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Qui sommes-nous?

Loïc Damilaville


Editeur de DNS News depuis 1998, Loïc Damilaville travaille depuis 1997 sur les problématiques liées aux noms de domaine.

Il a fondé en 2005 le Club Noms de domaine, destiné à réunir les personnes en charge des noms de domaine au sein des grandes enteprises.

Il est auteur du Livre blanc sur la gestion des noms de domaine parrainé par l'ACSEL, l'AFNIC, l'APCE, l'APRAM, la CCIP, le CEFAC, le CIGREF, le Club de l'économie numérique, l'INPI, l'ISOC France, le MEDEF, le Ministère de l'économie, des finances et de l'emploi, et l'Union des Fabricants.

Loïc Damilaville est adjoint au directeur général de l'AFNIC.

Il mène aussi des missions de conseil auprès des grands comptes pour les assister dans l'élaboration, la mise en place et le suivi de leurs stratégies de nommage et de présence sur internet.

Contact:
loic[at]dns-news.fr
ou 01 49 73 79 06

Edito février 2020 : le .ORG, « miroir » de la Gouvernance de l’Internet



Etat statistique des nTLDs au samedi 29/02/20 (données publiées)

Les nTLDs ont de nouveau fait un bond de plus d’un million de noms en février, de 32.8 à 33.9 millions. Le .ICU, moteur de la croissance depuis quelques mois, ne représente « plus que » 20% de cette croissance à lui tout seul, ce qui reste respectable. Les cinq premiers TLDs n’ayant gagné que 0.3 million de noms tout en conservant une part de maché stable à 48.8%, on peut en déduire que la progression de février a été mieux équilibrée que celle des mois précédents en bénéficiant aussi aux centaines d’autres nTLDs.

Le .ORG, « miroir » de la Gouvernance de l’Internet

Quelques réminiscences scolaires m’ont fait penser à ce que disait Stendhal du roman, que c’est « un miroir qui se promène sur une grande route. Tantôt il reflète à vos yeux l'azur des cieux, tantôt la fange des bourbiers de la route ». On ne saurait mieux définir le « roman » qu’est devenue l’affaire du .ORG, roman qu’il est bien difficile de synthétiser en quelques lignes tant les informations sont confuses et contradictoires.

L’Attorney General de Californie s’en mêle

Un premier fait nouveau de ce mois-ci est que l’Attorney General de Californie est entré dans la danse en exigeant de l’ICANN qu’elle réponde à un certain nombre de questions et fournisse des informations jusqu’à présent confidentielles concernant la cession du .ORG à Ethos Capital (1). Cette initiative a induit de nouveaux délais dans le calendrier de décision de l’ICANN, certains observateurs se demandant perfidement – mais non sans raisons - si l’organisme californien ne se réjouit pas secrètement de ce rebondissement (2). Celui-ci lui apporte en effet un prétexte en or pour gagner du temps vis-à-vis de tous ceux qui le poussent à une décision formelle, qu’elle soit positive ou négative. D’autre part, l’ICANN pourrait profiter de cet allié providentiel en se réfugiant derrière lui pour dégager sa propre responsabilité face aux avocats adverses en cas de décision interdisant la transaction.
C’est bien comme cela que PIR, l’ISOC et Ethos Capital l’ont compris en tout cas, car leurs conseils n’ont consenti à la fourniture d’informations confientielles à l’Attorney General qu’en exprimant leurs doutes quant à la légitimité de l’intervention de ce dernier (3). Il fait peu de doutes que ces mêmes avocats ont fait savoir à l’ICANN que tout en se conformant pour la façade aux injonctions de l’Attorney General, il n’était pas dans son intérêt de révéler quoique ce soit des dessous de cette transaction. Les réponses très partielles apportées par l’ICANN à l’Attorney General n’ont en effet porté que sur des informations déjà publiques ou sans aucun intérêt (4). En contrepoint de ses actions dilatoires, l’ICANN devint d’ailleurs aggressive à l’égard de l’ISOC en lui demandant des comptes, comme pour se donner la possibilité ultérieure d’expliquer à la justice américaine que ce n’était pas sa faute si elle manquait d’informations sur le sujet (5). L’ISOC ne fut pas en reste et, la meilleure défense étant l’attaque, engagea elle aussi l’ICANN à apporter une réponse « swift and thorough » aux questions de l’Attorney General (5bis).

L’ICANN est-elle encore sous contrôle ?

On apprit en même temps que l’ICANN répondait par la négative à la demande de l’ASO (Address Supporting Organization) d’accéder aux pièces du dossier, arguant que l’ASO sortait de ses missions en émettant une telle demande. Or l’ASO est l’un des cinq organismes chargés de la « supervision » de l’ICANN depuis que celle-ci a acquis son « indépendance » vis-à-vis du Department of Commerce (6). Cette fin de non-recevoir, outre qu’elle trahit un dysfonctionnement grave du dispositif censé exercer un contrôle sur l’ICANN, fait penser aux heures troublées où Karl Auerbach, membre du Board, avait dû attaquer l’ICANN en justice pour avoir accès à certaines informations jugées trop sensibles par le Staff pour être communiquées même au Board.
Cette question de gouvernance de l’ICANN, et non plus de l’Internet, se pose avec d’autant plus d’acuité que son positionnement est rendu confus par de multiples changements de posture. S’étant longtemps battue pour être considérée comme un « régulateur du marché » et outrepassant largement en cela ses missions théoriques de simple « coordinateur technique de l’Internet », l’ICANN semble aujourd’hui déterminée à limiter ses responsabilités en abandonnant la « régulation des tarifs ». Cette dimension était pourtant bien présente dans les contrats des Legacys TLDs, jusqu’à ce qu’une volonté d’aligner ceux-ci avec ceux des nTLDs (qui ne prévoient pas de clause concernant les tarifs des registres) n’entraîne la disparition progressive des « plafonds de prix », dont les incidents sur le .ORG et le .COM ne sont que les plus récentes péripéties.
Au-delà d’un débat de fond sur la légitimité ou la nécessité d’une telle mission de « régulateur » pour l’ICANN, se pose malheureusement la question de l’autorité ayant pris ces décisions, dans un sens comme dans l’autre. On peut arguer qu’en 1998 et jusqu’en 2016 l’ICANN n’était que le « paravent » du Gouvernement américain, qui, lui, entendait bien réguler le marché par son intermédiaire. Mais depuis 2016 qu’elle est « indépendante », on peut se demander qui est à la barre lorsqu’il s’agit de décider si l’organisme californien a, ou non, le droit ou le devoir de fixer ou d’abandonner les limitations de tarifs sur les Legacys.
Cette décision émane-t-elle du Board ? On aurait dû en ce cas avoir des échos de discussions à ce sujet, et une décision formelle, mais celle-ci ne paraît pas avoir été consignée dans les relevés de décisions. On aurait pu s’attendre, d’après les statuts de l’ICANN, à un processus « bottom up » où la communauté ICANN aurait massivement exigé la suppression de ces plafonds ; mais au contraire, cette même communauté semble massivement hostile à leur élimination – et pour cause, puisqu’elle lui porte préjudice. Il ne reste plus que le Staff lui-même, c’est-à-dire le CEO et son équipe de permanents, cernés par les habituels lobbyistes. Quelle est la légitimité – et donc, la valeur légale – des orientations prises par cette poignée d’individus si le Board ne s’est pas prononcé et si la Communauté s’y oppose dans sa grande majorité ? On serait tenté de dire qu’elle est proche de zéro. Des décisions à la légitimité douteuse, prises par un Staff irresponsable puisque seulement contrôlé par un « Board » restant le plus souvent cantonné dans son rôle de « rubber-stamper », des instances de supervision se voyant refuser l’accès aux données qu’elles réclament, une Communauté mise dans l’impossiblité de peser a priori sur des décisions prises car n’étant pas honnêtement consultée, et une loi du silence et du secret régnant à tous niveaux. Voilà ce qu’est l’ICANN aujourd’hui, tout comme elle l’était déjà hier.
Ce constat n’est pas exagéré, et il est d’autant plus grave qu’à l’occasion de l’affaire du .ORG ont été révélés des liens entre Ethos Capital et d’anciennes figures dirigeantes de l’ICANN. A Fadi Chehadé, déjà bien connu, s’ajoute à présent Allen Grogan, haut responsable de l’ICANN de 2013 à 2016 et aujourd’hui consultant pour Ethos (7). On ne s’étonne donc pas de le voir faire les louanges des propositions récentes d’Ethos Capital en termes de « Public Intererest Commitments » pour « rassurer » la Communauté. On a plus de mal à le croire sur parole, de même que Kevin Murphy lorsqu’il souligne que « a Public Interest Commitment could theoretically be enforced via the PIC Dispute Resolution Procedure by any .org registrant with the resources to lawyer up. Losing a PICDRP triggers ICANN Compliance into action, which could mean PIR losing its contract. »
Sur le papier, Murphy a évidemment raison. Mais l’expérience prouve que l’ICANN ne fonctionne pas comme cela, et qu’elle a toujours déployé de grands efforts pour n’opposer que des fins de non-recevoir aux plaintes émanant de tiers et notamment des ayants droits et des utilisateurs. Il suffit de considérer les nTLDs et l’histoire houlouse de certains d’entre eux. L’ICANN n’a pas mis fin à des modèles de rackett caractérisés ; elle a débouté les Etats de la région amazonienne au profit de la société américaine Amazon ; elle a enterré de son mieux la polémique autour du .WEB acquis par voie d’enchères par Verisign dans des conditions sinon illégales, du moins inéquitables pour ses concurrents. Expliquer que les PICs mis en avant par Ethos Capital pourraient l’exposer à perdre le .ORG si elle les enfreignait revient à parler d’un monde où l’ICANN exercerait réellement ses devoirs de co-contractant avec tous les acteurs du marché des gTLDs. Mais elle ne l’a jamais fait sans y être contrainte, et ne le fera certes pas lorsqu’elle aura en face d’elle une structure capable de payer plus de 1 milliard de $ pour s’approprier le .ORG. Cette inertie digne de la SDN, ces décisions biaisées, cette opacité dans la répartition réelle des pouvoirs, ces collusions d’anciens dirigeants de l’ICANN avec des fonds d’investissement et d’autres acteurs privés, ouvrent la voie à un discrédit qui tend à s’aggraver à chaque nouvelle « affaire ». C’est en effet la première fois ce mois-ci que l’on trouve sous la plume d’un observateur le mot de « corruption » (8) : « The .ORG extension is not a property of ISOC to sell AND price caps should NOT have been removed to any of the legacy TLDs. PERIOD. I just hope the California District Attorney investigates deep into ICANN corruption and to why and how the price caps were lifted on .org, .info and .biz. »
L’ICANN peut-elle encore longtemps s’obstiner dans cette voie ?

Ethos Capital et l’ISOC dans la tempête

Ethos Capital est bien à plaindre. Comme le souligne avec pertinence Greg Shatan (9), président de l’ISOC – New York, une grande partie du problème vient de la collision extrêmement mal gérére entre deux mondes aux cultures diamétralement opposées : celui des financiers, qui oeuvrent habituellement dans l’ombre et le secret des affaires ; celui de la Gouvernance de l’Internet, où la « transparence » est une valeur fondamentale, généralement bafouée mais le moins ouvertement possible.
Selon cet observateur, Ethos Capital a suivi le processus habituel dans ce genre de transactions : confidentialité absolue entre les parties prenantes, et mise des tiers devant le fait quasi-accompli. Cette précaution était d’autant plus indispensable qu’en parallèle de ces négociations se discutait la suppression du plafond de prix pour le .ORG, élément clef du deal. Personne ne fut donc mis au courant hors du cercle très restreint des dirigeants d’Ethos, de l’ISOC et de PIR : ni le conseil de surveillance du .ORG (10), qui aurait dû avoir son mot à dire, ni bien sûr les titulaires de .ORG et la communauté en général. Le « timing » fut d’ailleurs catastrophique. L’annonce du projet de cession quelques jours après la décision de l’ICANN de supprimer le plafond de prix trahissait apparemment la fourberie de ceux qui avaient négocié cette suppression sans révéler l’existence des tractations en cours.
Les soupçons de « corruption » et de tromperie formulés à l’égard de l’ICANN ciblent aussi l’ISOC, laquelle semble traverser une grave crise interne autorisant Shatan à reconnaître que « The PIR/.ORG transaction is a watershed moment for ISOC. What had once seemed (at least to ISOC and its Board) to be ISOC's chance to transform its finances now seems to many to be a threat to ISOC's essence, and even its very existence. »
Il fait peu de doutes que de nombreux membres de l’ISOC n’ont pas apprécié d’être tenus à l’écart d’une décision aussi cruciale que la cession de la principale source de financement de l’organisation. Ce qui aurait pu être l’opportunité d’une « refondation » stratégique sur de nouvelles bases – un milliard de $ en cash ouvrant des possibilités – conduit in fine à une crise de défiance vis-à-vis de dirigeants oeuvrant « derrière des portes closes » et foulant joyeusement aux pieds les sacro-saints principes de concertation (11).
Quant aux membres du Board de l’ISOC ou de PIR (registre officiel du .ORG) s’exprimant dans la presse pour justifier leur décision (12, 13), leur présentation des faits est plus destructrice qu’autre chose. La « ligne » adoptée est de souligner que la transaction est bonne pour le .ORG, tout en reconnaissant implicitement que les finances de celui-ci ont été « siphonnées » par l’ISOC en empêchant son développement en contravention manifeste des termes de l’engagement pris en 2002 lors de la redélégation du TLD à l’ISOC.
Citons Jeff Bedser :

« PIR (and .ORG) are currently controlled by the Internet Society (ISOC), and the surplus funds that PIR generates on .ORG products and services flow out of PIR to support ISOC programs. This arrangement partially fulfills PIR's mission (that includes supporting ISOC) and would fully benefit PIR in its operation of .ORG if ISOC's mission was solely focused on building and growing the future success of .ORG. But that isn't the case.
ISOC's primary mission is to expand Internet access around the world and keep the Internet free and open and available to everyone. That's important work, and they have some of the brightest minds helping ISOC lead that charge.
But ISOC doesn't directly devote time, resources and energy thinking of ways to make .ORG better, or how to make it stronger.
[…] Ethos will focus on .ORG. It will have the ability and motivation to invest additional funds and resources into .ORG to ensure its long-term future by supporting research and development for new products and services that will help the .ORG Community. The sale also will create a dedicated, predictable and more secure source of funding for ISOC's "bigger picture" charitable mission. »

La seule conclusion à tirer de ce passage est qu’il est en effet urgent de redéléguer le .ORG à une structure qui en serait plus digne que l’ISOC… La vision alternative du futur de l’ISOC rendue possible par le grisbi tombé du ciel est tout aussi fumeuse (8) :

« By decoupling from its reliance on revenue from the domain name industry, the Internet Society will also achieve a greater degree of independence, allowing it to be a more vocal champion for an open and inclusive Internet that is a force for good for everyone. »

La stratégie d’Ethos Capital

Prise dans une tourmente inattendue, Ethos Capital a d’abord fait front en adoptant une position « ouverte » à la discussion, tout en assénant sans discontinuer les mêmes idées notamment en ce qui concerne son engagement de n’augmenter le prix des .ORG « qu’en moyenne de 10% par an ». En parallèle, les nerfs de sa porte-parole mis à rude épreuve (et on le comprend) conduisaient celle-ci à rédiger des billets de plus en plus agacés à l’égard des déformations de la « réalité » qu’elle voyait fleurir dans la presse (14, 15, 16). Sa position devenait intenable, car ne pouvant révéler de détails jugés confidentiels, elle ne disposait que de très peu d’arguments à faire valoir.
Au lieu de jouer la transparence en coupant l’herbe sous le pied de ses détracteurs (de bonne ou de mauvaise foi), Ethos Capital est restée campée sur ses positions. Les 10% en moyenne, donc : ce qui signifie au minimum 10% par an en moyenne, cet « engagement » n’étant valable que jusqu’en 2027, après quoi les augmentations pourraient être encore supérieures (17). Quant aux actionnaires anonymes d’Ethos Capital, ils ne seraient ni Russes, ni Chinois – seulement des personnes physiques, des « family offices », des « non profits » - tous bons américains. Mais on n’en connaîtra pas la liste, celle-ci pouvant peut-être gêner des parties prenantes à la transaction et alimenter ou justifier des soupçons de conflits d’intérêts.
L’opacité nourrit la rumeur, et dans cet environnement hostile, la seule échappatoire d’Ethos Capital – la transparence totale – lui est refusée. Aussi ne lésine-t-elle pas sur des contre-vérités apparentes, comme celle-ci : « First, I would like to reiterate our commitments around price restrictions. As Andrew Sullivan recently made clear during an interview with NPR, the removal of the price restrictions was not connected to the decision to sell PIR. ». Comme nous le verrons ci-dessous, la décision de l’ISOC de vendre le TLD ne fut effectivement pas liée à cette suppression des plafonds tarifaires ; mais on est fondé à penser que la décision d’achat par Ethos Capital lui était étroitement subordonnée…
Ethos Capital se souvient aussi très opportunément que l’ICANN, d’après ses statuts, n’a qu’un rôle de coordination technique, ce qui est un rappel bienvenu d’une règle enfreinte sans états d’âmes depuis la fondation de celle-ci : « ICANN's mandate, which is reflected in its bylaws and was developed through a multi-stakeholder process, is to ensure that the transfer does not adversely impact the stability, reliability, or security of the registry. This is the role it has played in reviewing hundreds of prior transfers of control, and its mandate cannot be expanded simply because of external pressure ».
La solution trouvée pour sortir de l’impasse fut apparemment soufflée par Allen Grogan, ancien responsable du programme des « PICs » (Public Interest Commitments ») au sein de l’ICANN et consultant pour Ethos Capital. A la fin février, Ethos commença à communiquer (18) sur des engagements qu’elle était prête à prendre si le deal était signé. Ces engagements portaient sur les points suivants (8) :

Affordability of .ORG Domain Names
ORG Stewardship Council
Community Enablement Fund
Annual Public Report

Entrant à son tour en lice en renfort de sa porte-parole, Erik Brooks, CEO d’Ethos Capital, enfonça le clou sur ces « PICs » avec toute son autorité de dirigeant (19). Mais n’est-il pas trop tard ?

Petits arrangements entre amis

Bien qu’il soit impossible de reconstituer précisément la genèse de cette affaire sur la base des seules informations publiques, certaines informations mises bout à bout permettent d’envisager un scénario plausible. On relève ainsi dans les déclarations du membre du Board de PIR déjà cité (12) que :

« It was important to the PIR Board that Jon Nevett, a domain industry veteran appointed a year ago to lead PIR, also remain in place after the transaction. His 15-year-track record building registrars and registries and advocating for the domain industry and its users should give confidence that the .ORG registry is in good hands. Ethos didn't have to agree to this. But it did. »

Et cet « engagement » du maintien de l’actuel CEO dans ses fonctions attire l’attention sur lui. Qui est Jon Nevett ? Un ancien co-fondateur de Donuts devenu CEO de PIR en décembre 2018 (20). Donuts, bien connue des lecteurs de DNS News, est un acteur majeur du marché des nTLDs puisqu’elle en contrôle près de 200. Or cette société fut rachetée en septembre 2018 par Abry Partners (21), fonds d’investissement dont l’un des associés n’est autre que Fadi Chehadé, ancien CEO de l’ICANN intervenant aussi comme consultant pour Ethos Capital.
Suivons donc le conseil de Stendhal et considérons le chemin parcouru depuis la fin 2018, tout ce qui suit n’étant que des conjectures, mais appuyées sur des indices tangibles. Nevett rejoint PIR fin 2018, fait un état des lieux, constate que la situation de PIR est rien moins que brillante avec ses 30 millions de $ et quelques de passif net (22). Il apprend aussi que les dirigeants de l’ISOC pensent à vendre le .ORG, car ainsi que l’indique Andrew Sullivan, président du Board de l’ISOC (13) :

« … The Internet Society's Trustees and PIR's Directors appropriately consulted with both financial and legal advisors. A wide ranging public auction would have been bad for PIR and .ORG. Multiple suitors, however, submitted bids that were evaluated. In addition, the Boards of both the Internet Society and PIR obtained and relied upon a valuation report provided by an independent firm to ensure that the transaction was no less than fair market value.

C’est donc l’ISOC qui chercha initialement un repreneur pour le .ORG, consciente que la situation financière difficile du registre conjuguée au déclin du TLD devraient la contraindre à moyen terme à trouver une source de financement plus fiable et plus pérenne – éléments factuels dont Vint Cerf se faisait lui-même l’écho le mois dernier. Il devenait impossible de continuer à siphonner PIR à coups de 50 millions de $ par an sans mettre le registre en faillite. D’un autre côté, cesser de le siphonner pour lui permettre de renflouer sa situation aurait mis en péril certaines activités de l’ISOC, auxquelles celle-ci pouvait difficilement renoncer. C’était l’impasse, et peut-être la perspective d’un véritable scandale. Une cession du .ORG pour un montant conséquent devenait la meilleure, sinon la seule solution et c’est ce qui explique pourquoi les dirigeants de l’ISOC tiennent autant à cette transaction. Le retour au statu quo ante – PIR restant propriété de l’ISOC – conduirait cette dernière à des choix déchirants et à une crise encore plus existencielle que celle décrite par Shatan.
Or le processus de consultation d’experts financiers et juridiques, ainsi que de repreneurs potentiels, évoqué par Sullivan n’a pas pu s’opérer en moins de plusieurs mois. La nomination de Nevett en tant que CEO de PIR était peut-être déjà conçue par l’ISOC dans l’optique de préparer une cession, bien que nous n’ayons évidemment aucune certitude quant à cela.
La présence de Nevett à la direction de PIR, ses liens avec Donuts et par là-même avec Abry Partners, fut en tout état de cause un probable facteur de facilitation du projet, ce qui n’a d’ailleurs rien d’illicite ou d’illégal. Connaissant Chehadé, Nevett était susceptible de lui parler de cette rare opportunité d’investissement, et Chehadé disposait des connexions nécessaires dans le monde de la finance pour trouver des investisseurs capables de réunir plus d’un milliard de dollars. L’opération se noua dans le courant du printemps et de l’été 2019. Il restait seulement à lever l’hypothèque du plafonnement des prix du .ORG, condition sine qua non vraisemblablement posée par Ethos Capital, la plate-forme constituée par le pool d’investisseurs pour mener la transaction. Une fois cette suppression acquise, il n’y avait plus qu’à rendre publique la transaction.
On connaît la suite.


Un rapport à ne pas manquer : SEDO / InternetX

Il semble difficile de conclure cette partie de DNS News sans évoquer le rapport réalisé par Sedo et InternetX (23). Les données marché « ouvertes » sont en effet relativement bien traitées à travers diverses sources. Mais la présente étude va plus loin, présentant des données « internes » à InternetX sur ses millions de doms de domaine en gestion (p. 19 à 25) et des données internes à Sedo concernant les transactions (p. 26 à 37).
Le rapport est dense, très dense, venant confirmer certaines choses déjà connues (notamment la répartition du volume des noms de domaine en fonction de leur longueur). Dans certains cas, le fait qu’InternetX soit allemand crée un biais en montrant plutôt l’état du marché allemand que celui des noms de domaine dans son ensemble. Du côté de Sedo, les listes des plus belles transactions publiques par montant et par TLD permettent de se faire une idée des ordres de grandeur comme des termes les plus porteurs et/ou recherchés.
Le graphique montrant l’évolution des prix médians des transactions sur des .COM entre 2009 et 2019 est particulièrement intéressant (en page 33), montrant une progression soutenue de 2009 (250$) à 2012 (500$), suivie d’une phase de stagnation de 2012 à 2014 sans doute due au 1er round et aux incertitudes sur l’accueil réservé aux nTLDs. Les prix explosent de nouveau entre 2014 (500$) et 2017 (850$), âge d’or de l’irruption des domainers chinois sur le marché. Ils sont en baisse en 2018 et 2019 (700$).
Un second tableau intéressant (page 36) compare les prix moyens et médians d’un certain nombre de TLDs. On voit ainsi que le .FR, pour ne prendre que lui, n’a rien à envier au .COM avec un prix moyen légèrement inférieur (2 528$ contre 2 693$) mais un prix médian preque double (1 129$ contre 630$).
Chiffres précieux s’il en est, car les domainers votent avec leur argent : ces niveaux de prix reflètent l’intérêt réel porté à telle ou telle extension, tout comme ils démystifient le Second marché. Certains apprentis domainers espérant devenir riches en quelques transactions pourraient en prendre de la graine, de même que les entreprises se croyant contraintes de renoncer à un nom important pour elles simplement parce qu’il est déjà pris par un tiers.
Les transactions sur le Second Marché sont licites lorsqu’elles ne portent pas atteinte aux droits de tiers, et elles sont même saines, permettant une redistribution des noms de domaine en direction de structures qui les exploiteront réellement et pérenniseront les extensions concernées. Que les domainers ayant eu la chance, ou le flair de déposer les premiers des noms à forte valeur intrinsèque soient rémunérés n’est que la résultante de principes aussi vieux que les premiers échanges commerciaux de l’humanité. Encore faut-il que ces domainers sachent rester du côté licite de la ligne, en résistant à la tentation de s’aventurer sur des terrains peut-être plus lucratifs, mais aussi moins légaux et dans tous les cas préjudiciables à l’image du Second marché.

(1) Breaking: California Attorney General delays .org sale
https://domainnamewire.com/2020/01/31/breaking-california-attorney-general-delays-org-sale/
(2) California .org probe — existential crisis or blessed relief for ICANN?
http://domainincite.com/25218-california-org-probe-existential-crisis-or-blessed-relief-for-icann
(3) PIR questions Attorney General’s authority and denies extension to ICANN
https://onlinedomain.com/2020/02/04/domain-name-news/pir-questions-attorney-generals-authority-and-denies-extension-to-icann/
(4) ICANN mocks the California Attorney General
https://onlinedomain.com/2020/02/10/domain-name-news/icann-mocks-the-california-attorney-general/
(5) ICANN Board quizzes Internet Society over .Org sale
https://domainnamewire.com/2020/02/16/icann-board-quizzes-internet-society-over-org-sale/
(5bis) Internet Society Encourages “Swift and Thorough” ICANN Response to Pending Inquiry Regarding PIR
https://www.internetsociety.org/news/statements/2020/internet-society-encourages-swift-and-thorough-icann-response-to-pending-inquiry-regarding-change-of-control-of-pir/
(6) ICANN refuses to release more info on .org deal
http://domainincite.com/25226-icann-refuses-to-release-more-info-on-org-deal
(7) Explaining the Legal Enforceability of the PIC Proposed by Ethos for .ORG
http://www.circleid.com/posts/20200224_legal_enforceability_of_pic_proposed_by_ethos_for_dot_org/
(8) Ethos Capital tries to save the .org deal
https://onlinedomain.com/2020/02/21/domain-name-news/ethos-capital-tries-to-save-the-org-deal/
(9) ISOC and the PIR Sale: Lessons Being Learned
http://www.circleid.com/posts/20200219_isoc_and_the_pir_sale_lessons_being_learned/
(10) What Should the ICANN Board Do About the .org Registry Sale?
http://www.circleid.com/posts/20200127_what_should_icann_board_do_about_dot_org_registry_sale/
(11) Why the Dot Org Sale Is Failing and How Brooks, Nevett and Sullivan Could Have Wired It
http://www.circleid.com/posts/20200224_why_the_dot_org_sale_is_failing_and_how_could_have_wired/
(12) .ORG Will Thrive Under Ethos Capital
http://www.circleid.com/posts/20200130_dotorg_will_thrive_under_ethos_capital/
(13) The Sale of .ORG Registry: Continuing the Conversation We Should Be Having
http://www.circleid.com/posts/20200220_the_sale_of_dot_org_registry_conversation_we_should_be_having/
(14) Addressing Recent Media Mischaracterizations of the .ORG Acquisition
http://www.circleid.com/posts/20200206_addressing_media_mischaracterizations_on_dot_org_acquisition/
(15) Answering Additional Questions about Ethos' Acquisition of Public Interest Registry (PIR)
http://www.circleid.com/posts/20200208_answering_additional_questions_about_ethos_acquisition_of_pir/
(16) Stop Propagating False Information About the .ORG Transaction
http://www.circleid.com/posts/20200218_stop_propagating_false_information_about_the_org_transaction/
(17) Ethos’ .org pricing promise may be misleading
http://domainincite.com/25232-ethos-org-pricing-promise-may-be-misleading
(18) Ethos volunteers for .org pricing handcuffs
http://domainincite.com/25260-ethos-volunteers-for-org-pricing-handcuffs
(19) Accountability Initiatives to Secure a Strong Future for .ORG
http://www.circleid.com/posts/20200226_accountability_initiatives_to_secure_a_strong_future_for_org/
(20) Jon Nevett named new CEO of PIR (.Org) (05/12/18)
https://domainnamewire.com/2018/12/05/jon-nevett-named-new-ceo-of-pir-org/
(21) Breaking: Domain name company Donuts Inc. acquired by private equity firm Abry Partners (5/09/18)
https://domainnamewire.com/2018/09/05/donuts-abry-partners/
(22) PIR 2017 and 2018 Form 990
https://thenew.org/org-people/about-pir/resources/990-annual-report/
(23) FACTS, FIGURES AND TRENDS. THE GLOBAL DOMAIN REPORT
https://www.internetx.com/en/global-domain-report/


Samedi 29 Février 2020
Loic Damilaville
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