Fonds de pension, délocalisation, mondialisation font désormais partie de notre quotidien, mais demeurent des notions abstraites, souvent angoissantes car elles sont synonymes de fermeture d’usines, de perte massive d’emplois
À travers le regard plutôt « atypique » d’un chef d’entreprise de Haute-Savoie, « Ma mondialisation » raconte cette phase récente du capitalisme dominée par des mécanismes financiers « globaux » et implacables. Dans la vallée de l’Arve, 12 000 salariés travaillent encore dans 500 entreprises de décolletage pour fournir en pièces de mécanique de précision les géants de l’automobile, de l’aérospatiale ou du secteur médical. Mais pour combien de temps encore ?
Les fonds de pension
Les ravages du neo-libéralisme dans une vallée de Savoie
Victimes de leur succès, la plupart de ces entreprises ont déjà été rachetées par des fonds de pension anglo-saxons, dont l’unique souci est la rentabilité maximale en un temps record.
Pérennité de l’entreprise et préservation de l’emploi qui étaient, hier encore, le souci des patrons de la vallée ne font pas partie des préoccupations d’actionnaires anonymes et lointains... C’est le choc et l’inquiétude pour les salariés. Tout aussi inquiétante est la pression que font peser les constructeurs automobiles sur les entreprises de décolletage pour qu’elles délocalisent l’essentiel de leur activité à l’étranger en Chine et dans les pays de l’Est, par exemple. Abdiquer signifie supprimer des centaines d’emplois, leur résister entraîne l’arrêt des commandes, le dépôt de bilan, la mort de la vallée Confrontés à ces multiples menaces, incapables d’y faire face, nombre d’entrepreneurs de l’Arve finissent par se demander s’ils n’ont pas été dépassés par un modèle économique qu’ils auraient trop longtemps cautionnés.
Dans ce film, tourné durant l’année 2005, le réalisateur utilise comme fil conducteur, un patron atypique d’une entreprise industrielle de Haute-Savoie, qui emploie un millier de personnes, dont 700 à l’étranger et 300 en France.
Âgé d’une soixantaine d’années, Yves BONTAZ incarne « le patron » au sens noble du terme, qui a bâti seul son entreprise à force de travail et d’énergie. Ses valeurs sont celles du travail, de la famille et des amis. Au fil des visites sur les trois sites de production de l’entreprise, en France, en République Tchèque et en Chine, il évoque pêle-mêle ses débuts, les difficultés actuelles, ses priorités économiques et humaines, l’avenir.
Ce patron est un personnage jovial, qui semble sincèrement soucieux de maintenir le site français en activité et d’y garantir l’emploi. Son parcours illustre à lui seul, dans ses mécanismes et ses contradictions, quarante années de capitalisme florissant jusqu’aux dernières orientations de libéralisation financière et de délocalisation. Autant est-il un « bon » patron sur le site français, à « tu et à toi » avec certains de ses ouvriers, maîtrisant le produit et l’outil de production, autant il est étranger aux réalités sociales et humaines des pays vers lesquels il délocalise. Il ignore même jusqu’au tarif horaire de rémunération de ses employés chinois. Il faut dire que le choix de délocaliser lui a été imposé par ses clients que sont les constructeurs automobiles. Finalement, d’acteur, il est passé au rôle de figurant d’un processus qui le dépasse.
Pour étayer son propos, Gilles Perret fait intervenir des analystes économiques, des ouvriers, des syndicalistes locaux, et d’autres dirigeants de la vallée de l’Arve, dont les entreprises ont été rachetées par des fonds de pension.
Les ravages du neo-libéralisme dans une vallée de Savoie
Suite à plusieurs plans sociaux dans ces entreprises à capitaux financiers, la vallée du décolletage, est, pour la première fois de son histoire, le théâtre d’une manifestation ouvrière. Dans cette région peu habituée aux revendications sociales, la scène semble incongrue.
Le film montre que les fonds de pension, dont les actionnaires sont aussi insouciants qu’invisibles, constituent une réelle menace pour la viabilité des entreprises industrielles, en ceci qu’ils puisent dans les profits réalisés, non pas pour réinvestir dans l’outil de production, mais bien pour rembourser les investisseurs de leur emprunt.
Le désarroi est partout.
Chez les ouvriers bien sûr, qui, d’un jour à l’autre, basculent dans une situation d’extrême précarité, mais aussi chez les patrons traditionnels qui sont soudain privés de leur outil de pouvoir : l’entreprise. Dans cette affaire, tous sont perdants. « Ma Mondialisation » se veut le reflet du dérèglement progressif de l’économie de marché libérale.
Tous, patrons et ouvriers, syndicalistes et économistes, assistent impuissants à l’emballement d’un système absurde sur lequel plus personne ne semble avoir prise.
Le réalisateur
C’est le dixième documentaire de Gilles Perret.
Ses films précédents, principalement diffusés sur France 3 et France 5, ont été primés pour certains lors de festivals : « Trois frères pour une vie », « Les Sauveteurs des cimes », « les Alpes en musique » ou « L’homme qui revient de haut ». Agé de 38 ans, habitant à Mieussy en Haute-Savoie, Gilles Perret s’applique à évoquer les problèmes du monde à travers des personnages de son entourage. Après « T.I.R.-toi du Mont-Blanc » consacré aux opposants au retour des camions à Chamonix et « 8 clos à Evian » consacré au G8 d’Evian, « Ma Mondialisation » est le troisième film consacré à la politique et l’économie mondiale. Par ailleurs, Gilles Perret collabore régulièrement comme réalisateur au magazine de la montagne de France 3 « Chroniques d’en Haut ».
Les producteurs
Mécanos Productions est née en 1998 de la rencontre de professionnels de l’audiovisuel qui partageaient le même désir de nourrir par l’image la réflexion du public face aux évolutions du monde actuel. Son champ de production est donc forcément large, mais reste volontairement homogène. Il est question de sociétés et de cultures, de travail et d’économie, d’environnement et d’agriculture. Des hommes et de la nature qui les entoure. D’un certain regard qui permet d’accorder émotion avec réflexion.
La Vaka est une société basée en Haute-Savoie. Elle produit des reportages pour France 3, France 5 et Ciné Cinéma ainsi que des films institutionnels. « Ma Mondialisation » est sa deuxième production documentaire. La première, « 8 clos à Evian », coproduit avec VLR Production et réalisé par Fabrice Ferrari et Gilles Perret, traitait, autour du sommet du G8 de 2005, des différences idéologiques entre les alter-mondialistes et les 8 dirigeants des pays les plus riches de la planète.
En complément de cet article très documenté, vous devriez le compléter par ce livre qui raconte comment est fabriqué un tee-shirt, édifiant
Qui a fabriqué votre tee-shirt ? La mondialisation à l’aune de la fabrication des tee-shirts
« Qui a fabriqué votre tee-shirt ? » Voici comment une banale question sera à l’origine d’un livre, « Les aventures d’un tee-shirt dans l’économie globalisée » de Pietra Rivoli, sur les ravages de la mondialisation.
1999, c’est l’émergence du mouvement altermondialiste au Sommet de l’OMC à Seattle. C’est aussi la date à laquelle Pietra Rivoli, professeur de finances et de commerce international à l’université de Georgetown, décide de se lancer dans une longue étude de la globalisation à travers un objet d’étude on ne peut plus simple : un tee-shirt acheté dans une superette de Floride.
Sa volonté de départ, prouver à ses étudiants que le libéralisme reste le plus sûr moyen d’accéder à une économie florissante. Elle se rendra vite compte que la réalité est bien loin des cours théoriques qu’elle leur enseigne.
Dans cet ouvrage, l’auteur explore les tréfonds de la mondialisation depuis les champs de coton texans, jusque dans les usines africaines et chinoises, avant d’arriver à une conclusion, la même que développent depuis des années tous les mouvements critiques à l’égard de la mondialisation : le libre-échange ne profite que rarement aux pays en voie de développement, mais toujours aux entreprises des pays industrialisés. Pour preuve, les Etats-Unis ont le monopole de l’industrie du coton depuis les années 1820, prérogative qui induit une concentration du capital et le marchandage de la main-d’œuvre.
Ce voyage au cœur de la mondialisation est avant tout une aventure humaine riche de témoignages comme celui de Ned Cobb, un fermier de l’Alabama ou de Sadie Frowne qui décrit « ses journées de douze heures dans un sweatshop à New York [à] sept dollars par semaine ».
Le livre, qui a reçu un bon accueil lors de sa sortie aux Etats-Unis, est plus qu’un énième ouvrage sur les ravages de la mondialisation. Sa simplicité, la clarté de l’écriture et l’esprit critique de l’auteur en font une entreprise utile pour les étudiants et tous ceux qui s’intéressent aux règlementations iniques du commerce international.
Extrait « Les partisans des marchés et de la mondialisation peuvent trouver dans l’histoire de la victoire de l’industrie cotonnière américaine beaucoup d’éléments pour alimenter leurs thèses, mais les altermondialistes en trouveront tout autant pour soutenir les leurs. A chaque noble victoire dans cette industrie, à chaque exemple où les Américains se sont montrés plus intelligents, plus rapides, supérieurs à la concurrence, correspondent aussi des pratiques moins avouables. Le pire fut bien sûr le recours à l’esclavage dans les plantations où est née l’industrie américaine du coton. […] Dans les champs de coton du sud des Etats-Unis, il y a beaucoup de choses dont mon tee-shirt peut être fier, et quelques-unes qu’il préfère cacher. »
« Les aventures d’un tee-shirt dans l’économie globalisée » de Pietra Rivoli, Ed. Fayard, 272 p., 20 €
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