Impressions

25 Octobre 2013

J'étais cet après-midi aux obsèques de Philippe Cohen. J'avais travaillé avec lui . Je l'appréciais énormément. Quelle stupide timidité - ou quelle vie trop accaparée pas mille petite choses qui m'empêchent de voir les plus importantes- m'ont amenée à passer à côté d'une amitié ? Comme je regrette maintenant le temps perdu, et qui ne reviendra plus.


La cérémonie des obsèques du journaliste écrivain Philippe Cohen avait lieu cet après-midi au cimetière du Père Lachaise, sous un ciel doux et gris, empreint de mélancolie. Il y avait là toute l’équipe de Marianne – à l’exception de Maurice Szafran, dont la colère contre son livre sur Le Pen, co-écrit avec Pierre Péan, provoqua le départ de Philippe – plus quelques personnalités de droite comme Nicolas Dupont-Aignan et Paul-Marie Coûteaux et de gauche comme Jean-Pierre Chevènement et Régis Debray. L’axe républicain Philippe Séguin/ Jean-Pierre Chevènement, en somme. Je me reconnais dans cette famille, moi qui me sens de droite avec les gens de gauche et de gauche avec les gens de droite. Philippe Cohen était-il pour autant un ami ? Je le connaissais peu, au fond, et nous n’avions, curieusement, pas parlé de nos convictions politiques , mais sa mort, dimanche, alors que je pensais à lui particulièrement depuis quelques jours, prenant de ses nouvelles par son ami Pierre Péan, m’a profondément émue.
Peut-être parce que j’avais vu en lui l’homme blessé.
Au cimetière, plusieurs témoignages – de jeunes journalistes ayant travaillé sous ses ordres, de ses enfants, de sa femme et, bien sûr, de Pierre Péan – dressent le portrait d’un passionné mais d’un rieur, d’un bourreau de travail parfois impérieux, ou donnant l’impression de l’être car il réfléchissait et travaillait si vite que les autres se sentaient toujours un peu dépassés, d’un homme d’intelligence et de culture mais aussi d’un farceur, d’un père tendre, attaché aux rites ( pas les rites religieux, les rites de la transmission de la connaissance, de la complicité ). Moi, je me souviens d’un homme fin, ironique, distancé, mais comme dévoré de l’intérieur. J’ignorais sa maladie, qui le poursuivait depuis des années, mais sa secrète inquiétude me l’avait rendu attachant. Nous nous étions connus lorsque j’avais commencé à travailler pour Marianne et que Maurice Szafran m’avait demandé si je pouvais contribuer de temps à autre à « Marianne 2 » le site Internet que Philippe avait créé .
Mon premier papier « en ligne » avait été écrit, à la demande du journal, pour la défense d’Anna Cabana, alors vivement attaquée par nos chers confrères à l’intérieur même de la rédaction ( j’allais apprendre que c’était chose courante dans ce journal ) pour un livre qu’elle venait de publier sur Cécilia Sarkozy. Ils trouvaient que c’était de la petite histoire de bonnes femmes, de la vie privée, etc… Je soutenais que cette histoire-là, quand elle remonte à Diane de Poitiers ou Marie-Antoinette, devient de la grande Histoire.. Alors ?
Philippe prenait toujours mes papiers, très vite, presque sans commentaire – mais avec juste ces quelques mots qui suffisent à un auteur inquiet pour se sentir en confiance. Nous nous croisions lors des conférences de rédaction de Marianne et échangions quelques mots, tantôt nous tutoyant, plus souvent nous vouvoyant. Je me souviens de son ironie à propos de mes portraits de femmes : il me trouvait un côté militant digne d’écrire dans « l’Huma » et j’en riais …De temps en temps, je le croisais aussi sur le terrain, par exemple à un diner d’anciens combattants du FN avec remise de « flammes » en bronze par le « patriarche », où nous étions tous deux comme des spectateurs de théâtre debout au fond de la salle.
Puis, je reçus son livre écrit avec Péan « Le Pen, une histoire française ». Une somme impressionnante, une enquête formidable – à la fois à décharge, puisque les deux auteurs n’avaient pas trouvé la preuve que Le Pen ait torturé en Algérie et le disaient – et à charge, car leurs informations sur la cupidité de Le Pen étaient écrasantes. Cet ouvrage à quatre mains était pour moi un modèle d’indépendance : « porter la plume dans la plaie », selon le précepte de notre maître Albert Londres. Je lui reprochais seulement un « manque de chair », un manque de sensualité, s’agissant d’un personnage aussi charnel, aussi violemment romanesque. Mais Szafran , aveuglé par la profonde blessure d’Auschwitz, voulut voir seulement que Cohen avait dédiabolisé Le Pen et trahi la bonne cause – oui, Cohen, dont certains membres de la famille étaient morts aussi là-bas… Je compris alors pourquoi le livre m’avait paru « trop froid » : par une volonté sourcilleuse de ne pas céder à la fascination du verbe, de la mise en scène, de la présence physique de l’acteur, par un souci extrême de garder ses distances plutôt que d’ « entrer à l’intérieur » du personnage comme le ferait un romancier.
Peu à peu, comme à mon insu, mon estime pour Philippe grandissait . Lorsque j’appris son départ de Marianne, je l’invitais à déjeuner. Avec beaucoup de pudeur et de dignité, il me joua celui qui est content qu’un « coup de pied au c… » l’oblige à se remettre en cause, à réinventer. Il avait des projets d’articles pour Le Point, des projets de livres…Mais je le sentais ravagé. Ce qui ne l’empêcha pas, avec beaucoup de gentillesse, de me donner plusieurs contacts pour m’aider à rencontrer les filles Le Pen en vue d’un livre sur les femmes politiques. De temps, en temps, nous étant promis de déjeuner ensemble régulièrement, nous nous appelions.
Mais un jour, Philippe me dit d’un ton détaché qu’il allait être hospitalisé .A dater de là, n’osant le déranger, j’appelais Pierre Péan pour prendre de ses nouvelles. Et c’est ainsi que j’appris que l’opération chirurgicale avait été un échec : il était trop tard pour sauver Philippe. La médecine ne pouvait plus que l’empêcher de trop souffrir et à lui permettre de passer ses derniers jours au milieu des siens. Péan était bouleversé de sa souffrance.
Sandrine, la femme de Philippe, a évoqué avec infiniment de tendresse cet après-midi son esprit de résistance, mais aussi son amour de la vie, des diners de copains, des livres partagés, des discussions politiques . Et je me suis dit : « quel dommage de ne pas l’avoir mieux connu ! » Quelle stupide timidité, peur de déranger, m’a donc empêchée d’aller davantage vers lui , de connaître plus tôt sa famille, de nouer une véritable amitié ?
On croit toujours qu’on a le temps. Mais le temps s’en va, nous laissant sur la rive. Désolés de n’avoir pas dit, pas compris, pas échangé plus tôt et mieux. Il ne faut jamais laisser passer une occasion d’amitié. Rien de plus triste que d’être « passé à côté . Merci, Philippe, de me l’avoir fait comprendre, avec votre délicatesse habituelle. Adieu, Philippe.