Edito mars 2019 : de la morosité au rebond ?



Etat statistique des nTLDs au samedi 31/03/19 (données publiées)

Notre tableau de suivi montre une stabilisation en mars, qui pourrait annoncer une reprise de la croissance. Le même constat peut être effectué quant aux usages. Le pronostic optimiste est d’autant plus possible que la baisse des mois de janvier et février se rencontre depuis plusieurs années, sans déterminer les évolutions ultérieures.

nTLDs: Le syndrome de la piscine

Les nouvelles des nTLDs ne sont pas riantes. Sur fond de croissance globale du marché en fort ralentissement (1), les échos diffusés dans la presse spécialisée n’évoquent que les suppressions de .BRANDs (2), l’existence problématique d’un second marché même en cas de forts volumes témoignant d’un domaining actif (3), le choix dangereux qu’étaient rétrospectivement les « Community » (4) ou encore les efforts méritoires mais tardifs de l’ICANN pour travailler à l’Universal Acceptance onze ans après l’annonce du lancement du programme de nouvelles extensions (5).
Mais sans vouloir faire preuve d’un optimisme béat, je pense que le débat n’est plus vraiment là. Que des grandes entreprises abandonnent leurs nTLDs sans s’en être servis est une bêtise, mais cela témoigne plus d’un manque de vision stratégique intégrant internet et de ce que peut apporter un .BRAND, que d’une « faillite » intrinsèque de ce segment. L’article cité en référence semble s’épouvanter que 46 nTLDs aient déjà été supprimés depuis 2015, la plupart étant des .BRANDs. On serait plutôt tenté de s’étonner qu’il y en ait si peu : 46 sur environ 600 .BRANDs, cela ne fait guère que 8%, alors que la part de .BRANDs non utilisés (mais conservés) est nettement plus forte. Il y a manifestement du travail à faire sur ces registres qui s’ignorent, mais il ne peut souvent être fait qu’au travers des intermédiaires dûment mandatés pour accompagner ces groupes dans leurs stratégies digitales. Or ces intermédiaires, pour autant qu’on puisse le savoir, sont plus souvent des freins que des moteurs à l’adoption des .BRANDs. Il y aurait d’utiles actions d’évangélisation à faire auprès d’eux, surtout dans la perspective d’un prochain round.
La question du Second marché se pose bien : elle reflète la réticence des domainers chevronnés à investir dans des TLDs dont ils ne peuvent pas connaître les chances de pérennité. Les vagues de domaining peuvent donc être dues à des domainers débutants qui acquièrent en masse des noms qu’ils ne pourront ni valoriser, ni revendre dans 95% des cas. C’est un effet de « ruée vers l’or » qui ne durera pas, mais il faudra assurément des années pour que les « vrais » domainers aient acquis assez de certitudes pour miser sur certains nTLDs – et encore, une poignée seulement.
Les Community sont une autre histoire et l’article de Jean Guillon, toujours intéressant et documenté, n’insiste pas assez à mon avis sur le fait que la notion de « Communauté » est bien vague et que de nombreux nTLDs « communautaires » sont en réalité autre chose. L’intention initiale de l’ICANN me paraît avoir été souvent déformée par des candidats soucieux de bénéficier des avantages liés aux dossiers de « Community ». Les chiffres donnés par Jean trahissent peut-être moins une défaillance de ce segment, que le fait que l’ICANN a été très compréhensive.
Quant à l’Universal Acceptance, elle touche à un problème de fond de la Gouvernance de l’Internet, que l’on retrouve aussi en matière de sécurisation des noms de domaine (adoption de DNSSEC) ou dans le déploiement d’IPv6. L’ICANN peut bien parvenir à un consensus, il faut ensuite que les acteurs implémentent les décisions, standards, protocoles etc. et ceci se fait à leur seule discrétion. Nous sommes donc face à un problème d’œuf et de poule : les nTLDs ne peuvent vraiment se développer que si tous les systèmes les acceptent ; mais les acteurs contrôlant ces systèmes ne feront évoluer ceux-ci que s’ils y trouvent un intérêt ; or la faiblesse des nTLDs ne suscite aucun sentiment d’urgence, etc.
Certains promoteurs des nTLDs – directement intéressés à leur multiplication – réagissent un peu comme le conseille l’adage voulant que lorsqu’on touche le fond d’une piscine, un bon coup de pied permet de remonter à la surface. Au marasme relatif du marché, ils répondent par une impatience proche de l’exaspération quant aux dates du prochain round (6). La liste des étapes à franchir avant ce Graal est cependant bien longue… et l’ICANN n’a jamais tenu ses délais que lorsqu’une force extérieure le lui imposait.

Hausse des prix en vue sur les .ORG et .INFO

Soucieuse d’aligner les contrats des « Legacy » avec ceux des nTLDs, l’ICANN envisage de supprimer toute limitation à la hausse des tarifs (7) dans les futurs contrats des .INFO et .ORG (ces deux extensions étant gérées par Afilias). Comme le note l’observateur, les arguments « d’alignement » des contrats ne seront pas perdus pour Verisign lorsque celle-ci renégociera les contrats des .COM et .NET.
Cette mesure suscite naturellement des réactions mitigées, sinon franchement hostiles. Un argument mis en avant est que les titulaires des noms de domaine déjà déposés pourraient être pris au piège par des registres « théoriquement » libres de facturer le renouvellement plusieurs milliers de $ (8, 9). Mais il est douteux que lesdits registres se livrent à de telles fantaisies. Quant à la crainte de voir « la stabilité du marché du DNS » impactée par des mouvements de prix abusifs, il faut sans doute la mettre en regard du risque de défaillance d’un registre tel qu’Afilias. Ni le .ORG ni le .INFO ne font actuellement partie des extensions « stars », leurs taux de croissance étant des plus calmes lorsqu’ils ne penchent pas dangereusement vers la récession pure et simple. Afilias gagne évidemment très bien sa vie même sur des produits dont la dynamique s’essouffle. Il est logique qu’elle cherche à préserver ses marges en se donnant la possibilité d’augmenter les tarifs si le stock de noms en gestion venait à diminuer. Quant à l’ICANN, elle ne peut pas ignorer qu’une défaillance d’Afilias face à une Verisign dopée par le .COM conduirait inévitablement à une concentration du marché. Or l’organisme californien a notamment été créé pour casser le monopole jadis détenu par Network Solutions, et veiller à ce que le marché fonctionne sur le mode de la concurrence. Jusqu’à un certain point, il est obligé de rentrer dans le jeu d’Afilias.
Ce qui est plus sujet à débat, c’est la volonté uniformisatrice de l’ICANN au niveau des contrats. Il faut, naturellement, que les parties jouissent de droits et soient astreintes à des devoirs équivalents, sans quoi le jeu concurrentiel serait biaisé. Mais la volonté de simplification absolue conduit aussi à des situations complexes dès que l’on doit sortir du schéma de référence imposé par les juristes de l’ICANN. Les replâtrages opérés au niveau des .BRANDs en sont de bons exemples. Le souci d’uniformisation devient en ce cas un frein au développement libre du marché, dès lors qu’il supprime toute velléité de diversité. Pour transposer à des humains, tout se passe comme si les hommes naissaient libres et égaux etc., mais devaient impérativement s’habiller en orange et parler uniquement le patagon. Cela promet bien des grincements de dents.

WHOIS : une décision acquise de haute lutte

Le groupe de travail ICANN en charge de l’élaboration de règles permettant de se mettre en conformité avec le RGPD a rendu sa copie dans les délais. Mais l’encre du document n’est pas encore sèche que se multiplient déjà les preuves que le consensus obtenu n’est que de façade et ne résout rien sur le fond (10), les divergences d’opinions étant trop profondes pour aboutir à un socle commun (11). Ce sont en tout cas les représentants des ayants droits et des sociétés qui se sont opposés au texte présenté, mais ils ont été mis en minorité. On devine l’orientation de la proposition actuelle soumise à « commentaires publics ». Cette étape semble devoir être bien formelle après tant de mois d’efforts. Aucun commentaire, fut-il des plus fondés et des plus virulents, ne pourra rien changer.
Beaucoup reste d’ailleurs à faire, car les modalités d’accès aux données WHOIS par les ayants-droits restent apparemment à définir dans leur intégralité, ce qui ne saurait prendre moins de plusieurs années mois. Quant aux registres et aux registrars, ils ont jusqu’au 26 août 2019 pour se mettre en conformité dans la manière dont ils rendent publiques les données WHOIS qu’ils détiennent (12).
Point corollaire intéressant à noter, les données publiées par l’APWG témoignent d’une baisse du nombre de cas de phishing recensés plutôt que d’une explosion liée à la non-publication des données WHOIS (13). Mais l’APWG reste prudente : le nombre de cas identifiés diminue, ce qui ne signifie pas que le nombre réel d’attaques ait diminué.

(1) The Pace of Domain Growth Has Slowed Considerably, Reports CENTR
http://www.circleid.com/posts/20190312_pace_of_domain_growth_has_slowed_considerably_reports_centr/
(2) Another dot-brand bites the dust
http://domainincite.com/24075-another-dot-brand-bites-the-dust
(3) Strong Registration Numbers Does Not Equal Strong Aftermarket
https://domaininvesting.com/strong-registration-numbers-does-not-equal-strong-aftermarket/
(4) Community New gTLD Applications: The Wrong Choice
http://www.circleid.com/posts/20190306_community_new_gtld_applications_the_wrong_choice/
(5) Icann focuses attention on Universal Acceptance
https://cctld.ru/en/news/news_detail.php?ID=12905
(6) Enough's Enough: It's Time to Set a Deadline for the Next New gTLD Application Window
http://www.circleid.com/posts/20190306_its_time_to_set_a_deadline_for_the_next_new_gtld_application/
(7) ICANN proposes lifting price controls on .Org, .Info domains
https://domainnamewire.com/2019/03/18/icann-proposes-lifting-price-controls-on-org-info-domains/
(8) The problem with price hikes on legacy TLDs
https://domainnamewire.com/2019/03/19/the-problem-with-price-hikes-on-legacy-tlds/
(9) This Means War! ICANN proposes lifting price cap provisions on .org and .info domains!
https://onlinedomain.com/2019/03/19/domain-name-news/this-means-war-icann-proposes-lifting-price-cap-provisions-on-org-and-info-domains/
(10) Trademark posse fails to block Whois privacy policy
http://domainincite.com/23990-trademark-posse-fails-to-block-whois-privacy-policy
(11) WHOIS Detractors and Advocates: Today's Viewpoints Post-GDPR
http://www.circleid.com/posts/20190229_whois_detractors_and_advocates_todays_viewpoints_post_gdpr/
(12) Registrars given six months to deploy Whois killer
http://domainincite.com/23979-registrars-given-six-months-to-deploy-whois-killer
(13) Phishing still on the decline, despite Whois privacy
http://domainincite.com/23983-phishing-still-on-the-decline-despite-whois-privacy


Samedi 30 Mars 2019
Loic Damilaville