Figaro

28 Mai 2018

Lettre ouverte à Yassine Bellatar, l'humoriste choyé par Emmanuel Macron et qui croit que le voile pour les femmes, c'est leur liberté.


Vous êtes un homme à la mode , Yassine Belattar. « Cool »avec votre marinière à la Jean-Paul Gaultier et votre barbe noire épaisse qui aurait pu vous faire passer, si vous n’étiez « humoriste » et réputé ami du président Macron, pour un musulman radical. En brillant adepte du «  En même temps » , vous vous voulez d‘ailleurs  le représentant de «  ceux qui sont passés du ghetto au gotha ». C’est cette formule qui a d’abord retenu mon attention, lorsque vous êtes apparu dimanche soir sur BFM à l’émission «  Et en même temps » d’Apolline de Malherbe.  J’ai appris depuis que, fils d’ouvrier marocain,  grandi à Conflans-Ste Honorine , vous aviez fait vos débuts à la radio avant de participer à Cannes aux journées « Cannes et banlieues » de la Fondation Luc Besson. En 2011, on vous trouve à Strasbourg au côté d’un candidat à l’Elysée nommé François Hollande   au « Festival du changement en France »…et vous voilà, en 2018, à 35 ans , nommé par Emmanuel Macron membre du « Conseil présidentiel des villes ». Cela vous donne de l’autorité. D’autant que vous possédez un réel talent oratoire. «  Mais attention ! nous prévenez- vous  en invoquant ce que vous appelez «  la jurisprudence Tarik Ramadan » : «  Un Arabe qui parle bien, c’est forcément qu’il a un double discours ».
 Tiens ! Pour connaître la suite, je suis restée branchée sur BFM. Vous vous en êtes pris à Manuel Valls , qui avait qualifié votre nomination par l’Elysée de «   faute et signe de faiblesse ». On a compris que, même si vous vous plaignez d’être «  harcelé et taxé d’antisémitisme » par la faute de l’ancien Premier ministre socialiste qui  vous aurait  retiré votre « francité »,  être ainsi montré du doigt était à la fois pour vous un titre de gloire et une blessure. «  Et maintenant, avez-vous ajouté plein de colère et de chagrin, je serais islamiste ! » Inévitablement, le débat a  dérivé sur le cas de Maryam, la jeune fille de 19 ans coiffée du hijab qui vient d’être élue à la tête de l’Unef Paris , provoquant ainsi la colère de la ministre de l’Egalité hommes-femmes, Marlène Schiappa et l’accablement du premier adjoint  à la Mairie socialiste de Paris, Bruno Julliard, ex Unef, qui voient là «  des décennies de combat  piétinées »,  mais aussi l’ivresse de Mediapart pour qui la jeune femme «  n’est plus Maryam Pougeteaux mais une femme voilée, une intruse, une manipulatrice diabolique, une infiltrée au service d’une cause ». Dans votre bouche, comme dans celle d’Olivier Besancenot ( le porte parole du Nouveau Parti Anticapitaliste, qui a été le premier à organiser  des réunions « interdites aux Blancs » )  les vrais adversaires de la laïcité  n’étaient pas non plus les partisans du voile  mais bien ceux qui, tels les journalistes de l’hebdomadaire Charlie ,se rendent à nouveau coupables d’ « imbécillité réactionnaire » et d’ « islamophobie » en caricaturant  Maryam.
Moi, je pensais au chef FLN Hocine Aït Ahmed ( décédé en 2015  ) que je vis pleurer  à son retour en Algérie  après un long exil forcé lorsqu’il découvrit , dans les rues d’Alger et d’Oran, toutes les femmes enveloppées de noir «  Ca n’est plus l’Algérie, ça ! »  Je pensais à l’Egypte, où depuis vingt ans le voile noir n’a cessé de progresser jusqu’à étouffer une civilisation si forte et ancienne. A la Tunisie, où l’on voit de moins en moins de femmes en robe courte et cheveux courts. Au Maroc , d’où est originaire votre famille… Je pensais aussi à Philippe Lançon, le survivant de la rédaction de Charlie dont il faut lire le magnifique et bouleversant récit «  Le Lambeau ». Et je revoyais la fillette de huit ans prise par les cheveux et tuée à bout portant par Mohammed Merah au printemps 2012, les visages des 137 morts et des 413 blessés du Bataclan le 13 novembre 2015 , les corps  écrasés des 87 victimes de la Promenade des Anglais à Nice le 14 juillet 2016 et le regard ,poignant de bonté, du Père Hamel, égorgé de 18 coups de couteau quelques jours plus tard en son église St Etienne du Rouvray, toujours au cri rituel de «  Allahou akbar »…
 

Thierry Wolton a reçu le Prix aujourd'hui pour son oeuvre magistrale sur le régime communist, dont le troisième volume est paru sous le titre " Les Complices" ( Grasset ) Il y dénonce l'engagement des intellectuels français en faveur d'un régime coupable de l'assassinat de millions de personnes.


«  Tu sais ce que je viens de lire ?  » Combien de fois Thierry Wolton a-t-il réveillé sa femme à  1 heure du matin pour lui faire part de ses surprises et de ses colères au cours de son long, très long voyage jusqu’au cœur du monde communiste ? Un millier de  livres lus et annotés. Trente années d’enquête obstinée mais aussi d’indignation  pour amener enfin en pleine lumière cet immense continent encore ignoré :  vingt-sept pays qui vécurent sous la tutelle marxiste-léniniste et   six  pays – au premier rang desquels la Chine et la Corée du Nord - qui  imposent aujourd’hui encore à leur population la violence du régime totalitaire inventé par Lénine et Staline.
Jeune journaliste à Libération, Wolton se risque au-delà du rideau de fer pour rencontrer  les  résistants Vaclav Havel  en Tchécoslovaquie et Andreï Sakkarov en Russie soviétique. Il publie, en 1985 avec André Glucksmann «  Silence, on tue ! » , récit de la formidable imposture de la dictature éthiopienne qui affama son peuple….afin de récolter plusieurs millions de dollars de dons.  Sept ans plus tard, c’est à l’histoire de France récente que s’attaque l’enquêteur : dans «  Le Grand recrutement », il met à jour les relations, avec des agents et  dirigeants soviétiques, de plusieurs «  compagnons de route » du PC tels le ministre de l’Air du Front Populaire Pierre Cot . Il cite même un ami de Cot,  passé sous les ordres du général de Gaulle et devenu la figure exemplaire  de la Résistance martyre, Jean Moulin . Sacrilège ! Oubliant que de nombreux résistants furent contraints à ce « double jeu », on accuse Wolton de « révisionnisme ».
 Wolton  n’en poursuit pas moins ses recherches . Cela donne une trilogie géante -  3500 pages au total, publiées par les Editions Grasset  depuis 2015 : «  Les Bourreaux », «  Les Victimes » et enfin «  Les Complices ». Dans ce dernier tome, émaillé d’extraits de livres, de discours et de poèmes comme le fameux «  Descendez les flics, camarades ! Descendez les enfants riches !» du « grand poète » Louis Aragon, il retrace de façon très vivante le parcours  de plusieurs hommes politiques français mais aussi, dans un  chapitre intitulé «  La cécité volontaire », de nombre d’intellectuels .  Voici Maurice Thorez,  le communiste déserteur réfugié à Moscou, regagnant Paris à la Libération pour répandre la légende du «  parti des 75 000 fusillés ».  Et  Romain Rolland, le Nobel de Littérature, auteur du très populaire «  Jean Christophe » , reçu comme un prince à Moscou en 1935 puis, saisi d’un doute, écrivant  respectueusement à Staline pour s’assurer  que sa loi ordonnant de condamner à mort des enfants de 12 ans coupables d’ « entêtement religieux » n’est pas appliquée…
 Ce formidable travail a valu à Thierry Wolton de se voir décerner le Prix Aujourd’hui, qui a récompensé, depuis 55 ans, les documents d’auteurs aussi prestigieux que  Alain Peyrefitte, Hélène Carrère d’Encausse, René Girard, Mona Ozouf, et , l’an dernier, le collectif de cent vingt historiens dirigé par Patrick Boucheron ( «  Histoire mondiale de la France » ) . La  remise du Prix, en présence  du mécène François Pinault,  avait lieu mardi à Paris.
En écoutant Wolton plaider d’une voix vibrante, on s’effarait de découvrir jusqu’où a pu aller la passion de la soumission de nos plus célèbres écrivains,  héritiers supposés du « siècle des Lumières » .  Et jusqu’où va encore aujourd’hui le déni d’un totalitarisme qui fit plus de 80 millions de morts :  «  Ils n’ont pas seulement souffert dans leur chair, insiste Wolton , ils sont morts dans une totale solitude, accablés  par une  propagande mensongère qui leur valut le mépris sinon la haine de leur propre famille !»
Il était temps de leur rendre justice. Et de tirer les leçons, pour l’avenir, d’un tel aveuglement.
Christine Clerc

Et maintenant, le mépris et les injures sexistes! On songe à Jean-Marie Le Pen


Elle avait pourtant tout fait, Léa Salamé, pour amadouer  Jean-Luc Mélenchon, invité l’autre soir de son « Emission  politique » : non seulement elle avait évité de parler du cas Raquel Garrido, l’ancienne porte- parole du leader de la « France Insoumise », passée chez un représentant du grand capital, Vincent Bolloré, mais elle n’avait pas manqué de rendre hommage,  tout sourire, à l’ exceptionnelle « culture littéraire » du tribun Mélenchon. Un très bon truc, déjà utilisé avec succès par  Edouard Philippe : vedette en septembre de la même émission, le Premier ministre ne manqua pas de saluer «  le talent et la culture » de son « premier opposant ». Alors, comme jeudi soir, on vit l’enfant de Tanger,  titulaire d’une licence de philo obtenue à Besançon ( la ville natale de Victor Hugo) avant de devenir prof au lycée de Lons-Le Saulnier, ronronner. Certes, il a collectionné d’autres titres : conseiller général de l’Essonne sous le règne de François Mitterrand, député, ministre délégué  à l’Enseignement professionnel dans le gouvernement de Lionel Jospin et enfin sénateur socialiste puis chef de parti, Mélenchon  peut s’enorgueillir d’une assez belle carrière politique, qui l’a mené à la quatrième place aux dernières présidentielles, sur les talons de François Fillon.
  Il n’a jamais oublié que François Mitterrand, qu’il admira tant, lui lança un jour «  Marchez votre chemin ! » Arpentant les podiums en parlant aux «  gens », c’est avec le premier président socialiste de la Vème République qu’il continue, en fait, de dialoguer : «  Je marche, Monsieur ! » sourit-il intérieurement avant de clamer face à son public «  Je suis le seul artiste poète en politique ! ». Oui, un « président littéraire », voilà ce que Mélenchon rêvait d’être. Parlez lui donc du Victor Hugo des «  Misérables » ou de «  La Rose et le Réséda » d’Aragon, et vous le verrez  s’arrondir dans son fauteuil comme un gros matou et sourire comme un enfant de 66 ans qui a vu le Père Noël.  Car rien ne peut flatter davantage  ce «  Sans culotte » à la cravate rouge, que de le traiter en  pair de l’écrivain aristo Jean d’Ormesson  - qu’il admire au point de l’attendre une heure dans un couloir à la sortie d’une émission TV et qu’il appelle, tout fier ( depuis que l’ Académicien l’a reçu chez lui à déjeuner) « mon pote ».
    Mais voilà qu’on lui parle du Venezuela !  Alors, «  l’Insoumis »  qui se souvient d’avoir adoré, dans sa jeunesse mais aussi à l’âge mûr, les révolutions de Cuba, de Bolivie et du Venezuela  comme d’autres adorèrent l’Union soviétique stalinienne et la Chine  de Mao – ce qui ne l’empêche pas, aujourd’hui, de voyager en première classe – dénonce un « traquenard » et se met à éructer. L’instant d’avant, le dos rond sous la flatterie, il faisait «  miaou… » Mais soudain, il se dresse en meuglant «  Meuh ! Meuh ! » comme une vache présumée imbécile. Il en a « ras le bol », poursuit-il,  qu’on lui répète «  Venezuela ! Venezuela ! » au prétexte qu’il a affiché son admiration pour le dictateur Maduro.  La propre fille de l’écrivain Régis Debray, un authentique ancien compagnon de lutte du « Che », ose-t-elle raconter la vie quotidienne de sa grand-mère venezuelienne qui, à 77 ans, se lève à l’aube pour aller faire la queue pour un peu de lait, tandis que d’autres font la queue à l’hôpital de Caracas dans le vain espoir d’être soignés ?  Mélenchon l’accable de son mépris «  Ah, c’est votre heure de gloire, hein ? » avant de lui tourner le dos. Interrogé ensuite par Nathalie Saint Cricq,  il lui beugle d’aller «  se faire foutre »… Ennuyeux pour un défenseur, de gauche, de l’égalité hommes-femmes. En éprouve-t-il seulement du remords ? Pas du tout ! Dans son blog, trois jours après, Mélenchon  fustige Lea Salamé «  sans foi ni loi » et poursuit sa diatribe.
On songe à Jean-Marie Le Pen , qui se rendit coupable, un jour en campagne, d’ agressions sexistes verbales et le paya très cher. Mais tout est permis à «  Meluche ». Car il amuse  le public comme Coluche. Ou comme l’illustre communiste Georges Marchais, dont François Mitterrand disait «  Aboyer est sa façon ordinaire de s’exprimer ».                
 

Figaro

19 Novembre 2017

Entre le quartier d'Hemingway et la fondation Cartier, la maire de Paris veut édifier une cité HLM de 600 logements sans parkig, sans moyens de transports et pratiquement sans espaces verts : la plus dense d'Europe. Elle l'appelle" un éco-quartier" !!


www.lefigaro.fr  
19 novembre 2017
 
La  nouvelle cité rêvée d’ Anne Hidalgo
 
Par Christine Clerc *
 
A Montparnasse, près de la Fondation Cartier, la Mairie de Paris prévoit d’implanter une cité HLM de la taille d’une  petite ville surpeuplée-  sans nouveaux moyens de transports et pratiquement sans espaces verts . Ce sera « Hidalgoville ».
 
«  Eco –quartier ? » Vous voulez dire «  Ecolo » ? Ecologique, vraiment ?  Quand, il y a          trois ans, la Mairie de Paris  annonça son intention de créer, à l’emplacement de l’Hôpital St Vincent de Paul  abandonné, un « Eco-quartier » modèle, les habitants du XIVème arrondissement furent d’abord sceptiques : depuis que Denis Baupin, adjoint « Vert » de Bertrand Delanoë, leur vendit il y a une douzaine d’années comme  un projet « innovant et protecteur de l’Environnement »pour un coût de plusieurs millions d’Euros,  l’interminable séparation de béton qui coupe désormais en deux les boulevards de  Port Royal et de Montparnasse, le mot «  écolo » n’a plus bonne presse dans le quartier. «  Ecolo », vraiment, la quasi impossibilité pour les  voitures  de franchir les frontières entre les  arrondissements et l’obligation, pour les piétons, de regarder  à gauche puis à droite, puis à gauche, puis à droite à l’aide de pancartes avant de traverser  quatre voies particulièrement dangereuses, tandis que les usagers du bus doivent courir vers des abribus centraux au risque d’être fauchés par un vélo ou un scooter caché ? Ecolos, les morts et blessés tombés  pour avoir tenté  de  franchir les murs Baupin ?
 
Ecolos, les morts et blessés tombés pour avoir voulu franchir les murs Baupin ?
 
 Mais quoi ! Il ne faut pas toujours craindre le pire. On se prit donc à espérer. La Maire du XIVème, Corinne Petit, ne décrivait-elle pas un futur « éco-quartier » plein de jardins et d’oiseaux , peuplé de familles heureuses ?  Cette quadragénaire sportive, devenue célèbre par sa victoire sur Nathalie Kosciusko-Morizet au printemps 2014  avant de passer, il y a quelques semaines, au «  Mouvement du 1er juillet »  de Benoît Hamon,  ne cachait certes pas que, élue  avec le soutien d’Anne Hidalgo, elle présenterait un projet forcément inspiré par la politique de la Maire de Paris. Mais elle-même avait l’air si modeste et sincère !  Tandis que s’installait provisoirement, sur le site de 3 hectares et demi entre Denfert-Rochereau  et Port-Royal , une drôle de ville conviviale et ludique baptisée «  Les Grands Voisins »  hébergeant cafés, campings et galeries d’expositions , la vérité commença à être dévoilée. Une association de défense du quartier  s’étant créée pour réclamer des précisions et des garanties, des réunions de « démocratie participative » succédèrent à des réunions, des plans s’ajoutèrent aux plans, sans que la Mairie de Paris consente réellement à modifier son projet. On sait donc aujourd’hui qu’il s’agit pour elle de créer, dans cet arrondissement où la proportion de logements sociaux dépasse déjà la règle des 25%,  600 nouveaux  appartements  destinés à accueillir 1500 habitants. Cela représente une « densité » de 440 habitants par hectare, à comparer à la moyenne parisienne actuelle de 232 habitants à l’hectare - un  record d’Europe, qui vaut déjà à la future capitale des JO  le titre de cinquième métropole la plus dense du monde !
    Au moins, cette nouvelle agglomération «  hyper-dense » façon «  cage à poules » en plein Paris, juste à côté de la très belle « Fondation Cartier » dont la structure de verre et les expositions d’art contemporain attirent chaque année près de 500 000  visiteurs, se distinguera-t-elle par  l’audace et la qualité de son architecture ? Nullement : bien qu’ils n’aient jamais été classés à l’inventaire des bâtiments historiques ( et pour cause ) les vieux pavillons hospitaliers  édifiés au XIXème siècle le long de l’Avenue Denfert-Rochereau seront conservés , nous indique le projet de la Mairie dans le galimatias  qui lui est cher, «  en témoignage de l’évolution du site » de même que , par un étrange souci d’authenticité, sera conservée une ancienne cheminée d’incinération des déchets dits « médicaux » qui évoque affreusement un camp de concentration. Quant aux nouveaux bâtiments, on veut croire qu’ils innoveront par la qualité de leur conception, de leurs matériaux et de leur isolation. On sait seulement que leur hauteur, de dix à onze étages, dépassera de quatre étages  celle des immeubles du quartier et que l’ensemble sera fermé sur lui-même.
 
Les mères de famille, les personnes âgées et handicapées sont censées aller à pied ou emprunter des transports publics saturés.
 
  Qu’importe, direz-vous, si tout cela est noyé dans la verdure : « 4000 mètres carrés d’espaces verts », répète en effet la maire, telle un personnage de Molière serrant sa cassette. C’est beaucoup, à première vue. Mais, sur un total de 34 000 mètres carrés , cela ne représente que d’étroits couloirs de circulation, qualifiés  -  cela  change tout ! -  de «  zones refuges à végétation autochtone…favorables à la biodiversité… » Peut-être les habitants seront-ils autorisés, pour verdir ces zones, à faire pousser sur les toits du persil, des salades …et même  des poireaux ? On l’ignore encore.
 On sait déjà, en revanche, que ces locataires, forcément «  écolos », ne disposeront pas de parkings. Interrogée sur ce point, Corinne Petit  est catégorique. Pas de voitures dans ce quartier modèle ! Et notre disciple d’Anne Hidalgo et de Benoît Hamon de citer en exemple la récente promotion immobilière, dans son arrondissement,  d’un immeuble pour cadres supérieurs dont le prix des appartements dépasse 12 000 € le mètre carré : « Aucun parking n’est prévu pour des voitures- seulement pour les vélos. » Pour avoir droit aux nouveaux « logements sociaux » de la mairie socialiste, il faudra donc être jeune, sportif et sans enfants. Les mères de famille, les personnes âgées ou handicapées sont censées, si elles n’ont pas la chance de disposer d’une voiture avec chauffeur comme leurs élus,  aller à pied ou emprunter les transports publics. De nouvelles lignes de bus ainsi que des escaliers  roulants pour les stations de métro avoisinantes qui en manquent cruellement seraient-elles donc prévues ? Pas que sache la nouvelle Pdg de la RATP  qui répond,  étonnée «  Nous n’avons pas d’argent pour ça ». Reste à espérer  qu’un grand nombre de ces futurs logements sera attribué aux infirmières de l’hôpital Cochin voisin, parfois obligées de faire quatre heures de transport par jour pour  être à leur poste tôt le matin et tard le soir. Mais là- dessus – sur les critères de sélection des bénéficiaires- la Mairie avance aussi dans le flou.
 On l’a compris : «  éco-quartier » veut dire enfumage.
 
*Christine Clerc est journaliste politique et auteur de nombreux ouvrages dont «  de Gaulle, Malraux, une histoire d’amour » ( Nil Editions, 2008) «  Tout est fichu ! » Les coup de blues du Général ( Albin Michel, 2014 ) et «  J’ai vu cinq présidents faire naufrage » ( Robert Laffont, 2017 )
            
 

Il nous a manqué un "récit national"...


Depuis quelques semaines, ses notes baissaient. Entouré de garçons et filles en rose et jaune comme pour un spectacle de fin d’année scolaire alors qu’on attendait une puissante vague tricolore, cornaqué par sa professeure de Français à qui il déclarait vouloir donner une place plus grande encore, l’élève doué Emmanuel Macron n’entrait pas dans le rôle qu’il disait convoiter et que nous espérions tant lui voir tenir : celui d’un « père de la patrie » calme et protecteur. Nous, les mères inquiètes, nous faisions donc beaucoup de souci pour notre chouchou. Tout au long des jours, des heures et des minutes précédant le débat qui allait l’opposer à Marine Le Pen, nous échangions des soupirs, des « Si… » et des «  Pourvu que… ». Face à cette femme de 48 ans, mère de trois adolescents, qui a traversé tant d’orages mais qui ouvre les bras au lieu de brandir les poings comme son père,  cite de Gaulle à tout propos et reprend des pans entiers des discours de François Fillon mais aussi des livres à succès de Christophe Guilluy sur la «  France périphérique », celle des  petits des obscurs, des abandonnés par la «  France d’en haut » - celle de la Finance-, Emmanuel allait-il  s’époumonner en serrant ses petits poings ? Ou saurait-il, prenant de la hauteur, se montrer soudain à la fois sensible et souverain, à la façon de François Hollande étouffant littéralement Nicolas Sarkozy par sa tirade «  Moi, président… » ou de Giscard décochant en pleine poitrine à son rival son «  Vous n’avez pas le monopole du cœur, M. Mitterrand » ?
Assez vite, nous avons été  rassurées : entamer son propos sur « l’esprit de conquête » plutôt que « l’esprit de défaite » était une belle idée. Et puis, la parfaite connaissance, par l’ancien ministre de 39 ans,  des dossiers économiques et industriels, était édifiante. Tandis que la candidate FN s’emmêlait les pédales entre les participations, acquisitions et fusions de SFR et Alsthom, et plus encore en tentant de nous expliquer comment, dans son nouveau système concocté avec Nicolas Dupont-Aignan,  les Français paieraient leur baguette de pain en francs, tandis que les patrons de PME devraient payer leurs fournitures en Euros…  Mais pourquoi prendre le risque d’être qualifié d’ « arrogant » en abusant des «  Arrêtez vos bêtises ! » « Vous dites des mensonges ! » Et « C’est du grand n’importe quoi ! »-  formules aussi blessantes pour les téléspectateurs populaires, le penistes ou non, que pour Marine Le Pen elle-même, qui en profite pour renvoyer son jeune prof  Macron à ses « parrains de la finance » ?
Cette séquence passée, on redoutait qu’elle ne reprit l’avantage en rappelant l’énorme faute du débutant en politique  lorsque, invité des autorités algériennes, il oublia les crimes du FLN et l’effroyable échec des régimes qui suivirent l’indépendance pour évoquer la colonisation française, « crime contre l’Humanité »…Comme si, trop ignorant de l’histoire et trop désireux de plaire à ses hôtes, il la mettait sur le même plan que  la Shoah ! Mais non. Marine Le Pen craignait-elle que son adversaire fit surgir la figure d’un ancien para, accusé d’avoir torturé en Algérie- son propre père ? Etait-elle  impatiente de parler de l’Arabie Saoudite et du Qatar, alliés supposés du jeune ancien ministre de François Hollande ?  Et surtout, de citer l’UOIF ( Union des Organisations Islamiques de France ) qui  aurait donné à Macron un soutien en forme de « baiser de Judas » ? Guettait-elle le moment de lâcher son insinuation sur «  le compte caché dans le paradis fiscal des Bahamas » que l’ancien banquier de Rothschild aurait pu ouvrir, selon elle, pour y placer ses économies de millionnaire ? A ce moment, sa voix se fait pointue, son visage se fend d’un rictus…On oublie la dame en bleu des affiches pour «  une France apaisée », celle qui se faisait photographier joue contre joue avec les ouvrières de Whirlpool et lançait, à la manière de Ségolène Royal «  Je suis une maman ! » On croit revoir un Jean-Marie Le Pen grimaçant. C’est précisément ce que Macron attendait : Marine Le Pen le traite de « fils de François Hollande » ?  Mais elle ? Elle est  « l’héritière du château », la fille de l’ogre de l’OAS qui voulut tuer de Gaulle ! Sifflets contre sifflets, cailloux contre cailloux…Dommage : il nous aura manqué le grand « récit » de la France dans le monde que surent si bien déployer Charles de Gaulle, François Mitterrand  et même Nicolas Sarkozy lors de son grand discours du 14 janvier 2007 mêlant Jeanne d’Arc et Guy Môquet. Mais nos deux élèves, fille et fils de… ne l’avaient pas encore appris. Et il était temps de sonner la fin de la récré.                      
 

Figaro

26 Décembre 2016

Dans son zèle laïciste, la maire socialiste d'Avignon a remplacé les santons provençaux...par des girafes roses! Elle oublie d'où vient le sens du pardon qui imprègne encore notre société française.


Je n’étais pas retournée à Nice depuis le 14 juillet. A peine arrivée, je gagne la Promenade des Anglais pour rendre hommage aux  quatre- vingt six morts et près de quatre cents blessés victimes du Tunisien Mohammed Lahouay-Bouhlel qui fonça ce soir-là, ivre de sa puissance, au volant de son monstrueux camion. Le lieu du souvenir est un kiosque à musique à l’extrémité de la Promenade,  dans les jardins Albert 1er. Comme au pied de la statue de la République à Paris quelques mois auparavant, des nounours, des cœurs et des fleurs  le recouvrent, avec des photos et des  inscriptions en rouge sur fond blanc d’une écriture d’enfant : «  Peace and Love », « A mon Anna », «  A Mohammed,  6 ans », «  Love »,«  Vous n’aurez pas ma haine !».  Que des messages de pardon et d’amour, des messages de Noël chrétien «  Aimons- nous les uns les autres… »
 Il fait beau, le ciel est très bleu, l’air, léger. Un  chagrin éternel flotte sur ce lieu, un grand silence que n’entament ni les cris d’enfants dans le parc de jeux voisin ni le ronronnement des voitures sous les palmiers. Une  paix très douce, aussi. Une jeune femme portant un foulard noir franchit les grilles du jardin avec une poussette d’enfant, s’approche à pas retenus, puis s’éloigne après un long regard étonné, sans s’être arrêtée. Un homme âgé arrive sur un vélo bleu, qu’il gare contre une haie . Il a un petit bouquet à la main, trois roses dans un papier blanc. Il le dépose au pied du mausolée, se recueille quelques secondes et repart en essuyant une larme.
Cent mètres plus haut, un père Noël abrité sous une énorme bulle blanche et argent veille sur les jeux des bambins au milieu des jets d’eau. L’insouciance est préservée. Je pénètre dans la vieille ville. Sur la place de la cathédrale, une crèche à taille humaine attend la naissance de l’enfant Jésus, l’âne et le bœuf dodelinant de la tête au milieu de la paille que picorent de vrais pigeons. Les pères prennent leurs petits dans les bras pour leur permettre de mieux admirer le  spectacle. C’est veille de Noël. «  Tu vois, là ? »
     J’achète les journaux et découvre qu’en Avignon, autre capitale  de la Provence, pays des santons, la maire socialiste Cécile Helle, 47 ans,  animée par une laïcité animalière et punitive, a décidé non seulement de supprimer le marché de Noël mais de remplacer les personnages  de la crèche traditionnelle dans le hall de l’Hôtel de Ville par…des girafes roses ! Ce n’est plus Noël, c’est, sous les sapins à guirlandes, une sorte de Disney, fête universelle de la consommation !  Verra-t-on bientôt aussi les galettes des rois disparaître des boulangeries, comme cela se produisit il y a quelques années en Tunisie  sous la pression des intégristes ? Et les oeufs et cloches de Pâques ? Seront-ils remplacés par des Poquémons ? Dans la foulée, pourquoi pas supprimer  les week-ends de  Pentecôte et de l’Assomption ( 15 Août) fêtes chrétiennes ?  Dieu merci, la CGT s’y opposerait.            
Mais les adeptes de la laïcité punitive comme Cécile Helle  pourraient prendre leur revanche en  débaptisant le Palais des Papes. Ils pourraient supprimer, comme l’exige Arabie Saoudite, les croix de la Croix rouge. Et  fermer le Secours Catholique.  Et pourquoi pas, dans leur élan, raser les clochers des églises ? A travers toute l’Europe, ces clochers témoignent du passé d’une Chrétienté qui donna naissance au respect de la personne humaine et au culte des Droits de l’Homme. De Paris à Berlin en passant par Nice et Rouen, on  prêche aujourd’hui encore, envers et contre tout, dans  ces milliers d’églises ouvertes pour chanter «  le divin enfant », le pardon et l’ouverture aux autres. Elles sont peut-être le dernier rempart contre la barbarie. 
 

Figaro

23 Novembre 2016

Pour l'auteur de " La Condition Humaine" qui se disait athée et qui croyait à la fraternité , la Révolution française était fille de la Chrétienté


C’est un double anniversaire qu’on aurait dû célébrer, ce 23 novembre, pour l’auteur de la Condition Humaine. Mais le Ministère de la culture l’a oublié.
 
«  Entre ici, Jean Moulin, avec ton terrible cortège… »  Voilà quarante ans aujourd’hui qu’André Malraux est mort, et vingt ans  que ses cendres  ont été transférées au Panthéon. En ce jour de  commémoration,  allons-nous  entendre cet extrait du grand discours prononcé  le 19 décembre 1964 par le premier Ministre des Affaires Culturelles en présence du général de Gaulle, un soir de vent glacial place du Panthéon, en hommage à Jean Moulin ? Ainsi réduit, il n’en reste hélas que la grandiloquence, trop souvent caricaturée. Il faut le relire ou l’écouter  depuis le début, prononcé presque à voix basse «  Voilà donc plus de vingt ans que Jean Moulin partit par un temps de décembre sans doute semblable à celui-ci… » pour se laisser gagner par sa musique et étreindre par son émotion. Car l’auteur de  La Condition Humaine, devenu  l’ami de « l’homme du 18 juin » depuis que, un matin de juillet 1945, l’aide de camp du chef du gouvernement provisoire vint lui dire «  Le Général de Gaulle vous fait demander, au nom de la France, si vous voulez l’aider », ne nous parle pas seulement de la gloire des héros. Il nous parle des  petits, des obscurs. Il nous parle de « l’âme de la France ». Et d’une fraternité universelle.
17 avril 1948, à Marseille, pour les assises nationales du RPF : «  O visages français qui m’entourez et sur lesquels je crois revoir ces simples visages de chasseurs de Verdun… je vous appelle la chevalerie ! …Ce grand corps de la France qui tâtonne dans l’ombre et que regarde tâtonner le monde si souvent fasciné par lui, il vous est donné de le relever . »
11 février 1948, aux Assises du RPF à Lille «  Souvenez-vous de l’histoire de François d’Assise au milieu des mendiantes, prenant la première et lui disant «  Puisque je ne peux pas vous embrasser toutes, permets-moi d’embrasser la pauvreté sur ton seul visage… » 
24 août 1958, devant la Gare Montparnasse, où fut signée la reddition des troupes allemandes : «  Alors, dans tous les bagnes depuis la Forêt Noire jusqu’à la Baltique, l’immense cortège des ombres qui survivaient encore se leva sur ses jambes flageolantes. Et le peuple de ceux dont la technique concentrationnaire avait tenté de faire des esclaves…le peuple dérisoire des tondus et des rayés - notre peuple ! - pas encore délivré, encore en face de la mort, ressentit que, même s’il ne devait jamais revoir la France, il mourrait avec une âme de vainqueur ».
 31 mai 1964, à Rouen pour la commémoration de la mort de Jeanne d’Arc : «  Elle attendait, un crucifix fait de deux bouts de bois par un soldat anglais posé sur sa poitrine… Et la première flamme vint, et avec elle le cri atroce qui allait faire écho, dans tous les cœurs chrétiens, au cri de la Vierge  lorsqu’elle vit monter la croix du Christ sur le ciel livide… »
  Malraux l’agnostique, si proche des communistes avant que la guerre d’Espagne ne lui ouvre les yeux,  serait-il au fond chrétien ?  Dans  Les chênes qu’on abat, récit de leur dernière rencontre à Colombey, le 11 décembre 1969, il relate son dialogue avec le Général sur le sens de la vie et note «  Il pense qu’à ma manière j’ai la foi …» Paradoxe : alors que de Gaulle, qui va à la messe tous les dimanches, n’aborde jamais ce thème dans ses discours, lui semble hanté par la chrétienté «  Elle est le seul lien, écrit-il ( La Tentation de l’Occident )  entre les différentes nations de cette Europe dont les hommes ne sont plus que des rois malades… » D’ailleurs, «  La France la plus grande n’est pas celle de Louis XIV. Pour le monde, elle s’appelle Chrétienté, elle s’appelle Révolution ». 
 Le lien entre Chrétienté et Révolution ? Pour Malraux il est évident : c’est celui de l’aspiration à la justice. Et du respect de la personne humaine. Tel est  pour lui le message de la France au monde «  Notre conscience nationale est le contraire du chauvinisme. La mission de ce peuple depuis des siècles est de ne jamais se replier sur lui-même ».
En témoigne sa passion pour les arts, tous les arts, de toutes les époques et de tous les continents, qui  l’amène, Ministre des Affaires culturelles, à organiser à Paris  les premières grandes expositions sur l’Iran, «  Sept mille ans d’art  », l’Egypte, «  Trésors de Toutankhamon » ou le Mexique des Aztèques. Malraux célèbre aussi « l’Art nègre ». « L’Europe, constate-t-il avec humour, l’a découvert lorsqu’elle a regardé les sculptures africaines entre Cézanne et Picasso et non plus comme des fétiches entre noix de coco et crocodiles ». C’est ce qu’il appelle «  la métamorphose du regard ». «  Grâce à vous, lui écrit de Gaulle  pour le remercier de son ouvrage  La Métamorphose des dieux, que de choses j’ai vues – ou cru voir – qu’autrement je devrais mourir sans avoir discernées. Or, ce sont justement, de toutes les choses, celles qui en valent le plus la peine ».
C’était en 1958. Cinquante ans avant que  les «  Arts Premiers » ne deviennent à la mode. Cinquante ans… trop, sans doute, pour les occupants actuels de la rue de Valois. Savent-ils seulement à qui ils doivent la création de leur Ministère ?                        
 

Un pas en avant, un pas en arrière. François Hollande a montré la fragilité de l'exécutif en revenant, mercredi, sur l'interdiction de manifester contre la loi Travail. L'essayiste Christine Clerc rappelle les coups de théâtre qui ont rythmé l'histoire de la Vme République .


 François Mitterrand, dont  François Hollande connaît les leçons par coeur, appelait cela «  la gestion paroxystique des crises » : on mettait deux camps en présence, on allumait la mèche…et l’on attendait de voir lequel allait reculer  devant l’incendie. Ainsi de  la nationalisation de l’enseignement privé, inscrite parmi les 110 promesses du premier président socialiste et réclamée à cors et à cris par sa gauche « laïciste ». Après avoir fait  traîner ce projet, l’ancien élève des bons pères autorise son Premier ministre, Pierre Mauroy, à le relancer dans sa troisième année de mandat. La loi  est  votée en janvier 1984. Mais la résistance ne mobilise plus seulement la droite catho, attachée à ses écoles  en Bretagne comme à Versailles, mais  la gauche chrétienne. Le 24 juin, 2 millions de personnes manifestent à Paris aux cris de «  Liberté ! ». Alors,  sans prévenir, Mitterrand annonce, le 14 juillet,  le retrait du texte. Le Ministre de l’Education nationale, Alain Savary, présente sa démission.  Mauroy  fait de même. Il est remplacé par  un « jeune Premier ministre donné à la France », Laurent Fabius, 39 ans.
  Combien de fois Hollande a-t-il médité cet exemple ? Retirer sa « Loi Travail » et pousser Manuel Valls à la démission après l’avoir poussé à bout de nerfs ?  Mais qui nommer à sa place ?  Encouragé au départ par l’Elysée, le  social libéral Emmanuel Macron, 37 ans, ne ferait que précipiter sa perte, plus sûrement encore que Valls le bonapartiste. Couver  cet oisillon a donc été un  mauvais calcul. Ce que la gauche attend, ce n’est pas un vaillant défenseur d’une loi qui ne  figurait pas au programme du candidat  Hollande, mais un retour aux accents mitterrandiens contre «  le monde de la finance ».  C’est donc une manœuvre inverse, réalise le tacticien en chef de l’Elysée, que, faute de pédagogie courageuse, il eut fallu prévoir.  Appeler  Arnaud Montebourg ? Trop tard.  A l’exception , peut-être, du Ministre de l’Intérieur Bernard Cazeneuve, personne, en cette veille de campagne présidentielle, ne viendra au  secours d’un Président qui dit « Oui » un soir  aux manifestations syndicales, « Non »  le lendemain matin et « ni Oui ni Non » à midi , un Président qui contredit les ordres donnés à ses Préfets en tendant la main à  Leonarda, la jeune roumaine expulsée, un Président «  p’têt ben qu’oui, p’têt ben que non », qui promet, en janvier, devant un Congrès convoqué  en grandes pompes à Versailles, la déchéance nationale pour les terroristes…pour  s’aviser, en mars, qu’on ne peut pas créer des apatrides.
Mais quoi ! L’histoire de la cinquième République n’est-elle pas pleine de volte-face  sidérantes ? En décembre 1986,  à la suite de la mort d’un jeune manifestant, Malik Oussekine, frappé par des policiers « voltigeurs », Jacques Chirac, Premier ministre de cohabitation avec Mitterrand,  retire la loi Devaquet ( réforme de l’Université ). En décembre 1995, le même Chirac, à peine élu président de la République, se voit contraint, après des semaines de grèves et de manifestations, de demander à son cher premier ministre Alain Juppé de renoncer à son projet de réforme des  régimes spéciaux de retraite. Et le 10 avril 2006, à nouveau, le même  président Chirac annonce, après trois mois de  manifestations étudiantes, que le projet de Contrat Première Embauche ( CPE ), adopté le 31 mars par le Parlement  pour la plus grande satisfaction de son Premier ministre Dominique de Villepin, ne sera tout simplement pas appliqué, «  les conditions n’étant pas réunies ».  « On  se remet de tout », songe donc Hollande ce lundi  en rendant hommage, parmi les masques africains du Musée qui porte désormais le nom de Jacques Chirac, à un prédécesseur si longtemps raillé avant d’être tant aimé.
Et de Gaulle ? Comment oublier mai 1968 ? Quand le Président ordonne la fermeture de la Sorbonne et que son Premier ministre la fait rouvrir. Quand Georges Pompidou négocie avec la CGT une augmentation de 20% des salaires, tandis que le Ministre de l’Economie Michel Debré, écarté des négociations, vient pleurer dans le bureau du Général  que dix ans d’efforts de redressement  sont mis par terre.  Et quand un étudiant allemand, Dany Cohn-Bendit, rend fous les chefs de la majorité et de l’opposition… Rassemblant ses dernières forces, de Gaulle  s’envola pour Baden Baden afin d’y consulter le général Massu. Puis, ayant créé l’affolement au sein de son gouvernement et jusque dans le camp adverse, il revint annoncer  «  Je ne démissionnerai pas ! Je dissous l’Assemblée… » Magnifique reprise en mains par un vieil homme que l’on disait « fini ». Mais il n’y a plus, aujourd’hui  à Baden-Baden, que des curistes et des touristes. Il n’y a jamais eu de « foule sentimentale » pour remonter les Champs Elysées en scandant «  Hollande n’est pas seul ! ». D’ailleurs,  les coups de théâtre  ne sont pas son genre. Le sien, ce sont les vaudevilles. Où l’on chante « Marchons ! Marchons ! » en tournant en rond.                         
 

Figaro

1 Octobre 2015

Elle représente cette France d'en bas, dite des " Petits Blancs" ou des " Sans Dents", et qui a toujours l'impression d'être oubliée.


Il fut un temps où Nadine Morano,  grandie dans une cité HLM de Lorraine, crut qu’elle allait échapper à sa condition. C’était en 2007. Après des années de militantisme pour Jacques Chirac  – ce qui lui avait permis d’être élue, en 2002, députée RPR de Meurthe et Moselle -,  elle faisait campagne pour le candidat Sarkozy et voyait s’ouvrir un avenir radieux : le futur Président de droite, qui citait Jaurès autant que de Gaulle, allait ouvrir les bras  à cette «  France d’en bas » qu’on n’appelait pas encore des  « Petits blancs » …ou des « Sans dents ». La fille de chauffeur routier fut promue Secrétaire d’Etat à la Famille. Qu’espérer de plus quand on vient de la banlieue de Nancy  et que l’on n’est pas énarque ? Mais voilà : c’est Rachida Dati et Rama Yade qu’on mit en avant pour entourer le nouveau président de la République. Nadine n’était-elle pas assez belle pour la photo ? Oui, mais dans la catégorie «  Blondes », on ne la jugeait pas assez aristocratique. C’est NKM, la polytechnicienne à l’accent des beaux quartiers qui fut choisie pour le « casting » idéal.  Nadine Morano tenta de faire bonne figure en jouant de son mieux le rôle qui lui était dévolu. Elle invita même à déjeuner à son ministère une trentaine d’élèves de son ancien collège ( dont un seul portait un prénom français ) pour leur montrer  comment la France des Droits de l’Homme et de la méritocratie républicaine  savait promouvoir ses enfants «  des quartiers »..
Mais elle le sentait bien : son langage, sa coiffure, son sourire, ses robes et même sa façon de danser et de chanter avec les jeunes militants suscitaient, à droite, une condescendance gênée.
Et que dire de la gauche !   Un jour, l’éditorialiste Guy Carlier, qui avait épinglé sa « vulgarité » sur France Inter et lui avait lancé, sur RTL «  Chère Nadine, Les cons, ça se permet tout, c’est même à ça qu’on les reconnaît… » fut pris d’un tardif scrupule. Il prit le TGV jusqu’à Nancy. En pénétrant dans la HLM où habitait encore le père de Nadine,  il en fut si ému qu’il conçut  «  Nadine Morano, une chanson populaire ».  Et que put-on lire, dans ce livre ? «  On dirait une de ces filles aux caisses des supermarchés le samedi…Elle est « une femme française ». Le reflet exact de ce qu’est le pays. Morano, c’est la franchouillardise dans ce qu’elle a de meilleur. C’est Johnny, c’est le Tour de France, c’est Lino Ventura mangeant une terrine de lapin… »
Nadine Morano s’était cru réhabilitée . Elle ne savait pas qu’elle entamait sa chute aux enfers.
En  2014, l’ex-président ayant décidé de rentrer dans l’arène  deux ans après sa défaite, elle espère encore, elle la fidèle d’entre les fidèles, qui a participé à la création de « l’Association des amis de Nicolas Sarkozy » et s’en est vu confier la trésorerie,  un retour en grâces.  Sarkozy n’a-t-il pas besoin d’une fille du peuple  pour l’aider à récupérer  l’électorat FN ? Mais nouvelle déconvenue : elle apprend qu’elle devra se contenter, dans la future équipe, d’un poste de « secrétaire à l’apprentissage ». Alors,  la Lorraine se rebiffe. Elle décide de s’imposer  comme tête de liste aux régionales et même comme candidate à la primaire présidentielle… en s’appuyant sur le peuple . Désormais, la voilà presque totalement isolée dans la classe politique, seule en tout cas pour affronter le mépris des éditorialistes et  élus de tous bords et les «  Connasse ! »  de Guy Bedos  qui fait rigoler les salles  à ses dépens.  Blessée au fond de l’âme, elle se bat à coups d’arguments lamentables et dérape en invoquant …«  la race blanche » ! Suprême tabou !
 Il ne lui reste plus qu’à faire appel à de Gaulle, en allant chercher une vieille citation  «  Nous sommes quand même avant tout un peuple européen de race blanche » . Las ! C’est oublier que l’on n’instrumentalise pas le Général. Oublier aussi  que cette phrase, prononcée en privé, doit être replacée dans son époque.  Quelques années plus tôt,  Jules Ferry, le père de l’Ecole républicaine, n’affirmait-il pas «  Les races supérieures ont le devoir de civiliser les races inférieures » ? Quant au grand socialiste Léon Blum, ne déclarait-il pas devant l’Assemblée nationale  «  Nous admettons qu’il peut y avoir non seulement un droit mais un devoir de ce qu’on appelle les races supérieures (… )d’attirer à elles les races qui ne sont pas pourvues du même degré de culture et de civilisation » ?
Nadine Morano l’ignorait. Elle ne savait pas non plus  qu’il y a une bonne manière, réputée républicaine,  de parler à la France des HLM . Et une mauvaise manière, qui vous conduit tout droit à l’enfer FN. 
 

Avec ces deux grandes grandes figures, toutes deux déportées à Ravensbrück, ce sont aussi toutes les résistantes restées dans l'anonymat qui sont enfin honorées


Quand elle a entendu le Maréchal Pétain déclarer qu’il fallait «  cesser le combat », Germaine Tillion a été prise  d’un violent malaise. C’était le 17 juin 1940. Elle venait d’avoir 33 ans et ce n’était pas  une « femmelette ». A peine rentrée d’Algérie, où, jeune ethnologue, elle avait passé trois ans dans les Aurès, elle avait quitté la capitale  avec sa mère, direction le Sud- Ouest. Toute sa vie, elle se souviendrait de cette journée «  un temps exquis, celui qui précède les récoltes… » Et puis, le «  coup d’assommoir ». Germaine regagne Paris par le premier train.  Elle enfourche son vélo, traverse la ville aux volets clos pour se rendre au siège de la Croix Rouge, désert. Survient une  élégante, qui lui communique un numéro de téléphone. Trois jours plus tard, aidée par un  colonel à la retraite, Germaine  recrute des bénévoles pour une association qui enverra des colis aux prisonniers et organisera des filières d’évasion. Elle  noue des contacts avec des hommes et femmes de tous bords et protège une famille juive en lui donnant ses papiers. Au fil des mois, plusieurs  camarades de son réseau  «  Musée de l’Homme » sont arrêtés par la Gestapo et exécutés au Mont Valérien. Elle pressent que son tour va venir. Mais elle est entrée en Résistance pour la vie.
Geneviève de Gaulle, elle, a 19 ans quand elle s’y engage en ce matin de juin. Son premier geste  est d’arracher  un drapeau  à croix gammée sur un pont  de Rennes.  Bientôt, elle quitte la Bretagne où elle a enterré sa grand-mère Jeanne. Les Allemands ont interdit qu’on fasse part du décès de Madame de Gaulle. Mais Geneviève emporte comme un viatique l’image de la foule fervente qui l’attendait avec des bouquets de fleurs des champs quand elle est entrée dans la petite église de Paimpont, menant le deuil. La voilà désormais presque seule : sa mère, Germaine de Gaulle, est morte quand elle avait quatre ans. Son père, Xavier, l’ingénieur des mines aîné de Charles, est prisonnier dans un Oflag près de Nuremberg.  Son frère Roger s’engage à 17 ans dans les Forces Françaises Libres, comme les cousins Henri, Bernard et Pierre. Geneviève  s’installe à Paris chez son oncle Pierre, qui sera bientôt arrêté. Inscrite  à la Sorbonne, l’étudiante en Histoire, membre du réseau «  Défense de la France », effectue plusieurs missions sous les noms de Geneviève Lecomte ou Garnier et  participe à la création du maquis des Glières.
Pour une de Gaulle, élevée dans l’admiration de «  l’oncle Charles », cet engagement est naturel. Mais pour la fille de magistrat de  Haute Loire, Germaine Tillion, apparemment plus curieuse des mœurs des tribus berbères que  de celles de nos provinces ? « Peut-être,  répondra-t-elle, que la patrie, comme l’air, n’est perçue que lorsqu’elle manque ? »
Trahie par un abbé à la solde des Allemands, Germaine est arrêtée  le 13 août 1942 et incarcérée à la Santé. Le 23 octobre, un capitaine  lui lit son acte d’accusation «  espionnage, hébergement d’un parachutiste anglais, terrorisme… »Elle pense si fort à ses camarades qu’elle ne réagit pas tout de suite lorsqu’il enchaîne «  On va vous fusiller demain matin ». «  Oh, pardon, Monsieur ! Je vous avais oublié ! » L’Allemand éructe. Germaine, pourtant, ne sera pas exécutée, mais transférée à Fresnes puis, un an plus tard,  intégrée dans un convoi «  Nacht and Nebel »  (  Nuit et  Brouillard ) Destination :  Ravensbrück.
Geneviève y débarque à son tour,  le 20 janvier 1944 par un froid polaire, dans le convoi dit «  des 27 000 » qui a emporté , avec Emilie Tillion, la mère de Germaine, des centaines de femmes au foyer, mais aussi des employées de bureau,  enseignantes,  journalistes,  libraires,  fleuristes,  modistes et  couturières,  ouvrières et  agricultrices, sans oublier quelques religieuses, une garagiste, une clocharde et deux écolières…. Vendue elle aussi par un traître, la nièce du Général a été arrêtée le 20 juillet 1943 dans une librairie de la rue Bonaparte  et interrogée par deux gestapistes français. A Compiègne, avant le départ des wagons plombés, on procède à l’inventaire des effets personnels. La jeune fille sort sa pipe – une jolie pipe à la George Sand, cadeau de camarades de Résistance - et l’allume  au nez des Allemands.
Dernier acte d’insoumission ? Non. Quand elles auront  subi chaque matin à 4 heures l’appel  interminable, dehors,  et  chaque jour, 12 heures de travail de forçats…et de sabotage  dans les usines de textile ou d’armement nazies, quand elles auront été battues, enfermées presque nues dans un cachot glacial sans  boire ni  manger, quand elles ne pèseront plus que 30 kilos, quand elles auront souffert de la diphtérie et du scorbut et que leurs jambes seront couvertes de plaies, quand elles auront cru perdre foi en Dieu et en l’Homme  en voyant des adolescentes polonaises victimes des expériences du Dr Gebhardt  sautiller  comme des «  petits lapins », des nouveau nés noyés comme des chatons  et des centaines de co-détenues, au premier rang desquelles la  mère de Germaine, envoyées à la  chambre à gaz construite  pour les « politiques »  sur le modèle de celle des «  raciales » à Auschwitz, Geneviève et Germaine résisteront encore. Par l’intelligence.  Arrivée la première, l’ethnologue a  tout noté sur des bouts de papier récupérés dans les tas de vêtements : la hiérarchie du camp,  les surveillantes tchèques, les statistiques de survie – trois ans au maximum- et la rentabilité. Oui, la rentabilité  pour  le chef de la SS, Heinrich Himmler, qui a conçu ce monstrueux chantier comme une affaire  juteuse et un instrument de son ascension. « La première fois que je t’ai vue, se souviendra Geneviève  en  remettant 54 ans plus tard à Germaine  les insignes de Grand- Croix de la Légion d’Honneur,  nous étions, ta chère maman et moi, en quarantaine. Tu t’es approchée de notre baraque,  dédaignant les interdictions,  et tu nous as expliqué qu’il y avait, entre la destruction systématique  appelée la Shoah et la nôtre une complémentarité. A partir du moment où nous possédions cette connaissance du système, nous pouvions lutter». L’esprit, comme arme contre la barbarie. Mais aussi le cœur. Traitées par les nazis en « stucks » ( déchets), Germaine dite « Kouri », Geneviève «Petit drapeau », Anise Postel-Vinay, Jacqueline Fleury, Marie-Claude Vaillant-Couturier, Denise, Carmen, Françoise,  Miarka et tant d’autres auraient pu devenir des bêtes sauvages. Elles puisent la force de survivre dans une bouleversante fraternité. Pour rire  de leurs tortionnaires, Germaine écrit en cachette une opérette. Geneviève, elle, se souviendra à chacun de ses anniversaires du minuscule « gâteau » de mie de pain offert pour ses 24 ans par ses camarades.
Nous voici enfin en mai 1945. Himmler a négocié avec le Comte Bernadotte de  Suède  la libération de 300 de ses proies. Germaine est envoyée en Suisse pour se refaire une santé. Geneviève se soigne chez son oncle Charles et sa tante Yvonne dans la maison louée à Neuilly par le chef du gouvernement provisoire. Chaque soir, elle lui raconte le cauchemar de Ravensbrück. Mais la vie est là. A Genève où elle rejoint son père Xavier, consul général, Geneviève tombe amoureuse d’un éditeur d’art, Bernard Anthonioz. Elle le demande  en mariage sur le pont du Mont Blanc.
Pas un mois, pas un  jour, cependant, où le souvenir du camp ne hante les survivantes et ne les oblige. Geneviève et Germaine ne créent pas seulement  l’ADIR ( Association des Internées et Déportées de la Résistance ) qui est pour elles une seconde famille.  Elles  jurent de  se battre jusqu’à leur dernier souffle contre toutes les atteintes à la dignité humaine. Et contre le mensonge. En 1946, alors qu’elle vient de donner naissance à son premier bébé, Geneviève s’arrache à son nouveau bonheur : pour aller témoigner en Allemagne en faveur d’une « kapo »  accusée d’avoir décapité des prisonnières.  Germaine, pendant ce temps, assiste au procès de Hambourg, où comparaissent les bourreaux de Ravensbrück. Puis, l’ethnologue repart en Algérie, où couve l’orage. En 1957, contactée  par un chef du FLN, elle va tenter de rompre le cycle attentats – arrestations-tortures- en intervenant auprès de François Mitterrand,  ministre de l’Intérieur de la IVème, et en alertant l’ermite de Colombey, à qui Geneviève la présente : «  Des militaires français se livrent  à des pratiques qui furent celles du nazisme ! »
  Le Général revenu au pouvoir, sa nièce entre au cabinet d’André Malraux. Mais en 1960, après l’incendie d’un bidonville où ont péri deux petites filles, le père Joseph Wresinski, sorte d’Abbé Pierre de Noisy-le-Grand, l’appelle au secours. L’odeur suffocante du camp,  la détresse des habitants,  tout lui rappelle  Ravensbrück. « Des familles entières jugées irrécupérables ! N’était-ce pas  la doctrine nazie : des vies indignes d’être vécues ? »  Geneviève  quitte le ministère des Affaires Culturelles pour  ATD Quart Monde. De son côté, Germaine milite contre l’esclavage des femmes et  la torture en Irak. Jusqu’à leur mort ( en 2002 pour la cadette, en 2008 pour l’aînée ),  les deux héroïnes  resteront  fidèles à leur voeu du 17 juin 1940.  Soixante quinze ans après, elles vont enfin entrer au Panthéon. Et avec elles, le très long cortège des oubliées. Alors qu’elles n’avaient pas le droit de voter, mais celui de mourir pour la patrie, alors que six d’entre elles seulement  se virent promues  Compagnons de la Libération ( parmi 1032  hommes) , ces Résistantes furent l’honneur de la France .
  
 
 
 
 
 

Notre histoire regorge de rivalités opposant jusqu'à la haine des individualités d'envergure souvent proches par leurs idées mais antinomiques par leurs ambitions et leur caractère... Aucun ouvrage collectif n'avait jamais été consacré à ces grands duels . Cette lacune est enfin comblée grâce à ce "livre chapîtres" ambitieux qui réunit les meilleurs historiens actuels et les plus belles plumes du Figaro.


Si la rivalité entre le président de la République socialiste ( 1981-1995) et son éphémère Premier ministre ( 1988-1991) correspond à celle de deux gauches françaises, elle met d’abord et surtout face à face deux tempéraments, deux natures, deux caractères qui, dès la guerre d’Algérie, ne cesseront de s’opposer. Une guerre psychologique d’une violence parfois inouïe, faite de coups bas, d’humiliations publiques, d’actes de soumission, de rancoeurs inextinguibles et de désirs de vengeance à peine voilés. Un matin de printemps, alors que les jardiniers disposent dans la cour de l’Elysée les orangers qui marquent le début de la saison estivale, François Mitterrand reçoit dans son bureau deux journalistes ( * Christine Clerc et Josette Alia ) . Tout est calme, malgré les fêtes qui s’apprêtent pour célébrer, ce vendredi 10 mai 1991 le dixième anniversaire de son élection. Le Président est détendu. La guerre du Golfe, dans laquelle il a engagé la France seize semaines plus tôt contre le dictateur irakien Saddam Hussein aux côtés de l’Amérique de George Bush, s’achève sans déplorer la mort de plus de dix soldats français. A l’issue de ce conflit, qui l’a fait apparaître en chef des armées au profil impérial, les sondages l’ont porté aux nues : 86% de Français ont approuvé le président socialiste! Un record, atteint seulement par de Gaulle ! Assis derrière le bureau design qu’il a préféré à celui du fondateur de la Vème République, Mitterrand s’en explique sans emphase mais non sans contentement devant les deux journalistes : « Ce qui était en jeu, c’était la place de la France, que ce soit au Moyen-Orient, au Conseil de Sécurité de l’Onu ou partout ailleurs dans le monde… » Tout en parlant, il tourne entre ses doigts un éclat de marbre blanc, dont il caresse l’arête. « Vous voyez, dit-il, c’est un fragment de l’Arche de la Défense : poli d’un côté, rugueux de l’autre. » François Mitterrand aime les pierres. Sur son bureau contemporain gainé de cuir bleu, il a disposé d’autres objets hétéroclites ramassés au fil des promenades et des années. « Ca, c’est une croix celte en granit…là, parmi les objets qui m’ont été offerts, un petit cheval de bronze, un éléphant miniature… » Il les aligne avec une minutie de collectionneur et ne se lasse pas d’en raconter l’histoire, qui est celle de ses pérégrinations. L’heure sonne à la pendule. La porte s’ouvre sans bruit. Un huissier apporte discrètement un message au Président, qui le pose de côté . Très pâle sur sa veste camel, mais l’oeil joyeux, Mitterrand joue maintenant les coquets : vraiment, cette veste en cachemire, qu’il aime à porter pour les week-ends, convient-elle pour la photo ? Les journalistes s’interrogent : y aurait-il quelque secrète raison à cette humeur badine ? En sortant, un quart d’heure plus tard, elles comprennent : le visiteur suivant, qui attend dans l’antichambre sous le regard faussement déférent des huissiers, n’est autre que le Premier ministre, Michel Rocard. Dans cinq jours, Mitterrand lui confirmera son renvoi. En attendant, il jouit de le faire lambiner. De l’humilier, une fois de plus, en public. Depuis le début de « sa » guerre, le Président, jaloux de son « domaine réservé », n’a cessé de réduire l’espace dévolu à son Premier ministre. Celui-ci a été placé en tenailles entre deux de ses proches – le ministre des Affaires Etrangères, Roland Dumas, un vieux complice qui fait rire Mitterrand en qualifiant le marin Rocard de « barreur de petit temps », et le ministre de la Défense, Pierre Joxe, qui briguait Matignon. « Plusieurs de mes ministres, constatera Rocard, étaient chargés de m’assassiner ». Joxe, en tout cas, ne manquera pas de rapporter au maître de l’Elysée le récit, guignolesque, d’une visite express, aux soldats de la mission « Daguerre », par l’ancien chef scout Rocard. Après avoir parcouru la base au pas de gymnastique, le Premier ministre s‘est arrêté devant un lance-roquettes antichar « Qu’est-ce que c’est que ce tuyau ? » Le jeudi 2 août à 7 heures du matin, lorsqu’il a appris que Saddam Hussein avait envahi le Koweit, Rocard venait d’atterrir à Dubrovnik . Il s’apprêtait à embarquer sur un grand voilier pour une semaine de vacances. Disposé à regagner Paris immédiatement, il a appelé l’ Elysée. Réponse évasive du Président « Ca ne me parait pas utile pour l’instant…Je vous le dirai si cela devient nécessaire… » Pourquoi, à cet instant, le souvenir d’une autre conversation téléphonique, lointaine mais jamais effacée de sa mémoire, s’est-il imposé au Premier ministre ? C’était le 18 octobre 1980. Porté par les sondages et poussé par ses amis, le député socialiste des Yvelines, chef de la « deuxième gauche », réformiste, avait décidé d’annoncer sa candidature à l’Elysée contre le président sortant, Valéry Giscard d’Estaing. L’avant- veille, il prenait la peine, par correction, d’en avertir le Premier secrétaire du PS. Et celui-ci, enfin joint au téléphone, de marquer son indifférence glacée « Je vous remercie de m’avoir informé… Pour ma part, je n’ai pas encore pris ma décision… » Là, Rocard se décompose « Mitterrand va être candidat. Maintenant, j’en suis sûr ». Dès le lendemain dimanche, en effet, François Mitterrand convoque les journalistes trois heures avant la déclaration annoncée de son jeune rival : pour leur confier qu’il se prononcera lui-même « avant la fin de la semaine ». Au passage, le Premier secrétaire du PS corrige les impatients d’un « Il est incorrect d’aller plus vite que la musique ». En fin d’après-midi, quand il s’exprimera à son tour en direct de sa mairie des Yvelines, les téléspectateurs découvriront un Rocard soudain moins sûr de lui, leur proposant certes de « conquérir ensemble le pouvoir pour devenir ensemble responsables » mais butant sur les mots « conscience » et « confiance » et ne regardant pas la bonne caméra. « L ’appel de Conflans » entrera dans l’Histoire comme l’exemple d’un appel raté, inaugurant une campagne destinée à avorter. Tout Mitterrand est là : dans cette façon, presque nonchalante, de signifier qu’il est le maître du temps et le maître du jeu. Comme le crocodile guettant une proie qui ne saurait lui échapper, il affecte, même s’il bout d’impatience, de n’être pas pressé, puis soudainement se glisse entre deux eaux.« Deux présidents dans notre marigot, écrivait-il en janvier 1972 dans son journal ( * François Mitterrand , La Paille et le Grain, Flammarion, 1975 ), en ironisant sur la façon dont Georges Pompidou marginalisait son Premier ministre Jacques Chaban-Delmas : la nature est là, qui t’invite et qui t’aime. Le plus gros mange l’autre… » Rocard, cependant, n’est pas le petit oiseau innocent qui va se faire happer tout cru par les puissantes mâchoires. A soixante et un ans bientôt ce printemps-là, ayant été chef de parti, député, maire, deux fois ministre et ayant presque atteint, en trois ans à Matignon, le record de longévité de son prédécesseur socialiste et ami, Pierre Mauroy, il est, en dépit de tous les obstacles mis par l’Elysée sur son chemin, fier de son bilan. Confronté, dès sa nomination à la tête du gouvernement, au drame de la Nouvelle Calédonie – où l’assaut de la grotte d’Ouvéa , ordonné par Jacques Chirac, avait fait vingt et un morts parmi les Kanaks et les gendarmes – il a réussi, en six semaines, l’impossible : amener les chefs des deux communautés à s’asseoir autour d’une table pour signer un accord. Rocard peut se vanter aussi d’avoir, grâce à sa recherche constante du dialogue social, instauré le RMI ( Revenu Minimal d’Insertion ), qu’il appelle son « grand œuvre ». Le Premier ministre ne manque en effet ni d’habileté tacticienne ni même de capacité de dissimulation. Mais il mesure, chaque jour un peu plus, celle du vieux politicien Mitterrand, qui aura soixante-quinze ans à l’automne. S’il avait été tenté de l’oublier, Chirac la lui aurait rappelée. Le 10 mai 1988, lors de leur passation de pouvoirs à Matignon, le grand perdant de la présidentielle délivrait à son ancien camarade de Sciences Po ce conseil « Méfie- toi de lui quand il devient aimable » - Pourquoi ? - Parce que ça veut dire qu’il te prépare un mauvais coup. Chaque fois qu’il était gentil avec moi, c’est qu’il était en train de mijoter quelque chose de pas net ( * Franz-Olivier Giesbert, François Mitterrand, une Vie, Seuil 1996 ). Une seule fois, Mitterrand a été « gentil », sans arrière- pensée : en plein Conseil des Ministres, Rocard a fait un malaise : crise de coliques néphrétiques. Il a fallu appeler d’urgence le médecin. Le Président, qu’on sait hanté par la maladie et la mort, a pris son Premier ministre par la main pour le conduire dans sa propre chambre et le faire allonger sur son lit. Et il lui a parlé comme à un enfant tendrement aimé. Rocard ne se souvenait pas d’avoir jamais connu une telle douceur. Ses défenses en sont tombées …pour quelques heures . Il a appris, depuis longtemps, à se méfier du séducteur implacable. Avec ses conseillers- que Mitterrand qualifie de « barbares » incultes - il a mis au point sa technique : coller au Président dans toutes ses déclarations publiques, manifester sa loyauté en toutes circonstances, couvrir le Souverain de compliments… Ce 10 mai 1991, convié pour la première fois à diner au Palais dans le cercle des intimes du Chef de l’Etat avec sa femme Michèle, le Premier ministre veut donc oublier l’humiliation du matin dans l’antichambre et même la réponse quasi menaçante du Président à sa demande de donner un « nouveau souffle » au gouvernement : « Si je dois changer quelque chose, je changerai tout ». Depuis des jours, Rocard a réfléchi à un cadeau pour les dix ans de Mitterrand à l’Elysée. L’un de ses conseillers a déniché chez un libraire spécialisé une édition originale de « Claire », un roman du Charentais de Barbézieux, Jacques Chardonne pour lequel la prédilection du Charentais de Jarnac est connue. Le Président n’a guère manifesté sa reconnaissance mais, au dîner, allant de table en table, il s’est attardé à celle de Rocard et a parlé longuement avec sa femme, Michèle. En sortant de l’Elysée, celle-ci, belle femme brune et impétueuse qui a toujours éprouvé pour Mitterrand un mélange de fascination et de haine, glissait à son mari « Il en a fait beaucoup avec toi, ce soir. C’est louche : ça sent la rupture ». Michèle, dite « Michèleu », a vu juste. En vérité, Mitterrand est à bout de patience. En nommant son ancien rival trois ans avant, il avait espéré apporter la preuve de son incompétence - « lever l’hypothèque Rocard ». Or, il a beau dire, elle n’est pas levée : son Premier ministre est encore très populaire. Lui reste à user de la forcer . Cinq jours plus tard, ce sera fait. Lors du traditionnel tête à tête précédant le Conseil des Ministres, Mitterrand , plus souriant et attentionné que jamais, commence. - Il faut traiter le problème des rumeurs de remaniement . - J’en suis bien d’accord, M. le Président. - Il y a deux solutions : la première serait de vous reconfirmer, mais vous resteriez alors jusqu’aux législatives, et ce n’est pas ce que j’ai en tête. J’ai donc choisi l’autre solution : vous me donnerez votre démission après le conseil des ministres. » Rarement Premier ministre fut ainsi remercié et, pour ajouter encore à son humiliation, contraint à garder le secret jusqu’à la fin de son ultime Conseil. Il y a du règlement de comptes, dans cette brutalité : le Président n’a pas pardonné au chef du gouvernement, quatorze mois plus tôt lors du congrès de Rennes, d’avoir fait alliance avec un de ses « fils » rebelles, Lionel Jospin, pour contrer le « fils préféré », Laurent Fabius, destiné par lui à prendre la tête du part socialiste. Une autre faute impardonnable remonte à dix ans : en 1981, Rocard s’oppose vigoureusement à la nationalisation à 100 % des banques et de onze groupes industriels. Le ministre du Plan qu’il est alors met en garde le Premier ministre Pierre Mauroy et le président de la République sur les risques de dérapage budgétaire et les dévaluations du Franc qui s’en suivraient. Faisant fi des promesses présidentielles, Cassandre Rocard se comporte comme s’il ignorait que Mitterrand Imperator règne non seulement sur les hommes, mais sur l’économie ! Mais sans doute faut-il remonter plus loin encore pour comprendre ce qui oppose si profondément les deux hommes et qui fera écrire à Rocard « En 1991, il me hait, je le sais. Moi, je le méprise » ( * Michel Rocard « Si ça vous amuse… ,chronique de mes faits et méfaits, Flammarion, 2010 ). Il faut relire les discours, d’une violence inouïe, du congrès de Metz ( mars 1979 ), où Rocard fait alliance avec le fils d’ouvrier Mauroy contre le « social-monarchisme » d’un Mitterrand ulcéré… avant de mettre un genou à terre pour déclarer, chevaleresque et pathétique « Si vous êtes candidat, cher François Mitterrand, je ne me présenterai pas contre vous ! » Il faut se souvenir du mot « archaïsme » prononcé par Rocard en 1978, au soir d’une défaite électorale imputable au chef du PS, Mitterrand. Il faut revoir le film de mai 1968, lorsque les étudiants gauchistes conspuent dans la rue l’ancien ministre de la IVème, Mitterrand, tandis qu’ils ovationnent, au stade de Charléty, le leader du PSU et son maitre à penser, Pierre Mendès-France. « PMF » est pourtant lui aussi « un homme de la IVème ». Mais il pratique le « parler vrai ». Il a entamé, en Indochine, la décolonisation. Et il a refusé de se salir les mains pour conquérir le pouvoir. Continuons à tirer le fil. Il ramène, en 1959 , « l’affaire de l’Observatoire », sale histoire d’attentat manqué dont la victime, Mitterrand, est soupçonné d’ être lui-même l’organisateur. Déchu de son mandat, rejeté par ses amis de gauche, le sénateur « Gauche Démocratique » de la Nièvre va se voir refuser l’entrée au nouveau parti ( * le PSA, Parti Socialiste Autonome, d’où naîtra le PSU , Parti Socialiste Unifié ) de Mendès et Rocard . Remontons encore un an en arrière . Nous voici en pleine guerre d’Algérie « Notre inimitié, se souvient Rocard (* Si ça vous amuse ) débute en 1958, quand François Mitterrand, Garde des Sceaux, refuse d’instruire des demandes de grâce présidentielle ... Il envoie au peloton d’exécution vingt Algériens « résistants » ! Je le traite d’assassin… » Le même fil conduit, une fois encore, avec « l’affaire des fuites », à Mendès-France. En 1954, il est président du Conseil. Averti que la sténo des délibérations secrètes du Conseil de la Défense Nationale a été communiquée au bureau national du Parti communiste, il omet d’en informer son propre ministre de l’Intérieur, Mitterrand. Le radical-socialiste Mendès se méfierait-il de l’ondoyant ancien élève des Jésuites ? Accusé injustement par la droite et l’extrême droite d’être l’auteur des « fuites », Mitterrand ne pardonnera jamais ce manquement. Ni à PMF, ni à son disciple Rocard, le brillant élève de l’Ena qui milite contre la guerre d’Algérie… et contre la « fausse gauche » des « manœuvriers »... 1954- 1991 : de la guerre d’Algérie à la guerre du Golfe, trente sept années de ressentiments. Faut-il chercher l’explication de cet antagonisme irrationnel, total, entre ces deux hommes , dans un conflit de générations ? Dans l’histoire des divisions de la gauche ? Dans la lecture de Spinoza, qui distinguait deux formes de pouvoir : Podestat, la Puissance, et Polentia, l’Action ? Ou simplement dans la morale et la psychologie ? Tout oppose, dit-on, nos héros. L’un, François Mitterrand, né le 26 octobre 1916 sous le signe du Scorpion – « secret, puissant, dominateur… » – grandit dans une bourgade rurale de Charente, Jarnac. Une mère, Yvonne, très croyante qui va à la messe tous les matins et couve son cadet timide et ombrageux ; un père, Joseph, chef de gare, qui est aussi l’un des piliers de la Conférence Saint Vincent de Paul, mouvement catholique de bienfaisance. Sept frères et sœurs. Des odeurs de foin et de roses fanées et, dans la grande maison familiale, le bruit assourdi des moissonneuses batteuses et des jeux d’enfants. Dès son plus jeune âge, François aime la solitude. Il se promène le long de la lente rivière où glissent des bateaux plats et lit, sous les arbres, Lamartine et Pascal. Pensionnaire à Saint Paul d’Angoulême, il découvre Bernanos : La grande peur des bien pensants. Il a quatorze ans quand parait ce texte brûlant, fustigeant « l’avènement triomphal de l’argent, qui renverse l’ordre des valeurs humaines »…. Le jeune Rastignac que François Mauriac décrira en « garçon chrétien pareil à nous dans sa province, serrant les poings du désir de maîtriser son destin »(*François Mauriac, Bloc- notes l’Express, 30 octobre 1959 ) en restera marqué à vie. Tout au long d’une carrière politique entamée à droite dans le Nivernais, où il est élu député sous les violentes attaques des communistes ( ils le traitent de « candidat des châteaux », soutenu par le Marquis de Roualle et de « pétainiste » qui reçut la francisque des mains du Maréchal ), Mitterrand gardera le même discours : contre « L’argent qui corrompt, l’argent qui avilit… » Michel Rocard, lui, n’affiche ni cette haine de l’argent ni ce mépris du monde de l’économie. Né à Courbevoie le 23 août 1930 sous le signe de la Vierge – « cérébral, analytique, honnête, serviable… »-il grandit dans la capitale. Milieu bourgeois, un peu au dessus des Mitterrand, mais sans luxe apparent – la seule « folie » du père étant d’acheter des maisons à la campagne pour y poursuivre ses expériences scientifiques. Yves Rocard est en effet un célèbre chercheur, mais à la fois si distant et si autoritaire qu’il punit son fils d’avoir choisi Sciences Po plutôt qu’une école d’ingénieurs : en l’obligeant à travailler, étudiant, comme tourneur fraiseur pour payer ses études. Quant à sa mère, Renée, c’est une protestante rigoureuse. « Un père absent, une mère envahissante, une sœur à demi-handicapée résume-t-il ( * Si ça vous amuse… »). Adolescent, je m’investis dans une multitude d’activités ».La première d’entre elles est le scoutisme. Michel, totem « Hamster érudit », impressionne ses camarades non seulement par son énergie, sa volubilité, ses mots de futur Enarque et sa culture économique et sociale puisée dans d’innombrables ouvrages, mais par sa franche camaraderie et son inépuisable bonne volonté . Il devient chef scout. Bientôt, il milite aux Jeunesses socialistes, anime des colloques où l’on débat toute la nuit dans des salles enfumées. Enarque ( de la promotion « 18 juin », ce qui explique pourquoi son jugement sur de Gaulle sera bien plus mesuré que celui de Mitterrand ) il mène en Algérie une enquête sur les camps de regroupement où les villageois sont parqués par l’armée dans des conditions indignes. Il milite pour l’indépendance. Puis, courant toujours, il se veut l’ « inventeur du concept de décolonisation de la province ». A Grenoble, en 1964, devant ses amis de la gauche chrétienne, des Clubs comme le Club Jean Moulin et de la CFDT, il lance le thème de la décentralisation . Quelques années plus tard, ayant fini par adhérer au PS, Rocard définit, au congrès de Nantes, dans un discours resté célèbre, « les deux cultures de la gauche » : la première, celle de Mitterrand, est jacobine, centralisatrice et étatique. La seconde, que ses rivaux comme Jean-Pierre Chevènement appellent « la gauche américaine », est décentralisatrice et régionaliste. Héritière de la tradition autogestionnaire, elle promeut la « démarche participative des citoyens », affiche son réalisme économique, parle réformes plutôt que « rupture », marque sa volonté de prendre ses distances avec le PC… et prétend s’adresser « à la raison et à l’intelligence des citoyens » tandis que Mitterrand s’écrie « Une politique qui ignore le rêve est une politique qui se trompe sur la nature de ceux qu’elle prétend conduire ! » Deux gauches. Deux France. Deux mondes. Pas si distants, pourtant, qu’on les a souvent présentés. Etudiant en droit, logé au foyer catholique du 104 rue de Vaugirard, Mitterrand aurait pu croiser un petit garçon dont les parents habitent Bd Saint Michel. Installé avec sa femme Danielle rue Guynemer avant d’acheter leur maison près des quais, rue de Bièvre, il pourrait croiser à nouveau, dans les jardins du Luxembourg, un tout jeune marié, Michel Rocard, domicilié lui aussi dans le sixième arrondissement.Tous deux séduisent les femmes , mais Rocard divorce pour les épouser, tandis que Mitterrand Dom Juan en collectionne « mille e tre » et se tient à la règle ancienne « On ne divorce pas si l’on veut devenir Président de la République ». Tous deux ont des amis grands patrons : Jean Riboud pour Mitterrand, Antoine Riboud pour Rocard… Un très petit monde. Ils auraient pu être des alliés sincères. Après tout, Mitterrand le collectionneur de pierres, de femmes et d’amis , ne s’est-il pas toqué de jeunes ambitieux aussi éloignés de son monde que Bernard Tapie ? S’il avait eu quelques années de moins, Rocard aurait pu être son dauphin, adoubé. C’était le rêve inavoué de cet éternel adolescent, en quête d’un père qui lui dirait enfin « Tu es un homme digne de moi, mon fils ». Mais voilà : pour obtenir cette reconnaissance, « Hamster érudit » aura exaspéré le « sphinx » tour à tour par ses « raisonnements tourbillonnants » et ses provocations et par une étrange soumission . Rien n’irrite davantage Mitterrand que de le voir « s’ aplatir ». « Rocard, c’est zéro, double zéro ! lâche-t-il à Fabius au moment de nommer Edith Cresson à Matignon. Il n’a rien fait en trois ans ! » C’est faux, il le sait. Mais peut-être en veut-il, justement, à Rocard de lui inspirer de si médiocres sentiments ? Mitterrand se rassure alors en pensant que telle est la loi de la nature : « Deux crocodiles dans un marigot…. Le plus gros mange le petit… » CC

Figaro

24 Août 2014

Christine Clerc, qui a écrit plusieurs livres sur le général de Gaulle, revient sur les jorunées des 25 et 26 août 1944, à l'occasion du 70ème anniversaire de la libération de la capitale


De Gaulle : le sacre, l’allégresse et le pressentiment La nuit tombe sur Paris ce vendredi 25 août lorsque de Gaulle parvient à l’Hôtel de Ville. Entré dans la capitale l’après-midi par la Porte d’Orléans, il a refait, quatre ans et soixante-quinze jours après son départ pour Bordeaux (* le soir du 10 juin 1940 ) dans la voiture du Président du Conseil Paul Reynaud, le trajet inverse. A l’hôtel de Brienne, son ancien ministère de la rue Saint Dominique ( * de Gaulle avait été nommé par Reynaud Sous- Secrétaire d’Etat à la Défense le 6 juin 1940), il a retrouvé son bureau Empire et son sabre. Auparavant, le chef du Gouvernement Provisoire de la République Française ( GPRF ) est passé à la gare Montparnasse, où le général Leclerc lui a remis la lettre de reddition du gouverneur allemand, Von Choltitz, arrêté le matin même à l’hôtel Meurice. De Gaulle a juste eu le temps de serrer le bras de son fils Philippe, enseigne de régiment de fusiliers marins de la 2ème DB, chargé de porter les ordres de Von Choltitz aux officiers nazis repliés au Palais Bourbon. Atmosphère de tragédie : ses réverbères éteints faute d’électricité, ses habitants encore privés de bus, de métro et pratiquement de voitures, la capitale, meurtrie par quatre années d’occupation, dresse dans la nuit des façades noircies. Mais un frisson d’excitation la parcourt. Un peu partout fleurissent, comme au sommet de la Tour Eiffel depuis midi, des drapeaux tricolores. Sur le parvis de l’Hôtel de Ville attendent les chefs de la Résistance, les ministres et commissaires de la République qu’il vient de nommer. L’émotion étreint le Général . « Nous sommes ici, s’écrie-t-il. Nous sommes ici chez nous ! (…) Paris ! Paris outragé, Paris martyrisé mais Paris libéré ! » Sa voix s’étrangle un peu, mais pas un mot, pas un geste qu’il n’ait soigneusement préparé. Pas un discours où il ne cesse de marteler les deux objectifs qui l’obsèdent depuis des mois : d’abord, apporter aux Alliés la démonstration éclatante de sa légitimité – oui, prouver au général Dwight Eisenhower, dont il a fallu faire le siège pour qu’il laisse entrer, la première dans Paris, la 2ème DB de Leclerc et qu’il renonce à mettre en place une administration américaine, que la France peut se gouverner seule et n’a pas à subir « une nouvelle occupation ». Quant au Premier ministre britannique Winston Churchill, qui l’a « convoqué comme un châtelain sonne son maître d’hôtel »(* Alain Peyrefitte C’était de Gaulle, Tome 2, De Fallois-Fayard, 1997 ) le 4 juin à son QG de Porthsmouth pour lui annoncer que le Débarquement aurait lieu le 6 sans que les Forces Françaises Libres, envoyées en Afrique et en Orient, puissent y participer, il lui montrera que la France n’est « pas un paillasson » mais une grande Nation et que lui, de Gaulle, en est le chef reconnu. Voilà pourquoi, s’il célèbrera chaque année l’anniversaire de la Libération de Paris, il refusera toujours de commémorer le « D.Day ». Encore faut-il que les Français soient déterminés à recouvrer leur indépendance. Encore faut-il « les rassembler dans un seul élan national !» Et pour cela, laver la honte et la peur et leur redonner la fierté…fut-ce au prix de quelques embellissements de la vérité. « Paris libéré par lui-même, avec le concours des armées de la France, avec l’appui et le concours de la France tout entière !» Ce discours, il l’a rôdé à travers la Normandie depuis que, le 14 juin - deux jours après Churchill …- il a pu enfin, débarquant du contre-torpilleur français la Combattante, remettre le pied sur la terre de France : Courseulles, Bayeux, Isigny « où l’on retire encore des cadavres des décombres fumants », puis, après un aller-retour à Alger, Cherbourg, Avranches, Chartres « La victoire sera celle de la Liberté- celle de la France ! (…) La preuve est faite : dans la Métropole aussi bien que dans l’Empire, le peuple français a montré à qui il s’en remet du pouvoir de le conduire ». Mais ce grand metteur en scène de l’Histoire le sait : les mots ne suffisent pas. Rien ne parle mieux à l’imagination des peuples que les images. Le voici donc, le samedi 26 août, à 15 heures, sous l’Arc de Triomphe. Des quatre coins de Paris et bien au-delà, des milliers de piétons se sont mis en marche dès l’aube vers la place de l’Etoile. Le Général ranime la flamme du soldat inconnu et se retourne. Une formidable clameur le salue. Avant de descendre à pied l’Avenue des Champs Elysées, suivi des membres du GPRF, des officiers et d’un cortège de personnalités de la Résistance, il la contemple. « Ah, c’est la mer ! » Dans la lumière de cet inoubliable après-midi, il entrevoit une foule immense, « peut-être deux millions d’âmes », écrira-t-il ( *Charles de Gaulle, Mémoires de Guerre. Tome 2 L’Unité, Plon, 1956 ) Les robes des femmes forment « un parterre de fleurs ». Des jeunes gens s’accrochent en grappes jusqu’au sommet des réverbères. Les toits sont noirs de monde aussi. « Si loin que porte ma vue, ce n’est qu’une houle vivante, dans le soleil, sous le tricolore… »Il marche d’un pas altier, répondant aux vivats par des gestes sobres, masquant son émotion. Mais intérieurement « larmes de joie, sanglots d’orgueil » comme il n’en n’avait pas contenus depuis l’exploit français de Bir Hakeim ( * le 27 mai 1942, la 1ère brigade des Forces Françaises libres tint tête, en Libye, aux assauts des forces germano-italiennes ). Enfin, à l’unisson de ce peuple ! « Puisque chacun de ceux qui sont là a, dans son cœur, choisi de Gaulle comme recours de sa peine et symbole de son espérance, il s’agit qu’on le voie, familier et fraternel, et qu’à cette vue resplendisse l’unité nationale ». Toute la France le porte. Celle d’aujourd’hui. Mais aussi celle des siècles passés. Au Rond- Point, il rend hommage à Clemenceau ; aux Tuileries, il salue Napoléon. Une voiture l’attend rue de Rivoli pour l’amener à Notre- Dame de Paris, dont le bourdon fait vibrer l’atmosphère. Il est 16h 30 quand il pénètre dans la nef bondée de la cathédrale, sous les applaudissements. Le Magnificat s’élève. Mais des coups de feu éclatent sur le parvis. Des briscards de la 2ème DB ripostent. Les balles ricochent, faisant tomber des éclats de pierre sur l’assistance, qui se courbe ou se couche. Lui reste debout, tête nue sous un rayon oblique qui tombe des vitraux comme le symbole de son sacre. Plus tard, il dénoncera la tentative communiste, « qui voudrait justifier le maintien d’un pouvoir révolutionnaire ». Mais l’heure est à la joie. « Hier, manifestation inouïe, écrit-il à Yvonne, qui attend à Alger avec Elisabeth et la petite Anne. Cela s’est terminé à Notre-Dame par une fusillade qui n’était qu’une tartarinade… » Et elle : « Mon cher Charles chéri. Je partage ton émotion pour Paris et je peux le dire aussi, ton triomphe…. La maison a été remplie de fleurs, de télégrammes, de lettres… Alger a pavoisé comme jamais ! A bientôt. Nous nous préparons. Je t’embrasse si fort, si fort. » Elle s’installera un mois plus tard dans la grande villa louée en lisière de Neuilly où vont défiler généraux, ambassadeurs, chefs de gouvernement étrangers mais aussi intellectuels comme François Mauriac, si impressionné par ce « géant » qu’il doit « s’appuyer au mur pour ne pas défaillir ». A l’occasion de ces réceptions, le Général incite sa femme à enfreindre sa règle de stricte économie : il faut faire honneur à la France libérée. En dépit des haines qui éclatent lors des cérémonies barbares autour des femmes tondues, il veut faire renaître « la fierté française ». C’est une tâche plus lourde encore que celle de rebâtir les villes et les usines et de relancer la production agricole. Charles de Gaulle a 54 ans. Les années ont compté double depuis 1914 . Il se dépense pourtant sans compter, parcourant le pays de la Flandre à la Bourgogne. A l’automne, soucieux de réaliser l’union nationale, il nomme au gouvernement Maurice Thorez tout juste rentré de Moscou et quatre de ses camarades du parti communiste, qui pèse alors 26% de l’électorat. Mais le radical Edouard Herriot et le socialiste Léon Blum préfèrent s’occuper de leur « boutique » … Il y aura encore des jours d’allégresse : le 8 mai 1945 lorsqu’on fêtera la capitulation de l’Allemagne, toute la famille se retrouvera à Neuilly : les neveux, partis à 17 ans pour des campagnes héroïques, la nièce Geneviève, rentrée de Ravensbrück avec des plaies suppurantes, et la sœur du Général, Marie-Agnès, arrivée le matin même avec son mari Alfred Cailliau des camps allemands où ils ont subi un long calvaire. Le capitaine Alain de Boissieu, futur gendre des de Gaulle, arrivera au volant de la Mercedes de Hitler, récupérée à Bertchesgaden, et Elisabeth s’installera sur le siège de cuir du Führer … Mais déjà, la joie est altérée. « Si je ne peux pas obtenir du gouvernement ce que je veux pour le pays, confie de Gaulle à sa sœur, je m’en irai. » Trop juste pressentiment: le 20 janvier 1946, après des nuits entières de débats où les socialistes réclameront une baisse des crédits de la Défense tandis que les communistes combattront son projet de Constitution, le chef du Gouvernement adressera sa démission au président de l’Assemblée nationale. « Le régime des partis ayant reparu », il s’en ira. Le soir même. Sans bruit.