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Qui sommes-nous?

Loïc Damilaville


Editeur de DNS News depuis 1998, Loïc Damilaville travaille depuis 1997 sur les problématiques liées aux noms de domaine.

Il a fondé en 2005 le Club Noms de domaine, destiné à réunir les personnes en charge des noms de domaine au sein des grandes enteprises.

Il est auteur du Livre blanc sur la gestion des noms de domaine parrainé par l'ACSEL, l'AFNIC, l'APCE, l'APRAM, la CCIP, le CEFAC, le CIGREF, le Club de l'économie numérique, l'INPI, l'ISOC France, le MEDEF, le Ministère de l'économie, des finances et de l'emploi, et l'Union des Fabricants.

Loïc Damilaville est adjoint au directeur général de l'AFNIC.

Il mène aussi des missions de conseil auprès des grands comptes pour les assister dans l'élaboration, la mise en place et le suivi de leurs stratégies de nommage et de présence sur internet.

Contact:
loic[at]dns-news.fr
ou 01 49 73 79 06


Edito Novembre 2019 : Une gouvernance de l’Internet bien malade


Etat statistique des nTLDs au samedi 30/11/19 (données publiées)

Les nTLDs ont initié une nouvelle tendance ascencionnelle depuis le mois d’octobre, cette belle performance (+3.2 millions) étant essentiellement due au .ICU qui est passé dans le même temps de 1.7 milions environ à un peu plus de 4 millions (+2,3 millions).
On ne peut donc pas vraiment considérer ce nouveau « boom » comme un succès pour l’ensemble du segment, même si l’on peut déduire de ces chiffres que les autres nTLDs ont pour leur part crû de 0.9 millions depuis début octobre.

« L’Internet en péril »

Les « abus » sur Internet ne sont pas un scoop. Depuis des années, les termes en « -ing » se multiplient pour désigner toutes sortes de pratiques plus ou moins illicites, mais toujours contraires à l’esprit qui avait animé les Pères fondateurs du réseau des réseaux : cybersquatting, phishing, etc. Après avoir incarné un grand espoir en stimulant le développement du meilleur de l’homme, dans un monde neuf, encore vierge des contigences et des travers du monde « réel », l’Internet est à présent devenu semblable à cet « ancien monde » auquel il avait cru pouvoir échapper. Les gouvernements s’y livrent à leurs pratiques habituelles de luttes, d’espionnage et de surveillance ; les partis politiques y intriguent de leur mieux ; les sociétés y font de l’argent en « optimisant » quand elles le peuvent le fait que la notion de juridiction sur internet (le droit applicable) est souvent objet de débats. Les truands y prospèrent, et affinent leurs techniques sans que nul ne songe – ou ne puisse - leur ôter la liberté de rançonner ou détrousser des internautes innocents. Etc., etc.
Face à cette situation, qui empire de mois en mois, Tim Berners-Lee, inventeur du « Web », pousse un cri d’alarme et appelle à la mobilisation de toutes les parties prenantes (1, 2). Le ver serait-il dans le fruit ? Parmi les principaux soutiens de l’intiative figurent aussi nombre de ces sociétés que l’on accuse de profiter abusivement des opportunités fournies par les évolutions technologiques. On ne peut que songer à Racine affirmant « J’embrasse mon rival, mais c’est pour mieux l’étouffer ».
Bien qu’indispensables, les efforts que les parties prenantes devraient consentir en vue de rendre à l’Internet ses couleurs d’antan laissent dubitatifs. Les gouvernements, renoncer à protéger leurs pays contre des « cyber attaques » (sachant que la meilleure défense est l’attaque) ? Les entreprises, délaisser les opprotunités de profit qui s’offrent à elles et qui seront saisies par des concurrents si elles laissent la place inoccupée ? Les malfrats, renoncer à des chasses si accueillantes et présentant si peu de risques ? Tout cela est bien improbable, et ceci d’autant plus que les bonnes intentions ne suffisent pas à changer la réalité. « Tout prophète armé fut vainqueur, disait Machiavel, tout prophète sans armes déconfi ». Quelles sont les « armes » de Tim Berners-Lee face aux intérêts multiples qu’il veut contrarier ? Certes, les alliés ne lui manquent pas, comme le prouve une déclaration récente du Secrétaire général des Nations-Unies abondant dans le même sens (3). Mais la Société des Nations, aïeule de l’ONU, n’a rien su empêcher lorsque les belles déclarations firent place aux bruits de bottes. Les Etats membres de l’ONU ne sont par ailleurs pas les derniers à œuvrer dans le sens dénoncé par le Secrétaire général. Entre les vœux pieux et les actes, le fossé ne cesse de se creuser.

Le .ORG, scandale emblématique de l’ICANN d’aujourd’hui

Il y eut une époque – c’était en 1994 – où l’on pouvait coucher par écrit le plus sérieusement du monde, dans un document appelé à devenir l’un des textes fondateurs de la Gouvernance de l’Internet, les principes suivants :

These administrators [les registres] are performing a public service on behalf of the Internet community. […]
The designated manager is the trustee of the top-level domain for both the nation, in the case of a country code, and the global Internet community. […]
Concerns about "rights" and "ownership" of domains are inappropriate . It is appropriate to be concerned about "responsibilities" and "service" to the community. […]
Significantly interested parties in the domain should agree that the designated manager is the appropriate party. […]

J’aime à rappeler de temps à autre l’existence de ce texte qui consigne les principes de la Gouvernance tels que les avaient rêvés les concepteurs de l’Internet, en l’occurrence Jon Postel. Par un effet de miroir rappelant le Portrait de Dorian Gray, il fait ressortir par contraste ce qu’est devenue la création si prometteuse dans les années 90.
Et bien sûr, c’est aujourd’hui du .ORG qu’il s’agit. Ce TLD très ancien – il fut créé en même temps que les .COM et .NET, le 1er janvier 1985 – avait suscité depuis quelques mois une vive polémique autour de la demande de son registre PIR d’obtenir le droit d’augmenter ses tarifs comme bon lui semblerait.
Toujours attentive à faire plaisir aux acteurs économiques, l’ICANN avait répondu positivement à cette demande, écartant d’un revers de manche les protestations des utilisateurs. L’annonce de la cession de PIR par sa maison-mère l’ISOC (Internet Society) à un fonds d’investissement, Ethos Capital, ne fit que raviver une plaie encore saignante.
Cette transaction avait bien sûr été tenue secrète tant qu’Ethos et l’ISOC n’étaient pas certaines d’avoir obtenu l’accord de l’ICANN. Il est probable que la décision aurait pu être toute différente si le projet de cession avait été connu du Board de l’ICANN. Les liens historiques entre l’ICANN et l’ISOC ne sont plus à décrire, la redélégation du .ORG de Verisign à l’ISOC en 2002 ayant déjà été effectuée dans des conditions franchement discutables. Mais donner le feu vert pour l’augmentation des tarifs à une structure à but non lucratif censée servir les intérêts de la communauté de l’Internet est une chose bien différente que d’offrir une planche à billets à un fonds d’investissement privé.
Le nom de Fadi Chehadé, ancien CEO de l’ICANN, apparaît dans cette affaire, et vient ternir après d’autres incidents l’image de cette ICANN créée pour « gouverner l’Internet » et dont les dirigeants s’avèrent trop sensibles à des tentations n’ayant rien à voir avec la RFC 1591. Au lieu d’être exercée « pour le compte de la Communauté de l’Internet », leur mission semble se nuancer de conflits d’intérêts dès lors qu’ils se préparent un avenir doré au moment même où ils devraient défendre les intérêts de ceux qui sont censés les avoir mis là où ils sont.
La manière dont fut engagée la transaction est manifestement contraire à l’éthique : l’ICANN peut-être, la Communauté de l’Internet certainement, furent victimes d’une tromperie. Mais ce qui choque de nombreux « polémistes », c’est que cela ait lieu pour le .ORG, TLD destiné aux structures à but non lucratif, l’un des derniers sinon le tout dernier à avoir pu prétendre symboliser l’Internet d’autrefois et ses idéaux de partage et de générosité paraissant de plus en plus inouïs.
Si l’on se réfère à l’antique RFC 1591, la situation est claire : ne désirant plus assurer la gestion du .ORG, l’ISOC aurait dû le signaler à l’ICANN qui aurait sélectionné un nouveau délégataire. La transaction privée entre l’ISOC et Ethos Capital portant sur une ressource publique fait tout-à-fait penser aux privatisations sauvages en Russie aux lendemains de la fin de l’URSS, quand les futurs grands « oligarques » édifiaient leurs fortunes en pillant les biens publics.
L’ISOC a moralement trahi le mandat qui lui avait été donné lorsqu’elle reçut le .ORG non pas en toute propriété, mais en « gestion » pour le compte de la Communauté. Ethos Capital joue le rôle du corrupteur qui croit pouvoir tout acheter. Et l’ICANN se trouve placée dans une situation compliquée dans la mesure où les dirigeants de l’ISOC y possèdent une influence considérable. Devrait-elle s’opposer à cette transaction au risque de connaître des déchirements en son propre sein ? Devrait-elle au contraire rester passive et l’accepter comme elle a déjà accepté les changements de mains de nombreux nTLDs ?
Le scénario le plus probable est le second : les utilisateurs et autres structures indignées par ce qui se passe n’ont aucun pouvoir, même d’influence, face aux caciques de l’ISOC qui sont aussi les fondateurs de l’ICANN et continuent à en contrôler les leviers. Les Gouvernements n’ont aucun intérêt à faire valoir sur un gTLD ; les registrars sont indifférents dès lors que tout continue comme avant. Il y aurait plus de risques à casser cette transaction qu’à l’entériner, quel qu’en soit le coût moral.
Cette affaire démontre s’il en était besoin que les visionnaires d’autrefois, ceux dont les noms ornent « l’Internet Hall of Fame » (et qui, pour certains, devraient orner ceux d’un « Internet Hall of Infamy »), préfèrent à présent les sirènes du dollar au rêve grandiose qui avait inspiré leur jeunesse. C’est une triste fin pour un si beau début.

(1) I Invented the World Wide Web. Here's How We Can Fix It. by Tim Berners-Lee
http://goldsteinreport.com/article.php?article=27520
(2) Tim Berners-Lee unveils global plan to save the web: calls on governments and firms to safeguard it from abuse and ensure it benefits humanity
http://goldsteinreport.com/article.php?article=27521
(3) In the face of increasing digital divides and cyberattacks, UN Chief calls for transforming the Internet as a powerful force for good
http://goldsteinreport.com/article.php?article=27523
(4) RFC 1591 – Domain Name Structure and Delegation
https://tools.ietf.org/html/rfc1591

La littérature au sujet du .ORG est trop abondante pour être citée in extenso dans notre texte. Voici un florilège des brèves reprérées ce mois-ci, dont les titres éclairent bien les sentiments suscités par l’annonce de la cession à Ethos Capital.

Ethos Capital to Acquire Public Interest Registry from the Internet Society
https://www.internetsociety.org/news/press-releases/2019/ethos-capital-to-acquire-public-interest-registry-from-the-internet-society/
The interesting connection between the .Org deal and ICANN
https://domainnamewire.com/2019/11/13/the-interesting-connection-between-the-org-deal-and-icann/
Selling off PIR, did ISOC just throw .org registrants under a bus?
http://domainincite.com/24976-selling-off-pir-did-isoc-just-throw-org-registrants-under-a-bus
ICA asks ICANN to block .Org private equity deal in damning letter
https://domainnamewire.com/2019/11/15/ica-asks-icann-to-block-org-private-equity-deal-in-damning-letter/
The economics of .org domain names
https://domainnamewire.com/2019/11/14/the-economics-of-org-domain-names/
I attempt to answer ICA’s questions about the “terrible blunder” .org acquisition
http://domainincite.com/24988-i-attempt-to-answer-icas-questions-about-the-terrible-blunder-org-acquisition
Thoughts of an ICANN Public Interest Stakeholder on the Intended Sale of the .ORG Registry
http://www.circleid.com/posts/20191119_thoughts_of_an_icann_public_interest_stakeholder_on_dot_org_sale/
ICANN board meets to consider PIR acquisition TODAY
http://domainincite.com/24997-icann-board-meets-to-consider-pir-acquisition-today
Petition launched to fight .org deal
http://domainincite.com/25006-petition-launched-to-fight-org-deal
Namecheap escalates .Org challenge
https://domainnamewire.com/2019/11/22/namecheap-escalates-org-challenge/
New website (full of BS, lies and omissions) created about the .ORG sale
https://onlinedomain.com/2019/11/24/domain-name-news/new-website-full-of-bs-lies-and-omissions-created-about-the-org-sale/
PIR Addresses Concerns Over Conflicts And Registry Fee Rises Following Takeover
http://www.domainpulse.com/2019/11/25/pir-concerns-conflicts-registry-fee-takeover/
ISOC CEO repeats the registry competition fallacy
https://domainnamewire.com/2019/11/26/isoc-ceo-repeats-the-registry-competition-fallacy/
Four big developments in the .org pricing scandal
http://domainincite.com/25013-four-big-developments-in-the-org-pricing-scandal
ISOC chapter breaks ranks, criticizes deal to sell .Org
https://domainnamewire.com/2019/11/27/isoc-chapter-breaks-ranks-criticizes-deal-to-sell-org/
A Message From Internet Society CEO Andrew Sullivan Regarding SaveDotOrg Petition
https://www.keypointsabout.org/blog/a-message-from-internet-society-ceo-andrew-sullivan-regarding-saveorg-petition
Why I Voted to Sell .ORG
http://www.circleid.com/posts/20191127_why_i_voted_to_sell_org/
Showing our Ethos with .ORG
http://www.circleid.com/posts/20191125_showing_our_ethos_with_org/
PIR, managers of the dot .ORG TLD, have launched a new website, called “Key Points about .ORG.”
https://domaingang.com/domain-news/dot-orgy-pir-confirms-fadi-chehade-link-defends-sale-of-company-to-ethos-capital/