Se réjouir des défaites de Trump est le meilleur moyen de ne rien comprendre à...


Franck Martin

Sur les réseaux sociaux — ce grand théâtre où l'on adore troller les trolls avec des certitudes binaires —, un récit rassurant s'est installé.

On y compte les défaites judiciaires de l'administration Trump depuis janvier 2025 comme on tiendrait le score d'un match de ping-pong.

Tableaux de bord à l'appui, on nous explique que "Trump perd partout", que les tribunaux bloquent tout, et que l'État de droit tient bon face aux assauts de l'exécutif.

C'est jubilatoire. C'est réconfortant. Et c'est la meilleure façon de ne absolument rien comprendre à ce qui se joue actuellement.
La réalité est infiniment plus paradoxale, et disons-le, beaucoup plus cynique : cette administration ne subit pas le contentieux, elle le provoque.

Elle ne gouverne pas malgré les procès, elle gouverne par les procès.

Bienvenue dans l'ère du crash-test constitutionnel permanent.


Il teste la résistance de l'Etat de Droit. Avant un coup d'Etat en 028
Il teste la résistance de l'Etat de Droit. Avant un coup d'Etat en 028

La grande illusion des chiffres (ou pourquoi il faut ranger sa calculatrice).  Il est indéniable que le volume de litiges atteint des seuils stratosphériques pour un début de mandat. 

Les bases de suivi juridique donnent le vertige : le New York Times évoque plus de 700 poursuites , tandis que Just Security recense 787 affaires touchant l'administration, les agences ou la transparence. 

Dans ce maëlstrom, on compte environ 163 affaires actives où des politiques gouvernementales sont au moins partiellement bloquées. 

Vu de loin, cela ressemble à une débandade. 

Sauf qu'en droit américain, une injonction préliminaire n'est pas une défaite sur le fond ; c'est un juge qui appuie sur "Pause" pour éviter des dégâts irréparables en attendant d'y voir plus clair. 

Mais surtout, se réjouir des défaites télévisées en première instance, c'est oublier la botte secrète de l'administration : le shadow docket, ce registre des procédures d'urgence de la Cour suprême. 

L'utilisation de cette voie de contournement est asymétrique et brutale. 

Lors de ses 20 premières semaines, l'exécutif y a déposé 19 requêtes d'urgence, égalant en quelques mois le volume généré en quatre ans par l'administration précédente. ​Le résultat ?

 Sur 25 décisions rendues via ce canal, la Cour a statué en faveur de l'administration à 20 reprises. 

L'art de la guerre est ici redoutable : perdre bruyamment devant un juge de district (ce qui permet de hurler à la tyrannie des "juges militants" et de galvaniser sa base ), puis gagner discrètement en appel d'urgence pour appliquer sa politique sans que personne n'ait eu le temps de débattre du fond. 


2. Anatomie d'une manœuvre standard : Le recyclage de l'absurde

Si l'on observe la jurisprudence de ces derniers mois, un motif d'une précision diabolique se répète. La stratégie de transgression est si fluide qu'elle obéit presque aux lois d'une physique alternative : 

1. L'annonce spectaculaire : On frappe fort, de préférence avec un décret (Executive Order). 
2. La base juridique extensive (ou lunaire) : On invoque l'urgence, la sécurité nationale ou une loi obsolète. 
3. Le blocage prévisible : Les plaignants hurlent, un tribunal bloque la mesure. 
4. Le recyclage politique : La décision judiciaire devient un tract de campagne. 
5. La fausse moustache juridique : On reconditionne la même politique sous un autre texte. 

L'exemple le plus pur de ce cynisme procédural concerne les tarifs douaniers. L'administration impose des tarifs punitifs globaux en s'appuyant sur l'IEEPA (l'International Emergency Economic Powers Act), une loi de 1977. Les importateurs attaquent, et le 20 février 2026, dans l'affaire Learning Resources, Inc. v. Trump, la Cour suprême invalide ces tarifs (6-3), jugeant que l'IEEPA n'autorise pas le président à lever l'impôt à la place de l'Article I du Congrès.

Échec et mat ? Fin du trumpisme tarifaire ? Pas le moins du monde.

Le jour même de cette défaite finale sur le fond, l'administration recycle l'intégralité de son architecture tarifaire en invoquant soudainement la Section 122 du Trade Act de 1974 (liée à la balance des paiements), instaurant une surtaxe immédiate de 10 %.

La légalité du support importe peu ; seul compte l'effet d'aubaine économique à court terme et le fait d'obliger les opposants à recommencer un procès à zéro.


3. Le carnet de bal : Qui se fait troller par l'exécutif ?

 
 L'administration ne tape pas au hasard. Elle teste méthodiquement la résistance des murs porteurs de la maison démocratique. 

• Troller le Congrès (Le hold-up budgétaire)

 Pourquoi s'embêter avec le pouvoir législatif quand on peut simplement couper les vivres ?

Fin janvier 2025, l'Office of Management and Budget (OMB) publie le mémo M-25-13, ordonnant une "pause" des obligations et décaissements d'aides fédérales (subventions, prêts).

C'est une usurpation pure et simple du pouvoir du Congrès. Face au tollé, l'administration annule formellement le mémo le lendemain. Sauf que la justice découvre que des gels similaires continuent d'être appliqués en douce.

En mars 2026, la Cour d'appel du Premier circuit confirme le blocage de ces pratiques , mais le chaos administratif a déjà été instillé avec succès. 

• Troller les contre-pouvoirs privés (La mafia en col blanc) 

C'est ici que l'État de droit vacille de la manière la plus glaçante. L'exécutif a émis des décrets ciblant spécifiquement des cabinets d'avocats majeurs (Perkins Coie, WilmerHale, Jenner & Block, Susman Godfrey).

Le but ? Leur couper l'accès aux contrats fédéraux, suspendre leurs habilitations de sécurité et limiter leur accès aux bâtiments au prétexte de leurs orientations "partisanes" ou de leurs clients.

Les juges de district ont foudroyé ces ordres, les qualifiant d'atteintes "flagramment inconstitutionnelles" au Premier amendement et de représailles politiques. En mars 2026, face à un appel perdu d'avance, le Département de la Justice (DOJ) abandonne les poursuites.

Une grande victoire pour les avocats ?

Juridiquement, oui. Pratiquement, l'administration a prouvé qu'elle n'hésiterait pas à utiliser la puissance de l'État pour harceler le secteur civil et imposer une orthodoxie politique, créant un chilling effect (effet dissuasif) massif sur toute la profession. 

• Troller les États (Le fichier électoral) 

Le DOJ a lancé une vaste offensive au printemps 2026 en attaquant 30 États et Washington, D.C., exigeant qu'ils remettent l'intégralité de leurs listes d'électeurs non expurgées (incluant les dates de naissance, les numéros de permis et les quatre derniers chiffres du numéro de sécurité sociale).

En avril 2026, plusieurs tribunaux fédéraux, dont l'Arizona sous la plume d'une juge pourtant nommée par Trump, ont sèchement rejeté ces demandes avec préjudice, invoquant la souveraineté des États et la confidentialité.

Victoire totale de la décentralisation ? Regardez de plus près.

Si le DOJ a accumulé les défaites dans les tribunaux bleus et violets, il a tout de même réussi à obtenir des engagements de transmission de données ou des transactions avec au moins 13 autres États, souvent conservateurs (comme l'Oklahoma).

Le blocage juridique partiel masque une redoutable efficacité politique : la centralisation fédérale a avancé là où elle le pouvait, procès gagné ou non. 

• Le musée des absurdités temporelles et spatiales 

Pour parfaire ce tableau d'un gouvernement qui opère par friction constitutionnelle, il faut observer le niveau de créativité déployé pour justifier l'injustifiable.

D'un côté, nous avons le voyage dans le temps. Pour procéder à des expulsions sommaires et massives sans s'embarrasser de la procédure régulière (le Due Process) ou de l'Habeas Corpus, l'administration a ressuscité l'Alien Enemies Act, une loi rédigée en... 1798.

Utiliser une loi de guerre d'il y a plus de deux siècles pour gérer des civils en temps de paix au XXIe siècle est juridiquement ubuesque. Les cours inférieures s'en sont d'ailleurs étranglées, bloquant ou encadrant les expulsions.

Mais c'était sans compter sur la Cour suprême qui, via son fameux shadow docket, a levé les injonctions sans même fournir d'argumentaire détaillé, permettant aux expulsions de se poursuivre pendant l'appel.

De l'autre côté, nous avons l'opportunisme de la brique.

Suite à une tragique fusillade au Washington Hilton le 25 avril 2026, l'administration a soudainement invoqué l'urgence de la "sécurité nationale" pour justifier... la construction en force d'une immense salle de bal bunkerisée à la Maison-Blanche, sans l'aval du Congrès.

Un prétexte si grossier que le juge Richard Leon (D.D.C.) a dû émettre une injonction préliminaire exigeant l'arrêt des travaux (mars-avril 2026), rappelant avec exaspération qu'à moins que le Congrès ne bénisse ce projet, la construction devait s'arrêter.

Le ridicule de la situation n'a d'égal que l'énergie dépensée par le DOJ pour faire appel de cette décision. 


La transgression comme doctrine

Se gargariser des défaites judiciaires de l'administration Trump, c'est comme se féliciter qu'une voiture n'ait pas de rayures alors qu'elle vient d'être propulsée volontairement contre un mur à 130 km/h pour tester la solidité de l'airbag.

L'objectif n'était pas de garder la peinture intacte.

De la remise en cause de la citoyenneté par naissance (toujours en délibéré à la Cour suprême ) au limogeage sauvage des dirigeants d'agences indépendantes pour faire sauter l'indépendance de la Fed, chaque litige est un stress test systémique.

Les défaites procédurales sont anticipées ; elles servent de préambule à des contournements législatifs ou à des recours d'urgence.

Tant que les opposants se contenteront de célébrer leurs victoires de procédure pendant que l'exécutif gagne la guerre de l'usure institutionnelle, l'État de droit continuera de ressembler à un Rubik's cube dans les mains d'un joueur malin et peu scrupuleux : pourquoi s'embêter à chercher l'algorithme parfait pour le résoudre, quand on a compris que personne ne vous empêcherait de simplement décoller les étiquettes pour les remettre dans le bon ordre ?


Jeudi 30 Avril 2026

Franck Martin