Edito avril 2019 : les registres des Legacys anticipent-ils un déclin durable de leurs TLDs ?



Etat statistique des nTLDs au samedi 27/04/19 (données publiées)

Notre tableau de suivi montre une reprise de la baisse en avril, doublée de la suppression de 7 TLDs. La moyenne par TLD reste stable et le taux d’utilisation est en légère progression, mais toujours inférieur à la moyenne des six derniers mois.


nTLDs: signaux (malgré tout) positifs

Le choix de KMPG de migrer du KPMG.COM vers son .KPMG est le fait saillant de ce mois d’avril (1). Ce genre d’initiatives est de nature à conforter les analyses établissant que le segment des .CORPs sera à terme l’un des plus prometteurs et notamment lors du « Prochain Round ». Ces prévisions ne sont pas vraiment remises en cause par les annonces (assez fréquentes en 2018, il faut bien le reconnaître) d’abandon de leurs .CORPs par des grands groupes. En avril ce fut le tour de la Banca Nazionale del Lavoro, qui a renoncé à son « .BNL » (2).
J’ai déjà évoqué ce point dans de nombreux DNS News : les groupes vivent, s’allient, se brisent, changent de noms, lancent des filiales etc. Il est naturel que leurs besoins soient évolutifs et ce problème de souplesse dans l’attribution des .CORPs devrait être une préoccupation majeure pour l’ICANN. Dans de nombreux cas, un .CORP pertinent au moment de sa délégation cessera de l’être après quelques années ou quelques décennies. Au-delà des problématiques de migration qui sont du ressort des délégataires et de leurs prestataires, il est important que les processus ICANN ne condamnent pas les entreprises à rester « scotchées » à de « vieux » TLDs simplement parce que l’organisme en charge de la gestion de la racine s’avère incapable de procéder à des ajouts plus d’une fois par décennie.
Quant aux abandons de .CORPs « défensifs », ils ne sont que très naturels puisque le coût de maintenance et de gestion devient vite exorbitant si le TLD « reste sur étagère ». De telles situations laissent une impression de gâchis, car les délégataires abandonnant des extensions acquises au prix fort auraient certainement pu en retirer des bénéfices s’ils avaient pu les intégrer dans leurs stratégies digitales. Même si cela est plus facile à dire qu’à faire, on voit tout de même les usages progresser de manière continue (3). Ces signaux encore faibles, car restant des cas isolés, ont de bonnes chances de monter en puissance avec le temps, et de devenir un jour la norme.

Le « Prochain Round » : à Pâques… ou à la Saint Glinglin…

Seul l’horizon de réalisation de cette projection reste une inconnue, en partie du fait des lenteurs de l’ICANN. Il ne s’agit pas en l’occurrence d’adresser des critiques faciles à cette organisation. Mais on se souvient qu’après des années d’atermoiements au temps de Rod Beckström, l’arrivée de Fadi Chehadé débloqua brutalement le processus et conduisit au 1er Round à marches forcées. Il est certain de des erreurs furent commises, d’ailleurs en partie du fait de la nécessité de travailler par consensus, qui conduit inévitablement à des compromis ne satisfaisant personne. On retire de cette expérience la certitude qu’une volonté agissante de la direction de l’ICANN peut, lorsqu’elle le veut, accélérer certains dossiers. Ce n’est pourtant pas le sentiment dominant lorsqu’on considère qu’il ne s’est pas passé grand-chose sur le sujet depuis 2012 et la sortie de l’Applicant GuideBook. Des bilans ont été réalisés, des débats et travaux sont en cours sur un nombre impressionnant de sujets, et l’horizon de réalisation du « Prochain Round » est décalé à chaque réunion ICANN. Les opérateurs techniques et délégataires potentiels s’en exaspèrent, mais ils sont bien les seuls. Les ayants droits ont tout intérêt à freiner des quatre fers et les registrars, s’ils peuvent voir un intérêt à l’ouverture de nouveaux marchés, ont sans doute conservé des souvenirs mitigés de la manière dont fut conduite le 1er Round et de ses retombées commerciales en regard des investissements consentis.

La morosité du marché n’aide pas

Un autre facteur n’incitant certes pas à la précipitation est la morosité du marché, en particulier pour le segment des « nouvelles extensions ». Pris dans sa globalité, il ne représente guère que 26 millions de noms cinq ans après son entrée sur le marché, soit moins de 20% du .COM. Mais ces données sont trompeuses : l’une des gageures pour l’ICANN est d’ailleurs de sortir de ce schéma monolithique et d’entrer dans une logique où « tous les TLDs ne sont pas égaux ». Il y a au fond peu de ressemblances entre un .BNPPARIBAS et un .GURU ou un .ALSACE. Chacun a été créé pour des usages et à l’intention de cibles spécifiques, avec des objectifs qui lui sont propres. Il n’y a aucun sens à les mettre dans le même panier, à leur appliquer les mêmes « critères de succès » et les mêmes exigences en termes de processus et de fonctionnement.
Or l’ICANN semble résolument orientée à l’opposé de cette approche. Son principal souci est au contraire d’uniformiser au maximum le contexte juridique et administratif des extensions qui dépendent d’elle, au point qu’elle s’efforce à présent d’aligner les contrats de « Legacy » sur ceux des nTLDs, comme s’il s’agissait d’extensions déléguées à leurs opérateurs qui en seraient devenus les « propriétaires » – ce qui n’est pas le cas.
Une telle vision s’avère lourde de conséquences pour le marché, en créant plus de freins qu’autre chose. Les particularités de chaque segment ne sont plus considérées comme des éléments de richesse et de diversité de l’offre, mais comme des « exceptions » négociées au couteau dans le cadre de « Specifications » concédées d’assez mauvaise grâce par l’organisation californienne. Celle-ci donne parfois l’impression de vouloir adapter le marché à ses propres limites, plutôt que de vouloir évoluer pour répondre aux besoins du marché.
L’approche monolithique est de plus source de bien des incompréhensions. A la question « Le monde a-t-il besoin d’autres extensions ? » (sous-entendu : « qui ne se vendront pas ») la réponse ne peut-être que négative puisque celles qui sont apparues depuis 2014 peinent pour beaucoup à trouver leur marché. Mais lorsqu’a contrario on se demande si les grands groupes auraient intérêt à disposer de leurs .CORPs, si l’on considère l’opportunité que représentent les Geo-TLDs pour les régions et les grandes villes, la réponse devient nécessairement positive (sous-entendu : « et qu’est-ce qu’on attend pour avancer ! »).

D’une logique d’expansion à une logique de déclin

Les dernières semaines ont vu se multiplier les annonces par les registres des grands « Legacy » de leur intention d’augmenter leurs tarifs dans les prochaines années (4). Le nouveau contrat du .COM donna le ton, et les concurrents de Verisign s’engouffrèrent dans la brèche : Afilias (délégataire du .INFO, gestionnaire du .ORG) et à présent Neustar (.BIZ).
Tout se passe comme si ces sociétés anticipaient la prolongation du ralentissement de la croissance de leurs TLDs (et pour les .INFO, .ORG, .BIZ, la prolongation de leur déclin). La perspective d’augmentation des tarifs sonne comme un aveu d’impuissance : puisque les actions marketing ne sont pas parvenues à assurer le maintien du rythme de croissance d’autrefois, il faut bien augmenter les tarifs pour conserver les marges. Et plutôt que de facturer 2 millions de noms à 10$, on en facturera peut-être demain 1 million à 20$.
Comme le fait très justement remarquer un observateur farouchement hostile à ces augmentations (5), cette stratégie s’apparente dans le cycle de vie du produit à la phase de « vache à lait » où les entreprises consentent le moins d’investissements possibles en rentabilisant au maximum les produits avant que ceux-ci n’entrent sérieusement en phase « terminale ».
Bien que désagréables pour les titulaires, les augmentations de tarifs annoncées par les opérateurs de nTLDs sont plus compréhensibles que celles des grands gestionnaires de Legacy. Récemment racheté par un fonds d’investissement, Donuts veut impérativement parvenir à la rentabilité et prend ses dispositions en conséquence (6, 7, 8). Mais cela ne s’explique ni ne se justifie pour des structures comme Verisign dont la marge est l’une des plus fortes du NASDAQ, celles d’Afilias et de Neustar n’étant pas connues mais devant se rapprocher de la première puisque leurs activités sont similaires.
On regrette que les utilisateurs – ou à tout le moins les titulaires de noms de domaine, entreprises et particuliers – ne soient pas représentés au Board de l’ICANN alors que les statuts initiaux leur donnaient 50% des sièges. Il est manifeste qu’aujourd’hui, et peut-être à son corps défendant, l’ICANN est placée sous l’influence directrice des grands opérateurs et des grands registrars. Les gouvernements et les représentants des ayants droits ne jouent que des rôles de « garde-fous » pour limiter les errements les plus saillants. Dans certains cas (comme pour le « Prochain Round ») leur pouvoir d’obstruction est suffisant pour retarder la réalisation de certains projets. Mais dans d’autres, lorsque leurs intérêts ne sont pas directement en cause, il n’existe aucun contre-pouvoir effectif au sein des instances dirigeantes de l’ICANN pour protéger les titulaires. Cela reste assez paradoxal car ce sont eux, et personne d’autre, qui font vivre ce marché.

Domaining, cybersquatting et « abusing », l’abcès qui ne veut pas crever

La récente tentative du registre du .AU de mettre un terme au « domaining » a mis en exergue le malaise persistant que cette activité suscite chez un certain nombre d’acteurs du marché. Ce malaise procède à la fois d’une incompréhension de ce qu’est le domaining (et parfois par les domainers eux-mêmes, lorsqu’ils débutent) et des points de vue où se placent les « critiques » de cette activité.
Le domaining en tant que tel revient à travailler sur la valeur des noms de domaine : c’est une activité d’achat et de vente, évidemment spéculative, mais ni plus ni moins que peuvent l’être les investissements en bourse. C’est en quelque sorte du « boursicotage » sur un marché hors-cote, assurément très peu encadré et généralement opaque. Mais l’activité en elle-même n’est pas illicite ni illégale lorsqu’elle ne s’attaque pas aux droits de tiers.
Les ayants droits ont historiquement confondu le domaining avec le cybersquatting, lequel s’apparente beaucoup plus à du racket qu’à de la spéculation. Le domaining se cantonne à des noms de domaine ne portant pas atteinte aux droits de tiers ; le cybersquatting se focalise au contraire sur ces droits en vue de rançonner les ayants droits.
Dans certains cas, les activités de domaining et de cybersquatting peuvent se confondre dangereusement, notamment lors d’opérations de « snapping » automatisées où le critère d’achat n’est pas le nom en lui-même mais le « jus », le trafic apporté par le nom de domaine. Des robots peuvent en toute « innocence » déposer des noms de domaine exploités par des titulaires mais retombés dans le domaine public à la suite de négligences ou d’accidents. La « ligne rouge » apparaît de mon point de vue dans la manière dont le « snappeur » gère ce genre de situation. Certains se montrent beaux joueurs et rétrocèdent les noms captés à leurs précédents titulaires sans chercher à en tirer profit. D’autres n’ont pas ce genre de scrupules, et c’est là qu’ils passent du mauvais côté de la ligne rouge.
Les registres pour leur part ont souvent considéré le domaining comme une activité peu morale, même lorsqu’ils ne se plaçaient pas du point de vue des ayants droits. Beaucoup d’extensions ont d’abord été gérées par des structures liées à la recherche ou à des universités. La communauté scientifique ou technique qui les avait portés sur les fonts baptismaux avait imprégné de ses valeurs la philosophie de leurs politiques. « Faire de l’argent » sur une ressource technique censée servir à l’intérêt général n’était pas bien vu. Avec le temps, les noms de domaine sont passés du statut de « ressources techniques » à celui « d’actifs » pour leurs titulaires. Et à présent les registres hostiles au domaining peuvent l’être tout autant pour des raisons « morales » que parce qu’ils se désolent de ne pas pouvoir profiter comme les domainers de la « vraie » valeur de certains noms. Les stratégies de « noms premium » mises en place par quelques registres (Afilias fut le premier avec le .MOBI) trahissent cette rancœur latente.
Le domaining me semble pourtant être un phénomène normal dans un marché ouvert et « liquide », pouvant parfois même servir de baromètre de la santé de ce marché. Mais les perceptions négatives ont la vie dure et il est probable que maint domainer ayant eu la chance de « s’approprier » un nom intéressant s’est vu prendre à partie parce qu’il le cotait bien au-delà du prix d’achat « nominal » chez les bureaux d’enregistrement.
Il ne faut pourtant pas tomber dans l’angélisme. Les comportements abusifs sont fréquents (10) et l’accès aux données WHOIS, si problématique à l’heure actuelle (11, 12), reste un instrument indispensable pour lutter contre le cybercrime ou simplement pour faire respecter des droits. Dans l’atmosphère délétère où nous vivons, les domainers ont plus que jamais intérêt à expliquer ce qu’ils font et à respecter une certaine éthique, faute de quoi leur activité pourrait devenir la cible d’ennemis bien intentionnés de tous les comportements jugés « abusifs », et ne voulant pas s’embarrasser de subtilités excessives.

(1) KPMG dumps .com for dot-brand gTLD
http://domainincite.com/24144-kpmg-dumps-com-for-dot-brand-gtld
(2) Italian bank is the latest dot-brand to bow out
http://domainincite.com/24134-italian-bank-is-the-latest-dot-brand-to-bow-out
(3) Brands Usage of New gTLDs Continues To Rise: Authentic Web
http://www.domainpulse.com/2019/04/23/brands-usage-of-new-gtlds-continues-to-rise-authentic-web/
(4) Time is running out to reject unlimited .Org (and other) prices
https://domainnamewire.com/2019/04/22/time-is-running-out-to-reject-unlimited-org-and-other-prices/
(5) The Spurious Justifications for Eliminating Price Caps on .org and Other Legacy Domains
http://www.circleid.com/posts/20190423_spurious_justifications_for_eliminating_caps_on_legacy_domains/
(6) So Donuts lied and is now increasing renewals to 220 domain extensions
https://onlinedomain.com/2019/04/03/domain-name-news/so-donuts-lied-and-is-now-increasing-renewals-to-220-domain-extensions/
(7) Donuts to increase domain prices in October
https://domainnamewire.com/2019/04/02/donuts-to-increase-domain-prices-in-october/
(8) Donuts raises prices on most TLDs by up to 9%
http://domainincite.com/24104-donuts-raises-prices-on-most-tlds-by-up-to-9
(9) Retail brands popular as domain names for phishing sites
https://www.sidn.nl/a/internet-security/retail-brands-popular-as-domain-names-for-phishing-sites
(10) Still No Access to WHOIS Data
http://www.circleid.com/posts/20190328_still_no_access_to_whois_data/
(11) US Government to ICANN - Move Quickly
http://www.circleid.com/posts/20190406_us_government_to_icann_move_quickly/
(12) US Government Reiterates Opposition to Changes to WHOIS Resulting From EU’s GDPR
http://www.domainpulse.com/2019/04/04/us-government-reiterates-opposition-to-changes-to-whois-resulting-from-eus-gdpr/

Samedi 27 Avril 2019
Loic Damilaville