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Qui sommes-nous?

Loïc Damilaville


Editeur de DNS News depuis 1998, Loïc Damilaville travaille depuis 1997 sur les problématiques liées aux noms de domaine.

Il a fondé en 2005 le Club Noms de domaine, destiné à réunir les personnes en charge des noms de domaine au sein des grandes enteprises.

Il est auteur du Livre blanc sur la gestion des noms de domaine parrainé par l'ACSEL, l'AFNIC, l'APCE, l'APRAM, la CCIP, le CEFAC, le CIGREF, le Club de l'économie numérique, l'INPI, l'ISOC France, le MEDEF, le Ministère de l'économie, des finances et de l'emploi, et l'Union des Fabricants.

Loïc Damilaville est adjoint au directeur général de l'AFNIC.

Il mène aussi des missions de conseil auprès des grands comptes pour les assister dans l'élaboration, la mise en place et le suivi de leurs stratégies de nommage et de présence sur internet.

Contact:
loic[at]dns-news.fr
ou 01 49 73 79 06

Edito janvier 2020 : le .ORG toujours en tête d’affiche



Etat statistique des nTLDs au samedi 01/02/20 (données publiées)

Les nTLDs ont conservé en janvier la dynamique constatée depuis octobre. Celle-ci reste encore principalement due au .ICU qui est passé de 4 814 000 noms au 01/01/20 à 5 842 000 au 1/02/20. Ce gain net de 1 028 000 noms est largement supérieur au solde net de l’ensemble des nTLDs en janvier (+ 759 000). Ainsi, la croissance apparente est trompeuse : à l’envolée du .ICU correspond, dans le même temps, une perte nette de 269 000 noms pour les 1 188 autres nTLDs.
On note aussi la baisse notable du nombre de nTLDs, de 1 203 à 1 189. Nous ne savons pas encore à quoi cette variation peut être attribuée mais il est probable qu’il s’agit de .CORPs ayant jeté l’éponge au moment du changement d’année budgétaire.


.ORG : le couvercle du Tonneau des Danaïdes est soulevé…

L’affaire du .ORG peut se lire à plusieurs niveaux, et chaque mois en apporte de nouveaux. Elle semble cristalliser le malaise régnant dans la gouvernance de l’Internet et devenir une opportunité pour bien des insatisfactions de s’exprimer au grand jour.
Ne soyons pourtant pas dupes de toute cette littérature : elle révèle beaucoup de choses, mais chacun des points de vue mérite d’être pris avec les précautions d’usages : enjeux politiques, économiques, idéologiques et personnels se confondent et s’affrontent au moyens d’arguments toujours orientés.
En tout état de cause, la crise ne paraît pas près de s’apaiser, comme en témoigne une requête de l’ASO – Address Supporting Organization – à l’ICANN en vue d’obtenir des éclaircissmeents sur cette sombre affaire (1). La démarche est licite, mais d’autant plus spectaculaire que c’est la première fois qu’elle se produit en vingt ans. Touchant à des organismes placés au cœur de la gouvernance – ISOC et IETF, ICANN… - la cession du .ORG entraîne des convulsions venues des profondeurs. La requête de l’ASO pourrait signifier que l’unanimité n’existe pas au sein des « dirigeants » de la Gouvernance, tout comme certains chapitres de l’ISOC se sont exprimés contre cette cession.

De lourds secrets remontent à la surface

Un niveau d’analyse se situe en effet dans les interrogations autour de la légitimité de l’ISOC à céder le .ORG, dont elle n’était en théorie que le « mandataire » jadis désigné par la « Communauté de l’Internet » au travers de l’ICANN. L’ancien mot d’ordre de l’Administration Clinton au moment de la fondation de l’ICANN, « privatiser la gouvernance de l’Internet », a manifestement été pris dans un sens littéral par certains acteurs, qui ont retenu de ces intentions la même chose que les futurs oligarques russes lorsque le Kremlin parla de « privatiser l’économie » après la fin de l’URSS.
Les délégations se sont muées en appropriations pures et simples, et ce que Verisign n’oserait ni n’aurait aucun intérêt à faire avec le .COM, l’ISOC a pu l’envisager avec le .ORG qu’elle n’a jamais considéré autrement que comme une pompe à cash destinée à financer ses activités.
Un certain nombre d’observateurs questionnent donc le cheminement historique qui a abouti à la situation actuelle (2). Et l’on apprend que le processus d’attribution du .ORG à l’ISOC par l’ICANN fut entaché d’un certain nombre d’irrégularités dont l’organisation californienne semble s’être fait une spécialité : un formalisme d’airain recouvrant maints passe-droits entre « amis ».

Un acquéreur bien mystérieux

Au fil du temps, les détails du montage financier et juridique mis en œuvre par Ethos Capital (l’acquéreur) sont rendus publics, mais un grand nombre d’informations restent confidentielles (3). On tique un peu en apprenant qu’Ethos Capital n’est guère qu’un paravent masquant des investisseurs dont plusieurs – et sans doute les plus importants – restent anonymes. Curieuse chose que de confier une ressource internet telle que le .ORG à des gens qui pourraient aussi bien être des mafiosi de diverses nationnalités trop heureux de blanchir leurs « économies » en achetant un fleuron de l’Internet. Quant aux acteurs « connus », il s’agit en général d’anciens de l’ICANN ayant mis leurs expertises du secteur au service des bailleurs de fonds. Rien d’illégal, pour sûr, et rien de bien reluisant non plus.
Ethos Capital n’est pas seulement mystérieuse en ce qui concerne ses commanditaires. Elle l’est aussi quant à ses intentions pour l’avenir du .ORG. Alors que PIR avait tout d’abord juré ses grands dieux qu’aucune augmentation de tarifs n’était à l’ordre du jour, la porte-parole d’Ethos Capital évoque à présent une augmentation de 10% « en moyenne » (4) par an, ce qui signifie très clairement qu’elle pourra être ponctuellement supérieure à 10%.

Sauver le .ORG…

L’ISOC et Ethos Capital ont tellement envie de voir se réaliser la transaction que ni l’une ni l’autre ne lésine sur des arguments qui laissent songeur. Ainsi de propos tenus par Vint Cerf ou Mike Godwin (5, 6), expliquant que le .ORG n’est pas une source de financement bien pérenne et qu’il vaut mieux encaisser un milliard de $ pour s’occuper de bien des sujets où les noms de domaine n’entrent pour pas grand-chose. La situation du .ORG est noircie pour justifier la cession, ce à quoi un commentateur rétorque avec beaucoup de pertinence que si le .ORG est dans une situation aussi critique qu’on le dit, l’ISOC devrait être tenue pour responsable puisque c’est elle qui l’empêche de se développer et d’investir en ponctionnant chaque année 50 millions de $ sur ses bénéfices. L’ISOC fut-elle digne de la confiance placée en elle lorsque cette ressource internet lui fut confiée, ou s’est-elle contentée de l’exploiter sans chercher à la valoriser ?
Nous voyons se dessiner en creux, au travers des arguments de Vint Cerf, un certain pessimisme quant à l’avenir du marché des noms de domaine : il serait selon lui bien préférabble pour l’ISOC de ne plus dépendre d’une source de revenus aux perspectives incertaines (bien des registres adoreraient souffrir de ce genre d’incertitudes). La mauvaise foi s’invite volontiers dans le débat : toujours selon Vint Cerf, les organisations à but non lucratif possédant quelques .ORG ne verront leur facture augmenter que de quelques $, tandis que les « spéculateurs » (les domainers) seront évidemment plus durement touchés, mais « I don’t have much sympathy for that business model in the context of the organizations the .org brand is intended to serve. ». Argument repris par d’autres : les « bons » titulaires n’ont rien à craindre, les « mauvais » domainers sont les seuls à redouter une augmentation (6bis).
Contradiction et iniquité : car Ethos Capital et ces spéculateurs sont de la même veine, ils n’ont ni les uns ni les autres vocation à utiliser des .ORG, mais veulent faire de l’argent avec. Et si M. Vint Cerf est mal à son aise avec l’idée de ces domainers faisant des profits sur le .ORG, cela ne le dérange pas de livrer le TLD entier à un fonds d’investissement. Iniquité aussi : car par ces propos Vint Cerf laisse entendre qu’il devrait exister des règles différentes en fonction de la nature des titulaires.

Sauver les titulaires…

Comme toujours dans les débats liés à la Gouvernance de l’Internet, de nombreux intervenants se réclament des utilisateurs et des titulaires, ce qui est d’autant plus facile que ceux-ci, muselés, n’ont pas le droit à la parole. (On note que le Comité At-Large de l’ICANN (7) a pour l’instant brillé par son mutisme).
Un intervenant défend donc la cession en soulignant que ce qui est important, c’est de savoir ce que veulent les utilisateurs (8) et que l’essentiel est que « ça continue de fonctionner » (sous-entendu : qu’importe que ce soit Ethos ou l’ISOC qui engrange les bénéfices). Ethos Capital note qu’au fond, 10% d’augmentation ne représente guère que 1$ de plus, et qu’à ce prix le .ORG restera « l’un des TLDs les plus abordables » (9). Cette même personne oublie seulement que 10% par an en moyenne vont faire nettement plus que 1$ au bout du compte. D’autres enfin, tout en évoquant le lourd passé de l’ICANN en termes de « trahison » des intérêts des utilisateurs, explique que ce dossier est une occasion historique pour l’organisme californien de « se racheter », plutôt que de « se vendre » une nouvelle fois (9).

Les opposants – opportunistes ou sincères ?

Comme toujours (désolé pour les répétitions, mais rien n’est jamais très nouveau sous le soleil !) les « lawmakers » américains se sentent « concernés » (10, 11) bien qu’ils n’aient en principe, aux termes de la nouvelle organisation de la Gouvernance ayant donné son « indépendance » à l’ICANN, pas plus leur mot à dire que les membres du parlement patagon, s’il en existait un.
D’autres opposants se mobilisent et draînent un certain appui de la part de la communauté, comme SaveDorOrg qui a même manifesté devant le siège de l’ICANN (12). La pureté de ces initiatives est malheureusement troublée par des projets sous-jacents de monter une structure pour reprendre le .ORG à PIR après avoir fait capoter la vente à Ethos Capital (13). Projets dans lesquels on retrouve Esther Dyson, femme d’affaires qui fut la première CEO de l’ICANN à la fin du dernier millénaire. Comment ne pas songer que leur ardeur est en partie liée à l’aigreur de voir Ethos (et ses commanditaires) faire une si belle affaire ? Ethos Capital a beau jeu de révéler la duplicité de certains de ses adversaires (14).

Le rôle de l’ICANN en question

L’ICANN se trouve donc au cœur du débat : ses liens et ceux de ses dirigeants passés, présents et à venir avec des structures voulant tirer profit du système des noms de domaine en s’appropriant des TLDs ; sa capacité d’intervenir dans le « deal » en obtenant la modification de certaines clauses ou en le cassant « tout simplement ». Mais comme le reconnaît un observateur attentif de nos sujets, il y a bien peu de chances que l’ICANN fasse quoi que ce soit (15). Selon cette analyse assez fine, qui remonte elle aussi aux causes historiques de la situation actuelle, l’ICANN est la première responsable du fait accompli auquel elle se trouve à présent confrontée. Non seulement elle manquerait sans doute de fondements juridiques à intervenir, mais ce serait de plus une incohérence en regard de la politique qu’elle a suivi depuis 20 ans.
L’Internet est devenu une arène où s’affrontent tous les enjeux économiques : l’ICANN a favorisé cette évolution en ce qui la concernait, et s’y trouve intrinsèquement mêlée. Il y aurait peut-être aussi quelque incongruité à reprocher à Ethos Capital et à d’autres spéculateurs le comportement adopté par des milliers de « domainers » - au niveau des noms de domaine et non plus des TLDs.
L’erreur d’Ethos et de ses commanditaires anonymes fut de ne pas réaliser que le .ORG pouvait devenir le point de ralliement de tous ceux qui s’affligent de la mercantilisation de l’Internet. Cette extension respectable, tant par l’ancienneté que par le volume, survivait doucement en tombant progressivement en léthargie dans l’indifférence générale. Le scandale actuel ne l’aidera peut-être pas à sortir de sa torpeur, mais de l’oubli, certainement.

Le marché des noms de domaine : un avenir trouble

En ce début 2020, la mode est aux prédictions et aux bilans. Côté bilans, un récent rapport du CENTR indique que la croissance des ccTLDs européens (les plus anciens, mais aussi les plus utilisés en proportion de leurs stocks) est toujours orientée à la baisse (16), bien que cette appréciation néglige la reprise constatable en 2019.
Plus graves sont les anticipations pessimistes de l’ICANN concernant les nTLDs (17), tant en termes de nombres de TLDs (qui pourraient tomber à 1 163 à fin juin 2021) que d’enregistrements de nouveaux noms et de renouvellements. Il y a cependant deux problèmes dans les budgets de l’ICANN : le premier est que les sources de revenus sont multiples et pas toujours liées aux volumes de noms (frais forfaitaires payés par les registres comme par les registrars). Ensuite, les hypothèses ne sont pas vraiment tournées vers l’avenir mais vers le passé. On a vu depuis quelques années le .COM s’apprécier et le pois relatif des nTLDs s’amenuiser : c’est donc ce qui doit continuer à se produire en 2020/2021. Mais – sauf erreur de ma part – ces anticipations ne sont guère étayées. L’exercice budgétaire est un art compliqué, c’est évident : mais on aurait tort de prendre des prolongations de tendances pour des prédictions absolues.
D’autres experts, parmi lesquels Michiel Henneke de SIDN (registre néerlandais) voient les choses sous un jour plus prometteur (18). Montée en puissance de la perception des noms de domaine comme de véritables actifs, conséquences positives pour le marché de la désaffection des utilisateurs à l’égard des médias sociaux, stimulus apporté par la perspective d’un futur « round » de nouveaux TLDs. Seule ombre au tableau : la probable augmentation de certains prix.
Sans entrer dans une discussion point par point – car Michiel est fort bien informé et ses opinions ne sont pas à négliger – il y a un enjeu manifeste autour des usages par les plus jeunes utilisateurs. Ceux-ci ont grandi avec les medias sociaux : s’ils s’en « détachent » (ce qui prendra du temps), se tourneront-ils vers des usages impliquant des noms de domaine ou vers des alternatives dont certaines n’ont sans doute pas encore émergé ? C’est probablement cette incertitude qui a convaincu les dirigeants de l’ISOC qu’il était stratégiquement préférable de ne plus dépendre d’une source de financement que le temps et les évolutions de l’Internet peuvent rendre vulnérable.

(1) ASO uses super powers to demand ICANN turn over .org buyout docs
http://domainincite.com/25118-aso-uses-super-powers-to-demand-icann-turn-over-org-buyout-docs
(2) Guest editorial: ISOC’s broken funding model and profligate spending
https://domainnamewire.com/2020/01/22/guest-editorial-isoc/
(3) Secrets of the .org deal revealed, but much info remains private
http://domainincite.com/25176-25176
(4) A Stronger PIR and .ORG: Standing Behind Our Commitments
http://www.circleid.com/posts/20200113_a_stronger_pir_and_dot_org_standing_behind_our_commitments/
(5) Here's How We Can Truly #SaveDotOrg
http://www.circleid.com/posts/20200114_here_is_how_we_can_truly_savedotorg/
(6) Vint Cerf and Mike Godwin follow bad talking points for .Org deal
https://domainnamewire.com/2020/01/15/vint-cerf-and-mike-godwin-follow-bad-talking-points-for-org-deal/
(6bis) Part I: Who Pays When .Org Prices Rise?
http://www.circleid.com/posts/20200116_part_i_who_pays_when_dot_org_prices_rise/
(7) Comité At-Large de l’ICANN
https://atlarge.icann.org/
(8) The .ORG Debate Should be About What Its Users Want
http://www.circleid.com/posts/20200108_the_dot_org_debate_should_be_about_what_its_users_want/
(9) .Org: ICANN's Betrayals and its Opportunity to Act Now in the Public Interest
http://www.circleid.com/posts/20200124_dot_org_icann_betrayals_opportunity_to_act_now_in_public_interest/
(10) .Org updates: deadline extended, state regulators ask for time to weigh in
https://domainnamewire.com/2020/01/19/org-updates-deadline-extended-state-regulators-ask-for-time-to-weigh-in/
(11) 6 lawmakers urge ICANN to reject .Org sale
https://domainnamewire.com/2020/01/16/6-lawmakers-urge-icann-to-reject-org-sale/
(12) SaveDotOrg to protest outside ICANN HQ. #lol
http://domainincite.com/25193-savedotorg-to-protest-outside-icann-hq-lol
(13) Now .org critics actually want to take over the registry, blocking billion-dollar sale
http://domainincite.com/25154-now-org-critics-actually-want-to-take-over-the-registry-blocking-billion-dollar-sale
(14) Thoughts on Our NPR Interview About Ethos Capital's Acquisition of .ORG
http://www.circleid.com/posts/20200122_thoughts_on_our_npr_interview_about_dot_org_acquisition/
(15) My thoughts on .Org
https://domainnamewire.com/2020/01/14/my-thoughts-on-org/
(16) CENTR Reports Decreased Growth in European ccTLDs
http://www.circleid.com/posts/20200123_centr_reports_decreased_growth_in_european_cctlds/
(17) ICANN predicts shrinkage in new gTLD sector
http://domainincite.com/25125-icann-predicts-shrinkage-in-new-gtld-sector
(18) The domain name market in 2020 and beyond
https://www.sidn.nl/en/news-and-blogs/the-domain-name-market-in-2020-and-beyond


Samedi 1 Février 2020
Loic Damilaville
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