Femmes

28 Mai 2017

Interdire aux femmes les trottoirs et les terrasses de café, n'est-ce pas une forme de colonisation ? Or les femmes politiques ne réagissent pas


Des femmes harcelées en plein Paris, Porte de la Chapelle,  interdites de trottoirs, insultées et menacées, et pas la moindre mobilisation nationale, à l’exception de quelques associations féministes,  pas plus que pour  les femmes chassées des terrasses de café qui émurent  si peu le candidat présidentiel socialiste Benoît Hamon- pas plus , hélas, que pour Sarah Halimi, la sexagénaire  massacrée  à coups de couteau à son domicile parisien  parce que femme et juive avant d’être jetée par la fenêtre … N’avons-nous donc  rien appris des crimes de Mohammed Merah,  des massacres  du Bataclan,de Nice ni de Manchester ? Ces fleurs, ces marches, ces «  plus jamais ça », ce n’était donc que du cinéma ? Ou bien les responsables politiques considèrent-ils en avoir  assez fait  contre le racisme anti-femmesen constituant  un gouvernement et des listes législatives  paritaires ?
 On attendait au moins, en réaction à ces violences habituelles mais soudain plus « visibles », une mobilisation des élues . Or, que déclare  Anne Hidalgo en réponse à une pétition de 20 000 personnes ?  Trop occupée  à organiser avec le Quatar des courses de voitures électriques et  à concocter des « projets innovants d’avenir » pour donner aux investisseurs étrangers «  a taste of Paris » et les inciter à «  drive for the future » comme le proclament  ses banderoles des Invalides au Champ de Mars,  la Maire de Paris assure, dans son inimitable sabir, avoir «  organisé des marches exploratoires dans plusieurs quartiers ». Même oubli de la part de  l’ex-patronne du PS, Martine Aubry. Echaudée  par les critiques qu’elle dut subir pour avoir autorisé dans sa ville  des heures de piscine à part pour les femmes  musulmanes , mais aussi aveuglée  par sa fureur envers le président Macronqu’elle accuse de «  connaitre mal les Français car il a grandi dans un milieu protégé » et de vouloir «  un Parlement à sa botte »,la Maire de Lille en oublie ses combats passés pour que les femmes deviennent  des citoyennes à part entière. Et que dire de Christiane Taubira,  troisième membre du trio  de choc Aubry-Hidalgo-Taubira, qui fondait,  il y a quinze jours, un mouvement politique «  avant tout humaniste »,  baptisé «  Dès demain » ? Un silence assourdissant ! On dira que l’ancienne ministre de la Justice a beaucoup donné par le passé   pour faire reconnaître l’esclavage comme un crime contre l’Humanité et  donner une dignité nouvelle aux femmes et aux hommes  de sa Guyane  et d’autres territoires longtemps exploités par les colonisateurs .
Mais justement ! Il s’agit bien, Porte de la Chapelle à Paris comme en Seine Saint Denis,  à Béziers et ailleurs en France d’une forme de colonisation et d’asservissement .Elle est à l’oeuvre depuis longtemps pour voiler les femmes  mais aussi les adolescentes, les empêcher de poursuivre des études et de prendre leur indépendance et les conduire, sous le regard forcément soupçonneux  que provoque leur voile noir en pleine guerre contre Daech, à se considérer victimes . Vaincre ce conditionnement sera l’une des tâches du nouveau ministre de l’Education Nationale ,Jean-Michel Blanquer – tâche quasi impossible auparavant pour  la courageuse NajjatVallaud-Belkacem, cible de trop d’attaques et de pressions. Mais le ministre ne peut pas agir seul. Il lui faut compter sur desassociations comme «  Les Effrontées », aussi promptes à réagir contre les publicités pornos dégradantes pour la femme imaginées par des créatifs machos pour Yves Saint Laurent, que contre la chasse aux femmes par les  commissaires politiques islamistes .  Car un anti-féminisme  nourrit l’autre . 
 
 

Femmes

26 Juin 2016

Pour être en position de leader de la nouvelle Europe, notre pays doit se réformer


Bye By, England! Good morning, Europe !
 
Pourquoi ne pas l’avouer ? Ma première réaction, à l’annonce du “Brexit” a été de soulagement. David Cameron s’était cru malin en jouant un jeu politicien ? Bien fait ! Certes,  je n’oublierai jamais  que nos alliés britanniques nous ont permis, par deux fois, de venir à bout de l’envahisseur allemand. Mais cette reconnaissance ne justifiait pas tous les abandons : depuis le temps que les Anglais voulaient à la fois le beurre et l’argent du beurre,  les avantages du marché européen et  la protection d’une frontière à Calais, mais pas les contraintes de l’Euro,  les subventions agricoles mais pas une participation normale aux dépenses  communautaires, depuis le temps qu’ils nous répétaient, avec Margaret Thatcher «  I want my money back ! » en jouissant de leur double position de place financière européenne et de poste avancé des Etats-Unis pour conquérir nos marchés, on avait envie de leur dire «  Eh bien, partez donc ! Et que l’Ecosse prenne à son tour son indépendance, de sorte que votre Grande Bretagne devienne une Petite Bretagne ! »
Nous y voilà. Passée, on l’espère, la tempête boursière, et retombée l’illusion de voir les grandes banques de la City  s’installer à Paris plutôt qu’à Francfort, que voyons-nous ? Une Angleterre affaiblie, mais aussi, une Europe amoindrie .Car nous l’avions oublié, mais l’Angleterre constitue, avec la France, un pilier de la défense européenne. Elle a joué aussi un rôle  dans le retour de la croissance européenne. Alors, que faire ? De droite, de gauche, du centre, un concert de voix s’élève : « Bâtissons sur les décombres une autre Europe, plus proche des peuples, qui sache  à la fois apaiser les inquiétudes suscitées par l’immigration, faire revivre une culture commune,  valoriser un modèle social unique au monde, repousser les envahisseurs chinois et américains qui convoitent nos plus belles entreprises et susciter  un esprit  de conquête tel que les jeunes formés dans nos universités n’aillent pas chercher l’aventure au Canada… ou en Angleterre, mais chez nous. » Bref, il nous faut un coup de jeune ! Mais aussi, un coup de cœur !
Le moins que l’on puisse dire, c’est que le Président de la Commission de Bruxelles, Jean-Claude Juncker, qui favorisa, comme chef du gouvernement  au Luxembourg, l’évasion fiscale de dizaines de  multinationales, n’a pas le profil. Angela Merkel et François Hollande l’ont-ils davantage ? Au moins, nous les avons mis en place démocratiquement. C’est donc de ce couple franco-allemand bancal et en fin de course ( même si le plus impopulaire des deux, Hollande, espère encore être réélu en 2017 et si  Merkel briguera alors son quatrième mandat …)   que nous attendons, envers et contre tout, une  initiative forte : pour une harmonisation sociale et fiscale de notre «  petite Europe » - une Europe à Six, comme aux origines , puisqu’il faut bien constater que ni la Hongrie  ni la Roumanie ni même la Grèce  et encore moins, évidemment, la Turquie, menaçante candidate, ne nous feront progresser. L’ennui, outre l’usure du couple, c’est son déséquilibre croissant. Face à une  puissante Allemagne  qui a réduit ses déficits et son chômage, la France est en position de faiblesse. Elle devra s’appuyer sur nos partenaires du Sud, l’Espagne et l’Italie, trop longtemps négligés malgré leur  atout cœur.  Mais, quoi qu’en disent Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen - et n’en déplaise à la CGT, qui renoue, par la voix de Philippe Martinez, avec le « Niet » et la violence du PC des temps anciens - notre pays devra d’abord se réformer. En arrêtant de répéter, comme David Cameron et Boris Johnson, que tout est « la faute à Bruxelles » !                            
 

Femmes

11 Mai 2014

Pour un referendum


« 25 milliards d’Euros », répète le Secrétaire d’Etat à la Réforme territoriale, André Vallini - oui, la moitié de la somme que recherche le gouvernement avec son plan de rigueur destiné à satisfaire nos créanciers et nos partenaires ! Une véritable manne, que pourrait apporter chaque année la réforme des départements et des régions, en simplifiant notre administration et en raccourcissant ses délais « courtelinesques » !Or, l’homme qui sort ce chiffre de son chapeau est un socialiste mesuré, connu pour sa sagesse tant à la tête du Conseil général de l’Isère que comme rapporteur de la commission sur l’affaire d’Outreau. Voilà des années qu’il constate la gabegie. Récemment encore, inaugurant un gymnase dans son département, Vallini jurait que ce serait le dernier car il fallait en finir avec ces investissements coûteux qui font « doublons ». Qui d’entre nous ne s’est pas fait déjà la même réflexion : ce stade de foot pour un village qui ne compte que sept joueurs, cette médiathèque dans une petite ville déjà dotée de multiples équipements culturels, ce futur « Musée de la Romanité » en Languedoc, à 40 kilomètres de celui qui existe déjà…Notre pays ne peut plus vivre ainsi, au dessus de ses moyens . Et les « administrés » n’y comprennent plus rien : qui fait quoi ? François Hollande s’attaque donc à un réel « mal français » en lançant une réforme territoriale qui supprimerait nos bons vieux départements et recouperait nos vingt et une régions pour arriver à une quinzaine seulement. On admire l’audace, quand on se souvient que Nicolas Sarkozy, pour avoir voulu seulement réduire le nombre d’élus en donnant aux conseillers une double responsabilité régionale et départementale, dressa contre lui la « France des terroirs » et fit perdre à la droite le Sénat. On salue le courage d’un Président en chute libre dans les sondages, et qui cependant annonce ce grand chambardement pour 2016 et non 2018 comme d’autres projets présentés à l’Assemblée par Manuel Valls. On approuve, enfin, le geste du monarque démocrate qui convie à l’Elysée mercredi les représentants de tous nos partis politiques pour les consulter. Seulement voilà : si elle s’attaque à des structures séculaires et qui garantissent une certaine proximité du pouvoir, la réforme envisagée s’accompagnera-t-elle vraiment d’une réduction du nombre des fonctionnaires territoriaux ? On en doute, lorsqu’on se souvient que la décentralisation entreprise par François Mitterrand en 1982 et qui devait pratiquement supprimer les Préfectures a abouti en fait à multiplier les centres de décisions et les embauches clientélistes et à faire exploser les charges et lorsqu’on apprend que, durant la seule année 2012, les collectivités territoriales ont créé plus de 30 000 emplois ! Difficile d’imaginer qu’en pleine crise, alors que le « retournement » se fait tant attendre, les présidents de régions socialistes se résoudront à annoncer à leurs élus et à leurs employés la suppression de leur poste pour cause de simplification ! Alors ? A ce jour, les sondages indiquent que 60% des Français sont conscients de l’urgence de la réforme. Seul un referendum pourrait exprimer leur volonté. Mais ni le Ministre ni l’entourage du Président, n’y sont favorables : on sait, depuis le « Non » des Français à de Gaulle sur la régionalisation ( 1969 ), que le referendum est une arme à double tranchant … Dommage. En proposant de faire ratifier son grand projet par le peuple, François Hollande prendrait certes un risque : celui de tomber , comme le Général, pour une cause non partisane, au service de l’intérêt général. Mais cela ne manquerait pas de panache.

Femmes

7 Octobre 2010

Qui eut cru, au lendemain de la cuisante défaite de son parti aux Européennes de Juin 2009 que la Première secrétaire du PS serait, neuf mois plus tard, en route pour l’Elysée ?

Christine Clerc retrace son parcours.


Ce n’est pas facile, d’être une « fille à papa ». Elle en avait assez, Martine Aubry, qu’on l’appelle «  la fille à Delors ». Ministre de François Mitterrand, Président de la Commission de Bruxelles, Jacques Delors, qui l’avait poussée à travailler davantage chez les religieuses des Oiseaux en lui répétant «  Si tu n’as pas de meilleurs résultats, tu finiras dactylo », était l’homme des compromis patiemment négociés, le –presque- candidat à la présidentielle qui soudain, au pied du mur, en décembre 1994, recule et déçoit la gauche, dont il devait « porter les espoirs » face à Jacques Chirac.

Son père hésitait, elle foncerait. Avec l’énergie de sa mère Marie, la basque. Sous l’œil amusé du président Jacques Chirac, elle serait, dans la « dream team » de Lionel Jospin,  la plus « volontariste » des ministres de l’Emploi et de la Solidarité, la plus boulimique, aussi – de pouvoir et de projets de lois portant son nom, à commencer par la loi sur les 35 heures.

Ah, ces 35 heures ! La « deuxième gauche » réformiste de Delors avait commencé à les promouvoir – mais par la négociation, dans les grandes entreprises intéressées par la « flexibilité ». « Martine », elle, promet, en Octobre 1997 au côté de Jospin,  une loi qu’elle va s’employer, non sans brutalité, à mettre en œuvre rapidement, provoquant ainsi la colère d’un Edmond Maire ( CFDT) qui dénonce là «  une régression culturelle de la gauche autoritaire » - une rupture avec la mouvance Delors…

Un autre homme se sent alors trahi : le « père »  de Martine Aubry en entreprise, Jean Gandois, «  patron des patrons » et Pdg du groupe Péchiney – où il embaucha la jeune énarque. Gandois avait confiance en sa protégée, qu’il invitait à déjeuner au Grand Véfour. Suffoqué par sa loi-couperet, il se déclare « berné » et démissionne de la présidence de l’organisation patronale. Face à la « nouvelle Martine » il faudra, lâche-t-il, blême, un « tueur » !

Désormais, la «  dame des 35 heures » va porter sa réforme comme une croix – ou comme un  étendard de ces «  valeurs de la gauche » qu’elle entend incarner mieux qu’aucun chef socialiste. Voyez Pierre Mauroy : en 1981, le Premier ministre de François Mitterrand a repéré la jeune conseillère du ministère du Travail comme « une guerrière, formée par l’Ena à conquérir et exercer le pouvoir ». Il lui propose de venir à Lille. Il l’accueille sous le fameux beffroi, l’initie aux coutumes des « Ch’tis », facilite son élection aux municipales de 2001. Mais Martine, cette «  formidable boule d’énergie » veut le « nerf de la guerre:  les moyens de financement de la Communauté Urbaine, encore détenue par Mauroy. D’ailleurs, les méthodes de gestion de ce fils d’ouvrier, socialiste à l’ancienne, font l’objet des critiques de « la nouvelle », tout comme les lieutenants de Mauroy. La maire de Lille met en place des hommes à elle et ne mâche pas ses mots. Un jour de mars 2006, n’en pouvant plus, son « parrain » explose. Les murs de la rue de Solférino résonnent encore de ses éclats de voix : «  Martine dit trop de mal de tout le monde ! » Déjà battue aux législatives de 2002, la « dame des 35 heures », qu’on a vue pleurer sur un plateau de télévision, n’a pas fini de payer son volontarisme impérieux : en 2007, le patriarche du Nord se laisse charmer par « la petite musique de Ségolène Royal ».

Malgré tout, à force de travail sur le terrain, Martine Aubry est réélue maire de la capitale du Nord par 66% des voix ! Dans la foulée, elle devient, à l’issue d’un congrès de Reims assez trouble dans les brumes de novembre 2008, Première secrétaire du PS.

Le temps et les échecs lui ont aussi appris l’habileté : elle ne dit plus de mal de Dominique Strauss-Kahn, son rival honni du temps du gouvernement Jospin. Elle s’est fait un allié de Laurent Fabius en prenant sa défense contre le truculent président de la région Languedoc-Roussillon, qui  avait trouvé à l’ancien Premier ministre une « tronche pas catholique ». Au parti, elle met en place une équipe de « pros » auxquels elle sait dire «  Merci » et « On dîne ensemble ? » après de longues journées de travail. Elle séduit jusqu’à l’ancien bras droit de Fabius, Claude Bartoloné, qui  découvre son appétit de la vie et son amour de la culture «  Quand on lui dit : ce soir, j’emmène ma femme à l’Opéra Bastille, raconte-t-il en riant, elle est ravie ! »

A  l’approche de la soixantaine, qu’elle fêtera le 8 août sous le signe du lion,  Martine, fille aimante vantant dans ses discours l’attention qu’on doit porter aux parents, épouse heureuse ( divorcée de Xavier Aubry,  elle a épousé en 2004 son grand amour, l’avocat lillois Jean-Louis Brochen), n’est plus seulement la mère d’une fille unique, Clémentine, mais celle de 120 000 militants et de millions d’électeurs du PS. C’est une énorme responsabilité, qu’elle porte avec  la détermination d’une Angela Merkel – même si la comparaison avec la chancelière allemande, qu’elle juge « trop libérale » et  trop engoncée dans ses vestes étriquées, ne lui fait pas toujours plaisir. 

Au lendemain de sa grande victoire aux régionales, Martine Aubry entend  se consacrer au «  projet socialiste » pour recréer de l’emploi et réduire les inégalités. Elle aurait aimé aussi, bien qu’elle assure ne vouloir ni « coach » ni « training », pouvoir s’occuper un peu d’elle - de son régime, de sa coiffure et de ses tenues. Mais voilà que de nouveaux combats commencent : avec ses alliés Verts – et notamment avec la péremptoire Cécile Duflot qui, à 35 ans, n’a pas encore connu  d’épreuves. Et au  sein du PS, où Ségolène, triomphalement réélue en Poitou-Charentes, fait bande à part, tandis que François, Dominique et les autres guettent ses faux pas. Certes, Martine Aubry  éclate de rire quand ses camarades l’appellent « Notre Dame de la Résurrection ». Mais ce n’est pas facile, d’être devenue la grande sœur de la gauche. Et la mère du premier parti  de France.
C’est ainsi que se font les ascensions des filles comme des fils, en politique : il  leur faut « tuer le père ». Mais ce n’est pas facile, d’avoir tué symboliquement trois pères et d’être arrivée au pouvoir à la faveur,  accuse Georges Frêche, de bourrages d’urnes, quand on est la fille de parents très chrétiens qui vous ont appris la charité. Martine se rattrape en menant, à Lille, une politique très sociale, notamment en faveur des femmes musulmanes pour lesquelles elle accepte de réserver un jour par semaine dans une piscine municipale…

Femmes

31 Janvier 2010

Quel roman ferait le récit de sa vie ! Quel film ! Guerre et paix. Orient et Occident. Communisme et capitalisme. A 57 ans, la nouvelle directrice générale de l’Unesco, première femme et première représentante d’un pays de l’Est, la Bulgarie, à la tête de l’institution internationale pour l’éducation et la culture, a tout vécu. Si Barack Obama incarne le « creuset américain, Irina Bokova incarne le « creuset européen ».


Au 5ème Etage de l’immeuble de verre de l’Unesco, place Fontenoy, un bureau impersonnel avec vue sur l’Ecole militaire. Silhouette menue dans son tailleur-pantalon crème, visage fin aux traits un peu tirés : avant de prendre officiellement ses fonctions, la nouvelle directrice générale de l’Unesco a mené campagne durant six mois à travers pas moins de 47 pays, puis affronté une rude élection  contre l’Egyptien Farouk Hosni, qu’on disait élu d’avance. A peine installée, elle entamait une nouvelle tournée pour démontrer sa volonté « d’édifier d’innombrables passages entre l’Est, l’Ouest, le Nord et le Sud » et enchaînait conférences et rendez-vous.

Posée dans un canapé de velours bleu assorti à ses yeux - seule note de couleur dans cet univers officiel  neutre - Irina Bokova évoque son enfance d’une voix douce qui contraste  avec la force des mots qu’elle emploie. « Expulsé », répète-t-elle. Elle veut parler de son père. Lorsqu’elle naît  en 1952 à Sofia, le royaume de Bulgarie a disparu.  Son roi-enfant, le petit Siméon II, a été chassé par le « Front de la patrie » qui a instauré un régime favorable à l’URSS. Le père d’Irina, Gueorgui Bokov, est membre de la Nomenclatura, rédacteur en chef du journal du parti communiste bulgare. Mais les purges violentes entamées pendant la guerre s’intensifient sous la férule stalinienne du Premier secrétaire Todor Jivkov, qui devient président de la Bulgarie communiste quand Irina fête ses 10 ans. La collectivisation des terres s’accélère, tandis que se multiplient les goulags : on en comptera bientôt 45 ! Ce n’était pas cela, le rêve de Gueorgui Bokov. « Expulsé » de son journal, « expulsé » de l’Université, « expulsé » de toutes ses fonctions, il échappe aux camps mais entame,  à 56 ans, une triste retraite. Tous ses espoirs se reportent sur sa fille : bonne élève, Irina apprend l’anglais, l’allemand et le russe. A 18 ans, elle part pour Moscou où elle est inscrite à l’Institut d’Etat des Relations Internationales. La perestroïka de Gorbatchev n’a pas encore éclos, mais, de Moscou à Sofia, l’aspiration à plus de liberté est irrésistible.
 Nantie d’une bourse, Irina traverse l’Atlantique : elle poursuit ses études à l’Université américaine de Maryland, avant de s’installer à New-York en 1980, comme déléguée de son pays à l’ONU. Mais elle ne bascule pas, pour autant,  dans le culte du libéralisme et du capitalisme : l’expérience de son père lui a appris à se méfier des « ismes ». Lorsque le tyran Kivkov chute, en même temps que le mur de Berlin (Novembre 1989), Irina revient au pays. Inscrite au Parti Socialiste, elle brigue en 1996 la vice-présidence. La droite l’emporte. Ca ne l’empêchera pas (car les jeunes cadres bulgares ayant bénéficié d’une telle formation internationale sont rares), d’être élue au Parlement – où elle travaille en « bonne entente »  avec l’ex-roi Siméon II devenu chef du parti libéral -  puis nommée Ambassadrice en France et déléguée permanente de la Bulgarie auprès de l’Unesco.

 Voilà donc cinq ans qu’elle vit dans notre pays. Elle y compte de nombreux amis, comme Simone Veil. Quand elles déjeunent ensemble, toutes deux se racontent en riant leurs souvenirs d’expériences misogynes. Un soir de 1995, reçue dans une Ambassade européenne comme  vice-ministre des Affaires étrangères  de son pays, Irina Bokova s’entend proposer, après dîner, de rejoindre les épouses dans un petit salon rose tandis que ces messieurs parleront de choses sérieuses en fumant leur cigare. « Je me suis exécutée sans réfléchir. Mais je me suis juré de ne plus me laisser faire. Et depuis, je n’ai plus adressé la parole à cet ambassadeur… »

 On veut croire qu’il n’était pas français. « Ah, la France ! J’y ai beaucoup voyagé » dit-elle avec son léger accent slave. Avec un enthousiasme communicatif, elle vante la diversité de nos paysages, la qualité de vie « exceptionnelle », les services publics « absolument formidables » et même l’accueil des Français : « On croit qu’ils ne s’intéressent qu’à eux. En fait, ils sont comme les Bulgares : parfois difficiles en amitié, mais très fidèles. Et très curieux, très ouverts sur l’histoire et la culture des autres ». Elle sourit «  D’ailleurs, en Bulgarie, les seuls étrangers que j’ai croisés sur un site préhistorique étaient des Français ».

Quand elle parle de son pays –naguère un grand royaume peuplé d’Iranophones, avant sa conquête par le fameux empereur byzantin Basile (qui fit crever, en 1014, les yeux de 14 000 prisonniers !), aujourd’hui, un  petit état de 7 millions d’habitants, entré dans l’Union Européenne en 2007 avec la Roumanie -, Irina Bokova évoque les paysages de montagne et le chalet au bord de la Mer Noire où elle va parfois se reposer avec son mari, directeur de la Berd (Banque Européenne de Développement) à Londres. Mais elle insiste surtout sur le « carrefour » des cultures slave, grecque, roumaine… et musulmane. « Ma famille vient d’une petite ville du Sud-Ouest où 80 % de la population est musulmane. Dans des villes comme Sofia, il est naturel de voir érigées côte à côte une église orthodoxe, une synagogue, une église catholique et une mosquée… »
 Vieux rêve de tolérance et d’enrichissement mutuel, qui a sombré au Liban, mais qu’elle aimerait tant voir revivre dans une Europe idéale.

 Elle cite Barack Obama : « Il est plus facile de voir ce qui est différent chez l’autre que de chercher ce qui est commun ». Elle cite aussi Julia Kristeva, intellectuelle française d’origine bulgare « Si le monde globalisé ne veut pas se réduire à un universel uniforme, il lui faudra cultiver des diversités culturelles … qui se doivent attention et respect ». Tout passe par l’éducation. Et d’abord par l’éducation des filles. Devançant ma question sur le monde de l’Islam, elle cite le Koweit, où une femme a été nommée pour la première fois ministre de l’Education ; le Qatar, où la belle sultane entreprend une véritable révolution de l’enseignement pour les femmes et les filles ; et même  l’Arabie Saoudite, où le roi Faycal l’a étonnée par sa « modernité »… Elle-même, comment a-t-elle éduqué ses propres enfants ? Tous deux travaillent aux Etats-Unis. Dans la finance. « Ils se sont fait leur propre jugement sur les systèmes et les modes de vie, ils ont beaucoup de recul, ce qui m’étonne et me procure du plaisir… » Mais ce qui la touche le plus, c’est  qu’ils appliquent  ses principes d’égalité homme-femme : « Ma fille Maïa, qui a 32 ans et attend un bébé, me dit « Tu as été pour moi le meilleur exemple ». Quant à son fils aîné, Paul, père d’une petite fille « Il s’en occupe beaucoup, ce qui permet à sa femme de poursuivre sa carrière ». De l’Europe à l’Afrique en passant par le Proche Orient, la directrice de l’Unesco le répète à ses interlocuteurs « Le combat pour l’éducation et pour l’égalité commence dans la famille ».

Femmes

30 Novembre 2009

C’est un beau cadeau que Dominique de Villepin a fait à Nicolas Sarkozy : si l’ancien Premier ministre n’avait, en juin 2005, demandé à cette avocate internationale d’entrer dans son gouvernement, Christine Lagarde n’aurait pas connu Sarkozy et celui-ci n’en n’aurait pas fait la première femme Ministre de l’Economie. Rude parcours, en pleine tempête financière, pour cette fille de profs. Pendant des mois, ses rivaux ont fait courir le bruit de sa démission. Mais aujourd’hui, un grand nombre de Français la verraient bien Premier ministre.


Une Française  élue à la tête de l’un des tout premiers cabinets d’avocats américains – Baker and Kenzie, 4000 juristes - et passant avec aisance de son building de verre de Chicago à ses bureaux de New-York, Hong-Kong et Londres. Une femme d’affaires sacrée la cinquième plus influente du monde par le Wall Street Journal. Même si, ayant raté son entrée à l’Ena, cette Havraise qui a étudié le droit social et  les sciences politiques à Aix en Provence n’a pas appartenu, comme Ségolène Royal et Dominique de Villepin, à la prestigieuse promotion « Voltaire », quelle recrue !  Elle permet au  dernier Premier ministre de Jacques Chirac d’afficher  son modernisme et son –  relatif – féminisme.

Mais elle, Christine Lagarde ? A 49 ans et alors qu’elle jouit Outre-Atlantique d’une situation «  très agréable »se souvient-elle,  qu’est-ce qui la pousse à revenir s’installer dans ce petit pays qu’elle a quitté en 1981, et cela pour un salaire cinq fois moindre  qu’à Chicago et pour un poste de ministre délégué chargé du Commerce Extérieur, placé sous la tutelle du patron de Bercy ( à l’époque, Thierry Breton )  et combien précaire ! Nostalgie du pays  natal alors que, divorcée du père de ses deux fils, elle a rencontré, dans le sud de la France, un nouveau compagnon ? Aspiration à servir ses concitoyens –comme le recommandent, à Chicago,  deux autres avocats : Barack Obama – dont Christine Lagarde a contribué à financer la campagne de jeune sénateur – et sa femme Michelle ? «  J’ai cru, répond-elle simplement, pouvoir apporter quelque chose à notre pays ».

Tout Christine Lagarde est là : sans fausse modestie, sans arrogance non plus. En sobre tailleur pantalon  marine- chemisier rayé, avec ce jour-là – seule fantaisie qu’elle s’autorise- un fin collier 1920, elle me reçoit dans son vaste bureau au cinquième étage de Bercy. Vue époustouflante sur la Seine. Sobre mobilier de cuir noir. Seule note de couleur : un mur couvert des caricatures qui lui ont été dédiées depuis quatre ans. «  C’est une leçon d’humilité », dit-elle avec humour. La contemplation de ces dessins relève de son hygiène quotidienne, comme la gymnastique, à 5h30 chaque matin, avant de réunir ses collaborateurs et de prendre la vedette qui la mènera, le long du fleuve, jusqu’à Matignon, l’Elysée ou un congrès dans Paris. Le mur retrace les premiers faux pas de celle que la presse satirique surnommait à ses débuts « Christine Lagaffe ». A peine  débarquée des Etats-Unis,  la nouvelle ministre déclare que le code du travail français est « trop lourd ». Cela lui vaut un rappel à l’ordre immédiat du Premier ministre. Deux ans plus tard, alors qu’elle a démontré ses qualités de « leader » en emmenant des chefs d’entreprise français  à la conquête des marchés étrangers, Nicolas Sarkozy l’immerge dans la France profonde: en la nommant ministre de l’Agriculture et de la Pêche. Cela ne la prend pas au dépourvu : au Havre, où elle a grandi, Christine Lagarde n’a-t-elle pas dû,  son père étant décédé alors qu’elle n’avait que 17 ans, écailler des poissons à  s’en rougir les mains à la poissonnerie du quartier Saint-Vincent de Paul ? Plus tard, devenue « l’Américaine », n’a-t-elle pas acheté  une maison en briques et silex  en plein pays de Caux,  terre de Maupassant - terre, aussi, d’élevage de plantureuses vaches laitières? On a certes du mal à la croire quand elle dit que là-bas, elle taille ses rosiers, fait des confitures et part à la cueillette des champignons  en automne-   tandis que l’été, l’ ancienne championne de natation junior de Normandie prend plaisir à nager dans l’eau froide à Veules les Roses.  Mais ce choix, loin de Deauville, ses hippodromes, ses palaces, son parcours de golf  et ses mondanités, est encore un signe de son équilibre.

Il lui en faut lorsque, face à la hausse du prix de l’essence, elle nous conseille  de « faire appel à nos deux jambes et à nos deux roues ». ( « Et pour vous, répliquent les internautes , à quand les rollers ? ») Il lui en faut encore, de l’équilibre et du calme, lorsqu’elle  provoque un tollé à l’Assemblée nationale en lançant «  La France est un pays qui pense. J’aimerais vous dire : assez pensé ! Retroussons nos manches ! » Certes, le candidat Sarkozy n’a pas dit autre chose pendant sa campagne. Mais il y a, explique-t-on  à la novice, une façon  «  politique » de le dire. Pendant des mois,  la ministre de l’Agriculture ayant été promue à l’Economie, la rumeur court que le Président de la République songe déjà à la remplacer. Certes, il voit les qualités de cette grande fille droite et loyale, qui  connaît ses dossiers, est parfaitement à l’aise avec les chefs d’entreprise et chefs d’Etat étrangers, et – surprise dans le microcosme ! – ne dit pas de mal des  autres. Mais Christine Lagarde n’aurait pas dû parler de « rigueur »,  un mot tabou en France. Elle ne devrait pas non plus annoncer une croissance de 2%... Bref,  « un poids lourd en politique » ferait mieux. Manigances de rivaux ? Réelle préoccupation de l’Elysée ?  La rumeur se fait  insistante. En février 2008, à Tokyo, alors qu’elle participe à une âpre négociation  du G7, la patronne de Bercy est cueillie par les questions des journalistes français «  En quels termes avez-vous vous remis votre démission au Président ? » C’en est trop. Dès son retour, elle demande à voir Nicolas Sarkozy en tête à tête
                - Je ne peux pas continuer à travailler dans ces conditions. Si tu veux ma démission, je te la                    donne tout de suite…
               -  Il ne manquerait plus que ça !  s’exclame le Président.
Six mois plus tard, ils vont, ensemble, sauver le Titanic. C’est le 28 septembre 2008 – un dimanche.  La ministre de l’Economie apprend que le Pdg de la banque franco-belge Dexia a réuni secrètement son Conseil d’Administration pour lui annoncer une faillite imminente. Lundi matin, si la nouvelle est rendue publique, les clients se précipiteront pour retirer leurs économies. On assistera à des scènes de panique,  comme en 1929. Il  faut absolument prendre les devants. Christine Lagarde réunit les principaux banquiers français. «  Cela s’est passé ici », dit-elle en désignant la longue table noire sur laquelle elle nous fait servir un thé vert dans des mugs de porcelaine chinoise. A 23 heures, ils sont tous là . Et à 4 heures du matin, elle appelle Nicolas Sarkozy «  Nous sommes prêts ». La petite troupe se transporte à l’Elysée, où le Président se fait expliquer les mesures proposées, non sans passer un savon aux banquiers «  Vous êtes des irresponsables ! » Puis, l’on se remet au travail. A 9h du matin, Sarkozy dispose d’un plan de sauvetage. Quelques jours plus tard, il pourra annoncer, dans un grand discours à Toulon «  Pas un épargnant français ne perdra un euro ».

«  De septembre 2008 à janvier 2009, résume Lagarde, nous avons vécu jour et nuit en état d’urgence. » En quatre mois, bien des principes libéraux auxquels elle avait adhéré ont été balayés. « Le marché s’est révélé incompétent », tranche-t-elle. Le monde des affaires qu’elle croyait  bien connaître s’est révélé, lui, étrangement opaque. « Beaucoup de choses, constate-t-elle, étaient cachées sous l’écran radar. » Quant aux traders, ces jeunes gens trop payés pour spéculer, « ils jetaient un voile sur leurs émoluments ». Le modèle français, qu’elle voyait de loin avec un mélange de nostalgie et d’envie de le faire bouger, s’est avéré, en revanche, plus solide qu’elle ne l’aurait cru. Si la Grande Bretagne,  dépendante de ses services financiers, et l’Allemagne,  dépendante de ses exportations de machines outils, ont plongé, La France, explique-t-elle, a mieux résisté : grâce à la bonne tenue de la consommation et grâce à l’investissement public.  Christine Lagarde a découpé une couverture du mensuel  The Economist  , « le plus riche, le plus libéral, le plus anglo-saxon des magazines », qu’elle voudrait faire encadrer. Sous le titre «  Un modèle français ? » On y voit Gordon Brown dans l’eau jusqu’au cou et Angela Merkel les pieds mouillés, tandis que Nicolas Sarkozy pavoise…

Entre un conseiller. Il apporte le dernier sondage  sur les éventuels Premiers ministres favoris des Français. Christine Lagarde occupe la première place, avec 29% de souhaits en sa faveur, loin devant Dominique Strauss-Kahn, et très loin devant Brice Hortefeux . «  Il va falloir sortir les casques à pointes », dit le conseiller, la mine réjouie d’avance par ce combat de chefs. Mais elle «  J’ai assez à faire ici. Je ne regarde pas ce qui se passe de l’autre côté du parapet. »

Femmes

1 Septembre 2009

Un tempérament explosif. Des origines et un style populaires : tout cela a freiné l’ascension de la fille de chauffeur routier lorrain, Nadine Morano


Pourtant, devenue à 45 ans Secrétaire d’Etat à la Famille, elle apparaît aujourd’hui comme l’une des « femmes qui montent » dans l’équipe Sarkozy .Un livre du chroniqueur de gauche Guy Carlier «  Nadine Morano, une chanson populaire », lui rend un hommage inattendu.  
 
Elle traite quasiment d’ « assassins » des socialistes qui s’opposent à une peine de sûreté pour les délinquants sexuels. Surgit, en plein congrès d’une association dont Ségolène Royal est l’invitée vedette pour contredire l’ex-candidate socialiste. Menace de poursuivre une internaute qui a écrit «  Hou, la menteuse ». Et irrite ses ministres de tutelle… Pas la langue dans sa poche. Et pas dans la dentelle, Nadine Morano,  le «  bulldozer » de Nicolas Sarkozy.

Adolescente, elle voulait être juge : pour « aider les gens »-  les gens de sa cité natale du Haut-Lièvre à Nancy. Là-bas, elle a grandi, heureuse, avec son frère, entre un père chauffeur routier et une mère standardiste dans une compagnie de taxis. La HLM existe toujours. Mais les enfants, qui saluaient respectueusement  le policier chargé de les faire traverser à la sortie de l’école, s’y comportent maintenant, trop souvent, en voyous. Alors, au risque de se faire traiter de « Le peniste », Nadine Morano enrage «  Ce qu’ils ont fait de cette cité ! » Elevée dans la haine du communisme et la ferveur gaulliste, elle  s’engage, toute jeune responsable de la communication du Parc régional de Lorraine, pour Jacques Chirac. En 1995, le candidat de la « fracture sociale » passe par la Lorraine. Il repère cette jeune mère de famille pugnace et pose pour la photo avec ses trois petits sur les genoux. Sept ans plus tard, Nadine Morano veut devenir députée. Et voilà qu’elle apprend, entre les deux tours de la présidentielle, que, par suite d’un accord entre hommes d’appareil, un ex-giscardien va être désigné  dans sa circonscription de Moselle ! Nous sommes le 25 avril 2002.  Chirac doit tenir son dernier meeting  le soir même: à Lyon. Nadine saute dans sa vieille voiture. En route pour Lyon. 700 kilomètres d’une traite jusqu’au Parc des Expositions. Là, reconnue par les membres du Service d’Organisation, elle va se poster au pied de la tribune. Lorsque Chirac en descend, elle bondit « Monsieur le Président, je n’ai pas passé vingt ans derrière vous pour me faire doubler par un type qui vous a combattu ! » 48heures après, Nadine Morano est investie. Et le 6 juin, Bernadette Chirac, venue la soutenir en Moselle, lui prédit «  Vous irez loin, vous ! » Dans une circonscription difficile, elle est élue dès le premier tour. A 45 ans, devenue sarkozyste de choc, (mais la photo de Chirac avec ses enfants figure toujours dans son salon) la voilà enfin membre du gouvernement,  peut-être la plus raillée et la plus insultée des «  femmes de Sarkozy ».

« La tête brûlée du gouvernement », « Morano la gaffeuse », « Madame Sans Gêne » - et même – quand elle danse un soir avec les jeunes de l’UMP- «  Nadine bourrée » ! On ne compte plus les épithètes dont on l’a affublée. Il faut dire que la fille de chauffeur routier adore provoquer. Un présentateur de TV raconte-t-il qu’elle a été  mise à l’écart par Sarkozy avant d’ être enfin nommée Secrétaire d’Etat chargée de la Famille ? Elle le coupe «  C’est dommage que vous racontiez n’importe quoi ! » Des murmures masculins ( «  Celle-là, elle en a !») saluent-ils son intervention ? Elle se retourne «  Oui, j’en ai ! Des ovaires ! Le courage, figurez-vous, n’est pas lié aux attributs masculins ! »
Après cela, on s’attend à voir débarquer, dans le restaurant d’hôtel où nous avons rendez-vous, une sorte de Bonaparte au masculin, chevelure blonde en désordre, talons aiguilles claquant sur le dallage de marbre, ordres brefs et impérieux jetés aux gardes du corps et à l’attachée de presse. On n’entend pas arriver cette jeune femme discrète, sobrement vêtue de noir et blanc, sans bijou. Yeux clairs sous la frange d’écolière. Attentive.

 On comprend alors pourquoi, le chroniqueur radio «  de gauche », Guy Carlier qui l’appelait jusque là « la harpie de l’UMP » eut une soudaine révélation : un soir, voyant à la télévision  la Secrétaire d’Etat à la Famille se pencher vers une personne «  en grande souffrance », une « ride de compassion »   sur le front, il se dit qu’elle méritait d’être connue. Cela donne un livre « Nadine Morano, une chanson populaire », plein de notations machistes telles que «  Elle danse de toutes ses forces sur les chansons de Johnny comme elle mange, comme elle boit, ou comme on imagine qu’elle fait l’amour… » Parfois, pourtant, l’émotion affleure : lorsque Nadine rend visite à son père, paralysé sur un fauteuil roulant, et lui prend tendrement la tête entre ses mains. Lorsqu’elle confie «  Dieu m’a déçue… mais j’ai toujours sur moi la médaille miraculeuse de la rue du Bac ». Lorsqu’elle raconte comment, après des années de recherches en France et au Tchad, elle a retrouvé Solange, sa meilleure amie –noire – de l’école primaire, du temps où toutes deux rêvaient d’être majorettes…

Le maître d’hôtel nous propose des filets de rougets. Nadine Morano préfère une  simple omelette au gruyère-salade et de l’eau gazeuse. Avec passion, elle expose ses dossiers : la retraite des mères de famille, menacée. Elle la défendra mordicus. «  Ce sont les femmes qui élèvent les enfant ! Sur les 730 000 demandes annuelles de congé parental, 1% seulement viennent des pères ! » Pour les jeunes mamans qui travaillent, la Secrétaire d’Etat veut former 60 000 nouvelles assistantes maternelles. D’ici à la fin du quinquennat de Nicolas Sarkozy,  elle compte inaugurer aussi 8000 places en « jardin d’accueil » -une nouvelle structure entre la crèche et la maternelle. Mais ce qui lui tient le plus à cœur, c’est le combat contre les sites pornos et pédophiles sur Internet. Elle vient d’en visionner une série. «  Avec des bébés ! Vous vous rendez compte ! » Des larmes perlent dans ses
yeux. Elle serre les poings : « J’irai jusqu’au bout ! » Quand je pense que trois adolescents sur quatre ont déjà vu des films pornos ! Quelle image se font-ils de la sexualité ? Pour les garçons, c’est la performance, la brutalité, les tournantes. Pour les filles, être toujours plus sexy… »  Bouleversée, elle parle de ses trois enfants : Raphaël, 20 ans, poursuit des études commerciales. Grégoire, 18 ans, sera militaire. Eleonore, 13 ans, se verrait bien avocate. Tous trois ont souffert de la violence du combat politique. Récemment, la ministre s’est rendue à une manifestation contre une fermeture d’ usine. Malgré ses avertissements,  son aîné a tenu à l’accompagner. Il en est revenu bouleversé : ces caricatures, ces huées !  « Je ne comprends pas, maman, pourquoi tu bosses comme une folle pour ces gens-là ! » Mais voilà : ces «  gens-là » sont sa famille. Elle que la lettre de Guy Môquet fait pleurer croit toujours qu’il est noble de «  servir ». « Romantisme enfantin », comme dit Carlier ? Mais si c’était plutôt la fidélité à ses origines ?  La fierté d’être « peuple ».
         


Femmes

11 Août 2009
Roselyne Bachelot. Son rire de gorge. Ses tailleurs rose pétard. Ses déclarations iconoclastes- par exemple, en faveurs du Pacs en 1998, alors que son parti, le RPR, votait massivement contre. Son humour, volontaire ou non – comme lorsque, durant l’été 2003 de la canicule, elle suggère de … garer sa voiture à l’ombre. Tout cela avait fait de cette pharmacienne hardie, entrée en politique en Maine-et-Loire sur les traces de son père, Jean Narquin, grand résistant et député gaulliste, la cible des «  Guignols ».

Bien qu’elle ait, dès 2006, soutenu Nicolas Sarkozy en engageant publiquement Jacques Chirac à ne pas se représenter, Roselyne ne figure pas, un an plus tard, quand Sarkozy entre à l’Elysée, dans son équipe rapprochée, sa « dream team » très médiatique : Rachida Dati à ma droite, Rama Yade à ma gauche. A 60 ans, l’ancienne Ministre de l’Ecologie et du Développement durable du gouvernement Jean-Pierre Raffarin, nommée Ministre de la Santé et des Sports dans le gouvernement Fillon, entame-t-elle une fin de carrière paisible dans l’ombre ?

Mais Rachida s’en va au Parlement européen, Rama est punie. Jour après jour, face aux tempêtes, Roselyne, elle, montre sa compétence et sa solidité. Elle devient, comme ses collègues de l’Economie, Christine Lagarde,  et de la Justice, Michèle Alliot-Marie, l’un des trois «  poids lourds » féminins du gouvernement de crise. Le Président de la République sait pouvoir compter, dans les moments difficiles, sur sa disponibilité, son courage, son sens politique et – ce qui compte beaucoup pour lui - sa bonne humeur. A Roselyne Bachelot, donc, les dossiers lourds comme la réforme hospitalière, la pandémie  de grippe A, le Plan Alzheimer. Et maintenant, le Plan Cancer.


Femmes

11 Août 2009
Christine CLERC-  Il y a quinze ans, c’était un mal tabou, qui semait la terreur. Aujourd’hui, les femmes disent «  quand j’ai fait mon cancer du sein… » Elles se racontent dans des livres ou à la télévision. Elles reprennent leur travail très vite…Le cancer du sein serait donc devenu une maladie ordinaire ?
 
Roselyne BACHELOT – Détrompez-vous ! Nous sommes loin d’avoir vaincu le mal. Le cancer du sein touche encore, chaque année en France, 50 000 femmes. Il est la  première cause de  mortalité féminine, avec 11 000 décès par an.
 
CC –Soit douze fois plus de morts en un an dans notre seul pays que n’en a fait, en six mois, dans le monde entier, la fameuse grippe A H1N1 ? Pourtant, c’est contre elle que le gouvernement semble mobiliser le plus d’énergie et de moyens ?
 
RB -  Nous nous mobilisons sur les deux sujets, mais on ne peut pas comparer. Dans le cas de la grippe, il s’agit d’une pandémie dont les experts indiquent qu’elle pourrait toucher cette année des millions de personnes en France. Nous devons  nous préparer à agir dans l’urgence. La lutte contre le cancer est un combat de longue haleine. Nous ne  relâchons pas les efforts, au contraire.  Dans le cadre du « Plan Cancer »  qui est une des priorités du Président Nicolas Sarkozy, nous allons y consacrer cette année 180 millions d’euros. Grâce à de précédentes campagnes, initiées par mon prédécesseur Bernard Kouchner, la mortalité due au cancer du sein a baissé de 1,3% par an. La France est l’un des pays d’Europe où les progrès ont été les plus constants – même si les pays nordiques obtiennent de meilleurs résultats. En quatre ans – de  2004 à 2008- le pourcentage de Françaises dépistées est passé de 40% à 52, 5%. C’est une belle progression. Mais elle est trop inégale. Dans vingt-trois départements, le taux de dépistage se situe entre 60% et 70%. Dans un seul – la Haute Vienne- il atteint 70%, ce qui est notre objectif national.
 
CC- Quel est le secret de la Haute Vienne ?
 
RB – Je ne le sais pas encore assez précisément pour vous répondre. Plusieurs éléments entrent en ligne de compte. Nous devons agir à la fois sur la quantité et sur la qualité des tests proposés. Le rapport remis au Président de la République par le Professeur Jean-Pierre Grumfeld – qui a réalisé plus de 200 auditions et reçu 58 000 contributions- met en valeur un double phénomène : les femmes les moins sensibles aux campagnes de dépistage sont d’une part les plus précaires, les moins informées, et d’autre part des citadines actives, qui lisent les journaux .
 
CC – Comment expliquer  que celles-ci passent à travers les mailles du filet ? Les caisses d’Assurance Maladie envoient pourtant régulièrement à toutes des convocations, avec listes d’adresses des centres agréés…
 
RB – Le plus souvent, les femmes qui font semblant de les ignorer  le font parce qu’elles ont peur de savoir. Parfois aussi – c’est le cas des plus âgées- elles ont honte de montrer leurs seins. Et puis, il y a celles qui n’ont pas confiance dans le dépistage organisé.
 
CC – Mon radiologue m’a dit en effet : «  Vous savez, ces dépistages de la Sécurité sociale ne sont pas très sérieux… Je vous conseille plutôt de faire votre mammographie chez nous… »
 
RB – Eh bien !  Il vous raconte des histoires. C’est au contraire le dépistage organisé qui présente le plus de garanties, car il est soumis à une double lecture : un second radiologue examine les clichés. Ce n’est pas le cas dans la plupart des laboratoires de radiologie. Il faut donc inciter les femmes non seulement à se faire dépister régulièrement, mais à le faire dans le cadre du dépistage organisé.
 
CC – En dehors de ce dépistage, quels sont les grands axes de votre « Plan Cancer » ?
 
RB – Il en comporte plusieurs : la réduction des inégalités face à la maladie. Le renforcement du rôle du médecin traitant. La sensibilisation aux facteurs environnementaux – et là, je pense en particulier au soleil : savez-vous que le nombre de cancers de la peau augmente fortement chez nous. Il parait que les seins nus sur la plage ne sont plus à la mode ( Rire). Tant mieux. Mais il faut dire et redire que c’est une folie de s’exposer au soleil pendant des heures,  particulièrement en été et en plein milieu de journée, comme le font des dizaines de milliers de jeunes filles et de jeunes femmes, allongées sur le sable sans parasol.
 
CC- Et le régime alimentaire ? On cite le cas des Japonaises qui ne connaissent pratiquement pas le cancer du sein, mais qui en «attrapent » comme nous lorsqu’elles s’installent en Occident et adoptent notre mode de vie.
 
RB-  L’alimentation est un des axes de recherche essentiels, bien sûr. Nous avons encore beaucoup à apprendre  des chercheurs sur ce sujet. Mais nous ne répéterons jamais assez qu’il ne faut pas manger trop gras. Ni trop sucré. Qu’il faut éviter les excès. Et respecter la règle des cinq fruits et légumes par jour. Quand vous viendrez déjeuner au Ministère de la Santé, vous goûterez une excellente cuisine à base de légumes.
 
CC – Mais vous connaissez l’objection : vu le prix des  fruits et des légumes frais, comment voulez-vous qu’une mère de famille modeste nourrisse ainsi ses enfants ?
 
RB- Le gouvernement s’emploie, en accord avec les producteurs et les distributeurs, à en faire baisser le prix. Mais je vous assure que  l’on voit souvent, dans les caddies aux caisses des supermarchés, des produits élaborés qui coûtent bien plus cher. Le tout est de choisir des fruits et légumes de saison.
 
CC – Et le vin ? Pourquoi nous fait-on si peur, avec le vin ?
 
RB- L’Institut National du Cancer s’est appuyé sur des études démontrant que l’alcool peut favoriser le cancer, quelle que soit la quantité consommée… Mais d’autres études semblent démontrer également qu’une consommation modérée de vin réduirait les risques d’Alzheimer…
 
CC – Quelle est votre hygiène de vie personnelle ? Vous qui passez pour une bonne vivante ?
 
RB – Je m’applique à être extraordinairement raisonnable. J’évite les boissons alcoolisées. Je ne me mets pas au soleil. Je mange beaucoup de fruits et de légumes. Et j’ai passé mon dépistage il y a trois mois, comme je le fais tous les deux ans. Là où je ne suis pas à la hauteur, je l’avoue, pour une Ministre de la Santé et des Sports, c’est sur le chapitre de l’exercice physique.
 
CC – Vous vous en tenez à la devise de Churchill «  No sport » ? Elle n’a pas l’air de vous réussir si mal ! Quand on voit le nombre d’accidentés du sport et du jogging…
 
RB – C’est vrai, mais je  ne m’en vante pas ! J’ai tout de même acheté un vélo d’appartement. Je compte m’y mettre très bientôt.
 

Elevées chez les mêmes religieuses, toutes deux Enarques, elles appartiennent au même courant social-démocrate. Rebelles à l’autorité de leur père, elles ont rompu, chacune aussi, avec leur premier compagnon. Ces deux femmes libres auraient pu être sœurs.


 Mais l’ambition  et plus encore le style, les opposent. Dès le soir des élections européennes du 7 juin,  le duel reprendra : pour  désigner celle des deux qui sera candidate du PS à la présidentielle.
 
Ah, le goût puissant du pouvoir ! Devant un gâteau au chocolat, le Premier secrétaire du parti socialiste, François Hollande, rêvait de la présidentielle. C’était à La Rochelle, en août 2005. Je me tournai vers  Ségolène Royal,  debout, en retrait. « Chut ! » fit-elle en posant un doigt sur ses lèvres : « écoutez François ». La «  princesse d’un soir » – lors de son élection, en 2004, à la présidence de la région Poitou-Charentes- était redevenue « l’humble servante du Seigneur ». Qui eut dit que, moins d’un mois plus tard, une Ségolène métamorphosée – sourire de « Kill Bill », jupe  relevée sur ses jambes croisées, talons aiguille- se déclarerait, dans Paris-Match, « prête »  à se présenter à l’Elysée ?

Douze ans plus tôt, quand Martine Aubry n’était encore que « la fille à Delors » ( Jacques Delors était alors président de la Commission de Bruxelles et favori socialiste contre Jacques Chirac) qui eut cru que cette technocrate autoritaire et gourmande,  mal à l’aise dans ses costumes pantalons et ses grandes écharpes, deviendrait, elle, la première femme Premier secrétaire du PS ? L’histoire de ces deux « quinquas » qui se disputent l’ascendant sur les hommes de leur parti, c’est d’abord l’histoire d’une mue. D’une double libération.

Martine naît le 8 août 1950 à Paris sous le signe du Lion. Marie-Ségolène, le 22 septembre 1953 à Dakar sous celui de la Vierge. Toutes deux reçoivent une éducation stricte chez les Chanoinesses de Saint-Augustin, au Couvent des Oiseaux pour l’aînée, à Notre- Dame d’Epinal pour la cadette. Les religieuses leur enseignent qu’il faut « être au service des autres ». Elles ne les initient pas à l’art de prendre le pouvoir, mais il leur viendra naturellement, d’une secrète révolte. Marie-Ségolène est la quatrième d’une famille de huit enfants menée à la baguette par un père à monocle et crâne rasé, le Colonel Royal, qui tient serrés les cordons de la bourse. Elle se souviendra d’avoir eu honte, à la messe le dimanche, d’être si mal habillée et d’avoir été traitée, comme ses sœurs, en « être inférieur ». Elle se souviendra surtout, étudiante à Nancy, d’avoir vu arriver sa mère Hélène, partie du domicile conjugal avec son balluchon. La future adversaire de Nicolas Sarkozy a alors 19 ans. C’est elle, et non son frère aîné, qui va prendre l’initiative d’assigner son père en justice : pour l’obliger à verser une pension. Rude épreuve initiatique, qui explique sa dureté : on n’a jamais vu pleurer la «  dame en blanc ». Pas même au soir de sa défaite de mai 2007. Pas même lorsqu’elle annonce, quelques jours plus tard «  j’ai demandé à François de quitter le domicile , de vivre son histoire sentimentale de son côté. »
Martine, qu’on croit la plus forte ( «  C’est un fighter  », dit son père)  a, elle, craqué en public. La première fois, ce fut à la parution du livre ravageur de Philippe Alexandre «  La dame des 35 heures », en 2002. Une bonne partie du gouvernement socialiste, Lionel Jospin en tête, dut alors  prendre le TGV pour Lille afin de la consoler. Quelques semaines plus tard, celle qui avait été, aux Affaires sociales, la Ministre la plus puissante de la «  dream team » de Jospin , celle que ses camarades jaloux appelaient «  La Mère Emptoire »,  celle dont Ségolène, alors simple ministre déléguée à la famille, dit encore «  Elle me prend pour sa sous-ministre », ne pouvait réprimer ses larmes à la TV : tandis que sa cadette était brillamment réélue dans les Deux-Sèvres, elle était battue dans le Nord par un jeune inconnu. Martine aussi, pourtant, avait connu l’épreuve qui rend plus forte. Son père, employé à la Banque de France, ayant gravi les échelons au mérite pour devenir conseiller du Premier ministre gaulliste Chaban- Delmas puis Ministre de l’Economie sous Mitterrand, se montrait exigeant au point de la menacer, quand elle « flemmardait » : «  Tu deviendras dactylo ! ». Pas de risque : la fille Delors a hérité de sa mère, Marie la basque, son énergie. Mais le drame de la maladie et de la mort de son frère Jean-Paul l’a bouleversée. Elle entre tout de même à l’Ena – promotion Léon Blum. Ségolène- encore un point commun - l’y suivra,  promotion Voltaire comme François Hollande et Dominique de Villepin. Bien que sortie dans un rang médiocre, administrateur civil au ministère du Travail,  tandis que sa cadette sera repérée par Jacques Attali pour entrer au cabinet  de François Mitterrand à l’Elysée,  l’aînée  entame alors une  brillante carrière. Directeur du Travail, elle est recrutée par  Jean Gandois, Pdg du groupe Pechiney, avant d’être nommée par Jospin Numéro deux de son gouvernement, devant son rival honni, Dominique Strauss-Kahn. Elle va donner là  toute la mesure de son volontarisme, sinon de sa brutalité : en imposant aux patrons – à commencer par l’ami Gandois, qui se dit «  berné » - la loi sur les 35 heures. Placée à la droite du Président de la République au conseil des Ministres, Martine l’épate par sa capacité de travail et son appétit : Jacques Chirac la voit   Présidente « en 2002 ou  2007 ». Le « patron des patrons, Ernest-Antoine Seillière, aussi «  Vous verrez, me dit-il, vous l’aurez à l’Elysée ! ». Rien ne semble  résister à la future maire de Lille, qui quitte alors le père de sa fille Clémentine pour un avocat séduit lors d’un dîner dans le Nord, Jean-Pierre Brochen.

Cependant, la jeune mère de 4 enfants (Thomas, Clémence, Julien et Flora, que Paris-Match a photographiée à sa naissance )  emplit son blanc tablier de « chabichous «  ( fromages de chèvre du Poitou). Ségolène, que l’on appelle encore la « fille cachée » de Mitterrand, emprunte des chemins inexplorés par les ambitieux Enarques . Martine et les garçons s’intéressent à la guerre, l’argent, le travail – bref, à ce que les commentateurs masculins appellent «  la politique phallique » ? Elle, Ségolène, épouse la cause des grands- parents et des mères de famille, fait renvoyer – pour la première fois !- des profs pédophiles, se bat contre le bizutage. Cela fait sourire. Jusqu’à ce jour de 2007 où la « maman », qui jure la main sur le cœur d’élever « tous les enfants de France » comme les siens, et alterne couplets martiaux de la Marseillaise et  paroles d’Evangile, double  ses  «  chers camarades »si méprisants ( «  Qui va garder les enfants ? »)  pour caracoler en tête des sondages .

On connaît la suite : la défaite de Ségolène à la présidentielle de mai 2007 et, en novembre 2008, à la tête du parti. Et la victoire de «  Martine la compétente » qui, avec le soutien de ses  adversaires Fabius, Strauss-Kahn et Delanoë, s'installe dans l'ancien bureau de François Mitterrand. Mais tandis que  la gagnante peine à mobiliser les militants, la perdante, qui faisait salle comble  quelques semaines plus tôt au Zénith malgré les railleries sur ses cheveux bouclés et sa gestuelle de « rockstar », marque des points. Toujours auréolée par son score de mai 2007 ( « 17 millions de Français, répète-t-elle, m’ont choisie pour porter leur espérance ! ») elle multiplie les « coups », tels son discours de Dakar où elle demande « pardon » pour les paroles prononcées par le Président de la République sur «  l’homme africain ».On la dit « illuminée » ? Elle n’en n’a cure. Comme Nicolas Sarkozy, elle enfreint  les tabous. Elle se montre au bras de son nouvel amoureux, puis elle justifie presque, dans une diatribe contre les grands patrons, les séquestrations- ce qui ne l’empêche pas de prêcher comme le Christ « Aimez-vous les uns les autres »…A la mi-avril, enfin, la rumeur ayant circulé sur des propos de table peu amènes lâchés par le Président de la République sur ses «  amis » chefs de gouvernement européens, Ségolène s’en empare. Au Premier ministre espagnol José-Luis Zapatero, dont Nicolas Sarkozy aurait dit, avec un sourire ironique pour certains des élus socialistes conviés ce jour-là à l’Elysée «  Il n’est peut-être pas intelligent, mais lui au moins… » l’ancienne candidate  à l’Elysée, qui se souvient d’avoir fait campagne à ses côtés, écrit alors une lettre d’excuses…au nom des Français ! Scandale assuré ! Le porte-parole de l’UMP se demande si la Présidente du Poitou-Charentes ne relève pas de la psychiâtrie ; ses propres amis s’enferment dans un silence gêné. Cette fois, Ségolène est allée trop loin !  « On vous l’avait dit, rigole un proche de Martine Aubry, qu’elle pèterait les plombs !  D’ailleurs, les Français sont juges : tandis que Martine chemine tranquillement vers le peloton de tête des sondages, la  popularité  de Ségolène accuse une baisse. » Cependant, un notable sarkozyste observe, amusé : «  Vous souvenez–vous du tollé que provoqua Sarkozy un certain 14 juillet 2006 en comparant le Président Chirac à  un Louis XVI qui n’avait rien d’autre à faire que de la serrurerie ?  Au fond, Ségolène est en train de faire à Martine ce que fit Sarkozy à Chirac : elle l’étouffe ! »  Le fait est qu’on ne parle plus que d’elle.  C’est précisément ce qu’elle voulait.

A 56 ans bientôt, la « fille politique de Mitterrand » incarne, au fond, la « génération Sarkozy », tandis que la fille de Delors, qui martèle «  La politique,  ce n’est pas courir derrière les sondages » et s’épuise malgré tout à tenter de séduire les téléspectateurs de «  Vivement Dimanche », paraît appartenir, avec ses trois années de plus et ses compliments pour un ancien Président «  si proche, lui, des Français », à la « génération Chirac- Jospin ». Dès le lendemain des élections européennes, la vraie bataille s’engagera entre elles : pour la désignation  du candidat – ou de la candidate socialiste à la  présidentielle de 2012 . Si le PS fait un bon score ce soir de 7 juin,  Martine arborera  enfin un sourire de gagnante . Mais s’il connaît un nouvel échec sous la conduite de la Maire de Lille, Ségolène rappellera  suavement «  Moi, le 22 avril 2007, au premier tour de la présidentielle, j’avais  recueilli 26% des suffrages… ». Les deux sœurs ennemies se retrouveront face à face : pour un duel impitoyab

Combien de fois l’a-t-on dit menacée ! La Ministre de l’Intérieur agaçait, disait-on, le Président de la République. Mais la crise a imposé le retour à « l’esprit de sérieux ».La popularité de MAM a remonté : elle apparaît comme l’une des figures les plus solides du gouvernement.


Michèle Alliot-Marie, vêtue de noir, est assise au grand bureau d’acajou, chargé de bronzes, du terrible ministre de Napoléon, Joseph Fouché. D’une main rapide et précise, elle finit de signer un parapheur ministériel. J’entre sur la pointe des pieds. Du temps de Nicolas Sarkozy, le Ministre de l’Intérieur distribuait des ordres au téléphone en dévorant des assiettes de chocolats. Là, pas un bruit. Le temps semble arrêté, comme pour les  orchidées blanches sur les guéridons de marbre. Enfin, MAM se lève. D’un geste souple et plein d’autorité à la fois, elle m’invite à m’asseoir dans un fauteuil Empire.
-              On me disait, commence-t-elle en souriant : ce sera difficile d’exister après Nicolas  Sarkozy. C’est vrai : j’ai un style totalement différent ( Elle rit, montrant ses dents de carnassière) Heureusement !
Lui, le Président, a besoin de courir, de voler d’une extrémité à l’autre de la planète pour avoir le sentiment d’influer sur les évènements. Elle dit avoir besoin de « plages de temps » pour réfléchir :
 -             Je me réveille à 5heures 25 du matin. Si Patrick ( Patrick Ollier, son compagnon, député UMP des Hauts- de- Seine)  dort, je réfléchis au lit. Ensuite, je fais ma gymnastique et j’aime bien prendre le temps de choisir mes vêtements. C’est très important, la tenue : elle doit être adaptée à  la fonction. Ministre de la Jeunesse et des Sports, je devais descendre sur les stades ; Ministre de la Défense, je grimpais en vitesse dans des hélicoptères de combat. Je portais  donc pantalons et talons plats. Ici, je suis plus souvent en jupe…
Jusqu’à minuit passées, s’enchaînent des journées exténuantes. Car tout remonte « à Beauvau » comme à Matignon : les faits divers, les grèves, les menaces terroristes, le procès Colonna, l’interminable conflit des Antilles… Tout est  urgent et la presse est là, qui exige une réaction tandis que, de l’autre côté de la rue du Faubourg St Honoré, le maître de l’Elysée attend des résultats. Il y a des moments où la pression devient intenable. Je cite la crise de la Guadeloupe, quand le dessinateur Plantu caricatura MAM à la Une du « Monde » : en autruche, la tête dans le sable. Cela me vaut une leçon d’art politique :
-              Le jeu  pour les opposants dans un conflit de ce genre, c’est  toujours d’essayer de faire remonter la décision jusqu’au sommet de l’Etat. Mais un ministre responsable sait qu’il ne faut pas rentrer dans ce jeu : si cela remonte à Paris, cela devient un problème national. Il n’en n’était pas question, surtout avant le rendez-vous  social à l’Elysée le 18 février. Voilà pourquoi j’ai d’abord fait intervenir le Préfet, puis le Secrétaire d’Etat Yves Jégo, que j’avais deux fois par jour au téléphone. J’ai appris cela d’Edgar Faure…
 
Nous sommes en 1972. La bonne élève Michèle Marie, diplômée en Sciences Politiques et en Droit et titulaire d’une maîtrise d’ethnologie et d’un certificat d’aptitude à la profession d’avocat, a 26 ans. Elle épouse son professeur de droit, Michel Alliot , devenu  président de l’Université Paris VII, et entre comme conseiller technique au cabinet du Ministre des Affaires Sociales de Georges Pompidou, Edgar Faure. Auprès de celui qui fut, sous la IVème République, plusieurs fois Président du Conseil, et mentor de brillants chargés de mission comme Valéry Giscard d’Estaing, elle va s’initier aux jeux subtils des partis et aux rouages de l’Administration.         Car elle adore apprendre ! Fille unique, elle n’a pas seulement reçu de son père, Bernard Marie, arbitre international de rugby et édile municipal de Biarritz,  des leçons de gaullisme et l'éducation d'un garçon sportif - de la natation au deltaplane en passant par  le rugby ! Dans ses différents mandats d’élue – première adjointe au maire de Saint-Jean-de-Luz, vice-Présidente du Conseil Général des Pyrénées Atlantiques et députée, réélue sans discontinuer depuis vingt ans, MAM apprend, sur le terrain, l’importance du contact avec la base. Il faut la voir, au Salon de l’Agriculture, admirer les «  Blondes d’Aquitaine », recueillir les doléances des éleveurs des Pyrénées Atlantiques et des vignerons du  Bordelais et interroger les jeunes agricultrices  pour comprendre comment elle a réussi, au fil des ans, à agrandir son fief et  collectionner les victoires  – la dernière, aux législatives de 2007, par plus de 56% des voix au premier tour. Il faut la voir aussi tenir aux militants le langage viril qu’ils adorent, réunir des intellectuels à son association gaulliste «Le Chêne » et recevoir à sa table, chaque mardi, des parlementaires venus s’épancher place Beauvau, pour comprendre comment MAM fut, en 1999, élue présidente du RPR  - après 70 000 kilomètres parcourus et pas moins de 8O meetings à  travers la France - contre le candidat soutenu par le Président Jacques Chirac.
Déjà, pourtant, l’on raillait sa façon conquérante d’arpenter les scènes, son débit mécanique à la Chirac.  On n’allait pas cesser de railler celle qui serait Ministre de la Jeunesse et des Sports du gouvernement Balladur ( On l’appellerait alors «  La passerelle » car elle tenterait de faire le lien entre Balladur et Chirac) puis Ministre de la Défense des gouvernements Raffarin et Villepin, avant d’être nommée Ministre de l’Intérieur du gouvernement Fillon par son ancien rival Sarkozy. Rival ? Oui : MAM avait osé se porter candidate contre lui. « Je suis la seule, disait-elle, à pouvoir battre Ségolène Royal ».
C’est dans ces conditions – tendues- que MAM arrive, en 2007, place Beauvau . Tous les regards sont alors tournés vers deux stars qui incarnent «  la nouvelle image de la France »: Rachida Dati et Rama Yade. Les deux jeunes femmes «  issues de la diversité »  n’ont aucune expérience. Mais elles sont belles et paraissent entièrement dévouées à Nicolas Sarkozy qui les a «  faites » : elles le tutoient, le traitent comme un copain, avec qui l’on peut plaisanter et chanter des chansons de variétés à la fin des soirées. Bref, elles sont « modernes ». Tandis que MAM… J’ose l’adjectif «  ringarde » entendu alors à son propos. Elle le sait, bien sûr. Mais elle se souvient de la formule de Jean Guitton «  Etre dans le vent, un rêve de feuille morte ». D’autres se seraient empressées, pour plaire à l’opinion- et au Prince- de s’habiller en Prada, de se jucher sur des talons aiguilles et de passer ses matinées à poser pour des magazines people plutôt qu’à visiter des commissariats de police. MAM cultive sa différence : habillée de gris terne, elle rappelle chacun  à ses responsabilités. Ce langage ne séduit guère les Instituts de sondages, mais il est entendu des policiers et de leurs femmes ainsi que de toute une «  France profonde » éberluée par le style « bling-bling » de la nouvelle cour. Sa rigueur, en tout cas, va lui permettre de traverser les tempêtes : celle de l’affaire Clearstream, où elle s’est vue accusée d’avoir eu connaissance des « listings » où figurait le nom de Sarkozy a été peut-être la plus terrible. On se souvient aussi de la polémique sur le fichier Edwige. Cependant, au fil des mois,  tandis que l’image des jeunes ministres  se dégrade  et que le pays s’enfonce dans la crise, MAM résiste. Elle affiche un bon bilan contre la délinquance et réussit, tout en soutenant les grandes décisions du Chef de l’Etat – par exemple sur l’Otan – à manifester son indépendance. Qui d’autre qu’elle aurait eu l’audace de lancer, au cours d’une réunion  où Sarkozy insistait sur les difficultés de sa tâche « On échange ? »
L’après-midi de notre rencontre, après avoir assisté au Conseil de Formation de la Police et reçu à déjeuner l’ancien Premier ministre Edouard Balladur à propos de la réforme territoriale, elle a répondu, à l’Assemblée nationale, aux questions des députés. Elle doit  encore se rendre à une réception du  congrès international des Rabbins. Entre temps, elle aura été  appelée vingt fois à propos du conflit de la Guadeloupe, d’un accident grave de la SNCF et d’une agression dans une école.
D’un geste de féminité étudiée, MAM lisse une mèche blonde, et j’observe qu’elle porte au cou, sur son pull noir, un joli bijou 1920. Elle rit :
-              J’ai heureusement autour de moi des hommes qui m’offrent des bijoux. Mais je fais toujours la distinction entre vie publique et vie privée…
Une pierre de plus dans le jardin de Rachida Dati, la Ministre de la Justice qui aimait tant poser en robe de grand couturier et talons aiguille et exhiber des bagues coûteuses de la Place Vendôme ?  MAM n’insiste pas. Il lui suffit d’avoir fait taire celle que l’on présenta pendant des mois comme la candidate à sa succession place Beauvau. Un coup de téléphone, aimable et ferme à Rachida mit fin aux rumeurs persistantes. Et bientôt, on ne parla plus que de la « disgrâce » de la protégée du Président. Je me souviens d’autres rumeurs : lors des obsèques du Cardinal Archevêque de Paris, Mgr Lustiger, on  accusa la Ministre des Cultes d’être absente. Or, elle était bel et bien présente à la cathédrale Notre-Dame de Paris !
-              Ca existait déjà du temps de Jacques Chirac, se souvient-elle : ces conseillers qui pensaient se faire apprécier du Président en lui rapportant des ragots.
 A force, elle a fini par se blinder. Chaque mot,  chaque geste, chaque intonation de voix chez elle est contrôlé. Il s’agit à la fois de montrer une parfaite maîtrise de soi et de laisser paraître ( le fin bijou, un jeu de jolies jambes croisées, une écharpe jetée autour du cou..) sa féminité. Cela doit être exténuant. Mais, à 62 ans après un tel parcours du combattant, MAM se sent « toujours prête ». Prête à assumer le Ministère de la Justice, dont elle a parfois rêvé ? Celui des Affaires Etrangères ? Ou encore Matignon ? Voilà que les sondages lui sourient.
 

Une féministe à la Maison Blanche ? Une femme, en tout cas, qui croit et dit qu’on ne pourra pas bâtir la « nouvelle Amérique » sans assurer aux enfants une meilleure éducation au sein de leur famille. Avec des pères plus responsables.


 
«  Je suis la maman en chef » (« Mom’in chief ») lançait-elle en riant en entrant à la Maison Blanche.  C’était le 20 janvier. Toute la presse en était encore à commenter le style vestimentaire de la nouvelle «  First Lady » : sa robe noire à  grande tache rouge dessinée par Narciso Rodriguez pour le soir de l’élection ( 4 novembre), son ensemble vert pistache d’Isabel Toledo, arboré le jour de l’intronisation du nouveau président américain . On décrivait la mère de famille préoccupée par l’éducation de ses filles Malia et Sasha, que leurs parents ont dû, pour des raisons de sécurité, inscrire dans un cours hors de prix, mais qui devraient continuer à faire leur lit elles-mêmes tous les matins. On évoquait aussi la fille reconnaissante qui n’a pas oublié comment, petite, dans son quartier pauvre du South Side à Chicago, elle apprit à lire avec sa mère avant d’entrer à l’école : Michelle avait  donc demandé à celle-ci, Marian Robinson, 71 ans, de s’installer auprès d’elle pour veiller sur les petites.
 
Pour le reste…les spécialistes des «  First Ladies » voyaient  la nouvelle «  chercher sa voie entre Jackie Kennedy et Eleanor Roosevelt »…

C’était oublier que « sa voie », la fille d’un petit employé noir des services de nettoyage de la ville de Chicago l’a tracée sans se référer à un modèle… sauf, peut-être, à celui de pasteur Martin Luther King. Oublier aussi que, tout  au long d’une exténuante campagne présidentielle, Michelle a surpris : par son éclatant sourire et parfois ses colères ; par sa force de persuasion, surtout, qui lui a valu le surnom  de «  The Closer » - l’accrocheuse. Pensait-on que le décorum de la Maison Blanche l’intimiderait ? Que le poids écrasant des responsabilités  mondiales pesant soudain sur les épaules de son mari  lui imposerait un «  devoir de réserve » ? Que l’attente incroyable de la foule immense  accourue à Washington pour les acclamer tous deux susciterait chez elle une angoisse paralysante ?  Il n’a pas fallu huit jours à  «  Flotus » ( «  First Lady Of The United States ») , comme l’appellent les agents chargés de sa sécurité, pour déjouer  les pronostics.

Le 28 janvier, la voilà au côté de son mari pour annoncer le vote d’une loi historique sur l’égalité salariale pour les femmes. Elle honore ainsi une ancienne ouvrière, Lily Ledwetter «  Elle a vu l’injustice. Et elle a combattu de toutes ses forces pour la faire cesser. »Simplicité des mots. Force du symbole :  l’Histoire retiendra que, en pleine tourmente économique et financière, le premier acte officiel du 44ème président américain, Barack Obama , l’héritier d’Abraham Lincoln le libérateur des esclaves, fut, après l’annonce de la fermeture du camp de Guantanamo, une mesure de justice envers les femmes salariées. Et cela, sous l’influence de sa propre épouse. Celle-ci entreprend  aussitôt une tournée des ministères : pour faire la connaissance des personnels et rappeler les messages de la campagne présidentielle. Le lundi , la voici à la «  Federal Agency » de l’enseignement scolaire – une priorité, insiste-t-elle, pour son mari. Le mercredi, devant les fonctionnaires chargés de l’urbanisme et du logement, elle sort ses statistiques sur les mal logés et parle isolation thermique et toujours, famille :  il faut un nid aux parents si l’on veut qu’ils restent soudés et élèvent leurs enfants dans de bonnes conditions. Voilà pourquoi  le plan de relance doit être adopté. Le 4 février, Michelle visite une école. Avec Barack, cette fois. Lui a l’air abattu:  le matin même, deux  personnalités nommées par lui ministres –un homme et une femme- ont dû se retirer pour cause d’ennuis avec le fisc. «  Je me suis planté », a-t-il lâché devant les télévisions. Mais l’enthousiasme de Michelle est communicatif. Barack sourit «  Nous avions envie de sortir de la maison Blanche, dit-il aux enfants. Envie de venir vous voir ». Le président leur lit un récit des premiers pas  du premier homme sur la lune. Il interroge les élèves « Moi, confie une fillette de sept ans, je voudrais devenir Première Dame ».Michelle éclate de rire «  Tu sais, ça ne paie pas bien ! » Mais le goût de la victoire ? La gloire ?Et le pouvoir de changer la loi- de changer, peut-être, l’Amérique ?

Voilà trente ans qu’elle se bat pour cela, la brillante élève née un 17 janvier 1964 sous le signe du Capricorne ( «  Capricorne Ultime » écrit un astrologue qui suggère que son mari lui doit  une partie de son énergie…) . Comme son père, mort d’une sclérose en plaques après avoir été jusqu’au dernier jour militant bénévole au service des habitants de son quartier ; comme son mari, le jeune avocat qui fit ses premiers pas dans l’action civique en tant qu’ «  organisateur de communautés » ( l’équivalent chez nous d’ « animateur de quartiers » ), Michelle croit à l’action collective. Plusieurs épisodes de son parcours de combattante sont déjà entrés dans la légende : son arrivée à l’Université de Princeton, quand  la mère de sa meilleure camarade blanche écrit au recteur pour se plaindre que sa fille partage la chambre d’une noire. Son mariage, en 1992 avec Barack, et leur réception dans un club  interdit, dix ans plus tôt, aux juifs et aux blacks. Sa déclaration, considérée comme une énorme gaffe, en février 2008 dans le Wisconsin «  pour la première fois de ma vie d’adulte, je suis fière de mon pays parce que j’ai le sentiment que l’espoir revient… » Mais sait-on que,  avocate très bien payée, Michelle choisit de prendre la direction d’un hôpital à Chicago ? Se souvient-on de sa harangue aux étudiants de l’Ohio «  Ne vous tournez pas vers l’Amérique des affaires ! Nous n’avons pas besoin d’un monde plein de gérants de fonds spéculatifs !  Devenez médecins, enseignants… » ?

Le rêve d’une nouvelle Amérique, partagé par des millions d’Américains qui scandent «  Yes, we can », ne pourra s’accomplir, Michelle le sait, que si son pays vient à bout  des discriminations raciales et  de graves injustices sociales, s’il rompt avec un modèle de développement fondé sur le pétrole et son cortège de pollution, de corruption et de guerres… L’accrocheuse First Lady n’est  pas seulement la propagandiste de ce projet : elle a contribué à le dessiner. En y intégrant une priorité :«  Famille ».Combien de familles éclatées ? Et combien de femmes seules pour élever leurs enfants ? 50%, chez les noires… Michelle parle pour elles. La lutte pour le partage des responsabilités, elle  l’a menée aussi, parfois avec rage, à l’intérieur de son propre couple. Barack s’en souvient «  Quand je me suis lancé dans la course ( pour le Sénat), écrit-il dans son livre  L’Audace d’espérer, Michelle n’a pas fait semblant de se réjouir. Le fait que je ne range pas la cuisine devint soudain moins touchant. Le matin, quand je me penchais pour embrasser ma femme avant de partir, je n’avais plus droit qu’à une bise sur la joue.. » A Noël 1999, les deux époux ne se parlent plus :  Barack a réduit à cinq jours les vacances en famille chez sa grand-mère, à Hawaï.  Il lui faut des«  négociations incessantes »  avec Michelle. Elle finit par se rendre compte du danger.  « Je risquais, confiera-t-elle  au  Chicago Tribune , de devenir une mégère ». Mais, cet aveu lâché, elle en rajoute «  Ce qui me frappe chez les hommes, tous les hommes, c’est leur ordre de priorité : moi, ma famille et Dieu ; Dieu se range quelque part entre les deux, mais c’est toujours Moi d’abord… Alors que , pour les femmes, moi arrive en quatrième position… »

Avec une personnalité pareille, «  ça passe ou ça casse ». Mais Michelle est très amoureuse de son mari. Barack et elle nouent un pacte : tous ces sacrifices peuvent être consentis pour permettre à des millions de  familles américaines de trouver un meilleur équilibre. Voilà pourquoi – et pas seulement parce qu’il a souffert, enfant, de l’abandon de son père, reparti au Kenya – le candidat démocrate prononce, le dimanche 15 juin , jour de la fête des pères, en l’église apostolique de Chicago, un discours provocant : fustigeant les pères de famille noirs. «  Ils ont abandonné leurs responsabilités. Ils agissent comme des enfants plutôt que comme des hommes. Et à cause de cela, les fondements de nos familles sont plus fragiles… »   Certains observateurs y voient un calcul : un message aux «  petits blancs »  qui prennent ce fils d’un Kenyan musulman et d’une femme blanche non croyante, ce Barack Hussein élevé à Hawaï, puis en Indonésie, pour un musulman. Mais si c’était plutôt  une façon de dire à Michelle « Oui, nous le ferons» ? Il y a douze ans, Hillary Clinton, alors First Lady, publiait un livre «  Il faut tout un village pour élever un enfant ». Michelle Obama pense, elle, qu’il faut d’abord des mères correctement payées, traitées et entourées. Et des pères responsables. C’est la révolution culturelle qu’elle veut accomplir.Vite.

Ce ne sont pas des mémoires- même si, dans son livre « Ne vous résignez jamais ! » Gisèle Halimi évoque des souvenirs passionnants.


Ce n’est pas non plus le testament philosophique d’une grande combattante féministe- même si la fondatrice de « Choisir, la Cause des Femmes »  fait passer des messages forts sur le droit de donner la vie ou non . Ce sont plutôt des bouteilles à la mer, jetées pour toutes les femmes du monde présent et à venir, et en particulier pour une adolescente nommée Maud. Et c’est une décapante opération vérité : à quatre-vingt- un ans,  la femme de tête et de pouvoir, la brillante avocate de gauche Gisèle Halimi fend l’armure : pour dévoiler ses vrais sentiments – de cruelle déception – à l’égard de Simone de Beauvoir, l’intouchable icône du Féminisme.

« Curiosité », dit-elle, et l’on comprend que, dans sa bouche, il ne s’agit pas de ces petits appétits de ragots que l’on prête trop souvent aux femmes, mais de la découverte du vaste monde, du savoir, du pouvoir, des combats pour la liberté et de toutes les expériences – fussent-elles déchirantes –qui apprennent à mieux connaître les autres et à mieux se connaître.  Il faudrait décliner au féminin pour Gisèle Halimi la fameuse phrase de Nietzsche que François Mitterrand  aimait délivrer comme un viatique aux jeunes ambitieux. Elle aurait pu être sa devise : «  Ce qui ne vous tue pas vous rend plus forte ».

Est-ce d’être née au bord de la Méditerranée qui lui a donné cet invincible désir d’explorer tant de rivages ? Assise très fine et droite dans son col roulé pistache derrière son bureau Louis XIV de grande avocate parisienne, Gisèle Halimi,  née Zeiza Gisèle Elise Taïeb par un grand soleil de juillet 1927, évoque la plage de son enfance, à La Goulette ( Tunisie). Ses mains souples caressent une mer imaginaire- « soyeuse », dit-elle. La lumière de là-bas passe dans ses yeux. Mais aussitôt après, la douleur. De n’avoir  été ni désirée ni aimée par son père, Edouard, un modeste fils de rabbin qui ne voulait que des fils. D’avoir été rejetée par sa mère, Fritna, qui  jamais ne sut l’embrasser et qui, inconsciemment, lui  fit partager le poids d’une atroce culpabilité lorsque son petit frère, André, mourut d’avoir renversé sur lui la grosse bouilloire qui trônait sur la cuisinière. Comment s’en guérir, sinon en se jetant éperdument d’abord dans les livres de l’école ( à la maison, il n’y en avait pas), ensuite dans les combats contre l’injustice- toutes les injustices, à commencer par celle infligée à une fillette tunisienne : servir son père et ses frères. C’est la première révolte de la petite Zeiza ; elle  lui vaudra d’être traitée de folle, «  boula », durant des années par sa mère. Mais plutôt mourir que vivre esclave ! A douze ans, refusant ce statut d’infériorité, elle entreprend une grève de la faim jusqu’à ce que ses parents cèdent. De même refusera-t-elle plus tard le mariage décidé par eux : elle s’est juré d’être indépendante et de n’avoir jamais, comme sa mère, à mendier auprès d’un mari de quoi  nourrir les siens ou s’habiller. Certes, sa curiosité la poussera tout de même à se marier -trois fois- mais seulement quand, à force de petits boulots ( répétitrice, standardiste) elle aura obtenu son diplôme d'avocate et endossé la robe noire qu'elle appelle son "armure". La même curiosité la poussera à avoir trois enfants, trois fils, elle qui dévorait à vingt-deux ans «  Le Deuxième Sexe » de Simone de Beauvoir et qui affirme toujours  « l’instinct maternel n’existe pas ».

Entre temps, la jeune juriste a découvert le mépris des colons, épousé le combat des partisans de l’indépendance en Tunisie, puis en Algérie… et compris que, pour les femmes, la révolution serait toujours pour plus tard. Elle crée l’Union des jeunes filles tunisiennes, rompt ses premières lances d’avocate anti-colonialiste. La voici, en 1962, au côté de la jeune musulmane algérienne Djamila Boupacha,  qui a été violée et torturée par des paras français. C’est là, à l’occasion d’un meeting anti-gaulliste,  que Gisèle Halimi rencontre Simone de Beauvoir. Elle admire éperdument « la grande philosophe », compagne de Sartre. Et celle-ci la comble de joie et la fait même, confie-t-elle, « bafouiller de confusion »  ( car la future « pasionaria » est encore timide) en lui déclarant admirer en elle «  une jeune femme engagée ».

Il faut se montrer digne de telles amitiés. Apprendre, lui enseigne Beauvoir, à «  combattre l’émotion pour mieux se battre ». Mais parfois, l’émotion la submerge. Gisèle Halimi n’a pas quarante ans, ses deux aînés ont quinze et douze ans et son petit dernier, Emmanuel, trois ans seulement, lorsqu’elle accepte de présider une commission d’enquête internationale de juristes qui mène ses investigations au Vietnam et aux Etats-Unis. La voici un matin à l’aube, arrivant dans son Command car coiffée d’un casque dans un village de pêcheurs. C’est « Kill Bill », prête à affronter les orages et les bombes.  Mais le tonnerre gronde. Un bombardement américain. Quand il cesse, une fillette d’une dizaine d’années est étendue à dix pas d’elle dans une flaque de sang, le crâne fendu par un éclat d’obus.  Les yeux brouillés de larmes, Gisèle prend l’enfant dans ses bras, comme une Pieta. Ce corps de petite fille si léger, léger, elle ne l’oubliera jamais.

Plus tard, elle se rendra en Grèce comme observatrice internationale aux procès d’intellectuels qualifiés de « terroristes » par la dictature des colonels ; puis en Espagne, d’où elle sera expulsée par la police de Franco. La suite, on la connaît mieux. C’est, en 1971 le «  Manifeste des 343 » publié par « Le Nouvel Observateur » : au risque d’être arrêtées et emprisonnées, 343 femmes, en tête desquelles Simone de Beauvoir, Gisèle Halimi et Delphine Seyrig, déclarent, par solidarité avec des femmes poursuivies, avoir avorté. Elles réclament le libre accès aux moyens anticonceptionnels ( la loi Neuwirth sur la pilule, votée en décembre 1967 sous le règne du général de Gaulle, n’est pratiquement pas encore appliquée) et la dépénalisation de l’avortement. Deux ans après , lors du procès historique de Bobigny, l’avocate, qui a créé avec Simone de Beauvoir  l’association «  Choisir, la Cause des Femmes »  défend une mineure qui s’était fait avorter à la suite d’un viol. Cela lui vaut une avalanche d’insultes et de menaces : «  Je tuais les enfants, j’étais une putain, une hors la loi sans principes, une sale juive… ou l’Arabe de Tunisie qui serait encore dans son gourbi sans la France… » Garder son armure. Ne jamais baisser la garde. Pointer sa lance. Cela vous donne, en dépit d’un charme méditerranéen dont elle sait jouer, une tension intérieure dévorante. «  Cela vous va bien, lui dit un jour François Mitterrand, ce visage émacié ».La réflexion l’agaça. Décidément, le Président socialiste, qui fit d’elle une députée … mais ne voulut pas entendre son discours sur la parité et ne nomma une femme Premier ministre ( Edith Cresson) que pour faire un « coup politique », était un  incorrigible machiste. Ses successeurs aussi. Oui, même Nicolas Sarkozy, qui nous offre «  un conte de fées avec la Cendrillon devenue Princesse, aujourd’hui Ministre… »

  Est-ce pour cela- pour dénoncer tous les pièges dans lesquels tombent encore les femmes et en particulier celles qu’elle appelle « les femmes harkis »,  auxquelles notre société de consommation fait croire qu’elles seraient «  libérées » en se comportant en objets sexuels…que la féministe Halimi, qui croyait avoir tout dit dans une dizaine de livres et combien de plaidoiries et de débats politiques passionnés, publie, à 81 ans, un nouvel essai «  Ne vous résignez jamais ! » (Plon) ? Sans doute : tant de jeunes filles, de mères de famille, de grand-mères  et de femmes seules de tous âges se tournent vers elle pour lui demander «  Et maintenant ? Que diriez-vous aux femmes d’aujourd’hui ? »  Il lui fallait leur répondre. Leur répéter que la liberté chèrement acquise par  les études et le travail, le droit de disposer de son corps et d’être mère ou non, le droit au plaisir découvert, selon elle, grâce à l’indépendance économique, ne sont pas des acquis irréversibles, bien au contraire. Que le combat à poursuivre doit, encore et toujours, passer par la loi. Qu’il  faut « réunir par le Droit les Femmes aux Femmes ». Instaurer un droit européen unique. Et faire voter  par le Parlement de Strasbourg la clause de « l’Européenne  la plus favorisée. »

Et puis, il y a les secrets enfouis. Quatre-vingt- un ans, Simone Veil nous le confiait le mois dernier, c’est « l’âge  de la plus grande liberté : on peut enfin dire ce qu’on n’avait jamais dit ». Libre de critiquer, d’épingler - y compris les femmes de son propre camp politique, la gauche - Gisèle Halimi l’a toujours été, non sans férocité. On se souvient de ses petites phrases : sur Edith Cresson  qui « ne naquit pas féministe, mais le devint » ou sur Ségolène Royal, franchement «  nulle » à ses yeux. Mais jamais encore elle n’avait déboulonné, comme elle le fait en quatre chapitres, celle que l’on tenait pour son modèle: Simone de Beauvoir. Que  nous révèle donc l’auteur de «  Ne vous résignez jamais ! » ? L’incroyable insensibilité à la douleur des autres d’une Beauvoir pourtant capable d’écrire à son amant américain, Algren «  Je ne suis qu’une petite fille qui pleure » ; son impassibilité  choquante en entendant le récit des tortures de Djamila Boupacha. Sa façon indifférente de fumer sa cigarette lors des aveux  atroces des tortionnaires au Vietnam …Son «  horrible froideur », enfin, lorsque la mère de la jeune accusée du procès de Bobigny voulut se jeter dans ses bras…

Peut-on défendre «  la cause des femmes » sans aimer ses sœurs, ses amies, sa mère ou sa fille ? Gisèle Halimi livre ici son grand secret : elle qui a tant souffert du rejet de sa mère, elle qui aurait tant voulu avoir une fille ( la « curiosité », toujours) a une petite-fille qu’elle aime passionnément. Ses mains s’ouvrent, son visage s’éclaire, sa voix se fait caressante «  Je l’ai vue naître. Je l’ai gardée les week-ends. Petite, elle me disait «  On est amoureuses !». Maud a aujourd’hui 16 ans. C’est une brillante élève. Gisèle rêve de lui transmettre son esprit rebelle. Avec amour.

Femmes

12 Décembre 2008
Rendez-vous dans une brasserie proche de son  pied à terre de Montparnasse. Elle arrive un peu en retard, désolée, pressée, chevelure flamboyante sur son écharpe écarlate, pull de cachemire blanc mêlé de fils d’argent qui le font scintiller comme la neige de sa Norvège natale. Une bouffée de montagne et de fjord,  une odeur de bois fraîchement coupé s’engouffrent avec elle dans l’atmosphère confinée, entre les banquettes de moleskine.  On l’imagine, à peine plus mince, arrivant à 19 ans en France. Puis, repartant, 38 ans plus tard, femme brisée. C’était en 2002. Aujourd’hui,  sortie de l’hôpital où elle a soigné une pneumonie, Eva Joly  redevient  parisienne: pour se lancer dans la campagne européenne aux côtés des Verts.

    Elle s’assied le dos aux vitres pour n’être pas reconnue par les passants et, sans préambule, avant qu’un serveur déférent lui apporte son café-crème : «  J’ai mis trente ans à comprendre une faille énorme du capitalisme - les paradis fiscaux. Au lendemain de la guerre, ils n’abritaient que quelques filiales de groupes mondiaux. Mais la décolonisation et le développement des multinationales leur ont donné un essor considérable. » Il ne faut pas  l’interrompre : c’est comme une avalanche. Eva Joly énumère les chefs d’Etat d’Afrique, d’Amérique latine et d’Asie qui ont pillé leur pays – oui, même la belle Benazir Bhutto , assassinée il y a un an , et dont on a recensé  500 comptes en banque ! Elle démonte les systèmes imaginés par de grandes banques  pour permettre, en transférant les fonds « offshore », de ne pas payer d’impôt. Elle déplore «  l’incroyable légèreté des dirigeants politiques, qui ignorent tout  de l’économie et la laissent aux experts. »  Nicolas Sarkozy a, certes, déclaré la guerre aux paradis fiscaux, mais il est contraint de temporiser : tant que  le Premier ministre britannique, Gordon Brown, continuera, tout travailliste qu’il soit, à protéger ses « paradis » de  Jersey et de la City…

D’où lui vient cette volonté farouche de chasser les marchands du temple ? Désir de revanche ? Amer sentiment  d’échec, à voir des hommes dont elle avait mis cinq ans à retrouver les comptes en Suisse, aujourd’hui libres et arrogants ?  Loïc Le Floch-Prigent ? Condamné à 5 ans de prison après qu’elle eut démontré comment il avait payé son château, l’ex- Pdg d’Elf n’a pas purgé sa peine, pour raisons de santé. Mais, ironise-t-elle, «  il va  beaucoup mieux, puisqu’il conseille  le président du Congo-Brazzaville… . »Roland Dumas, dont elle retrouva, parmi d’autres achats réglés par  carte bancaire Elf  de  Christine Deviers-Joncour, les fameuses  bottines sur mesures de Berlutti ? Ce « prince des manipulateurs » n’a subi qu’un redressement fiscal a minima. Il a repris sa vie de plaisirs, de dîners galants en petits déjeuners en robe de chambre  au milieu de s es objets d’art, tel que je  trouvai  un jour l’ancien ministre des Affaires Etrangères pour  une interview devant une tasse de thé, et tel  qu’elle le trouva un matin de perquisition…

Je me souviens  aussi de Le Floch-Prigent racontant comment la Juge « Cruella » l’avait fait attendre des heures sur un banc sans lui donner un verre d’eau, alors qu’il souffrait d’un Psoriasis aggravé… De sa pauvre maman, qui m’écrivait de  Bretagne : son coup au cœur, quand Eva Joly avait maintenu son fils sous les verrous , après lui avoir fait espérer sa sortie pour Noël. «  A l’époque, fais-je remarquer à Eva , vous vous êtes fait une image détestable  ». Réplique «  Mon image ne m’intéresse pas ». C’est faux, évidemment. Elle y reviendra, pour m’expliquer comment un grand cabinet de communication monta cette campagne contre elle. Dans deux livres «  Notre Affaire à tous », et «  La Force qui nous manque » ( Editions les Arènes) vendus dans le monde à près de 500 000 exemplaires, elle  raconte comment elle a senti, au fil des années d’instruction, « l’hostilité s’installer, contaminer les journaux, les cercles économiques et même les couloirs de la magistrature ». Aujourd’hui,  des magistrats comme l’incorruptible Procureur Eric de Montgolfier disent d’elle «  C’est une femme bien ». Mais il y a dix ans, quand pleuvaient  lettres anonymes et  menaces, on  dressait d’elle le portrait d’une ambitieuse gagnée par « l’Ivresse du Pouvoir »,  comme dans le film de Claude Chabrol  où elle est incarnée par une Isabelle Huppert  gantée de  rouge. Et puis- ce qui fait bien plus mal encore : on la décrivait comme  une star  capricieuse, négligeant ses deux enfants, et  comme une épouse excédée, abandonnant un mari qui sombrait dans  la déprime…

Voilà pourquoi, en février 2002, ayant signé la fin de l’instruction de l’affaire Elf, Eva Joly décide  de tout quitter pour se retrouver au bord d’un fjord , dans une maison de bois pareille à celle de son enfance. «  Quelques mois plus tôt, confie-t-elle, l’homme pour lequel j’avais rejoint la France et dont j’avais pris le nom, était mort. J’étais libre. Je devais partir. »

Pascal. Le Dr Pascal Joly. Un beau garçon brun aux yeux verts, un garçon  trop sensible, qui lui écrivait «  J’ai trouvé un cheveu roux sur ma veste. Tous les autres me manquent. » Il a 22 ans et elle, 20, lorsqu’ils se rencontrent. Elle s’appelle Gro – Gro, Eva Farseth. Fille d’un  tailleur d’uniformes pour l’armée royale de Norvège, petite fille de producteurs de framboises qui descendaient leur marchandise en bateau  sur les marchés d’Oslo, elle ressemble à sa grand-mère maternelle, qui a quitté son mari à 26 ans avec ses deux enfants sous le bras pour ouvrir un salon de coiffure – scandale en pays aussi prude !-Même beauté  du Nord ( Adolescente, Gro  a failli être élue «  Miss Norway »). Même indomptable  indépendance. «  Petite fille, confie-t-elle, j’ai décidé que personne n’aurait de prise sur moi. »De l’air ! Elle respire à fond celui de sa Norvège, où les journées de juin sont si longues qu’on peut aller d’île en île dans l’incomparable lumière dorée. Inscrite à l’Université pour étudier la philo et les langues, Gro Eva rêve pourtant d’être professeur de Français : la langue de Voltaire ! La voilà jeune fille au pair rue de la Pompe- « parquet de Versailles, meubles anciens et frontières : le pain frais était pour eux,  le pain de la veille m’était attribué ». Elle craque le jour où la mère de famille lui reproche une trace de boue sur le  manteau à col de velours du bambin qu’elle promène  au Bois. Près du jardin du Luxembourg, elle trouve une autre famille d’accueil, qu’on qualifierait aujourd’hui de «  bobo » : «  Chez ces gens-là aussi, l’assurance avait quelque chose d’inné, mais elle était plus élégante, et la bienséance voulait qu’on ne méprise pas le personnel ».Pourtant, les Joly n’apprécient pas que leur fils, en deuxième année de médecine, s’éprenne de la fille au pair. Les amoureux cachent leur idylle dans un studio du quartier latin. Eva aide Pascal à réviser ses examens. Bientôt, ils trouveront une maison de banlieue « entre veilles pierres et jardins fleuris ». Pascal soignera des toxicomanes, Eva commencera à travailler au service juridique d’un hôpital psychiâtrique. Elle y découvrira Françoise Dolto, mais aussi  l’enfance délinquante.

Ils se marient en 1967. «  Quand Gro l’a épousé, confiera le frère aîné de Pascal, je pensais qu’un tel bonheur n’était pas possible. » Il dit cela le jour de l’enterrement de Pascal, qui s’est donné la mort.  Eva l’avait quitté quelques mois avant. Partie avec ses deux valises pour couper court à une scène de reproches de plus de ce mari enfant qui faisait déjà la grève de la parole quand elle avait intégré l’école de la magistrature. «  J’avais aimé son romantisme, sa culture. Il avait aimé mon énergie de libre voyageuse. Je voulais avec lui m’enraciner. Il voulait avec moi s’envoler. Mais l’alcool devint son refuge. Le fardeau se révéla  trop lourd ».Elle relève la tête «  Vient un moment où l’on comprend que l’on ne sauvera pas l’autre en renonçant à soi. On peut me trouver dure, mais je ne me suis jamais sentie coupable de ne  pas être la mère et l’infirmière de mon mari. »
Il lui fallait se retrouver. S’interroger : «  Etions-nous de grands enfants, qui cherchaient, avec du sable, à endiguer la marée ? Peut-être. Mais je creuse encore. Ailleurs ».
« Ailleurs »,  c’est, sous l’égide du gouvernement norvégien, une mission  pour l’aide au développement et  la lutte contre la corruption. Eva Joly a créé une sorte de club d’entraide des magistrats menacés, de l’Afrique du Sud au Pakistan en passant par le Nigéria où  son ami  Nuhu, le chef de la brigade financière, lui a dit «  Je suis sûr que je vais mourir. L’an dernier, j’ai perdu 6 enquêteurs, tous assassinés… » En parcourant le monde, d’aéroport en aéroport et de colère en colère. En  se posant, parfois aussi, dans sa maison bretonne au bord  d’une crique, où elle apprend à ses petits enfants à nager dans l’eau froide, elle a retrouvé, intacte, son envie de se battre. Alors, quand Dany Cohn-Bendit  lui a demandé de s’engager auprès des Verts, elle a dit Oui. Depuis l’élection de Barack Obama, Eva Joly  recommence à croire en une révolution mondiale pacifique : pour en finir avec ces détournements massifs  de milliards de dollars  par an, qui pourraient servir à soigner et à éduquer  47 millions  de noirs et de blancs pauvres aux Etats-Unis, des centaines de millions d’enfants ailleurs. Le nouveau président américain l’a compris, elle en est sûre : «  L’abolition des paradis fiscaux aujourd’hui, c’est aussi important que l’abolition de l’esclavage il y a 200 ans ».
Ses larmes, en plein débat pour l’adoption de la loi sur l’IVG( 1975 ) quand un député osa comparer l’avortement à un génocide. Son visage rayonnant lorsqu’elle fut élue présidente du Parlement européen (1979). Son visage figé,  blanc comme la neige du camp d’Auschwitz, lorsque, pour la première fois, elle y emmène ses enfants et petits enfants, cinquante ans après… Ses mots cinglants, ses colères, parfois, contre des hommes politiques de son propre camp, comme le centriste François Bayrou, qui s’est révélé, assure-t-elle, «  capable de sacrifier principes, alliés, amis à son obsession présidentielle ». Mais aussi sa patience infinie d’épouse d’Enarque, haut fonctionnaire puis Pdg - Antoine Veil, son mari depuis 62 ans ! – qui aurait bien voulu l’empêcher de poursuivre ses études à l’Ecole de la Magistrature et, plus tard, de devenir ministre. Sa tendresse de mère, sa complicité intellectuelle avec un petit-fils. Mais aussi ses rebellions contre les hommes, qui n’ont de cesse de reprendre le peu de pouvoir qu’ils ont cédé. Au Conseil constitutionnel, par exemple : ils étaient six sages masculins contre trois du «  sexe faible » lorsqu’elle y siégeait. Depuis son départ, ils sont sept. Les femmes leur feraient-elles peur ?  «  Non, répond-elle d’un ton las : je crois que c’est seulement le mépris ».

Telle est Simone Veil  : madone au regard clair et apaisant. Mais secrètement tendue, révoltée, comme une adolescente. A elle seule, elle incarne  les contradictions de chacune d’entre nous : entre désir de paix et puissante aspiration à l’indépendance. C’est pour cela que 50% des femmes interrogées prononcent d’abord son nom. C’est pour cela  que nous l’aimons.

«  Ce doit être, explique-t-elle, pour ma liberté : à mon âge ( 81 ans), je peux dire beaucoup plus de choses ». Alors elle énumère tout ce qui l’ « afflige » : un monde où l’on vit plus vieux, mais où les couples se défont plus vite, si bien que de plus en plus de femmes se retrouvent seules avec les enfants et glissent dans la pauvreté. Un monde où  il devient trop dur, même pour les jeunes mères qui  peuvent payer une nounou, de continuer à se battre sur tous les fronts : «  L’une de mes petites filles, qui avait entamé une brillante carrière, vient de renoncer à son temps plein », soupire-t-elle. Un monde, enfin, où, s’indigne-t-elle, «  on va trop loin  dans les attaques contre les femmes – Rachida Dati, Ségolène Royal, etc – qui se risquent en politique. »

Si elle se dit «  féministe »,  Simone Veil n’adhère pas aux thèses  de Simone de Beauvoir ou Elisabeth Badinter, qui nient les différences entre les hommes et les femmes. « Je leur préfère, dit-elle, la philosophe Antoinette Fouque, (auteure de «  Il y a deux sexes »), pour qui la maternité est une source d’épanouissement. D’ailleurs, je trouve beaucoup mieux pour la société que nous n’ayons pas la même approche que les hommes. » Devant Nicolas Sarkozy,  dont elle a soutenu la campagne,  elle  plaide inlassablement la cause des femmes. Elle le fera sous la Coupole.
Ce jour-là, quand la Secrétaire perpétuelle Hélène Carrère d’Encausse l’accueillera parmi les hommes en vert, l’un d’eux retracera son long parcours, qui épouse une des pages les plus douloureuses de l’Histoire de France. Il parlera du camp nazi où la belle Simone est déportée, à peine son bac passé, et où elle voit mourir sa mère. Peut-être évoquera-t-il le tatouage qu’elle porte au bras : 78651…Une telle traversée de l’enfer aurait pu amener Simone Veil à fustiger la France- cette mauvaise mère, qui abandonna tant de ses enfants juifs, passionnément patriotes et républicains comme le furent ses parents. La nouvelle «  Immortelle » aurait pu, comme tant d’autres, exiger de l’Etat et des citoyens  une repentance éternelle. Mais Simone Veil a toujours refusé de se poser en victime. Je me souviens de sa réaction lorsque (du temps de Jacques Chirac) on lui proposa la Légion d’Honneur au titre d’ancienne déportée. «  On ne mérite pas d’être décorée parce qu’on a été dans un camp ! » Je me souviens aussi  de son visage fermé lorsque, voilà huit mois au dîner du CRIF ( Conseil Représentatif des Institutions Juives) Nicolas Sarkozy lança sa proposition d’adoption, par chaque écolier, de la mémoire d’un enfant juif assassiné. «  Mon sang s’est glacé ! »  Elle préfère évoquer la mémoire de ces «  Justes » qui incarnèrent l’honneur de la Patrie. «  N’en déplaise aux auteurs du Chagrin et la Pitié, nombre de Français ont eu un comportement exemplaire. Les enfants ont été, pour le plus grand nombre d’entre eux, sauvés grâce à toutes sortes de réseaux comme la Cimade. Je pense  en particulier aux protestants de Chambon-sur Lignon. Ou encore aux nombreux couvents qui ont accueilli des familles entières. De tous les pays occupés par les nazis, la France est, de loin, celui  où les arrestations furent, en pourcentage, les moins nombreuses.

Ce disant, Scimone Veil réconcilie les Français avec eux-mêmes. Elle les réconcilie avec la France. C’est pour cela que nous l’aimons.
   

Il y a quelques semaines, Angela Merkel ayant été invitée par les souverains suédois à l’inauguration du nouvel opéra d’Oslo, arborait une longue robe noire décolletée, rehaussée d’une étole bleu nuit, chastement jetée sur ses rondes épaules. La chancelière d’Allemagne se conformait en cela aux conseils de la couturière allemande (?) qui a entrepris récemment de modifier une image que les Allemands jugeaient par trop "simplette". Désormais, la règle sera toujours pour la journée "tenue de travail simple et rigoureuse". Mais pour le soir, ce serait "robe de fée"…
 
Las ! Des photographes insolents étaient montés au balcon pour prendre la pulpeuse gorge blanche en contre plongée. Les photos firent le tour de la presse allemande, provoquant un débat sur le thème : « Quelle doit être la profondeur du décolleté de la chancelière ? » 

C’était bien la première fois qu’on pouvait lui reprocher cet excès de… féminité.
 Et sans doute la dernière : si Angela Merkel a beaucoup gagné en aisance et en élégance depuis que, voilà bientôt vingt ans, à la chute du Mur de Berlin, elle signait son premier engagement politique dans un petit parti chrétien avant d’être élue au Bundestag sous les couleurs de la CDU (démocratie chrétienne) d’Helmut Kohl et d’être nommé par celui-ci ministre de l’Environnement puis de la Famille, si elle a fini par s’habituer aux photographes (mais pas aux garde-du-corps à qui elle interdit de la suivre lors de ses promenades en forêt avec son mari), Angela Merkel s’est fixé, une fois pour toutes, comme règle de conduite la sobriété. Celle que le magazine américain Forbes vient de désigner pour la seconde année consécutive comme « La femme la plus puissante du monde »  n’a pas le goût des ors. Ni de la pourpre. Ni des soldats empanachés montant la garde devant sa porte, ni des huissiers à chaîne. Pas de tapisserie, ni de tableau grand siècle, ni de statue de marbre ou de bronze non plus sur le chemin qui mène à son vaste bureau. C’est dans un décor dépouillé de verre et de béton qu’Angela Merkel exerce depuis trente mois son pouvoir de chancelière d’Allemagne.

Il faut la voir, chaque samedi, s’adresser aux Allemands sur Internet. Veste noire, beige ou rouge foncé sur un tee-shirt blanc, madame la chancelière se tient debout devant une bibliothèque. Ou devant un portrait de Conrad Adenauer, le grand chancelier de l’Allemagne d’après guerre, l’artisan, avec le général de Gaulle, de la réconciliation franco-allemande et le "père de l’Europe". Ou simplement devant une fenêtre ouverte derrière laquelle on devine un arbre ou devant une photo d’écoliers. La tête légèrement penchée, les mains unies pouce contre pouce, index contre index, majeur contre majeur, en un geste rond et précis de mère supérieure, elle explique pendant neuf minutes à ses compatriotes la question du jour. Il s’agit de la nouvelle loi qu’elle entend faire voter sur la propriété intellectuelle pour protéger artistes, écrivains, chercheurs, etc, des "pilleurs" d’Internet. « Les artistes ont besoin d’être payés » explique-t-elle. Mais surtout : un pays comme l’Allemagne, s’il veut se maintenir à la pointe de la création, doit encourager et soutenir les œuvres de l’esprit.
 
Une autre fois, Angela Merkel, qui est diplômée de physique, vante devant un panneau  « Tu es meilleur en math que tu ne le penses », les mérites d’une discipline qui mène à toutes les technologies modernes où le pays se doit d’être l’un des meilleurs. Le samedi suivant, très émue par la révélation de plusieurs meurtres d’enfants, la chancelière (qui a été mariée deux fois, mais qui n’a pas d’enfant), expose son projet d’aide aux jeunes mères de famille débordées. « Ce qui est bon pour les familles, martèle-t-elle, est bon pour tout le pays ». Entre temps, elle aura inauguré la foire industrielle de Hanovre et rendu hommage à l’industrie germanique de la machine outil : le pays ne s’enorgueillit-il pas d’avoir, dans ce secteur, 21 leaders mondiaux ? Mais Angela ne prononce pas le mot "orgueil". Elle lui préfère le mot "honneur". Elle sera "honorée", dit-elle de se rendre à cette invitation… Elle "l"honorera" de sa présence. Elle se garde bien, aussi, de se référer à une "grande" Histoire nationale et d’évoquer un passé glorieux ou des lendemains qui chantent. Quand elle évoque l’Histoire de l’Allemagne, c’est pour plaider avec conviction en faveur de l’Union européenne qui représente à ses yeux la démocratie et le respect de la dignité de chacun. Et pour se souvenir d’un siècle terrible qui vit son pays tour à tour sombrer dans le nazisme et – à l’Est, où elle est née un 17 juillet 1954 et où elle a grandi – dans le communisme stalinien. A la mi-mars de cette année, Angela Merkel est la première des chanceliers d’Allemagne depuis la guerre à se rendre en visite d’Etat en Israël, accompagnée de pas moins de sept ministres. Avant de partir, elle tient à expliquer à ses compatriotes le sens de sa démarche et à leur livrer la teneur du discours historique qu’elle va prononcer à la Knesseth :    
                                                            
  « Notre pays, dit-elle, a une responsabilité particulière envers Israël en raison de sa responsabilité dans les horreurs de la Shoah. L’Allemagne, insiste-t-elle, soutient le droit à l’existence de l’Etat d’Israël. Nous allons engager plusieurs projets communs concernant l’Environnement, la justice, la défense, la recherche, et aussi la jeunesse – avec un projet d’échange d’élèves et d’étudiants… »

Nous voilà loin des clichés dont on l’a affublée depuis dix ans et des romans que l’on a pu écrire sur sa vie – celle d’une "souris grise", d’une "gamine de l’Est", mal coiffée, mal dégrossie et à l’œil terne, devenue une "dame de fer", une "Jeanne d’Arc", une "Miss Thatcher", ou même (car elle a joué un rôle dans la mise à l’écart de son parrain en politique, Helmut Kohl), d’une "tueuse" aux yeux de porcelaine bleue. A écouter la chancelière et à la regarder vivre, on ne discerne pas d’emblée le goût passionné du pouvoir qui s’est emparé de cette scientifique méthodique – un goût de fer qu’il ne faut pas confondre avec l’apparat et les vanités qu’elle a en horreur – elle dont la coquetterie est de passer ses week-ends dans sa fermette au nord-est de Berlin, à cultiver ses tomates et à préparer sa purée de pommes de terre… Mais l’on suit le fil rouge de sa pensée et de son action : faire progresser l’Allemagne vers plus de créativité intellectuelle, de niveau de recherche, de prospérité, sinon de puissance (mot prohibé lui aussi de son vocabulaire) et transformer cet empire qui incarna les folies de la guerre et les démons du mal en un pays se tenant à l’avant-garde de tous les combats pour les libertés et les droits de l’homme.

Chez elle, ce n’est pas un positionnement politique ou un calcul de marketing. Cela vient de loin. De son enfance dans une petite ville du Brandebourg, Templin, où son père, Horst Kasner, forte personnalité, est l’un des très rares pasteurs protestants encore tolérés par le régime communiste.

La petite Angela a huit semaines lorsque ses parents s’y installent. Enfance austère et studieuse de bonne élève introvertie, enrôlée d’abord chez les "Petits pionniers" puis aux jeunesses communistes en chemise bleue. Sauf à la table de famille, on ne parle jamais politique : le régime d’Erik Honecker, qui enverra 200 000 Allemands en prison et en tuera 2000, fusillés qui tentaient de franchir le Mur de Berlin, fait peser un couvercle de silence et de suspicion. Surtout sur la famille d’un pasteur. Angela Kasner, qui hérite de son père un jugement aigu et un sens intransigeant de la morale, est convaincue très tôt que le système communiste ne fonctionne pas et ne pourra pas durer. Mais que faire quand on grandit sous une dictature totalitaire, sinon creuser son espace de liberté en apprenant des langues étrangères – le russe, mais aussi l’anglais auprès de sa propre mère, professeur d’anglais longtemps interdite par le régime – et en collectionnant les diplômes en maths et en physique (deux disciplines qui offrent peu de prise à l’idéologie) ? A Leipzig où elle est inscrite à l’université Karl Marx, Angela Kasner travaille dans une blanchisserie pour se faire de l’argent de poche. Bien que la liberté sexuelle soit la seule accordée par le régime, y compris aux jeunes filles, on ne lui connaît pas de flirt. A 23 ans, elle épouse un camarade d’université, physicien comme elle, Ulrich Merkel.

Quatre ans plus tard, elle divorce. A Moscou, où elle se rend fréquemment pour des rencontres scientifiques, apparaissent les premiers signes des gigantesques secousses qui vont conduire à l’effondrement de l’empire soviétique. Angela ne fait pas de résistance. Dans un livre d’entretiens  « A ma façon » (l’Archipel.2006), elle ne cherchera pas, d’ailleurs, au contraire de tant d’autres Allemands de l’Est de sa génération, à embellir son passé. « J’étais très critique envers la RDA, mais je n’ai pas milité pour les droits civiques », confiera-t-elle au journaliste Hugo Müller-Vogg. Ce qu’elle ne dit pas, c’est que, contactée comme des milliers d’Allemands de l’Est par la Stasi pour espionner « La vie des autres », elle a refusé. Cela lui a coûté le premier poste d’assistante à l’université auquel elle avait postulé, mais cela va lui valoir, en 1990, un an après la chute du Mur de Berlin, de participer, comme jeune recrue « propre » alors que tombent un à un des dirigeants dits « démocratiques »  suspectés d’avoir travaillé pour la Stasi, à la coalition mise en place par le chrétien démocrate Lothar de Mazière avec la bénédiction d’Helmut Kohl. Quelques mois plus tard, celui-ci la nomme ministre de la Famille, de la Jeunesse et de la Condition féminine. On ne peut pas comprendre que, la "gamine" comme l’appelle l’artisan de la réunification, ait commis, dix ans plus tard, « le meurtre du père », si l’on ne sait sous quelle double discipline – protestante à la maison, communiste à l’extérieur – a grandi la fille du pasteur. En apprenant que l’ex-chancelier était impliqué dans une affaire de financement occulte du parti, Angela s’est souvenue des réticences de son père envers les dérives du capitalisme de l’Ouest. Elle s’est souvenue aussi de sa profession de foi de jeune élue « Ossie » (de l’Est) au Bundestag :
« Nous n’allons pas recopier avec des fautes les façons d’être de l’Occident ». Alors, en décembre 2000, quand a éclaté le scandale, elle a écrit dans le Franfürter Allgemeine Zeitung, une tribune où elle appelait son ancien protecteur à prendre du champ, et son parti, la CDU, à  « avoir confiance pour engager le combat avec l’adversaire politique à l’avenir, sans son vieux cheval, comme Helmut Kohl aime souvent volontiers lui-même se qualifier… »

De même ne peut-on comprendre que cette alliée sincère des Américains ait osé – la seule en Occident – critiquer publiquement l’administration Bush pour la façon indigne dont sont traités les prisonniers de Guantanamo, si l’on ne mesure à quel point le régime stalinien de son pays natal lui a fait prendre en horreur toute atteinte à la dignité de la personne humaine.

A partir de là, se tire le fil rouge : si la chancelière allemande est la seule des dirigeants européens à recevoir officiellement le Dalaï Lama en septembre 2007 à Berlin, si elle est la première, en avril 2008, à annoncer qu’elle ne rendra pas à la cérémonie d’ouverture des J.O de Pékin, c’est qu’elle est allergique, plus que d’autres, aux régimes dictatoriaux qui écrasent les individus.

De même ne craint-elle pas d’évoquer, comme Helmut Kohl (avec qui elle est maintenant réconciliée) des valeurs chrétiennes de respect de la personne qui sont pour elle le ciment d’une Europe démocratique.

Ainsi, à 54 ans bientôt, Angela Merkel, qui s’apprête à céder en juillet la présidence de l’Union européenne au Président français, Nicolas Sarkozy, avance-t-elle calmement, fermement, vers un second mandat de chancelier. Portée par ses convictions. Par une popularité exceptionnelle. Et par un sentiment de puissance. Car ne nous y trompons pas : cette scientifique rigoureuse au train de vie si modeste et à la vie privée si discrète, est une femme de pouvoir. « Elle nous parle de son potager et de ses promenades du dimanche en forêt, dit un de ses proches. Mais je suis sûr que son bonheur, c’est de travailler, d’être à la chancellerie, quand elle lance des réformes ou bien d’être en visite dans des capitales étrangères, quand elle noue des accords tout aussi importants pour l’avenir du pays ». Les résultats sont là : 19 ans après la chute du Mur de Berlin, l’Allemagne a digéré une réunification très lourde avec la patrie sœur de l’Est, lourdement handicapée sur le plan industriel comme sur le plan administratif et moral, par quarante ans de communisme. Son budget est quasi en équilibre. En dépit d’un euro trop fort, son commerce extérieur est excédentaire. Ajoutons – ce qu’on ignore en France – que le  « Traité simplifié » de Lisbonne, dont se glorifie le Président français comme d’un succès personnel, va renforcer le poids politique prépondérant d’une Allemagne de 80 millions d’habitants : sa représentation dans les instances européennes passera en effet de 9 à 18 % des voix…

Ce redressement, le pays le doit certes en grande partie, aux réformes courageuses (assurance chômage plus contrôlée, retraite repoussée à 65 ans…) lancées par le chancelier socialiste Gerhard Schröder auquel Angela Merkel a succédé en 2005 après un combat épique. Mais elle avait eu le mérite, comme leader de l’opposition, de soutenir ses réformes, parfois même contre ses propres
amis de la CDU à qui elle disait : « C’est nécessaire pour le pays. Et ce ne sera plus à faire quand nous serons au pouvoir ».  Une fois élue à son tour chancelier, Angela Merkel a poursuivi la modernisation et le redressement de l’Allemagne en appliquant un programme d’inspiration libérale : « Il faut relâcher les freins, martelait-elle,  éliminer les obstacles, donner plus d’espace de liberté… » Mais cela, sans cesser d’appeler à un  « véritable respect mondial du droit » . Nous serions en France, ses discours seraient ponctués de "cocoricos", de couplets virils sur  « notre grand pays, notre grande histoire, et notre grande culture » , et d’envolées lyriques. Rien de tel Outre-Rhin. C’est par petites touches, en citant des chiffres comme le nombre de secteurs industriels (21) où l’Allemagne compte des leaders mondiaux et aussi en fixant des objectifs raisonnables (« J’aimerais que l’Allemagne se situe parmi les trois pays en Europe pour la croissance, l’emploi et l’innovation ») que la chancelière signifie :
 « L’Allemagne est de retour ».

Quoi ! Pas le moindre romantisme chez cette mélomane qu’on voit faire la queue au milieu du public devant l’opéra de Salzbourg pour y entendre un opéra de Mozart ou de Richard Strauss ? Un de ses proches de la CDU, quinquagénaire comme elle, donne cette explication : « Songez que la patrie de Goethe est celle qui a conçu et mis en œuvre,  soupire-t-il, Auschwitz. Aucun psychiatre n’a encore pu nous expliquer comment et pourquoi. Alors, les grands élans, le romantisme… Dieu nous en préserve ! Pourvu que tout cela ne revienne pas avant au moins un siècle ! »

Angela Merkel en est consciente : sa mission est de redonner à son pays sa puissance et sa fierté. Mais en le préservant de ses vieux démons. Cela lui impose une grande retenue et un contrôle acquis dès l’enfance, de chaque geste et de chaque mot. La seule fantaisie qu’elle se permette parce qu’on l’a convaincue que le peuple allemand la voulait plus élégante, c’est, pour aller à l’opéra, sa  « robe de fée ».  Et la seule allusion à la puissance, c’est ce petit portrait de Catherine II de Russie – la Grande Catherine – discrètement posé dans un coin de son bureau.