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Dr. FEILEMA RACONTE LES SOUFFRANCES DES OTAGES

Ils ont été libérés le 15 février à 22 heures et ont passé six jours aux mains de leurs ravisseurs. Capturés le dimanche 10 février 2008, les deux médecins, leurs compagnons d'infortune et le chauffeur de leur véhicule, ont vécu un cauchemar capable de faire l'objet d'un roman. Mais heureusement que le courage et la foi étaient toujours là, pour leur permettre d'avoir espoir en la vie. Le Docteur Patrice Feïlema Maheresse raconte les conditions de leur existence durant ces six jours aux mains des coupeurs de route.



Le Confident (LC) : Docteur Feïlema, quelles étaient vos conditions de vie aux mains de vos ravisseurs ?
Docteur Patrice Feïlema Moheresse (Dr PFM) : Là où nous avons vécu la vision était au-dessus de la jungle. Nous sommes arrivés à la première base le dimanche 10 février 2008. Dès que nous sommes arrivés, nous avons été enchaînés en ligne. Qu'est-ce que j'appelle enchaînés en ligne ? On vous met une chaîne là-bas avec un cadenas, et on nous passe les chaînes aux pieds ainsi de suite. Tous les cinq, nous étions enchaînés, avec l'obligation de n'être pas assis : on est resté à même le sol jusqu'au matin.

LC : Est-ce que vous étiez déshabillés ?
Dr PFM : Non, nous n'étions pas déshabillés. Moi par exemple, je suis resté avec mes chaussures et mes habits jusqu'au matin. Le matin, on nous avait servi du thé. A 10 heures, quand le marabout leur a dit qu'il y avait menace dans l'air, parce que ceux qui les avaient attaqués hier, étaient en train de venir. Il fallait décamper. Ils nous ont demandé de nous lever et ils ont fait leurs bagages. Les otages devaient transporter leurs bagages. Moi par exemple, j'ai pris deux de 50 kg, dont un sac de manioc et un autre petit sac dont je ne connais pas le contenu. Nous avons parcouru près de 15 Km avec toutes ces charges. Certains d'entre nous tombaient et se relevaient. Dès que nous étions arrivés, nous avons de nouveau été enchaînés. Avec les chaînes aux pieds, vous n'avez pas le droit de vous coucher. Vous devez rester assis et strictement assis.

LC : Et si vous avez mal au dos ?
Dr PFM :
Si vous avez mal au dos, vous n'avez pas le droit de vous coucher. Vous devez rester assis avec les chaînes aux pieds. Et si l'un d'entre vous a envie d'aller se soulager (pisser), il demande la permission, et les autres qui n'ont même pas envie de se soulager, doivent aller avec vous, toujours enchaînés ; et c'est obligatoire.

LC : Même la dame qui était avec vous ?
PFM :
La dame par contre était neutre. Elle avait un autre traitement, mais avait constamment quelqu'un derrière elle, qui la surveillait comme son ange gardien. Mais nous les hommes, dès qu'il y a quelque chose, nous devions nous lever en groupe, mais jamais seul.

Le lundi 11 février 2008, puisque nous avons déménagé, ils ont préparé un repas qu'ils appellent le ‘‘Djaraba''. C'est une recette faite d'eau bouillie, salée et où on met la poudre de gombo sec. Et on a préparé une grosse boule de manioc. La boule est coupée en morceaux, jetés sur les gros sachets appelés « banco ». Quelqu'un le transporte et vient le jeter devant vous et on apporte la sauce de gombo dans la marmite et on dépose devant vous. A la vue de la nourriture, j'ai eu le courage d'expliquer aux collègues et collaborateurs que je m'abstiens de manger et j'ai laissé les autres manger. Automatiquement, les ravisseurs sont venus vers moi pour me demander pourquoi j'ai refusé de manger. Je leur ai expliqué que pour le moment, je suis malade. J'ai mal au ventre. Mon problème est d'abord de trouver un médicament pour soigner mon mal de ventre avant de manger. Pendant tout le séjour en brousse, je me suis abstenu de manger. Je n'ai même pas pris un plat de riz.

LC : Docteur, quand vous aviez soif, comment faisiez-vous ?
Dr PFM :
Très belle question. Pendant le voyage, moi j'avais les mains liées, le médecin de Ngaoundaye avait aussi les mains liées. Quand on arrive à un marigot, nos ravisseurs vont, ils boivent d'abord et nous on vient avec les mains sales, on n'a pas le choix, on boit à notre tour. On boit l'eau du marigot directement, même avec les insectes et autres vers. Au niveau du site, ils ont des enfants peulhs qu'ils ont pris en captivité, ils sont nombreux et devraient être au nombre de huit ou neuf, ce sont ces enfants qui vont chercher l'eau du marigot dans les gourdes, et les déposent au campement. Quand vous avez soif vous leur demandez la permission en disant : « Chef, je veux boire ». Et ils appellent un enfant qui vous amène une gourde et vous buvez directement à la régalade. Il n'y a pas de gobelet. Vous buvez à la régalade et vous passez à celui qui a soif et il en fait autant. (Silence, soupir). C'est comme ça qu'on vivait là-bas.

LC: Docteur, en dehors du thé que vous aviez le matin, le « djaraba » que vous aviez à midi, les repas ne variaient pas ?
Dr PFM :
En dehors du djaraba fait de gombo sec, il n'y a un autre djaraba, de feuilles vertes séchées qu'ils appellent « mboulou »… (éclats de rire). Pendant tout le temps qu'on a passé avec eux, les repas étaient alternés de gombo et mboulou (éclat de rire).

LC : Ces repas n'avaient pas aucun complément ? Comme on le dit généralement en sango, il n'y avait pas de calle ?
Dr PFM :
Pas de calle. Au 4è jour, comme je ne mangeais pas, ils commençaient à avoir pitié de moi. Ils ont envoyé des émissaires cueillir un chasseur, qui a trouvé du gibier fumé. Ils l'ont ramené au campement et m'ont dit : « Docteur, comme tu ne manges pas, on va te préparer ce gibier ». Ils ont remis le morceau à la matrone et lui ont dit : « Comme le Docteur ne mange pas, si c'est toi qui prépares, peut-être qu'il va manger ». La matrone a préparé et c'était mon premier repas, depuis notre captivité. C'est ce que j'ai mangé chez eux là-bas.

LC : Docteur, dans vos conditions d'existence, le premier jour, vous avez dormi à même le sol, les autres jours vous avez continué à vous coucher à même le sol ?
Dr PFM :
Non, les autres jours, nous avons reçu deux nattes, pour les cinq.


LC : Mais dans le fond aux premières heures de la matinée, vous n'étiez pas couverts ?
Dr PFM :
On n'était pas couvert, mais on avait une bâche. Mais avec la fraîcheur et la rosée, on ne voulait pas se couvrir avec la bâche. En plus de çà, on était au bord d'un marigot. Vous comprenez les conditions dans lesquelles se passaient nos nuits. Qu'est-ce qu'on pouvait faire ? Nous étions des prisonniers et il nous fallait supporter les conditions de notre existence.

LC : Vous parlez de marigot, est-ce que vous preniez des bains ?
Dr PFM :
Le premier jour, non. Le deuxième jour, non. Le troisième jour, non. Le quatrième jour, nous ne pouvions plus supporter notre propre odeur, parce qu'elle était exécrable et on ne pouvait pas supporter. Nous les avions suppliés si on pouvait aller se laver. Ils ont répondu qu'il n'y a pas problème. Mais à condition que deux personnes se lavent un jour, accompagné de trois gardes. Il fallait respecter les consignes et c'est comme ça que durant toute notre détention, je me suis lavé une seule fois.

LC : Durant toutes les péripéties que vous avez vécues, avez-vous trouvé des autres otages en dehors de ceux dont vous nous avez parlé de leur libération, le chauffeur de Carnot et celui appelé collecteur ?
Dr PFM :
Effectivement nous avons rencontré d'autres otages. Nous avons été capturés avec un chauffeur du PAM et son apprenti. Le jour où le Docteur de Ngaoundaye devait aller chercher l'argent, ils ont libéré le chauffeur du PAM. Mais avant nous, il y avait des otages peulhs. J'ai vu deux vieux peulhs, un autre de Bossemptélé et un autre de Bozoum. Et il y avait des jeunes peulhs qui avaient été capturés. Ils avaient aussi des enfants, mineurs, qui étaient là, depuis avec eux. Il y a aussi une dame peuhle qui a passé deux mois avec eux. La dame causait très bien sango et elle racontait les circonstances de sa vie en détention à la matrone. Elle a informé la matrone, que depuis qu'elle est là, ils ont déjà tué sept personnes devant elle. Ils ont des mineurs qui font les corvées. Donc, la traite des enfants est courante chez ces malfrats. Ce sont des mineurs, qui se lèvent très tôt le matin pour aller chercher l'eau. Ce sont eux qui, très tôt, préparaient le thé. Ce sont ses mineurs qui préparaient la nourriture et ces mineurs sont aussi victimes de sévices terribles.

LC : De quel genre par exemple ?
Dr PFM :
Bastonnades. Dès qu'on appelle un, qui ne vient pas vite, dès qu'il se présente, on le bastonne.

LC : Est-ce que ces bandits exercent des violences sexuelles sur ces mineurs ?
Dr PFM :
Ça, on n'a pas vu, mais ce sont les violences corporelles qu'on a vues.

LC : Dans votre groupe, avez-vous subi des violences corporelles ?
Dr PFM :
Affirmatif. Je vous avais dit que j'étais obligé de désigner le Docteur de Ngaoundaye pour aller à Bozoum chercher de l'argent, c'est parce qu'il était exposé. Les malfrats ne voulaient pas le voir. Il était constamment victime de coups. Même un des nôtres était exposé avec des coups sur la tête et des coups dans le dos.

LC : Des informations reçues, il y avait un diabétique parmi vous ?
Dr PFM :
Il y avait effectivement un diabétique parmi nous. Lui, à un moment, il fallait voir. Il ne pouvait pas supporter. J'avais peur pour lui car à un moment donné, il commençait à raller. Il était tombé plusieurs fois lors des marches, même dans l'eau. Donc vous comprenez. C'est difficile de raconter des circonstances pareilles.

LC : Avez-vous un message comme mot de la fin ?
Dr. PFM:
Leur présence a contribué à améliorer notre existence auprès de nos ravisseurs. Je voudrais remercier le chef de l'Etat, les membres du gouvernement et toutes les autorités qui de près ou de loin nous ont porté au cœur.

La spontanéité de leur action qu'ils ont eu à poser. Sans ces actions, nos conditions auraient pu s'empirer. Je n'ai peut-être rien à leur donner, mais que Dieu les bénisse ! Que ce type de solidarité serve d'école. C'est ça qui va nous permettre de vaincre l'ennemi. Je supplie le gouvernement de tout mettre en œuvre pour enrayer l'insécurité dans l'arrière-pays, parce qu'on ne peut pas laisser pour compte les populations de l'arrière-pays. L'arrière-pays est la base du développement. Il faut un programme en faveur de ces populations. Les paysans ont abandonné les champs, les éleveurs ont disparu. Le développement n'est pas seulement Bangui. Pour que Bangui vive, il faut que l'arrière-pays travaille pour y apporter les vivres. Nous avons parcouru des dizaines de kilomètres sans voir un seul campement peulh.

LC : A vos ravisseurs ?
Dr PFM : Je les remercie de nous avoir libérés. Mais je leur demande de laisser tomber les armes et d'intégrer la société. Il y a beaucoup à faire pour notre pays. Les projets abondent soit dans le domaine agricole, soit dans le domaine de l'élevage ou dans le domaine commercial. Ce n'est qu'ainsi que leur sécurité sera garantie. J'ai vu leurs conditions de vie, elles sont déplorables. Ce n'est pas comme ça qu'un homme doit vivre. Un homme n'est pas fait pour vivre de cette manière.
Enfin pour terminer, je serais ingrat si je ne jetais pas de fleurs à notre presse quoi qu'on dise. Elle aussi a été un facteur déterminant dans notre libération.

Mercredi 27 Février 2008
Propos recueillis par Madimba Nimba
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