IL Y A DIX ANS - DNS News n°159 – Juillet - août 2011



Le roi est nu

L’embauche de Peter Dengate-Trush par M+M moins d’un mois après la fin de son mandat de président de l’ICANN a suscité de vives réactions dans la communauté internet. Sans doute l’émotion ne serait-elle pas aussi forte si le président sortant n’avait poussé de toutes ses forces pour que le Board donne son feu vert avant la fin de son mandat. On pourra bien sûr expliquer qu’un nouveau venu aurait pu avoir besoin de temps pour s’approprier le dossier, retardant d’autant un calendrier déjà fort « majestueux ». Mais l’impression donnée est que l’ancien président profite directement, dans sa nouvelle vie professionnelle, de décisions qu’il a fait passer au forceps dans son ancien poste. Une situation explosive pour l’ICANN, d’autant plus difficile à gérer qu’elle est consubstancielle à son mode de fonctionnement. C’est avec la plus grande sincérité que Dengate-Trush peut ainsi s’étonner des réactions: « There are no provisions that stop it, so I’m not sure why people would be raising it [as an issue],” he said. He points out that ICANN’s board doesn’t receive compensation and there are existing board members already working for companies that may profit from new TLDs”.
Réunissant des experts venus de maints horizons, mais essentiellement de l’industrie des noms de domaine, l’ICANN ne peut pas fonctionner sans cet apport de compétences qu’elle serait incapable de rémunérer elle-même. Ses statuts lui imposent par ailleurs de fonctionner de manière « transparente et bottom-up », ce qu’elle a rarement fait dans le fond, tout en l’astreignant à respecter des formes. Les membres du board comme des « councils » des Supporting Organizations étant nommés ou élus parmi les experts composant la « communauté des noms de domaine », il ne fait aucun doute que sur une décision aussi structurante pour le marché que la création des nouvelles extensions, tous les acteurs ou presque (et leurs employeurs) aient eu un intérêt direct à ce que « ça passe » - ou non.
On constate d’ailleurs que les réactions des structures extérieures à l’ICANN (gouvernements, associations professionnelles, détenteurs de marques…) prennent généralement à contrepied les orientations adoptées par l’écosystème propre à l’organisme californien. La véritable « maladie » de l’ICANN ne résiderait-elle pas dans son manque de représentativité, dans le fait qu’elle possède une surpondération d’experts issus des registres et des registrars, en regard des autres communautés d’intérêts ? La situation d’aujourd’hui ne résulte-t-elle pas aussi de la volonté originelle du DoC de laisser le monde des affaires gouverner l’Internet, de préférence à la Société civile ou aux gouvernements ? Le principe, très anglo-saxon, de faire participer des experts « intuitu personae » à des instances clefs comme s’ils n’y étaient pas envoyés par leurs employeurs n’atteint-il pas ici ses limites ?
Peter Dengate-Trush se fait aujourd’hui honnir par un système dont il est le pur produit, ce qui justifie son étonnement. Son plus grand tort est d’avoir été assez maladroit pour mettre en évidence certaines des faiblesses du mode de « gouvernance » sur lequel repose l’ICANN, en montrant le roi tel qu’il est. Même si les commentaires ont tendance à focaliser sur l’ancien président de l’ICANN, il faudrait plutôt considérer la maladie que le symptôme : l’ICANN pourra-t-elle conserver ses pratiques anglo-saxonnes face à la montée en puissance d’autres communautés, d’autres régions, d’autres pouvoirs possédant des valeurs et des modes de pensées différents ? Le Businessman saura-t-il accueillir le Yogi et le Commissaire ?

Samedi 28 Août 2021
Loic Damilaville