II faut choisir : ça dure ou ça brûle ; le drame, c'est que ça ne puisse pas à la fois durer et brûler. A. Camus

LIVRES PHILous

Je me voyage, de Julia Kristeva et Samuel Dock

Mercredi 8 Février 2017

Comme Nietzsche, Julia Kristeva est "nuance" et ne supporte pas les auteurs "qui jouissent de trancher dans le vif de tout ce qui les excite", ce "marketing déprimé". Elle préfère tout disséquer, puiser dans sa mémoire insatiable, ce qui ne l'empêche pas de s'être forgé des convictions solides au fil de son "voyage" de réflexions. Comme celle sur les femmes : "Je n'ai jamais compris comment les femmes pouvaient se vivre comme le "deuxième sexe". Pour moi la féminité exprime l'indéniable, l'irréfragable de la vie."


Je me voyage, de Julia Kristeva et Samuel Dock
S'entretenir avec une femme aussi érudite, brillante et authentique que Julia Kristeva exige un interlocuteur de qualité, ce que réussit avec brio Samuel Dock, psychologue clinicien face à la psychanalyste de renom pour laquelle aucun détail ne lui échappe, dans ce dernier livre paru fin 2016.

Julia Kristeva est résolument une femme libre. Déracinée mais libre. En effet, ce sentiment de déracinement (par ses origines bulgares) est très prégnant dans ce livre. Elle a toujours ressenti un sentiment de solitude malgré sa bonne intégration dans la société française. Accoutumée à la solitude, elle se récitait Nietzsche : "Souffrir de la solitude, mauvais signe : je n'ai souffert que dans la multitude". Ce sentiment d'étrangeté n'a jamais disparu. Elle se sent encore comme "une slave romantique qui aspire à l'impossible plénitude passionnelle". Mais le déracinement n'est-il pas le lot de n'importe quel philosophe ? "Le philosophe s'étonne, car il est étranger à la communauté. "La vie théorique est une vie étrangère".

Ce livre conçu sous formes d'entretiens est organisé autour de sa jeunesse bulgare, son arrivée en France, son couple avec Philippe Sollers, sa grossesse et sa maternité, sa vie d'intellectuelle reconnue au niveau mondial, son œuvre et ses romans. Un voyage très intense où l'on apprécie la finesse des réflexions de Julia Kristeva. Même si on n'a pas lu toute son œuvre, Samuel Dock nous aide en rappelant à chaque fois dans ses questions les traits saillants de ses livres. Dès lors, point nécessaire de maîtriser l'ensemble des livres de Kristeva pour voyager à travers ces pages.

L'érudition et la passion pour la langue française de Julia Kristeva est impressionnante. Elle réalise sa thèse de doctorat sur la Révolution du langage poétique, notamment sur Mallarmé et Lautréamont. Comme le rappelle Samuel Dock, "celui qui ne se révolte pas est mort psychiquement". Selon la psychanalyste, l'histoire du XIXème siècle est foisonnante, avec la guerre franco-prussienne, la Commune de Paris, l'anarchisme, la séparation de l'Eglise et de l'Etat, la réévaluation de l'alexandrin et l'invention du vers libre, la folie en bord à bord avec la rationalité classique et l'avant goût du surréalisme. Elle aime les forces disruptives des pulsions dans la poésie surréaliste ou dans Baudelaire. Ses champs d'investigation sont le rapport au sacré, l'expérience esthétique, la maternité, la dépression, l'adolescence... Au fur et à mesure, elle acquiert "la conviction qu'il n'y a pas une Littérature mais une expérience imaginaire qui se décline dans une pluralité de styles, de genres et de saveurs, dont la seule raison d'être est de s'opposer à la pensée unique qui caractérise les totalitarismes."

Quant à son couple avec Philippe Sollers, c'est l'histoire d'une rencontre entre deux étrangetés. La conception de l'amour de Julia est à la fois simple et déroutante. Elle reprend l'expression de Marilyn Monroe à son compte "I'm incurably romantic". "Cette alchimie, seul le roman peut l'effleurer". Sollers a un comportement "que l'on attribue aux anges". A la fois humain et divin, il oscille entre proximité et totale absence. Julia trouve cette dualité attachante.

Selon elle, l'amour "ne peut se dire qu'en métaphore". Pour essayer de l'approcher, les humains ont inventé les figures et les genres littéraires, la musique, les arts. D'autres préfèrent la spiritualité. Dans Pulsions du temps, elle écrit "nous sommes tous des adolescents quand nous sommes amoureux". Or l'adolescent est un croyant qui croit dur comme fer que la satisfaction absolue existe...

Existe-t-il également des amours véritables sans secret ? "Le secret, lui, est une alchimie qui nous donne le droit de nous chercher sans blesser les autres", écrit Julia Kristeva dans Les samouraïs.

Julia a également beaucoup œuvré dans la société pour changer le regard sur le handicap. Son fils David atteint d'une maladie rare a changé le sens de son existence et celle de son mari. Elle souligne que dans notre civilisation, "la mort est soit déniée (les religions promettent la vie éternelle), soit refoulée, impensée, censurée par le culte de la performance, croissance, jouissance." Les situations de handicap rappellent la permanence en nous de "la mort, de se accidents et de ses possibles retardements". La politique du handicap vise à apprivoiser cette peur.

Après tout ce voyage riche en expériences et rencontres, Julia nous surprend par sa conception du bonheur, qui est loin d'être celle de l'opinion commune.
"Aussi loin que je m'en souvienne, le bonheur est le deuil du malheur. Cela arrive par épuisement du malheur. Les gens prétendument heureux qui ont occulté le mal-être sont insignifiants".

Une belle leçon de sagesse en somme.

JULIA KRISTEVA, Je me voyage, Mémoires, Octobre 2016, 297 pages, 20 €

Marjorie Rafécas
Rédigé par Marjorie Rafécas le Mercredi 8 Février 2017 à 07:36 | Commentaires (0)

LIVRES PHILous

Paris dans la tête d'un philosophe, cela vous tente ?

Mardi 1 Novembre 2016

Cet été, grâce au livre Voyage au centre de Paris d'Alexandre Lacroix (Directeur de la rédaction de Philosophie magazine), j'ai découvert un Paris sinueux et cérébral, débordant de mystères et de rencontres improbables : les artistes expérimentaux du 9 rue Gît-le-Coeur de Mme Rachou, l'Inconnue de la Seine, jusqu'aux "champs d'énergie cosmiques" d'occultistes imprudents... Ambiance mystérieuse qui se marie bien avec ce 1er novembre revêtu de ses belles couleurs d'automne. Un climat érudit et de suspense qui nous fait oublier instantanément le gris routinier et sans saveur du métro-boulot-dodo parisien, pour mieux renouer avec les histoires extraordinaires de notre capitale.


Paris dans la tête d'un philosophe, cela vous tente ?
Paris est-elle (il) une capitale masculine ou féminine ? On dit bien la ville lumière, Ernest Hemingway l'a comparée à une fête. Comme le suggère Alexandre Lacroix, Paris est plus proche des capitales féminines "comme les vieilles courtisanes, Rome ou Athènes". "Des beautés fanées qui refusent de cesser de plaire", à la différence des villes masculines comme "Londres et New York, qui ont quelque chose de direct, d'énergique et vulgaire".

Mais sa féminité trébuche parfois, voire souvent. Comme la fine poussière blanche du jardin du Luxembourg qui nous renvoie à une sécheresse minérale, dépourvue de toute rondeur féminine. Elle est également à certains endroits éventrée par les grands boulevards tracés par Haussmann. "Les hommes du XIXème siècle ne doutaient pas un instant que la totalité fût à leur merci". C'était le siècle du positivisme et de l'esprit du système. Hegel écrivait le développement de l'Esprit depuis les origines du monde. Marx, Darwin, Comte, Malthus, Balzac... "Les intellectuels de ce temps-là étaient confiants dans leur pouvoir de regrouper en un récit unique. En architecture, le boulevard Sébastopol représentait l'exact équivalent de l'esprit de système, qui se marie si bien avec la cuisine bourgeoise." "Entre le baron Haussmann, Hippolyte Taine et Hegel, la distance n'est pas bien grande : tous ces hommes ont rêvé de tenir les siècles précédents dans leur poing, quitte à les réduire en bouillie. Un aveuglement qui fit leur grandeur. C'étaient des grossistes du Concept, de la Prose, de l'Urbanisme..." Les parisiens de souche sont devenus aux yeux du préfet les étrangers qu'il fallait chasser. Au XXème siècle, ce bel optimisme a fait naufrage. Dieu est mort. Le chemin est devenu le but. Les femmes rivalisent de talent avec les hommes. Mais l'Haussmannien bourgeois est toujours là, élégant, presqu'inaccessible à cause du prix de l'immobilier au m2 qui ne cesse de flamber.

Mais, en dehors de cet esprit totalitaire du baron Haussmann, on rit quand l'auteur évoque les hantises sexuelles que nous ont léguées de nombreux artistes contemporains : "des fragments de libido, des obsessions érotiques qui se trouvent intégrés au tissu urbain et dont l'exposition assumée produit un effet d'inquiétante étrangeté, comme si on assistait à une psychanalyse". C'est par exemple l'effet que fait la bouche de Métro place Colette d'Othoniel ou le centre Beaubourg avec la fontaine de Niki de Saint Phalle. "Tu crois t'engager dans une bouche de métro, et c'est dans la crasse soufrée et nauséabonde d'un anus retourné en parure de vieille princesse décadente que tu t'enfonces sans le savoir". "La fontaine de Niki, ce sont les séquelles d'un inceste."

Ce livre peut parfois s'apparenter à une psychanalyse de Paris, avec l'interprétation de ses symboles et de ses névroses. D'ailleurs, l'auteur en profite également pour réaliser sa propre introspection sur l'amour. Dans sa flânerie, il s'adresse sans cesse à sa chère et tendre. Il partage avec André Breton cette idée que "l'on ne tombe pas amoureux, que cela n'a rien d'une chute et que l'opération par laquelle l'amour germe dans nos cœurs relève bien davantage du jeu de piste ou de la chasse au trésor." "On suit des signaux énigmatiques dans la nuit qui nous font dériver de notre trajectoire ordinaire et nous guident à travers les territoires de l'imaginaire et du fantasme, oui pour moi l'amour a toujours ressemblé à une dérive psychogéographique". D'ailleurs, lorsqu'il descend dans les souterrains infernaux de la libido (une sorte de bar glauque et un peu libertin), il comprend que "l'amour est d'une force supérieure à la sexualité, quoi qu'en disent les insensés". L'amour est comparable aux "formes extérieures de la ville, ses surfaces claires, les façades, les vitres avec la clarté des réverbères, (...) une civilisation, un univers de symboles maîtrisés, une victoire de la vie et non un abandon au néant."

Néanmoins, dans sa nervosité universelle, Paris, comme toutes les capitales, propose à la fois l'amour et le néant. A nous de choisir le chemin le plus agréable et instructif.

Un livre à parcourir à travers un itinéraire riche, mais cloisonné entre les 1er et 6ème arrondissements, composé de plus de 40 chapitres passionnants.

Voyage au centre de Paris, Alexandre Lacroix, version poche J'ai lu, 2014 (382 pages, 8€).


Marjorie Rafécas
Rédigé par Marjorie Rafécas le Mardi 1 Novembre 2016 à 23:37 | Commentaires (0)

LIVRES PHILous

Arrêtez de chercher le bonheur, soyez désinvolte !

Jeudi 22 Septembre 2016

Francis Métivier, par son titre Liberté inconditionnelle qui détonne, fait un pied de nez à la tendance actuelle qui consiste à proposer des livres "mode d'emploi" pour accéder au bonheur ou à la joie. Point étonnant pour ce philosophe rock 'n' roll (auteur de Rock'n philo) de ne pas souscrire à toute cette mollesse monotone autour du bonheur. Il dénonce d'ailleurs cet éloge de la joie qui a tendance à déformer la théorie de Spinoza, qui se retrouve être le philosophe star de la joie... Alors qu'en réalité, la joie spinoziste tend vers Dieu.


Arrêtez de chercher le bonheur, soyez désinvolte !
Aujourd'hui, tout est centré sur cette quête du bonheur. Même au travail, on crée des métiers exotiques de "chief happiness officer" pour valoriser le bien-être en entreprise. On mesure même le bonheur intérieur brut des pays... Mais on se préoccupe de moins en moins de notre degré de liberté. "Le bonheur est au fond un concept très contemporain. L'homme dans l'histoire de la pensée, s'est interrogé sur le soulagement, l'ataraxie, l'absence de douleur". Or, de nos jours, la philosophie, pour se faire aimer, s'est transformée en marchande du bonheur. "Le bonheur est devenu une grande surface commerciale où poussent les rayons "joie", "bien-être", "connaissance de soi" ou "beauté"." C'est la frénésie des faux philosophes et du retour de la caverne de Platon. Pourtant notre société a tendance à réduire tout doucement nos petites libertés, en les traçant subtilement dans le magma sans fin du big data. Même l'informatique réduit notre espace en le codant. Francis Métivier a donc raison d'attirer notre attention sur la liberté. Rien n'est acquis. Les révoltes sociales ont surtout émergé pour la liberté, non pas pour le bonheur. La liberté est grandiose, alors que le bonheur est quelque chose de plus intime et subjectif.

Nous sommes dans l'ère du "bonheur contenu". Pour illustrer ce type de bonheur, l'auteur évoque les propos de Zizek, la "permission de jouir dans le pseudo-infini d'une consommation fermée". "Bois tout le café que tu veux. Mais si et seulement si celui-ci est décaféiné. La liberté du café décaféiné à volonté parce qu'on a retiré à la substance". Tout est permis, mais à condition que cela soit sous contrôle.

Autre inconvénient de cette quête absolue du bonheur, ce dernier pousse parfois à trop de comparaison. Quand on est libre, on ne se compare à rien, puisque que l'on est affranchi des injonctions. "Le bonheur dont l'envie ne vient pas de moi se heurte à deux maux : la comparaison et la jalousie." En témoignent les réseaux sociaux : montrer son bonheur, "ce comportement rend heureux, oui... mais deux minutes seulement". Cela revient à la théorie d'Elsa Godart qui souligne qu'interrompre sa jouissance pour poster un selfie, ce n'est plus jouir... "Ce sentiment de compétition sociale tue à la fois la liberté et le bonheur"

Voulons-nous alors donner raison à Schopenhauer qui nous condamne à demeurer des êtres de désir, englués dans le manque et la frustration, soit dans le déterminisme d'une souffrance certaine ? Ou au contraire, ne serait-il pas plus judicieux d'essayer de penser en être libre ?

L'auteur nous invite à être désinvolte. "Etre désinvolte, c'est laisser le temps s'écouler, s'en branler que le temps s'écoule, et ne pas s'en cacher, faire passer le temps au sens strict. Etre détaché du monde et de soi." Il faut savoir que le mot désinvolture vient du latin volvo, qui signifie "rouler, dérouler, développer". C'est accepter d'être en roue libre, le freewheeling. Mais pour arriver à ce stade, il faut avoir beaucoup pédaler.. Diogène était désinvolte dans son tonneau. Il faut refuser de céder aux injonctions honteuses. "Le désinvolte se moque de la vérité". C'est le contraire de l'hyperactivité dans laquelle nous entraîne la société actuelle, qui frise le burn out. On ne peut pas changer le monde, mais on peut construire partiellement son monde.

Chose importante que l'on a tendance à nier : pour être libre, il faut se confronter à l'idée de la mort. Faire comme si elle n'existait pas n'est pas une attitude responsable La mort a été pendant des siècles le principal sujet des philosophes. La mort est le sujet dont découlent les vraies questions philosophiques. On ne peut en faire abstraction.

Vaut-il mieux alors mourir libre ou heureux ? Mourir debout ou vivre à genoux ? Les grands hommes n'ont pas peur de la mort car ils savent que la liberté est plus précieuse qu'un petit bonheur moelleux.

"Notre liberté humaine est notre transcendance", comme le rappelle l'auteur. C'est la liberté qui nous rend humain. Même si la liberté est une quête difficile, voire un combat permanent.
Un essai à lire pour se réveiller et se confronter aux vraies questions.

Liberté inconditionnelle, Francis Métivier. Pygmalion, 2016.

Marjorie Rafécas
Rédigé par Marjorie Rafécas le Jeudi 22 Septembre 2016 à 07:39 | Commentaires (0)

Faut-il s'inquiéter des selfies ? C'est la question que s'est posée Elsa Godart, docteur en philosophie et psychanalyse, à travers son dernier livre publié récemment Je selfie donc je suis.
Derrière le phénomène superficiel du selfie, se cache en réalité un changement radical de notre rapport au monde et aux autres.


Selfies et émoticônes, halte à la standardisation des émotions
Cette nouvelle communication facile et instantanée constituée d'images et de photos peut mettre à rude épreuve notre capacité à supporter la frustration et à s'ouvrir aux autres. Ce n'est pas la première fois que des spécialistes en psychologie nous alertent sur cette nouvelle tendance sociétale. Samuel Dock et Marie-Hélène Castarède l'ont déjà fait dans leur essai Le nouveau choc des générations où ils dénoncent qu'une communication basée exclusivement sur l'image élimine l'intériorité et la vie psychique. Trop d'images uniformisent les émotions. Le corps ne peut remplacer la pensée (cf. notre article Le nouveau choc des générations aura-t-il lieu ? )

La tendance de l'a-lien-ation : comment rencontrer l'autre ?

Les SMS sont souvent malheureusement trop spontanés, irréfléchis, compulsifs. Propulsés dans l'ère du vide à la vitesse de la lumière, ils permettent de faire autant de déclarations d'amour sans jamais s'engager. Aujourd'hui, les émoticones, les selfies, les sextos, peuvent permettre en une seconde de déclarer sa flamme. Les téléphones portables ont véritablement modifié notre rapport au monde affectif. L’amour est en pleine mutation. "Il s’est mis à l’heure du non-engagement et de la superficialité, accentué par la modification de notre rapport au temps et à l’espace". Ce sont nos téléphones portables qui sont aujourd’hui nos plus fidèles partenaires. Nous sommes parfois comparables à des "a-lien-és". Des aliénés vis à vis des autres, de nous-même et surtout de la vie. Si on s'en tient au site du Beautiful Agony, même la "petite mort" est selfisée. Or comme le fait remarquer fort justement Elsa Godart, photographier la jouissance en pleine jouissance, n'est-ce pas finalement interrompre cette jouissance ? "Au lieu de vivre des moments réels, nous avons tendance à nous oublier dans le virtuel." L’onanisme selfique est révélateur d’un comportement hypermoderne très inquiétant : "désormais nous cherchons notre jouissance en dehors de l’autre, je jouis de moi et par moi ! L’autre n’est plus appréhendé comme partie possible venant à la rencontre de moi-même."
Le risque est de consommer de la relation, de l'offre virtuelle en images aseptisées, avec indifférence sans jamais accéder à un "réel émerveillement", à ces moments parfaits qu'évoquait Jean-Paul Sartre au siècle dernier... Si l'on s'en réfère à l'application Tinder qui permet de faire défiler les profils des utilisateurs selon le sexe et la position géographique, quel goût peut avoir ce type de relation éphémère ? Le règne de l’eidôlon (image en grec) s’impose dans l’offre virtuelle, tellement exponentielle que le choix devient impossible. On a perdu le sens de l'engagement. Or n'oublions pas que l’engagement est aussi un renoncement et que ce dernier est l’expression de notre liberté.
Si nous ne savons plus renoncer, sommes-nous encore libres ? D'où le choix pertinent de l'auteur du mot "aliéné" pour décrire le phénomène du selfie, qui aboutit à une diminution progressive de notre liberté, de notre capacité à nous lier aux autres, et accessoirement, à l'étouffement de notre moi authentique.

Vers une normalisation émotionnelle

Elsa Godart traduit ce nouvel ère de l'image numérique par l'eidôlon, l'image en grec qui s'oppose au logos, le discours rationnel et structuré. Toutes ces images postées sur les réseaux sociaux n’ont pas pour vocation d’être interprétées. Quel est l'objectif d'un selfie ? En dehors de celui de compter le nombre de "like" ou de petits émoticônes en forme de coeur. Les commentaires sont rarement florissants. Les échanges sur le Net à l'aide d'emoji rendent alors le langage essentiellement affectif. "Les emoji réduisent notre champ émotionnel en le systématisant. L’emoji discrédite toute poésie. Il n’est plus question de chercher au plus juste et au plus profond de soi. Les émoticônes condamnent le sujet à une normalisation émotionnelle et annihilent toute forme de singularité.". C'est principalement ce conformisme émotionnel qui doit nous alerter, car cette uniformisation des sentiments ne tend-il pas à tuer l'individu ? Et les célèbres maximes philosophiques "Connais-toi toi-même" et "deviens ce que tu es". La maïeutique se meure à l'heure de la selficisation... L'auteur voit juste : le passage d’un mode rationnel à un monde émotionnel nous replonge alors tout droit dans la caverne platonicienne.
Cette uniformisation des émotions peut être d'ailleurs illustrée par la mise au point d'un dernier algorithme pour décrypter sur Instagram les comportements et la santé mentale des utilisateurs. Ceux qui posteraient des photos de chats auraient des tendances dépressives (cf. La dépression visible sur les photos Instagram : attention à vos lectures ). Si un algorithme peut analyser nos états d'âme juste à travers des photos, il y a alors de quoi s'inquiéter, car nous ne sommes pas loin de la robotisation...


Le danger paradoxalement de l'ultra connexion : se sentir seul au monde


Le selfie reste un acte solitaire et nous place dans une situation d'attente vis à vis des autres. On consulte compulsivement son smartphone au moindre "like". Et souvent, il n'y a pas la moindre amorce d'un dialogue. Pas un seul mot. C'est l'ère du vide. On se consume doucement. Or, comme le rappelle l'auteur, la vie est de l'autre côté de la fenêtre, ces rues où des visages s'illuminent, ces bouches où émanent des voix chaudes, douces et humides, le monde des vivants tout simplement. Finalement, le selfie, n'est-ce pas la mort de soi et des autres ?

Le selfie rend-il néanmoins possible une nouvelle forme de créativité ?


Restons toutefois optimistes, il ne s'agit pas de tout rejeter en bloc. Laissons peut-être le bénéfice du doute aux selfies, comme le suggère l'auteur. Les images, accompagnées d'un regard critique et d'une prise de recul avec des "mots", peuvent peut-être faire émerger une nouvelle révolution esthétique.
Les photos peuvent nous rendre plus créatifs, à condition de les utiliser dans un objectif précis et de les "logo-tiser".

Au risque sinon de sombrer dans le : je selfie donc je ne suis pas !

Je selfie donc je suis, Elsa Godart, 2016, Albin Michel.



Marjorie Rafécas
Rédigé par Marjorie Rafécas le Mardi 13 Septembre 2016 à 07:35 | Commentaires (0)

FLASH-INFO pour ne pas perdre le PHIL

Se concentrer, oui mais avec quel cerveau ? Le gauche ou le droit ?

Dimanche 8 Mai 2016

A l'ère de l'hyperstimulation, on a parfois l'impression que tous nos enfants sont hyperactifs. Que la concentration est en train de se laisser grignoter par des envies féroces de zapping. Zapper, un terme qui fait peur aux parents soucieux d'immobiliser l'attention de leur enfant !
Afin d'aider son enfant à se concentrer, il faut préalablement identifier sa forme de concentration : visuelle ou auditive.


Se concentrer, oui mais avec quel cerveau ? Le gauche ou le droit ?
Chacun d'entre nous utilise bien entendu ses deux hémisphères du cerveau, mais nous en avons toujours un des deux qui prédomine. Les cerveaux droits sont plutôt visuels et ont une appréhension globale des informations, alors que les cerveaux gauches sont plutôt dans l'auditif et analysent les données avant de les enregistrer. C'est ce qu'explique très bien la pédiatre Edwige Antier dans son livre J'aide mon enfant à se concentrer. Cela est particulièrement intéressant à savoir pour l'apprentissage de la lecture, car les cerveaux droits retiennent le mot dans sa globalité, plutôt qu'une succession de lettres. Les enfants avec une dominante du cerveau gauche sont généralement plus posés et à l'aise en classe. D'ailleurs, pour ces enfants, Edwige Antier précise que les relations avec les professeurs sont souvent plus apaisées, eux-mêmes fonctionnant plutôt avec leur cerveau gauche.

Petite question que l'on peut se poser du coup : l'école et sa pédagogie sont-elles adaptées aux enfants à dominante cerveau droit ?

Pour en savoir plus sur la concentration des enfants et surtout tester ce qu'il faut faire (et ne pas faire) pour améliorer leur concentration, je vous invite à lire sans tarder ce livre !

J'aide mon enfant à se concentrer, Edwige Antier, Robert Laffont Documento, 241 pages, 7,90 euros.

Marjorie Rafécas
Rédigé par Marjorie Rafécas le Dimanche 8 Mai 2016 à 21:51 | Commentaires (3)

FLASH-INFO pour ne pas perdre le PHIL

Les oeuvres d'art, un moyen efficace pour lutter contre le stress

Mardi 26 Avril 2016

N'avez-vous jamais ressenti le besoin de vous rendre dans un musée pour suspendre le temps et arrêter l'avancée inexorable du stress ? Ou tout simplement de contempler de belles photos sur Instagram ou Facebook ? Eh bien ce n'est pas une activité futile car il a été récemment prouvé que cela réduisait le taux de cortisol.


Photo Alain Leprince Musée La Piscine - prestation des étudiants de l'ESAAT de Roubaix au musée La Piscine
Photo Alain Leprince Musée La Piscine - prestation des étudiants de l'ESAAT de Roubaix au musée La Piscine
Selon une récente étude de l'Université de Bologne, les œuvres d'art ont le pouvoir de réduire le stress, ce qui confirmerait les bienfaits de l'art thérapie. Il a été demandé en effet à une centaine de volontaires de visiter un sanctuaire religieux pendant 2 heures où se trouvaient des peintures de la Renaissance, dont une fresque de 6032 m2. Leur salive a été prélevée avant et après la visite afin de mesurer l'évolution du taux de cortisol. Une baisse de 60% du taux de cortisol a été observée.
C'est une bonne nouvelle mais précisons que lors de la visite, les participants ont dû monter 200 marches, ce qui a pu aussi agir sur le stress. Par ailleurs, il s'agissait d’œuvres de la Renaissance, on peut également se poser la question : est-ce que toutes les œuvres d'art ont le même effet ?
Nous savons aussi que la lecture est un effet anti-stress puissant, au même titre que le sport et que les couleurs ont un pouvoir insoupçonné sur notre humeur (cf. notre article sur le livre l'étonnant pouvoir des couleurs http://www.wmaker.net/philobalade/L-etonnant-pouvoir-des-Couleurs-dommage-que-le-rose-soit-reserve-aux-filles-_a69.html
Dans ces temps où le burn-out cherche des proies faciles, autant combattre le stress en se cultivant sagement...

Marjorie Rafécas
Rédigé par Marjorie Rafécas le Mardi 26 Avril 2016 à 23:16 | Commentaires (0)

FLASH-INFO pour ne pas perdre le PHIL

Le rock, un bon remède contre le narcissisme ?

Samedi 19 Décembre 2015

Le 11 novembre, comme Facebook, mon anti-alzheimer, me le proposait gentiment, j'ai rediffusé l'article que j'avais écrit en 2012 La culture rock, un mode de pensée aussi révolutionnaire que la psychanalyse, soit 2 jours avant la tuerie du Bataclan. Mauvais pressentiment ou pur hasard ? Qu'importe... Ecouter du rock reste une façon saine et artistique d'affirmer son goût pour la liberté et l'anticonformisme. Ce genre musical impétueux qui ne veut jamais se soumettre est aussi un excellent remède pour exorciser ses névroses.


Photo Jesse Hugues (Eagles of death metal) credit-boris-allin
Photo Jesse Hugues (Eagles of death metal) credit-boris-allin
Le rock, un bon remède contre la névrose narcissique ?

Comme l'explique Francis Métivier dans son essai Rock'n philo*, le rock surfe merveilleusement bien sur la dichotomie du "moi", un moi haïssable qui cherche à se dépasser. Le rock aide à dépasser le narcissisme propre à l'adolescence. Je me rappelle d'ailleurs d'un cours de terminale de mon ancien excellent professeur de philosophie qui m'avait marquée à ce sujet : pour nous expliquer la philosophie de Hegel, il avait utilisé la métaphore d'un chanteur de rock. D'après lui, un rocker qui avait survécu à ses 30 ans avait nécessairement dépassé son narcissisme. Or notre société souffre en ce moment de nombreux narcissismes. Le narcissisme non dépassé peut conduire à des catastrophes, comme celle que l'on vient de vivre ces derniers jours. Samuel Dock, dans son article "Attentats de Paris : Samuel Dock, Psychologue clinicien témoigne", pointe justement du doigt le problème de notre société qui engendre des générations narcissiques. Pourquoi faut-il se méfier du narcissisme ? Les individus qui vivent une grosse carence narcissique peuvent se retourner vers des idéologies totalitaires qui promettent de briser le système. Or les chansons de type "I'm a loser baby" de Beck permet de tuer métaphoriquement son « moi idéalisé » pour mieux se connaître et devenir ce que l'on est vraiment. Les chansons servent toujours de catharsis pour nous aider à progresser et à sortir de nos schémas de pensée obsessionnelle.

Le rock aime le paradoxe, ce que ne tolère pas les idéologies totalitaires

"Il y a des gens rock qui ne jouent pas du rock and roll : Jean-Paul Sartre n'a rien à voir avec le rock et pourtant il est rock ! C'est pour cela que, finalement, je crois qu'il s'agit d'une culture.", disait Pete Townshend de The Who. Jean-Paul Sartre, un rocker ? Ce n'est pas vraiment l'image qui nous avons naturellement du philosophe de La nausée. Mais en y réfléchissant bien, notre philosophe existentialiste savait parfaitement jongler avec les paradoxes. Or, le rock aime s'amuser des paradoxes, remettre en cause les notions du bien et du mal, bousculer les idées reçues à travers des guitares dissonantes. Le rock ne supporte pas le côté absurde de l'existence, en cela il est proche aussi de la sensibilité d'Albert Camus et de son Homme révolté. " Je me révolte, donc nous sommes".

Malheureusement, les victimes du Bataclan et des terrasses du 10 et 11ème arrondissements ont vu leur vie brisée par des extrémistes narcissiques qui auraient mieux fait de se rebeller contre eux-mêmes... La vie reste absurde.

Méfions-nous des gens qui ne comprennent pas le second degré et ne savent pas accepter l'échec. Pour cela, rien de tel qu'un petit rock, comme "Creep" de Radiohead, pour sortir de soi et fuir sa mauvaise conscience.

Une pensée émue pour toutes ces victimes qui aimaient la vie.

"Let's rock your mind"*



* Rock'n philo, Francis Métivier, Breal.


Marjorie Rafécas
Rédigé par Marjorie Rafécas le Samedi 19 Décembre 2015 à 16:01 | Commentaires (0)

LIVRES PHILous

Le choc des générations aura-t-il lieu ?

Lundi 28 Septembre 2015

Ces dernières années, la Génération "Y" a fait couler beaucoup d'encre, mais existe-t-elle vraiment ? Enième concept marketing comme celui des "hipsters" inventé par on ne sait quel bureau de tendance ou au contraire réel phénomène sociologique, le débat s'échauffe, surtout chez les Directeurs de Ressources Humaines. Le concept de la "génération Y" qui désignerait les personnes nées au début des années 1980 jusqu'à 2000, n'existerait pas selon certains d'entre eux. Elle serait juste une invention de la génération "X" pour tenter de révolutionner le management des entreprises, afin de trouver un meilleur équilibre entre vie privée et vie professionnelle. X, Y, Z ? Est-ce bien sérieux d'utiliser les dernières lettres de l'alphabet pour décrire des générations ? En attendant, loin des bruitages de twitter, le dialogue fort intéressant entre Marie-France Castarède et Samuel Dock sur le "nouveau choc des générations" peut nous éclairer efficacement sur le sujet.


Le choc des générations aura-t-il lieu ?
Marie-France Castarède née en 1940 et Samuel Dock né en 1985, tous deux psychologues, ont décidé d'écrire un livre à deux voix pour croiser leurs regards sur leur époque et expliquer en quoi la génération Y pourrait par certains aspects être en danger. En effet, les nouvelles générations ont un rapport au temps, au corps et aux autres, bien différent de celles qui les ont précédé. La vitesse, l'ultraconnexion, l'idolâtrie du corps parfait, pourraient à terme leur causer un certain désarroi.

"Le corps est partout mais ne dit rien"

Cette phrase dévoile monstrueusement bien les failles de notre société d'images. Samuel Dock constate que "ce vide froid sur papier glacé" "attire ma génération". Les nouvelles générations sont en effet très attachées aux signes de jeunesse, à l'esthétisme et au bien-être. Elles sont exigeantes sur leur santé et scrutent le moindre dysfonctionnement : "on désire avant tout un corps confortable". D'après Marie-France Castarède, les autres générations étaient plus dans la fantasmagorie, des romans comme Comme le temps passe ou Belle du seigneur ont nourri leur imaginaire. Le problème de cet excès d'attention au corps est que, selon Julia Kristeva, les nouveaux patients présentent un manque d'intériorité, de psyché. M.F Castarède explique ce phénomène par le fait que la simplification à laquelle les jeunes d'aujourd'hui consentent élimine l'intériorité et la profondeur qui donnaient jusqu'à présent sa valeur à la vie psychique. Trop d'images uniformisent leurs émotions. Le corps ne peut remplacer la pensée. Samuel Dock en conclut : "Pour ma génération, la vieillesse sera vécue comme une atteinte narcissique spontanée voire brutale, injuste et antinaturelle".


Comment désirer sans se donner le temps ?

La génération Y ne semble plus connaître la lenteur des amours naissants. Or, pour que l'amour se développe, il faut du temps, du secret, des petits signes du mystère, de l'imagination. Afin d'illustrer ses propos, MF Castarède s'appuie sur Le désordre amoureux de Pascal Bruckner, Le mariage d'amour de Luc Ferry, Et si l'amour durait de Finkielkraut et les notions d'Eros, Philia et Agape chères à André Comte-Sponville. Mais l'amour vu par la génération post68 requiert un certain recul, que la génération Y n'a pas le temps de prendre. Le temps est un art. Le désir a besoin de temps. Peut-on désirer sans attendre ? Pour comprendre cette nécessité de la lenteur et la délicatesse, MF Castarède utilise la métaphore de la caresse, cet attouchement subtil, délicat et respectueux de l'autre. "La caresse, comme le vent ou la musique, est un effleurement tendre, une ode à la liberté de l'Autre qui la garde et la goûte dans son for intérieur. Loin du déchaînement pulsionnel, elle exprime une conduite authentique d'altérité".

Ultraconnectés mais totalement désynchronisés avec l'instant

Toujours aller plus vite, accélérer, communiquer à n'importe quel moment, voilà les injonctions de nos sociétés contemporaines. "Etre connecté pour être en phase avec son temps, pour rester dans les temps". "Tels ces jeunes autour d'une table chacun les yeux rivés sur l'écran de leur téléphone portable, chacun en train de préparer sa soirée, de répondre à des mails, de finaliser un achat bizarrement urgent, de dialoguer avec un ami impalpable". "Personne n'est vraiment avec personne, chacun est désynchronisé avec l'instant". Cette notion de désynchronisation est fort intéressante, car en croyant être dans les temps, on est en fait hors de l'instant. Quel exemple plus pertinent que Twitter ? "On s'essouffle à courir après l'actualité et à créer la sienne sans le moindre enrichissement personnel, sans même se souvenir de ce que l'on a tweeté." Samuel Dock s'indigne : "Cette technologie n'est pour moi synonyme que de contenus volatils et de relations jetables, d'un émoussement de l'esprit critique et d'une zombification affective. A quoi sert encore une information si elle est si vite remplacée par une autre et qu'elle n'engendre aucune pensée qu'elle ne participe même plus à l'élaboration d'une plus grande conscience du monde ?". "Ma génération se défonce au vide."

MF Castarède partage le même point de vue en précisant que "les relations aseptisées s'inscrivent dans la logique d'un monde plus rapide que jamais, constitué d'identités fluides où il s'agit de passer au plus vite d'une chose à l'autre et où un désir en chasse un autre. Comment résister à la simplification de soi à laquelle disposent les technologies des téléphones portables." Quand tout n'est qu'expérience, on peut se demander quelles expériences sont encore susceptibles de compter... "Sur Twitter, on diffuse de la sorte des informations sitôt que l'évènement a eu lieu , l'idée à peine s'est-elle présentée dans la conscience. Le délai entre la pensée et la réaction est presque abrogé. Sur Facebook, on envoie les photos d'une promenade... alors que celle-ci n'est pas encore terminée. " Le rythme de vie s'est indéniablement accéléré par rapport aux autres générations. "L'impression que le temps passe de plus en plus vite, voire qu'il n'y a plus de temps, qu'il n'est plus possible de suivre, se révèle une réaction naturelle à la densification des épisodes d'actions".

D'après MF Castarède, de par leur rythme trépidant de vie et la multiplication des expériences, les nouvelles générations manquent également de naïveté. Or, la naïveté, comme la caresse d'ailleurs, "ne vaut-elle pas mieux que la brutalité des affects d'aujourd'hui ? ". Vaste débat...

Alors le choc des générations aura-t-il lieu ? Pas sûr. Surtout si tout le monde a les yeux rivés sur sa tablette ! Car pour qu'il y ait un choc, encore faut-il un échange de regards. A la lecture de ce livre, ce que l'on pressent en fait n'est pas un fossé intergénérationnel, mais un fossé entre le "moi" des réseaux sociaux et le moi profond. Et surtout un manque d'idéal. Car au fond, quels sont les idéaux des générations X, Y et Z ? Le livre n'en parle pas. Et c'est bien cela qui paraît inquiétant... Car pour qu'il y ait un choc, il faudrait des convictions fortes, des valeurs opposées. Or, les générations anciennes et futures ont l'air de très bien cohabiter dans cet univers de fluidité des données, de facilité et d'instantanéité.

Finalement ce livre nous permet de prendre conscience du caractère contradictoire de certaines injonctions de notre société : aller toujours plus vite tout en voulant arrêter le temps pour rester éternellement jeune.
Pourtant, "c'est le temps que tu as perdu pour ta rose qui fait ta rose si importante" dit le renard au Petit Prince. La parole psychanalytique doit être cultivée comme la rose dans son jardin".
"Le nouveau choc des générations" est un livre à méditer par toutes les générations.

Le nouveau choc des générations, février 2015, 362 pages, 19 €
Ecrivains : Marie-France Castarède et Samuel Dock Editeur : Plon

Marjorie Rafécas
Rédigé par Marjorie Rafécas le Lundi 28 Septembre 2015 à 21:36 | Commentaires (0)

LIVRES PHILous

Le snobisme, une maladie incurable ?

Mercredi 5 Août 2015

Le snobisme d'Adèle Van Reeth et Raphaël Enthoven, Ce petit livre subtil et ironique ne laisse pas indifférent et modifie instantanément le regard que l’on peut avoir sur le snobisme. Car même si on fuit le snobisme, il y a des grandes chances d’en être sévèrement atteint !


Le snobisme, une maladie incurable ?
Dans une dialectique captivante et limite tournoyante, Adèle Van Reeth par ses questions qui piquent là où il fait bon d’appuyer et les éclairages sans tabou de Raphaël Enthoven, les différents visages du snobisme se dévoilent au fur et à mesure dans tout leur paradoxe. Le snobisme ne désigne pas un individu type, mais un comportement qui peut frapper n’importe quel commun des mortels, celui de croire que nos goûts (ou nos pensées) sont supérieurs aux autres. C’est ce qu’appelle R. Enthoven : l’anticartésianisme, soit l’absence de doute.

Mais n’est-il pas surprenant que ce soit un philosophe qui nous explique les rouages du snobisme, alors que cette discipline dégouline à foison de cette image de snobe bien trop intellectuelle ? Contrairement aux apparences, « la philosophie donne les moyens de penser le snobisme ». Alors que l’histoire présente le snobisme comme un phénomène ponctuel et que la sociologie le situe au niveau de la lutte des classes. La philosophie permet en effet d’aller plus loin dans le décorticage de ce type de comportement, qui consiste à vivre comme « indubitables des vérités qui n’en sont pas ».

De la masse comme de l’élite, le snobisme est partout, et surtout là où on ne l’attend pas. C’est dans cette description peu courante du snobisme que réside l’originalité de cet essai. Il nous sort de sentiers battus. « Pour parodier Schopenhauer, on pourrait dire que la vie est une oscillation perpétuelle entre le snobisme du snob (snobisme de classe, snobisme clanique, snobisme de l’intelligence, de la culture…) etle snobisme de l’antisnob (snobisme de la marquise de gauche, snobisme du libertaire qui fait fortune en dénonçant l’économie de marché, etc.) ».

Le livre commence par une entrée en matière assez classique du snobisme, à travers les univers de Proust, d’Oscar Wilde et de certaines scènes de théâtre de Marivaux, puis élève le débat avec les voix de Pascal, de Tocqueville à propos du snobisme du « peuple », de Kant, de Hume et de Nietzsche. Puis vers la fin, Raphaël Enthoven change de rythme en adoptant un ton plus caustique envers certains snobismes comme l’art contemporain ou des snobs célèbres « obséquieux » comme Sartre ou Bourdieu. Le snobisme serait un « rêve d’immuable ». Nous retiendrons la formule fort subtile : « le snobisme est un conservatoire, plus qu’un conservatisme », « un conservatoire de certitudes ponctuelles, d’évidences fragmentaires, de private jokes, de gestes, d’usages et d’attitudes ». Même la démocratie peut être tyrannique par le biais de sa majorité. C’est la théorie de Tocqueville. Le snobisme collectif est d’ailleurs très redoutable.

Prendre son goût pour le bon goût, voilà l’un des travers les plus irritants du snobisme. « Le snob cherche à brandir une étiquette comme révélatrice de son identité, aux dépens de ce qu’il pense vraiment ». Mais le snob n’est pas que celui qui écoute du slam ou de l’opéra, c’est aussi celui « qui déclare, haut et fort, qu’il ne va au cinéma que pour manger du blockbuster, admirer les biceps de Van Damne et revoir Matrix pour la vingtième fois ». Difficile par conséquent de s’extirper des rouages du snobisme…

Raphaël Enthoven n’épargne personne, même pas lui-même. Car qui mieux qu’un snob pour décrire le snobisme ? Il s’en prend aux dérives du goût démocratique pour l’égofiction : « la littérature est de partir de soi non de parler de soi ». Sinon, « il suffirait de vomir ou de chier pour produire quelque chose ». Mais le point culminant de la critique arrive quand le philosophe évoque l’art contemporain, cette pépite du snobisme qui avait déjà été quelque peu égratignée par Luc Ferry en 2014. « S’il suffisait de mettre tout objet en cage, pour qu’il éveille librement le sentiment du beau » ou « traiter le banal comme s’il était unique »… Tout le monde serait artiste ! « Le retour à l’inutile est une condition nécessaire mais non suffisante à la création que l’art contemporain réduit à la créativité et la promotion du n’importe quoi ». « L’extase qu’éveille un monochrome est à la mesure du néant qu’il représente ». Pour R. Enthoven, l’art contemporain est victime d’une spéculation financière qui masque sa nudité et qui s’appuie sur une « conception régalienne de l’individu ». Bref, c’est « du niveau d’un micro-trottoir ».

Le procès ne s’arrête pas là, il s’en prend également (ce qui est moins courant dans le petit monde de la philosophie) aux snobs « du ressentiment » : Bourdieu et Sartre. « Bourdieu croit dire vrai mais il mathématise le ressentiment ». Tout comme Michel Onfray qui s’en est pris violemment au snobisme de Sartre le bourgeois envers le modeste Camus, R. Enthoven donne également un dernier petit coup de marteau à la réputation du père de l’existentialisme. Il rappelle cette phrase d’une présomption écœurante écrite par Sartre à Camus : « Je n’ose vous conseiller de vous reporter à la lecture de l’Etre et le Néant, la lecture vous en paraîtrait inutilement ardue : vous détestez les difficultés de penser ».

Bref, un livre qui ne manque pas de panache pour nous aider à sortir de l’engrenage du snobisme et d’en rire ! Mais, vouloir tuer le snob qui est en nous, « c’est comme l’athéisme militant qui est encore une religion ». Adèle Van Reeth et Raphaël Enthoven nous auront avertis…


Le snobisme, mars 2015, 157 pages, 12,50 €
Ecrivain(s): Adèle Van Reeth et Raphaël Enthoven Edition: Plon
Le snobisme, Adèle Van Reeth et Raphaël Enthoven

(Article rédigé pour la Cause littéraire)

Marjorie Rafécas
Rédigé par Marjorie Rafécas le Mercredi 5 Août 2015 à 07:28 | Commentaires (2)

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L'hyperstimulation ne doit pas nous faire oublier le goût des choses simples

Samedi 4 Avril 2015

Lors du dernier salon du livre à Paris, Christophe André a animé une conférence avec Florence Servan-Schreiber sur le thème "Le bonheur ne tombe pas tout cru dans la bouche des enfants". Certes, le bonheur est un dur à cuir et ne tombe pas tout cru, mais les enfants par leur spontanéité et leur capacité à vivre l'instant présent, ont plus de talent pour le bonheur que les adultes. Ce qui manque souvent aux adultes : la capacité à s'émerveiller. Christophe André a raison de remercier Bach de l'émerveillement que lui procure sa musique. Car si Bach était allé boire des bières au lieu de composer, cette musique ne serait pas là pour enchanter nos oreilles. "C'est le problème de notre société qui est dans l'hyperstimulation mais oublie de nous faire apprécier les choses simples". Mais nous sommes libres de choisir. S'émerveiller. Réenchanter le monde avec ce que l'humanité nous a légué et continuer à créer. Nous sommes comme des "poupées russes", où l'enfance constitue notre première couche. En vieillissant, certains s'attendrissent et d'autres au contraire s'endurcissent. Mais que sépare ces individus ? Le regard sur la vie ?


L'hyperstimulation ne doit pas nous faire oublier le goût des choses simples
Christophe André annonce en préambule qu'il n'a jamais été naturellement doué pour le bonheur. Qu'il n'a d'ailleurs pas toujours compris l'engouement des philosophes pour la joie (en témoigne le dernier roman de Charles Pépin, La joie). Nous ne sommes pas tous formatés pour être heureux, d'où la nécessité de se centrer sur nos émotions positives. Ce qui va dans le sens du livre de Florence Servan-Schreiber "3 Kifs par jour". Il faut se muscler et s'exercer à la gratitude. Merci pour ce bon repas, merci pour cette conversation passionnante, merci pour ce sourire, merci pour cette petite attention... Bref, savoir dire merci et être reconnaissant, sont autant de petits pas pour se diriger vers le bonheur. D'ailleurs, C. André nous conseille le livre "Love 2.O" de Barbara Fredrickson, la "rock star" des émotions positives aux Etats-Unis.

Afin de nous exercer aux émotions positives, Florence Servan-Schreiber a alors demandé à la salle quelles avaient été nos émotions positives de la journée. On s'en rendu compte que finalement elles étaient simples et nombreuses. D'ailleurs, celui qui a pris la parole dans la salle n'était autre que le père de Florence, Jean-Louis Servan-Schreiber, qui était heureux que sa femme Perla lui ait préparé un gâteau avec amour le matin même. Le père de "Psychologies Magazine" nous donne une belle leçon de simplicité et de gratitude. Cet esprit de gratitude qui est tellement éloigné des héros houellebecquiens lassés de tout.

Alors à la question "Qui nous fera voir le bonheur", le titre du dernier livre de Christophe André et de Martin Steffens, nous avons juste envie de répondre "merci".
Merci pour ce moment !

Livres à lire pour développer ses émotions positives :
- Love 2.0, Barbara Fredrickson
- 3 kifs par jour, Florence Servan-Schreiber
- Qui nous fera voir le bonheur, Christophe André et Martin Steffens (livre qui sera prochainement commenté sur le blog)


Marjorie Rafécas
Rédigé par Marjorie Rafécas le Samedi 4 Avril 2015 à 12:28 | Commentaires (0)

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