teilhard de Chardin


Recherche






Galerie
Deux avant-propos :

1) Jean-Pierre Frésafond -Voici une lettre que le Père Teilhard de Chardin adressa à l’un de ses amis, le Père Ravier.
Il faut souligner que Teilhard écrivit cette lettre l’avant-veille de sa mort. Remarquons aussi son amertume à propos de ses trois amis ( Valensin, Grand-Maison et de Lubac) qui priaient en terme de « cosmos » et non de « cosmogénèse ».

Rendons hommage à notre savant-philosophe, à l’occasion du cinquante sixième anniversaire de sa mort, survenue le jour de Pâques, après la messe.
Jean-Pierre Frésafond

2) Henri Guyot : Voici les références de la lettre que j'ai lue à Brignais lors de la dernière cession. Elle est extraite d'un cahier vendu par l'Association sous le titre "Pierre Teilhard de Chardin à travers ses lettres". C'est une collection qui s'appelle "Dossiers du Père Noir" (12€). L'ensemble est très intéressant. Teilhard s'y montre plus librement critique que dans ses ouvrages publiés.



Vendredi-Saint 1955
Au Révérend Père Ravier
Rd.Père et Ami,
Je reçois votre lettre du 4 avril, -et j’y réponds- en ce jour prédestiné.
Le sens de la Croix …je ne vois rien de substantiel à ajouter aux quelques pages que je vous envoyai, je crois bien, en septembre 1952 : « Ce que le monde attend de l’Eglise de Dieu : une généralisation et un approfondissement du sens de la Croix. » (Si vous n’avez pas ce court papier, dites le moi, je puis vous en faire avoir une copie.)
Ce que je pensais alors, (et dès le « Milieu Divin »), j’en suis plus convaincu que jamais. Dans un univers de Cosmogénèse, où le mal n’est plus « catastrophique » (c'est-à-dire né d’un accident), mais » évolutif » (c'est-à-dire sous-produit statistiquement inévitable d’un univers en cours d’unification en Dieu), dans un tel univers, dis-je, la Croix, sans perdre sa fonction expiatrice ou compensatrice, devient plus encore le symbole et l’expression de l’évolution (« noogénèse ») toute entière : co-réflexion et unanimisation de l’Humain au travers et à la faveur de la peine, du péché et de la mort.
Et, dès lors, sans atténuation, sans atténuation de la tradition chrétienne, il devient possible de présenter au monde actuel la Croix, non plus seulement comme une « consolation » des misères du monde, mais comme un « excitant » (l’excitant le plus complet et le plus dynamique qui soit) à progresser aussi loin que possible, sur Terre, pour Dieu, en direction de quelque « ultra-humain ».
En régime « Cosmogénèse d’unification » (qui est par définition le régime du Plérôme), Dieu ne saurait créer sans s’incarner, ni s’incarner sans porter le poids souffrant et peccamineux de l’évolution… évolution c'est-à-dire ultra création ! Identiquement, de ce point de vue, Christ Rédempteur = Christ Evoluteur.
Le Christ en Croix est l’expression la plus complète apparue dans la conscience humaine d’un « Dieu de l’évolution » : c'est-à-dire un Dieu divinisant, christifiant, , à la fois l’En Haut et l’En Avant.
Mais ceci bien entendu n’apparaît (et à l’évidence !) que si au préalable on a compris les nouvelles relations établies entre Esprit et Matière, et la nouvelle figure prise par le mal (sous toutes ses formes), en régime de Cosmogénèse : l’Esprit devenant fonction génétique de la Matière, le mal devenant sous-produit de l’unification de l’Esprit à la Matière. Il y a là une « dimension intellectuelle » nouvelle à percevoir (il faut, comme je dis, arriver à voir « non plus un cercle » mais « dans une sphère ») … Et mon désappointement a été souvent de découvrir que des esprits aussi pénétrants qu’un Auguste Valensin, un Grand-Maison ou même un de Lubac , pensaient et priaient encore en « cosmos » et non en « cosmogénèse ». Mais il serait impossible (et heureusement !)de barrer la dérive irrésistible entraînant autour de nous la pensée humaine. Demain, tout le monde pensera « en sphère », en Cosmogénèse. Et alors, tout naturellement, le Dieu crucifié sera devenu (quâ crucifié) le Moteur spirituel le plus puissant (parce que le plus valorisant, et le seul « amorisant » de l’ultra-hominisation.
Voilà ma foi : celle que je voudrais tant confesser publiquement avant de mourir …

Respectueusement et affectueusement toujours, Teilhard.

Jean-Pierre Fressafond
Rédigé par Jean-Pierre Fressafond le Mardi 3 Avril 2012 à 19:09 | Commentaires (0)




La bataille du camp retranché de Verdun se déroule de février à décembre 1916. Elle commence, le 21 février, par une attaque de grande envergure des Allemands sur la rive droite de la Meuse. Le 25 février, le fort de Douaumont tombe entre leurs mains. A ce moment-là, le régiment de Teilhard opère sur le front belge, dans les environs de Coxyde et Nieuport, près de la côte, où il est arrivé à la fin de janvier 1916. Fin avril, son unité est cantonnée au fort Mardick, à Dunkerque, et y restera jusqu’à la mi-mai, date à laquelle elle est transférée dans le secteur de Verdun, en vue de son engagement dans la bataille. On doit distinguer ensuite cinq opérations, d’une dizaine de jours, menées par son régiment sur le front de Verdun, suivies de périodes de repos à l’arrière .

CINQ OPERATIONS SUR LE FRONT DE VERDUN

1) La première, sur la rive gauche de la Meuse, entre le bois d’Avocourt et la fameuse cote 304, en juin 1916, suivie du repos à l’arrière à Mognéville, dans la région de Bar-Le-Duc (Meuse) à partir du 23 juin (GP 126-133 ; J 84).
2) La seconde, de nouveau sur le front d’Avocourt, en juillet, suivie du repos à Andernay, près de Sermaize, région de Bar-le-Duc, à partir du 21 juillet (GP 141 ; J 91).
3) La troisième, sur la rive droite de la Meuse, entre Thiaumont et Fleury (côte de Froideterre, fort de Souville ...), vers la mi-août, suivie du repos, à partir du 22 août, à Nant-le-Grand, près de Ligny-en-Barois (Meuse) (GP 150-152 ; J 99).
4) La quatrième, dans le secteur de Douaumont, du 21 au 30 octobre, suivie du repos à Fouchères-aux-Bois, près de Ménil-sur-Saulx, non loin de Ligny-en-Barois (Meuse)(GP 175; J 132).
5) La cinquième, à Louvemont, près de la côte du poivre, au nord de Douaumont, du 12 au 21 décembre. C’est la brigade à laquelle appartenait Teilhard qui, le 15 décembre 1916, prit d’assaut Louvemont et ses environs (GP 195-198 ; J 169).

Son régiment est ensuite définitivement retiré du front de Verdun. Après une période de repos à l’arrière, à Givrauval, près de Ligny-en-Barois (GP 196 ; J 169), le régiment fait mouvement, à partir du 17 janvier 1917, par des étapes pédestres, en passant, après avoir traversé la Marne, par Avrainville, Montier-en-Der (Haute-Marne), Bagneux (Marne), à 10 km environ de Romilly-sur-Seine, à Pavant (Aisne), à 20 km environ de Château-Thierry où il cantonne du 12 février à la fin mars. Je mentionne ces éléments pour signaler que les périodes en dehors des montées en première ligne sont les plus longues, et ménage à Teilhard du temps libre pour rédiger ses notes.

« l’aumônier-poilu »

L’après-Verdun marque un changement dans la situation militaire de Teilhard. Il est nommé « brancardier honoraire » ou plus exactement « brancardier-libre », dans le but évident de lui permettre de faire fonction d’aumônier, sans le titre, qui lui aurait donné rang d’officier. Il reste, cependant, comme il l’écrit lui-même, un "aumônier-poilu", c’est-à-dire présent dans la troupe comme caporal-brancardier. Mais, pour faciliter son ministère sacerdotal, il est affecté à la « compagnie hors rangs » du régiment. (GP 219-221), ce qui lui donne une plus grand liberté d’action et même une certaine autonomie. Je signale ce fait, parce qu’il y a souvent confusion sur sa situation militaire. Voici comment les choses se sont passées chronologiquement.

Après la déclaration de guerre en août 1914, Teilhard n'est pas immédiatement mobilisé, parce qu'il n'a pas fait de service militaire. Il avait été ajourné en 1902 et en 1903. Puis, en 1904, il avait été classé au service auxiliaire. Fait surprenant que je m’explique mal, étant donné son bon état physique. Un de ses biographes prétend que, « en tant que prêtre, il ne peut faire la guerre ». C’est en effet la règle du Droit canon, mais celui-ci ne s’applique pas en France où, depuis 1889, les clercs ne sont plus exemptés du service militaire. « Curés sacs au dos » est devenu un slogan républicain. De fait, beaucoup de séminaristes et de prêtres feront la guerre comme combattants, simples soldats, sous-officiers ou même officiers. Par exemple, un de ses confrères, le P. de Bélinay est capitaine au 8e Chasseurs à pied (voir GP 173). En attendant son ordre d'appel, Teilhard retourne en Angleterre, à Cantorbéry, pour accomplir la dernière étape de sa formation jésuite, appelée « le troisième an ». Au mois de décembre 1914, il passe devant un nouveau conseil de révision qui le déclare mobilisable. Il est alors incorporé comme soldat au 105e, puis affecté à la 13e section des brancardiers, comme il l’écrit à sa cousine Marguerite, le 13 décembre, en lui précisant qu’il fait partie des brancardiers du service armé, qui sont exclus des hôpitaux. Il veut dire par là qu’il n’appartient pas au Service de Santé des armées, mais à une unité combattante. Fin janvier 1915, il est envoyé près du Front, à Cuvilly, petit village à 22 km au nord de Compiègne, à « l’Ambulance n° 2, de la 4e Brigade marocaine ». Quelques jours plus tard, il est affecté comme « brancardier-aumônier » au 8e Tirailleurs (GP 53 et suiv.) . Cette affectation spéciale, due à son colonel sur la proposition du médecin-major, le Dr Salzes, s’explique par le fait qu’il est le seul prêtre du régiment. Cependant, il n’a pas le titre officiel d’aumônier. Dans une lettre à Claude Cuénot, le Dr Salzes a décrit la situation, déclarant qu’il l’avait fait « nommer caporal-brancardier en surnombre ». A ce titre, il n’était lié à aucun groupe. Au cantonnement, en ligne, en opérations, il avait carte blanche et menait son œuvre comme il l’entendait » . Voilà une explication qui éclaire une situation que maint commentateur n’a pas comprise. Après Verdun, comme je l’ai dit plus haut, sa situation change. Il acquiert plus d’autonomie puisqu’il est alors affecté à une compagnie de services, ce qui lui permet de rayonner sur tout le bataillon. En fait, il est aumônier à titre officieux.

Je dois aussi préciser que, dans la France laïque, l’organisation de l’aumônerie militaire était très déficiente. Au début de la guerre, il n’y avait officiellement que des aumôniers « divisionnaires », c’est-à-dire un seul par division, ce qui était notoirement insuffisant. Sur l’initiative de députés catholiques on recruta des aumôniers volontaires parmi les prêtres qui n’étaient pas mobilisables. Ces derniers fonctionnaient comme adjoints des aumôniers divisionnaires. Mais c’était loin de correspondre au besoin des unités combattantes. Alors certains chefs de corps prenaient l’initiative d’affecter officieusement comme aumônier un prêtre de leur régiment habituellement servant comme infirmier ou brancardier. Le prêtre ainsi affecté gardait son poste militaire officiel, mais on lui ménageait des possibilités pour effectuer son ministère sacerdotal : célébrer des messes, circuler dans les tranchées pour rencontrer les combattants… C’est dans cette situation que Teilhard se trouvait . Il restait un homme de troupe parmi les hommes de troupe, partageant leur « gourbi » et leur cantine. Dès le début, sa position s’affiche clairement, expliquant son comportement durant toute la guerre : « C’est l’idéal de la vie banale et ignorée que je t’ai souvent prônée », écrit-il à sa cousine (GP 54) . Attitude originale qu’il convient d’analyser.

-La première remarque qui s’impose, c’est que son comportement s’inscrit dans la logique même de son engagement apostolique dans le monde. Il a voulu être un prêtre scientifique parmi les scientifiques aux avant-postes de la science moderne. C’est chez lui un principe d’action qui ne variera pas. On comprend, dès lors, qu’il soutiendra plus tard l’expérience des prêtres-ouvriers. Prêtre-brancardier, prêtre-savant, prêtre-ouvrier, un même combat comme un ferment au cœur de la pâte humaine, « au cœur des masses » selon la célèbre formule. Au Front, il voudra être « le camarade-prêtre » tout simplement au service de tous, Français ou Magrébins. Dans les déplacements il porte son « barda » comme tout fantassin. Une fois ou l’autre son major veut le débarrasser de son sac. Refus net : « comme les autres ! » La mise en lumière de ce principe de base me conduit à une seconde remarque.

-Notre homme se pose d’emblée comme un marginal par rapport à son milieu ou mieux comme un « pionnier ». Alors que ses frères feront la guerre comme officiers, alors que de nombreux séminaristes, religieux et prêtres deviendront sous-officiers ou officiers, il refusera toute promotion restant un simple caporal jusqu’à la fin des hostilités. Tout militaire sait qu’un caporal n’est pas un gradé, mais un homme de troupe . Cependant, son action dans un poste aussi modeste sera telle au sein de son régiment qu’elle suscitera un étonnement admiratif qui lui vaudra citations et décorations exceptionnelles pour un homme de troupe. Croix de guerre en 1915, médaille militaire en 1917, légion d’honneur en 1920.

Voici comment les choses se passent concrètement en première ligne. Je prends l’exemple de Verdun. Teilhard accompagne sa compagnie et se tient normalement avec son équipe de brancardiers au poste de secours dans un gourbi ou un abri aménagé. Les tirs d’artillerie sont fréquents. Quand c’est nécessaire, ils vont chercher les blessés. Comme Teilhard fait fonction d’aumônier, il peut aller à son gré voir les soldats en position dans les tranchées ou les abris. Cela demande de la détermination et du courage, car les déplacements sont extrêmement dangereux dans les « boyaux » sous les tirs de l’ennemi.

L’EXPERIENCE DE VERDUN : « LA MONADE PERDUE DANS LE GRAND HEURT DES ENERGIES BRUTALES »

Verdun, c’est pour Teilhard l’expérience la plus terrible de ses années de guerre, celle où son optimisme fondamental a failli sombrer. Certes, les batailles de l’Artois en 1915 l’avaient durement éprouvé, mais il avait mieux résisté psychologiquement. A Verdun il a craqué. Lors des deux montées en premières ligne, en juin et juillet, du côté de la cote 304 (voir ci-dessus), il a éprouvé « une sorte d’engourdissement » qui l’a fait fonctionner « un peu comme une machine » (GP 127-128), il a subi « une éclipse de son goût de vivre », probablement une période de dépression. Ce que l’on ignore souvent, c’est que tout au long de sa vie, il a été sujet à des états dépressifs, surmontés par un effort de la volonté et un abandon mystique à l’action créatrice de Dieu.

Lors de la troisième opération, du côté de Thiaumont en août, et pourtant la plus dure, il a retrouvé son allant. La situation est dramatique, il n’y a plus de tranchées ; c’est « un vrai relief lunaire », où les hommes se terrent dans les trous d’obus. « J’ai passé deux jours dans un trou, raconte-t-il à sa cousine Marguerite, encadré durant des heures entières par des obus qui tombaient jusqu’à moins d’un mètre de moi ». Et puis, c’est la relation de l’attaque qui mériterait d’être citée dans les anthologies sur Verdun. « Pendant 48 heures, j’ai habité un trou placé un peu en nid d’aigle au flanc d’une colline, d’où je voyais de fort près, la ligne depuis Thiaumont jusqu’à Fleury, lequel était à 200 mètres de moi. Au moment du tir de barrage, toutes les côtes et les ravins se mettaient à fumer : on eût dit un grand volcan aux flancs percés d’innombrables solfatares. Et puis, tout d’un coup, à une centaine de mètres de moi, j’ai vu sortir au pas, les vagues de fantassins qui rentraient dans Fleury, sans hâte, curieusement, jetant des grenades dans les trous… Nous avons eu pas mal de pertes, et douloureuses. Beaucoup de mes meilleurs amis du bataillon ne sont pas redescendus de là-haut… » (GP 151). Devant ce « chaos » et tant de souffrances, il note dans son journal : [« Sur ces côtes calcinées et fumantes, un seul monument a sa place : un grand Christ. Seule la figure du Seigneur en Croix peut exprimer et satisfaire le monde d’angoisse, de mystère, de secret espoir qu’éveille en nos âmes le spectacle et le souvenir de ce qui s’est accompli en ces lieux… Oh ! la peine du Monde ! Comme c’est là qu’on la sent… » ]url:http://Puis aussitôt, le sursaut d’optimisme impliqué dans sa vision de l’évolution de l’humanité : « Je crois que la souffrance de la guerre est le signe d’un grand travail qui s’accomplit. Dans la masse cosmique en accélération, en croissance, les éléments sont froissés, craquent, se plaignent… Et la transformation se poursuit… » (J 100).

C’est au cours de cette troisième opération qu’il s’est distingué par un acte de courage hors du commun. Le capitaine Courtiaux, que Teilhard connaissait bien, était tombé devant une mitrailleuse allemande. Le Lieutenant-colonel Vernois demanda une patrouille de volontaires pour aller chercher le corps. Devant les risques encourus par la patrouille, Teilhard proposa au colonel d’y aller seul. Le colonel, après hésitation, donna son accord. On était à environ 200 mètres des lignes allemandes. A la faveur de la nuit, vers 22 h. Teilhard partit en rampant parmi les trous d’obus. Avant le lever du jour il revenait portant sur le dos le cadavre du capitaine. Bel exploit physique aussi ! Au régiment, Teilhard était déjà un personnage auréolé de la baraka ; cette fois, c’était un héros. Le 17 septembre suivant, il était cité à l’ordre de l’Armée : « Modèle de bravoure, d’abnégation et de sang-froid. Du 15 au 19 août, a dirigé les équipes de Brancardiers sur un terrain bouleversé par l’artillerie et battu par les mitrailleuses. Le 18 août, est allé chercher, à une vingtaine de mètres des lignes ennemies, le corps d’un officier tué et l’a ramené dans nos tranchées » .

La quatrième montée au Front correspond à la grande offensive pour prendre les ouvrages défensifs sur les crêtes où se retranchent les Allemands. Le régiment de Teilhard reprend le village de Douaumont (ou plutôt ce qu’il en reste), tandis que d’autres unités de la brigade prennent d’assaut le célèbre fort de Douaumont. Son bataillon étant en réserve, il n’a pas vu l’attaque, d’ailleurs « invisible dans la fumée, la brume, la boue où se mouvaient des hommes couleur de boue ». Dès l’aube du lendemain, il est présent sur le terrain conquis, mais immobilisé avec son commandant dans un trou d’obus, toute la journée, au milieu d’un bombardement incessant. Déprimant de sentir la mort si proche, et dans l’inaction ! « C’est vraiment la difficulté suprême de consentir à disparaître dans la mort (…) On sent que Notre-Seigneur seul peut nous donner la vraie abnégation, sincère, profonde et réelle. – En fait, je crois que ces appréhensions sont pires que la réalité, - car tous ceux que j’ai vu mourir, l’ont fait si simplement ! (GP 175-177). Vision apocalyptique du champ de bataille : « un chaos de trous énormes et de bourbiers glissants ». Dans « cet océan de boue », on imagine les difficultés pour évacuer les blessés et assurer le ravitaillement des hommes…sans oublier les obus qui continuent de tomber. On vit, ou plutôt on survit, dans une demie conscience. Après, de retour à l’arrière, on a l’impression d’être sorti d’un rêve. Expérience inoubliable ! En septembre 1918, il écrira : « Il faut avoir senti passer sur soi l’ombre de la Mort, pour réaliser tout ce que la marche dans l’Avenir a de solitaire, de hasardeux et d’effrayant, dans son renouvellement (…) Ceux qui n’ont pas failli mourir n’ont jamais aperçu complètement ce qu’il y avait devant eux… Les autres, - ceux à qui un grand effroi a fait lever tout à fait la tête et regarder droit dans le Temps, la crainte les a pris souvent, même au milieu d’une course jusque-là assurée entre les abîmes, et il se peut que dans leur émoi ils se soient sentis enfoncés » . Avec émotion il note la mort d’un jeune Père Blanc. De nouveau, il est le seul prêtre au Régiment (GP 180).

La cinquième et dernière opération dans le secteur de Verdun semble avoir été moins éprouvante malgré les risques encourus. Sa brigade est chargée de prendre Louvemont et d’occuper les environs, ce qu’elle fait avec succès. Comme pour Douaumont, note Teilhard, peu de pertes à l’assaut, davantage par les bombardements. Il a suivi les vagues d’assaut avec ses brancardiers. La traversée d’un ravin profond sous un tir de barrage fut dangereuse. Comme, lors des attaques précédentes, il constate qu’il se produit alors une sorte de dépersonnalisation, "on devient "monade de guerre", élément dépersonnalisé d’une activité supra-individuelle ». Fait nouveau pour lui, il observe que les Allemands se rendent, alors que leurs abris bétonnés sont restés intacts. « Il est indubitable, en déduit-il, que, sans leur artillerie, ces gens-là ne tiendraient pas. Nous autres, nous avons tenu devant Verdun sans autre retranchement que des tous de marmites ; et, eux, ils se font cueillir par centaines dans des abris qui les protègent contre tout bombardement ! » (GP 198). Il a passé la première nuit dans l’un de ces abris avec trois blessés allemands. Le lendemain on mobilise les prisonniers pour transporter les blessés à l’arrière dans l’horreur de la boue où l’on s’enlise et avec le froid de l’hiver qui gèle les pieds. Comme notre brancardier a appris l’allemand dans sa jeunesse, il peut s’entretenir avec des prisonniers.


Malgré tout, Teilhard continue à noter ses réflexions.

Un an auparavant, depuis le 26 août 1915, Teilhard avait commencé à rédiger dans un cahier « une espèce de journal ». En tout cinq cahiers durant la guerre , et quatorze essais avant l’armistice. Certains se sont étonnés qu’il ait tant écrit dans des circonstances aussi dramatiques. Mais son cas n’est pas exceptionnel. Beaucoup d’œuvres furent rédigées par des combattants durant cette guerre. On oublie aussi que les unités engagées en première ligne étaient relevées après les attaques pour se reconstituer et se préparer à de nouvelles présences au front. Par exemple, dans le cas du régiment de Teilhard, on note durant la période de Verdun cinq opérations d’une durée moyenne de douze jours, soit environ soixante jours en ligne, sur environ six mois, ce qui fait quatre mois à l’arrière. C’est pendant ces périodes de calme que notre brancardier peut écrire.

Avant Verdun il n’a rédigé que deux essais : un écrit sur le mal en 1915 (voir J 20), qui n’a pas été retrouvé, et la Vie cosmique (24 avril 1916). Dans ce dernier il expose sa vision du monde et la présente en finale comme son « testament d’intellectuel ». Devant la perspective de la mort possible, il veut laisser un témoignage du message spirituel dont il se sent porteur. De fait, on y trouve l’essentiel des grandes intuitions qu’il développera par la suite (XII, 19-82). Durant la période de Verdun, il rédigera deux nouveaux essais, profitant d’une période de repos à l’arrière de près de deux mois, après la troisième opération : La Maîtrise du Monde et le Règne de Dieu (20 septembre 1916) et Le Christ dans la Matière, trois histoires comme Benson (14 octobre 1916) (XII, 83-105 et 107-127). Ce dernier texte tout empreint de poésie mystique s’achève sur l’évocation de l’éventualité de la disparition de son auteur (c’est juste avant l’affaire de Douaumont !) : « …Et, si je ne dois pas descendre de là-haut, je voudrais que mon corps restât pétri dans l’argile des forêts, comme un ciment vivant jeté par Dieu entre les pierres de la Cité nouvelle » (XII, 127).









Jean-Pierre Fressafond
Rédigé par Jean-Pierre Fressafond le Vendredi 16 Mars 2012 à 17:28 | Commentaires (0)

Editorial

Puisque nous sommes réunis ici sous le nom de Teilhard par le groupe Teilhard du Nord, il convient naturellement de présenter les perspectives teilhardiennes. En ce qui concerne notre thème de réflexion, elles pourraient nous aider à voir plus clair et à trouver une voie pour des solutions possibles.

On croit parfois que les problèmes posés par l’écologie et la biologie sont tout récents. C’est inexact. Au temps de Teilhard, ils se posaient déjà avec acuité. Mais, il est vrai, c’était plutôt le fait de spécialistes ou d’un petit cercle de gens sensibilisés à ces phénomènes, alors qu’actuellement ils atteignent la conscience de la grande masse des gens.

Au cours de cette session, nous envisageons deux groupes de questions : le premier concerne au sens très large le problème écologique, c’est-à-dire au fond, les rapports de l’homme avec son milieu naturel et humain ; le second groupe tourne autour des découvertes biologiques qui apportent à l’homme de nouveaux pouvoirs sur son être tant physique que psychique. Nous présenterons la manière dont Teilhard les envisage. Mais auparavant, il nous paraît indispensable de poser les jalons d’une morale adaptée à une humanité confrontée à de tels défis (défi écologique, défi biologique). En termes teilhardiens, il s’agit de trouver une énergétique de l’action humaine qui permette à l’homme de maîtriser ses nouveaux mécanismes et non plus d’être dominés par eux.

I — Les grands axes d’une énergétique de l’action

Considérer la morale comme un département de l’énergétique (voir Œuvres I, 315) nous paraît paradoxal, à nous qui la voyons souvent comme un impératif catégorique, un code de commandements et de défenses : tu dois faire ceci ou cela ; il est interdit de faire ceci ou cela…

Teilhard veut aller plus profond, trouver l’axe dynamique sur lequel embrayer l’action morale. Il ne s’agit pas seulement de découvrir ce qu’est l’homme pour savoir ce qu’il lui convient de faire (perspective trop statique) ; la morale doit se fonder sur ce que l’homme est appelé à devenir, c’est-à-dire sur le dynamisme qui l’a créé libre et qui le pousse vers son épanouissement dans l’Ultra-humain. Pour Teilhard, en effet, l’homme est inachevé, c’est-à-dire qu’il est à faire, qu’il est appelé à se faire puisqu’il est libre. Dans cette perspective la morale consiste à expliciter les axes de l’humanisation de l’homme, mieux de la sur-humanisation. Cette morale est qualifiée de “ morale de mouvement ” par rapport aux anciennes morales “ statiques ” ou “ d’équilibre ”. Elle ne se définit donc pas par des codes de préceptes, mais par des axes de marche, de progrès. Elle n’en est pas moins exigeante, tout au contraire.

La convergence de l’univers, fondement de la morale naturelle
L’axe fondamental de l’évolution consiste dans un effort d’union, d’unification. L’homme est divisé en lui-même, il est multiple, il est en partie aliéné par ses tendances internes et par les contraintes extérieures (physiques, biologiques, économiques, sociales, politiques…). Son progrès consistera dans une maîtrise croissante de ses tendances internes et des mécanismes externes qui le conditionnent. Ce faisant, il assurera progressivement, librement l'unification de sa personnalité. De même l’humanité est multiple, divisée contre elle-même, confrontée à des déterminismes naturels et socio-politiques. Son progrès dépend de son unification et de sa mainmise sur les ressorts du Monde. Les deux mouvements d’unification (individuel et collectif) sont en corrélation profonde, puisque la personne humaine est dépendante et co-responsable de l’ensemble. Ainsi la morale n’est pas seulement appliquée à l’individu ; il y a une morale collective, une morale universelle qui a pour objectif et pour norme l’union de l’humanité.

“ La Morale, jusqu’ici, a surtout été individuelle (d’individus à individus). Il faudra désormais tenir compte, plus explicitement, des obligations de l’homme vis-à-vis des collectivités et même vis-à-vis de l’Univers : devoirs politiques, devoirs sociaux, devoirs internationaux, devoirs cosmiques (si l’on peut dire) au premier rang desquels se place la Loi de Travail et de Recherche… Un horizon nouveau de responsabilités se découvre à nos contemporains… ”
(Note pour l’évangélisation des temps nouveaux, 1919, Écrits du temps de la guerre, p. 378).

Teilhard disait, de façon assez abstraite dès cette période, que la morale était “ ordonnée à l’unification progressive de l’être ” (ibid., p. 194).

Cette morale de l’union (fondée sur sa “ philosophie de l’union ”) n’est au fond que la prise en charge par l’homme du vaste mouvement d’unification cosmique en quoi consiste, selon notre auteur, le dynamisme évolutif.

Voici un texte significatif :
“ Dans l’Univers matériel, l’Esprit et, dans l’Esprit, la région morale sont par excellence le siège actuel du développement de la Vie. C’est donc là, en cette moelle plastique de nous-mêmes, où la grâce divine se mêle aux poussées de la Terre qu’il convient de porter vigoureusement le pouvoir de la Foi ” (La Foi qui opère, 1918, Écrits du temps de la guerre, p. 324). (Voir aussi Genèse d’une pensée, pp. 140, 226, 228 ; VII, 215).

L’action morale est donc éminemment constructive : elle consiste à rendre l’homme plus homme, en l’aidant à se transformer lui-même et à transformer son environnement, ce monde qui le conditionne si profondément. Cette transformation se fera en fonction de l’épanouissement de l’humanité tout entière. C’est ce que Teilhard appelle la “ fonction morphogénétique de la morale ” (Écrits du temps de la guerre, pp. 193-195). Par elle s’opère ce grand retournement par lequel la nature s’hominise. Voici un très beau texte de 1937, tiré du Phénomène spirituel :
“ Si vraiment, comme nous l’avons admis, le Monde culmine en une réalité “ pensante, l’organisation des énergies personnelles humaines représente sur Terre le stade suprême de l’évolution cosmique ; et la Morale, par suite, n’est rien de moins que l’aboutissement supérieur de la Mécanique et de la Biologie. Le Monde se construit finalement par des puissances morales et la Morale, réciproquement, a pour fonction de construire le Monde : toute une appréciation nouvelle, conduisant à un programme renouvelé, de la Moralité ” (Oeuvres, VI, 131 ; IX, 94-95).

Mais cette fonction morphogénétique n’est pas illimitée comme le croient certains idéologues. “ Pratiquement tous ceux (ethnographes, politiciens, économistes, moralistes) qui font profession d’étudier et de construire la Société travaillent comme si l’homme social était entre leurs mains une cire vierge qu’ils peuvent pétrir à volonté, alors que la substance vivante qu’ils manient est au contraire, biologiquement et historiquement, marquée de certaines lignes de croissance parfaitement définies — assez souples pour se laisser utiliser par les architectes de la Terre nouvelle, mais assez fortes aussi pour faire sauter tout essai d’arrangement qui ne les respecterait pas ” (Note-Memento sur la structure biologique de l’Humanité, 1948, IX, 367).

L’homme est un co-créateur ; il n’est pas le créateur absolu de son devenir. L’homme est donné à lui-même, l’Humanité est donnée à elle-même, mais comme inachevés et libres. À eux de se réaliser librement dans la direction du plus-être.

Les Allemands font un jeu de mots significatif sur ce double aspect complémentaire de l’homme. Ils disent de l’homme qu’il est à la fois “ Gabe ” et “ Aufgabe ”. Autrement dit, il est à la fois un donné, un don gratuit du créateur (“ Gabe ”) et aussi (“ Aufgabe ”) une tâche à accomplir, une œuvre, disons plutôt un chef-d’œuvre à réaliser. Autant dire que la liberté de l’homme n’est pas absolue ; ce n’est pas une liberté SANS conditions, mais une liberté SOUS conditions. L’homme n’est pas Dieu (ni l’humanité, comme le pensent les panthéismes humanitaires) ; il est seulement créé à l’image de Dieu. Selon cette morale de mouvement, s’il est laissé beaucoup à l’initiative et à l’action de l’homme, tout n’est pas pour autant possible, ou moralement bon (voir Œuvres, VI, 36). L’action humaine s’inscrit dans le devenir fondamental de l’être vers l’unité. Le moraliste ne peut faire comme si ce devenir orienté n’existait pas.

En résumé, c’est la grande perspective de l’union convergeant en un Centre transcendant et personnel d’unification (appelé Oméga) qui donnera à la morale ses objectifs et ses axes de progrès. Voici quelques textes pour illustrer ce propos fondamental :
Voir l’Esprit nouveau, 1942, Œuvres V, pp. 119-120 :
“ L’Évolution… est en train de revaloriser pour notre Action le domaine total de l’existence ; dans la mesure même où l’apparition d’un Sommet d’unification au terme supérieur de l’agitation cosmique vient objectivement fournir aux aspirations humaines (pour la première fois au cours de l’histoire) une direction et un but absolus. D’où, ipso facto, le dés-ajustement général que nous constatons autour de nous de tous les anciens cadres, soit en Morale, soit en Religion… (Le Dieu de l’Évolution, 1953, Œuvres X, 287). (Voir aussi II, 332 ; V, 288 ; VI, 130s. ; VII, 178 etc…).

Dans cette large perspective dégageons quelques points de vue intéressants :

La foi en un avenir absolu
1° La morale naturelle est fondée sur un idéal absolu, une fois (naturelle) en un avenir de l’homme, tel qu’il s’exprime pour Teilhard dans le point Oméga, à la fois Centre de convergence de l’humanité en voie d’unification, et Centre personnel et transcendant d’amorisation, qui attire les personnes humaines à se dépasser elles-mêmes dans un plus grand que soi. “ Par rapport à ce pôle à atteindre (en même temps qu’à réaliser) doit s’organiser toute notre action, c’est-à-dire se définir notre moralité ” (Le Phénomène spirituel, 1937, Œuvres, VI, 131).
Seule la foi en ce point OMÉGA peut alimenter “ la tension de conscience ” (VI, 172) qui libère l’énergie spirituelle nécessaire à l’action humaine.

Le goût de vivre comme ressort de fond de l’action humaine
2° Nous constatons, en effet, que l’homme est poussé non seulement par un “ vouloir survivre ”, mais encore par un “ vouloir bien vivre ” et enfin par un “ vouloir super-vivre ” (Œuvres, VII, 242). Mais cette énergie libérée et libératrice n’est vraiment motrice que si elle est consciente d’un avenir illimité à construire, sinon elle se tarit radicalement.
“ Ce n’est pas assez, en effet, que l’Homme ait à sa disposition la puissance requise pour se synthétiser au-delà de lui-même. Il faut encore qu’il le veuille. Et pour ce, il faut qu’il ait le goût d’aller plus loin, c’est-à-dire que, sous l’influence d’une sorte de gravitation interne, il soit attiré vers le haut par le dedans. L’Humanité dégoûtée, l’Humanité non attirée par le plus-être, s’éteindrait infailliblement et rapidement… ”
(La Place de l’Homme dans l’Univers, 1942, Œuvres, III, 322).
Si Teilhard a tant et si souvent insisté sur ce qu’il appelle “ le goût de vivre ” c’est qu’il le considère comme le ressort de fond de l’action humaine. (Voir Oeuvres, VII, 243).

La morale, une source d’énergie
3° On voit par ce qui précède que la morale n’est pas d’abord un ensemble de préceptes, c’est une école d’énergie. Il s’agit de mettre en œuvre et de développer les énergies spirituelles, immenses et en partie insoupçonnées, du psychisme humain. Dans une lettre à Léontine Zanta, il fait cette confidence en 1929 : “ Par devers moi, je pense souvent que le Monde, non seulement physique mais moral, est infiniment plus vaste et plus inexploré, que ne le pensent les paisibles moralistes, si sûrs de la géométrie de leurs principes ” (p. 106). Un renouvellement de la morale s’impose. Le moraliste, qui était jusqu’ici “ un juriste ou un équilibriste ”, doit devenir “ le technicien et l’ingénieur des énergies spirituelles du Monde ” (Le Phénomène spirituel, 1937, Œuvres, VI, 132, IX, 132). C’est dans l’esprit que gît l’énergie la plus importante, celle qui a permis, qui permet et qui permettra à l’homme de trouver toutes les ressources matérielles dont il a besoin (II, 347).

Le critère de l’acte bon
4° Selon cette morale de mouvement, le critère de l’acte bon pourra se formuler ainsi. Je cite encore Le Phénomène spirituel :
a) “ N’est finalement bon QUE ce qui concourt aux accroissements de l’Esprit sur Terre.
b) Est bon (au moins fondamentalement et partiellement) TOUT CE QUI procure un accroissement spirituel de la Terre.
c) Est finalement LE MEILLEUR ce qui assure son plus haut développement aux puissances spirituelles de la terre ”
(Œuvres, VI, 132).

On pourrait dire que la morale teilhardienne est une morale du maximum, bien différente des morales du “ juste milieu ” des conformismes petits-bourgeois ou “ bien-pensants ”. Comme la sainteté pour un chrétien, elle n’est jamais un stade acquis.
Il est évidemment impossible en si peu de temps d’expliciter toute la vision morale de Teilhard. C’est le système dans son ensemble qu’il faudrait exposer, car je le considère avant tout comme un moraliste. On l’oublie trop souvent… Je laisse donc de côté bien des aspects, mais il y en a un que je ne peux passer sous silence, tant il est fondamental.

L’énergie d’amorisation
5° En effet, l’énergie spirituelle est dans sa source profonde une énergie d’amour, ou mieux, car il s’agit toujours d’un mouvement de croissance vers son achèvement, d’une énergie d’amorisation. Là aussi il y aurait tant à dire, je me limiterai à deux citations. (Voir L’Énergie humaine, 1937, VI, 189-190 et l’Atomisme de l’Esprit, 1941, VII, 55 : “ En dernière analyse l’avenir du Monde est entièrement suspendu à l’éclosion en nous d’une conscience morale de l’Atome, culminant dans l’apparition d’un amour universel ”).

Apparemment nous sommes assez loin des problèmes écologiques et biologiques qui nous occupent et nous préoccupent en ce moment, mais les réponses ou les ébauches de réponses que nous cherchons exigent que nous prenions du recul et de la hauteur.

Je voudrais évoquer maintenant, brièvement, la façon dont Teilhard voit le rapport Homme-Nature. Quant au problème biologique, je me limiterai à sa partie démographique.

II — Quelques considérations sur les problèmes biologiques et écologiques

1. Le problème démographique.
Rappelons d’abord que Teilhard fut très vite alerté sur ce problème. Il constate que l’espèce humaine, après une longue phase d’expansion, est entrée dans une phase de compression. En 1948, il estime que la population du globe croît dangereusement : “ Voici tout à coup que devant nous surgit et se rapproche, à une vitesse vertigineuse, le mur de la saturation ” (Les Directions et les Conditions de l’Avenir, Œuvres, V, 301 ; VIII, 140).

Nous savons par ailleurs que pour lui le phénomène de compression accélère le processus de socialisation ; et il pense que, si ce dernier est bien conduit, il doit s’accompagner d’un processus parallèle de personnalisation (V, 75). Mais, ceci étant précisé, la croissance démographique a des limites (superficie de la terre, quantité des ressources disponibles, etc…). Aussi se pose-t-il la question que nous nous posons tous, de savoir comment faire pour que “ la compression humaine… ne dépasse pas un optimum au-delà duquel tout accroissement supplémentaire de nombre ne signifierait plus que famine et étouffement ” (Œuvres, V, 301 et II, 347).

Teilhard a vu de ses yeux les masses affamées d’Asie. Il sait que les solutions sont difficiles à trouver et à appliquer. Contrairement aux autres problèmes concernant l’avenir de l’humanité, on le sent sur ce point terriblement inquiet, qu’il s’agisse des moyens à utiliser ou des obstacles psychologiques à surmonter. Voici par exemple ce qu’il dit : “ Soit du point de vue “ organisation technique ”, soit du point de vue “ résistances psychologiques ”, on se heurte dans ces deux directions, je le sais bien, à des difficultés apparemment insurmontables. N’empêche, ajoute-t-il, que le problème d’une saine construction de l’Humanité est désormais là, tout près, grossissant chaque jour sous nos yeux. Aidés par la Science et soutenus par un sens renouvelé de l’Espèce, saurons-nous franchir le tournant dangereux ? ” (Les Directions et les Conditions de l’Avenir, 1948, Œuvres, V, 301) .

Quelques éléments pour éclairer le problème :
A) L’évolution parvenue au niveau humain devient de plus en plus une auto-évolution, c’est-à-dire que l’homme maîtrise de mieux en mieux les ressorts de l’évolution. C’est sa grandeur et son drame, car il lui faut choisir… Donc au niveau humain, il n’est pas pensable de laisser à elles-mêmes les forces brutales de sélection naturelle ni de laisser incontrôlée la croissance démographique. Voir Le Phénomène humain, p. 314 : “ Nous avons certainement laissé pousser jusqu’ici notre race à l’aventure et insuffisamment réfléchi au problème de savoir par quels facteurs médicaux et moraux il est nécessaire, si nous les supprimons, de remplacer les forces brutales de la sélection naturelle. Au cours des siècles qui viennent, il est indispensable que se découvre et se développe, à la mesure de nos personnes, une forme d’eugénisme noblement humaine ”.

Un point est acquis : l’homme doit intervenir dans ce processus. C’est une question non seulement de survie, mais de plus-vie. L’humanité, pour s’ultra-humaniser, doit maîtriser sa reproduction (Œuvres, VII, 308 ; XI, 197).

Quant à l’ “ organisation technique ” de cette maîtrise, Teilhard ne donne pas de directives. Ce n’est pas un casuiste. Il rappelle seulement qu’il faut trouver des moyens dignes de l’homme… Nous touchons par là même les problèmes psychologiques et moraux.

B) Problèmes psychologiques et moraux.
Il est bien évident pour lui que la LIBERTÉ humaine reste une valeur, non seulement fondamentale, mais en croissance dans la mesure où l’homme progresse véritablement. Il est par conséquent nécessaire, dans le domaine de la reproduction humaine, de respecter la liberté personnelle. La pensée teilhardienne s’oppose à toute mesure coercitive, la socialisation selon lui, ne conduisant pas à la termitière, c’est-à-dire à un régime totalitaire. Il attachait beaucoup d’importance à l’information, à l’éducation, à la maîtrise de soi, au développement de toutes les valeurs spirituelles. C’est elles qui devront guider les scientifiques dans la mise au point des techniques appropriées ; c’est elles surtout qui devront guider les utilisateurs et les instances sociales et politiques responsables.

Teilhard, encore une fois, reste au niveau des principes et n’est pas entré dans les délicats problèmes d’application. On peut quand même dire, me semble-t-il, qu’il était assez agacé par la casuistique des moralistes en ce domaine. Avec un certain humour et son sens aigu de l’histoire, on l’entend dire avec un sourire malicieux en évoquant le million d’années qu’a peut-être l’humanité devant elle : “ À pareille profondeur d’avenir et au taux présent de l’Anthropogénèse, il serait vain de chercher à nous figurer quelles formes auront prises : soit la liturgie et le Droit canon…, soit l’attitude des moralistes en face des grands problèmes de l’Eugénisme et de la Recherche… ” (Le Phénomène chrétien, 1950, X, 242).

1. Le problème écologique — Réflexions sur la “ Nature Hominisée ”.
Un point doit d’abord être mis en relief, il consiste en ce fait que l’homme n’est pas seulement un élément passif de l’évolution mais il en devient lui-même l’acteur. Par suite, une attitude est à rejeter, celle qui consiste, devant les ambiguïtés et les tares du progrès, à fuir le monde industrialisé et technicisé afin de retrouver une vie prétendument “ naturelle ”. Je comprends ce qu’il y a de sain et de valable dans cette réaction. Car nous n’avons pas toujours à être fiers de ce que l’homme a fait de ses découvertes. Mais, cela étant précisé, je soupçonne, dans cette attitude de refus qui a sa noblesse, une sorte de démission qui est discutable. La nature à l'état brut n'existe pas, ou plutôt n'existe plus.

La nature hominisée

Certains penseront peut-être que démystifier ainsi certaine vision romantique de la Nature, c’est rejoindre le camp des pessimistes et des prophètes de malheur affirmant que l’homme a définitivement tout pollué et tout gâché dans la nature. Je serais pour ma part beaucoup plus nuancé. D’ailleurs, ce pessimisme me paraît, lui aussi, une conséquence de la vision romantique que je viens de critiquer.

En effet, on nous laisse entendre que la nature sauvage, à l’état brut, serait l’idéal à retrouver ou à re-créer. C’est fort contestable. La Nature, disons “ originelle ” fut en fait l’ennemi numéro un de l’homme. Pour survivre, celui-ci a dû maîtriser une nature hostile. Si aujourd’hui, par exemple, nous pouvons jouir d’une promenade paisible en forêt sans crainte de nous faire dévorer par des bêtes fauves, c’est parce que l’homme a domestiqué la nature. D’ailleurs, nous ne pourrions même pas nous promener en forêt, tout simplement parce qu’elle serait impénétrable. L’homme a été et est continuellement agressé par la nature laissée à elle-même. Elle n’est jamais conquise une fois pour toutes.

On semble oublier que l’homme ne peut jouir de la nature que lorsqu’il l’a dominée, maîtrisée, transformée en fonction de ce qu’il peut en tirer, non seulement pour survivre, mais pour vivre plus et mieux. En se mesurant à la nature, l’homme finit par lui imposer sa propre mesure. Le phénomène de l’hominisation nous montre ainsi que l’homme est devenu la mesure de la nature et non l’inverse. (Mais cette hominisation a ses limites).

Ainsi souvent ce que nous admirons, par exemple dans un paysage pittoresque, c’est le reflet de notre propre image et le produit de notre art. On pourrait dire que l’homme transforme la nature comme le sculpteur transforme un bloc de marbre. Mais le résultat dépend toujours du génie créateur de l’artiste : en transformant la nature, l’homme peut aussi bien la défigurer que la transfigurer ; il n’y a pas de moyen terme et c’est là le drame. Qu’on le veuille ou non, la nature est en voie d’hominisation. Il s’agit alors de savoir quelle hominisation de la nature nous voulons et non pas de chercher la naturalisation de l’homme comme le prétend la philosophie implicite à toutes les formes de naturalisme ou de naturisme. Au fond il s’agit de savoir à qui l’on donne la prééminence : à la Nature ou à l’Homme.

L’hominisation de la nature s’est surtout faite par les moyens techniques, souvent laissés à eux-mêmes. Enivré par son pouvoir, l’homme risque de devenir esclave de ses machines. De l’ère technique qui est la nôtre, ne faudrait-il pas s’acheminer rapidement vers ce que j’oserais appeler l’ère esthétique, le règne de l’humanité artiste. Prolongeant les œuvres individuelles des artistes, l’Humanité elle-même, ayant acquis la maîtrise de na nature, ne devrait-elle pas envisager la Terre comme une immense œuvre d’art à construire ? La nature est inachevée. À l’homme de lui donner sa forme définitive la plus belle possible.

Naturel et artificiel
Pour illustrer et étayer à la fois ce que je viens de dire, je vais emprunter au père Teilhard son analyse des rapports entre naturel et artificiel. Cette analyse nous fournira la clé de ce que nous appelons la nature hominisée. Ce que nous faisons à partir de la nature nous l’appelons artificiel, c’est-à-dire fabriqué par l’art, le travail de l’homme. Mais, égarés par une vision dualiste du réel, nous opposons souvent cet artificiel au naturel, comme nous opposons l’homme à la nature. C’est une erreur que Teilhard a vigoureusement dénoncée. Vers la fin de sa vie, en 1953, il raconte, dans un article intitulé L’Étoffe de l’Univers qu’il s’est “ révolté ” devant cette idée. Il s’est “ refusé ”, dit-il, à accepter une coupure entre “ naturel ” et “ artificiel ” (Œuvres, VII, 402). Plus de 25 ans auparavant, il avait déjà pris position en ce sens. Voici, par exemple, un passage d’un essai de 1925, L’Hominisation : “ En vérité, il faut le redire, notre regard sur la Vie est obscurci, inhibé, par l’absolue coupure que nous mettons sans cesse entre la naturel et l’artificiel. C’est, (…), pour avoir posé en principe que l’artificiel n’a rien de naturel (c’est-à-dire pour n’avoir pas vu que l’artificiel est du naturel humanisé) que nous méconnaissons des analogies vitales aussi claires que celles de l’oiseau et de l’avion, du poisson et du sous-marin ” (etc…). Et il conclut : “ En développant les routes, les chemins de fer, les avions, la presse, la T.S.F., nous croyons nous amuser seulement, ou faire nos affaires seulement, ou répandre des idées seulement… En réalité, pour un regard qui veut bien rejoindre ensemble le dessin général des mouvements humains et celui des mouvements de tout organisme physique, nous continuons tout bonnement, sur un plan supérieur et avec d’autres moyens, le travail ininterrompu de l’évolution biologique ” (L’Hominisation, 1925, Œuvres, III, 87-88).

L’outil est le prolongement de la main de l’homme, de même la technique qui lui permet de dominer la nature. Rappelons-nous : le cerveau et la main, c’est-à-dire l’intelligence et l’action transformatrice ; l’Homo faber inséparable de l’Homo sapiens. Dès lors, en perspective évolutionniste, “ l’artificiel ” ne s’oppose pas radicalement au “ naturel ” ; il le “ prolonge ” et le “ relaie ” (Œuvres, VII, 319, 1951). Teilhard ne confond donc pas les deux réalités. Voici une autre précision qu’il apporte : “ Si reliable au naturel que soit l’artificiel, il en diffère profondément. L’artificiel, ajoute-t-il en une belle formule ramassée, c’est du “ naturel réfléchi ” ou encore du “ naturel hominisé ” (Œuvres, III, 95 ; I, 246), c’est-à-dire du naturel qui est entré dans la sphère de l’homme, dans le domaine de la réflexion et de la co-réflexion, donc de la liberté et de la morale.

Puisque l’homme est aussi un être naturel, mais dont la nature est d’être réfléchie et libre, l’artificiel, c’est en quelque sorte du naturel qui, en s’hominisant, est passé du premier degré au second degré. Et, comme la nature atteint son achèvement dans l’homme, le naturel s’épanouit normalement dans l’artificiel, domaine de la libre création de l’homme. Certes, tout ce qui est artificiel n’est pas nécessairement une œuvre d’art, tant s’en faut. L’homme, parce qu’il est libre et limité, porte aussi l’échec avec lui. Mais la norme de son action n’est pas dans une Nature prétendue objective et immuable, elle est dans l’Homme qui est, dit joliment Teilhard, “ la clef des choses et l’harmonie dernière ” (Œuvres, VI, 30).

Faire de la terre le chef d’œuvre de l’homme
Voir ainsi la place et le rôle de l’homme dans la nature me paraît à la fois séduisant et réaliste. Car il ne s’agit pas d’une pure vision des choses mais d’un plan d’action fondé sur l’histoire de l’évolution. Si l’anthropogénèse prolonge la cosmogénèse ; si le travail de l’homme relaie l’œuvre de la nature, il faut voir la nature comme la matière première d’un immense chef-d’œuvre à réaliser, le grand poème de la nature, oserais-je dire, en donnant au mot poème son sens étymologique d’ “ œuvre ”.

Hominiser la nature, ce n’est pas seulement l’exploiter, c’est en faire une œuvre d’art, puisque c’est une œuvre humaine.

Si l’on a bien compris le lien, je dirai ontologique, entre artificiel et naturel, on n’isolera plus le pratique de l’esthétique. Toute transformation humaine de la nature devrait satisfaire tous les besoins de l’homme, et ses besoins de synthèse, d’équilibre, d’harmonie, de beauté ne sont pas moins exigeants et fondamentaux que ses besoins biologiques et sociologiques. Aussi la place des œuvres d’art n’est-elle pas d’abord dans les musées, mais dans la rue, dans la vie de tous les jours. Je veux dire par là que le moindre objet, le moindre outil, la moindre contribution de l’homme à l’aménagement de son environnement devrait être à la fois pratique et esthétique.

Si la matière transformée par l’homme est du “ naturel réfléchi ”, cela signifie qu’elle doit incarner pour ainsi dire l’image de l’homme, c’est-à-dire refléter son intelligence, son savoir-faire, son sens de la beauté. Une œuvre qui n’est pas belle, même si elle est pratique, ne mérite pas d’être qualifiée d’humaine. C’est déjà le commencement de la pollution.

Si nous comprenons que nous avons la tâche, disons la vocation divine, d’achever la nature, de lui donner son épanouissement dernier, nous ne mettrons plus la Terre au pillage et au désordre. Au fond, ce n’est pas de moyens que nous manquons, mais de vision, d’imagination, de foi. Il nous faut une prospective, comme aurait dit Gaston Berger. C’est que nous sommes confrontés, comme dans toutes les questions essentielles, avec le problème du Futur, et corrélativement, avec le problème de la Survie et le problème de Dieu. Tous les trois sont au cœur de la pensée teilhardienne. Mon propos n’est pas ici de développer ce point. Je dirai seulement que la vision practico-esthétique de l’action humaine que j’ai esquissée doit se compléter par une vision religieuse pour rester dans l’esprit de Teilhard de Chardin. Si l’Évolution ne converge pas finalement en Dieu, si donc elle est en porte-à-faux sur le néant, le monde est absurde et l’humanité n’a plus qu’à faire la grève générale de l’action. Tel n’est pas le cas, selon notre philosophie.

Hominiser la nature revient, pour lui, à la christifier, à la diviniser, c’est-à-dire à la faire participer à l’œuvre de salut universel, à préparer l’achèvement du “ Plérôme ” consistant dans l’union finale en Dieu, par le Christ, de l’humanité et de la nature. Construire la Terre devient une œuvre non seulement pratique et encore esthétique, mais aussi mystique : instaurer toutes choses dans le Christ, réaliser le Plérôme. Au fond, cela revient à faire de la Terre comme une immense cathédrale de beauté et d’adoration, où l’homme puisse admirer son travail et en jouir, être plus attentif à la présence divine au monde et rendre gloire à Dieu de tout ce qui est et de tout ce qui devient.

Dans cette perspective peut se célébrer partout ce que Teilhard appelait “ La Messe sur le Monde ”, c’est-à-dire l’universelle consécration et transformation de toutes choses en Dieu par la grâce du Christ et l’action de l’homme. Aimer la Nature prend alors un sens nouveau, véritablement mystique, c’est aimer Dieu présent au cœur du Monde. Et aimer Dieu, c’est désirer l’intégration de la nature en Dieu, la récapitulation de toutes choses en Lui par le Christ, c’est réaliser ce que nous appelons, après saint Paul et Teilhard, LE PLÉRÔME.

Si nous regardons la nature de cette façon, nous ne serons pas tentés de nous retourner en arrière et de soupirer après une Nature originelle, d’ailleurs insaisissable ; mais nous regarderons vers l’avant, en “ achevant l’évolution cosmique ” (Écrits du temps de la guerre, p. 24), en construisant la Terre nouvelle qui attend de l’homme sa stature définitive. Ainsi, jour après jour, l’homme transformant la nature et se transformant lui-même, prépare la grande métamorphose finale.

Une telle construction a de quoi exalter le génie inventif et artiste de l’homme. Et nous pouvons envisager l’avenir avec optimisme, à condition que l’humanité garde et intensifie en elle ce que j’appellerai, m’inspirant de Teilhard, la triple dimension de la foi : la foi au Monde, la foi en l’Homme, la foi en Dieu, en un mot la foi en la convergence de l’humanité en Oméga.

Peut-être pourrons-nous ainsi opérer la grande synthèse de la nature et de la culture, de la technique et de l’esthétique, de l’action et de la contemplation. Je l’espère. Et, pour ma part, je suis convaincu que l’humanisme continuera à dépérir — et la nature à être dégradée — si l’humanité ne s’engage pas dans une voie de synthèse proche de celle qu’a si remarquablement tracée Pierre Teilhard de Chardin.


Jean-Pierre Fressafond
Rédigé par Jean-Pierre Fressafond le Lundi 27 Février 2012 à 15:32 | Commentaires (0)
Toute la description du PHENOMENE HUMAIN présentée par Teilhard tourne autour de cette hypothèse, difficile à admettre. Etant donné son importance, il est bon d’y réfléchir à nouveau

Du point de vue scientifique classique l’expression « atomisme de l’esprit » est un non-sens puisque l’atome est un des composants de la matière et on ne connait pas la nature de l’esprit. Teilhard a choisi cette métaphore surprenante car elle donne une idée vraisemblable de ce que peuvent être les choses de l’esprit. Voici comment Teilhard présente le problème dans son livre « L’ACTIVATION DE L’ENERGIE » (éditions du Seuil tome 7, chapitre 2 intitulé justement « l’atomisme de l’esprit », page 27).Ce texte commence ainsi : « Depuis que l’homme réfléchit, et plus il réfléchit, plus l’opposition entre esprit ne cesse de se dresser, toujours plus en haut en travers du chemin montant vers une meilleure conscience de l’univers. » Depuis deux millénaires, cette opposition concerne la foi et la raison, religions contre hérétiques !
Dans ce texte nous remarquons que Teilhard a choisi le mot « conscience » de l’univers plutôt que le mot « connaissance », posant ainsi le problème sur un autre niveau. Selon l’auteur, l’esprit est une énergie chargée d’informations qui, au même titre que les autres énergies connues, est une composante de cette « chose » extrêmement complexe qu’est la matière. Que la matière se résolve dans l’énergie n’est contesté par aucun scientifique. Donc si l’on suit Teilhard, à côté de l’équation énergie/matière on place maintenant cette équation johannique nommée esprit/matière, qui est exprimée clairement au début du Prologue de Jean, rendant caduque l’opposition foi et raison. Soyons claires, nous sommes ici placés dans la doctrine égyptienne du Verbe-Lumière apportée par Moïse.
Ce postulat esprit-matière, fondamental dans la pensée de Teilhard, est même indirectement la cause de son interdiction par le Vatican, puisqu’il modifie le mythe de la chute originelle, mais ne le supprime pas.

Déjà dans LE PHENOMENE HUMAIN (Seuil, tome 1)Teilhard abordait cette équivalence esprit-matière dans le chapitre 3, pages 66 à 73 où il parlait prudemment de « dehors et dedans » des choses. De manière récurrente, toute son œuvre confirme cette équivalence esprit/matière, il parle d’une « courbure de l’univers » et « d’enroulement des énergies » sur elles-mêmes, tant pour l’aspect matériel que pour l’aspect spirituel des choses. Il utilisait le mot « psychisme » moins choquant et plus courant que l’expression énergie/esprit laquelle, à cette époque, n’était pas scientifiquement correcte. N’oublions pas que le dogme chrétien officiel séparait ces deux plans énergie et matière. Actuellement, c’est encore plus ou moins le cas.

Autre question : pourquoi Teilhard emploie-t-il souvent les expressions « courbure de l’univers » et « enroulement » de la matière sur elle-même ? C’est le Teilhard scientifique qui parle ainsi, on peut lui faire confiance, il était parfaitement au courant des théories d’Einstein ou de Planck : « tout est relatif, tout tourne, tout vibre ». A l’époque Teilhard le scientifique ne pouvait pas dire que la matière était déterminée ; il le pensait seulement, car parler de Dieu et d’Energie Spirituelle était un « gros mot » dans les milieux scientifiques et l’est toujours à un détail près. Maintenant les milieux scientifiques parlent de « principe anthropique » ce qui finalement signifie que si la matière a évolué jusqu’au « pas de la réflexion » (l’homme), on est autorisé d’en déduire que la matière est chargée d’une Intention (synonyme du mot Dieu)et, dans ces conditions, la métaphore « atomisme de l’esprit » n’est pas un non-sens, mais une représentation acceptable de cette mystérieuse énergie initiale et universelle.
Si le Créateur est le Maître de cette énergie, on peut aussi employer la métaphore « Dieu est amour » ou encore « Point de Convergence suprême de toutes les énergies ». On ne peut pas donner de nom à Dieu mais on peut lui attribuer des qualités sans être sacrilège ; bien au contraire.
A mon avis, les points fondamentaux de la doctrine chrétienne sont la Genèse et le début du Prologue de Jean, textes écrits en langage ésotérique et symbolique, leur compréhension demande une certaine habitude. Quand cette capacité d’approche est atteinte, on s’aperçoit que ces textes ne sont pas en contradiction avec les données scientifiques actuelles. On ne peut modifier ni les Ecritures ni les données scientifiques de base , et il nous incombe de faire le rapprochement entre les deux. Le désir de connaissance n’est pas un péché, bien au contraire, c’est l’ordre de mission donné aux hommes par Dieu.
L’élévation du niveau de conscience et la participation à l’œuvre divine sont des conditions sine qua non. Notre rôle est désormais l’achèvement d’un univers en voie de perfection, depuis le Phénomène Christique.

« L’atomisme de l’esprit », quelles perspectives ? Elles sont infinies.
L’univers est un système à produire de l’énergie spirituelle, le corps humain est fait dans cette perspective. L’esprit génère l’âme humaine qui est produite par l’enroulement sur elle-même de l’énergie-esprit.

Les âmes convergent au « Point Omega » et le Christ Universel est l’avant goût de cet achèvement programmé par le Créateur.


Jean-Pierre Fressafond
Rédigé par Jean-Pierre Fressafond le Jeudi 12 Janvier 2012 à 18:48 | Commentaires (0)

Editorial


Trêve de mots sibyllins et de phrases compliquées pour décrire notre monde. Je me permets de raconter ici un événement qui m’est arrivé alors que j’étais jeune professeur dans une école normale lyonnaise formant des instituteurs. A dire vrai mes élèves étaient peu motivés pour l’étude des mathématiques et cela me chagrina à tel point qu’un réel fossé s’établit progressivement entre eux et moi. Ambiance des plus entropiques, dirions-nous. A la fin de l’année scolaire devait avoir lieu un voyage en car réunissant professeurs et élèves. Comme nous étions proches de la fin de la guerre, on ne connaissait pas les grandes distractions de notre époque un peu folle et chacun goûtait les moindres initiatives même les plus modestes.
Ceci étant, avant de savourer cette réjouissance annoncée, un surveillant me demanda de le remplacer en salle d’étude pour cause d’examen. La tension accumulée durant l’année atteignit alors son paroxysme ce jour-là. Un chahut monumental comme je n’en avais jamais connu, eut carrément raison de mon autorité, si bien que je dus m’enfuir…chez le chef d’établissement. En fait, je n’avais pas l’intention de céder devant des adolescents déchaînés. Je me vois encore dire ceci à mon supérieur hiérarchique :
« Cette rébellion est inadmissible ; je vous demande de prendre une sanction exemplaire, par exemple : supprimer le voyage ».
J’ajoutai avec détermination :
« Si vous refusez alors je m’en vais immédiatement, c’est à prendre ou à laisser !! ».
La direction me rétorqua :
« Si c’est ainsi alors allez vous-même l’annoncer aux élèves ! »
. Je dégringolai les marches de l’escalier à toute vitesse et remontai sur mon perchoir, décidé à faire face. Je pris une posture telle que brusquement le silence se fit. Alors je fis ma déclaration d’intention. Déçus, les élèves se remirent au travail mais l’atmosphère devint réellement pesante. J’avais gagné mais à quel prix !

Durant la nuit qui suivit (nous vivions en internat à l’époque) un collègue et ami vint me rendre compte de son opinion sur les élèves mais surtout sur moi. Après une longue conversation, il réussit à me convaincre que je devais faire marche arrière, au risque de perdre la face. Je finis tout de même par me ranger à son conseil éclairé.
Le lendemain soir je refis surface dans la grande salle d’étude et, après quelques périphrases de circonstance, je déclarai une levée immédiate de la sanction. Le voyage devait avoir lieu deux jours après. Il fut donc rétabli…mais je devais de nouveau affronter une population dont je ne connaissais nullement les intentions à mon égard. Je n’étais ni fier ni rassuré pour mon sort.
Une énorme surprise m’attendit : je n’avais nullement prévu qu’elle allait arriver durant ce voyage. Je fus, pour la première fois de l’année, entouré de quantité d’adolescents venant me parler avec une réelle empathie comme si nous étions des amis.

Cette histoire qui finit bien, grâce à un collègue, m’apprit une chose fondamentale sur la nature humaine : au-delà des relations immédiates et spontanées, se cache un trésor auquel on ne peut avoir accès que par un abandon de son propre ego. Ce trésor, vous pouvez l’appeler : l’ultra humain, cette force et cette énergie qui unifie. Elle est exprimée dans les Evangiles lorsque Jésus dit : « Si l’on vous frappe la joue droite alors tendez l’autre joue ! ». Lorsque nous découvrons à la Télé tous ces débats antagonistes et ces agressions verbales, nous pouvons penser que la marche du monde en est encore à son stade darwinien ; la loi du plus fort en gueule ! Est-il possible qu’il en soit autrement ? Combien de bonnes volontés demeurent inexorablement inertes et frileuses devant un spectacle aussi déplorable. N’est-il pas bientôt temps d’enseigner une science de l’homme ?

Jean-Pierre Fressafond
Rédigé par Jean-Pierre Fressafond le Mercredi 11 Janvier 2012 à 18:48 | Commentaires (0)
-Livre écrit par Thierry Magnin, Préface de Basarab Nicolescu / Editions Lethielleux, DDB 2011
-Le Père Thierry Magnin est théologien et physicien, Recteur de la Faculté Catholique de Lyon
-Basarab Eftimie Nicolescu fuit la Roumanie communiste en 1968 pour s'établir en France. Il devient physicien théoricien au CNRS,Laboratoire de physique nucléaire et de haute énergie, Université Pierre et Marie Curie.



Le terme « incomplétude » dérive du mot « complet » qui désigne, en topologie générale, tout espace où il est question de suites convergentes, d’infini et de limites. En fait les mathématiques ne servent pas seulement de langage logique destiné à décrire en physique des phénomènes, mais elles produisent des modèles possédant une valeur épistémologique significative.

En mathématiques, un espace métrique M est dit complet ou espace complet si toute suite de Cauchy de M a une limite dans M (c’est-à-dire qu'elle converge dans M). La propriété de complétude dépend de la distance. Il est donc important de toujours préciser la distance que l'on prend quand on parle d'espace complet. Intuitivement, un espace est complet s'il « n'a pas de trou », s'il « n'a aucun point manquant ». Par exemple, les nombres rationnels ne forment pas un espace complet, puisque la racine carrée de deux n'y figure pas alors qu'il existe une suite de Cauchy de nombres rationnels ayant cette limite. Il est toujours possible de « remplir les trous » amenant ainsi à la complétion d'un espace donné. De plus un espace complet est nécessairement fermé. Ce qui importe dans ce langage sibyllin n’est pas de comprendre la signification des propositions logiques mais c’est de s’attacher aux mots qu’elles contiennent et de faire une transposition dans le domaine de la philosophie. On comprendra alors que l’incomplétude se rapporte à une situation mentale qui fait intervenir la notion de relation, d’interaction, de connexion, d’infini, d’ouverture et de non connaissance du fond des choses.

-Le physicien d’aujourd’hui prend conscience que le réel lui échappe, mais il est en perpétuelle recherche de l’Un.
-Le théologien vit aussi l’incomplétude face à l’Inconnaissable, le Tout Autre, Dieu, le mal, etc…

Les deux entrent donc dans la dialectique du mystère. L' auteur de ce livre évoque la pensée d’un certain Nicolas de Cues selon laquelle l’union des opposés est possible à l’infini. C’est, je pense, dans cette direction qu’il faut concevoir l’Ultra humain ; au cours de l’évolution, l’homme progresse indéfiniment sans jamais atteindre ce qu’on peut appeler l’origine. C’est alors que le tiers inclus, inaccessible à la raison seule, peut être perçu par l’intellect sous l’angle de la relation, par le double effet de la reconnaissance de la docte ignorance et le travail de la grâce et de la foi. Ce qui est fondamental est la recherche de l’unité dans la relation et non la pure contemplation des contradictions et de la dualité.

Teilhard de Chardin a été l’un des premiers à mettre en évidence un principe d’union dans l’évolution de la matière-énergie. Dans le mouvement de cette matière-énergie, il a perçu un monde immense en travail d’enfantement, convergeant vers un point Oméga. Il s’agit d’une union dans la différentiation et non d’une fusion. C’est tout le domaine de l’autonomie, de la curiosité, du savoir-faire de la socialisation et de la liberté humaine qui s’ouvre vers la connaissance de l’union différenciatrice. Comme symbole de cette union, Teilhard parle de la complémentarité masculin – féminin et de la réalité cosmique de l’éternel féminin.

Avec Nicolas de Cues, nous pouvons affirmer : « Tout connaître n’est rien d’autre que de se voir soi-même ressemblance de Dieu, dans sa filiation » ; c’est la contemplation de l’infini, vécue dans la foi au Dieu un et trine, qui a permis à Pascal d’emprunter le chemin de l’amour-agapè qui l’a rejoint au cœur de son questionnement. Le Dieu créateur, Trinité créatrice, est source des réalités auxquelles il donne un élan créateur.

La relation est l’essence de l’être ! (Lanza del Vasto)



Jean-Pierre Fressafond
Rédigé par Jean-Pierre Fressafond le Jeudi 5 Janvier 2012 à 19:48 | Commentaires (0)

Editorial

Du nouveau avec Darwin / M. Comby

Jeudi 15 Décembre 2011

Le biologiste français Didier Raoult vient de publier un ouvrage intitulé : « Dépasser Darwin ». Ce chercheur est spécialisé en microbiologie à la faculté de médecine de Marseille. On lui doit des découvertes comme celle des virus géants (mimi virus). Didier Raoult explique pourquoi le darwinisme, érigé en dogme, est en train de voler en éclats. Avec la révolution génomique, l’homme devient un écosystème à lui tout seul, un monde dans lequel cohabitent des millions de micro- organismes. Cet écosystème évolue dans d’autres écosystèmes qu’il modifie et qui le modifient. On sait actuellement que 8% de l’ADN humain est constitué de vestiges de gènes qui nous ont été transmis par des virus. Durant longtemps on a pensé que nous descendions d’un ancêtre commun : le SAPIENS. En mai 2010, on a découvert que l’ADN prélevé sur des os de NEANDERTALIEN a révélé que 1 à 4 % de nos gènes viennent de Neandertal. Il y a donc eu rencontre et métissage de sorte que l’arbre généalogique de l’espèce humaine est anti-darwinien car notre ancêtre procède de deux souches bien distinctes. Le fameux « virus géant » dont on a décrypté le génome permet d’émettre l’hypothèse selon laquelle, à côté des trois grandes formes de vie – bactéries, eucaryotes et archaea- il en existerait une quatrième : celle des grands virus à ADN. Les virus sont aujourd’hui des entités biologiques les plus abondantes et la source de plus de la moitié des gènes de l’univers connu. Dans l’arbre darwinien, si les espèces s’étaient définitivement séparées, il n’y aurait plus d’espèces vivantes sur notre planète. En fait l’idée de Darwin relève de la vision laplacienne selon laquelle tout ce qui existe sert à quelque chose et que tout ce qui ne sert pas est éliminé. Depuis on a découvert le « gène égoïste » qui ne cherche qu’à se reproduire sans se soucier de la finalité. Certaines bactéries ont jusqu’à 40 % de gènes qui ne servent à rien. L’évolution peut alors sélectionner une capacité qui n’est pas un avantage à un moment T, mais qui peut le devenir plus tard. Les travaux sur les virus (par exemple celui de la variole) ont montré que le principe de sélection naturelle n’apparait que de manière conjoncturelle. L’évolution vue par Darwin est avantageuse dans la mesure où elle est à la base une source de progrès puisque c’est le plus fort qui l’emporte. Le processus de sélection opère dans un sens à une certaine époque, mais il aurait pu opérer dans l’autre sens à une autre époque. Selon Raoult, l’imagination de la nature est colossale ! Ils le montre d’après le comportement des bactéries et des virus qui est absolument imprévisible. Ce qui était peu virulent hier, peut devenir mortel demain et réciproquement. Il existe dans le déroulement de la vie des micro-organismes comme des phénomènes d’émergence. La recherche sur les gènes a révélé que ces entités du vivant ne relevaient pas d’une logique banale. Ils constituent un monde étrange où les phénomènes d’évolution sont des phénomènes de création. Contrairement à ce que pensait Darwin, la création ne s’est jamais figée ! Le corps humain contient un nombre considérable de micro-organismes qui se livrent une guerre sans merci qui va se solder par la suprématie d’une population sur l’autre. Le savoir scientifique doit tenir en compte de ces phénomènes de catastrophe au sein du vivant afin de toujours remettre en cause les théories précédentes. La révolution génomique a mis fin à la longue période des certitudes. Quand on sait que les virus géants sont constitués de gènes provenant à la fois d’animaux, de plantes, de bactéries et d’autres virus géants, il est légitime de penser que l’on est loin de l’ancêtre commun cher à Darwin. Raoult dit que Darwin était inévitable dans notre culture judéo-chrétienne. Darwin apportait au monde une vision d’ordre et d’organisation qui, en fait, permettait une certaine représentation d’un Dieu puissant, unique et infiniment intelligent. Ce qui se passe de nos jours, c’est le retour vers une pensée qui met en valeurs les mythes associés aux dieux de l’Antiquité. On peut évoquer là Apollon et Dionysos. Autrement dit, si l’on raisonne en termes d’évolution, on doit mettre en lumière deux sortes de processus qui se superposent. D’une part le transfert vertical des gènes à l’intérieur d’une même espèce avec ses modifications progressives sélectionnées par l’environnement ; d’autre part le transfert latéral des gènes entre espèces différentes via l’action brutale exercée par les micro-organismes. Nous sommes là en pleine complexité et non plus sur le schéma darwinien !!
Jean-Pierre Fressafond
Rédigé par Jean-Pierre Fressafond le Jeudi 15 Décembre 2011 à 21:23 | Commentaires (0)

-1ère partie : La Différence entre darwinisme et teilhardisme, comment Teilhard est utilisé par l'Eglise d'une certaine manière
-2ème partie : Qui opposa le Vatican à Teilhard : Monitum ou Index ?
-3ème partie : Suite et fin : communication que nous fait parvenir un prêtre (références à certains passages du livre d'Etienne Fouilloux, "Eugène, Cardinal Tisserant, 1884-1972"


L’AFFAIRE TEILHARD, 1ère partie :
LA DIFFERENCE ENTRE DARWINISME ET TEILHARDISME
COMMENT TEILHARD EST UTILISEE PAR L’EGLISE D’UNE CERTAINE MANIERE

Darwin développa une théorie partielle de l’évolution, celle concernant le monde animal. Elle fut longtemps réprouvée par les Eglises chrétiennes.
Parallèlement à ses recherches paléontologiques, Teilhard développa une théorie générale, celle de l’évolution de la matière, dont la portée universelle inquiète les défenseurs du dogme chrétien concernant la création du monde sous toutes ses formes. Il fut réprouvé par l’Eglise catholique.
Curieusement, Darwin fut réhabilité par les Eglises chrétiennes, sa théorie finalement fut jugée moins dangereuse que celle de Teilhard, étant plus réductionniste, on l’utilisa comme coupe-feu ou encore comme un arbre pour cacher la forêt, espérant ainsi faire oublier Teilhard.

1) DARWIN
A la suite des travaux de Buffon et de Lamarck sur l’évolution des espèces animales, Darwin, après une longue et minutieuse observation sur le terrain, construisit une théorie sur la pression du milieu dans le processus d’évolution et d’adaptation aux conditions de subsistance et de prolifération des espèces animales. A son époque, cela représentait un énorme progrès malgré la superficialité des facteurs évoqués. Darwin n’a pas approfondi le lien entre la matière et le monde vivant, mais sa théorie est intéressante ; elle fut une marche dans l’escalier de la connaissance. Et elle est un chainon sur la courbe ascendante de l’évolution générale de la matière.

Les scientifiques qui ont succédé à Darwin inventèrent le «néo-darwinisme » en ajoutant à sa théorie les lois de la génétique, encore peu connues du temps de Darwin. A son époque, il faut reconnaître que les idées de Darwin étaient révolutionnaires et, à ce titre, il a été chahuté par les milieux scientifiques ; contesté aussi et réprouvé par les Eglises européennes. Curieusement, il fut mieux compris par les Eglises protestantes d’Allemagne. Ces positions des Eglises chrétiennes au XIXe siècle s’expliquent tout à fait, sachant que leur dogmes s’appuyaient (et s’appuient encore) sur le récit de la création du monde dans le Livre de la Genèse de la Bible.

2) QUANT A TEILHARD (presque un siècle plus tard)
Sa théorie de l’évolution concerne, non pas un fragment, mais toute l’évolution de la matière, depuis le big bang jusqu’à l’homme. Sa théorie est universelle, elle est considérée comme panthéiste (avec quelques nuances, Teilhard l’admet lui-même). C’est pour cette raison qu’elle dérange l’Eglise catholique. Teilhard a eu beau se justifier, son étiquette de « spinoziste » lui colle à la peau.
Pourtant, à bien y regarder, Teilhard ne nie pas la création mais il la place seulement bien avant l’apparition de la vie, au commencement de la matière. Pour lui, l’évolution de la matière va au-delà de l’homme puisqu’elle concerne aussi l’esprit, cette énergie consubstantielle à la matière ; l’homme étant en quelque sorte un « alambique » distillant l’énergie esprit, composante de la matière. Teilhard est maintenant rejoint par certains scientifiques actuels qui disent que « la matière est un système destiné à fabriquer de l’information », sous entendu que le processus commence avant le big bang et se poursuit au-delà de la matière spatio-temporelle. Cette énergie esprit se comporte comme la matière, elle s’enroule sur elle-même et converge vers le point suprême de toutes les énergies, que Teilhard désigne par le terme Point Omega.
Voici succinctement comment Teilhard présente l’évolution de la matière en quatre phases :

Une première phase active succède à une phase zéro hypothétique, hors de la portée de la connaissance humaine. Ce moment-1 voit le départ d’une courbe d’évolution par diversification dans les 92 éléments chimiques, comme s’il existait un « dedans des choses ».

Une deuxième phase durant laquelle la matière se complexifie à l’extrême dans des arrangements infiniment complexes et performants dès qu’ils procèdent à un état de centréité. Cette phase, découverte par Teilhard, offre un espoir pour l’homme en plaçant entre les deux angoissants infinis, l’infiniment grand et l’infiniment petit, l’infiniment complexe où l’homme se retrouve, étant lui-même infiniment complexe.

La troisième phase voit la courbe de l’évolution atteindre un seuil critique, celui du pas de la réflexion qui débouche sur la conscience, état qui donne à l’homme le pouvoir d’être responsable de l’usage de sa liberté : décider et choisir des actes déterminants pour l’avenir de l’espèce.

Quatrième phase, celle de la fin hautement probable de la matière dans « x » milliards d’années en ce qui concerne notre planète. Consommatum est fait-on dire au Christ mourant sur la Croix. Tout est consommé, la matière a dégagé toute l’énergie qu’elle était capable de produire en chaleur et en esprit. On suppose, pour respecter les lois de l’entropie, que la chaleur dissipée est récupérable dans un quelconque arrangement. Mais on sait par un acte de foi que l’énergie esprit se comporte, selon Teilhard, comme un atomisme de l’esprit et rejoint par convergence le Point Omega.
Avec une telle intuition Teilhard est véritablement le pionnier de la science de l’évolution.

3) POURQUOI TEILHARD DERANGE ?
On comprend maintenant pourquoi sa théorie dynamique sur l’évolution universelle de la matière, qu’il nomme cosmogénèse modifie le dogme chrétien dans son apparence statique. D’ailleurs Teilhard qualifie de fixistes les défenseurs de l’ancienne théologie. Ces défenseurs sont d’autant plus inquiets que la théorie de Teilhard suggère davantage une montée qu’une chute originelle. Placée devant une telle situation, l’Eglise n’hésite pas à reconnaître la théorie de Darwin pour faire « coupe-feu » contre la théorie de Teilhard ; Darwin qui fut rejeté par l’Eglise est élevé en « Monsieur Evolution » après qu’un Pape eut proclamé que « la théorie de l’évolution n’est plus une hypothèse ». On peut comprendre la crainte de l’Eglise à propos d’une petite modification du dogme, avec un milliard et demi de chrétiens dont une forte proportion n’a suivi aucune scolarité ; l’expliquer relève d’un miracle de communication. Mais "l’histoire de l’évolution » ne serait pas plus difficile à expliquer que l’histoire biblique et ce d’autant plus qu’elle est plus vraisemblable . Peut-être faudra-t-il 500 ans pour y parvenir mais avec l’accélération de l’histoire humaine on peut espérer ce miracle.

4) DIFFUSER PAR TOUS LES MOYENS LA PENSEE DE TEILHARD
Si Teilhard est toujours proscrit par le Saint Office du Vatican, en revanche, il faut que son nom soit inscrit dans les listes scolaires et universitaires des auteurs, philosophes et scientifiques à étudier. La France, dite Fille aînée de l’Eglise est un des rares pays à ne pas l’avoir fait car le black-out est le plus en vigueur ; zéro publication universitaire sur Teilhard et des centaines de milliers ailleurs dans le monde.
Le « Réseau Blaise Pascal», tel est son nom, rassemble des professeurs d’études supérieures
d’Universités Catholiques Françaises. Ayant été invité à l’un de ses colloques annuels, j’ai été témoin d’une entreprise de démolition en règle de la pensée philosophique et scientifique de Teilhard : « C’est un poète … ses conceptions scientifiques sont décalées » etc …
Seule la facette mystique de Teilhard est reprise par quelques théologiens, pour donner un coup de jeunesse à l’Eglise. Peu de théologiens et scientifiques catholiques abordent honnêtement la présentation, l’étude et la réflexion des trois livres « piliers » de la pensée de Teilhard que sont LE PHENOMENE HUMAIN, L’ACTIVATION DE L’ENERGIE et L’AVENIR DE L’HOMME ; On ne reforma jamais plus le Comité Scientifique tel que celui qu’avait réuni Mademoiselle Mortier, la Secrétaire de Teilhard, après sa mort en 1955 afin de faire publier ses œuvres. Les membres de ce comité scientifiques sont morts de vieillesse et ils n’ont pas été remplacés par des personnalités de même niveau scientifique et philosophique et, surtout, aussi intellectuellement libres.
En supposant qu’un jour un directeur de thèse de doctorat choisisse Teilhard pour un jeune doctorant, l’inscription de Teilhard dans le codex se ferait de facto. Mais en conjecturant que cela se fasse, il faudrait que toute l’œuvre de Teilhard soit numérisée et accessible par internet car les étudiants ne travaillent plus à l’ancienne. Or, la Fondation Teilhard de Chardin dont le rôle est celui d’un conservateur n’a pas fait ce travail, mise à part une tentative de numérisation complètement obsolète et par là inaccessible aujourd’hui. Quant à l’Association des amis de Pierre Teilhard de Chardin, créée en même temps que la Fondation en 1955, elle pourrait si elle le voulait faire inscrire Teilhard dans le codex puisqu’elle est composée de quelques universitaires jésuites, si tant est que ces derniers fassent la démarche, mais je n’y crois pas..

5) ET POUR CONCLURE
On parle de Socrate, de Galilée, etc … longtemps après leurs morts, on peut espérer qu’il en sera de même pour Teilhard. On ne compte plus les exemples de ces grands cerveaux, enterrés vivants durant leur activité intellectuelle, et qui ressuscitent quelques siècles plus tard, parce que rien ne peut arrêter une idée, comme l’a dit Teilhard dans ses livres.
Même le Monitum 1962 ne pourra pas tuer la pensée de Teilhard. Croyant le tuer, l’Eglise le fait vivre car la force d’une société est dans ses non-conformistes qui, plus ils sont combattus, plus ils deviennent efficaces pour lutter contre la lobotomie. C’est la lutte contre les marginaux qui suscite par réaction l’axe de progression. La théocratie est vouée à l’échec tandis que l’avenir appartient aux libre penseurs . La vérité est au fond de chaque homme et pas seulement dans les livres autorisés.
On peut tuer un appareil idéologique, on ne peut pas tuer la vérité quand elle est au fond de chaque homme. Un homme fort défendra mieux ses idées qui viennent de lui que celles des autres quand elles lui sont imposées.






« AFFAIRE TEILHARD » (2e partie)
QUI OPPOSA LE VATICAN A TEILHARD : MONITUM OU INDEX ?



Un monitum dans le langage canonique est un avertissement dont on mesure la gravité par le texte qui le compose. Dans l’échelle des gravités, le monitum est placé juste en dessous de l’index lequel est, lui, une interdiction absolue. Les motifs et les commentaires ne sont pas nécessaires.

En 1962 le Vatican prononça un monitum extrêmement sévère contre la pensée de Teilhard de Chardin. Actuellement les ecclésiastiques, quand on les interroge sur le sujet, répondent que Teilhard n’est pas interdit puisque l’index n’existe plus, que le monitum n’était qu’un avertissement, et qu’il n’est plus en vigueur aujourd’hui.
Ce n’est pas mon avis, d’après le texte de ce monitum que nous allons étudier ci-après. Pour que l’effet d’une telle sanction soit éteint il faudrait une autre déclaration officielle du Vatican, prononçant la caducité du texte de 1962. D’ailleurs, si les effets du monitum étaient éteints, la pensée de Teilhard serait inscrite dans les programmes universitaires ; ce qui n’est pas le cas en France, seul pays à l’ignorer. Aux U.S.A. des milliers de thèses sont publiées.

Voici donc le texte du monitum (l’original est écrit en latin comme il se doit pour toutes les déclarations du Vatican). Il est clair et sans appel.

« Avertissement : certaines œuvres, même posthumes du Père Teilhard de Chardin se répandent et connaissent un succès qui n’est pas mince. Sans juger ce qui concerne les sciences positives, il est suffisamment manifeste qu’en matière de philosophie et de théologie, lesdites œuvres fourmillent d’ambiguïtés, ou plutôt d’erreurs graves qui portent atteinte à la doctrine catholique. C’est pourquoi les E.M. et les R.E.V. Pères de la Suprême Sacrée Congrégation du Saint Office invitent les Ordinaires et aussi les Supérieurs d’Instituts Religieux, les Supérieurs des Séminaires et les Recteurs d’Universités à défendre efficacement les esprits, surtout des jeunes, contre les dangers des œuvres du Père Teilhard de Chardin, et de ses acolytes. »
(Rome, Saint Office, 30 juin 1962).


Plusieurs fois dans sa vie, de 1923 jusqu’à sa mort en 1955, Teilhard reçut des injonctions lui demandant de faire uniquement de la science et pas de la philosophie. Il faut préciser que durant toute la période précédant les publications de ses œuvres, ses écrits circulaient « sous le manteau ».
A mon avis, ce monitum n’est pas qu’un simple avertissement, mais une interdiction pure et dure qui n’est toujours pas désactivée. Je suis convaincu de cela car, après quatre années d’animation et de communication de notre Association Lyonnaise Teilhard de Chardin, j’ai pu mesurer l’épaisseur du « mur de silence » construit autour de Teilhard par les hautes autorités de l’Eglise, depuis les Curés de Paroisses jusqu’à l’Archevêque qui, répondant à ma question me dit que Teilhard « avait des trous dans sa théologie ». Ce même Archevêque répondit à un des Curés des Paroisses voisines demandant l’autorisation de nous recevoir pour une controverse concernant Teilhard « à traiter avec une extrême prudence » ce qui signifie en langage pratique une fin de non recevoir.

Voici maintenant des dates et des faits historiques concernant cette affaire Teilhard :
-1920 : après la soutenance de sa thèse de doctorat Teilhard fut chargé de cours de géologie et de paléontologie à l’Institut Catholique de Paris.

-1923 : la hiérarchie catholique de France, à la demande de Rome, lui retire ce poste d’enseignant, au motif que sa théorie sur l’évolution est contraire à la doctrine chrétienne. On lui interdit de publier autre chose que des données scientifiques. Pour lui éviter la mise à l’index, la Direction Générale de l’Ordre des Jésuites le nomme à un poste de direction d’un Institut chinois de paléontologie à Pekin, les chinois en ayant fait la demande aux Jésuites. De plus, on lui interdit de résider en France, mis à part pour les brefs séjours pour raisons familiales. Désormais, il réside officiellement à New-York.

-Entre 1939 et 1946 : il est bloqué à Pekin en raison de la guerre sino-japonaise. Les japonais occupent Pekin et les étrangers sont assignés à résidence. Teilhard met à profit ce « temps libre » pour achever son œuvre maîtresse, Le Phénomène Humain pour laquelle il essayera à maintes reprises d’obtenir l’autorisation de publication auprès des autorités de Rome.
-1948 : il demande et il obtient un rendez-vous avec le Père Général des Jésuites afin de lui présenter une triple requête :
1- Demande d’autorisation pour accéder à la chaire qu’on lui propose au Collège de France.
2- Demande d’autorisation pour publier Le Milieu Divin (écrit entre novembre 1926 et février 1927)
3- Demande de publier Le Phénomène Humain.
Quinze jours après l’entretien, Teilhard est informé que les trois demandes sont refusées. Il est très affecté par cette décision.

-1951 : un de ses amis et supérieur hiérarchique Jésuite, spécialiste en Droit Canon, lui conseille de léguer les droits moraux de ses œuvre à sa secrétaire, Mademoiselle Mortier, afin que son œuvre ne soit ni perdue ni détruite. (Il faut préciser que la famille de Teilhard, très catholique et traditionaliste, n’approuvait pas les idées dérangeantes du Père). Cette disposition testamentaire était d’autant plus urgente que la santé de Teilhard était devenue fragile (cœur et poumons).

-1955 : Teilhard décède à New-York. Mademoiselle Mortier créa la FONDATION TEILHARD pour conserver son œuvre, et L’ASSOCIATION DES AMIS DE PIERRE TEILHARD DE CHARDIN pour la diffuser.
Mademoiselle Mortier constitua un COMITE SCIENTIFIQUE INTERNATIONAL de très haut niveau pour rassembler les textes, les classer par ordre d’intérêt et de sujet afin de composer une douzaine de livres qui paraîtront aux Editions du Seuil dès 1955 pour Le Phénomène Humain et très rapidement, devant le succès mondial des œuvres de Teilhard, le Saint Office demande qu’elles soient mises à l’index. Cette demande est refusée par le Pape Jean XXIII.

-1962 : Pour avoir le dernier mot, le Saint Office promulgue le fameux monitum que nous avons vu plus haut. Cependant, ne pouvant ni interdire la lecture des œuvres de Teilhard ni en enrayer le succès qui durera une décennie, l’Eglise construisit un « mur de silence » autour de lui et de son œuvre. Cette « omerta » arrangeait tout le monde, y compris de nombreux scientifiques, heureux de piocher dans l’œuvre de Teilhard sans avoir à en citer les références.
Le repli des fidèles à l’Eglise catholique s’accentue régulièrement depuis plus d’un siècle. Après analyse pour lutter contre cette tendance alarmante, l’Eglise utilise une certaine partie de l’œuvre de Teilhard, parcimonieusement tout de même, dans l’espoir de se donner une allure plus moderne. La « certaine partie » en question est la facette catholique et mystique de Teilhard, conforme à la doctrine officielle chrétienne.
Le monitum déclare que la pensée de Teilhard « fourmille d’ambiguïtés » et cela dit bien de quoi il s’agit : Teilhard qui avait baigné toute sa jeunesse dans un catholicisme traditionnel, évolua en même temps que ses recherches scientifiques ; lesquelles induisaient en lui des conceptions différentes, compatibles avec les données scientifiques modernes. Ces deux conceptions très différentes provoquèrent en lui une déchirure cornélienne bien normale, contre laquelle il travailla toute sa vie pour la résoudre. Toute sa vie il tenta de réconcilier foi et raison, science et religion ; pour lui c’était très clair, évident et possible mais l’Eglise n’était pas et n’est toujours pas de cet avis, jugeant cet arrangement explosif. Par rapport au grand public chrétien, l’Eglise ne peut pas tenir deux discours : l’un pour les traditionalistes et l’autre pour les progressistes.
Comme pour l’affaire Galilée, après des siècles, les esprits auront suffisamment évolué pour qu’une majorité se dessine dans le rang des progressistes ; ce qui permettra d’envisager la réhabilitation de Teilhard (et pourquoi pas sa canonisation … on a vu pire !)
L’humanité est encore si jeune que tous les espoirs sont permis, à condition de ne pas laisser les choses se faire toute seules mais de les aider un peu.


SUITE ET FIN de l’AFFAIRE TEILHARD (3e partie)
Communication que nous fait parvenir un prêtre

« Veuillez prendre connaissance des extraits d’une biographie du Cardinal Tisserant. Tout le clergé n’était pas hostile à Teilhard. Etienne Fouilloux, a écrit un livre : « Eugène, Cardinal Tisserant, 1884-1972 une biographie » Paris 2011, Editions Desclée de Brouwer, dans la collection « Pages d’Histoire »

Page 275 : « Au fond, le Cardinal Tisserant reste un savant qui compte sur les progrès scientifiques pour démontrer ce qui a toujours été sa conviction profonde : Il n’y a pas, il ne peut pas y avoir d’incompatibilité entre la foi et la science sur ce terrain des origines. D’où son admiration pour l’Université de Louvain qui le reçoit enfin en 1952 : ses professeurs « animés du véritable esprit de recherche scientifique […] ont toujours le désir de pousser plus avant la connaissance des sciences qu’ils enseignent » Prince de l’Eglise accablé de fonctions diverses, le Cardinal regrette visiblement de ne plus pouvoir sacrifier à cet idéal.

Voilà pourquoi il accueille favorablement Le Phénomène Humain du Père Teilhard de Chardin, qu’il n’a jamais rencontré, envoyé par Bruno de Solages (note 118) : « A le lire, l’ouvrage ne m’a pas paru si dangereux. Il m’a fourni plus d’un thème de réflexion. Et je pense qu’il y a lieu de pénétrer comme il l’a fait dans les mystères de la vie du monde matériel, si l’on veut pouvoir défendre le monde spirituel. » écrit-il au baron Blanc le 12 janvier 1956. Et il n’hésite pas à peser du poids qui lui reste, tant auprès d’adversaires déterminés du jésuite que de Jean XXIII lui-même, lorsque circulent des bruits de condamnation en 1959. Des conversations récentes avec quelques savants de réputation mondiale, comme le physicien Louis Leprince-Ringuet l’ont convaincu du mauvais effet que produirait dans le monde scientifique un acte officiel quelconque contre le Père Teilhard (voir aussi la lettre du jésuite Guy de Broglie du 17 janvier 1959) .
« J’ai eu plusieurs fois l’occasion de parler de ses idées et j’ai toujours protesté qu’il était un parfait catholique et un prêtre conscient de sa situation au milieu des hommes » écrit-il ainsi à Henri de Monfreid le 12 décembre 1963. Il ne cessera de défendre Teilhard jusqu’à sa mort, y compris contre certains de ceux qui ont écrit de lui qu’il le connaissait insuffisamment ou l’avait mal compris (lettre à Bruno de Solages, 6 mars 1967). « On peut certes « discuter certaines de ses positions », mais « il faut estimer ses conceptions géniales » (lettre à Jean Obbeliane, 29 juillet 1969)

Page 523 : « Dans votre dédicace (aux profils parallèles) vous dites que je me reconnaîtrai en Pascal en Newman, en Bergson, en Claudel, écrit-il à Jean Guitton, j’aurai bien du mal à me reconnaître dans le personnage de Claudel car je n’ai probablement rien lu de lui (voilez-vous la face !) […] quant à Heidegger, j’ai vu bien souvent son nom dans des ouvrages techniques, mais je n’ai pas touché un seul de ses livres. De Teilhard de Chardin et de Bergson, au contraire, j’ai lu passablement. »

Page 555 : « Celui-ci (le nouveau pape Jean XXIII) le consulte sur certaines questions, tandis que je prends l’initiative de lui parler de certaines autres » Confie-t-il à l’abbé Breuil le 7janvier suivant, à propos de Teilhard de Chardin, dont il se propose de plaider la cause.
Jean-Pierre Fressafond
Rédigé par Jean-Pierre Fressafond le Lundi 12 Décembre 2011 à 17:09 | Commentaires (0)
Tout l’échafaudage conceptuel de Teilhard est fondé sur une anthropologie, certes fascinante, séduisante et respectable, mais qu’on ne peut présenter comme une réalité universelle. Penser l’évolution comme il l’a fait constitue un progrès et un profond stimulant intellectuel. Il peut d’ailleurs se produire entre ses visions spirituelles globalisantes et nos propres émotions face au mystère de l’Homme, comme un phénomène de résonance.
C’est ce que j’ai pu ressentir.

Cependant lorsqu’il s’agit d’aborder la théologie chrétienne, il convient de faire la part de ce qui est positivement novateur et de ce qui est contestable. Le glissement du domaine de la science au domaine de la foi crée une difficulté en raison des frontières hermétiques qui interdisent tout amalgame entre le scientifique et le spirituel, et tout relativisme destructeur de la pensée vraie. On peut néanmoins convenir de l’exemplarité de l’attitude de Teilhard de Chardin et sa liberté créatrice qui a toujours maintenu une double fidélité dans les épreuves qu’il a traversées, d’une part sa foi chrétienne et son sacerdoce, et d’autre part sa rigueur scientifique.

L’œuvre de Teilhard est une rencontre entre la science et la théologie, autrement dit une quête de Sens. Beaucoup de scientifiques tentent cette aventure de réunir le comment et le pourquoi des choses, avec d’ailleurs plus ou moins de succès ; citons Stephen Hawking. Il me vient à l’idée une métaphore liée à la balistique. Lorsqu’un projectile est lancé dans une certaine direction, il décrit, comme on le sait une trajectoire appelée parabole. Or il est établi que l’ensemble infini de toutes les trajectoires possibles lorsqu’on fait varier l’angle de tir, admet une enveloppe dite parabole de sécurité. En fait chacune de ces trajectoires désigne pour moi une théorie admettant un but à atteindre dans le cadre de la Connaissance. L’enveloppe des trajectoires désignera alors la limite de nos possibilités dans la recherche du Sens de notre Univers, la césure inexorable entre le Ciel et la Terre. Pour expliquer la Réalité, il est nécessaire de ne pas seulement s’en remettre aux inventions systémiques de notre pensée rationnelle, mais aux enseignements de la Révélation contenues, comme on le sait, dans une lecture intelligente des Livres Saints. N’oublions pas cette référence biblique :

« En elle (l’espérance qui nous est offerte), nous avons comme une ancre de notre âme, sûre autant que solide, et pénétrant par delà le voile, là où est entré pour nous, en précurseur, Jésus, devenu pour l’éternité grand prêtre selon l’ordre de Melchisédech ». Associer Science et Théologie, comme beaucoup le font, constitue une opération délicate ô combien ! Tout ne se réduit pas à la conservation et à la dégradation de l’énergie, d’ailleurs le terme d’énergie est-il suffisant lorsque l’on parle de la relation entre l’homme et son Créateur ? Je ne le crois pas ! Dieu se situe au-delà de nos concepts, de notre logique, de notre sensibilité et de notre langage et naturellement au-delà du modèle teilhardien.

Rencontrer Dieu c'est mourir, non pas seulement à soi-même, mais également mourir aux autres, mourir à nos représentations humaines, et mourir d'Amour pour Lui! Dans cette situation là, il conviendrait d’utiliser le mot grâce plutôt que énergie car il évoque la transcendance, tout comme on l’a dit du mot créer. Il convient d’estimer, le plus objectivement possible, ce qui est juste et ce qu’il faut relativiser dans la pensée de Teilhard. Pour ce faire, je m’appuierai sur la pensée critique du philosophe Claude Tresmontant, contemporain de Teilhard.

L’œuvre de Pierre Teilhard de Chardin est assez considérable, mais elle n’est ni métaphysique, ni théologique. Il s’agit de l’expression d’une profonde vision mystique. Ce qui intéressait Tresmontant dans l’œuvre d’un penseur, ce n’était pas seulement ses erreurs mais ses intuitions justes. On doit se rendre accueillant à toute vérité d’où qu’elle vienne, même s’il convient, pour en manifester tout l’éclat, de la débarrasser de ses propres scories. Nous avons trop tendance à être « manichéens » et à classer les choses et les êtres dans des compartiments aux contours bien définis, nous dispensant par là de raisonner.

St Thomas disait : « Quiconque veut sonder la vérité, est aidé de deux manières par les autres. Nous recevons un secours direct de ceux qui ont déjà trouvé la vérité. Si chacun des penseurs antérieurs a trouvé une parcelle de vérité, ces trouvailles, réunies en un tout, sont pour le chercheur qui vient après eux, un moyen puissant d’arriver à une connaissance plus compréhensive de la vérité. Les penseurs sont, en outre, aidés indirectement par leurs prédécesseurs en ce que les erreurs de ceux-ci fournissent aux autres l’occasion de découvrir la vérité. Rien de plus dangereux que le disciple béat ! »

La vérité est au-dessus de l’homme et il convient d’être un disciple critique, c'est-à-dire intelligent. Aucune œuvre théologique du passé n’est impeccable, exempte de faute, ni celle de St Augustin ni celle de St Thomas d’Aquin. L’apport positif de Teilhard de Chardin à la pensée humaine, est indubitable. Comme Claude Bernard avait mis à jour la nécessaire présence active d’une idée directrice dans l’organisme vivant, Teilhard aurait mis à jour l’idée directrice présidant à l’histoire de l’Univers et l’orientant donc vers sa fin et son achèvement,
ou encore son actualisation. L’originalité de Teilhard est d’avoir, alors que les scientifiques ne considèrent qu’un aspect très précis d’un domaine lui-même bien circonscrit, pris comme objet d’étude le Tout, l’Univers en son évolution historique. L’histoire de l’Univers, l’histoire de la Matière, est orientée, depuis les formes ou les compositions les plus simples, jusqu’aux organismes les plus complexes. Reprenant toutes les données scientifiques de son époque, Teilhard a vu ce dont aujourd’hui seulement on est certain, grâce aux grandes découvertes en physique et en astrophysique. L’histoire de l’Univers obéit, mû de l’intérieur par une intelligence qui le transcende, à un plan hautement élaboré et précis dans lequel rien n’est laissé au hasard. Teilhard a donné un éclairage très personnel à cette idée qui complète scientifiquement la pensée métaphysique de Bergson.

Je pense alors que les quelques livres, étudiés durant le temps qui lui fut consacré, ont largement fait le tour du sujet. Personnellement je n’ai plus rien à découvrir qui soit indispensable pour mon cheminement à travers la compréhension de l’homme.

Etant jésuite, Pierre Teilhard de Chardin ne pouvait pas ne pas se poser la question des rapports entre l’ordre de la Création et l’ordre de la Révélation, ou, si l’on veut, entre les sciences expérimentales et la théologie. Si les sciences expérimentales nous découvrent le passé et le présent de la création, elles restent incapables de la comprendre puisqu’elles ne peuvent en connaître la fin qui, étant première en intention, est toujours dernière en exécution. Seule une Révélation pourrait nous dévoiler ces intentions de l’intelligence créatrice transcendant l’histoire de l’Evolution. C’est pourquoi Teilhard, toute sa vie durant, a médité sur les relations qui existent entre le Christ et l’Univers, c'est-à-dire sur la place du Christ dans l’histoire de la Création. Le Christ est avant tout, et avant même le premier péché, le premier voulu de Dieu et pour qui tout a été créé ; il est l’achèvement de la Création, l’alpha et l’oméga de la Création. Par contre, ce qui reste très ambiguë chez Teilhard est le fait que le Christ doit être aimé comme un Monde, ou plutôt comme le Monde, c'est-à-dire comme le centre physique imposé à tout ce qui doit survivre de la Création. On est en droit d’exprimer quelques réserves à ces affirmations un peu mécanistes sans doute le fruit d’une formation scientifique, d’une vision très personnelle influencée par des modèles et aussi d’une incapacité de langage ; il faut dire que Teilhard a l’esprit tourné vers le concret. Il faut souligner que chacun voit midi à sa porte comme dit le fameux adage. Mais c’est parce que chacun a ses expériences propres que la vérité sur le monde apparaît aussi diversement interprétée.

Teilhard a certes connu des expériences de vie fort enrichissantes mais je dois insister sur le fait que j’ai moi aussi connu des expériences de vie. Mais ces dernières sont si différentes que ma pensée sur le monde et Dieu n’entre en rien dans le schéma teilhardien.


En ce qui concerne la métaphysique de Teilhard, sa doctrine de la Création n’est pas des plus orthodoxes. Il a des difficultés à exprimer correctement des rapports entre le monde et Dieu, entre la Nature et l’ordre surnaturel. Citons en particulier ses visions du mal et du péché originel. Il existe pourtant un rapport entre le Péché d’origine et la Rédemption, l’un n’allant pas sans l’autre, sous peine de renoncer à toute cohérence indispensable dans l’ordre théologique. Teilhard, dit notre philosophe Tresmontant, a une conception erronée de la
Création ! Pour Teilhard, « créer » n’est jamais qu’unifier le multiple pur…ombre éparpillée de son Unité…que de toute éternité Dieu voyait sous ses pieds. L’Eglise catholique ne reconnaît pas comme acceptable cette allégorie qui semble mettre en présence, face à face, Dieu et la Multitude. Les métaphores rappellent le mythe antique du dieu qui entre en lutte avec le chaos préexistant dans les religions babyloniennes. Teilhard verse –t-il donc dans la gnose platonicienne ? Teilhard place devant Dieu un Multiple et il a du mal à admettre l’idée d’un commencement de l’univers et de l’âme humaine. Il est significatif que Teilhard tend constamment à affirmer la préexistence de la conscience dés les origines du monde, à considérer l’esprit et la conscience comme coextensifs à l’évolution cosmique et biologique. Teilhard semble emboîter le pas à Hégel pour qui l’Absolu ne peut prendre conscience de soi qu’en s’aliénant dans la Nature et en s’opposant un non – moi issu pourtant de la substance. Ainsi Dieu n’existe qu’en s’unissant !

Certaines des idées teilhardiennes n’ont-elles pas parfois un relent de théosophie ? Créer c’est unir. Dieu est inévitablement amené à s’immerger dans la Multitude, afin de se l’incorporer. La pensée chrétienne refuse cette vision selon laquelle on associe par un lien de nécessité la Création et l’Incarnation, et on appelle Incarnation, une immersion dans le Multiple.
Dans nos perspectives modernes d’un Univers en état de Cosmogénèse, le Mal n’existe plus. En effet, le Multiple soumis au jeu des chances dans ses arrangements, ne peut absolument pas progresser vers l’unité sans engendrer du Mal ici où là, par nécessité statistique. Tresmontant rappelle que le mal n’est pas un défaut provisoire dans un arrangement progressif, mais le goût et le pouvoir de la destruction, le mensonge, les passions l’orgueil, etc
Le mal est l’œuvre de l’homme et non de la matière.
L’homme est libre dans sa nature intime, donc pleinement responsable du mal qu’il fait à l’homme, du crime contre l’homme commis dans l’humanité entière et sous toutes les latitudes.

- Questions se rapportant à mes convictions intimes et à mon rapport aux autres :

Dans tout débat constructif où chacun désire passionnément aller au fond d’une idée, la logique veut que les participants ne se limitent pas à échanger un foisonnement d’opinions abstraites à la manière des controverses politiques. Il faut aller plus loin en mettant en évidence des expériences concrètes de vie. Je ne regrette en rien nos réunions amicales et respectueuses de chacun. Mais je sens que je n’ai plus rien à dire après plusieurs mois de réflexions collectives. Je reste pour beaucoup d’abord un scientifique sensé s’exprimer avec son langage difficile parfois à comprendre. D’autre part il ne m’est plus possible de m’enfermer dans la seule dialectique teilhardienne. Alors on pourrait me poser certaines questions dont je ne récuse pas la pertinence :
Qui êtes-vous exactement ?
Pourquoi parlez-vous de la foi et de la science avec autant de vigueur et de conviction ? Êtes-vous teilhardien ? Que Que représente pour vous l’œuvre de Pierre Teilhard de Chardin ?


La première réponse que je peux faire est celle-ci : à vrai dire, il est fort délicat de parler de soi car on touche là à la profondeur et au mystère de l’homme et de son esprit, à l’indicible voire à l’incertitude sur soi-même. Comment parler de soi dans tout ce qui est apparemment bien ou moins bien et dans tout ce qui constitue les subtilités de la relation à la transcendance, relation d’amour dans tout ce qu’elle a de personnelle et de paradoxale. Il n’y a pas de place, dans ce contexte, pour la caricature, fruit des limites de notre langage et aussi des limites à placer dans l’ensemble des choses que l’on peut dévoiler aux autres. Saint Jean de la Croix parle de la « nuit des sens » et de la « nuit de l’intelligence ». En fait alors qu’on croit avoir saisi le sens, celui-ci se dérobe aussitôt. Comment les autres peuvent-ils alors comprendre nos démarches plus ou moins chaotiques alors que notre vie semble se dérouler selon leurs propres interprétations ? D’ailleurs la réponse la plus appropriée à la seule question de la foi serait sans aucun doute :
- Si je dis que j’ai la foi alors je dois me considérer comme très prétentieux !
- Mais si je dis que je ne l’ai pas alors il s’agit purement d’un mensonge !

Ce que je montre ici ne relève naturellement pas d’une logique binaire, d’une logique purement humaine et naturelle, celle du tiers exclu. Teilhard d’ailleurs semble ne pas prendre en considération que l’homme est paradoxal, car il rejette le fixisme pour ne s’appesantir que sur le phénomène évolutif.
En fait, le parcours terrestre de tout être humain comprend tour à tour des phases banales, des instants de bonheur simple et des périodes plus tragiques qui restent la propriété de la personne dans son absolu. Une expérience religieuse peut justement se construire à partir d’événements où la souffrance prend tout son sens, plutôt que d’être purement et simplement subie tant bien que mal. Il existe une sorte de frontière de nature « mystique » entre ce qui appartient à Dieu seul et ce qui appartient de droit à l’humanité. A ce titre je me permets de paraphraser un texte de l’Apocalypse :
Un mot clé dans le récit des quatre cavaliers : le mot : « sceau ».
Un homme de pouvoir imprime son sceau sur des documents officiels qui traduisent ses décisions. Il s’agit en fait d’un aspect profane du sacré qui authentifie et préserve un contrat public ou privé. A un niveau supérieur, le sceau constitue un symbole lié au secret. Le sceau marque une personne ou un objet d’une appartenance légitime. Ainsi peut-on lire dans Saint Jean :

« Travaillez, non pour la nourriture périssable,
mais pour la nourriture qui demeure en vie éternelle,
celle que vous donne le Fils de l’homme,
car c’est lui que le Père, que Dieu a marqué de son sceau. »

Dieu scelle ses décisions ; il met un sceau sur les étoiles, leur interdisant ainsi de se montrer (Job)…ordonne à Daniel de sceller ses visions, donc de les garder secrètes. Au contraire dans l’Apocalypse (22, 10), le voyant ne doit pas sceller les révélations qui lui ont été faites. Plus tard, le Christianisme donnera à cette notion de sceau un contenu théologique profond, associé à l’eau du baptême. En ce sens l’homme devient comme propriété du Père, et par là son âme s’élève vers un monde supérieur.
Dans l’Apocalypse, il est question de la vision d’un livre scellé de sept sceaux devant lequel un Ange proclame à haute voix :

« Qui est digne d’ouvrir le livre et d’en briser les sceaux ? »

On peut se poser la question de la nature du livre dont il s’agit naturellement. Ce que l’on pense comprendre, c’est que ce document scellé par Dieu, ne peut être ouvert que par un être revêtu de l’entière autorité divine ; il s’agit de l’Agneau donc du Christ lui-même.
Ce que je retiens de cela peut se résumer ainsi : Le monde est complexe, bien organisé et par là même passionnant. Son sens peut se discuter à l’infini et chacun a le droit de lui attribuer les caractères qui se livrent à son intelligence et à son expérience propre. Monde désenchanté ou monde ré enchanté comme certains le proclament. La science et en particulier les mathématiques m’ont aidé puissamment à découvrir des modèles de pensée emprunts d’une certaine technicité. Ayant beaucoup aimé la « mécanique rationnelle d’antan », j’ai acquis le besoin et le plaisir esthétique de « mettre un peu l’univers en équation selon mon choix et mon idée ! ». Etant croyant, cette activité de l’esprit s’est révélée aussi « contemplative » que d’autres activités spirituelles telles que la fabrication des icônes. Par contre, j’avoue que ce n’est pas la science qui m’a conduit vers le sens, mais plutôt l’inverse. C’est là que se pose alors la question de savoir ce que l’on peut livrer aux autres même si le contenu est loin d’être négligeable.

L’époux du Cantique des Cantiques (8, 6-7) dit à sa bien-aimée :

Pose-moi comme un sceau sur ton cœur,
comme un sceau sur ton bras.
Car l’amour est fort comme la Mort,
la jalousie inflexible comme le Shéol.
Ses traits sont des traits de feu,
une flamme de Yahvé.
Les grandes eaux ne pourront éteindre l’amour,
ni les fleuves le submerger.


Le sceau est manifestement un symbole d’appartenance : l’époux n’impose pas sa loi de fidélité, il invite l’épouse à graver en son cœur et sur ses bras, en traits de feu que rien ne peut éteindre, le signe de leur amour mutuel, qui les livre l’un à l’autre dans une étreinte, définitive comme la mort.
Jean-Pierre Fressafond
Rédigé par Jean-Pierre Fressafond le Mardi 11 Octobre 2011 à 12:41 | Commentaires (0)

Editorial

Note du Président de l’Association Lyonnaise Teilhard de Chardin : La théorie de l’évolution de la matière, selon Teilhard, commence au Big-Ban, point de depart inconnu. Comment bâtir une théorie sur l’inconnu ?
La présente communication scientifique, relatée par Marcel Comby, est un essai, il en faudra d’autres et d’autres encore:



Les physiciens du monde entier s’activent actuellement autour de ce que le LARGE HADRON COLLIDER doit bientôt révéler au sujet de l’organisation de la matière au sein de l’infiniment petit. L’appareil est un anneau de 27 km, à 100m sous terre près de Genève, qui fait entrer en collision des noyaux d’hydrogène à des vitesses proches de celle de la lumière. Que recherche-t-on exactement ?
Il faut faire un bref historique de l’évolution de la physique depuis le début du siècle dernier.
En 1911, c’est le physicien Ernest Rutherford qui découvre une des propriétés fondamentales de la matière : l’existence d’un noyau à l’intérieur de l’atome, dont la charge est positive et qui concentre presque toute sa masse. Autour du noyau gravitent des électrons de charges négatives.
En 1932, Carl Anderson découvre le positon, l’anti-particule de l’électron, parmi les rayons cosmiques qui frappent la terre. Il confirme ainsi l’existence de l’anti-matière.
En 1967, des physiciens mettent en évidence, à l’aide d’accélérateurs de particules, que les protons et les neutrons, constituant le noyau atomique, sont des particules composites. Celles-ci sont les fameux quarks, plus petites briques élémentaires connues.
Durant quarante années, va s’élaborer à l’aide des mathématiques, un modèle, dit STANDARD, selon lequel la matière résulte des divers arrangements possibles de 12 particules et de 3 forces fondamentales. En physique à cette époque, on change d’univers : La philosophie du « bootstrap » marque le rejet décisif de la conception mécaniste du monde. L’univers de Newton était construit à partir d’un ensemble d’entités de base possédant certaines propriétés fondamentales, créées par Dieu et par conséquent non justiciables d’une analyse plus approfondie. Dans la nouvelle vision du monde, l’univers est conçu comme un tissu dynamique d’événements interconnectés. Tout élément participe à la cohérence du tout.
En 1982, on découvre au Cern, des particules appelées bosons W et Z qui confirme les prédictions du modèle standard, ce qui constitue une belle avancée dans la physique quantique.

Cependant la théorie du modèle standard est incomplète et imparfaite. Elle fait intervenir quantités de détails dans l’organisation des particules multiples : électron, méson, hadron, neutrino, photon, gluon, boson, quarks, etc…la force électromagnétique, la force électrofaible, la force d’interaction forte et il manque la gravitation d’importance négligeable dans le monde de l’infiniment petit. Le problème est que cette belle architecture comporte des incohérences ; tels calculs peut par exemple conduire à un résultat infini, ce qui est très gênant. On a démontré alors que la structure serait parfaitement cohérente si l’on faisait intervenir un élément supplémentaire dont on ne connaît pas encore l’existence : le boson de Higgs, encore appelé par les physiciens « la particule de Dieu » !! Il paraîtrait que si cette particule a vraiment une existence alors les physiciens seraient en possession d’une clé indiscutable pour décrire l’organisation de la matière de manière fort intéressante. La question est de faire apparaître le fameux boson car l’expérience nécessite des énergies considérables qui se comptent en milliards de milliards d’électrons-volts. Il a donc fallu construire le LHC pour une dépense de 8,9 milliards d’euros. Il est déjà tombé en panne et une réparation demande plusieurs mois ; mais il est construit pour fonctionner durant 20 ans. La technologie est fabuleusement complexe et ce qui se passe à l’intérieur dégage une chaleur fantastique telle qu’on l’imagine immédiatement après le big bang. Le nombre de physiciens travaillant au LHC est de 10.000 ; beaucoup d’excitation en ce moment sur le site car les plus optimistes annoncent une découverte sans précédent d’ici quelques mois, voire fin octobre !!! Il n’est pas exclu que la manipulation des hautes énergies ne provoque un obstacle à l’observation comme le prétendent certains physiciens ; ce qui remettrait en cause l’utilisation de l’accélérateur LHC et l’avenir de la physique de l’infiniment petit.
Jean-Pierre Fressafond
Rédigé par Jean-Pierre Fressafond le Vendredi 7 Octobre 2011 à 11:25 | Commentaires (0)