(article paru dans Ouest France Paru dans l'édition du lundi 28 août 2006 )
L'espérance de vie augmente en France de deux mois chaque année. Les démographes disent que ça va continuer. Vous contestez ces prévisions.
La première génération qui a connu, dès l'enfance, une alimentation déséquilibrée, est celle qui est née dans les années 1970.
On nous dit : l'espérance de vie est de 80 ans. En fait, ce n'est pas du tout une espérance, le terme est abusif. C'est une donnée statistique ponctuelle : la longévité moyenne est aujourd'hui de 80 ans. L'Insee nous dit qu'on va vivre jusqu'à 85 ans en 2050 et 90 ans en 2100. En fait, les projections des démographes prolongent les courbes actuelles. Ils se disent : ça fait deux cents ans qu'elle augmente, il n'y a pas de raison que ça change.
Votre hypothèse, c'est que nos enfants vivront moins longtemps que nous.
J'avais, depuis longtemps, la conviction que ces projections n'étaient pas fondées, mais j'estimais qu'on n'avait pas assez de données scientifiques pour l'argumenter. Maintenant, je pense qu'on les a. Depuis trois ou quatre ans, des scientifiques américains, comme Olshansky, disent que l'espérance de vie des Américains va baisser à cause de l'obésité. Déjà, aux États-Unis elle a cessé d'augmenter. Elle s'est stabilisée à 77 ans.
Dans les causes de mortalité que vous pointez, il n'y a pas que l'obésité.
Il y a des chiffres à peu près indiscutables comme ceux de la mortalité par le tabagisme dans les vingt ans à venir. On sait, aussi, combien il va y avoir de morts de l'amiante. Les médecins prévoient que, dans vingt ans, la mortalité par emphysème et bronchite chronique va doubler. On sait que le diabète, les maladies cardiovasculaires, respiratoires, les cancers vont continuer d'augmenter. Et puis il y a des facteurs comme la pollution par les produits chimiques, la sédentarité, la « malbouffe » pour lesquels on a du mal à quantifier les effets sur la mortalité. On ne s'en préoccupe pas beaucoup parce qu'il y a un « effet retard » : comme pour le tabac et l'amiante, il s'écoule un demi-siècle entre la cause et la mort.
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- Pourtant, il n'y a jamais eu autant de centenaires qu'aujourd'hui.
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Jusqu'il y a vingt ans, l'essentiel de l'augmentation de l'espérance de vie venait de la baisse de la mortalité infantile. Depuis, l'espérance de vie continue à augmenter parce que la médecine prolonge la longévité des personnes âgées. Cette génération, qui est née au début du XXe siècle, meurt à 80, 90, 100 ans. À cette époque, la mortalité infantile était très élevée. Ceux qui passaient au travers étaient les plus résistants. Ils ont été toute leur jeunesse à l'abri des principaux facteurs des maladies d'aujourd'hui : pollution, sédentarité, « malbouffe ». Enfin, depuis quelques décennies, ils bénéficient des progrès de la médecine et de conditions de vie moins dures. Mon hypothèse : c'est cette conjonction qui fait que cette génération vit très longtemps.
À l'opposé, les jeunes générations cumulent, selon vous, les facteurs défavorables : sédentarité, pollution, « malbouffe ».
Entre 1950 et 1980, la composition de notre alimentation a complètement changé. En trente ans, on est arrivés à deux fois trop de graisses, deux fois trop de sucres, pas assez de fibres, pas assez de céréales, de glucides complexes, trop de viande. La première génération qui a connu, dès l'enfance, cette alimentation déséquilibrée, c'est celle qui est née dans les années 1970, qui approchent aujourd'hui la quarantaine. C'est au-delà de 60 ans qu'on verra apparaître majoritairement les conséquences. Et donc, c'est dans vingt ans.
Vous prédisez aussi qu'on vivra moins longtemps en bonne santé.
Il y a de plus en plus de malades, mais, comme on les soigne de mieux en mieux, on vit de plus en plus longtemps malade. On va vers une société de malades chroniques. Un exemple est frappant : entre 1980 et 2000, le nombre de nouveau cas de cancers par an a augmenté de 63 %. Pourtant, la mortalité par cancer continue à baisser.
Vous titrez votre livre : Espérance de vie, la fin des illusions. Il y a un peu de provocation, non ?
Les prophètes de l'ancien temps annonçaient des malheurs pour qu'ils ne se produisent pas. L'idée est d'alerter les gens et de dire : non, tout ne va pas très bien comme on vous le dit. Si on ne change pas radicalement notre mode de vie dans les dix ou quinze ans à venir, on va dans le mur.
Recueilli par Serge POIROT.
(1) Espérance de vie, la fin des illusions (éd. Terre vivante), 17 €.