II faut choisir : ça dure ou ça brûle ; le drame, c'est que ça ne puisse pas à la fois durer et brûler. A. Camus

A chaque fois, je m’amuse dans les magazines féminins à lire les pages d’actu écrits dans le style « on aime, on n’aime pas »…. Du genre ce mois-ci « on aime le retour du jean large, pour enfin arrêter de culpabiliser », mais « on déteste les faux bars affichant l’étiquette lounge»… Frais et spontané, cela contraste franchement avec le style très prudent et nuancé des philosophes… Et si j’essayais ? Cap vers la pensée instantanée et lyophilisée…


J’aime, j’aime pas…. Essayons-nous au philosophiquement incorrect…

J’aime quand Beigbeder écrit sur Second Life… Heureusement qu’il est là pour nous rappeler que Second Life a toujours existé, en particulier dans les romans ! Franchement, SL aurait pu s’appeler Third Life…
Je n’aime pas que la France soit à la 39ème place en BNB (Bonheur National Brut), d’après le chercheur Ruut Veenhoven… Mais, le bonheur subjectif est-il mesurable ?

J’aime quand Manu Chao décrète que son plus grand luxe est de boire de l’eau d’une fontaine de Paris (d’ailleurs, je vous conseille celle du musée Maillol, rue de Grenelle…).
Je n’aime pas apprendre que dans les restaurants classés, les serveurs sont plus tentés de cracher dans les plats… Le luxe est parfois bien paradoxal !

J’aime quand Montaigne écrit « J’aime la vie ».
Je n’aime pas me rappeler du montant du budget annuel publicitaire, 700 milliards de dollars… Surtout quand je vois les publicités du Crédit Agricole ou de LCL (je ne suis décidément pas dans la cible !).

(pourtant) J’aime la démesure et l’euphorie perpétuelle (surtout celle de Pascal Bruckner)
Je n’aime pas quand Barbara Cassin critique Google… Soi-disant la deuxième mission de l’Amérique… Méfions-nous du syndrome du complot… Google est avant tout un puissant moteur !

J’aime lorsque Michel Onfray parle de la puissance dionysiaque des femmes…
Je n’aime pas quand il essaie de réduire le nietzschéisme à un conflit politique gauche/droite… La philosophie n’a pas à se rabaisser à des querelles politiciennes… Halte aux récupérations de Nietzsche. (Même si Michel Onfray a tout à fait le droit de ne pas aimer Yasmina Reza…)

J’aime quand Eric-Emmanuel Schmitt décrète que « l’amour est la fréquentation assidue d’un mystère ».
Je n’aime pas quand Lucy Vincent nous explique que biologiquement, l’amour dure 3 ans… Au diable, les phéromones…

J’aime quand Guillaume Canet nous recommande : "n’achète pas le barbecue" (qui veut dire n’achète pas une "prison" à la campagne, avec un prêt en "subprime", cela nuie à la créativité…)
Je n'aime pas les "executive toys" (jouets au bureau), censés pallier l'agressivité au travail…

Bref, à vous de jouer maintenant… C'est un excellent exercice pour remuer les pensées du jour !

PS : j'ai remarqué que j'avais plus tendance à justifier mes "j'aime pas". Il faut que je m'améliore…

ouvrage Hannah Arendt
ouvrage Hannah Arendt
Récemment, j’ai lu un livre sur les échanges épistolaires entre Hannah Arendt et Karl Jaspers, pour mieux comprendre sa conception du totalitarisme et de la banalité du mal. En résumé, le totalitarisme naîtrait d’une coupure du lien social entre les individus et de l’automatisation des tâches. Plus réflexion par soi-même, plus de conscience de ses actes... Le totalitarisme est alors rendu possible dès lors «que l'on élimine toute "unpredictability", qui du côté des hommes, correspond à la spontanéité ». Bizarrement, j’ai eu l’idée furtive que la théorie d’Hannah Arendt sur les causes du totalitarisme pourrait s’appliquer au milieu de l’entreprise et à son management. Mais, trouvant la comparaison un peu extrême, je n’avais pas osé écrire un article sur ce phénomène… Car il peut paraître indécent de comparer les causes d’un génocide à celles d’un mal être des temps modernes... C’est alors que je viens de voir dans le dernier Philosophie Magazine (du mois de novembre), un article justement dédié à cette problématique, «Barbare l’entreprise ? », pour déterminer si le concept de superfluité de l’homme, développé par Hannah Arendt, est applicable à l’entreprise.

Car, quelle est la cause profonde du sentiment de superfluité ? Un salarié peut se sentir superflu lorsqu’il a rompu tout lien social. Un salarié isolé, placardé, est bien plus vulnérable qu’un salarié soudé dans un esprit d’équipe. L’entreprise, dans un esprit tayloriste, cherche parfois à développer des automatismes chez ses salariés. Or, qui dit automatisme, dit perte de spontanéité, et donc, perte de notion de responsabilité… J’entends souvent dans le milieu de l’entreprise, que ces dernières aiment les « bon petits soldats ». D’ailleurs, il n’est pas rare qu’en plus des anglicismes dont se gausse Corinne Maier dans son livre «Bonjour paresse », que l’entreprise utilise quelques expressions du langage militaire pour illustrer ses discours.

Le problème de l’automatisme et du profil de l’exécutant est qu’ils écrasent toute notion de responsabilité. Lorsqu’une erreur est commise, qui est responsable ? Dans le maillon de la chaîne, c’est souvent celui ou celle qui se trouve en première ligne qui saute…

Dans l’article de Philosophie Magazine, le sociologue Guillaume Erner, à la différence du psychiatre Christophe Dejours, refuse tout rapprochement entre le processus de l’idéologie nazie et le management d’entreprise. Il est vrai qu’il est difficile de comparer deux réalités aussi éloignées. Mais, ce n’est pas pour autant qu’il faille entièrement rejeter l’applicabilité de la théorie d’Hannah Arendt sur le management en entreprise : en automatisant les tâches, l’entreprise détériore les conditions de travail de ses salariés. Les salariés n’ont plus de lien social. Sans lien social, l’enfer n’est alors pas loin… Rappelons-nous du huis clos sartrien…

« Dégraissage », « killer », « nettoyeurs », le vocabulaire utilisé en entreprise n’est pas doux. La violence morale n’est alors pas loin. Mais, à la différence de certains sociologues ou philosophes, je ne mettrais pas cette violence sur le compte du capitalisme, ce dernier a trop souvent bon dos. Les entreprises, ainsi que leurs salariés, sont responsables aussi. Si des personnes se suicident sur leurs lieux de travail, il est nécessaire que les entreprises s’interrogent sur la façon de gérer les hommes. Faire souffrir une personne, au point que le salarié se pende au porte-manteaux de son bureau, est absolument anormal.

Les concepts de socialement responsable et de développement durable concernent aussi le management en entreprise. Il est temps d’instaurer plus d’éthique et de loyauté, et le sens de l’esprit d’équipe. Car, malheureusement, l’individualisme n’est pas toujours source de performance. Les injonctions comme des slogans « just do it » ou les « impossible is nothing » peuvent être motivants comme paralysants… Les nuancer avec du « I am what I am » ou « because I worth it » peuvent aussi apporter de la positivité…

Heureusement toutes les entreprises ne se ressemblent pas ! Et certaines sont même pourvues d’excellents managers. L’idéal serait de pouvoir choisir celles dont les valeurs nous correspondent le mieux… Mais, seule une meilleure conjoncture économique peut garantir ce choix…

Marjorie Rafécas
Rédigé par Marjorie Rafécas le Dimanche 4 Novembre 2007 à 21:41 | Commentaires (3)

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