Le Monde, 14 Avril 1998
Que diraient les écologistes si depuis vingt ans le taux de fécondité des baleines était divisé par deux pour se situer à la moitié du seuil de renouvellement ? Ils alerteraient l'opinion internationale et les médias. C'est pourtant ce qui se passe pour les Catalans et les Lombards, dont la variété culturelle mérite d'être préservée autant que certains scarabées dans la forêt de Bercé. L'espèce humaine dans son ensemble n'est pas menacée de disparition, mais la diversité des cultures contribue à la richesse de son patrimoine. Il serait absurde de protéger l'héritage en oubliant des héritiers. Ainsi, le bon sens et la responsabilité vis-à-vis des générations futures nous interdisent le silence complice et nous obligent à tirer à nouveau le signal d'alarme.
Saluons à ce propos le commentaire de Jean-Pierre Chevènement signataire de l'appel « SOS-Jeunesse », lancé en janvier 1996 , en raison des évolutions démographiques préoccupantes du vieux monde, écrivant dans le journal Libération : « Je regrette que peu de femmes et d'hommes de gauche se saisissent de ce dernier enjeu (démographique) comme Alfred Sauvy et les gouvernements de la Libération avaient su le faire en leur temps ; sans doute le terrorisme intellectuel du « politiquement correct » y est-il pour beaucoup. »
Les dirigeants oublient que la forte croissance des « trente glorieuses » a été portée par la dynamique du baby-boom. Ils refusent de voir que la moindre croissance des pays européens, depuis vingt ans, est aussi liée au baby-krach. L'Europe, où le taux conjoncturel de fécondité est tombé à 1,5 en moyenne, se distingue ainsi de l'Amérique, qui, avec un taux voisin de 2 enfants par femme, a gardé une bien meilleure vitalité démographique. Est-ce un hasard si sa vitalité économique est également supérieure ?
La crise économique a naturellement d'autres causes, liées au contexte socio-organisationnel de chaque pays et à l'environnement international. Il n'y a cependant pas d'exemple de pays connaissant une croissance durablement soutenue avec une régression démographique. L'Europe et le Japon sont comme des vergers dont les arbres, en plein rendement pendant quarante ans, arrivent à maturité sans que l'on ait prévu leur remplacement par de jeunes pousses. Quand le vieillissement se conjugue avec le baby-krach, la croissance devient molle et fluctuante. Les efforts pour doper la demande de renouvellement des adultes équipés ne suffiront pas à compenser les pertes de consommation et surtout de dynamisme liées à l'effondrement de la jeunesse. La reprise économique est l'une des préoccupations majeures des gouvernants, qui font, hélas, l'inverse de ce qu'il faudrait faire en donnant des primes pour les autos et en supprimant celles pour les berceaux.
Il n'y aura pas de reprise économique durable sans sursaut démographique. Dans les deux domaines, le goût de vivre s'exprime à la fois par l'initiative économique et par l'accueil des enfants. L'esprit d'entreprise est cousin de l'esprit de famille ! On peut chercher à réfuter cette hypothèse, mais à condition de l'étudier.
Qui financera la protection sociale des anciens, lorsque la pyramide des âges se sera transformée en toupie ? Personne n'est là pour défendre les générations futures. Elles ne votent pas et l'on peut donc continuer à tirer des traites qu'elles seront censées régler un jour. Cette facture sera d'autant plus insupportable qu'elle pèsera sur un nombre restreint d'actifs. Déjà aujourd'hui la jeunesse est devenue minoritaire et se trouve sacrifiée au nom de l'intérêt des générations nombreuses de l'après-guerre.
Les dirigeants oublient aussi que l'intégration des flux migratoires à venir sera d'autant plus difficile qu'il y aura de moins en moins d'enfants nés au pays dans les écoles. Ils attendent comme trop souvent l'urgence pour réagir.
La fécondité ne se décrète pas. Il n'est pas question d'introduire une quelconque politique coercitive, ni de supprimer les libertés, en matière de vie privée, auxquelles tiennent les couples français. Mais il faut se rappeler que la fécondité dépend d'une part du désir d'enfants (et toutes les enquêtes montrent qu'en France celui-ci reste élevé : 2,3 enfants par femme), d'autre part des conditions de vie personnelle et professionnelle permettant l'expression de ce désir.
De ce point de vue, l'allocation parentale d'éducation (APE) et l'aide pour la garde de jeunes enfants à domicile (AGED) sont des mesures positives dont le succès auprès des familles montre l'intérêt. Pour le reste, la politique familiale de la France n'a cessé de se dégrader. Ceux qui investissent le plus dans l'éducation des futurs cotisants ont souvent des droits à la retraite plus faibles ! Belle injustice au pays des droits de l'homme !En Suède, une politique familiale volontariste a permis de rendre compatible le travail féminin avec le désir d'enfant et d'atteindre pendant sept ans des taux de fécondité supérieurs à 2 enfants par femme. Il est vrai que, depuis 1994, cette fécondité s'est à nouveau effondrée. Mais n'est-ce pas précisément parce que le gouvernement suédois est revenu sur ses mesures incitatives (congé parental, crèches, emplois familiaux) ? Ce qui confirmerait bien que la fécondité s'épanouit, ou non, au gré des politiques publiques.
Il faut refonder la politique familiale, dans une démarche analogue à celle de la Libération. Trouver, par exemple, un système d'attribution des droits à la retraite qui rende justice aux familles tout en diminuant les prélèvements obligatoires et en améliorant la gouvernabilité de nos régimes de retraite par répartition. Il faut faire preuve d'imagination collective et explorer des espaces nouveaux comme celui que propose Hugues de Jouvenel, qui préconise que l'on puisse « prendre cinq ans de retraite à 25 ans pour s'occuper de ses enfants, travailler ensuite pendant dix ans avant de suivre cinq années d'études ».
Notre système social est à repenser, non pour le rendre moins généreux, mais pour rendre compatible cet édifice suranné avec le dynamisme économique. Le pays qui saura s'engager dans cette voie acquerra un fort avantage compétitif.Le déclin de la fécondité n'est pas une fatalité, la stagnation économique non plus. L'Europe du Nord l'a bien montré. Il est encore temps de renverser les tendances. Il faut pour cela du courage politique et une prise de conscience collective. L'avenir n'est pas écrit, il se prépare.
_ Mon analyse: avec les questions relatives à l'immigration, les problèmes démographiques figurent parmi les tabous de la société française. Cette aveuglement va nous malheureusement nous couter très cher, tant les problèmatiques démographiques sont déterminantes pour l'avenir d'un pays. Il s'agit bien d'un "refus de voir" comme le disait si bien Alfred Sauvy, le plus grand démographe français. Ce texte rédigé en 1998 s'est montré prophétique.. Preuve de la pertinence de la grille de lecture retenue.