Lettres d'un secrétaire de police à sa femme - Moguilev, Biélorussie, 1941-1942

Walter Mattner est un fonctionnaire de police, originaire de Vienne. Basé à Moguilev, il décrit à sa femme son rôle sur le terrain, sa participation à des exécutions, sa vision de l'Allemagne... Documents exceptionnels, ayant échappé à la censure (source: Bundesarchiv Ludwigsburg, BAL Verschiedenes 301v48).



Lettres d'un secrétaire de police à sa femme - Moguilev, Biélorussie, 1941-1942
5.10.1941

Je dois encore te raconter quelque chose. Avant-hier, je participai donc aussi à la grande mort en masse. Lors des premiers convois, mes mains tremblaient un peu lorsque je tirai, mais on s’y habitue. A la dixième voiture je visai déjà tranquillement et tirai de manière sûre sur nombre de femmes, d’enfants et de nourrissons. Je songeai que j’avais aussi deux nourrissons à la maison, avec lesquels ces hordes agiraient de la même manière, si ce n’est dix fois pire. La mort que nous leur donnions était une mort plus belle, plus brève par rapport aux supplices infernaux des milliers de milliers de personnes dans les cachots du Guépéou. Des nourrissons volaient en l’air en arc de cercle et nous les flinguions en vol, avant qu’ils ne tombent dans la fosse et dans l’eau. Qu’on en finisse avec cette engeance qui a précipité l’Europe dans la guerre et qui attise l’Amérique encore aujourd’hui, jusqu’à ce qu’elle l’ait entraîné dans la guerre. Le mot qu’Hitler a prononcé une fois avant le début de la guerre devient vrai : Si la juiverie croit pouvoir provoquer à nouveau une guerre, alors la juiverie ne vaincra pas, mais cela sera la fin de la juiverie en Europe. Là aussi je saisis pour la première fois les mots du poème de Theodor Mörner : « Mon enfant dans le ventre de la mère sera épargné » ! Diable ! Je n’avais encore jamais vu tant de sang, de crasse, de corne et de chair. A présent je peux aussi comprendre le mot « ivresse de sang » [Blutrausch]. Moguilev est à présent moins peuplée d’un nombre à trois zéros, ça ne joue aucun rôle ici. Vraiment, je m’en réjouis déjà, et beaucoup disent ici que nous rentrerons au pays et que ce sera alors le tour de nos Juifs. Enfin, je ne dois pas trop t’en raconter. C’est suffisant, jusqu’à ce que je rentre à la maison.

9.10.1941
Je viens de finir mon travail et j’ai soumis le résultat au haut-fonctionnaire. Il était assis avec trois autres camarades et jouait depuis trois heures au skat. Il a à nouveau fait mon éloge. Il dit devant tous les autres : « Ce que Mattner me soumet, je peux le signer les yeux fermés, cet homme est bien, il ne fait rien sans réfléchir ! ». J’écartais modestement le compliment en le remerciant, mais cela m’avait réjoui. Il s’agissait aussi d’une grande somme d’argent et j’en portais la responsabilité. J’avais passé les deux heures avant à penser à tout. Le soir, quelques autres hommes vinrent chez nous. Un voisin de table, Oberleutnant d’une formation SS, revenait d’un transport de prisonniers et racontait la sauvagerie des prisonniers asiatiques, en disant : « Les morts, qui moururent en route, ils leur découpent les fesses, les mettent dans une poêle à frire et les mangent. Souvent ils n’ont pas de couteau, car ils doivent tous les livrer, alors ils utilisent des boîtes de conserve en guise d’instrument de découpe ». Tu peux te représenter parmi quels cannibales nous sommes ici. J’ai aussi vu souvent en passant leurs tronches incroyables. Demain, à nouveau, un groupe de Tsiganes sera exécuté, environ 50, et c’est comme ça chaque jour. Il se passe toujours quelque chose. La vie humaine n’est rien ici. Malgré tout, c’est une joie de vivre et je suis content aussi bien avant qu’après de devoir assister et collaborer au combat de la destiné de notre peuple.

23.10.1941
Aujourd’hui nous avons eu une visite importante, le Reichsführer SS était invité chez nous et a visité ici notre bataillon ukrainien. Je me suis aussi présenté à lui dans les termes suivants : « Secrétaire Mattner. Ici j’ai le contrôle des tâches administratives ». Il se dirigea vers moi, me tendit la main et dit : « Vous vous présentez comme un futur lieutenant ». Cela a fait un vrai tabac auprès de nos hommes. Le haut-fonctionnaire est très fier de moi. Il a à nouveau fait mon éloge du fait que cela devait arriver juste pour moi, que j’avais dû prendre fait et cause pour les fonctionnaires de l’administration. Une promulgation à ce propos viendra bientôt. Tu ne comprendras pas tout, aussi je devrais te raconter un long roman à ce sujet et cela ne t’intéresserait pas vraiment. Le haut-fonctionnaire est énormément fier du fait que moi, en tant qu’originaire d’Ostmark, je sois présentable, et ne fais pas figure d’irrécupérable à être soldat comme le sont les fonctionnaires, ainsi qu’il l’a exprimé. J’ai aussi reçu 4 autres lieutenants en formation, et il a raconté partout que je les formais de manière méticuleuse. Ces 4 et un Oberleutnant sont quand même des Reichsdeutsche originaires du vieux Reich. Tu vois alors, pour ces raisons je dois tenir bon ici et ne dois pas revenir à la maison, parce qu’il raconte partout qu’il est très fier de moi, Viennois, parce qu’il se réjouit vraiment de moi et que tout est si sérieusement traité, que partout où il m’envoie les choses sont en ordre et que je suis son collaborateur le plus travailleur. Tu ne seras pas en joie d’apprendre ça ? Tu reconnaîtras que je dois encore tenir un moment ici, d’autant plus que je dois souligner à nouveau que ça va très bien pour moi ici. Je ne peux que le répéter.

26.10.1941
Ensuite j’allai dans le département spécial – je commençai alors mon dimanche – car le garde m’avait promis de me montrer les pièces [de monnaie] qui avaient été prises aux Juifs. Et en effet : mon cœur numismatique ne pouvais pas cesser de s’émerveiller. Environ 200 pièces d’or – pièces de 10, 15 et 20 roubles, en dehors de ça quelques pièces d’or de monnaie étrangère – 10 dollars, etc. Je ne pouvais pas être assez rassasié en les voyant. Puis il me montra les pièces de monnaie restantes – russes, et d’autres de l’étranger – en tout environ la moitié d’une corbeille à linge. J’aurai aimé commencé à les trier… Ah, autre chose. Je ne t’ai pas encore fait part de la quantité de travail. Le samedi précédent, c’est-à-dire il y a huit jours, nous avions eu une exécution à Moguilev – c’est-à-dire ici. Trois médecins avaient provoqué la communauté et furent responsables de la mort d’aviateurs tombés dans prison, et le capitaine fut offert sur la place du marché à un groupe de partisans des environs. L’après-midi, de 15h30 à 16h, la population devait se trouver sur la place. Environ 50.000 personnes, dont moi, l’ensemble de l’armée, le [illisible], l’OT, tout ce que nous avons ici. A travers un haut-parleur, le jugement et la sentence furent prononcés en allemand et en russe, puis deux autos démarrèrent, dans lesquels étaient assis les condamnés, les mains liées. Des Ukrainiens leur passèrent le nœud coulant autour du cou, puis les autos partirent, et les quatre pendus à la double potence. Ils restèrent pendus pendant trois heures, en guise d’exemple dissuasif, puis ils furent éloignés. Chacun pouvait venir les voir dans les environs proches. Je les ai vus à une distance d’un mètre. C’était aussi la première fois que je voyais des pendus. Tu comprendras maintenant que j’ai beaucoup de nouvelles impressions, que je vis beaucoup de choses, que je vois, entends, participe, apprends beaucoup, etc. Bref, je ne m’ennuie pas et je reconnais que je suis content, que je suis à l’extérieur, car ici j’ai vraiment un autre aperçu de plein de choses que l’on se représente bien différemment au pays. Et malgré cela je dis, parce que tu me disais, la main sur le cœur : Je suis aujourd’hui, après cinq semaines d’un même et véritable sentiment joyeux, je suis comme au premier jour. Et je redis : C’est un plaisir de vivre.


Mogilev, le 27.10.1941
Je n’ai pas réussi à écrire beaucoup aujourd’hui. Suis si fatigué. 11h 45. Une chose cependant : lors du souper, j’ai appris que dans notre district déjà 27.000 Juifs avaient été descendus. Et 24.000 à Kiev !

Le 28.10.1941
Une deuxième chose. Je t’en avais fait part aujourd’hui et peux maintenant te le détailler. En fait, je n’en ai pas le droit. Gard-le pour toi et seulement pour les parents s’il te plaît. Non, je ne te l’écrirai pas, je te le dirai de vive voix, jusqu’à ce que je revienne en permission. On ne sait pas, des fois, si la lettre sera lue par je ne sais quel organisme de censure, et je recevrais alors une réprimande.

31.10.1941
Quand nous, les Allemands, nous avons quelque chose, nous ne le rendons pas facilement. Ici, nous avons fait en sorte que ce pays nous appartienne. Jusqu’à l’Oural.

13.4.1942
J’aimerais bien renoncer à tout quand je suis près de toi et des enfants, pouvoir être là jusqu’à ton accouchement. J’espère pouvoir le faire. Je n’en serais alors pas mécontent. Pour deux raisons. Premièrement pour des raisons nationales-socialistes, et deuxièmement pour ne pas te faire de mal…

19.4.1942
J’ai été vraiment étonné par Hugo ! Mais c’est bête. Pourquoi agit-on comme ça ? Je ne peux pas le comprendre. On aurait du l’envoyer une demi-année ici en Russie avec la Melli ! Alors il parlerait différemment et eux aussi. Pendant les sept mois passés ici et où je suis avec des centaines d’autres, je n’ai encore jamais entendu pester contre le parti, ce que je peux te dire honnêtement, car ici chacun se sent seulement « Allemand », et Allemand signifie exactement aujourd’hui uniquement « nazi ». Il n’y a rien d’autre. Et chacun peste contre la « putain de Russie » et n’espère rien plus ardemment que de pouvoir retourner dans « la patrie du Reich ». Pourquoi n’envoie-t-on pas Hugo ici. Ici il pourrait aller avec la Melly tous les dimanches à l’église. Sans être inquiété…

23.11.1941
Il est clair que je vais rentrer à la maison avec de nouvelles expressions. Et il y a une raison, qui est belle pour moi en tant que national-socialiste, qui provoque toujours en moi des larmes aux yeux. Que toute la grande Allemagne – comme partout – est unie dans cette guerre. Et ici nous avons des Berlinois, des Allemands du Nord, du centre, du Sud, de l’Est, de l’Ouest, des Viennois, des Allemands des Sudètes, bref, toutes les régions sont représentées et tout cela s’élime lentement. Nous apprenons du Berlinois à dire Eisbein à la place de Schweinehaxen [jarret de porc], et le Berlinois connaît nos pommes de terre grillées à la place de leurs pommes de terre cuites, etc. Cela conduira loin, mais c’est un superbe sentiment.

22.9.1941
Si je n’étais pas déjà national-socialiste, le premier jour de mon intervention dans la guerre l’aurait fait de moi à cent pour cent.

29.9.1941
Chez nous on s’organise au maximum, c’est-à-dire, on enlève tout aux Juifs.

3.10.1941
Je dois en fait déjà aller dormir, car il est déjà 21h, et demain je suis engagé dans une action spéciale. Lever à 4h30 et nous partons à 5h30. Demain, j’aurai la possibilité pour la première fois d’utiliser mon pistolet. J’ai emporté 28 coups. Cela ne suffira probablement pas, mais un autre camarade me prêtera son pistolet ou sa carabine. Je ne sais pas si je dois absolument t’écrire ça, que les Juifs sont notre malheur, mais cela t’es déjà connu depuis longtemps, et nous l’avons constaté tout le temps du trajet de Varsovie à ici, combien de camarades reposent déjà dans la terre froide, portant une simple croix de bois et un casque d’acier. Certains ont bien leur nom sur la croix – la plupart dans une belle écriture allemande – mais pour d’autres leur nom est effacé, et nombreux sont ceux où l’on peut seulement lire : « Ici repose un soldat allemand ». Ainsi dorment de nombreux jeunes hommes, pour avoir préservé la patrie de ces monstres que nous rencontrons ici. C’est vraiment terrible de regarder ces hordes asiatiques. Nous, Européens, comment en sommes-nous arrivés là. Ces pauvres 56.000 tombés de notre côté. Ils n’avaient aussi pas rêvé jadis qu’ils devraient reposer à l’étranger, à des milliers de kilomètres de leur patrie. Et pense au soldat de première classe Frinkdort, porteur de la Ritterkreuz, qui a éliminé 30 ou 40 panzers russes, et au fils du ministre de l’intérieur Dr. Frick, qui sont morts ici et qui reposent environ à 30km de là. Ils doivent avoir une très belle tombe, [mots illisibles]. J’échangerais la plus belle tombe contre un retour au pays. Je veux cela pour moi, si j’ai la possibilité de le voir encore une fois.

2.10.1941
Tu peux donc comprendre l’amertume qui règne en moi et que tout le monde ici ressent en souvenir de notre patrie et de notre grand combat du destin que nous devons mener ici pour notre peuple.
C’est bien égal qu’il y ait 1.200 Juifs, qui sont trop nombreux dans une ville, qui doivent être éliminés, comme on le dit si bien. Ce n’est seulement qu’une juste punition pour tout le malheur qu’ils nous ont fait, à nous, Allemands, et qu’ils nous font encore.
Jusqu’à ce que je rentre à la maison, je te raconterai de belles choses. Mais c’est assez pour aujourd’hui, sinon tu vas croire que je suis sanguinaire.

Mardi 16 Août 2011
Marie Moutier
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