Impressions

10 Janvier 2014

Le plus grave, c'est que le public de Dieudonné prend des appels au crime pour de la "liberté d'expression". Pourquoi passe-t-on au prétendu "humoriste" ce qu'on ne tolérait pas de Jean-Marie Le Pen ? A cause de sa barbe noire qui plait aux Islamistes ? Ou parce que la France redevient perméable aux idéologies criminelles des années 1940 ? Pauvre Simone Veil, qui a œuvré toute sa vie pour nous réconcilier avec nous-mêmes ! Il est temps de se souvenir de son message.


Troubles à l’ordre public, troubles, plus encore, dans les esprits. Moi, ce qui me trouble le plus dans l’affaire Dieudonné, ce n’est pas, hélas, la dérive d’un enfant de banlieue, fils d’une Bretonne et d’un Camerounais, passé de l’extrême gauche à l’extrême droite et devenu l’ami de Jean-Marie Le Pen à qui il a demandé d’être le parrain de sa fille , alors qu’il se présentait, huit ans plus tôt, aux élections législatives de Dreux, en chevalier anti FN. Ce parcours est celui, connu, trop connu, d’un « collabo » tel Doriot, l’ouvrier métallurgiste communiste qui finit en fasciste, fondateur de la sinistre Légion des Volontaires Français. Faut-il en rechercher l’origine dans les humiliations ? Bien qu’il ait connu très jeune le succès en entamant une brillante carrière d’humoriste avec son copain Elie Semoun – aujourd’hui l’une de ses cibles - Dieudonné M’Bala M’Bala en a subi plusieurs. Il ressent très vivement, en particulier, le fait que le Centre National du Cinéma lui refuse en 2005 non pas une subvention mais une aide à l’écriture d’un film sur la traite négrière. D’autres, comme Toni Marshall, qui pouvaient mieux que lui prétendre à cette aide du CNC, se sont heurtés eux aussi, comme plus de 80% des candidats, à une réponse négative. Mais, alors même que Christiane Taubira, alors simple députée de Guyane, vient de faire voter par une Assemblée unanime sa proposition de loi déclarant l’esclavage « Crime contre l’Humanité », Dieudonné veut voir en chacun de ses petits échecs personnels un signe du mépris ancestral de la France envers la communauté noire. Un signe de plus de l’influence de la communauté juive, qui se prétendrait la seule « bénéficiaire » de tous les « grands malheurs » de l’Histoire et la seule détentrice du statut de victime. Il entre dans la surenchère victimaire. Il bascule dans la haine obsessionnelle. Contre le « système » des pouvoirs, un système de pensée simplificateur A dater de là, son explication du monde devient aussi simpliste que celle des nazis et de leurs sbires dans les années 1940 et que celle du négationniste Faurisson et du fanatique iranien Ahmaninedjad, dont il devient le grand ami : la crise économique et financière ? Les Juifs ! D’ailleurs, si les banquiers ont fait fortune, c’est que leurs grands pères s’étaient déjà enrichis dans le trafic d’esclaves… La corruption ? Les juifs ! Voir Madoff. L’attentat des Twin Towers, le 11 septembre 2001 à New-York ? Les Juifs ! Les viols, le harcèlement sexuel ? Les juifs ! Voir DSK…Et d’enchaîner , tout naturellement si l’on ose dire, sur les chambres à gaz, une invention des juifs pour se faire plaindre, et « dommage qu’elles n’existent plus » : Dieudonné n’y enverrait sûrement pas son allié Fofana, en prison à vie pour avoir torturé et assassiné le jeune juif Halimi, mais, déclare-t-il, Patrick Cohen et quelques dizaines de journalistes et politiques honnis ! Pour beaucoup moins que cela – une petite phrase sur les chambres à gaz, « détail de l’Histoire » de la Seconde guerre mondiale, prononcée en 1990 -, Jean-Marie Le Pen était devenu le diable officiel de la République française, montré du doigt par l’ensemble de la presse et de la classe politique, condamné plusieurs fois à l’inégibilité pour une durée d’un an et pas moins de dix-neuf fois pour propos racistes. Intouchable à cause de sa barbe ? Pourquoi son ami Dieudonné a-t-il pu, lui, se vautrer publiquement durant des années dans l’antisémitisme et le révisionnisme et faire de sa haine un « business » lucratif sans être inquiété ? Parce que sa barbe noire, qui fait penser aux Islamistes, fait peur ? Parce que sa « négritude », comme aurait dit Senghor, réveille en nous une éternelle culpabilité coloniale ? Quelques amendes, certes, lui ont été en principe infligées, mais il a pu aisément s’arranger pour ne pas les payer, et cela a fait rire aux dépens de l’Administration fiscale. Le rire serait-il donc la clé de l’énigme ? Un humoriste serait-il au dessus des lois et des interdits moraux ? Même si ses « shows » tournent aux meetings politiques et pire que cela, aux appels à exterminer une partie de la population de son propre pays ? Même s’il se présente lui-même à des élections avec ce programme criminel ? Deuxième question troublante : pourquoi a-t-on attendu si longtemps pour faire connaître la véritable nature de l’humour dieudonniste ? Par peur des réactions de ses puissants supporters ? Par calcul politique ? Par indifférence ? Je m’accuse, pour ma part, de n’avoir pas été plus tôt alertée par le phénomène Dieudonné. Car nous faisons face à un phénomène de grande ampleur, et c’est là le plus troublant : partout où il passe, Dieudonné fait salle pleine. Partout où il dit et répète « Les chambres à gaz, dommage qu’elles n’existent plus, ou qu’elles n’aient pas existé … » ses milliers de spectateurs – bourgeois de la vieille droite pétainiste ou représentants des classes moyennes déclassées et incultes, qui ne voient « pas de mal à ça », mais souvent aussi enfants perdus des banlieues et militants islamistes – se pressent pour l’acclamer. Et ils en redemandent ! Comme les fans de Coluche lui demandaient, me confia-t-il un jour, « du plus en plus dégueulasse ». C’est à qui se fera photographier, devant les affiches du barbu Dieudonné mais aussi devant les monuments à la mémoire de la Shoah, et même devant l’entrée du camp d’Auschwitz, parodiant le salut nazi que Dieudonné, dont on imagine le sort sous Hitler, a réinventé en « quenelle ». Liberté de tuer ? Tout cela après des années d’enseignement de la Shoah, après des dizaines de films comme « Le chagrin et la Pitié », des centaines de voyages organisés pour les élèves des collèges à Auschwitz, des milliers de conférences. Tout cela, vingt-cinq ans après le procès du tortionnaire nazi de Lyon, Barbie, dont les rares victimes survivantes, comme André Frossard, firent pleurer la France en racontant le supplice de l’ébouillantement subi par des camarades de détention morts au bout de longs jours dans des souffrances atroces. Tout cela, malgré des centaines, des milliers de livres bouleversants comme le journal d’Anne Franck ou « La Traversée de la nuit » de Geneviève de Gaulle, grande résistante déportée à Ravensbruck - où l’on voit une femme battue à mort au battoir pour avoir voulu laver son linge et des jeunes filles mutilées, sautillant comme « des petits lapins »avant de succomber car elle avaient été le jouet du Dr Gebhardt et de ses expériences ignobles… Tout cela quand, au sommet de l’Etat, par la bouche de Jacques Chirac en 1995, la responsabilité de l’Etat français a été reconnue dans la déportation de milliers de juifs français et dans l’entreprise, industrielle, d’avilissement des êtres humains et d’extermination que fut le nazisme. Ce travail de mémoire, ces tentatives pour comprendre l’origine du Mal et pour en prévenir à jamais le retour, auraient donc échoué ? Quand des milliers de spectateurs réservent leur place – chère - dans un Zénith de Nantes, de Bordeaux ou de Marseille pour rire des exterminations et des pires atteintes à la dignité humaine ; quand, à la sortie du chapiteau, ils disent qu’ils ne voient pas pourquoi on porterait atteinte à la « liberté d’expression » de Dieudonné, c’est un signe avant coureur, qu’il ne faut pas prendre à la légère : une épouvantable nouvelle tragédie, digne de la Syrie ou de la Centrafrique, se prépare peut-être chez nous. Le testament de Simone Veil Vincent Peillon, ministre de l’Education nationale, réveillez-vous ! Il n’est plus temps de faire joujou avec les rythmes scolaires ! C’est la survie de notre civilisation, de nos valeurs, de notre Humanité, de nos enfants, qui est en jeu. Chère Simone Veil, vous qui avez tant oeuvré, toute votre vie, alors que vous aviez connu Auschwitz et perdu votre mère, votre père et votre frère dans les camps, afin de nous convaincre que nos parents n’avaient pas été les collabos, les dénonciateurs de juifs, les salauds que l’on disait, mais souvent des « Justes » grâce auxquels nombre d’enfants juifs avaient survécu…chère, très chère Simone Veil, vous qui nous avez rendu notre honneur et nous avez réconciliés avec nous-mêmes, comme Mandela a tenté plus tard de réconcilier entre eux les sud-africains, mais vous qui avez dit un jour « J’ai commencé ma vie dans l’horreur, je la terminerai dans le désespoir »… N’écoutez plus la radio, ne regardez pas la télévision. N’ouvrez pas votre fenêtre. Cela vous ferait trop mal d’entendre ces rires. Mais nous vous le promettons : face aux chemises brunes qui voudraient, comme en 1940, défaire la France et la République et répandre la haine en Europe, nous nous souviendrons toujours de votre discours et de vos actes.