Figaro Magazine

10 Août 2012

Longtemps dans l'ombre, les épouses ou compagnes de présidents de la Vème République exercent un influence de plus en plus grande. Gouverner sans elles? Mission impossible. Et malgré elles ?


« On ne peut pas demander à une femme plus qu’on ne lui donne »…C’est François Mitterrand qui énonce cette règle devant le vieil ami qui a osé lui poser, en pleine partie de golf, la question que se chuchotent les familiers de la rue de Bièvre: à propos du jeune moniteur sportif, Jean, installé à demeure auprès de Danielle Mitterrand.
La scène se passe dans les années 1970. Mitterrand ne sait pas encore que la maladie du Président Pompidou va hâter son retour sur le devant de la scène. Mais il sait qu’il ne divorcera pas – même si Anne Pingeot lui annoncera bientôt qu’elle est enceinte de Mazarine. Il a conclu un pacte avec sa femme, qui est aussi la plus ardente de ses supporters : ils se retrouveront chaque dimanche rue de Bièvre pour le rituel dîner avec des proches et chaque 31 décembre dans leur « bergerie » landaise de Latche. Danielle Mitterrand a compris qu’elle devrait partager son mari non seulement avec la passion du pouvoir mais avec d’autres femmes, en espérant seulement rester « la préférée ». Elle a fait des dépressions, elle est partie, revenue, a parlé divorce…et finalement pris sa décision. Ce qui ne l’empêchera pas de « créer autour de François un climat qui le libère de ses soucis » et de lui préparer ses tisanes au miel.
Par amour ? Par goût du pouvoir ? Ou par sens du sacrifice ?
Si libéral voire « féministe » qu’il se prétende, l’ambitieux ne demande-t-il pas à sa femme « beaucoup plus qu’elle ne lui donne » ? A moins de disparaître dans la foule sous un voile, elle ne peut refuser ni les honneurs ni les contraintes – diners officiels, visites de crèches, banquets de retraités et autres arbres de Noël de la mairie ou du palais – ni surtout la médiatisation liée à sa proximité avec un homme célèbre. Interrogée sur le « cas » Valérie Trierweiler - la compagne de François Hollande, qui a tant revendiqué son indépendance et son salaire de journaliste, mais qui s’est brûlé les doigts en révélant, d’un tweet, à la fois sa jalousie de « seconde compagne » et son désir de pouvoir-, Cécilia Attias ex-Sarkozy tranche « Il faut tout prendre ou tout laisser ». Elle pourrait ajouter « et il faut mesurer, dix ans avant, à quoi l’on s’engage… »
Longtemps, la question ne s’est même pas posée. On le savait : « la gloire est le deuil éclatant du bonheur » ( Germaine de Staël ). D’ailleurs, les filles n’étaient pas élevées dans le culte du « droit au bonheur » : on leur inculquait, tout autant qu’aux futurs militaires, le sens du devoir. Chez Yvonne de Gaulle, ce dévouement touche à l’héroïsme : le 16 juin 1940, elle embarque à Brest à bord d’un ferry - à cinq dans une cabine avec la petite Anne handicapée et sa gouvernante pour une nuit d’enfer jusqu’à l’Angleterre - sans savoir si elle y retrouvera son mari, qui multiplie les allers-retours entre Bordeaux et Londres. Avant d’ « entrer dans l’aventure », Charles lui a écrit « Rien ne compte que ceci : il faut sauver la France. »
Les choses changent-elles avec les générations suivantes ? Premier constat : dès que son mari entre en campagne électorale, la femme la plus indépendante devient, comme le souligne Bernadette Chirac avec humour, « l’ humble servante du Seigneur ». Danielle Mitterrand prépare son confit de canard. « Au retour d’un meeting, raconte le Journal du Dimanche ( Janvier 1988) « François » vient s’asseoir au bord de son lit et lui raconte sa journée ». La philosophe Sylviane Agacinski-Jospin dont le mari, Premier ministre candidat contre le président Chirac, se vante (« ma femme existe par elle-même »), confie à la presse féminine que le plat favori de « Lionel » est la purée de pommes de terre qu’elle lui prépare avec amour. Quant à Carla Bruni-Sarkozy la star du « showbiz », elle entame sa carrière de « Première Dame » en petit tailleur gris pour faire la révérence à la Reine d’Angleterre ; elle la termine en parfaite « ménagère de moins de 50 ans » qui affirme regarder toutes les émissions télévisées grand public en pouponnant sa petite Giulia et, le soir venu, préparer un plat de pâtes pour « son homme »…
Comediante… Il faut savoir jouer la comédie quand on est la compagne d’un homme politique. On pense à Anne Sinclair et à son « Nous nous aimons comme au premier jour » lorsque DSK provoque un premier scandale à Washington par sa liaison avec une collaboratrice du FMI. On pense aussi à Hillary Clinton, volant au secours de « Bill » dont elle espérait être le successeur à la Maison Blanche. On reste sidéré par les images d’Asma, la ravissante épouse britannique et syrienne, folle de Haute couture française et italienne, grâce à laquelle Bachar El Assad a si longtemps réussi à masquer son visage de dictateur.

Avant d’entrer à l’Elysée, chaque Première dame pose ses conditions


A l’inverse, l’épouse modèle décide-t-elle, comme Veronica Berlusconi, de clamer sa vérité ? L’indétrônable président du conseil italien est bientôt déchu.
Malheur à qui rompt le pacte ! Valérie Trierweiler se l’est vu publiquement rappeler par François Hollande « les affaires privées se règlent en privé ». On saura dans les mois à venir s’il n’était pas déjà trop tard, ce 14 juillet, pour changer d’image et regagner la confiance des électrices de gauche : celles-ci, en effet, en veulent particulièrement à la journaliste de Match d’avoir fragilisé son compagnon présidentiel. Certes, avant la « tweeteuse », chaque Première dame avait posé ses conditions. Mais chacune avait respecté le pacte.
Claude Pompidou n’accepte de s’installer à l’Elysée que parce que son mari lui promet de préserver leur « jardin secret ». Anne-Aymone Giscard d’Estaing colle des enveloppes pour le « candidat du changement » et consent – en prenant énormément sur elle – à dire quelques mots de vœux aux Français à la TV, pour se conformer à l’idée qu’il se fait de l’épouse, forcément « moderne », d’un « Kennedy français ». Mais elle préserve l’intimité de la famille et trouve sa liberté en faisant du Deltaplane. Bernadette Chodron de Courcel prépare des fiches de lecture à Sciences Po pour le beau Jacques Chirac avant, jeune mariée, de prendre le train de nuit pour Ussel afin de se rendre utile : à M. le curé pour la réfection du clocher, à M. le directeur de l’école publique…Mais elle ne transige pas sur certains principes. En 1978, Chirac dénonce-t-il, après avoir démissionné de son poste de Premier ministre de Valéry Giscard d’Estaing, le « parti de l’étranger » ? Bernadette désigne la conseillère du chef du RPR, Marie-France Garaud : « Ce sera elle ou moi ! » déclare-t-elle au journal Elle, dans une interview aux effets aussi ravageurs que, 34 ans plus tard, le fameux tweet de la compagne du Président Hollande. Chirac redevenu Premier ministre – cette fois, de Mitterrand – c’est Danielle Mitterrand qui crée le scandale : « le gouvernement fait tout et n’importe quoi ! » lâche-t-elle au JDD. Le maître de l’Elysée s’en montre agacé. Deux jours plus tard, cependant, il se rend à Europe1 : il « admire », assure-t-il, « l’action » de sa femme. Toujours, le pacte secret.
Observons d’ailleurs ceci : l’épouse qui prend politiquement ses distances finit souvent par servir les intérêts de son homme. Avec son amitié pour Fidel Castro et son soutien aux Sarhaouis, la fondatrice de « France Libertés » dérange. Mais ne permet-elle pas au florentin Mitterrand de récupérer des milliers de voix perdues sur sa gauche ? Et Bernadette Chirac ? N’est-ce pas grâce à son opération « Pièces Jaunes » et à ses convictions affichées de catholique conservatrice que Chirac gagne, le 21 avril 2002, trois points décisifs sur Jean-Marie le Pen ? Ce soir-là, pour la première fois, il le reconnaît « Bernadette avait vu juste ». Avant elle, Claude Pompidou fuyait au contraire la politique. Mais quand elle confiait la décoration des appartements privés de l’Elysée au designer Paulin, ne servait-elle pas le dessein de modernisation industrielle du Président qui proclamait « Chère vieille France ! La bonne cuisine ! (…) C’est terminé ! » ?
Pompidou n’ajoutait pas à sa liste d’institutions désuètes « les bonnes œuvres ». Il était trop fin connaisseur de l’Histoire de France pour cela. Démodé, le rôle caritatif des « Premières dames » ? Valérie Trierweiler l’a cru, qui répliquait « question de génération ! » quand on lui parlait des fondations de Mesdames de Gaulle, Pompidou, Giscard d’Estaing, Chirac et Sarkozy. Or, il y a quelques semaines, la compagne du président Hollande se rendait- non sans signaler sa présence au café du coin – dans un Institut pour enfants handicapés du Pas de Calais...
Eternel recommencement. Une double rupture, historique, a pourtant éclaté en 2005.
Cette année-là, Cécilia à qui Nicolas Sarkozy a promis « je te ferai monter les marches de l’Elysée », cesse de croire au bonheur de régner. L’épouse « fusionnelle » qui partageait depuis quinze ans avec son impérieux amoureux non seulement les épreuves de la vie politique mais une part des responsabilités – au point de promouvoir des conseillers auprès du Ministre de l’Intérieur, de participer aux déjeuners de préfets et d’assister personnellement à l’entraînement des policiers du Raid - lâche sur une TV « être First lady, ça me rase ». Soudain, elle se voit prise au piège, privée d’existence propre et livrée aux critiques « Tu n’es pas seule, Cécilia ! » lui répète « Nicolas », inquiet. Mais deux ans plus tard, à peine gravies les marches du Palais, Cécilia, amoureuse d’un homme qui n’est ni roi ni président, partira. Une première dans l’histoire de France.
Bien que plusieurs fois ministre et, depuis 2004, présidente de la région Poitou-Charentes, Ségolène Royal, cet été-là, joue encore les « groupies » de François Hollande, allant jusqu’à vanter son « travail de Titan » à la tête du PS ...A l’automne, pourtant, elle laisse percer son ambition. Dépit de femme trompée ? Prise de conscience de son propre charisme ? Bientôt, le Premier secrétaire n’a plus qu’à agiter son mouchoir, plein d’amertume, en regardant sa compagne le doubler. Là encore, c’est une première.

Le moule séculaire du couple type au pouvoir n’existe plus

Nos deux « quinquas » ont-elles cassé le moule séculaire du couple type au pouvoir ? Après elles, pourtant, bien des femmes épauleront encore leur mari candidat avec l’ardeur d’une Michelle Obama, qui a renoncé à sa brillante carrière d’avocate pour devenir, à la Maison Blanche, la championne de campagnes contre l’obésité des enfants ou contre l’absence des pères. Trois ans avant la présidentielle française, Valérie Dupont-Aignan a elle aussi abandonné sa robe d’avocat pour être l’assistante du fondateur de « Debout, la République » « car sinon, on ne se verrait plus ». Toute une génération de « quadras » et « trentas » féminines se lance en revanche sans complexes dans la course au pouvoir pour son propre compte. Certaines, comme Rachida Dati, ont choisi l’ indépendance de mère célibataire ; d’autres citent la Chancelière Angela Merkel ( mariée, sans enfant) ; mais la plupart vivent en couple et sont mères de famille. Comme Marine le Pen, la présidente du FN, elles ont choisi un compagnon engagé à leurs côtés. Comme la polytechnicienne « NKM », ex porte-parole du candidat Sarkozy, elles plaident pour la fin des « modèles » : « Pas plus que les hommes ne doivent se laisser enfermer dans la performance, les femmes ne doivent se laisser cornériser dans les crèches ». Comme Valérie Pécresse, l’ancienne ministre UMP du Budget, Enarque major de HEC, elles sortent de leur réserve pour postuler à des postes réputés « masculins », mais concèdent, à la manière de Najat Vallaud-Belkacem, ministre socialiste des Droits des Femmes, ne pouvoir gérer cette situation sans l’appui d’un « mari formidable » qui s’occupe des enfants.
Sans une femme dévouée, combien d’ hommes politiques auraient-ils pu réaliser leur « grand dessein » ? Sans un homme pour les épauler, les conquérantes le savent : être à la fois mère de famille et femme politique de premier plan relève de l’exploit de « Dame de fer ».



En Décembre 1989, quelques mois après les violentes « émeutes d’Octobre » qui avaient révélé l’échec économique , social et politique du régime algérien, le Président Chadli lançait un appel à « tous ceux qui veulent redresser le pays » - et parmi eux, aux anciens « chefs historiques de la révolution » Ben Bella et Hocine Aït Ahmed .Christine Clerc accompagnait ce dernier dans son voyage de retour au pays en homme libre, après quinze ans dans les prisons de Boumedienne et dix ans d’exil en Suisse.
Ce reportage fut publié par Le Figaro Magazine le 24 février 1990.


« Mais enfin, comment était-ce, avant, ici ? »

Quelque part sur la route Alger-Oran. Au bout de 300 km sans voir un restaurant, nous avons fini par nous résigner à entrer dans un café crasseux et nous voilà attablés autour d’une toile cirée grasse, Hocine Aït Ahmed, son épouse, ses compagnons de route –pour la plupart d’anciens fellaghas kabyles comme lui- et moi. D’une main élégante, Aït Ahmed a repoussé l’assiette de soupe aux légumes où surnagent des yeux de graisse et commencé à cueillir dans la corbeille de fruits les mandarines pourries qu’il appelle, avec un sourire rageur, « mandarines socialistes ». Son épouse, jolie femme blonde et racée, évoque les difficultés d’approvisionnement, le mal que l’on a à trouver des oranges –à un prix exorbitant- sans parler des médicaments qu’on ne peut guère se procurer qu’au marché noir :
« Trabenda, dit-il : la contrebande et le marché noir sont devenus les maîtres mots de ce pays. Ici, on gagne plus d’argent en revendant une cartouche de cigarettes en devises qu’en travaillant trois jours. Voilà ce qu’ils ont fait de l’Algérie ! Un pays sans dignité, sans respect, où les gens ne savent plus travailler et ne pensent qu’à une chose : se nourrir au détriment des autres. Un immense ventre !

 

Du temps de la France ? Le paradis !

 
-          Mais enfin, dis-je,  surprise de sa déception. Comment était-ce avant, l’Algérie ?
-          Avant ? Vous voulez dire du temps de la colonisation ? Du temps de la France ? Mais c’était le paradis ! laisse-t-il échapper, en un cri douloureux. Des fleurs, des fruits, des légumes partout, des restaurants. C’était la Côte d’Azur ! 

Comment le croire ? Comment imaginer que cette mitidja couverte de béton fut un jardin riant ? Tout au long de la route, les mêmes champs à l’abandon, les mêmes cafés où des hommes attablés sur des trottoirs de terre battue jouent aux dés pendant des heures, les mêmes taudis, la même désespérance dont je sens qu’elle le gagne, tandis que défilent les kilomètres et les souvenirs : l’enfance dans la maison forteresse du gros bourg kabyle où son ancêtre, « un sage très respecté, tranchait les litiges de toute la région ». L’école, avec ses « classes pour indigènes », puis le lycée napoléonien d’Alger où le jeune et brillant boursier porte l’uniforme noir. Il a seize ans et l’un de ses oncles –qui mourra pour la France à Cassino - lui enseigne des chants patriotiques et ce poème d’un Lamartine orientaliste qu’il peut encore réciter en entier, avec émotion :
Si Tyr, si la Perse, si la Grèce

Si la Force et l’Esprit et l’Adresse

N’ont pu plier ces gens

Que reste-t-il alors ?      
Le secret de régner peut être

                            la Tendresse…
 
Vient la Libération, et avec elle, la répression contre ceux qui, à Sétif, réclament le respect des promesses des Alliés. L’année du bac, Aït Ahmed prend le maquis. Emprisonné avec Ben Bella à la suite du détournement de l’avion qui les emmenait à Tunis, il reste huit ans dans les prisons françaises. Puis, à peine l’indépendance proclamée, trois ans dans les prisons algériennes. Condamné à mort pour avoir contesté le pouvoir totalitaire et l’étouffement de la culture kabyle, il s’évade et passe vingt-trois ans exil en Tunisie, en France et en Suisse. Enfin, à soixante trois ans, après avoir connu plus de quarante années d’épreuves, Hocine Aït Ahmed retrouve son pays en homme libre. C’était le 15 décembre dernier. Allégresse, accueil triomphal à l’aéroport, embrassades, pleurs –des cousins, des amis venus de toute l’Algérie, de France et du Maroc où plusieurs s’étaient réfugiés- danses toute la nuit dans son village natal… Mais en même temps –Pleure, ô pays bien aimé !- cette douleur qui ne cesse de grandir en lui, alors qu’il voudrait dire l’espoir, et ce vertige : ce grand rêve d’indépendance et plus de quarante années de combat pour quoi, pour qui ?    
-L’homme nouveau voulu par Boumedienne est là, partout, constate-t-il, proche de la bestialité. La plus grande misère, ici, est intellectuelle. Oui, ce qui me fait le plus peur, ce sont les desperados, ces frères des Khmers rouges qui veulent tout tuer –les livres, la civilisation, les racines, l’histoire…


Halte à Ouedski, où l’on doit enterrer aujourd’hui l’un des gendarmes tués en plein tribunal de Blida par des fanatiques. Le café est « un bouge », comme il dit, mais en face, se dresse un immeuble rose pimpant de trois étages :
-          Le siège du parti (le FLN, jusqu’à l’an dernier parti unique), enrage Aït Ahmed. Nous manquons de tout -, de crèches, d’écoles, d’hôpitaux, de dispensaires- mais le parti et la police ont des immeubles neufs.      
Notre chauffeur –un ancien maquisard- nous apprend alors que, fonctionnaire aux PTT, il a démissionné en 1972 « quand « ils » ont décidé que les écoutes téléphoniques seraient désormais directement branchées sur les centraux téléphoniques de l’armée. »
-          Et maintenant ? Depuis la réforme constitutionnelle, depuis la libéralisation, qu’en est-il ?
-          Rien n’a changé. Sinon qu’ils sont maintenant très bien équipés. Les conversations sont directement enregistrées sur cassettes.
-          La police politique, ici, commente Aït Ahmed, est omniprésente. C’est pour cela que la télévision n’a pas osé montrer les images des Allemands de l’Est pillant les locaux de la Stasi : cela aurait risqué d’être contagieux
.
A l’entrée d’Oran, la pluie, si rare, s’est mise à tomber. Mais il sait maintenant qu’il ne faut pas y voir un heureux présage. Sur le bas-côté boueux, nous attend un comité d’accueil : trois ou quatre voitures, un groupe d’hommes radieux dont le propre frère d’Hocine Aït Ahmed, Mokrane, revêtu d’un burnous sur son costume rayé de p-d-g, et qui, de retour d’exil depuis deux mois, s’emploie à constituer à travers toute l’Algérie un réseau du FFS.
 
Apartheid anti-féminin 




En remontant dans la voiture, Aït Ahmed soupire :
-Pas une femme dans le comité d’accueil ! J’avais bien dit, pourtant, que je tenais à voir les associations féminines. Ma première visite sera pour elles. J’ai promis la réforme du code civil.

Mine ennuyée du camarade chauffeur :
-          Les femmes, il en faut un peu, mais pas trop. Sinon, on va laisser partir les gens au FIS.
Nous parlons droits des femmes, droits de l’homme, liberté, égalité, laïcité, socialisme… que veulent dire tous ces mots pour un Algérien d’aujourd’hui ?
-          Ils ont couvert tellement de mensonges qu’ils sont pourris, répond le chauffeur sans hésiter.
-          Faudrait-il donc changer le sigle de notre parti ? s’enquiert Hocine Aït Ahmed. Transformer « Front des forces socialistes » en Front des forces sociales ?
-          Plutôt supprimer carrément le S, suggère le chauffeur. Les gens nous demandent : pourquoi ce S ?

L’Algérie, décidément, rappelle étonnamment la Tchécoslovaquie, la Pologne et la Roumanie. Sauf que, là-bas, ne s’est pas  ajouté au totalitarisme et à la misère le véritable apartheid antiféminin conçu par les intégristes.
Nous voici arrivés chez l’un des responsables régionaux du FFS. Appartement de style HLM au quatrième étage sans ascenseur et sans lumière dans l’escalier. Sur les canapés bas, autour des tables basses garnies de dattes et du lait caillé traditionnel de bienvenue, on s’entasse. Quelques commerçants, le patron d’une entreprise textile de confection fermée depuis huit mois, faute de matière première (« les sociétés nationales n’en produisent que très peu, car elles n’ont qu’une très faible productivité, explique-t-il, et nous ne pouvons pas importer puisque le dinar n’est pas convertible ») et un étudiant en architecture qui raconte comment les gendarmes ont tué plusieurs manifestants étudiants en les poursuivant à l’intérieur de l’enceinte universitaire. Quelques-uns évoquent Ceaucescu :
-          Ce qui est arrivé en Roumanie, c’est ici que cela aurait dû arriver.

Mais tous paraissent, malgré tout, pleins d’espoir : n’ont-ils pas enfin parmi eux un héros, un authentique « chef historique de la Révolution » qui pourrait les mener au pouvoir ? Et lui, qui détonne tant dans sa veste cachemire et son pantalon de flanelle grise bien coupé au milieu de leurs vestons élimés et de leurs chemises au col douteux, lui paraît presque heureux aussi tandis qu’il les interroge, attentif. Il n’a pas encore gravi son Golgotha.           

Un immense bidonville

 

Nous nous sommes fixés rendez-vous le lendemain matin pour l’emmener prendre des photos devant la Grande-Poste –dont il organisa avec Ben Bella en 1949, pour remplir les caisses de l’O.S. (l’ancêtre du FLN), une attaque à la Pierrot le Fou.

En montant dans sa voiture, il soupire :
-          Que c’est triste, une rue sans femmes !

Un peu plus loin, pourtant, nous en croisons deux, au milieu des hommes désoeuvrés. Mais elles portent le tchador. 
– Qu’est-ce que c’est que ce vêtement venu d’Iran ? enrage Aït Ahmed. Il n’a rien à voir avec notre tradition algérienne !

 

La ville aussi a énormément changé. Le théâtre est fermé, comme l’Opéra et la plupart des restaurants qu’il a connus. Quant aux immeubles rococo, où le linge pend aux fenêtres, ils sont transformés en taudis. Mais le plus dur nous attend à Santa Cruz. De là, de la forteresse et de l’église sur les hauteurs, le regard, jadis, embrassait la casbah blanche jusqu’à la côte méditerranéenne escarpée. « Mon Dieu ! » dit seulement Aït Ahmed en arrivant sur la place Bend-Daoud. Saisis, nous nous taisons : devant nous, des enfants jouent dans les ordures avec des chats squelettiques. Et de ce point culminant, jusqu’à la mer, s’étale sous nos yeux un immense bidonville. Que s’est-il passé ? « Ils » ont rasé trois quartiers d’Oran, comme Ceaucescu rasait les villages. Mais à la différence du dictateur roumain, « Ils » n’ont pas reconstruit ? « Ils » habitent de luxueuses villas avec port privé et yacht, mais le peuple… « Mon Dieu ! » répète Aït Ahmed ! d’une voix étranglée, les larmes aux yeux, tandis que les enfants accourent vers la voiture en criant à perdre haleine « Aït Ahmed ! Vive Aït Ahmed ! »

 
Partout, le croissant et l’étoile

 

Le meeting de l’après-midi est un grand succès : plus de 3000 personnes (parmi lesquelles moins d’une dizaine de femmes) se sont rassemblées au palais des Sports pour venir l’entendre, en arabe, en français et en tamerghiz (la langue berbère) expliquer –sous une kyrielle de petits drapeaux vert et blanc frappés du croissant et de l’étoile qui ressemblent étrangement au marteau et à la faucille, que si « tout a été un échec, économique et politique, c’est à cause du parti unique » et que « la décolonisation a été pervertie par l’arrivée des dictatures qui ont confisqué la souveraineté populaire »  avant d’affirmer que « l’islam est une religion tolérante. » La femme, insiste l’orateur, a joué un rôle important pendant la guerre d’indépendance. L’Algérie ne peut être que pour l’émancipation de la femme… »Pour finir, Aït Ahmed incite ses auditeurs à « prendre des initiatives dans le domaine de l’hygiène et de l’aménagement urbain. » Car « c’est tous ensemble que nous construirons une Algérie libre et heureuse ».         
Les hommes applaudissent. Quelques femmes font entendre un « you-you » aigu et tous ensemble se mettent à scander, en brandissant le poing « Democratia, Démocratia » lorsqu’un petit groupe d’intégristes fait irruption avec ses banderoles. Je regarde la silhouette élancée, élégante et si fragile d’Aït Ahmed, penchée sur cette foule qui le porte aujourd’hui sans bien comprendre ses mots ou sans vouloir les entendre, mais qui pourrait l’emporter demain.
-          Il faut être fou comme moi, me disait-il hier matin en prenant la route, pour venir tenter quelque chose ici.