Il y a un mois, j’évoquais sur ce blog l’art de la concision, louant ceux qui avaient le don d’être justes et brillants en un tweet. L’inverse existe aussi : au cours de la campagne électorale, certains ont hissé au rang de sport quotidien l’exercice consistant à dire le maximum d’inepties en un minimum de caractères. Et voilà que Bernard Pivot, ne supportant pas de rester hors-concours, vient de se classer premier de la catégorie "tweet nauséabond aux relents d’élitisme aveugle et méprisant". Voici sa production : "Une orthographe déplorable, calamiteuse, c’est comme ne pas se laver et avoir mauvaise haleine". Je ne sais pas vous, mais moi, j’ai la gerbe. Concentrer autant de connerie, de mépris et d’absurdité en moins de 140 caractères ! C’est un record, je vous l’accorde. La première énormité, et même pachydermité (ne craignons pas les néologismes !), c’est ce stupide amalgame à peine voilé entre ce qui relève de la volonté et ce qui n’en dépend pas. Il faudrait considérer que celui qui ne maîtrise pas l’orthographe est donc sale et infréquentable ? Un manant, un vil individu indigne des cercles littéraires, où l’on se rencontre entre gens de bonne compagnie et de belle écriture ? Cet Ayatollah de la correction orthographique n’a-t-il jamais songé à la souffrance que pouvait représenter l’apprentissage du français pour certains élèves ? N’a-t-il jamais vu un gamin pleurer au-dessus de son zéro en dictée sans comprendre l’origine de son échec ? Lui qui a accepté docilement le jeu des règles arbitraires et des cas particuliers, ne peut-il pas envisager que tous les cerveaux ne fonctionnent pas selon le même schéma d’apprentissage ? Je ne parle même pas d’intelligence, mais simplement de mode de raisonnement. Si les uns n’éprouvent aucune peine à concevoir que négligence s’écrit en et vigilance an, est-il permis à d’autres de trouver ces variations a priori complètement aléatoires et contrariant leur logique ? Sont-ils des demeurés pour autant ? Est-ce vraiment une erreur de raisonnement que de s’étonner des innombrables curiosités du français, telles que le t d’acrobate, qui se prononce [t] alors que celui d’acrobatie se dit [s] ? Dois-je traiter de crétin l’élève qui fronce les sourcils devant ce phénomène ? M. Pivot est-il sot au point d’ignorer à quel point la différence graphie / phonie est importante en français et combien il est peu aisé de maîtriser tous les codes écrits de cette langue complexe ? Je pourrais lui citer des centaines d’exemples de personnes, parfaitement intelligentes et fréquentables, qui ont toujours souffert de leur handicap en orthographe. C’est pourquoi je trouve inadmissible et puant de suffisance ce propos accusateur à l’égard de ceux qui ne demanderaient pas mieux que de maîtriser l’écrit, mais qui, pour une raison ou une autre, n’ont pas réussi à aller au bout de cet apprentissage. Mon grand-père, pour ne citer que lui, un homme doté de bien des qualités, ouvert, généreux, cultivé et dont l’âme était infiniment plus belle que la langue épurée de Pivot, n’a jamais renoncé à m’écrire des lettres malgré ses difficultés en orthographe. Avec son sens de l’humour méridional, pagnolesque, il rajoutait au bas de la page une boîte contenant les "lettres manquantes" et une boîte vide destinée à accueillir les "lettres en trop". Je ne permets ni à M. Pivot ni à quiconque d’insulter cet homme, un mineur cévenol, dont chacun saluait la finesse d’esprit. Dois-je également mentionner ces lecteurs discrets, qui viennent quotidiennement me lire mais n’osent jamais déposer un commentaire, de peur que l’oubli malencontreux d’un s ne leur valent quelque moquerie anonyme ?
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