Chaque mois, l'actualité mondiale des noms de domaine


Pour vous abonner à DNS News

Pour vous abonner gratuitement à DNS News, veuillez écrire à

dnsnews-subscribe@yahoogroups.com


Qui sommes-nous?

Loïc Damilaville


Editeur de DNS News depuis 1998, Loïc Damilaville travaille depuis 1997 sur les problématiques liées aux noms de domaine.

Il a fondé en 2005 le Club Noms de domaine, destiné à réunir les personnes en charge des noms de domaine au sein des grandes enteprises.

Il est auteur du Livre blanc sur la gestion des noms de domaine parrainé par l'ACSEL, l'AFNIC, l'APCE, l'APRAM, la CCIP, le CEFAC, le CIGREF, le Club de l'économie numérique, l'INPI, l'ISOC France, le MEDEF, le Ministère de l'économie, des finances et de l'emploi, et l'Union des Fabricants.

Loïc Damilaville est adjoint au directeur général de l'AFNIC.

Il mène aussi des missions de conseil auprès des grands comptes pour les assister dans l'élaboration, la mise en place et le suivi de leurs stratégies de nommage et de présence sur internet.

Contact:
loic[at]dns-news.fr
ou 01 49 73 79 06

Edito Septembre 2019 : quelques réflexions autour d’un canevas d’évaluation des TLDs



Etat statistique des nTLDs au samedi 28/092019 (données publiées)

Les nTLDs oscillent en dents de scie depuis le début de l’année, sans qu’une tendance puisse vraiment être discernée. Après le rebond du mois d’août s’est produit une nouvelle rechute (-1,5 million de noms).
Le graphique fourni par nTLDstats.com fait apparaître une tendance nettement orientée à la baisse jusqu’en juin, suivie d’une reprise pendant l’été – un phénomène peu banal – et une évolution positive quoique laborieuse.
Cette sorte d’atonie, ou de fragilité de la croissance, se retrouve au niveau global du marché des noms de domaine si l’on en croit Verisign (dont les données s’arrêtent au T2 2019).


Le marché vu par Verisign

La Verisign Industry Brief (1) nous renseigne en effet sur les tendances globales du marché au cours du 2e trimestre 2019.
On rappelle que Verisign a la déplorable habitude de compter dans ses chiffres des “penny-TLDs” tels que le .TK qui faussent fortement les résultats finaux. Le .TK (Tokelau) pour ne parler que de lui compte plusieurs dizaines de millions de noms et n’en supprime d’ailleurs aucun. S’il s’y décide un jour, les performances des ccTLDs seront brutalement en berne alors qu’il s’agira seulement d’un “nettoyage” bien mérité. Mais nous conservons les données de Verisign malgré ces réserves, afin de présenter une image fidèle du contenu de ce rapport.
Que dire sur les évolutions du 2e trimestre? La croissance semble se ralentir un peu, à 4.4% contre 5% constatés à fin mars, ceci en particulier du fait des ccTLDs qui voient leur dynamique s’éroder de 7% à 6%. La descente aux enfers des “Autres Legacys” semble en voie de s’atténuer, les pertes passant de -10% fin mars à -9% à fin juin. Les nTLDs voient leur performance passer de 14% à fin mars à 5.5% au 2e trimestre, ce qui était attendu dans la mesure où les créations restent à un niveau faible, les taux de renouvellement restant encore bas quoiqu’en augmentation progressive.
Ces gros aggrégats ne rendent cependant pas compte de la diversité des situations, les nTLDs se ramifiant en “familles” ou segments (CORPs, Geos etc.) dont les logiques et les modèles sont radicalement différents.
Au global, l’image qui ressort de ces données, pour peu fiables qu’elles soient, est celle d’une accalmie du marché. La croissance reste au rendez-vous si l’on oublie les Autres Legacys, et ses fruits sont essentiellement partagés entre le .COM d’une part (le .NET suivant pour sa part la tendance des Autres Legacys, mais étant mêlé au .COM par Verisign), et les ccTLDs d’autre part. Parmi ceux-ci, l’ascension spectaculaire du .TW (Taïwan) est à saluer, tout en se demandant si elle ne sera pas suivie au moment des renouvellements par une évolution tout aussi forte dans l’autre sens.

Le marché vu par le CENTR

Le CENTR (association de registres plus ou moins européens) vient confirmer (2) les données de Verisign, soulignant que 33% des 300 premiers TLDs (en volume) ont perdu du stock depuis un an, tandis que sur la même période la croissance médiane passait de 5.6% à 3.1%.
Le continent qui tire le mieux son épingle du jeu est l’Afrique (+8.5% pour ses 58 ccTLDs) mais le CENTR y compte peut-être les “penny-TLDs” que sont les .ML, .GF etc., TLDs ouverts à bien d’autres titulaires que les Africains et distribués selon un mode de quasi-gratuité rendant assez opaques leurs véritables dynamiques.
Le CENTR explique les difficultés actuelles des nTLDs par un effet de ciseaux, les créations se réduisant au moment où les suppressions augmentent. Je partage l’analyse.
Reste à savoir si ces phénomènes sont ponctuels, vaguement erratiques ou bien structurels, ce qui serait plus grave. Du côté des créations, la réponse est à la fois simple et ambigue: les niveaux atteints précédemment l’étaient grâce aux domainers, notamment chinois, qui semblent s’être reportés sur le .TW (Taïwan) en 2018/2019. Il est donc normal que ces volumes de créations ne soient pas éternels; mais reste à savoir ce qu’est un volume “normal” de créations, et quel sera le “plancher”. Rien n’interdit d’ailleurs de penser que les domainers lassés des charmes taïwanais se reporteront en 2020 sur certains nTLDs, restaurant la santé factice de ce segment.
En matière de suppressions, il existe toujours une corrélation entre les créations d’une année et les suppressions des années suivantes à la même époque. Les créations baissant depuis quelques trimestres, les suppressions devraient elles aussi se réduire, avec toutefois un décalage lié aux reliquats des années précédentes: en octobre 2019 arriveront à échéance, en tenant compte de 45 jours de délai, les noms créés en août 2014, 2015, 2016, 2017 et 2018. L’accumulation des “strates” permet d’expliquer que les suppressions soient de moins en moins corrélées dans le temps avec les créations passées. Mais l’érosion est suffisamment brutale dans les nTLDs génériques à forts volumes pour que le “reliquat” soit de plus en plus symbolique.
Ces différents effets ne sont pas encore structurels, mais pourraient le devenir si l’appétence des utilisateurs pour les nTLDs reste faible, et dans certains cas presque nulle, et si les titulaires découragés cessent à terme de renouveler des noms ne présentant plus à leurs yeux ni aucun intérêt, ni aucune valeur, au point que même les domainers “sérieux” traversent un coup de blues (3).

Une grille de lecture pour “décoder” le marché et évaluer les extensions?

Le point préoccupant reste en effet la polarisation des TLDs entre ceux qui sont connus (COM, ccTLDs) et ceux qui ne le sont pas : Autres Legacys, nTLDs. Le marché des noms de domaine n’est pas ductile, et il n’est qu’en apparence ouvert au jeu de la concurrence. En réalité, les “nouveaux entrants” pour parler en termes marketing, doivent affronter un certain nombre de barrières à l’entrée. J’ai imaginé en cogitant à ce sujet un petit canevas d’analyse que l’on pourrait résumer, en utilisant les principes asiatiques ou marketing, par la règle des “7 A” – en anglais dans le texte. Ce canevas peut servir aussi bien à décrypter les freins rencontrés par certains segments, qu’à évaluer les chances de succès d’un TLD. Les “7 A” sont: Awareness, Amplitude, Advantage, Access, Adoption, Activity, Affect. Que les anglophones me pardonnent si certains termes leur semblent un peu tirés par les cheveux; jai vérifié qu’ils existaient en anglais avec la signification que je leur prête, mais ils ne sont peut-être pas très usuels. Nus avons donc:

- Awareness, dont tout le monde rebat les oreilles de l’ICANN pour qu’elle “fasse quelque chose”, est simplement le fait que les gens doivent savoir que le produit existe pour vouvoir l’acheter. Le problème se pose d’ailleurs pour les noms de domaine en général. Mais ce n’est qu’une partie du problème.

- Amplitude désigne le potentiel commercial d’un TLD. Certains ont par nature une vocation mondiale (et les .CORPs sont dans ce cas s’ils reflètent des marques mondiales) tandis que d’autres, notamment parmi les nTLDs génériques, adressent des cibles tellement restreintes que ce serait miracle qu’ils parviennent à dépasser les quelques milliers de noms.

- Advantage, notion liée à la valeur ajoutée intrinsèque du TLD et couvrant à la fois le bénéfice apporté aux clients et la profitabilité pour le registre, sans laquelle l’extension est tôt ou tard vouée à disparaître. Ce facteur contribue aussi à expliquer l’intérêt porté par les registrars à certains TLDs et pas à d’autres, selon qu’ils perçoivent l’existence d’une demande ou non.

- Access désigne justement la faculté de pouvoir acheter le bien, produit ou service, et dans notre cas de trouver les NTLDs bien référencés chez les grands registrars, ce qui n’est pas le cas pour la plupart d’entre eux. Naturellement, chaque registrar pris indivuellement n’est pas responsable du problème, mais la somme des choix particuliers conduit à une situation assez désastreuse au point de vue général;

- Adoption correspond au moment où le produit ou service passe du statut de “nice to have” à celui de “must have”, lorsqu’il n’est plus surperflu et devient nécessaire. Les noms de domaine sont dans une situation un peu intermédiaire, perçus comme nécessaires par la plupart des entreprises d’une certaine taille mais restant encore trop souvent superflus pour les particuliers et pour les TPE. Dans le cas des TLDs, les .CORPs sont les plus concernés par ce facteur en ce moment, puisque les grandes entreprises sont encore loin d’avoir toutes obtenu leur .CORP;

- Activity reflète l’accablante réalité de nombreux TLDs qui voient leurs portefeuilles dopés par des vagues massives de créations, pour voir se dégonfler aussi vite ces ballons de baudruches quelques mois plus tard. Dans certains cas, ils ne dégonflent pas, mais les usages constatés ne plaident pas vraiment ne faveur de la qualité des noms déposés. La santé, la pérennité d’une extension restent intiment liées à l’utilisation faite de ses noms de domaine, et avec un taux moyen de parking/erreurs/redirection de 75% (selon nTLDStats) les nTLDs pris dans leur ensemble ne donnent pas l’impression d’être bien vaillants (mais c’est une moyenne et il ne faut pas apliquer ce jugement à TOUS les nTLDs);

- Affect pour finir traduit une fidélisation qui va au-delà des usages: la création d’une marque virtuelle, d’une identité sur internet attachée au nom de domaine, ou tout simplement le fait que les titulaires éprouvent une forme de sympathie pour l’extension dans laquelle ils se reconnaissent (d’où sans doute le succès relatif des geosTLDs).


Il serait intéressant de noter les grandes extensions en fonction de cette petite grille. Le .COM aurait manifestement une bonne note sur tous les critères, de même que les ccTLDs les plus notoires. Mais quid par exemple du .MOBI: peu de gens savent qu’il existe, et il n’est pas référencé par un très grand nombre de registrars , l’évolution des technologies lui interdit d’atteindre un jour le staut de “nice to have”, l’utilisation est modérée sinon faible (avez-vous vu dans les 10 dernières années un site communiquant avec un .MOBI?), et “l’affection” portée à un .MOBI tient plus de la nostalgie que d’autre chose. Celui-ci reste vraisemblablement rentable pour Afilias, mais on peut douter des bénéfices apportés aux titulaires hormis dans le cas de dépôts défensifs, de moins en moins justifiés. Son Amplitude était plutôt bonne autrefois, en 2006, mais elle s’est réduite comme une peau de chagrin depuis que la technologie traduit elle-même le fait que les contenus sont adaptés aux mobiles ou non.
Considérons à l’inverse les .CORPs: Awareness encore faible, mais qui peut évoluer assez vite à mesure que les détenteurs de .CORPS les utiliseront, comme le fait BNP Paribas. Adoption est fonction des stratégies de chaque groupe et encore clairement au stade du “nice to have”, mais vraisemblablement promise à progresser quand une proportion critique de grandes entreprises auront leur propre extension. Activity encore anecdotique (on cite quelques Groupes en exemple, mais souvent les mêmes, et ce phénomène même prouve qu’ils restent des exceptions). Affect plutôt faible, mais pouvant lui aussi évoluer notamment dans le cas de titulaires ravis de pouvoir associer leur marque préférée à leur présence sur internet (les fans par exemple). L’Advantage est assez fort si le TLD est inscrit dans une stratégie digitale globale, et presque nul s’il reste sur étagère. Amplitude correspond directement à la notoriété de la marque sous-jacente: une marque mondiale donnera mécaniquement naissance à une extension à forte Amplitude.
Cette grille de lecture improvisée (mais fruit d’une longue expérience!) donne autant de clefs de lecture pour comprendre pourquoi certains segments, ou TLDs, marchent mieux de d’autres. Je n’y ai pas intégré le côté pricing, qui peut jouer dans la mesure où la valeur des noms de domaine n’est pas vraiment perçue et où le tarif final reste un élément de décision important. La raison en est que ce canevas aborde plutôt des dimensions stratégiques tandis que le prix reste un élément tactique, pouvant varier au gré des campagnes promotionnelles ou de réajustements opérés pour restaurer les finances en péril d’une extension. D’une certaine manière, le prix est une résultante de ces différents facteurs plus que l’un d’entre eux: il ne les détermine pas.

La sécurité, nouvelle Terre promise?

La relative morosité du marché pousse ses acteurs à rechercher de plus verts pâturages, et celui de la cybersécurité présente manifestement de cahtoyantes couleurs. Le nombre d’articles liés à cette thématique ne cesse d’augmenter, à mesure que différents acteurs se positionnent autour de tout ce qui peut ressembler à la “sécurisation” des marques ou du DNS, et au combat contre les “abus”.
Comme toujours en pareilles circonstances, l’ICANN se voit rappelée à l’ordre sur son incurie (4), ce qui permet incidemment à ses contempteurs de se faire mousser à peu de frais. Il est d’ailleurs inexact de prétendre que l’ICANN ne fait rien, car elle aussi a saisi l’intérêt de la Cybersécurité pour son propre avenir; mais elle se contente pour l’instant de mesures contemplatives, publiant deci-delà quelques rapports présentant des chiffres intéressants sinon inquiétants, sans jamais proposer de plans d’actions destinés à remédier aux problèmes identifiés. Ainsi d’une récente étude fustigeant 60 registres de “gTLDs” pour leur indolence en matière de monitoring des abus – étude qui se garde bien de nommer les “mauvais élèves” et leur permet donc de continuer à dormir en paix.
Mais cette plus grande attention portée aux sujets de sécurité n’est pas entièrement liée à la quête de nouveaux débouchés: le cadre réglementaire lui-même évolue, comme en témoigne un communiqué du CENTR (6) affirmant la volonté de l’organisme de promouvoir une collaboration entre les acteurs du secteurs, dans le cadre du “EU Cybersecurity Act” entré en vigueur le 27 juin dernier.

(1) Verisign Q2 2019 Domain Name Industry Brief: Internet Grows to 354.7 Million Domains in Q2 of 2019
http://www.circleid.com/posts/20190829_verisign_q2_2019_industry_brief_internet_grows_to_354_7_m_domains/
(2) As Global TLD Growth Slides, 100 Of Top 300 TLDs Contract: CENTR
http://www.domainpulse.com/2019/09/06/global-tld-growth-slides-centr/
(3) « Ce n’est plus comme avant » : à Hambourg, le blues des revendeurs de noms de domaine
https://www.numerama.com/politique/547815-ce-nest-plus-comme-avant-a-hambourg-le-blues-des-revendeurs-de-nom-de-domaine.html?utm_medium=distibuted&utm_source=rss&utm_campaign=547815
(4) ICANN must do more to fight internet security threats [Guest Post]
http://domainincite.com/24736-icann-must-do-more-to-fight-internet-security-threats-guest-post
(5) Sixty gTLD registries not monitoring security threats
http://domainincite.com/24740-sixty-gtld-registries-not-monitoring-security-threats
(6) CENTR project to bring about greater cybersecurity collaboration
https://www.centr.org/news/news/centr-project-to-bring-about-greater-cybersecurity-collaboration.html



Samedi 28 Septembre 2019
Loic Damilaville
Lu 77 fois

Présentation | Analyses générales | Gouvernance Internet | Juridique | Sommaires anciens n°