Impressions

25 Février 2014

Intellectuelle, théoricienne anti-Freud et anti-Beauvoir, mystérieuse, combative et protectrice, elle était devenue en quelque sorte notre mère à toutes.


Elle n’aimait pas parler d’elle – sauf pour évoquer son enfance marseillaise pauvre mais heureuse, entre un père simple pêcheur et une mère qui n’avait guère pu aller à l’école mais qui lui avait transmis un grand appétit de culture, sur le Vieux Port de Marseille où chantait encore ce savoureux accent provençal à la Pagnol qu’elle regrettait tant de voir disparaître. Elle n’aimait pas parler de sa maladie et il ne fallait pas l’aider, quand on la voyait saisir avec difficulté son téléphone portable ou sa tasse de café. Mais elle aimait parler de nous, les femmes de tous âges qui venions vers elle pour qu’elle nous raconte notre propre histoire, nous explique notre passé et nous dessine notre avenir. C’était il y a un mois. Ma dernière visite rue de Verneuil avant sa mort. Il y a des fleurs bleues et blanches dans les vases. Antoinette porte un chemisier émeraude qui fait vibrer le Mondrian vert et bleu accroché au mur clair. Toujours ce sens des couleurs et ce sens de l’observation. Je lui trouve la respiration plus aisée que la dernière fois. Viendra-t-elle à « l’Espace des Femmes » pour la conférence débat qu’elle m’a invitée à y donner le 13 février à propos de mon livre Les Conquérantes ? Je vais y convier à dialoguer la députée centriste européenne Sylvie Goulard, qui lance un mouvement transversal, « Eiffel », pour une Europe démocratique, et ma consoeur Odile Benyahia-Kouider, auteur d’un livre sur Angela Merkel et nous « L’Allemagne paiera » et nous intitulerons cette rencontre « Vivement une femme président ! »  Le sujet inspire Antoinette et elle veut me faire plaisir : elle va rester à Paris, dit-elle, pour nous recevoir personnellement à l’Espace des Femmes – ce lieu merveilleux, avec bibliothèque et piano, qu’elle a créé au bout d’une allée de camélias roses, à deux pas de l’église Saint Germain des Prés. Puis, nous évoquons les récentes aventures de François Hollande à scooter. Vraiment, la fonction pèse-t-elle tellement au président de la République ? Hollande et son rapport aux femmes. Valérie Trierweiler…Antoinette a tout lu à leur sujet : Closer et Match, mais aussi VSD ,Voici, Gala, Point de Vue…Devant moi, qui aurais honte d’avouer lire ces magazines people autrement que chez le coiffeur, elle trace une chronique à mi-chemin entre la Marquise de Sévigné et le sociologue Alain Touraine, son ami. « J’ai trouvé dans chacune de ces publications une information qui n’était pas chez les autres, un détail signifiant.. » Mais que n’aurait-on dit si Ségolène Royal, élue présidente, s’était retrouvée photographiée sur un scooter à trois cents mètres de l’Elysée ! Nous faisons le tour des « conquérantes ». De Simone Veil à Rama Yade et Najat Vallaud-Belkacem en passant par Ségolène Royal, toutes sont venues déjeuner ici et, parfois, voir Antoinette à Boullouris ou dans le golfe du Morbihan pour partager un moment d’amitié. Antoinette se souvient de Simone Veil à Los Angeles et dans le grand canyon du Colorado – il y a vingt, trente ans, une escapade entre femmes, loin de son mari, pour recevoir là-bas un prix décerné par les femmes. « Elle riait, elle aimait cette atmosphère de camaraderie : pendant quelques jours, elle a vécu là-bas l’adolescence qu’elle n’avait pas eue… » Antoinette a ses têtes : elle  supporte mal qu’Elisabeth Badinter se pose, telle Simone de Beauvoir, en icône du féminisme tout en laissant diffuser par le groupe Publicis dont elle est l’héritière des publicités parfois avilissantes pour les femmes… Dans l’immense majorité des cas, pourtant, et avec l’humour qui fait de sa conversation un régal, elle parle de chacune des femmes dont elle observe le parcours avec une tendresse qui n’exclut pas la lucidité. L’ancienne pensionnaire de Notre-Dame des Oiseaux que je suis croit l’entendre dire « mes filles » du même ton que la mère supérieure qui veillait sur nous comme sur autant de plantes et d’arbustes rares d’un jardin de l’Esprit. Gourou, Antoinette Fouque ? Un mystère flottait autour d’elle. Sa maladie et son énergie. Cette fortune. Toutes ces femmes dévouées et empressées… Je ne l’ai pas connue dans le rôle de féministe échevelée de mai 68, co-fondatrice du MLF. A l’époque, jeune mère de famille au foyer, je me méfiais de ces féministes qui semblaient faire la guerre aux hommes et qui, répétant après Simone de Beauvoir « On ne nait pas femme, on le devient », prétendaient nier toute différence entre les sexes . Mais avec le temps et l’expérience, tôt ou tard on devient toutes féministes. Surtout quand on découvre, grâce à des intellectuelles comme Antoinette Fouque, que l’on peut être à la fois différents et égaux, que la femme n’est pas vouée à souffrir, comme le voulait Freud, de « l’envie du pénis », que la maternité est une richesse et non une faiblesse et que ( Désolée encore, Monsieur Freud ! ) ce sont les hommes qui envient aux femmes le pouvoir de donner la vie. Quand je l’ai rencontrée, j’étais journaliste au Figaro et elle, qui allait se lancer en politique pour faire campagne successivement derrière le radical socialiste Bernard Tapie aux Européennes et auprès du socialiste Laurent Fabius, avait décelé en moi, sous des apparences conformes, ce qu’elle appelait en riant « une anarchiste de droite ». C’était il y a près de vingt ans. Nous nous sommes vues depuis, régulièrement, à l’occasion d’une conférence à l’Espace des Femmes, du lancement d’un livre publié par les « Editions des Femmes »ou d’un CD de sa « bibliothèque des voix », ou encore des manifestations qu’elle organisait dans le cadre de son « Alliance des Femmes » pour des femmes du monde entier – de la Birmanie à l’Amérique latine en passant par l’Afrique . Elle ouvrait généreusement l’Espace des Femmes à toutes sortes de rencontres artistiques et intellectuelles où il arrivait que les hommes fussent majoritaires, comme ce fut le cas lors de trois cérémonies de remise du Prix littéraire Aujourd’hui avec mes amis Jacques Julliard et Christophe Barbier. J’appelais de temps en temps Antoinette à Boullouris où elle cherchait le repos et le soleil, pour prendre de ses nouvelles et savoir ce qu’elle pensait de l’actualité. Son regard, toujours si vif, intelligent et original, m’aidait à distinguer l’essentiel sous les apparences. J’aimais ces échanges et sans doute ont-ils compté dans mon évolution intellectuelle et politique, entre droite et gauche. Mais je retiens surtout une bienveillante et fidèle attention. Malade mais si volontaire et protectrice, Antoinette Fouque était devenue, à sa façon, notre mère à toutes. On en oubliait sa fragilité. Pour ne retenir que la force de l’Esprit.