesse. Nous devrions pouvoir dire à peu près à quoi ressemblera notre monde humain d'ici une dizaine d'années, et, du même élan, de quoi il faudra le plus se garder si nous voulons que nos enfants (en fait je pense surtout aux miens, ce qui devrait déjà vous poser problème pour les vôtres) échappent au totalitarisme globalitaire et à sa technobureaucratie déferlante (selon l'expression tsunamiesque de Michel Tibon-Cornillot). D'autant qu'il est bien possible qu'entre austérité et création folle de crédit, ce système pèse un jour sur nous comme le pire des désordres mondiaux.
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Une version enrichie de ce texte est publiée dans le n° 40 de la revue Ecologie et Politique : "Les écologies politiques aujourd'hui", Juin 2010
Apologue des mille personnes : ou : comment passer de la guerre de tous contre tous à la société pluraliste.
Soit une société qui comprend mille personnes, et qui, comme la Tikopia mythique (1), entend en rester à ce nombre, ce qui nous permet opportunément de raisonner sur un état simple, petit et stable quant à la démographie. Ce raisonnement n'aura pas pour but d'imaginer une utopie, mais de montrer que des effets adverses, voire catastrophiques, n'ont nul besoin, pour être expliqués, d'avoir pour conditions des grands nombres et des augmentations constantes, soit de population soit de richesses réelles, ou encore une grande complexité sociale et de profonds antagonismes de classes. Il suffit, par exemple, d'augmenter la productivité du travail, et de faire travailler davantage les « improductifs », c'est-à-dire ceux qui ne subviennent pas à la subsistance de soi et d'autrui, pour obtenir inéluctablement un état de guerre de tous contre tous, c'est-à-dire, d'enfer absolu.
Dans un deuxième temps, nous envisagerons des solutions pour éviter dans l'avenir d'être entraînés vers cet état, ceci en faisant encore varier le plus petit nombre possible d'éléments, suivant ainsi le précepte favori attribué à Guillaume d'Occam, bien qu'il remonte à Empédocle (2).
Soit donc, dans cette société tikopienne imaginaire, une force de travail de 500 personnes, nécessaire et suffisante pour couvrir les besoins essentiels de ces mille. Les cinq cent autres sont les enfants, les vieillards, les malades, les femmes occupées à l'élevage de leur enfants. Dans cette société (vraiment très peu productive !), une personne subvient au besoin de deux, à égalité : elle-même et une autre. Par exemple, un enfant dans une famille où les deux adultes travaillent et ont deux enfants. Ou encore, un vieillard et un handicapé dans une famille de deux adultes travailleurs sans enfants.
Soit maintenant une innovation technologique importante qui, en augmentant considérablement la productivité du travail, réduit à 250 la force de travail nécessaire et suffisante. Dans ce cas, une personne subvient aux besoins de quatre personnes : elle peut prendre en charge, outre elle-même et un enfant, ses deux parents âgés. Mais l'innovation ne s'arrête pas là : la force de travail nécessaire et suffisante est réduite bientôt à 100 : une personne prend désormais en charge non seulement elle-même, un enfant, voire deux, deux parents âgés, mais six ou sept autres personnes.
Dès lors, il devient très probable qu'une partie au moins de ces six ou sept personnes ne seront pas des "incapables" irréductibles, mais des adultes en bonne santé et désireux de travailler. Pour autant, nous ne sommes pas en présence du "chômeur", tant que ces personnes, exclues de l'utilité de base, revendiquent et obtiennent une activité rémunérée. Nous les appellerons les "improductifs-actifs" (i.a.). Notons que toute l'ancienne discussion interne aux partis communistes ou marxistes sur la validité des domaines appelés à être dénommé "productifs" ou "improductifs" n'a aucun intérêt ici : on nommera actifs productifs (a.p.) ceux qui, dans une société donnée, sont considérés comme capables de faire vivre normalement et dignement eux-mêmes et les personnes qui sont à leur charge directement ou indirectement. Quels que soient les critères (étroits ou larges) retenus pour la réalisation de cette "base de vie", il existera toujours, en cas d'augmentation significative de la productivité, l'apparition d'une catégorie prétendant agir sans que cette action puisse être reconnue comme productive, ou sans que cette capacité soit incontestable. Tout argument concernant les "vrais" ou les "faux" besoins est donc ici irrecevable, ou plus précisément, il fait partie du problème car toute discussion portant sur la « réalité » du besoin témoigne en soi du fait qu'une partie au moins des productions deviennent contestables (même au cas où le marché les absorbe sans difficulté) au nom de l'utilité possible d'autres .
Une société de mille personne dont seulement cent subviennent aux besoins de tous, est donc probablement une société en cours de déséquilibre, car le besoin d'action reconnue par autrui est une nécessité humaine aussi irréductible que ceux de se nourrir, d'avoir des vêtements et un toit,et de disposer d'objets et d'instruments qui facilitent la vie sans exagération. Plus généralement, l'être vivant « doit » dépenser de l'énergie pour rester vivant, notamment sous forme de mouvement. Toute immobilisation est, de ce point de vue, une dysfonction.
Dans notre société tikopienne, le déséquilibre -et le danger qui en résulte- se présentent sous deux modalités :
-Celle concernant la perception de leur rôle social par les travailleurs « producteurs » (a.p.) ; celle concernant la revendication d'activité par les membres d'une force de travail excédentaire (i.a.).
D'une part, les cent personnes qui assurent toujours la satisfaction de la totalité des besoins premiers (quelle que soit leur définition, même extensive) ont conscience que leur revenu réel (de cent) est devenu cinq fois plus faible relativement à la masse de revenus qui va aux "non productifs". Même, toutes choses égales par ailleurs, s'ils ont le même pouvoir d'achat, et même s'ils doivent leur productivité accrue aux machines qui travaillent pour eux, ils ne peuvent que se sentir "diminués" dans la reconnaissance matérielle proportionnelle qui leur est accordée. Dans ce cas, ils peuvent soit exiger davantage de reconnaissance symbolique, comme soutiens et protecteurs d'une majorité désormais non active, soit demander des rémunérations plus élevées. Soit encore les deux à la fois.
Or, les deux solutions à leur mécontentement légitime sont structurellement défaillantes : pour la première, nous verrons plus loin que le fait d'étendre la reconnaissance de la valeur de l'activité à tous les membres actifs d'une société, même si leur travail ne correspond pas à l'utilité nécessaire et suffisante, dévalue d'emblée le travail spécifique des "producteurs" de biens essentiels. Plus on valorise l'activité rémunérée en général, et moins on maintient une perception du rôle spécifique de ceux qui "permettent de vivre" (on le voit bien, par exemple, à l'irritation grandissante de l'opinion vis-à-vis des agriculteurs, en contraste avec l'affection autrefois portée aux « paysans »). Pour la seconde solution, retenir des revenus plus élevés revient à refuser d'entretenir une partie de la société prise en charge, soit en la laissant mourir de faim, soit en l'appauvrissant : par exemple, si une rémunération de 100 permet à cent travailleurs d'accorder la même rémunération individuelle à 900 "non actifs", une rémunération de 120, obligera 20 de ces non actifs... à mourir, (s'ils ne trouvent pas des ressources extérieures au travail social) ou en obligera seulement 10 à se supprimer, tandis que 10 vivraient avec un revenu de moitié inférieur aux autres.
Bien qu'un tel comportement "accapareur" soit paradoxal à terme (parce que, réduisant par exemple de 1000 à 980 la population de consommateurs, il réduit d'autant la demande exercée sur les cent producteurs, dont certains devront à leur tour quitter leur activité), il a lieu simplement parce qu'il est difficile à chaque participant de ne pas subir la fascination par la relativité de la richesse, et de sa relation au travail. N'entendons-nous pas encore fréquemment (dans nos sociétés très nombreuses) qu'il est injuste que le fruit de mon travail soit accaparé par l'Etat ? (ce raisonnement est la cause principale de la faillite de l'Etat californien, par exemple). Notons ici qu'objecter que l'Etat rend des services collectifs, des biens sociaux qui profitent aussi aux p.a., ne suffit pas et devient même un argument fallacieux pour autant qu'il cache que c'est la plus grande partie des revenus ne retournant pas au travail qui sert effectivement à faire vivre autrui, et non pas « l'activité collective » dont l'Etat se targue d'avoir le monopole. En ce sens, le travailleur dont le salaire reste bloqué par ponction fiscale (pour subventionner l'action « collective ») a raison de se plaindre. Mais, une fois enfermé dans la certitude que son travail "doit" lui rapporter non pas une somme socialement juste, mais une somme supplémentaire à celle que touche le non-actif, il n'est plus en état de percevoir qu'en réalité, sa rémunération n'a jamais été basée sur cela, mais sur sa capacité à faire vivre toute la société, ou à y contribuer. Il finit par croire avec Karl Marx, - ce qui constitue le « fétichisme du travail »- que le revenu de celui-ci contribue seulement à « reconstituer sa force », alors qu'il s'agit de tout temps d'entretenir toute la société.
-La deuxième source de déséquilibre de cette société tikopienne atteinte du virus de la productivité toujours accrue découle du fait que le marché ne distingue pas entre les activités productives essentielles et les autres, sauf dans certains moments de pénurie. Or, comme les improductifs-actifs adultes sont de plus en plus nombreux à mesure que la productivité du travail augmente, ils deviennent capables de plus en plus de faire valoir leur volonté d'être reconnus comme actifs rémunérés. Ainsi sont-ils capables d'une part de séduire la masse des mille habitants, pour les inciter à consommer beaucoup plus, et à se porter acquéreurs de marchandises produites par eux (et non plus seulement par les "producteurs d'essentiel"). Cette augmentation de la masse de marchandises et de la masse monétaire qui lui correspond est rendue possible dans certaines limites par 1) la capacité de séduction des mille par les deux ou trois cent "improductifs-actifs". 2) par la capacité technique et financière qui donne aux consommateurs et aux producteurs les moyens d'exporter dans le monde de la "non-utilité" les revenus et les processus productifs en vigueur. Ainsi, par exemple, pour que deux cent "improductifs-actifs" touchent la valeur de cent (comme s'ils étaient productifs, et non pas à partir d'un revenu d'assistance), il est nécessaire que la valeur globale produite soit non plus de mille, mais de trois mille ! En effet, si leur productivité est la même que celle des "vrais productifs" (les a.p.), -et il faut qu'elle le soit pour produire une apparence d'homogénéité entre les différents secteurs de l'activité rémunérée- deux cent "i-a" doivent produire une somme de deux mille, ce qui revient à tripler le revenu global de la société, jusque là limitée à 1000. Désormais, les deux-tiers de "l'économie" résultent d'une activité non nécessaire, du fait de gens, qui, devenus plus nombreux que les producteurs "de base", peuvent imposer leurs vues d’autant plus facilement, et cela, notons-le, même si aucune distance de classe n'apparaît entre « propriétaires des moyens de production et d'échange » et travailleurs.
De ce point de vue d'ailleurs, apparaît un ferment de désolidarisation : les i.a vont-ils toucher deux fois plus par unité de valeur que les actifs- producteurs (les a.p.) ? En effet, ils peuvent tenter d'exiger, du fait de leur force politique plus grande, de toucher d'une part leur revenu d'assistance maintenu (200) et d'autre part celui de leur production non nécessaire mais commercialisée (200). On peut supposer que cette injustice en leur faveur sera finalement réparée mais qu'il y faudra du temps, et qu'ils y perdront en plus la réputation d'être de bons citoyens, en y gagnant celle d'être des accapareurs sans scrupules. Admettons néanmoins qu'ils finissent par ne gagner que 200 en tout, où passent les 200 précédemment destinés à l'assistance, en provenance des a.p. ? Dans la logique de simple redistribution communiste qui règne jusqu'ici dans notre Tikopia, on admettra qu'elle est redéployée sur toute la société : 100 a.p. : +20 : 120; 200 i.a. : +40 : 140; 700 ii :+140 : 840. Le revenu nouveau issu de la répartition est bien de 1200. Le revenu global de toute la société, après répartition de l'assistance précédemment due aux i.a., devient donc 3200.
Ce n'est pas fini : il est clair que la mise en activité des i.a. crée un appel à la production réelle supplémentaire, pour aider à fabriquer la partie matérielle des biens inutiles. Par exemple, imaginons que pour créer 200 unités de biens inutiles, il faut une part supplémentaire de 100 unités de biens utiles. Comme Tikopia est communiste depuis toujours, les p.a. fournissent simplement ces biens gratuitement aux i.a. qui ne les intègrent pas à leur revenu ni à la valeur des biens inutiles produits (puisqu'ils ne les ont pas payé aux p.a.). Cependant, les p.a. ont travaillé un dixième de temps social supplémentaire (100 étant égale au dixième de la production sociale utile globale, et toutes choses égales par ailleurs), et la société leur doit ce supplément, mais celui-ci impliquera à son tour un nouveau tour de répartition des "restes" pour maintenir le principe d'égalité des revenus individuels. Bref, la société semble gagner dans son ensemble à la production inutile, puisqu'elle engendre à son tour produits utiles et nouveaux revenus qui en sont issus.
Nous obtenons donc un résultat étrange : toute société démographiquement stable qui, comme cette Tikopia imaginaire, diviserait par 5 le nombre de ses producteurs réels (par rapport à des besoins constants), finirait par être obligée de plus que tripler son revenu et sa consommation pour maintenir ce qu'on appelle aujourd'hui le "plein emploi" !
Si nous étudions maintenant la sphère des activités "improductives-actives" (i.a.), nous allons nous rendre compte qu'elle comporte deux tendances intrinsèques :
-A. Elles tendent à se dilater (et à dilater la masse monétaire qui leur correspond automatiquement) et cela toujours plus que proportionnellement que celles des p.a., bien que ceux-ci soient invités à produire davantage pour soutenir « l'activité non utile". Ainsi, un apport de travail utile supplémentaire de 3% (ou de 30 pour mille) permet au travail « socialement inutile » de passer de 200 à 600 unités.
Cette dilatation a pour moteur essentiel la capacité de séduction de l'i.a. sur toute la société : nous somme dans une logique walrasienne de l'infinité des désirs, ceux-ci étant néanmoins hiérarchisés en fonction de la base utile. L'une de limites est la capacité de travail des a.p. et des i.a., mais si nous introduisons régulièrement des gains de productivité, nous reculons cette limite. Une autre limite est l'environnement naturel où l'activité puisse ses ressources. Cette seconde limite peut être aussi repoussée dans une certaine mesure par un détour d'une part des gains de productivité sous forme de diminution de l'intensité énergétique, de la limitation des pollutions et du recyclage. Bien que ces palliatifs ne permettent pas une "durabilité" éternelle du développement, nous pouvons néanmoins considérer temporairement, que si Tikopia se maintient à mille habitants, la dilatation de sa consommation peut se produire sur une durée assez longue.
-B. Le problème principal de la sphère de l'i.a., tendant à devenir en nombre le secteur principal de la société et à "phagociter" le secteur proprement productif, c' est "la guerre de tous contre tous" qu'il va étendre à toute la société : tant du côté des autres « improductifs » en concurrence acharnée pour faire valoir improbablement leur propre valeur sociale, que de celui des producteurs, dont la valeur « incontestable » les gêne. Alexandre Zinoviev avait compris, dans "Les hauteurs béantes", que ce problème n'est pas spécialement celui du capitalisme, mais de toute société, même parfaitement égalitaire (comme la Tikopia que nous réinventons pour l'occasion). En effet, d'une part, l'augmentation des revenus de la société dépendant de celle des i.a., ceux-ci doivent faire assaut de séduction pour convaincre cette société de reconnaître la valeur des prestations qu'ils proposent, alors même que celles-ci sont moyennement, peu ou pas utiles. Si elle est trop individualisée, cette lutte de prestance se déchaîne en rendant la vie impossible à chacun, écrasé entre publicités et contre-publicités, « coups tordus » et franches agressions, mais si elle tend à s'organiser hiérarchiquement, militairement et par sous-secteurs, selon leur accès direct ou indirect au marché, elle produit un enfer bien ordonné... à peine plus supportable.
D'autre part, même en l'absence de classes possédantes et/ou dirigeantes (absence qui reste fondamentale dans cet apologue), il suffit que la catégorie majoritaire des i.a. ait besoin d'une stratégie autoritaire pour forcer la société à accepter leur valeur propre d'activité, pour pouvoir l'imposer du même coup aux producteurs, en déclassant leur apport essentiel, et en généralisant sa « sous- reconnaissance ». Ainsi l'idéologie régnante se déploie selon deux volets : elle devient d'un part celle du « marché » qui justifie n'importe quelle activité du moment qu'elle « se vend », et d'autre part celle de « l'utilité publique » qui entend s'imposer comme valeur de solidarité suprême, en cas d'échec ou de limite du marché.
Comme ces deux volets ont en commun de promouvoir l''ensemble de l'activité éloignée de « l'utilité » de base, ils donnent lieu à un style général selon lequel l'accent est mis sur la discipline collective, la « société » comme enrôlement privé ou public. Le modèle général de cet autoritarisme devient celui de la « gestion » qui organise l'égalisation des prétentions individuelles à la valeur, et ordonne la nécessaire hiérarchisation et classement au sein d'ensembles plus vastes.
La tendance à égaliser et à hiérarchiser (l'un n'allant pas sans l'autre) n'est en effet aucunement spontanée, surtout dans une petite société à la population stable et qui a rôdé ses institutions depuis des centaines d'années. Cette tendance doit être imposée de force et dans le mensonge. L'objectif consensuel et constant de la prétendue « gestion des risques », sa « boussole », est en effet d'écarter constamment le risque pour la majorité… d'être reconnue comme improductive et inutile. L'autorité de cette soit-disant rationalité est entièrement due à la revendication de chaque i.a. à être reconnu pour son oeuvre, et à la limitation des possibilités de valoriser ces travaux en même temps pour l'ensemble du public possible. Ainsi "l'université" tikopienne ressemble-t-elle à la nôtre : c'est une usine à savoirs taylorisés non en vue d'augmenter encore la productivité (ce qui finirait par être périlleux pour la masse même des i.a.), mais en vue d'égaliser les valeurs produites (les "spécialités", les « terrains », les « disciplines », etc.) et d'en ordonner la présentation à la société supposée les consommer, via la médiation des étudiants ou des publics cultivés.
La technicisation de la gestion, qui, dans le secteur productif, est utilisée pour augmenter la productivité et pour diminuer la force de travail employée, se trouve ici orientée pour organiser préférentiellement la circulation la plus rapide et la plus efficace des oeuvres des i.a. ainsi que leur mise sur le marché. Leur contrepartie n'est donc pas l'élimination des actifs, qu'elle est au contraire chargée d'entretenir, mais l'élimination progressive du désir d'agir, lié à l'illusion de pouvoir séduire plus que le semblable. La guerre de tous contre tous est certes apaisée, mais au prix de dissoudre toute envie d'agir de soi-même, cette envie étant remplacée par celle de "participer" à une activité totale et collective, qui gomme complètement la vérité cachée : la différence entre producteurs et improductifs.
Or comme l'activité totale et collective concerne essentiellement la gestion, seul l'acte de gérer finit par représenter l'action de valeur. C'est le fétichisme de la gestion qui remplace à la fois le fétichisme de la marchandise et celui du travail. La finalité de cette perspective est l'insignifiance, y compris de la gestion elle-même qui est vouée à ne trouver son sens qu'en elle-même, en cachant soigneusement son objectif réel. Les valeurs propres de la gestion : mesure, comptabilité, notation, diffusion, etc... sont si abstraites qu'elles finissent par se détacher de tout contenu (dans la poursuite de l'idéal calviniste décrit par Weber) et de préconiser l'accumulation pour elle-même. Nous entrons alors dans une phase sénile de la société tikopienne, puisque la logique gestionnaire (technobureaucratique) envahit tout le tissu social, y compris la production, et annihile à terme toute innovation , sans parler de l'interdit qu'elle fait peser sur toutes les tentatives de créer des domaines où la société échapperait à la domination contrôleuse des i.a. sur la totalité du corps social (dictature du parasitariat).
Existe-t-il une alternative à la technogestion et à la dictature du parasitariat qu'elle entretient ?
N'oublions pas que, jusque-là, la seule forme d'organisation qui lui soit opposable est l'insupportable et horrible guerre de tous contre tous, laquelle n'est en aucune façon un état stable, mais tend de lui-même, par successions de ralliements et de concentrations, à retourner à la technogestion.
La question devient donc plutôt : peut-on échapper au cercle vicieux entre guerre de tous contre tous et technogestion ?
Il existe en fait plusieurs solutions, qui ne sont pas nécessairement toutes exclusives les unes les des autres.
Une solution consiste à découper et à découpler les différentes dimensions constituant nécessairement le"monde de l'i.a.". Si l'on tente de trouver les critères les plus simples et les plus universels d'un tel découpage, on peut, par exemple, mettre à jour les dimensions suivantes :
-La dimension de la "volonté d'agir". Dans cette dimension, on peut opposer ceux qui se contentent d'une pure passivité assistée, et ceux qui revendiquent le droit à agir avec une extrême énergie : dans le premier cas, la technogestion est inutile, car il n'y a pas de guerre de tous contre tous, tandis que dans le second, la technogestion trouve son emploi plénier. Entre ces deux extrêmes, on peut supposer que la technogestion entre en concurrence avec d'autres modes de régulation du conflit, du fait que la guerre n'est pas très virulente, et laisse place à des lieux et moments de paix relative, sans pour autant faire disparaître l'action. Dans cette dimension du désir d'agir, les modes alternatifs à la technogestion ne valent ainsi qu'en situation relativement pacifique. On peut d'ailleurs les en déduire : par exemple, de petits collectifs peuvent se fonder sans ambitions démesurées ni compétition exacerbée entre leurs membres, soudés par une "philia". L'extension corporative de ces groupes peut survivre tant que la concurrence extérieure n'est pas trop vive. Elle consiste à former de plus grandes familles à partir de petites, en conservant la force d'une métaphore familiale, conviviale, « philergique » (3) et familière. Ce qui différencie la « philergie » des autres régimes de travail, c'est que, comme dans l'idéal du « Small is beautiful » développé par E.F. Schumacher, il n'existe pas de compétition entre les i.a. et les p.a., pour la simple raison que la coupure entre production et « assistance » n'existe pas ou est conservée à un très bas niveau. Par exemple, même un vieillard contribue à la « production » par des menus travaux, non considérés dans les sociétés plus vastes, parce que non commercialisables. Ou bien encore, la femme qui élève son enfant est aussi celle qui pratique la cueillette en bavardant avec ses compagnes, tandis que les enfants ramassent le bois de chauffage. Ces exemples, multipliables à l'infini, indiquent que la communauté conviviale tend à rendre impossible l'attribution d'une valeur de production distincte des autres activités, sans pour autant créer de l'appel à l'acte inutile ». De même les temps sociaux consacrés à l'imaginaire et au symbolique ne peuvent être affectés à un domaine « non productif » par essence. Considérer que ces traits sont « primitifs » serait une erreur de jugement : il est simplement de la nature d'une communauté (par définition intérieure à une société plus vaste qui en forme le champ de rencontres contraintes) de dissoudre toute distinction entre i.a. et p.a. dans le concept de « philergie ». Celui-ci, observons-le, résout la contradiction entre la prise en charge collective des besoins des non-actifs, et l'idée que le travail doit satisfaire d'abord ses propres besoins : la communauté devenant le véritable « sujet » du travail, elle est aussi en même temps très largement autonome, et sans poids sur la société globale. Il reste alors à organiser le champ politique des rapports entre communautés, non pas d'abord comme marché, mais comme initiative visant au bon voisinage, ou encore pour une coopération exceptionnelle ou partielle.
-Une deuxième dimension concerne l'atténuation possible de l'envie de consommer des produits du secteur "inutile" et donc une limitation. Là encore, on pourrait distinguer un type qui récuserait très largement les produits des i.a., qu'ils soient "presque utiles", ou complètement inutiles. Sur cette limite, point besoin de technogestion, puisque les consommateurs restent de fait dans le système "classique" des besoins. Et l'amplification éventuelle de la frange de consommateurs "hypervertueux" peut grandir, notamment en période de crise, diminuant d'autant la possibilité d'action pour la totalité des i.a. Cette solution n'apporte pas réellement la paix, car elle est très frustrante pour eux, puisqu'un même nombre a accès à un nombre beaucoup plus restreint d'opportunités d'actions solvables. Nous sommes dans le cas d'un grand nombre de « chômeurs », reconnus comme tels ou pas. La guerre sociale n'est plus celle de tous contre tous, mais plutôt des « employables » contre les « non employables ».
A l'autre extrémité du spectre, les consommateurs peuvent se porter en masse aux achats de biens le plus inutiles possibles, faisant "flamber" l'activité la plus susceptible de d'aggraver la guerre de tous contre tous et donc d'en appeler finalement au technogestionnaire.
Entre les deux, se situe un domaine hybride d'amplitude plus ou moins grande autour de la moyenne, et comprenant une proportion variable de produits plus utiles (mais toujours hors secteur des p.a.) et de produits plus inutiles. Peut-on en figurer le dispositif ? Sans doute, comme il se fonde sur des évaluations subjectives, peut-il être tracé de façons très différentes. Mais certains critères simples, cohérents avec notre mythe, peuvent être avancés : on peut ainsi considérer qu'un produit très proche de l'utilité, et parfois même inclus en elle, concerne l'apprentissage de pratiques permettant la prise en charge de soi et d'autrui pour garantir la vie normale et digne. Si l'on parvient à extraire de l'énorme nébuleuse éducationnelle -essentiellement conçue aujourd'hui pour « gardienner » une partie de la force de travail jeune inutilisable- un sous-secteur consacré à cette activité nécessaire à la production sans y appartenir, nous tenons le maillon d'une chaîne logique qui pourrait, par exemple, placer les « transmetteurs de culture de production » au plus haut du podium des i.a. , tandis que les « chercheurs et innovateurs » se tiendraient un peu au dessous (du fait du risque qu'ils représentent d'enclancher un processus dangereux de hausse des productivités), ensuite on trouverait les « diffuseurs, vulgarisateurs, publicistes et médiatisateurs » de la même culture. Enfin, seraient reconnus, mais à un rang plus modeste, les artistes, en tant qu'ils expriment les sentiments associés à la culture. Dans les niveaux inférieurs et souterrains, se rencontreraient les charlatans, manipulateurs, illusionnistes et autres imposteurs...
Il n'est pas interdit de penser qu'une société ainsi hiérarchisée serait fort ennuyeuse. Mais on se doit de remarquer qu'elle serait très proche... de celle que nous connaissons réellement à l'échelle mondiale, à quelques rééquilibrages près. Cette ressemblance est révélatrice : il est ainsi de fait que, malgré les propos lénifiants ou enthousiastes, chercheurs et artistes sont nettement aujourd'hui subordonnés à la « science de la gestion » qui n'est elle-même que le discours académique appliqué
aux cultures de la production et de l'activité improductive.
Nous pourrions certes imaginer toutes sortes d'autres hiérarchisations des valeurs, comme par exemple, un système structuré autour de l'ordre et de la police. Toutefois, les fonctions en question ne peuvent être comparées à la production : leurs valeurs impliquent plutôt un état de désordre virtuel permanent suggérant qu'aucune solution ne peut être trouvée du côté d'un étayage des emplois moins productifs sur ceux qui sont considérés tels. Pour éviter la guerre de tous contre tous, il est clair que les impératifs comme ceux de la « transmission des connaissances entre générations » peuvent avoir, dans tous les cas, une prééminence pour ainsi dire naturelle, suivis par ceux de la propagande (diffusion, etc.). Pour résumer : la solution qui consiste à ordonner les i.a. en fonction de valeurs partagées dans la société, ne peut conduire (en dehors de l'hypothèse de la tyrannie policière) qu'à une société de pédagogisme académique et médiatique, dont l'ennui mortel et l'infantilisme ne peuvent que nous interroger.
Sommes-nous donc condamnés, même dans la radieuse petite île de Tikopia, à osciller entre guerre civile générale, tyrannie, gestion et infantilisation pédagogique ? La seule possibilité logique accordée à nôtre petit modèle suppose d'enrayer radicalement à la racine la « contagion productivitaire ». Mais comment faire, sans pour autant fossiliser Tikopia dans une éternité toujours semblable, d'où tout changement serait éliminé ?
Je crois qu'on n'échappe pas, alors, à cette « pluralitas » que craignait Occam. Encore peut-on l'envisager avec parcimonie et prudence. Il s'agirait en effet en premier lieu de diviser la production entre un secteur « normal », consacré à une vie quotidienne dont on n'envisage pas réellement la modification (autour des impératifs du familier et du naturel, par exemple), et un secteur dédié entièrement à l'innovation. Ce second secteur n'est pas porté par le premier : il en est indépendant, hors marché et fonctionne sur un principe autarcique. La seule chose qui change réellement entre premier et second secteur de la production, est que le second n'aide pas les non-productifs à survivre. Sa contribution se manifeste dans la seule quête de l'innovation et aux conditions de son insertion sans dommage dans la société en général. Par exemple, il peut se fonder sur le principe -la loi- selon lequel aucune recherche de gain de productivité ne sera tentée en direction du secteur « normal ». Quant aux gains de productivité qui se déroulent en son sein, il est possible d'en contrôler l'effet de la manière suivante : elle ne donne lieu à aucun « reversement » de la force d'innovation excédentaire créée dans le « secteur normal ». L'autarcie permettant à tous les membres du secteur « innovateur » de survivre qu'ils travaillent ou non, la répartition entre les deux
s'établit seulement « politiquement ». On peut retrouver alors un phénomène « d'académisation », avec superposition de catégories « moins innovantes », et « très innovantes », mais il est aussi possible de parvenir à le contrôler par des règles assez simples. Par exemple, si nous « pluralisons » à son tour le secteur innovant en « innovations non productivistes », et en « innovations productivistes, on peut instaurer le principe selon lequel tout « gain de productivité » dans la communauté du secteur « innovant » donne lieu au reversement correspondant des actifs du sous-secteur « innovations productivistes » vers le sous-secteur « innovations non-productivistes ». Ainsi, l'on peut supposer que l'élan vers la productivité accrue soit pour ainsi dire « annulé » par le transfert de son gain vers la recherche non productiviste (un peu comme une taxe sur l'essence peut-être utilisée à développer les moteurs électriques).
Mais que pourrait concrètement donner l'idée de « sous-secteur non productiviste » appliquée à des innovations diffusables sur la société ? Il suffit de soulever la question pour entrevoir des réponses intéressantes et inédites (du fait même qu'elles sont suggérées par une question peu posée jusqu'ici) : Une innovation non productiviste apporte une amélioration dans la vie sans pour autant
induire -au bout du processus- une diminution relative du nombre de producteurs. Par exemple, des améliorations de la qualité des maisons, peuvent très bien impliquer l'appel à une plus grande professionnalisation des fabricants, sans pour autant éliminer certains des professionnels. Le remplacement d'une filière de chauffage par une autre, plus performante et moins coûteuse en énergie, peut parfaitement utiliser le même nombre de travailleurs, au prix d'un apprentissage des nouvelles techniques. Etc. Conserver cet objectif en tête peut dès lors très bien suffire à enrayer un mécanisme autrement inéluctable. Mais la condition sine qua non pour préserver cet objectif est la partition de la production en secteurs consacrés à des buts différents.
La division de la production entre secteur normal et secteur innovant (elle-même subdivisée) suffit-elle ? Probablement non : il faut sans doute aussi structurer tout le domaine éventuellement toxique de l'i.a. En lui-même, ce dernier domaine recèle des possibilités intéressantes mais sa dérive est presque inéluctable, dès-lors que, même sans croissance continue, il tend à confondre force de travail disponible et jeu de pouvoir politique visant à l'hégémonie. Il s'agit bien d'un cas où l'otium, loin d'être un loisir studieux et innocent propre à rendre sages les honnêtes hommes, peut devenir ferment de la guerre de tous contre tous. Comment contrôler ces diverses possibilités ?
Il semble, que là encore, une « pluralitas » réaliste soit une solution plausible : par exemple, on ne saurait confondre les « gens de loi », calculateurs, grammairiens, gestionnaires, normalisateurs, police, etc, avec « les gens de l'art ». Cette antique division, pour être parfois mouvante et floue, n'en constitue pas moins un repère assez solide, moyennant quelques serrages de boulons conceptuels. Par exemple, si nous alignons l'art (ou culture au sens étroit) sur le « sentiment » (et ses diverses expressions), nous comprenons que ce domaine est plutôt celui de l'engagement subjectif, la « loi » (ou toutes formes de règles traitant des rapports qu'on veut mesurables) venant du côté objectif du fait, de l'acte, de la chose. Or, on constate que l'un et l'autre ne peuvent s'absorber ou se hiérarchiser : il n'existe pas de commensurabilité entre l'importance du sentiment et du point de vue subjectif, et l'importance de la règle collective. C'est pourquoi vouloir à tout prix faire régner l'un sur l'autre (comme lorsque la religion imposait le sentiment de la foi aux vérités mathématiques), ou l'autre sur l'un (comme lorsque la technoscience prétend régenter les sentiments et les croyances) ne peut aboutir qu'à une forme de tyrannie.
En revanche, si nous acceptons que ces domaines soient « incommensurables » les uns aux autres, nous sommes (paradoxalement ?) conduits à imposer que leurs ressources, prélevées sur la production normale, soient « égales », car seule l'égalité peut exprimer le fait qu'une inégalité de traitement soit illégitime, même s'il n'existe en fait aucun critère substantiel d'égalité comptable. L'égalité des ressources attribuées à l'un et l'autre domaine signifie seulement qu'en réalité, puisqu'on ne peut les comparer en termes de mérites supérieurs ou inférieurs, il est juste de les doter
également. Dans ce cas, « égalité » devient synonyme d '« équité » et de « respect réciproque ».
Cependant, rien n'interdit aussi d'introduire une part d'autonomie de subsistance dans chacun des domaines, ce qui permet de soulager la demande de ressources de la production « normale », et dégager des excédents, par exemple pour mieux s'occuper des « incapables » réels.
Nous n'approfondirons pas davantage notre petit apologue, ce qui risquerait de nous entraîner dans une multitude de détails techniques. Il nous faut seulement conclure en soulignant qu'une certaine partition de la société, même si celle-ci est seulement nombreuse de quelques milliers d'individus et réputée stable, peut être un rempart efficace contre des dérives inéluctables, transformant tout paradis en une horreur intolérable. Et si cette protection par la division interne de la société en domaines irréductibles vaut pour une petite société simple, ne vaudrait-elle pas infiniment davantage pour nos gigantesques populations organisées ?
Notes
1. L'une des îles orientales de l'archipel de Salomon au nord de Vanuatu, avec les îlots des Duff, des Reef, et de Santa Cruz . L'ethnologue fonctionnaliste Raymond Firth (mort à 101 ans en 2002) lui a consacrées plusieurs études (dont Rank and Religion in Tikopia, 1970). Voir surtout le chapitre sur Tikopia, dans "Effondrements" (Gallimard, 2007) où Jared Diamond rappelle que cette société a su limiter sa population et sa production sur de vastes périodes de temps : ce qui a motivé notre adoption de cette île comme référence imaginaire.
2. « Il vaut mieux prendre des principes moins nombreux et de nombre limité », comme fait Empédocle » (Aristote, Physique, 1, 4, 188a17. )
3. Ce néologisme tente de distinguer du travail en général et de l'activité orientée par les disciplines politiques, le « travail en régime d'amitié », (un peu comme la zététique est -originellement- la dispute pour la vérité générée entre amis, et non entre adversaires) caractérisant selon nous le fait d'agir dans l'intérêt d'une communauté (et non plus d'une société).
Denis Duclos, novembre 2009
Soit une société qui comprend mille personnes, et qui, comme la Tikopia mythique (1), entend en rester à ce nombre, ce qui nous permet opportunément de raisonner sur un état simple, petit et stable quant à la démographie. Ce raisonnement n'aura pas pour but d'imaginer une utopie, mais de montrer que des effets adverses, voire catastrophiques, n'ont nul besoin, pour être expliqués, d'avoir pour conditions des grands nombres et des augmentations constantes, soit de population soit de richesses réelles, ou encore une grande complexité sociale et de profonds antagonismes de classes. Il suffit, par exemple, d'augmenter la productivité du travail, et de faire travailler davantage les « improductifs », c'est-à-dire ceux qui ne subviennent pas à la subsistance de soi et d'autrui, pour obtenir inéluctablement un état de guerre de tous contre tous, c'est-à-dire, d'enfer absolu.
Dans un deuxième temps, nous envisagerons des solutions pour éviter dans l'avenir d'être entraînés vers cet état, ceci en faisant encore varier le plus petit nombre possible d'éléments, suivant ainsi le précepte favori attribué à Guillaume d'Occam, bien qu'il remonte à Empédocle (2).
Soit donc, dans cette société tikopienne imaginaire, une force de travail de 500 personnes, nécessaire et suffisante pour couvrir les besoins essentiels de ces mille. Les cinq cent autres sont les enfants, les vieillards, les malades, les femmes occupées à l'élevage de leur enfants. Dans cette société (vraiment très peu productive !), une personne subvient au besoin de deux, à égalité : elle-même et une autre. Par exemple, un enfant dans une famille où les deux adultes travaillent et ont deux enfants. Ou encore, un vieillard et un handicapé dans une famille de deux adultes travailleurs sans enfants.
Soit maintenant une innovation technologique importante qui, en augmentant considérablement la productivité du travail, réduit à 250 la force de travail nécessaire et suffisante. Dans ce cas, une personne subvient aux besoins de quatre personnes : elle peut prendre en charge, outre elle-même et un enfant, ses deux parents âgés. Mais l'innovation ne s'arrête pas là : la force de travail nécessaire et suffisante est réduite bientôt à 100 : une personne prend désormais en charge non seulement elle-même, un enfant, voire deux, deux parents âgés, mais six ou sept autres personnes.
Dès lors, il devient très probable qu'une partie au moins de ces six ou sept personnes ne seront pas des "incapables" irréductibles, mais des adultes en bonne santé et désireux de travailler. Pour autant, nous ne sommes pas en présence du "chômeur", tant que ces personnes, exclues de l'utilité de base, revendiquent et obtiennent une activité rémunérée. Nous les appellerons les "improductifs-actifs" (i.a.). Notons que toute l'ancienne discussion interne aux partis communistes ou marxistes sur la validité des domaines appelés à être dénommé "productifs" ou "improductifs" n'a aucun intérêt ici : on nommera actifs productifs (a.p.) ceux qui, dans une société donnée, sont considérés comme capables de faire vivre normalement et dignement eux-mêmes et les personnes qui sont à leur charge directement ou indirectement. Quels que soient les critères (étroits ou larges) retenus pour la réalisation de cette "base de vie", il existera toujours, en cas d'augmentation significative de la productivité, l'apparition d'une catégorie prétendant agir sans que cette action puisse être reconnue comme productive, ou sans que cette capacité soit incontestable. Tout argument concernant les "vrais" ou les "faux" besoins est donc ici irrecevable, ou plus précisément, il fait partie du problème car toute discussion portant sur la « réalité » du besoin témoigne en soi du fait qu'une partie au moins des productions deviennent contestables (même au cas où le marché les absorbe sans difficulté) au nom de l'utilité possible d'autres .
Une société de mille personne dont seulement cent subviennent aux besoins de tous, est donc probablement une société en cours de déséquilibre, car le besoin d'action reconnue par autrui est une nécessité humaine aussi irréductible que ceux de se nourrir, d'avoir des vêtements et un toit,et de disposer d'objets et d'instruments qui facilitent la vie sans exagération. Plus généralement, l'être vivant « doit » dépenser de l'énergie pour rester vivant, notamment sous forme de mouvement. Toute immobilisation est, de ce point de vue, une dysfonction.
Dans notre société tikopienne, le déséquilibre -et le danger qui en résulte- se présentent sous deux modalités :
-Celle concernant la perception de leur rôle social par les travailleurs « producteurs » (a.p.) ; celle concernant la revendication d'activité par les membres d'une force de travail excédentaire (i.a.).
D'une part, les cent personnes qui assurent toujours la satisfaction de la totalité des besoins premiers (quelle que soit leur définition, même extensive) ont conscience que leur revenu réel (de cent) est devenu cinq fois plus faible relativement à la masse de revenus qui va aux "non productifs". Même, toutes choses égales par ailleurs, s'ils ont le même pouvoir d'achat, et même s'ils doivent leur productivité accrue aux machines qui travaillent pour eux, ils ne peuvent que se sentir "diminués" dans la reconnaissance matérielle proportionnelle qui leur est accordée. Dans ce cas, ils peuvent soit exiger davantage de reconnaissance symbolique, comme soutiens et protecteurs d'une majorité désormais non active, soit demander des rémunérations plus élevées. Soit encore les deux à la fois.
Or, les deux solutions à leur mécontentement légitime sont structurellement défaillantes : pour la première, nous verrons plus loin que le fait d'étendre la reconnaissance de la valeur de l'activité à tous les membres actifs d'une société, même si leur travail ne correspond pas à l'utilité nécessaire et suffisante, dévalue d'emblée le travail spécifique des "producteurs" de biens essentiels. Plus on valorise l'activité rémunérée en général, et moins on maintient une perception du rôle spécifique de ceux qui "permettent de vivre" (on le voit bien, par exemple, à l'irritation grandissante de l'opinion vis-à-vis des agriculteurs, en contraste avec l'affection autrefois portée aux « paysans »). Pour la seconde solution, retenir des revenus plus élevés revient à refuser d'entretenir une partie de la société prise en charge, soit en la laissant mourir de faim, soit en l'appauvrissant : par exemple, si une rémunération de 100 permet à cent travailleurs d'accorder la même rémunération individuelle à 900 "non actifs", une rémunération de 120, obligera 20 de ces non actifs... à mourir, (s'ils ne trouvent pas des ressources extérieures au travail social) ou en obligera seulement 10 à se supprimer, tandis que 10 vivraient avec un revenu de moitié inférieur aux autres.
Bien qu'un tel comportement "accapareur" soit paradoxal à terme (parce que, réduisant par exemple de 1000 à 980 la population de consommateurs, il réduit d'autant la demande exercée sur les cent producteurs, dont certains devront à leur tour quitter leur activité), il a lieu simplement parce qu'il est difficile à chaque participant de ne pas subir la fascination par la relativité de la richesse, et de sa relation au travail. N'entendons-nous pas encore fréquemment (dans nos sociétés très nombreuses) qu'il est injuste que le fruit de mon travail soit accaparé par l'Etat ? (ce raisonnement est la cause principale de la faillite de l'Etat californien, par exemple). Notons ici qu'objecter que l'Etat rend des services collectifs, des biens sociaux qui profitent aussi aux p.a., ne suffit pas et devient même un argument fallacieux pour autant qu'il cache que c'est la plus grande partie des revenus ne retournant pas au travail qui sert effectivement à faire vivre autrui, et non pas « l'activité collective » dont l'Etat se targue d'avoir le monopole. En ce sens, le travailleur dont le salaire reste bloqué par ponction fiscale (pour subventionner l'action « collective ») a raison de se plaindre. Mais, une fois enfermé dans la certitude que son travail "doit" lui rapporter non pas une somme socialement juste, mais une somme supplémentaire à celle que touche le non-actif, il n'est plus en état de percevoir qu'en réalité, sa rémunération n'a jamais été basée sur cela, mais sur sa capacité à faire vivre toute la société, ou à y contribuer. Il finit par croire avec Karl Marx, - ce qui constitue le « fétichisme du travail »- que le revenu de celui-ci contribue seulement à « reconstituer sa force », alors qu'il s'agit de tout temps d'entretenir toute la société.
-La deuxième source de déséquilibre de cette société tikopienne atteinte du virus de la productivité toujours accrue découle du fait que le marché ne distingue pas entre les activités productives essentielles et les autres, sauf dans certains moments de pénurie. Or, comme les improductifs-actifs adultes sont de plus en plus nombreux à mesure que la productivité du travail augmente, ils deviennent capables de plus en plus de faire valoir leur volonté d'être reconnus comme actifs rémunérés. Ainsi sont-ils capables d'une part de séduire la masse des mille habitants, pour les inciter à consommer beaucoup plus, et à se porter acquéreurs de marchandises produites par eux (et non plus seulement par les "producteurs d'essentiel"). Cette augmentation de la masse de marchandises et de la masse monétaire qui lui correspond est rendue possible dans certaines limites par 1) la capacité de séduction des mille par les deux ou trois cent "improductifs-actifs". 2) par la capacité technique et financière qui donne aux consommateurs et aux producteurs les moyens d'exporter dans le monde de la "non-utilité" les revenus et les processus productifs en vigueur. Ainsi, par exemple, pour que deux cent "improductifs-actifs" touchent la valeur de cent (comme s'ils étaient productifs, et non pas à partir d'un revenu d'assistance), il est nécessaire que la valeur globale produite soit non plus de mille, mais de trois mille ! En effet, si leur productivité est la même que celle des "vrais productifs" (les a.p.), -et il faut qu'elle le soit pour produire une apparence d'homogénéité entre les différents secteurs de l'activité rémunérée- deux cent "i-a" doivent produire une somme de deux mille, ce qui revient à tripler le revenu global de la société, jusque là limitée à 1000. Désormais, les deux-tiers de "l'économie" résultent d'une activité non nécessaire, du fait de gens, qui, devenus plus nombreux que les producteurs "de base", peuvent imposer leurs vues d’autant plus facilement, et cela, notons-le, même si aucune distance de classe n'apparaît entre « propriétaires des moyens de production et d'échange » et travailleurs.
De ce point de vue d'ailleurs, apparaît un ferment de désolidarisation : les i.a vont-ils toucher deux fois plus par unité de valeur que les actifs- producteurs (les a.p.) ? En effet, ils peuvent tenter d'exiger, du fait de leur force politique plus grande, de toucher d'une part leur revenu d'assistance maintenu (200) et d'autre part celui de leur production non nécessaire mais commercialisée (200). On peut supposer que cette injustice en leur faveur sera finalement réparée mais qu'il y faudra du temps, et qu'ils y perdront en plus la réputation d'être de bons citoyens, en y gagnant celle d'être des accapareurs sans scrupules. Admettons néanmoins qu'ils finissent par ne gagner que 200 en tout, où passent les 200 précédemment destinés à l'assistance, en provenance des a.p. ? Dans la logique de simple redistribution communiste qui règne jusqu'ici dans notre Tikopia, on admettra qu'elle est redéployée sur toute la société : 100 a.p. : +20 : 120; 200 i.a. : +40 : 140; 700 ii :+140 : 840. Le revenu nouveau issu de la répartition est bien de 1200. Le revenu global de toute la société, après répartition de l'assistance précédemment due aux i.a., devient donc 3200.
Ce n'est pas fini : il est clair que la mise en activité des i.a. crée un appel à la production réelle supplémentaire, pour aider à fabriquer la partie matérielle des biens inutiles. Par exemple, imaginons que pour créer 200 unités de biens inutiles, il faut une part supplémentaire de 100 unités de biens utiles. Comme Tikopia est communiste depuis toujours, les p.a. fournissent simplement ces biens gratuitement aux i.a. qui ne les intègrent pas à leur revenu ni à la valeur des biens inutiles produits (puisqu'ils ne les ont pas payé aux p.a.). Cependant, les p.a. ont travaillé un dixième de temps social supplémentaire (100 étant égale au dixième de la production sociale utile globale, et toutes choses égales par ailleurs), et la société leur doit ce supplément, mais celui-ci impliquera à son tour un nouveau tour de répartition des "restes" pour maintenir le principe d'égalité des revenus individuels. Bref, la société semble gagner dans son ensemble à la production inutile, puisqu'elle engendre à son tour produits utiles et nouveaux revenus qui en sont issus.
Nous obtenons donc un résultat étrange : toute société démographiquement stable qui, comme cette Tikopia imaginaire, diviserait par 5 le nombre de ses producteurs réels (par rapport à des besoins constants), finirait par être obligée de plus que tripler son revenu et sa consommation pour maintenir ce qu'on appelle aujourd'hui le "plein emploi" !
Si nous étudions maintenant la sphère des activités "improductives-actives" (i.a.), nous allons nous rendre compte qu'elle comporte deux tendances intrinsèques :
-A. Elles tendent à se dilater (et à dilater la masse monétaire qui leur correspond automatiquement) et cela toujours plus que proportionnellement que celles des p.a., bien que ceux-ci soient invités à produire davantage pour soutenir « l'activité non utile". Ainsi, un apport de travail utile supplémentaire de 3% (ou de 30 pour mille) permet au travail « socialement inutile » de passer de 200 à 600 unités.
Cette dilatation a pour moteur essentiel la capacité de séduction de l'i.a. sur toute la société : nous somme dans une logique walrasienne de l'infinité des désirs, ceux-ci étant néanmoins hiérarchisés en fonction de la base utile. L'une de limites est la capacité de travail des a.p. et des i.a., mais si nous introduisons régulièrement des gains de productivité, nous reculons cette limite. Une autre limite est l'environnement naturel où l'activité puisse ses ressources. Cette seconde limite peut être aussi repoussée dans une certaine mesure par un détour d'une part des gains de productivité sous forme de diminution de l'intensité énergétique, de la limitation des pollutions et du recyclage. Bien que ces palliatifs ne permettent pas une "durabilité" éternelle du développement, nous pouvons néanmoins considérer temporairement, que si Tikopia se maintient à mille habitants, la dilatation de sa consommation peut se produire sur une durée assez longue.
-B. Le problème principal de la sphère de l'i.a., tendant à devenir en nombre le secteur principal de la société et à "phagociter" le secteur proprement productif, c' est "la guerre de tous contre tous" qu'il va étendre à toute la société : tant du côté des autres « improductifs » en concurrence acharnée pour faire valoir improbablement leur propre valeur sociale, que de celui des producteurs, dont la valeur « incontestable » les gêne. Alexandre Zinoviev avait compris, dans "Les hauteurs béantes", que ce problème n'est pas spécialement celui du capitalisme, mais de toute société, même parfaitement égalitaire (comme la Tikopia que nous réinventons pour l'occasion). En effet, d'une part, l'augmentation des revenus de la société dépendant de celle des i.a., ceux-ci doivent faire assaut de séduction pour convaincre cette société de reconnaître la valeur des prestations qu'ils proposent, alors même que celles-ci sont moyennement, peu ou pas utiles. Si elle est trop individualisée, cette lutte de prestance se déchaîne en rendant la vie impossible à chacun, écrasé entre publicités et contre-publicités, « coups tordus » et franches agressions, mais si elle tend à s'organiser hiérarchiquement, militairement et par sous-secteurs, selon leur accès direct ou indirect au marché, elle produit un enfer bien ordonné... à peine plus supportable.
D'autre part, même en l'absence de classes possédantes et/ou dirigeantes (absence qui reste fondamentale dans cet apologue), il suffit que la catégorie majoritaire des i.a. ait besoin d'une stratégie autoritaire pour forcer la société à accepter leur valeur propre d'activité, pour pouvoir l'imposer du même coup aux producteurs, en déclassant leur apport essentiel, et en généralisant sa « sous- reconnaissance ». Ainsi l'idéologie régnante se déploie selon deux volets : elle devient d'un part celle du « marché » qui justifie n'importe quelle activité du moment qu'elle « se vend », et d'autre part celle de « l'utilité publique » qui entend s'imposer comme valeur de solidarité suprême, en cas d'échec ou de limite du marché.
Comme ces deux volets ont en commun de promouvoir l''ensemble de l'activité éloignée de « l'utilité » de base, ils donnent lieu à un style général selon lequel l'accent est mis sur la discipline collective, la « société » comme enrôlement privé ou public. Le modèle général de cet autoritarisme devient celui de la « gestion » qui organise l'égalisation des prétentions individuelles à la valeur, et ordonne la nécessaire hiérarchisation et classement au sein d'ensembles plus vastes.
La tendance à égaliser et à hiérarchiser (l'un n'allant pas sans l'autre) n'est en effet aucunement spontanée, surtout dans une petite société à la population stable et qui a rôdé ses institutions depuis des centaines d'années. Cette tendance doit être imposée de force et dans le mensonge. L'objectif consensuel et constant de la prétendue « gestion des risques », sa « boussole », est en effet d'écarter constamment le risque pour la majorité… d'être reconnue comme improductive et inutile. L'autorité de cette soit-disant rationalité est entièrement due à la revendication de chaque i.a. à être reconnu pour son oeuvre, et à la limitation des possibilités de valoriser ces travaux en même temps pour l'ensemble du public possible. Ainsi "l'université" tikopienne ressemble-t-elle à la nôtre : c'est une usine à savoirs taylorisés non en vue d'augmenter encore la productivité (ce qui finirait par être périlleux pour la masse même des i.a.), mais en vue d'égaliser les valeurs produites (les "spécialités", les « terrains », les « disciplines », etc.) et d'en ordonner la présentation à la société supposée les consommer, via la médiation des étudiants ou des publics cultivés.
La technicisation de la gestion, qui, dans le secteur productif, est utilisée pour augmenter la productivité et pour diminuer la force de travail employée, se trouve ici orientée pour organiser préférentiellement la circulation la plus rapide et la plus efficace des oeuvres des i.a. ainsi que leur mise sur le marché. Leur contrepartie n'est donc pas l'élimination des actifs, qu'elle est au contraire chargée d'entretenir, mais l'élimination progressive du désir d'agir, lié à l'illusion de pouvoir séduire plus que le semblable. La guerre de tous contre tous est certes apaisée, mais au prix de dissoudre toute envie d'agir de soi-même, cette envie étant remplacée par celle de "participer" à une activité totale et collective, qui gomme complètement la vérité cachée : la différence entre producteurs et improductifs.
Or comme l'activité totale et collective concerne essentiellement la gestion, seul l'acte de gérer finit par représenter l'action de valeur. C'est le fétichisme de la gestion qui remplace à la fois le fétichisme de la marchandise et celui du travail. La finalité de cette perspective est l'insignifiance, y compris de la gestion elle-même qui est vouée à ne trouver son sens qu'en elle-même, en cachant soigneusement son objectif réel. Les valeurs propres de la gestion : mesure, comptabilité, notation, diffusion, etc... sont si abstraites qu'elles finissent par se détacher de tout contenu (dans la poursuite de l'idéal calviniste décrit par Weber) et de préconiser l'accumulation pour elle-même. Nous entrons alors dans une phase sénile de la société tikopienne, puisque la logique gestionnaire (technobureaucratique) envahit tout le tissu social, y compris la production, et annihile à terme toute innovation , sans parler de l'interdit qu'elle fait peser sur toutes les tentatives de créer des domaines où la société échapperait à la domination contrôleuse des i.a. sur la totalité du corps social (dictature du parasitariat).
Existe-t-il une alternative à la technogestion et à la dictature du parasitariat qu'elle entretient ?
N'oublions pas que, jusque-là, la seule forme d'organisation qui lui soit opposable est l'insupportable et horrible guerre de tous contre tous, laquelle n'est en aucune façon un état stable, mais tend de lui-même, par successions de ralliements et de concentrations, à retourner à la technogestion.
La question devient donc plutôt : peut-on échapper au cercle vicieux entre guerre de tous contre tous et technogestion ?
Il existe en fait plusieurs solutions, qui ne sont pas nécessairement toutes exclusives les unes les des autres.
Une solution consiste à découper et à découpler les différentes dimensions constituant nécessairement le"monde de l'i.a.". Si l'on tente de trouver les critères les plus simples et les plus universels d'un tel découpage, on peut, par exemple, mettre à jour les dimensions suivantes :
-La dimension de la "volonté d'agir". Dans cette dimension, on peut opposer ceux qui se contentent d'une pure passivité assistée, et ceux qui revendiquent le droit à agir avec une extrême énergie : dans le premier cas, la technogestion est inutile, car il n'y a pas de guerre de tous contre tous, tandis que dans le second, la technogestion trouve son emploi plénier. Entre ces deux extrêmes, on peut supposer que la technogestion entre en concurrence avec d'autres modes de régulation du conflit, du fait que la guerre n'est pas très virulente, et laisse place à des lieux et moments de paix relative, sans pour autant faire disparaître l'action. Dans cette dimension du désir d'agir, les modes alternatifs à la technogestion ne valent ainsi qu'en situation relativement pacifique. On peut d'ailleurs les en déduire : par exemple, de petits collectifs peuvent se fonder sans ambitions démesurées ni compétition exacerbée entre leurs membres, soudés par une "philia". L'extension corporative de ces groupes peut survivre tant que la concurrence extérieure n'est pas trop vive. Elle consiste à former de plus grandes familles à partir de petites, en conservant la force d'une métaphore familiale, conviviale, « philergique » (3) et familière. Ce qui différencie la « philergie » des autres régimes de travail, c'est que, comme dans l'idéal du « Small is beautiful » développé par E.F. Schumacher, il n'existe pas de compétition entre les i.a. et les p.a., pour la simple raison que la coupure entre production et « assistance » n'existe pas ou est conservée à un très bas niveau. Par exemple, même un vieillard contribue à la « production » par des menus travaux, non considérés dans les sociétés plus vastes, parce que non commercialisables. Ou bien encore, la femme qui élève son enfant est aussi celle qui pratique la cueillette en bavardant avec ses compagnes, tandis que les enfants ramassent le bois de chauffage. Ces exemples, multipliables à l'infini, indiquent que la communauté conviviale tend à rendre impossible l'attribution d'une valeur de production distincte des autres activités, sans pour autant créer de l'appel à l'acte inutile ». De même les temps sociaux consacrés à l'imaginaire et au symbolique ne peuvent être affectés à un domaine « non productif » par essence. Considérer que ces traits sont « primitifs » serait une erreur de jugement : il est simplement de la nature d'une communauté (par définition intérieure à une société plus vaste qui en forme le champ de rencontres contraintes) de dissoudre toute distinction entre i.a. et p.a. dans le concept de « philergie ». Celui-ci, observons-le, résout la contradiction entre la prise en charge collective des besoins des non-actifs, et l'idée que le travail doit satisfaire d'abord ses propres besoins : la communauté devenant le véritable « sujet » du travail, elle est aussi en même temps très largement autonome, et sans poids sur la société globale. Il reste alors à organiser le champ politique des rapports entre communautés, non pas d'abord comme marché, mais comme initiative visant au bon voisinage, ou encore pour une coopération exceptionnelle ou partielle.
-Une deuxième dimension concerne l'atténuation possible de l'envie de consommer des produits du secteur "inutile" et donc une limitation. Là encore, on pourrait distinguer un type qui récuserait très largement les produits des i.a., qu'ils soient "presque utiles", ou complètement inutiles. Sur cette limite, point besoin de technogestion, puisque les consommateurs restent de fait dans le système "classique" des besoins. Et l'amplification éventuelle de la frange de consommateurs "hypervertueux" peut grandir, notamment en période de crise, diminuant d'autant la possibilité d'action pour la totalité des i.a. Cette solution n'apporte pas réellement la paix, car elle est très frustrante pour eux, puisqu'un même nombre a accès à un nombre beaucoup plus restreint d'opportunités d'actions solvables. Nous sommes dans le cas d'un grand nombre de « chômeurs », reconnus comme tels ou pas. La guerre sociale n'est plus celle de tous contre tous, mais plutôt des « employables » contre les « non employables ».
A l'autre extrémité du spectre, les consommateurs peuvent se porter en masse aux achats de biens le plus inutiles possibles, faisant "flamber" l'activité la plus susceptible de d'aggraver la guerre de tous contre tous et donc d'en appeler finalement au technogestionnaire.
Entre les deux, se situe un domaine hybride d'amplitude plus ou moins grande autour de la moyenne, et comprenant une proportion variable de produits plus utiles (mais toujours hors secteur des p.a.) et de produits plus inutiles. Peut-on en figurer le dispositif ? Sans doute, comme il se fonde sur des évaluations subjectives, peut-il être tracé de façons très différentes. Mais certains critères simples, cohérents avec notre mythe, peuvent être avancés : on peut ainsi considérer qu'un produit très proche de l'utilité, et parfois même inclus en elle, concerne l'apprentissage de pratiques permettant la prise en charge de soi et d'autrui pour garantir la vie normale et digne. Si l'on parvient à extraire de l'énorme nébuleuse éducationnelle -essentiellement conçue aujourd'hui pour « gardienner » une partie de la force de travail jeune inutilisable- un sous-secteur consacré à cette activité nécessaire à la production sans y appartenir, nous tenons le maillon d'une chaîne logique qui pourrait, par exemple, placer les « transmetteurs de culture de production » au plus haut du podium des i.a. , tandis que les « chercheurs et innovateurs » se tiendraient un peu au dessous (du fait du risque qu'ils représentent d'enclancher un processus dangereux de hausse des productivités), ensuite on trouverait les « diffuseurs, vulgarisateurs, publicistes et médiatisateurs » de la même culture. Enfin, seraient reconnus, mais à un rang plus modeste, les artistes, en tant qu'ils expriment les sentiments associés à la culture. Dans les niveaux inférieurs et souterrains, se rencontreraient les charlatans, manipulateurs, illusionnistes et autres imposteurs...
Il n'est pas interdit de penser qu'une société ainsi hiérarchisée serait fort ennuyeuse. Mais on se doit de remarquer qu'elle serait très proche... de celle que nous connaissons réellement à l'échelle mondiale, à quelques rééquilibrages près. Cette ressemblance est révélatrice : il est ainsi de fait que, malgré les propos lénifiants ou enthousiastes, chercheurs et artistes sont nettement aujourd'hui subordonnés à la « science de la gestion » qui n'est elle-même que le discours académique appliqué
aux cultures de la production et de l'activité improductive.
Nous pourrions certes imaginer toutes sortes d'autres hiérarchisations des valeurs, comme par exemple, un système structuré autour de l'ordre et de la police. Toutefois, les fonctions en question ne peuvent être comparées à la production : leurs valeurs impliquent plutôt un état de désordre virtuel permanent suggérant qu'aucune solution ne peut être trouvée du côté d'un étayage des emplois moins productifs sur ceux qui sont considérés tels. Pour éviter la guerre de tous contre tous, il est clair que les impératifs comme ceux de la « transmission des connaissances entre générations » peuvent avoir, dans tous les cas, une prééminence pour ainsi dire naturelle, suivis par ceux de la propagande (diffusion, etc.). Pour résumer : la solution qui consiste à ordonner les i.a. en fonction de valeurs partagées dans la société, ne peut conduire (en dehors de l'hypothèse de la tyrannie policière) qu'à une société de pédagogisme académique et médiatique, dont l'ennui mortel et l'infantilisme ne peuvent que nous interroger.
Sommes-nous donc condamnés, même dans la radieuse petite île de Tikopia, à osciller entre guerre civile générale, tyrannie, gestion et infantilisation pédagogique ? La seule possibilité logique accordée à nôtre petit modèle suppose d'enrayer radicalement à la racine la « contagion productivitaire ». Mais comment faire, sans pour autant fossiliser Tikopia dans une éternité toujours semblable, d'où tout changement serait éliminé ?
Je crois qu'on n'échappe pas, alors, à cette « pluralitas » que craignait Occam. Encore peut-on l'envisager avec parcimonie et prudence. Il s'agirait en effet en premier lieu de diviser la production entre un secteur « normal », consacré à une vie quotidienne dont on n'envisage pas réellement la modification (autour des impératifs du familier et du naturel, par exemple), et un secteur dédié entièrement à l'innovation. Ce second secteur n'est pas porté par le premier : il en est indépendant, hors marché et fonctionne sur un principe autarcique. La seule chose qui change réellement entre premier et second secteur de la production, est que le second n'aide pas les non-productifs à survivre. Sa contribution se manifeste dans la seule quête de l'innovation et aux conditions de son insertion sans dommage dans la société en général. Par exemple, il peut se fonder sur le principe -la loi- selon lequel aucune recherche de gain de productivité ne sera tentée en direction du secteur « normal ». Quant aux gains de productivité qui se déroulent en son sein, il est possible d'en contrôler l'effet de la manière suivante : elle ne donne lieu à aucun « reversement » de la force d'innovation excédentaire créée dans le « secteur normal ». L'autarcie permettant à tous les membres du secteur « innovateur » de survivre qu'ils travaillent ou non, la répartition entre les deux
s'établit seulement « politiquement ». On peut retrouver alors un phénomène « d'académisation », avec superposition de catégories « moins innovantes », et « très innovantes », mais il est aussi possible de parvenir à le contrôler par des règles assez simples. Par exemple, si nous « pluralisons » à son tour le secteur innovant en « innovations non productivistes », et en « innovations productivistes, on peut instaurer le principe selon lequel tout « gain de productivité » dans la communauté du secteur « innovant » donne lieu au reversement correspondant des actifs du sous-secteur « innovations productivistes » vers le sous-secteur « innovations non-productivistes ». Ainsi, l'on peut supposer que l'élan vers la productivité accrue soit pour ainsi dire « annulé » par le transfert de son gain vers la recherche non productiviste (un peu comme une taxe sur l'essence peut-être utilisée à développer les moteurs électriques).
Mais que pourrait concrètement donner l'idée de « sous-secteur non productiviste » appliquée à des innovations diffusables sur la société ? Il suffit de soulever la question pour entrevoir des réponses intéressantes et inédites (du fait même qu'elles sont suggérées par une question peu posée jusqu'ici) : Une innovation non productiviste apporte une amélioration dans la vie sans pour autant
induire -au bout du processus- une diminution relative du nombre de producteurs. Par exemple, des améliorations de la qualité des maisons, peuvent très bien impliquer l'appel à une plus grande professionnalisation des fabricants, sans pour autant éliminer certains des professionnels. Le remplacement d'une filière de chauffage par une autre, plus performante et moins coûteuse en énergie, peut parfaitement utiliser le même nombre de travailleurs, au prix d'un apprentissage des nouvelles techniques. Etc. Conserver cet objectif en tête peut dès lors très bien suffire à enrayer un mécanisme autrement inéluctable. Mais la condition sine qua non pour préserver cet objectif est la partition de la production en secteurs consacrés à des buts différents.
La division de la production entre secteur normal et secteur innovant (elle-même subdivisée) suffit-elle ? Probablement non : il faut sans doute aussi structurer tout le domaine éventuellement toxique de l'i.a. En lui-même, ce dernier domaine recèle des possibilités intéressantes mais sa dérive est presque inéluctable, dès-lors que, même sans croissance continue, il tend à confondre force de travail disponible et jeu de pouvoir politique visant à l'hégémonie. Il s'agit bien d'un cas où l'otium, loin d'être un loisir studieux et innocent propre à rendre sages les honnêtes hommes, peut devenir ferment de la guerre de tous contre tous. Comment contrôler ces diverses possibilités ?
Il semble, que là encore, une « pluralitas » réaliste soit une solution plausible : par exemple, on ne saurait confondre les « gens de loi », calculateurs, grammairiens, gestionnaires, normalisateurs, police, etc, avec « les gens de l'art ». Cette antique division, pour être parfois mouvante et floue, n'en constitue pas moins un repère assez solide, moyennant quelques serrages de boulons conceptuels. Par exemple, si nous alignons l'art (ou culture au sens étroit) sur le « sentiment » (et ses diverses expressions), nous comprenons que ce domaine est plutôt celui de l'engagement subjectif, la « loi » (ou toutes formes de règles traitant des rapports qu'on veut mesurables) venant du côté objectif du fait, de l'acte, de la chose. Or, on constate que l'un et l'autre ne peuvent s'absorber ou se hiérarchiser : il n'existe pas de commensurabilité entre l'importance du sentiment et du point de vue subjectif, et l'importance de la règle collective. C'est pourquoi vouloir à tout prix faire régner l'un sur l'autre (comme lorsque la religion imposait le sentiment de la foi aux vérités mathématiques), ou l'autre sur l'un (comme lorsque la technoscience prétend régenter les sentiments et les croyances) ne peut aboutir qu'à une forme de tyrannie.
En revanche, si nous acceptons que ces domaines soient « incommensurables » les uns aux autres, nous sommes (paradoxalement ?) conduits à imposer que leurs ressources, prélevées sur la production normale, soient « égales », car seule l'égalité peut exprimer le fait qu'une inégalité de traitement soit illégitime, même s'il n'existe en fait aucun critère substantiel d'égalité comptable. L'égalité des ressources attribuées à l'un et l'autre domaine signifie seulement qu'en réalité, puisqu'on ne peut les comparer en termes de mérites supérieurs ou inférieurs, il est juste de les doter
également. Dans ce cas, « égalité » devient synonyme d '« équité » et de « respect réciproque ».
Cependant, rien n'interdit aussi d'introduire une part d'autonomie de subsistance dans chacun des domaines, ce qui permet de soulager la demande de ressources de la production « normale », et dégager des excédents, par exemple pour mieux s'occuper des « incapables » réels.
Nous n'approfondirons pas davantage notre petit apologue, ce qui risquerait de nous entraîner dans une multitude de détails techniques. Il nous faut seulement conclure en soulignant qu'une certaine partition de la société, même si celle-ci est seulement nombreuse de quelques milliers d'individus et réputée stable, peut être un rempart efficace contre des dérives inéluctables, transformant tout paradis en une horreur intolérable. Et si cette protection par la division interne de la société en domaines irréductibles vaut pour une petite société simple, ne vaudrait-elle pas infiniment davantage pour nos gigantesques populations organisées ?
Notes
1. L'une des îles orientales de l'archipel de Salomon au nord de Vanuatu, avec les îlots des Duff, des Reef, et de Santa Cruz . L'ethnologue fonctionnaliste Raymond Firth (mort à 101 ans en 2002) lui a consacrées plusieurs études (dont Rank and Religion in Tikopia, 1970). Voir surtout le chapitre sur Tikopia, dans "Effondrements" (Gallimard, 2007) où Jared Diamond rappelle que cette société a su limiter sa population et sa production sur de vastes périodes de temps : ce qui a motivé notre adoption de cette île comme référence imaginaire.
2. « Il vaut mieux prendre des principes moins nombreux et de nombre limité », comme fait Empédocle » (Aristote, Physique, 1, 4, 188a17. )
3. Ce néologisme tente de distinguer du travail en général et de l'activité orientée par les disciplines politiques, le « travail en régime d'amitié », (un peu comme la zététique est -originellement- la dispute pour la vérité générée entre amis, et non entre adversaires) caractérisant selon nous le fait d'agir dans l'intérêt d'une communauté (et non plus d'une société).
Denis Duclos, novembre 2009
Dans le domaine religieux (qui est toujours fort intéressant à étudier) on passa de l'attente juive du Messiah éternellement à venir au "déjà vu" Chrétien du Messie, arrivé depuis longtemps quand, enfin, l'on s'en aperçoit . On pourrait transposer cette aventure des mythes au capitalisme actuel : les uns attendent sa mort avec ferveur ou angoisse, tandis que les autres -moins nombreux aujourd'hui- s'égosillent à montrer tous les signes de sa décomposition avancée. Eh bien j'aurais tendance à ajouter ma voix à celle de ces derniers, ou, en tout cas, à faire constater combien les gigantesques sommes dont le capitalisme a suscité l'apparition dans son enthousiasme et son avidité communicatifs sont destinées en large parties à être détruites, sous peine de réduire la société mondiale à l'esclavage pendant plusieurs générations, ce que ladite société n'est peut-être pas prête à accepter .
On peut aussi évoquer le conte de Grimm sur l'empereur à poil, mais qui ne s'en rend compte que lorsqu'un enfant de la foule ose le dire. Faudrait-il oser dire, feindre de découvrir que le capitalisme dont on attend indéfiniment le dépassement, après des vagues successives d'efforts historiques est en fait mort et enterré depuis longtemps, et cela sans aucun militantisme révolutionnaire. Certes l'exercice peut sembler passablement sophistique. Mais à l'occasion,il est possible de mettre en lumière d'intéressants phénomènes que le dogme libéral en cours (même suspendu momentanément avec la crise) interdit de percevoir.
Le capitalisme est sûrement encore très vivant dans l'esprit des capitalistes, même dans celui des milliardaires "avouant" ayant perdu 30% de leur fortune en 2008-2009. Mais est-ce une preuve ?
Le discours libéral semble d'autant plus prégnant que la crise systémique voue le capital à sa dépendance accrue à l'ensemble du cycle social et économique, ou l'impact de ses désordres est presque immédiatement ressenti en termes de baisse du taux de profit au cycle suivant.
La vérité du marxisme (l'analyseur du capitalisme, pas le militantisme travailliste surexcité) s'impose ici précisément à l'encontre du volontarisme politique de Marx : ce qui étrangle le capitalisme plus sûrement qu'aucun mouvement ouvrier millénariste, c'est le capital lui-même. Laissons le faire et nous aurons en quelques années la pire bureaucratie éco-socialiste mondiale, simplement comme autre face de sa volonté de survivre dans son fonctionnement global.
Cette métamorphose inexorable, inéluctable tient à l'endettement qui conduit obligatoirement à la mise en tutelle.
Un capitalisme désirant vraiment survivre devrait, en ce sens, être capable de désirer le désendettement massif, celui-là même dont son secteur financier a organisé la mise en place universelle dès qu'il a eu la bride sur le cou, en 1989 (le mur du communisme ayant été symboliquement abattu cette année là). Mais le capitalisme est-il capable de se sauver de lui-même en s'avalant ? Après tout cet être monstreux qui nous incarne collectivement a été capable de bien des prouesses dans le passé.
Mais se représente-t-on bien ce qui est en jeu ici ? Comment un capitalisme "libre", "dynamique", "audacieux", pourrait-il se libérer tel un cheval fougueux des entraves et embûches qu'il a lui-même semées sur son passage, à mesure de ses investissements les plus risqués ?
Des prophètes de bonheur hystériques ont beau nous promettre des avenirs lumineux autant qu'improbables, situés dans des poches de fantasmes de type avatar, la réalité ne suit pas. La seule réalité humaine qui pourrait réellement innover n'a guère besoin de capital, car elle renoue avec une société de convivialité et de temps libre, d'échange direct et sans argent, mais aussi sans folie technologique infantile .
Nous devons plutôt en convenir : la prophétie marxiste du communisme est à nos portes sans militantisme dictatorial pour le porter, et le problème évacué par le soviétisme et par le sinisme (d'ailleurs assez cynique) dans leurs retours nationaux au capitalisme, nous revient en pleine actualité,en pleine face : comment le dépérissement de l'Etat (mondial) est-il possible ? Comment est-il conceptuellement inévitable ? Car il devrait être assez évident pour une intellectualité aux yeux dessillés, que nous vivons pleinement l'Etat mondial encore attendu comme Godot par les intellos marxistes du XXe siècle. Il n'y a rien à y ajouter, rien à retrancher, rien à modifier. Une immense chaîne ganglionnaire d'Etats locaux et régionaux synchronisés par l'horloge mondiale de la bourse : une parfaite synchronisation établie sur la gestion informatisée des flux électriques et électroniques.
L'Etat-Monde n'est rien d'autre que cette machine-monde du marché global et de ses institutions de contrôle, de traduction, de transfert, de régulation. L'électrocratie est Une et Internet est son Agence.
Nous sommes dedans, nous en faisons partie. Notre monde est celui-là et notre champ conversationnel -blogs inclus- a vidé de contenu tous les autres (même ceux qui se croient encore vivants). Notre solitude est celle de la particule civique de cet univers. Notre délinquance est réglée par lui (genre hadopi). Notre agitation, notre créativité sont absorbées par lui. Et il est bien possible que celles-ci -gratuitement et anonymement empochées- compensent en partie la dette gigantesque constituée, gonflée, dérivée en notre nom par la banque.
La seule question qui vaille est : quand cesserons-nous de croire que le grand squelette que nous portons comme les fêtards chinois le grand dragon de papier représente une réalité ? Quand cesserons-nous de croire que le mouvement convulsif des cours boursiers reflète autre chose que le battement végétatif d'un coeur de cadavre ? La réponse est simple : quand nous nous prendrons en charge en personnes et en solidarités pour faire vivre d'autres types de familles, de groupes et de sociétés.
Le discours libéral semble d'autant plus prégnant que la crise systémique voue le capital à sa dépendance accrue à l'ensemble du cycle social et économique, ou l'impact de ses désordres est presque immédiatement ressenti en termes de baisse du taux de profit au cycle suivant.
La vérité du marxisme (l'analyseur du capitalisme, pas le militantisme travailliste surexcité) s'impose ici précisément à l'encontre du volontarisme politique de Marx : ce qui étrangle le capitalisme plus sûrement qu'aucun mouvement ouvrier millénariste, c'est le capital lui-même. Laissons le faire et nous aurons en quelques années la pire bureaucratie éco-socialiste mondiale, simplement comme autre face de sa volonté de survivre dans son fonctionnement global.
Cette métamorphose inexorable, inéluctable tient à l'endettement qui conduit obligatoirement à la mise en tutelle.
Un capitalisme désirant vraiment survivre devrait, en ce sens, être capable de désirer le désendettement massif, celui-là même dont son secteur financier a organisé la mise en place universelle dès qu'il a eu la bride sur le cou, en 1989 (le mur du communisme ayant été symboliquement abattu cette année là). Mais le capitalisme est-il capable de se sauver de lui-même en s'avalant ? Après tout cet être monstreux qui nous incarne collectivement a été capable de bien des prouesses dans le passé.
Mais se représente-t-on bien ce qui est en jeu ici ? Comment un capitalisme "libre", "dynamique", "audacieux", pourrait-il se libérer tel un cheval fougueux des entraves et embûches qu'il a lui-même semées sur son passage, à mesure de ses investissements les plus risqués ?
Des prophètes de bonheur hystériques ont beau nous promettre des avenirs lumineux autant qu'improbables, situés dans des poches de fantasmes de type avatar, la réalité ne suit pas. La seule réalité humaine qui pourrait réellement innover n'a guère besoin de capital, car elle renoue avec une société de convivialité et de temps libre, d'échange direct et sans argent, mais aussi sans folie technologique infantile .
Nous devons plutôt en convenir : la prophétie marxiste du communisme est à nos portes sans militantisme dictatorial pour le porter, et le problème évacué par le soviétisme et par le sinisme (d'ailleurs assez cynique) dans leurs retours nationaux au capitalisme, nous revient en pleine actualité,en pleine face : comment le dépérissement de l'Etat (mondial) est-il possible ? Comment est-il conceptuellement inévitable ? Car il devrait être assez évident pour une intellectualité aux yeux dessillés, que nous vivons pleinement l'Etat mondial encore attendu comme Godot par les intellos marxistes du XXe siècle. Il n'y a rien à y ajouter, rien à retrancher, rien à modifier. Une immense chaîne ganglionnaire d'Etats locaux et régionaux synchronisés par l'horloge mondiale de la bourse : une parfaite synchronisation établie sur la gestion informatisée des flux électriques et électroniques.
L'Etat-Monde n'est rien d'autre que cette machine-monde du marché global et de ses institutions de contrôle, de traduction, de transfert, de régulation. L'électrocratie est Une et Internet est son Agence.
Nous sommes dedans, nous en faisons partie. Notre monde est celui-là et notre champ conversationnel -blogs inclus- a vidé de contenu tous les autres (même ceux qui se croient encore vivants). Notre solitude est celle de la particule civique de cet univers. Notre délinquance est réglée par lui (genre hadopi). Notre agitation, notre créativité sont absorbées par lui. Et il est bien possible que celles-ci -gratuitement et anonymement empochées- compensent en partie la dette gigantesque constituée, gonflée, dérivée en notre nom par la banque.
La seule question qui vaille est : quand cesserons-nous de croire que le grand squelette que nous portons comme les fêtards chinois le grand dragon de papier représente une réalité ? Quand cesserons-nous de croire que le mouvement convulsif des cours boursiers reflète autre chose que le battement végétatif d'un coeur de cadavre ? La réponse est simple : quand nous nous prendrons en charge en personnes et en solidarités pour faire vivre d'autres types de familles, de groupes et de sociétés.
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Il est important, voire vital, que le penseur ou le "travailleur intellectuel" qui se spécialisent dans un domaine sachent aussi en sortir. Un exemple : ce n'est pas un économiste du pays qui a prévu et décrit le mécanisme de la crise américaine étendue au monde, mais un anthropologue français (Paul Jorion) qui a pu disposer (tout en travaillant dans la finance américaine) d'une double distance -culturelle et disciplinaire- pour observer un phénomène massif que les personnes entièrement immergées ne pouvaient simplement pas percevoir. Il en vient de même de l'ensemble des processus en cours au plan mondial et qui n'est accessible -comme ensemble- qu'à un regard "déspécialisé". Ce qui ne signifie pas qu'il faut mépriser les apports des spécialistes (les "bons chiffres"), mais qu'il faut surtout admettre que l'indépendance d'esprit, le "personnel' est aujourd'hui une qualité qui doit l'emporter sur les étroits liens de subordination qui rendent les chercheurs et les analystes beaucoup trop inféodés aux règles de leurs milieux et de leurs disciplines pour voir ou pour oser exprimer ce qu'ils voient. C'est à cette liberté que nous appelons ici, non pour rajouter un discours "critique" à d'autres, dans une sorte de complainte démultipliée sur ce qui nous arrive, mais plutôt pour interroger le monde avec plus de vivacité, d'ouverture et de pertinence, même si les façons de s'exprimer ne sont pas "certifiées conformes" par les énormes machines à produire et contrôler ce que Pierre Legendre appelait "Le Texte". En bref, et pour oser un peu de provocation, ce n'est pas aux futurologues de parler de l'avenir, aux historiens de parler du passé, aux économistes de nous expliquer l'économie, aux sociologues de nous interpréter la société, aux philosophes de nous dire la sagesse, aux théologiens de nous expliquer Dieu, parce que, par définition ces objets échappent essentiellement à la volonté de les enfermer dans des approches directes. A tout le moins chacun des "porte-parole" doit admettre que sa spécialité est en soi un paradoxe : à mesure qu'elle pénètre les arcanes de son objet, elle consiste surtout à former une corporation autour de la gestion de "son dire" visant essentiellement à ignorer sans scrupule excessif le "non spécialiste", mais aussi "l'original", le "trop personnel", "l'électron libre", etc.
Ce n'est donc certainement pas ici comme "anthropologue patenté" que je me lance ici dans le commentaire de l'actualité. Au contraire, je crois que cette actualité, tissée de mouvements tectoniques peut-être très rapides, est en train de réformer profondément ce que nous pensons encore aujourd'hui comme les dispositifs du savoir et ceux de l'action.
la crise financière n'est qu'un moment et un aspect d'une crise fondamentale de la société-monde organisée autour du profit (de la croissance). Le profit diminuant, l"incitatif à l'action diminue aussi. Comment maintenir et déployer les échanges entre humains sans chercher à les forcer à vie, voire d"une génération à l'autre (comme ce fut le cas à la fin de l'empire romain, quand tout le monde désertait les postes de production ?)
Nous disposons de l'expérience de l'union soviétique qui parvint pendant soixante ans à une mobilisation militaire des sociétés qu'elle contrôlait à l'aide d'une police de type militaire. Nous savons aussi où conduisent ces régimes (soit des dictatures exsangues, type Corée du Nord, soit des autoritarismes mercantiles comme en Chine), mais nous ne savons pas du tout comment faire pour inventer des régimes de liberté qui ne soient pas soutenus par l'espoir du profit.
Comme il faudra sans doute dire adieu au profit continu, il ne serait pas stupide de commencer à nous préparer à cette réalité tout en défendant la liberté. En principe, "décroissance" (ou même non-croissance) et liberté sont probablement compatibles. A condition de ne pas confier aux instances centrales le rôle de distributeurs, et de contrôleurs de la distribution. A condition aussi de ne pas recréer les conditions du conflit armé entre entités civiques considérées en compétition pour des ressources se raréfiant. Il me semble qu'une seule réponse à terme est valide : celle de la recherche de l'autonomie des solidarités locales et de la plus grande indépendance possible vis-à-vis du marché mondial, cette autonomie devant être compensée par l'organisation d'une conversation politique permanente et intensive entre représentants de ces entités. Le marché mondial doit être réservé à des investissements qui ne tendent pas à dériver l'endettement vers ailleurs ou plus tard, au prix de détruire les solidarités interégionales ou intergénérationnelles. (à suivre)
Comme il faudra sans doute dire adieu au profit continu, il ne serait pas stupide de commencer à nous préparer à cette réalité tout en défendant la liberté. En principe, "décroissance" (ou même non-croissance) et liberté sont probablement compatibles. A condition de ne pas confier aux instances centrales le rôle de distributeurs, et de contrôleurs de la distribution. A condition aussi de ne pas recréer les conditions du conflit armé entre entités civiques considérées en compétition pour des ressources se raréfiant. Il me semble qu'une seule réponse à terme est valide : celle de la recherche de l'autonomie des solidarités locales et de la plus grande indépendance possible vis-à-vis du marché mondial, cette autonomie devant être compensée par l'organisation d'une conversation politique permanente et intensive entre représentants de ces entités. Le marché mondial doit être réservé à des investissements qui ne tendent pas à dériver l'endettement vers ailleurs ou plus tard, au prix de détruire les solidarités interégionales ou intergénérationnelles. (à suivre)
La nature du capitalisme est de vivre de l'argent, mais l'argent n'est -en son essence- que l'anticipation d'une croissance future, qui, nécessairement se tarira, parce qu'une croissance infinie est impossible. Déjà les sociétés développées ne croissent (ne génèrent du profit) que faiblement. mais elles sont symptomes d'une tendance générale et surtout organique. Ce ne sont pas les analystes financiers qui vous le diront. Ni les gouvernements.
Tous les jours, les commentaires se succèdent pour comparer la baisse des valeurs à celle survenue il y a 20 ans, 30 ans, éventuellement en 1929. Tout le monde s'accorde également lourd dire que la crise durera un an, peut-être deux. Il faut réformer le système financier, le rendre plus sûr et plus transparent. Ces pensées de conjoncture ont toutes en commun de vouloir laisser impensé le phénomène lui-même, aussi bien dans ses accidents que dans sa durée. Le modèle de référence implicite est toujours le cycle, et jamais le mouvement irréversible. Et pourtant le penseur le plus cohérent et le plus consistant de ce qui arrive aujourd'hui au capitalisme reste Marx, et surtout le Marx de l'analyse de la baisse des taux de profit. Pour lui, cette baisse est inéluctable sur le long terme, et se confond avec la fin du capitalisme. Que cette fin du capitalisme ait été trop souvent annoncée, à partir de séquences trop étroites, n'empêche pas que la thèse de Marx soit absolument robuste : un système économique qui ne vit que de la plus-value ne peut pas éternellement reproduire cette plus-value en une masse proportionnellement équivalente. Plus la masse de capital investi dans les affaires au plan mondial est gigantesque, et plus il est difficile à cette masse de retrouver à chaque cycle un niveau équivalent de retour sur investissement. Il est clair, à qui regarde l'histoire économique des 20 dernières années, que le capital cherche de plus en plus désespérément des gisements de profit qui soient supérieurs à la moyenne, car cette moyenne -- par exemple traduite en taux de croissance des pays développés -- tend à baisser chaque année. Mais cette recherche, acharnée, de poches de rendement supérieur semble progressivement impuissante à enrayer la baisse globale. Sur 20 ans l'impression dominante est celle d'un énorme animal qui s'empêtre dans ses liens, et contribue en bougeant, à les resserrer toujours davantage. De la libération du dollar par rapport à l'or, à la « nouvelle économie », de celle-ci à la libération des fonds spéculatifs, et de l'échec de cette dernière au recours massif à l'aide des Etats pour soutenir l'économie financière, se dessine très nettement une pente : il s'agit de chercher des palliatifs toujours plus puissants à l'affaiblissement de la capacité du capital au rendement.
Il est certes possible que la « purge » contribue en soi, par la destruction du capital, à relever le taux de profit dans quelques années, mais il s'agira encore d'un palliatif, et sans doute des plus coûteux. Il est heureux qu'il ne puisse s'accompagner de la descente aux enfers qui déboucha sur les deux guerres mondiales du XXe siècle. Encore que la perspective d'un conflit foudroyant -- et pour tout dire suicidaire -- ne soit pas exclue. Une autre perspective est pourtant laissée ouverte, d'autant plus que la population humaine, plus éduquée, mieux informée que celle qui subissait les grands impérialismes de l'entre-deux-guerres, peut pousser les Etats dans la voie d'une solution organique. Mais alors, ne nous leurrons pas, il ne s'agira pas seulement d'une solution keynésienne, visant à la relance par la dépense étatique, mais du prolégomène au passage à une autre société, non fondée sur le profit en lui-même.
Il s'agira exactement de la réalisation de la prophétie -- et non du programme -- marxiste. Il est d'ailleurs très étrange que le marxisme politique et militant ait toujours tenté de s'appuyer sur le marxisme « scientifique », alors qu'il existe une contradiction flagrante entre le fait d'annoncer un processus inéluctablement inscrit dans la nécessité, et celui de vouloir l'accélérer par la militance. L'échec de cette dernière, soit qu’elle se soit opposée à des forces telluriques bien supérieures, soit au contraire qu'elle se soit plongée dans le compromis jusqu'à s’y dénaturer totalement (comme le communisme chinois), ne doit pas nous entraîner pas oublier la portée de la réflexion marxiste, sinon comme science du moins comme prophétie fondée sur l'analyse rationnelle.
Cependant, la politique ne perd pas ses droits. Fondée sur l'expérience, elle consisterait désormais, non pas à s'opposer aux mouvements de socialisation du capital, ni par conséquent à la réorganisation de toute la vie en dehors des impératifs de profit, mais à lutter énergiquement contre les tendances ordinaires qui accompagnent ces mouvements : bureaucratisation, autoritarisme et gouvernement par la police.
Jusqu'ici la notion de libéralisme a recouvert à la fois la défense du capitalisme et celle des libertés individuelles, ou des solidarités autonomes. Nous devons désormais apprendre à utiliser un concept plus rigoureux de libéralisme, seulement dans l'acception de la liberté des personnes et des gens. La tâche la plus essentielle de l'avenir, en dehors du maintien d'une organisation humaine des pratiques de production et d'échange au niveau du monde, sera probablement d'acquérir -- en visant l'irréversibilité -- les droits de chaque personne à ne pas subir la dictature des organisations publiques et privées.
L'une des possibilités en ce sens est l'instauration d'une société mondiale pluraliste, c'est-à-dire d'une société où les personnes peuvent légitimement choisir leurs formes d'organisation collective, au-dessus du principe de souveraineté des étatsn chaque forme reflétant une passion assez forte pour limiter celle des autres, mais surtout pour la retraduire dans des termes qui ne peuvent fusionner dans la course générale à l'argent.
Il est certes possible que la « purge » contribue en soi, par la destruction du capital, à relever le taux de profit dans quelques années, mais il s'agira encore d'un palliatif, et sans doute des plus coûteux. Il est heureux qu'il ne puisse s'accompagner de la descente aux enfers qui déboucha sur les deux guerres mondiales du XXe siècle. Encore que la perspective d'un conflit foudroyant -- et pour tout dire suicidaire -- ne soit pas exclue. Une autre perspective est pourtant laissée ouverte, d'autant plus que la population humaine, plus éduquée, mieux informée que celle qui subissait les grands impérialismes de l'entre-deux-guerres, peut pousser les Etats dans la voie d'une solution organique. Mais alors, ne nous leurrons pas, il ne s'agira pas seulement d'une solution keynésienne, visant à la relance par la dépense étatique, mais du prolégomène au passage à une autre société, non fondée sur le profit en lui-même.
Il s'agira exactement de la réalisation de la prophétie -- et non du programme -- marxiste. Il est d'ailleurs très étrange que le marxisme politique et militant ait toujours tenté de s'appuyer sur le marxisme « scientifique », alors qu'il existe une contradiction flagrante entre le fait d'annoncer un processus inéluctablement inscrit dans la nécessité, et celui de vouloir l'accélérer par la militance. L'échec de cette dernière, soit qu’elle se soit opposée à des forces telluriques bien supérieures, soit au contraire qu'elle se soit plongée dans le compromis jusqu'à s’y dénaturer totalement (comme le communisme chinois), ne doit pas nous entraîner pas oublier la portée de la réflexion marxiste, sinon comme science du moins comme prophétie fondée sur l'analyse rationnelle.
Cependant, la politique ne perd pas ses droits. Fondée sur l'expérience, elle consisterait désormais, non pas à s'opposer aux mouvements de socialisation du capital, ni par conséquent à la réorganisation de toute la vie en dehors des impératifs de profit, mais à lutter énergiquement contre les tendances ordinaires qui accompagnent ces mouvements : bureaucratisation, autoritarisme et gouvernement par la police.
Jusqu'ici la notion de libéralisme a recouvert à la fois la défense du capitalisme et celle des libertés individuelles, ou des solidarités autonomes. Nous devons désormais apprendre à utiliser un concept plus rigoureux de libéralisme, seulement dans l'acception de la liberté des personnes et des gens. La tâche la plus essentielle de l'avenir, en dehors du maintien d'une organisation humaine des pratiques de production et d'échange au niveau du monde, sera probablement d'acquérir -- en visant l'irréversibilité -- les droits de chaque personne à ne pas subir la dictature des organisations publiques et privées.
L'une des possibilités en ce sens est l'instauration d'une société mondiale pluraliste, c'est-à-dire d'une société où les personnes peuvent légitimement choisir leurs formes d'organisation collective, au-dessus du principe de souveraineté des étatsn chaque forme reflétant une passion assez forte pour limiter celle des autres, mais surtout pour la retraduire dans des termes qui ne peuvent fusionner dans la course générale à l'argent.
Même Paul Jorion ne pouvant pas répondre à cette question, j'ai été obligé d'en passer par un projet de roman géo-polar pour tenter d'imaginer des scénarios plausibles. En réalité, il semble que les seules possibilités de peser massivement sur le marché (par exemple en jouant sur les taux) soient réservées encore à des acteurs étatiques importants. Or dans ce cas, leur politique financière est simplement assimilée à leur politique tout court, et interprétée par les autres acteurs nationaux comme action amicale ou inamicale. Elle peut donner alors lieu à des contre-politiques prévisibles et entre dans un "jeu de go" où les joueurs passent plus de temps à ne pas jouer qu'à jouer.
Mais si "les Chinois" (qui n'ont toujours pas de sous-marins nucléaires assez furtifs) décidaient tout de même (pour le bien de l'Humanité) d'en finir avec la capacité de nuisance des Américains et de ne plus soutenir le dollar en injectant du soutien des bons du trésor, cela se verrait immédiatement. Cela peut se produire aussi par petites touches prenant valeur de "signes forts" comme on disait dans les années 2000.
Je ne sais pas ce que Jorion en pense, lui qui doute systématiquement fortement et un peu gâteusement (vu qu'il est plus âgé que moi d'un an) des "signes de reprise" , mais j'aurais tendance à imaginer que les Chinois sont partagés entre l'envie de voir reprendre la consommation américaine de babioles rentables, et leur inquiétude de les voir encore s'endetter, ces fous. Et j'imaginerais aussi volontiers -ce que je fais dans le polar- que leur sagesse immémoriale penche plutôt pour stopper ces 'gamblers" impénitents, littéralement saoulés au whisky puritain qui les fait se croire élus au dessus du monde (heureusement que nous avons les rhums de la Martinique). Dans ce cas, si j'ose moi-même le risque de jouer (et le jeu de risquer, comme m'aurait complété Bourdieu-Dupont), je pronostiquerais volontiers que les Chinois commencent à faire monter les taux de long terme aux Etats-Unis. Et si je me trompe, je mettrai la faute sur Jorion, qui n'avait qu'à ne pas se jouer du risque de pronostiquer !
D'autant que Jorion n'a sûrement pas prévu la réaction d'un Monseigneur ultramontain et traditionnaliste qui, s'il n'a toujours pas été excommunié, le doit (dans mon roman) au fait que son groupe détiendrait une gigantesque fortune en or remontant aux Templiers, et qu'il serait prêt à le lâcher sur le marché au moment opportun pour aider l'économie mondiale à s'écrouler (le monde appauvri reviendrait alors automatiquement à la prière en latin).
Chinois plus Vieux Catholiques = crise économique accentuée et retour des Américains à l'épargne (et les Sud-Américains à la misère, propice à la foi.)
Roman, donc, qui devrait être drôle et parfaitement délirant.
Pas tant que cela ? Ah bon ?
En fait, je crois hélas que les choses ne seront ni aussi tragiques ni aussi amusantes : les Américains rendus raisonnables par Barack Obama se serreront la ceinture pour réorganiser leur économie autour des cellules photovoltaïques et des éoliennes, et les Chinois seront d'autant plus obligés de soutenir le dollar que les fichus Yankees ne voudront plus acheter leurs babioles.Et quand le pétrole remontera d'un coup à 200 dollars, ils en seront pour leur pomme, vu que les Américains auront acheté des voitures électriques -certes japonaises-. Le problème avec les Ricains, c'est que vous avez beau savoir ce qu'ils vont faire en secouant les baguettes d'achillée du Yi King, en fait çà
ne se passe jamais comme prévu. Enfin , j 'espère.
Mais si "les Chinois" (qui n'ont toujours pas de sous-marins nucléaires assez furtifs) décidaient tout de même (pour le bien de l'Humanité) d'en finir avec la capacité de nuisance des Américains et de ne plus soutenir le dollar en injectant du soutien des bons du trésor, cela se verrait immédiatement. Cela peut se produire aussi par petites touches prenant valeur de "signes forts" comme on disait dans les années 2000.
Je ne sais pas ce que Jorion en pense, lui qui doute systématiquement fortement et un peu gâteusement (vu qu'il est plus âgé que moi d'un an) des "signes de reprise" , mais j'aurais tendance à imaginer que les Chinois sont partagés entre l'envie de voir reprendre la consommation américaine de babioles rentables, et leur inquiétude de les voir encore s'endetter, ces fous. Et j'imaginerais aussi volontiers -ce que je fais dans le polar- que leur sagesse immémoriale penche plutôt pour stopper ces 'gamblers" impénitents, littéralement saoulés au whisky puritain qui les fait se croire élus au dessus du monde (heureusement que nous avons les rhums de la Martinique). Dans ce cas, si j'ose moi-même le risque de jouer (et le jeu de risquer, comme m'aurait complété Bourdieu-Dupont), je pronostiquerais volontiers que les Chinois commencent à faire monter les taux de long terme aux Etats-Unis. Et si je me trompe, je mettrai la faute sur Jorion, qui n'avait qu'à ne pas se jouer du risque de pronostiquer !
D'autant que Jorion n'a sûrement pas prévu la réaction d'un Monseigneur ultramontain et traditionnaliste qui, s'il n'a toujours pas été excommunié, le doit (dans mon roman) au fait que son groupe détiendrait une gigantesque fortune en or remontant aux Templiers, et qu'il serait prêt à le lâcher sur le marché au moment opportun pour aider l'économie mondiale à s'écrouler (le monde appauvri reviendrait alors automatiquement à la prière en latin).
Chinois plus Vieux Catholiques = crise économique accentuée et retour des Américains à l'épargne (et les Sud-Américains à la misère, propice à la foi.)
Roman, donc, qui devrait être drôle et parfaitement délirant.
Pas tant que cela ? Ah bon ?
En fait, je crois hélas que les choses ne seront ni aussi tragiques ni aussi amusantes : les Américains rendus raisonnables par Barack Obama se serreront la ceinture pour réorganiser leur économie autour des cellules photovoltaïques et des éoliennes, et les Chinois seront d'autant plus obligés de soutenir le dollar que les fichus Yankees ne voudront plus acheter leurs babioles.Et quand le pétrole remontera d'un coup à 200 dollars, ils en seront pour leur pomme, vu que les Américains auront acheté des voitures électriques -certes japonaises-. Le problème avec les Ricains, c'est que vous avez beau savoir ce qu'ils vont faire en secouant les baguettes d'achillée du Yi King, en fait çà
ne se passe jamais comme prévu. Enfin , j 'espère.
contenu du blog
La crise de 2008 est un appel des"marchés" à la constitution d'une référence mondiale de confiance quant aux anticipations profitables et leurs risques. Elle prépare les fondations d'un Etat mondial combinant étroitement le Privé et le Public.
A peine formulées les promesses de milliards à injecter pour soutenir le crédit, et la crise se calme. A peine les cours de la bourse remontent-ils que les médias oublient la crise. Et à peine la crise oubliée, qu'une série de milliards promis seront remisés sagement, sauf les quelques rogatons nécessaires pour justifier la surveillance des autorités publiques sur les flux de la machinerie interbancaire.
Rien ne s'est passé (les mises au chômage massif se seraient effectuées de toute façon dans le contexte de la délocalisation) . Juste quelques ondes se refermant au dessus de la peur. Pourquoi ?
Parce que nous sommes dans le domaine non pas d'une économie virtuelle comme on l'a répété à tort, mais dans le cadre d'une économie anticipative : l'argent fiduciaire et maintenant informatique représente l'anticipation de l'économie de demain par les possédants (et les consommateurs) d'aujourd'hui. Or une anticipation a besoin d'être crue. La confiance n'est pas seulement une confiance entre les agents du système (qui est technique), mais celle qui est accordée à des "institutions supposées savoir ou pouvoir" ce qui va se passer dans l'avenir. C'est pourquoi l'intervention de l'Etat est nécessaire au système : non pas parce qu'il est en soi une garantie (celle-ci s'épuise dans toute politique de déficit budgétaire qui dilue; étend puis reconcentre la dette), mais simplement parce qu'il représente l'autorité en dernière instance.
Ce que montre l'intensité de la crise de 2008-2009, c'est que l'assemblée des possédants (ce qu'on appelle "le marché") a besoin d'un Etat mondial qui ait réellement autorité, et non plus d'une pulvérulence de petites souverainetés même connectées. En ce sens, le méga-Privé qu'est le capitalisme mondial actuel attend un méga-Public qui soit à sa hauteur. Les opposer est une bêtise : cela fait belle lurette que Privé et Public marchent main dans la main, même si les fiancés se castagnent de temps en temps. On est donc passés du G4 au G20 et demain peut-être au G250.
Et ces "G", pour être souples et non institutionnalisés comme l'ONU (le FMI est mis en concurrence avec les G, et il faut voir comme M. Strauss-Kahn essaie de "vendre" son institution), n'en sont pas moins des organes en formation d'un super Etat-Monde, dans lequel, enfin, on pourra avoir pleinement confiance (quitte à faire disparaître un a un les secteurs de spéculation exagérée).
Témoin des limites de rendement d'un capital désormais liquide en direction du sud et noyant désormais presque toute la planète, cette crise systémique anticipe l'après-capitalisme parce qu'elle rend très difficile la spéculation exorbitante ou la précipitation sectorielle. La première grande crise"systémique" du XXe siècle est donc en définitive un appel à la construction étatique mondiale,même si dans un premier temps le"roi dollar" impose la dictature d'une puissance particulière au coeur de cet Etat-monde. Car on peut compter sur de nombreux ajustements progressifs mais convergents pour éroder cette dictature, ne serait-ce que l'effet objectif de "planche à billet" et d'inflation générale qu'il recèle. On va a l'évidence à moyenne échéance vers une monnaie mondiale composée d'un panier consolidé de devises aux marges étroites. Auparavant il y aura sans doute des rugissements de quelques tigres en papier(monnaie) pour obtenir des réajustements et éviter un second palier mortel à la chute de solvabilité... mais on y va, et du même coup va-t-on bon gré mal gré à une solidarité interétatique jamais encore établie à ce point. Certes, l'hypothèse de la guerre comme solution (démographique,économique) ne doit pas être sous-estimée (comme le rappelle le prophète Athalie,pardon Attali), mais ce ne serait qu'un raccourci sanglant -voire vitrifiant- dans la direction d'encore plus d'Etat-monde dans l'après-coup.
Rien ne s'est passé (les mises au chômage massif se seraient effectuées de toute façon dans le contexte de la délocalisation) . Juste quelques ondes se refermant au dessus de la peur. Pourquoi ?
Parce que nous sommes dans le domaine non pas d'une économie virtuelle comme on l'a répété à tort, mais dans le cadre d'une économie anticipative : l'argent fiduciaire et maintenant informatique représente l'anticipation de l'économie de demain par les possédants (et les consommateurs) d'aujourd'hui. Or une anticipation a besoin d'être crue. La confiance n'est pas seulement une confiance entre les agents du système (qui est technique), mais celle qui est accordée à des "institutions supposées savoir ou pouvoir" ce qui va se passer dans l'avenir. C'est pourquoi l'intervention de l'Etat est nécessaire au système : non pas parce qu'il est en soi une garantie (celle-ci s'épuise dans toute politique de déficit budgétaire qui dilue; étend puis reconcentre la dette), mais simplement parce qu'il représente l'autorité en dernière instance.
Ce que montre l'intensité de la crise de 2008-2009, c'est que l'assemblée des possédants (ce qu'on appelle "le marché") a besoin d'un Etat mondial qui ait réellement autorité, et non plus d'une pulvérulence de petites souverainetés même connectées. En ce sens, le méga-Privé qu'est le capitalisme mondial actuel attend un méga-Public qui soit à sa hauteur. Les opposer est une bêtise : cela fait belle lurette que Privé et Public marchent main dans la main, même si les fiancés se castagnent de temps en temps. On est donc passés du G4 au G20 et demain peut-être au G250.
Et ces "G", pour être souples et non institutionnalisés comme l'ONU (le FMI est mis en concurrence avec les G, et il faut voir comme M. Strauss-Kahn essaie de "vendre" son institution), n'en sont pas moins des organes en formation d'un super Etat-Monde, dans lequel, enfin, on pourra avoir pleinement confiance (quitte à faire disparaître un a un les secteurs de spéculation exagérée).
Témoin des limites de rendement d'un capital désormais liquide en direction du sud et noyant désormais presque toute la planète, cette crise systémique anticipe l'après-capitalisme parce qu'elle rend très difficile la spéculation exorbitante ou la précipitation sectorielle. La première grande crise"systémique" du XXe siècle est donc en définitive un appel à la construction étatique mondiale,même si dans un premier temps le"roi dollar" impose la dictature d'une puissance particulière au coeur de cet Etat-monde. Car on peut compter sur de nombreux ajustements progressifs mais convergents pour éroder cette dictature, ne serait-ce que l'effet objectif de "planche à billet" et d'inflation générale qu'il recèle. On va a l'évidence à moyenne échéance vers une monnaie mondiale composée d'un panier consolidé de devises aux marges étroites. Auparavant il y aura sans doute des rugissements de quelques tigres en papier(monnaie) pour obtenir des réajustements et éviter un second palier mortel à la chute de solvabilité... mais on y va, et du même coup va-t-on bon gré mal gré à une solidarité interétatique jamais encore établie à ce point. Certes, l'hypothèse de la guerre comme solution (démographique,économique) ne doit pas être sous-estimée (comme le rappelle le prophète Athalie,pardon Attali), mais ce ne serait qu'un raccourci sanglant -voire vitrifiant- dans la direction d'encore plus d'Etat-monde dans l'après-coup.
Les médias admettent facilement de ne pas être au courant de connaissances spécialisées, qui ne viendront jamais dans le domaine public. Mais quand l'événement est aussi public que la crise financière de 2008, il est insupportable pour eux "d'avouer" qu'ils n'y ont rien compris, ne l'ont pas vue venir, n'ont pas tenté de soulever des lièvres ou d'interprêter des symptomes. Ils projettent donc immédiatement ce sentiment d'impuissance sur tout le monde, alors que les journalistes auraient pris un peu de temps pour lire, ils se seraient aperçus que la crise était décrite à l'avance par le menu, et cela par plusieurs chercheurs d'institutions très différentes. S'ils n'ont pas pu le faire, ce n'est pas seulement à cause de leur métier, plongé dans l'éphémère, mais parce qu'ils collaborent comme tout le monde à l'idéal du "gain". Comme tout le monde, ils ont reconstruit l'univers autour de cette notion et "paniquent" quand la perte semble s'installer à sa place. Envisager, anticiper l'avenir comme une perte continuelle et en même temps abstraite, c'est très difficilement supportable. Ce qui ne veut pas dire que les médias sont hédoniques ou optimistes : ils peuvent aussi tirer un gain substantiel du catastrophisme, et ne manquent pas de le faire quotidiennement avec les espèces qui disparaissent et l'air qui s'emplit de gaz à effet de serre. Mais entre ce pessimisme qui conduit à attaquer des coupables ou à fustiger des comportements (et qui se marie de mieux en mieux avec une morale policière généralisée), et le constat immédiat d'une perte pour tout le monde, il y a une grande différence. De plus "annoncer une perte" n'a pas grand sens (sauf pour la rubrique nécrologique, surtout lue par ceux qui attendent la mort des autres), Ce n'est pas une posture qui rapporte que de faire le "prophète de malheur", ou alors ponctuellement. C'est pourquoi les médias ont oublié la plus grave crise financière du siècle (et même du précédent, peut-être) dans la semaine qui a suivi la reprise des cours de la bourse, interdisant ainsi la réflexion publique sur ses causes profondes.
Nous le savions déjà depuis longtemps : organiser une pensée cohérente sur ce qui se passe dans le monde humain ne saurait s'appuyer une seconde sur l'écho médiatique. Cependant sa présence est si universelle, si constante, si soutenue, que nous éprouvons de la difficulté à réunir les "parlements" intellectuels ou populaires qui permettraient une pensée suivie. Ainsi, l'amnésie automatique des médias devient-il un trait pathologique de la population elle-même. Et c'est là que les choses ne vont plus.
Nous le savions déjà depuis longtemps : organiser une pensée cohérente sur ce qui se passe dans le monde humain ne saurait s'appuyer une seconde sur l'écho médiatique. Cependant sa présence est si universelle, si constante, si soutenue, que nous éprouvons de la difficulté à réunir les "parlements" intellectuels ou populaires qui permettraient une pensée suivie. Ainsi, l'amnésie automatique des médias devient-il un trait pathologique de la population elle-même. Et c'est là que les choses ne vont plus.
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Trois grands livres, pour commencer sans lesquels vous risquez d'être dupe a priori :
John Kenneth Galbraith écrit en 1954 "The Great Crash, 1929 " (traduit en français : " la crise économique de 1929, Payot , Paris) dans lequel il décrit la tendance irrésistible à la constitution d'une bulle spéculative à laquelle tout le monde collabore, y compris les experts les plus conscients. Galbraith pensait que son livre servirait à prévenir le retour de la folie propre au capitalisme : peine perdue. Il attribue la "pulsion spéculative" au désir de s'enrichir sans travailler. Je crois qu'il restreint un peu -et moralise trop- le problème (est-il ecore "trop" économiste ?) . Il s'agit, je crois, de s'enrichir sans s'en tenir aux règles limitant l'enrichissement à un moment et dans des circonstances données. Cela peut concerner, par exemple l'endettement : vous pouvez spéculer pour vous"refaire" d'une dette trop importante pour être remboursée par le travail. Ou le déficit public : l'Etat peut spéculer pour rentrer dans ses fonds sans trop taxer le contribuable, etc.
Paul Jorion : cet anthropologue africaniste devenu expert en trading puis enseignant et conférencier à têtes multiples a publié il y a 4 ans un livre remarquable et lumineux qui décrit exactement tout le processus enclenché par les subprimes, jusqu'à la catastrophe systémique. Ceux qui prétendent qu'on ne pouvait pas prévoir la crise ne le liront probablement pas, afin de ne pas avoir à bouleverser leur credo stupide, tout comme les éditeurs qui refusaient de l'éditer dès 2004) participant à la loi du silence que Galbraith soulignait déjà pour 1929. (Paul Jorion, Vers la crise du capitalisme américain?, La Découverte, Paris, 2007, ISBN 978-2-7071-5092-9.) Jorion en appelle à une "constitution" de l'Economie. C'est une idée forte, mais nous la discutons par ailleurs : peut-être que Paul Jorion croit un peu trop dans "l'autonomie" de l'économie.
Le fait qu'un chercheur isolé ait pu aussi "facilement" annoncer l'avenir a aussi un aspect inquiétant : et si d'autres l'avaient également prévu... mais cette fois pour s'en servir ? (lire la note : à qui profite le crime de destruction de l'économie-monde ?")
Nous recommandons au lecteur de consulter le passionnant site de Paul Jorion (http://www.pauljorion.com/index-article-87.html); Il y publie notamment un article sur le taux d'endettement des ménages américains (cent pour cent sur une année de revenu en 2006), ce qu'il attribue non pas à l'optimisme ou à la fringale, mais à une combinaison de facteurs : type de dépense traditionnel dans un pays d'immigration continue (l'immigrant cherche à se former une image de lui-même intégrée dans son pays d'accueil, ce qui représente un coût élevé),
-délocalisation à l'étranger de la fabrication des produits permettant ce "standard" (ce qui transforme la dette personnelle en dette nationale).
-prêts sans apport personnel engageant la valeur future du bien immobilier
-multiplication des offres de crédit (une vingtaine de cartes par personne), avec taux parfois usuraires et pénalités coûteuses, et la moitié des ménages en découvert de crédit d'un mois sur l'autre :le crédit comme "solution sociale" (palliatif aux périodes de chômage, "soutien" aux pme, etc.)
-une révision des lois sur la faillite personnelle qui permettait d'éponger les dettes des personnes assez pauvres, révision éliminant pratiquement cette possibilité.
Pour Paul Jorion, la cause fondamentale de "l'outrepassement" par tous les Américains de certaines limites d'endettement reste culturelle. Elle tient au "calvinisme" qui nourrit les générations actuelles, aussi bien que les premières : "c’est cette confiance dans la Providence qu’exprime le In God we trust qui conduit le citoyen américain à outrepasser en permanence les limites de la prudence financière. Le fait de se savoir, sur un plan religieux, au rang des élus plutôt que de constater simplement, sur un plan profane, que l’on a de la chance, vient renforcer l’optimisme qui caractérise déjà a priori celui ou celle qui a choisi le pari de l’émigration et ses aléas plutôt que de se satisfaire de la médiocrité qui constituait son lot au pays natal."
Je suis d'accord avec Paul Jorion sur ce fait, d'autant que cela rejoint une intuition anthropologique plus générale : les motifs qui poussent des peuples entier à outrepasser des limites sont toujours différents, toujours spécifiques, et à jamais irréductibles les unes aux autres dans un pur "calcul économique". Mais précisément : si d'un côté le motif culturel est à chaque fois différent, le dépassement de la frontière séparant raison et déraison collectives, lui, concerne une règle objective :
quand il a lieu, il consiste toujours à gruger autrui, à le malmener, à l'exploiter. C'est d'ailleurs pourquoi, en constatant que c'est bien sur le surendettement sans espoir des plus pauvres que démarre la vraie crise du système, que Jorion utilise la fameuse formule romaine : "vae victis !" ; mort aux vaincus. Et il a beau nous convaincre que cette formule est typique du calvinisme, je crois qu'elle est typique de l'humanité à tout âge, dès lors qu'elle s'engage dans l'inhumain.
Mais plus spécifiquement, il faut se souvenir qu'une classe supérieure habituée à ce que rien ne lui résiste tend à toute époque à se fabriquer une "gnose", c'est-à-dire une théologie et une cosmologie justifiant leur droit au "dépassement". Des gnostiques contemporains de la construction du christianisme aux fondamentalistes américains contemporains, il y a une ligne historique directe, un recommencement à l'identique : pour cette lignée d'élites un peu dans le genre de Da vinci Code,
les élus ont tous les droits pour continuer à avancer, à manifester qu'ils ont été choisis, laissant le reste de l'humanité, mauvaise création, ratage du démiurge, dans la pénombre.
Le problème est qu'au 3e siècle, l'élite tentée par la gnose devait compter avec un puissant système politico-militaire qui ne partageait pas ses intérêts. Alors qu'aujourd'hui, les élites possédantes et participant à l'appareil militaro-industriel ont une capacité de susciter la catastrophe, ou de la parachever (à supposer que pour une bonne partie d'entre elles, l'élection de Barack Obama serait le début de la fin du monde.
Le troisième livre est composé de la petite série d'articles écrits par Nicolas Georgescu-Roegen dans les années soixante dix, (regroupés sous le titre "demain, la décroissance, éditions "sang de la terre", 1979) et dans lesquels l'auteur, économiste distingué, tente -sans succès- de convaincre ses pairs de mettre l'économie en relation étroite avec les lois de l'épuisement de l'énergie. Véritable inventeur de la thèse de la décroissance (qui ne signifie pas nécessairement baisse des activités, mais diminution de leur entraînement par le profit) , Georgescu-Roegen est indispensable pour comprendre ce qui nous arrive, notamment dans le rapport étroit entre la crise financière et la crise énergétique qui est sa vraie toile de fond, indépendamment des yoyos de la bourse. Nous savons avec lui que quelque soit la "relance" à court terme, notre survie est désormais liée à la façon dont nous saurons autolimiter nos appétences.
(on peut trouver le texte à : http://classiques.uqac.ca/contemporains/georgescu_roegen_nicolas/decroissance/decroissance.html)
John Kenneth Galbraith écrit en 1954 "The Great Crash, 1929 " (traduit en français : " la crise économique de 1929, Payot , Paris) dans lequel il décrit la tendance irrésistible à la constitution d'une bulle spéculative à laquelle tout le monde collabore, y compris les experts les plus conscients. Galbraith pensait que son livre servirait à prévenir le retour de la folie propre au capitalisme : peine perdue. Il attribue la "pulsion spéculative" au désir de s'enrichir sans travailler. Je crois qu'il restreint un peu -et moralise trop- le problème (est-il ecore "trop" économiste ?) . Il s'agit, je crois, de s'enrichir sans s'en tenir aux règles limitant l'enrichissement à un moment et dans des circonstances données. Cela peut concerner, par exemple l'endettement : vous pouvez spéculer pour vous"refaire" d'une dette trop importante pour être remboursée par le travail. Ou le déficit public : l'Etat peut spéculer pour rentrer dans ses fonds sans trop taxer le contribuable, etc.
Paul Jorion : cet anthropologue africaniste devenu expert en trading puis enseignant et conférencier à têtes multiples a publié il y a 4 ans un livre remarquable et lumineux qui décrit exactement tout le processus enclenché par les subprimes, jusqu'à la catastrophe systémique. Ceux qui prétendent qu'on ne pouvait pas prévoir la crise ne le liront probablement pas, afin de ne pas avoir à bouleverser leur credo stupide, tout comme les éditeurs qui refusaient de l'éditer dès 2004) participant à la loi du silence que Galbraith soulignait déjà pour 1929. (Paul Jorion, Vers la crise du capitalisme américain?, La Découverte, Paris, 2007, ISBN 978-2-7071-5092-9.) Jorion en appelle à une "constitution" de l'Economie. C'est une idée forte, mais nous la discutons par ailleurs : peut-être que Paul Jorion croit un peu trop dans "l'autonomie" de l'économie.
Le fait qu'un chercheur isolé ait pu aussi "facilement" annoncer l'avenir a aussi un aspect inquiétant : et si d'autres l'avaient également prévu... mais cette fois pour s'en servir ? (lire la note : à qui profite le crime de destruction de l'économie-monde ?")
Nous recommandons au lecteur de consulter le passionnant site de Paul Jorion (http://www.pauljorion.com/index-article-87.html); Il y publie notamment un article sur le taux d'endettement des ménages américains (cent pour cent sur une année de revenu en 2006), ce qu'il attribue non pas à l'optimisme ou à la fringale, mais à une combinaison de facteurs : type de dépense traditionnel dans un pays d'immigration continue (l'immigrant cherche à se former une image de lui-même intégrée dans son pays d'accueil, ce qui représente un coût élevé),
-délocalisation à l'étranger de la fabrication des produits permettant ce "standard" (ce qui transforme la dette personnelle en dette nationale).
-prêts sans apport personnel engageant la valeur future du bien immobilier
-multiplication des offres de crédit (une vingtaine de cartes par personne), avec taux parfois usuraires et pénalités coûteuses, et la moitié des ménages en découvert de crédit d'un mois sur l'autre :le crédit comme "solution sociale" (palliatif aux périodes de chômage, "soutien" aux pme, etc.)
-une révision des lois sur la faillite personnelle qui permettait d'éponger les dettes des personnes assez pauvres, révision éliminant pratiquement cette possibilité.
Pour Paul Jorion, la cause fondamentale de "l'outrepassement" par tous les Américains de certaines limites d'endettement reste culturelle. Elle tient au "calvinisme" qui nourrit les générations actuelles, aussi bien que les premières : "c’est cette confiance dans la Providence qu’exprime le In God we trust qui conduit le citoyen américain à outrepasser en permanence les limites de la prudence financière. Le fait de se savoir, sur un plan religieux, au rang des élus plutôt que de constater simplement, sur un plan profane, que l’on a de la chance, vient renforcer l’optimisme qui caractérise déjà a priori celui ou celle qui a choisi le pari de l’émigration et ses aléas plutôt que de se satisfaire de la médiocrité qui constituait son lot au pays natal."
Je suis d'accord avec Paul Jorion sur ce fait, d'autant que cela rejoint une intuition anthropologique plus générale : les motifs qui poussent des peuples entier à outrepasser des limites sont toujours différents, toujours spécifiques, et à jamais irréductibles les unes aux autres dans un pur "calcul économique". Mais précisément : si d'un côté le motif culturel est à chaque fois différent, le dépassement de la frontière séparant raison et déraison collectives, lui, concerne une règle objective :
quand il a lieu, il consiste toujours à gruger autrui, à le malmener, à l'exploiter. C'est d'ailleurs pourquoi, en constatant que c'est bien sur le surendettement sans espoir des plus pauvres que démarre la vraie crise du système, que Jorion utilise la fameuse formule romaine : "vae victis !" ; mort aux vaincus. Et il a beau nous convaincre que cette formule est typique du calvinisme, je crois qu'elle est typique de l'humanité à tout âge, dès lors qu'elle s'engage dans l'inhumain.
Mais plus spécifiquement, il faut se souvenir qu'une classe supérieure habituée à ce que rien ne lui résiste tend à toute époque à se fabriquer une "gnose", c'est-à-dire une théologie et une cosmologie justifiant leur droit au "dépassement". Des gnostiques contemporains de la construction du christianisme aux fondamentalistes américains contemporains, il y a une ligne historique directe, un recommencement à l'identique : pour cette lignée d'élites un peu dans le genre de Da vinci Code,
les élus ont tous les droits pour continuer à avancer, à manifester qu'ils ont été choisis, laissant le reste de l'humanité, mauvaise création, ratage du démiurge, dans la pénombre.
Le problème est qu'au 3e siècle, l'élite tentée par la gnose devait compter avec un puissant système politico-militaire qui ne partageait pas ses intérêts. Alors qu'aujourd'hui, les élites possédantes et participant à l'appareil militaro-industriel ont une capacité de susciter la catastrophe, ou de la parachever (à supposer que pour une bonne partie d'entre elles, l'élection de Barack Obama serait le début de la fin du monde.
Le troisième livre est composé de la petite série d'articles écrits par Nicolas Georgescu-Roegen dans les années soixante dix, (regroupés sous le titre "demain, la décroissance, éditions "sang de la terre", 1979) et dans lesquels l'auteur, économiste distingué, tente -sans succès- de convaincre ses pairs de mettre l'économie en relation étroite avec les lois de l'épuisement de l'énergie. Véritable inventeur de la thèse de la décroissance (qui ne signifie pas nécessairement baisse des activités, mais diminution de leur entraînement par le profit) , Georgescu-Roegen est indispensable pour comprendre ce qui nous arrive, notamment dans le rapport étroit entre la crise financière et la crise énergétique qui est sa vraie toile de fond, indépendamment des yoyos de la bourse. Nous savons avec lui que quelque soit la "relance" à court terme, notre survie est désormais liée à la façon dont nous saurons autolimiter nos appétences.
(on peut trouver le texte à : http://classiques.uqac.ca/contemporains/georgescu_roegen_nicolas/decroissance/decroissance.html)
Bien que la plupart des historiens, obnubilés par la spécificité de l'époque qu'ils s'approprient, ont tendance à nier la récurrence de cycles, ou tout du moins à ne pas en admettre l'homologie formelle, on peut soutenir que la plupart des plus graves crises économiques qui ont jalonné l'histoire occidentale relèvent de structures très similaires. Ceci à deux titres : elles se situent aux points où l'argent accumulé ne peut plus mettre en mouvement productions et échanges avec un rendement suffisant. Elles se situent sur une "pente" analogue : celle qui va de ressources faciles et peu coûteuses vers des ressources difficiles et chères. Elles se situent donc toutes -comme le Marx de l'analyse du Capital l'avait annoncé- dans une perspective de long terme soit de ravage de la nature, soit d'étouffement du principe du profit (et probablement les deux à la fois).
Le cycle et la pente -incarnant l'irréversibilité de la flèche du temps- doivent être considérés ensemble :
ainsi, pour les stricts partisans (économistes) d'une théorie des cycles (Kondratieff, par exemple), ceux-ci peuvent se répéter à l'infini, ce qui est faux. Toute innovation technologique venant après une autre (devenue insuffisante à la "relance") possède des caractères augmentant les risques en les déplaçant.
Par exemple, une source d'énergie venant après le pétrole et prétendant avoir les mêmes avantages (ou supérieurs) s'attaquerait à des équilibres naturels situés à un niveau plus "basique". Le cas des biocarburants est flagrant : il concurrence directement l'alimentation humaine et animale. L'accès à la "fusion" remplacerait le risque du nucléaire civil par un danger considérable d'explosion, mettant en jeu des installations peu nombreuses décidant de tout un réseau national ou plus vaste. Le passage à la manipulation génétique et aux nanotechnologies augmente les risques pour la vie dans son organisation intime. Etc. Or ces risques accrus ne sont jamais pris en compte dans le calcul économique de l'innovation. Ce qui est une erreur, d'autant plus massive qu'une seule catastrophe associée à ces progrès risque d'avoir des répercussions.... proprement astronomiques, soit par la nécessaire survenue de l'événement accidentel, soit par les coûts sociaux de la sécurité.
La crise économique en elle-même signale seulement que la société humaine -en tant que marché- parvient à un point où l'exploitation d'un "gisement" de profit arrive à sa fin sans que l'on ait encore trouvé un autre champ assez rentable. Il ne faut pas oublier que la crise de 2008 a commencé par un pic du prix du pétrole, qui a entraîné une spirale de spéculations baissières "catastrophistes", les "marchés" ayant implicitement considéré que l'on avait rencontré là une première manifestation de la pénurie énergétique. Ensuite seulement, s'est dévoilée la situation totalement malsaine des engagements financiers dans l'endettement non solvable mais "titrisé" des pauvres aux Etats-Unis. Situation qui a fait "prendre conscience" du fait que la dette américaine ne pourrait pas être éternelle. On a donc assisté à une installation du pessimisme et à son déplacement amplificateur sur une suite sans fin déterminée d'objets.
Remontons maintenant de quelques siècles dans l'histoire :
Le XVIIe siècle voit entre autres, s'établir l'économie-monde dans la compétition acharnée entre Etats-Nations soutenant leurs propres compagnies : les premiers éléments des difficultés qui se manifesteront cent ans plus tard concernent les antagonismes commerciaux et industriels de plus en plus conflictuels entre la Hollande, l'Espagne, la France, l'Angleterre. Mais les crises de la fin du XVIIIe siècle, qui finiront par les révolutions et les indépendances nationales (comme celles des USA ou des pays d'Amérique latine) sont essentiellement dues à l'affaiblissement assez soudain des rendements de l'industrie esclavagiste plantationnaire, qui ruine une couche importante de la nouvelle bourgeoisie européenne et coïncide avec l'oppression renouvelée des paysans européens (saignés par ailleurs par les aristocraties "curialisées" des monarchies "éclairées"). Elle comporte déjà (avec les assignats, et le système de Law) son aspect de spéculation financière catastrophique (1720).
La solution la plus différée, on le sait, sera la première véritable guerre mondiale : celle que constitue l'ensemble des épisodes napoléoniens.
Les crises du milieu du XIXe siècle (les années 1840) sont déjà des crises d'accumulation du capital (alors plus patrimonial), l'accumulation ayant été permise par 25 ans de paix après les dernières guerres "mondiales" (les guerres napoléoniennes). Leur résolution se fait, avec l'aide des Etats, par des investissements très importants dans la "solution industrielle" conduisant à ce que Toynbee nomme la "post-modernité" (et qu'il fait commencer à la fin de la guerre de sécession américaine, qui est aussi une guerre de modernisation) . Le côté "panique boursière" est moins évident précisément parce que les banques confessionnelles (protestante, juive, puis catholique) se lancent rapidement -avec le soutien d'Etats forts- (Bismarck, Victoria, Napoléon III, etc.) dans la voie "royale" de la modernité (qui n'est jamais qu'une exploitation plus systématique de la conjonction entre des masses travaillantes (et travaillistes) facilement arrachées à la campagne, de techniques nouvelles de production d'acier, et d'extraction massive de charbon voué à la combustion dans l'industrie).
La crise de la fin du XIX e siècle (qui commence, selon Scott Reynold Nelson, en 1873 et dont le prix a été la première guerre mondiale reconnue comme telle en 1914) a été celle des solutions impériales dans la construction d'appareils géants de production et de consommation cadrés par des Etats dominants à prétention de contrôle mondial ou régional. A la fin de ce cycle, les appareils sont modernisés, les masses humaines disciplinées sur le mode militaire (le taylorisme n'est qu'une transposition civile des disciplines de l'armée), mais précisément, toutes les technologies sont polarisées par le mode militaro-industriel, extrêmement coûteux en infrastructures gigantesques et ne peuvent plus se "retourner": lorsque les compagnies ferroviaires (surtout européennes) ne peuvent plus garantir leurs rendements, l'économie -pleine d'hypothèques et d'actions sans valeurs- ne peut que se surmilitariser ou s'assècher. Le choix a été rapidement fait. Notons que l'autre prix, moins visible, est celui du passage aux nouvelles technologies agricoles (aux Etats Unis) qui, à la fois font chuter les cours mondiaux du blé et inaugurent une usure rapide des sols, laquelle transformera en désert une partie des meilleures terres américaines et contribuera à la crise suivante.
Le phénomène a été très semblable en 1929 (diffusion progressive à l'ensemble du système), et très durable, puisqu'il n'a cessé qu'avec l'entrée en guerre des Etats-Unis, fin 1941.
Nous ne nous y attarderons pas -sinon pour rappeler avec Galbraith qu'on y vit la même efflorescence de produits financiers sophistiqués, "dérivés" et dangereux que ceux de la crise de 2008-. Le prix de la crise de 29 a été à la fois la seconde guerre mondiale et finalement le passage à une économie "nucléarisée" (les investissements des Etats dans cette nouvelle source d'énergie, d'abord exclusivement militaire ont été gigantesques, sans commune mesure avec les "new deals").
Passons sur le choc pétrolier de 1973, qui n'est qu'un avertissement, mais mentionnons la déflagration de 1996-2000 : elle résulte de l'informatisation de la société mondiale, qui s'est accélérée après la crise de l'union soviétique en 1989. Ce qu'on appelle alors la "nouvelle économie" s'avère alors destructrice nette des emplois et en même temps peu génératrice de superprofits, car les "startup", bien que fondées avec peu d'argent, se clivent rapidement entre de petites sociétés non viables et d'énormes trusts du "capitalisme d'information" comme Google, qui génèrent certes nominalement d'énormes profits, mais qui, ramenées à l'ensemble des capitaux, représentent au fond assez peu. Il est rarement dit que les crises financières localisées (dans les pays émergents) des années 96-97 ont une relation étroite avec l'échec prévisible de la nouvelle économie, mais cette relation est réelle : les capitaux hésitent alors à s'investir dans les nouveaux pays qui leur semblent trop instables ou incertains politiquement. Mais cette hésitation même (nourrie de la résistance des organismes financiers à contrôle occidental comme le FMI -critiqué vertement par Stiglitz) résulte aussi de la perspective de ne pouvoir plus tirer que des avantages décroissants de l'informatisation. La solution de cette crise fut positive en ce sens que l'hésitation fut finalement abandonnée au profit d'une politique d'investissement beaucoup plus franc et déterminé dans les pays émergents. Le "boom" de la Chine, de l'Inde et du Brésil en résulta directement, tandis qu'indirectement l'élection de Barack Obama aux USA témoigne d'un abandon de préjugés racistes encore prégnants quelques décennies auparavant. Cependant, la montée en puissance des économies émergentes portait en elle-même la crise des pays dits "développés" désormais soumis à une forte concurrence en tant que producteurs alors que continuait à croître leur fringale de consommation, identifiée symboliquement à la "preuve" de leur supériorité intrinsèque.
Le prix de la crise de 2008 est la prise de contrôle de la zone dollar par les Etats asiatiques, mais on ne voit pas encore de traduction dans une "dégradation' de l'emprise énergétique. De sorte que la répétition semble venir s'établir sur une pente qui parvient en "bout de course", les coûts écologiques augmentant fortement de tous côtés. Une perspective plausible dans ces conditions est que le système du profit peut être détruit par simple étouffement progressif des possibilités de rendement suffisant. Autrement dit : pour comprendre les crises économiques, ne lisez pas les économistes (ou du moins la grande majorité d'entre eux qui ne sont que des esprits comptables) mais relisez Marx (celui du Capital,pas celui du trop idéaliste manifeste communiste), et repaissez-vous du magnifique et inquiétant ouvrage de Jared Diamond : "Effondrements" (Gallimard).
ainsi, pour les stricts partisans (économistes) d'une théorie des cycles (Kondratieff, par exemple), ceux-ci peuvent se répéter à l'infini, ce qui est faux. Toute innovation technologique venant après une autre (devenue insuffisante à la "relance") possède des caractères augmentant les risques en les déplaçant.
Par exemple, une source d'énergie venant après le pétrole et prétendant avoir les mêmes avantages (ou supérieurs) s'attaquerait à des équilibres naturels situés à un niveau plus "basique". Le cas des biocarburants est flagrant : il concurrence directement l'alimentation humaine et animale. L'accès à la "fusion" remplacerait le risque du nucléaire civil par un danger considérable d'explosion, mettant en jeu des installations peu nombreuses décidant de tout un réseau national ou plus vaste. Le passage à la manipulation génétique et aux nanotechnologies augmente les risques pour la vie dans son organisation intime. Etc. Or ces risques accrus ne sont jamais pris en compte dans le calcul économique de l'innovation. Ce qui est une erreur, d'autant plus massive qu'une seule catastrophe associée à ces progrès risque d'avoir des répercussions.... proprement astronomiques, soit par la nécessaire survenue de l'événement accidentel, soit par les coûts sociaux de la sécurité.
La crise économique en elle-même signale seulement que la société humaine -en tant que marché- parvient à un point où l'exploitation d'un "gisement" de profit arrive à sa fin sans que l'on ait encore trouvé un autre champ assez rentable. Il ne faut pas oublier que la crise de 2008 a commencé par un pic du prix du pétrole, qui a entraîné une spirale de spéculations baissières "catastrophistes", les "marchés" ayant implicitement considéré que l'on avait rencontré là une première manifestation de la pénurie énergétique. Ensuite seulement, s'est dévoilée la situation totalement malsaine des engagements financiers dans l'endettement non solvable mais "titrisé" des pauvres aux Etats-Unis. Situation qui a fait "prendre conscience" du fait que la dette américaine ne pourrait pas être éternelle. On a donc assisté à une installation du pessimisme et à son déplacement amplificateur sur une suite sans fin déterminée d'objets.
Remontons maintenant de quelques siècles dans l'histoire :
Le XVIIe siècle voit entre autres, s'établir l'économie-monde dans la compétition acharnée entre Etats-Nations soutenant leurs propres compagnies : les premiers éléments des difficultés qui se manifesteront cent ans plus tard concernent les antagonismes commerciaux et industriels de plus en plus conflictuels entre la Hollande, l'Espagne, la France, l'Angleterre. Mais les crises de la fin du XVIIIe siècle, qui finiront par les révolutions et les indépendances nationales (comme celles des USA ou des pays d'Amérique latine) sont essentiellement dues à l'affaiblissement assez soudain des rendements de l'industrie esclavagiste plantationnaire, qui ruine une couche importante de la nouvelle bourgeoisie européenne et coïncide avec l'oppression renouvelée des paysans européens (saignés par ailleurs par les aristocraties "curialisées" des monarchies "éclairées"). Elle comporte déjà (avec les assignats, et le système de Law) son aspect de spéculation financière catastrophique (1720).
La solution la plus différée, on le sait, sera la première véritable guerre mondiale : celle que constitue l'ensemble des épisodes napoléoniens.
Les crises du milieu du XIXe siècle (les années 1840) sont déjà des crises d'accumulation du capital (alors plus patrimonial), l'accumulation ayant été permise par 25 ans de paix après les dernières guerres "mondiales" (les guerres napoléoniennes). Leur résolution se fait, avec l'aide des Etats, par des investissements très importants dans la "solution industrielle" conduisant à ce que Toynbee nomme la "post-modernité" (et qu'il fait commencer à la fin de la guerre de sécession américaine, qui est aussi une guerre de modernisation) . Le côté "panique boursière" est moins évident précisément parce que les banques confessionnelles (protestante, juive, puis catholique) se lancent rapidement -avec le soutien d'Etats forts- (Bismarck, Victoria, Napoléon III, etc.) dans la voie "royale" de la modernité (qui n'est jamais qu'une exploitation plus systématique de la conjonction entre des masses travaillantes (et travaillistes) facilement arrachées à la campagne, de techniques nouvelles de production d'acier, et d'extraction massive de charbon voué à la combustion dans l'industrie).
La crise de la fin du XIX e siècle (qui commence, selon Scott Reynold Nelson, en 1873 et dont le prix a été la première guerre mondiale reconnue comme telle en 1914) a été celle des solutions impériales dans la construction d'appareils géants de production et de consommation cadrés par des Etats dominants à prétention de contrôle mondial ou régional. A la fin de ce cycle, les appareils sont modernisés, les masses humaines disciplinées sur le mode militaire (le taylorisme n'est qu'une transposition civile des disciplines de l'armée), mais précisément, toutes les technologies sont polarisées par le mode militaro-industriel, extrêmement coûteux en infrastructures gigantesques et ne peuvent plus se "retourner": lorsque les compagnies ferroviaires (surtout européennes) ne peuvent plus garantir leurs rendements, l'économie -pleine d'hypothèques et d'actions sans valeurs- ne peut que se surmilitariser ou s'assècher. Le choix a été rapidement fait. Notons que l'autre prix, moins visible, est celui du passage aux nouvelles technologies agricoles (aux Etats Unis) qui, à la fois font chuter les cours mondiaux du blé et inaugurent une usure rapide des sols, laquelle transformera en désert une partie des meilleures terres américaines et contribuera à la crise suivante.
Le phénomène a été très semblable en 1929 (diffusion progressive à l'ensemble du système), et très durable, puisqu'il n'a cessé qu'avec l'entrée en guerre des Etats-Unis, fin 1941.
Nous ne nous y attarderons pas -sinon pour rappeler avec Galbraith qu'on y vit la même efflorescence de produits financiers sophistiqués, "dérivés" et dangereux que ceux de la crise de 2008-. Le prix de la crise de 29 a été à la fois la seconde guerre mondiale et finalement le passage à une économie "nucléarisée" (les investissements des Etats dans cette nouvelle source d'énergie, d'abord exclusivement militaire ont été gigantesques, sans commune mesure avec les "new deals").
Passons sur le choc pétrolier de 1973, qui n'est qu'un avertissement, mais mentionnons la déflagration de 1996-2000 : elle résulte de l'informatisation de la société mondiale, qui s'est accélérée après la crise de l'union soviétique en 1989. Ce qu'on appelle alors la "nouvelle économie" s'avère alors destructrice nette des emplois et en même temps peu génératrice de superprofits, car les "startup", bien que fondées avec peu d'argent, se clivent rapidement entre de petites sociétés non viables et d'énormes trusts du "capitalisme d'information" comme Google, qui génèrent certes nominalement d'énormes profits, mais qui, ramenées à l'ensemble des capitaux, représentent au fond assez peu. Il est rarement dit que les crises financières localisées (dans les pays émergents) des années 96-97 ont une relation étroite avec l'échec prévisible de la nouvelle économie, mais cette relation est réelle : les capitaux hésitent alors à s'investir dans les nouveaux pays qui leur semblent trop instables ou incertains politiquement. Mais cette hésitation même (nourrie de la résistance des organismes financiers à contrôle occidental comme le FMI -critiqué vertement par Stiglitz) résulte aussi de la perspective de ne pouvoir plus tirer que des avantages décroissants de l'informatisation. La solution de cette crise fut positive en ce sens que l'hésitation fut finalement abandonnée au profit d'une politique d'investissement beaucoup plus franc et déterminé dans les pays émergents. Le "boom" de la Chine, de l'Inde et du Brésil en résulta directement, tandis qu'indirectement l'élection de Barack Obama aux USA témoigne d'un abandon de préjugés racistes encore prégnants quelques décennies auparavant. Cependant, la montée en puissance des économies émergentes portait en elle-même la crise des pays dits "développés" désormais soumis à une forte concurrence en tant que producteurs alors que continuait à croître leur fringale de consommation, identifiée symboliquement à la "preuve" de leur supériorité intrinsèque.
Le prix de la crise de 2008 est la prise de contrôle de la zone dollar par les Etats asiatiques, mais on ne voit pas encore de traduction dans une "dégradation' de l'emprise énergétique. De sorte que la répétition semble venir s'établir sur une pente qui parvient en "bout de course", les coûts écologiques augmentant fortement de tous côtés. Une perspective plausible dans ces conditions est que le système du profit peut être détruit par simple étouffement progressif des possibilités de rendement suffisant. Autrement dit : pour comprendre les crises économiques, ne lisez pas les économistes (ou du moins la grande majorité d'entre eux qui ne sont que des esprits comptables) mais relisez Marx (celui du Capital,pas celui du trop idéaliste manifeste communiste), et repaissez-vous du magnifique et inquiétant ouvrage de Jared Diamond : "Effondrements" (Gallimard).
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04/01/2010
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