Extrait N°4

"Entre rage et désespoir" (éditions Kirographaires)



   Plusieurs individus à la mine grise, stationnaient, immobiles, devant les portes de la salle d’audience tenant, pour la plupart, une lettre de convocation à la main. Au bout de quelques minutes, un homme, vêtu de la robe noire des magistrats, égrena une liste de noms. Une à une, les silhouettes pénétrèrent dans l’enceinte, comme les voyageurs franchisent les portillons d’une salle d’embarquement - peut-être l’égaré qui, tout à l’heure, cherchait à rejoindre l’embarcadère, se trouverait-il de l’autre côté !
   Après quelques instants, j’entrais à mon tour.
  Arrivé peu avant l’ouverture, je n’avais pas eu le temps de déposer mes avis d’imposition au service administratif, comme le mentionnait la convocation. Le greffier, assis à son bureau près de l’estrade, pourrait certainement me renseigner : « Bonjour Monsieur, je dois remettre des documents administratifs au Tribunal, pourriez-vous m’indiquer où les déposer, s’il vous plaît ? »
   L’homme, qui classait devant lui des chemises en carton, ne répondit pas immédiatement. Je craignais de l’avoir dérangé à un moment inopportun. Finalement, il se décida à lever la tête et, sans répondre, me posa à son tour une question, employant un terme juridique dont j’ignorais la signification. Comme je tardais à répliquer, le greffier poursuivit froidement : « Vous ne savez pas pourquoi vous êtes là ! »
   J’oubliais, dans certaines circonstances, un écriteau sur lequel est inscrit, en caractère gras, «l’idiot », trône au milieu de mon front ! Il faudra bien un jour que je me décide à l’enlever ce foutu panneau. Quand bien même, j’apprécie tant le personnage de Dostoïevski qui incarne le rôle dans le roman du même nom : un personnage hors du temps, débordant d’amour et de compassion, victime de sa naïveté et, au bout du compte, emporté par la folie.
   Par son extravagance, la situation avait beau ressembler à une intrigue tout droit sortie de l’imagination de l’auteur, je ne possédais ni les qualités, ni le tempérament du personnage du roman. Sans compter que la remarque du greffier faisait échos à celle de l’huissier venu deux mois plus tôt à la maison me remettre la comparution. « Vous ne savez pas ce que vous faites ! » valait bien « Vous ne savez pas pourquoi vous êtes là ! » Ainsi s’exprime, peut-être, le personnel de justice ! Que faire avec cela ? Comment s’y habituer ? Dans le climat de fébrilité inhérent à la procédure, j’avais plutôt tendance à prendre ces répliques irritantes de plein fouet, sans défense ni armure.
   La colère succédait à l’incrédulité. Que lui avais-je dit ou fait pour connaître cet accueil ? Quel gain espérait-il en s’autorisant cette posture ? Quelle couverture épaisse lui recouvrait les épaules pour adopter cette formule gratuite ? La robe de magistrat ne devait-elle pas, plutôt, l’en prémunir ?
   Recouvrant rapidement le cours normal de mes pensées, j’en conclus que l’homme était trop occupé pour me renseigner. À ce moment précis, qui sait si je n’étais pas sujet à mal interpréter ses paroles ? Peut-être, tout simplement, ma question  n’était-elle pas formulée clairement ? Une fois encore, à quoi bon discuter ! Je feignis d’ignorer la remarque et répondis simplement : « Je vais me débrouiller, merci », avant de rejoindre ma place…

"Entre rage et désespoir ", éditions Kirographaires                                              
Extrait N°4

Lundi 27 Février 2012
Martial LOCO



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